﻿Victor Hugo

LES MISÉRABLES

Tome I--FANTINE

(1862)


TABLE DES MATIÈRES

Livre premier--Un juste

Chapitre I Monsieur Myriel
Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu
Chapitre III À bon évêque dur évêché
Chapitre IV Les oeuvres semblables aux paroles
Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses
     soutanes
Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison
Chapitre VII Cravatte
Chapitre VIII Philosophie après boire
Chapitre IX Le frère raconté par la soeur
Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue
Chapitre XI Une restriction
Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu
Chapitre XIII Ce qu'il croyait
Chapitre XIV Ce qu'il pensait


Livre deuxième--La chute

Chapitre I Le soir d'un jour de marche
Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse
Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive
Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier
Chapitre V Tranquillité
Chapitre VI Jean Valjean
Chapitre VII Le dedans du désespoir
Chapitre VIII L'onde et l'ombre
Chapitre IX Nouveaux griefs
Chapitre X L'homme réveillé
Chapitre XI Ce qu'il fait
Chapitre XII L'évêque travaille
Chapitre XIII Petit-Gervais


Livre troisième--En l'année 1817

Chapitre I L'année 1817
Chapitre II Double quatuor
Chapitre III Quatre à quatre
Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole
Chapitre V Chez Bombarda
Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore
Chapitre VII Sagesse de Tholomyès
Chapitre VIII Mort d'un cheval
Chapitre IX Fin joyeuse de la joie
Livre quatrième--Confier, c'est quelquefois livrer
Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre
Chapitre II Première esquisse de deux figures louches
Chapitre III L'Alouette


Livre cinquième--La descente

Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires
Chapitre II M. Madeleine
Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte
Chapitre IV M. Madeleine en deuil
Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon
Chapitre VI Le père Fauchelevent
Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris
Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale
Chapitre IX Succès de Madame Victurnien
Chapitre X Suite du succès
Chapitre XI _Christus nos liberavit_
Chapitre XII Le désoeuvrement de M. Bamatabois
Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale


Livre sixième--Javert

Chapitre I Commencement du repos
Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ


Livre septième--L'affaire Champmathieu

Chapitre I La soeur Simplice
Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire
Chapitre III Une tempête sous un crâne
Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil
Chapitre V Bâtons dans les roues
Chapitre VI La soeur Simplice mise à l'épreuve
Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir
Chapitre VIII Entrée de faveur
Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former
Chapitre X Le système de dénégations
Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné


Livre huitième--Contre-coup

Chapitre I Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux
Chapitre II Fantine heureuse
Chapitre III Javert content
Chapitre IV L'autorité reprend ses droits
Chapitre V Tombeau convenable




Livre premier--Un juste




Chapitre I

Monsieur Myriel


En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne.
C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans; il occupait le siège
de Digne depuis 1806.

Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que
nous avons à raconter, il n'est peut-être pas inutile, ne fût-ce que
pour être exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui
avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le
diocèse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de
place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu'ils font. M.
Myriel était fils d'un conseiller au parlement d'Aix; noblesse de robe.
On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge,
l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un
usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel,
nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il
était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant,
gracieux, spirituel; toute la première partie de sa vie avait été donnée
au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se
précipitèrent, les familles parlementaires décimées, chassées, traquées,
se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la
révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de
poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point
d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel?
L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre
famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore
peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le
grossissement de l'épouvante, firent-ils germer en lui des idées de
renoncement et de solitude? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions
et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de
ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en
le frappant au coeur, l'homme que les catastrophes publiques
n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa
fortune? Nul n'aurait pu le dire; tout ce qu'on savait, c'est que,
lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre.

En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et
vivait dans une retraite profonde.

Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait
plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il
alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que
l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui
attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté.
Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce
vieillard, se retourna, et dit brusquement:

--Quel est ce bonhomme qui me regarde?

--Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un
grand homme. Chacun de nous peut profiter.

L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et
quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était
nommé évêque de Digne.

Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu'on faisait sur la
première partie de la vie de M. Myriel? Personne ne le savait. Peu de
familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution.

M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite
ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui
pensent. Il devait le subir, quoiqu'il fût évêque et parce qu'il était
évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom
n'étaient peut-être que des propos; du bruit, des mots, des paroles;
moins que des paroles, des _palabres_, comme dit l'énergique langue du
midi.

Quoi qu'il en fût, après neuf ans d'épiscopat et de résidence à Digne,
tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier
moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un
oubli profond. Personne n'eût osé en parler, personne n'eût même osé
s'en souvenir.

M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d'une vieille fille,
mademoiselle Baptistine, qui était sa soeur et qui avait dix ans de
moins que lui.

Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que
mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après
avoir été _la servante de M. le Curé_, prenait maintenant le double
titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de
monseigneur.

Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce;
elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot «respectable»; car il
semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable.
Elle n'avait jamais été jolie; toute sa vie, qui n'avait été qu'une
suite de saintes oeuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de
blancheur et de clarté; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu'on
pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur
dans sa jeunesse était devenu, dans sa maturité, de la transparence; et
cette diaphanéité laissait voir l'ange. C'était une âme plus encore que
ce n'était une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre; à peine assez
de corps pour qu'il y eût là un sexe; un peu de matière contenant une
lueur; de grands yeux toujours baissés; un prétexte pour qu'une âme
reste sur la terre.

Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète,
affairée, toujours haletante, à cause de son activité d'abord, ensuite à
cause d'un asthme.

À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les
honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque
immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui
firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au
général et au préfet.

L'installation terminée, la ville attendit son évêque à l'oeuvre.




Chapitre II

Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu


Le palais épiscopal de Digne était attenant à l'hôpital.

Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au
commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en
théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de
Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait
grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la
cour d'honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne
mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la
salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée
et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à
manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de
Genlis, archevêque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin,
évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de
Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de
Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêque-seigneur de Glandève, et
Jean Soanen, prêtre de l'oratoire, prédicateur ordinaire du roi,
évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends
personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet
1714, y était gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc.

L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un
petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital.
La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir
jusque chez lui.

--Monsieur le directeur de l'hôpital, lui dit-il, combien en ce moment
avez-vous de malades?

--Vingt-six, monseigneur.

--C'est ce que j'avais compté, dit l'évêque.

--Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les
autres.

--C'est ce que j'avais remarqué.

--Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle
difficilement.

--C'est ce qui me semble.

--Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit
pour les convalescents.

--C'est ce que je me disais.

--Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu
une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois; nous ne
savons que faire.

--C'est la pensée qui m'était venue.

--Que voulez-vous, monseigneur? dit le directeur, il faut se résigner.

Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du
rez-de-chaussée. L'évêque garda un moment le silence, puis il se tourna
brusquement vers le directeur de l'hôpital:

--Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que
dans cette salle?

--La salle à manger de monseigneur! s'écria le directeur stupéfait.

L'évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux
des mesures et des calculs.

--Il y tiendrait bien vingt lits! dit-il, comme se parlant à lui-même.

Puis élevant la voix:

--Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a
évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six
petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour
soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le
vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous.

Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de
l'évêque et l'évêque était à l'hôpital.

M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la
révolution. Sa soeur touchait une rente viagère de cinq cents francs
qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel
recevait de l'état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le
jour même où il vint se loger dans la maison de l'hôpital, M. Myriel
détermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière
suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main.

_Note pour régler les dépenses de ma maison._

_Pour le petit séminaire: quinze cents livres_
_Congrégation de la mission: cent livres_
_Pour les lazaristes de Montdidier: cent livres_
_Séminaire des missions étrangères à Paris: deux cents livres_
_Congrégation du Saint-Esprit: cent cinquante livres_
_Établissements religieux de la Terre-Sainte: cent livres_
_Sociétés de charité maternelle: trois cents livres_
_En sus, pour celle d'Arles: cinquante livres_
_OEuvre pour l'amélioration des prisons: quatre cents livres_
_OEuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers: cinq cents
livres_
_Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes: mille livres_
_Supplément au traitement des pauvres maîtres d'école du diocèse: deux
mille livres_
_Grenier d'abondance des Hautes-Alpes: cent livres_
_Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron,
pour l'enseignement gratuit des filles indigentes: quinze cents livres_
_Pour les pauvres: six mille livres_
_Ma dépense personnelle: mille livres_

Total: _quinze mille livres_

Pendant tout le temps qu'il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne
changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit,
_avoir réglé les dépenses de sa maison_.

Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle
Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois
son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon
l'église. Elle l'aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il
parlait, elle s'inclinait; quand il agissait, elle adhérait. La servante
seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'évêque, on l'a pu
remarquer, ne s'était réservé que mille livres, ce qui, joint à la
pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an.
Avec ces quinze cents francs, ces deux vieilles femmes et ce vieillard
vivaient.

Et quand un curé de village venait à Digne, M. l'évêque trouvait encore
moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à
l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine.

Un jour--il était à Digne depuis environ trois mois--l'évêque dit:

--Avec tout cela je suis bien gêné!

--Je le crois bien! s'écria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement
pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de
carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques
d'autrefois c'était l'usage.

--Tiens! dit l'évêque, vous avez raison, madame Magloire.

Il fit sa réclamation.

Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en
considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous
cette rubrique: _Allocation à M. l'évêque pour frais de carrosse, frais
de poste et frais de tournées pastorales_.

Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un
sénateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable
au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d'une
sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de
Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons
ces lignes authentiques:

«--Des frais de carrosse? pourquoi faire dans une ville de moins de
quatre mille habitants? Des frais de poste et de tournées? à quoi bon
ces tournées d'abord? ensuite comment courir la poste dans un pays de
montagnes? Il n'y a pas de routes. On ne va qu'à cheval. Le pont même de
la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à boeufs.
Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon
apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut
carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens
évêques. Oh! toute cette prêtraille! Monsieur le comte, les choses
n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura délivrés des calotins. À
bas le pape! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je
suis pour César tout seul. Etc., etc.»

La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire.

--Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par
les autres, mais il a bien fallu qu'il finît par lui-même. Il a réglé
toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin!

Le soir même, l'évêque écrivit et remit à sa soeur une note ainsi
conçue:

_Frais de carrosse et de tournées._

_Pour donner du bouillon de viande aux malades de l'hôpital: quinze
cents livres_
_Pour la société de charité maternelle d'Aix: deux cent cinquante livres_
_Pour la société de charité maternelle de Draguignan: deux cent cinquante
livres_
_Pour les enfants trouvés: cinq cents livres_
_Pour les orphelins: cinq cents livres_

Total: _trois mille livres_

Tel était le budget de M. Myriel.

Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements,
prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc.,
l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il
le donnait aux pauvres.

Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent affluèrent. Ceux qui ont
et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant
chercher l'aumône que les autres venaient y déposer. L'évêque, en moins
d'un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de
toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains;
mais rien ne put faire qu'il changeât quelque chose à son genre de vie
et qu'il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire.

Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de
fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être
reçu; c'était comme de l'eau sur une terre sèche; il avait beau recevoir
de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait.

L'usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de
leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du
pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms
et prénoms de l'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne
l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le
nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui
plaisait.

--J'aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur.

Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit
vraisemblable; nous nous bornons à dire qu'il est ressemblant.




Chapitre III

À bon évêque dur évêché


M. l'évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n'en faisait
pas moins ses tournées. C'est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il
a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on
l'a vu tout à l'heure; trente-deux cures, quarante et un vicariats et
deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une
affaire. M. l'évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c'était
dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la
montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet
était trop pénible pour elles, il allait seul.

Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté
sur un âne. Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas
permis d'autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir à la
porte de l'évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux
scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui.

--Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois
ce qui vous scandalise; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un
pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je
l'ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité.

Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu'il
ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il
n'allait jamais chercher bien loin ses raisonnements et ses modèles.
Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les
cantons où l'on était dur pour les nécessiteux, il disait:

--Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et
aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant
tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand
elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un
siècle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier.

Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait:

--Voyez ceux d'Embrun. Si un père de famille, au temps de la récolte, a
ses fils au service à l'armée et ses filles en service à la ville, et
qu'il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône; et le
dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes,
enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui
rapportent paille et grain dans son grenier.

Aux familles divisées par des questions d'argent et d'héritage, il
disait:

--Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas
le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt
dans une famille, les garçons s'en vont chercher fortune, et laissent le
bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris.

Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en
papier timbré, il disait:

--Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois
mille âmes. Mon Dieu! c'est comme une petite république. On n'y connaît
ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il répartit l'impôt, taxe
chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines
sans honoraires, rend des sentences sans frais; et on lui obéit, parce
que c'est un homme juste parmi des hommes simples.

Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore
ceux de Queyras:

--Savez-vous comment ils font? disait-il. Comme un petit pays de douze
ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des
maîtres d'école payés par toute la vallée qui parcourent les villages,
passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces
magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des
plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui
n'enseignent qu'à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et
le calcul ont deux plumes; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et
le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle
honte d'être ignorants! Faites comme les gens de Queyras.

Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d'exemples
inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et
beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ,
convaincu et persuadant.




Chapitre IV

Les oeuvres semblables aux paroles


Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des
deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui; quand il riait,
c'était le rire d'un écolier.

Madame Magloire l'appelait volontiers _Votre Grandeur_. Un jour, il se
leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce
livre était sur un des rayons d'en haut. Comme l'évêque était d'assez
petite taille, il ne put y atteindre.

--Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va
pas jusqu'à cette planche.

Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait
rarement échapper une occasion d'énumérer en sa présence ce qu'elle
appelait «les espérances» de ses trois fils. Elle avait plusieurs
ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient
naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir
d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes; le deuxième était
substitué au titre de duc de son oncle; l'aîné devait succéder à la
pairie de son aïeul. L'évêque écoutait habituellement en silence ces
innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il
paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô
renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces
«espérances». Elle s'interrompit avec quelque impatience:

--Mon Dieu, mon cousin! mais à quoi songez-vous donc?

--Je songe, dit l'évêque, à quelque chose de singulier qui est, je
crois, dans saint Augustin: «Mettez votre espérance dans celui auquel on
ne succède point.»

Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d'un
gentilhomme du pays, où s'étalaient en une longue page, outre les
dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de
tous ses parents:

--Quel bon dos a la mort! s'écria-t-il. Quelle admirable charge de
titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes
aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité!

Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque
toujours un sens sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à
Digne et prêcha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de
son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux
indigents, afin d'éviter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il
put et de gagner le paradis qu'il fit désirable et charmant. Il y avait
dans l'auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M.
Géborand, lequel avait gagné un demi-million à fabriquer de gros draps,
des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n'avait
fait l'aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu'il
donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de
la cathédrale. Elles étaient six à se partager cela. Un jour, l'évêque
le vit faisant sa charité et dit à sa soeur avec un sourire:

--Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis.

Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un
refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois,
il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le
marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen
d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. Cette variété
a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras.

--Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose.

Le marquis se retourna et répondit sèchement:

--Monseigneur, j'ai mes pauvres.

--Donnez-les-moi, dit l'évêque.

Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon.

«Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent
vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit
cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et
enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture,
la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes
et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des
petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies.
Hélas! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas
la loi, mais je bénis Dieu. Dans l'Isère, dans le Var, dans les deux
Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas même de
brouettes, ils transportent les engrais à dos d'hommes; ils n'ont pas de
chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde
trempés dans la poix résine. C'est comme cela dans tout le pays haut du
Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la
bouse de vache séchée. L'hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et
ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le
manger.--Mes frères, ayez pitié! voyez comme on souffre autour de vous.»

Né provençal, il s'était facilement familiarisé avec tous les patois du
midi. Il disait: «_Eh bé! moussu, sès sagé?_» comme dans le bas
Languedoc. «_Onté anaras passa?_» comme dans les basses Alpes. «_Puerte
un bouen moutou embe un bouen froumage grase_», comme dans le haut
Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribué à lui
donner accès près de tous les esprits. Il était dans la chaumière et
dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus
grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues,
il entrait dans toutes les âmes. Du reste, il était le même pour les
gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien
hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il
disait:

--Voyons le chemin par où la faute a passé.

Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un _ex-pécheur_, il
n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez
haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une
doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi:

«L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa
tentation. Il la traîne et lui cède.

«Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à
la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir
de la faute; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute,
mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière.

«Être un saint, c'est l'exception; être un juste, c'est la règle. Errez,
défaillez, péchez, mais soyez des justes.

«Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du
tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au
péché. Le péché est une gravitation.»

Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite:

--Oh! oh! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros
crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se
dépêchent de protester et de se mettre à couvert.

Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids
de la société humaine. Il disait:

--Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des
indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des
maîtres, des forts, des riches et des savants.

Il disait encore:

--À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous
pourrez; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis;
elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le
péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais
celui qui y a fait l'ombre.

Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les
choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile.

Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on
instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour
une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources,
avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de
mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première
pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de
preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le
perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce,
le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité
de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment
présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que
cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé
son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être
prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et
chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie
en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait
sortir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en
silence. Quand ce fut fini, il demanda:

--Où jugera-t-on cet homme et cette femme?

--À la cour d'assises.

Il reprit:

--Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi?

Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort
pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à
fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain
public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour
l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il
fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On
alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant: Cela ne me
regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque;
moi aussi, je suis malade; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On
rapporta cette réponse à l'évêque qui dit:

--Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne.

Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du
«saltimbanque», il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla.
Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la
nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant
le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui
sont les plus simples. Il fut père, frère, ami; évêque pour bénir
seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet
homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme.
Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il
n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa
condamnation, secousse profonde, avait en quelque sorte rompu çà et là
autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que
nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par
ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit
voir une clarté.

Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là.
Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec
sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes.

Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le
patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait
que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa,
et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit:

--Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite; celui que les frères
chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie! le Père
est là.

Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son
regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus
admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis
qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa soeur:

--Je viens d'officier pontificalement.

Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les
moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en
commentant cette conduite de l'évêque: «C'est de l'affectation.» Ceci ne
fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice
aux actions saintes, fut attendri et admira.

Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut
longtemps à s'en remettre.

L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose
qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de
mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de
ses yeux une guillotine; mais si l'on en rencontre une, la secousse est
violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns
admirent, comme de Maistre; les autres exècrent, comme Beccaria. La
guillotine est la concrétion de la loi; elle se nomme _vindicte;_ elle
n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit
frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales
dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud
est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une
machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer
et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais
quelle sombre initiative; on dirait que cette charpente voit, que cette
machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces
cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme,
l'échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud
est le complice du bourreau; il dévore; il mange de la chair, il boit du
sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le
charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie
épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée.

Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde; le lendemain de
l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé.
La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu: le fantôme
de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes
ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se
fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à
demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa soeur entendit un
soir et recueillit:

--Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de
s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi
humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes
touchent-ils à cette chose inconnue?

Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement
s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de
passer sur la place des exécutions. On pouvait appeler M. Myriel à toute
heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là
était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles
veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de
lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de
l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait
perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi
le moment de parler. Ô admirable consolateur! il ne cherchait pas à
effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par
l'espérance. Il disait:

--Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne
songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur
vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel.

Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à
calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à
transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur
qui regarde une étoile.




Chapitre V

Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes


La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie
publique. Pour qui eût pu la voir de près, c'eût été un spectacle grave
et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M.
l'évêque de Digne.

Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait
peu. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant
une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son
oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d'un pain de seigle trempé dans le
lait de ses vaches. Puis il travaillait.

Un évêque est un homme fort occupé; il faut qu'il reçoive tous les jours
le secrétaire de l'évêché, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous
les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations à contrôler, des
privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner,
paroissiens, catéchismes diocésains, livres d'heures, etc., des
mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des
maires à mettre d'accord, une correspondance cléricale, une
correspondance administrative, d'un côté l'état, de l'autre le
Saint-Siège, mille affaires.

Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son
bréviaire, il le donnait d'abord aux nécessiteux, aux malades et aux
affligés; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui
laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans
son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n'avait qu'un mot pour ces
deux sortes de travail; il appelait cela _jardiner_.

--L'esprit est un jardin, disait-il.

À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner.

Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait
à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les
masures. On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l'oeil baissé,
appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et
bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de
son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands
d'or à graine d'épinards.

C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage
avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les
vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le
soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à
quiconque avait besoin de quelque chose.

Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites
filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait
de l'argent; quand il n'en avait plus, il visitait les riches.

Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne
voulait pas qu'on s'en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville
autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été.

Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa soeur, madame Magloire
debout derrière eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce
repas. Si pourtant l'évêque avait un de ses curés à souper, madame
Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent
poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était
un prétexte à bon repas; l'évêque se laissait faire. Hors de là, son
ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l'eau et de
soupe à l'huile. Aussi disait-on dans la ville:

--Quand l'évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste.

Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle
Baptistine et madame Magloire; puis il rentrait dans sa chambre et se
remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la
marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a
laissé cinq ou six manuscrits assez curieux; entre autres une
dissertation sur le verset de la Genèse: _Au commencement l'esprit de
Dieu flottait sur les eaux_. Il confronte avec ce verset trois textes:
la version arabe qui dit: _Les vents de Dieu soufflaient;_ Flavius
Josèphe qui dit: _Un vent d'en haut se précipitait sur la terre_, et
enfin la paraphrase chaldaïque d'Onkelos qui porte: _Un vent venant de
Dieu soufflait sur la face des eaux_. Dans une autre dissertation, il
examine les oeuvres théologiques de Hugo, évêque de Ptolémaïs,
arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu'il
faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle
dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt.

Parfois au milieu d'une lecture, quel que fût le livre qu'il eût entre
les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d'où il
ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du
volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les
contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des
marges d'un in-quarto intitulé: _Correspondance du lord Germain avec les
généraux Clinton, Cornwallis et les amiraux de la station de l'Amérique.
À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire,
quai des Augustins_.

Voici cette note:

«Ô vous qui êtes!

«L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment
Créateur, l'Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme
Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme
Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle
Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous
nomme Dieu, l'homme vous nomme Père; mais Salomon vous nomme
Miséricorde, et c'est là le plus beau de tous vos noms.»

Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à
leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au
rez-de-chaussée.

Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M.
l'évêque de Digne.




Chapitre VI

Par qui il faisait garder sa maison


La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un
rez-de-chaussée et d'un seul étage: trois pièces au rez-de-chaussée,
trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrière la maison, un
jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier.
L'évêque logeait en bas. La première pièce, qui s'ouvrait sur la rue,
lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la
troisième d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer
par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer
par la salle à manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcôve
fermée, avec un lit pour les cas d'hospitalité. M. l'évêque offrait ce
lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur
paroisse amenaient à Digne.

La pharmacie de l'hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur
le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier.

Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne
cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que
fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait
invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital.--Je
paye ma dîme, disait-il.

Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la
mauvaise saison. Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé
de faire faire dans l'étable à vaches un compartiment fermé d'une
cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les
grands froids. Il appelait cela son _salon d'hiver_.

Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger,
d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises
de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet
peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenablement habillé de
napperons blancs et de fausses dentelles, l'évêque avait fait l'autel
qui décorait son oratoire.

Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent
cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de
monseigneur; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux
pauvres.

--Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'âme d'un malheureux
consolé qui remercie Dieu.

Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un
fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par
hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le
général, ou l'état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du
petit séminaire, on était obligé d'aller chercher dans l'étable les
chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prie-Dieu, et le fauteuil
dans la chambre à coucher; de cette façon, on pouvait réunir jusqu'à
onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on démeublait
une pièce.

Il arrivait parfois qu'on était douze; alors l'évêque dissimulait
l'embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si
c'était l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'était
l'été.

Il y avait bien encore dans l'alcôve fermée une chaise, mais elle était
à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait
qu'elle ne pouvait servir qu'appuyée contre le mur. Mademoiselle
Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en
bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé
de monter cette bergère au premier par la fenêtre, l'escalier étant trop
étroit; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier.

L'ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un
meuble de salon en velours d'Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou
de cygne, avec canapé. Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs,
et, ayant vu qu'elle n'avait réussi à économiser pour cet objet que
quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y
renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal?

Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l'évêque.
Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit; un lit
d'hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte; dans l'ombre du lit,
derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les
anciennes habitudes élégantes de l'homme du monde; deux portes, l'une
près de la cheminée, donnant dans l'oratoire; l'autre, près de la
bibliothèque, donnant dans la salle à manger; la bibliothèque, grande
armoire vitrée pleine de livres; la cheminée, de bois peint en marbre,
habituellement sans feu; dans la cheminée, une paire de chenets en fer
ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent
haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal; au-dessus, à l'endroit
où d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé
sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la
porte-fenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers
confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille.
Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l'oratoire.

Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux
côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la
toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient,
l'un, l'abbé de Chaliot, évêque de Saint-Claude, l'autre, l'abbé
Tourteau, vicaire général d'Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux,
diocèse de Chartres. L'évêque, en succédant dans cette chambre aux
malades de l'hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait
laissés. C'étaient des prêtres, probablement des donateurs: deux motifs
pour qu'il les respectât. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages,
c'est qu'ils avaient été nommés par le roi, l'un à son évêché, l'autre à
son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant
décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l'évêque avait
trouvé cette particularité écrite d'une encre blanchâtre sur un petit
carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter
derrière le portrait de l'abbé de Grand-Champ.

Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui
finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf,
madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu.
Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent
remarquer.

--Comme cela fait bien! disait-il.

Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu'au
premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est
une mode de caserne et d'hôpital.

Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on
le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui
ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'être
l'hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois. De là cette
décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu'on lavait
toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les
lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas
d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permit. Il
disait:

--Cela ne prend rien aux pauvres.

Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possédé
jadis six couverts d'argent et une grande cuiller à soupe que madame
Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur
la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'évêque de
Digne tel qu'il était, nous devons ajouter qu'il lui était arrivé plus
d'une fois de dire:

--Je renoncerais difficilement à manger dans de l'argenterie.

Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif
qui lui venaient de l'héritage d'une grand'tante. Ces flambeaux
portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la
cheminée de l'évêque. Quand il avait quelqu'un à dîner, madame Magloire
allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table.

Il y avait dans la chambre même de l'évêque, à la tête de son lit, un
petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six
couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en ôtait
jamais la clef.

Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous
avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour
d'un puisard; une autre allée faisait tout le tour du jardin et
cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées
laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame
Magloire cultivait des légumes; dans le quatrième, l'évêque avait mis
des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers.

Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce:

--Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré
inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets.

--Madame Magloire, répondit l'évêque, vous vous trompez. Le beau est
aussi utile que l'utile.

Il ajouta après un silence:

--Plus peut-être.

Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'évêque
presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou
deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il
mettait des graines. Il n'était pas aussi hostile aux insectes qu'un
jardinier l'eût voulu. Du reste, aucune prétention à la botanique; il
ignorait les groupes et le solidisme; il ne cherchait pas le moins du
monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle; il ne prenait
parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu
contre Linné. Il n'étudiait pas les plantes; il aimait les fleurs. Il
respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les
ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses
plates-bandes chaque soir d'été avec un arrosoir de fer-blanc peint en
vert.

La maison n'avait pas une porte qui fermât à clef. La porte de la salle
à manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la
cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte
de prison. L'évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte,
la nuit comme le jour, n'était fermée qu'au loquet. Le premier passant
venu, à quelque heure que ce fût, n'avait qu'à la pousser. Dans les
commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette
porte jamais close; mais M. de Digne leur avait dit:

--Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît.

Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme
si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps
des frayeurs. Pour ce qui est de l'évêque, on peut trouver sa pensée
expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur
la marge d'une bible: «Voici la nuance: la porte du médecin ne doit
jamais être fermée; la porte du prêtre doit toujours être ouverte.» Sur
un autre livre, intitulé _Philosophie de la science médicale_, il avait
écrit cette autre note: «Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux?
Moi aussi j'ai mes malades; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les
malades; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux.»

Ailleurs encore il avait écrit: «Ne demandez pas son nom à qui vous
demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a
besoin d'asile.»

Il advint qu'un digne curé, je ne sais plus si c'était le curé de
Couloubroux ou le curé de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour,
probablement à l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur était
bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence en
laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait
entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur
dans une maison si peu gardée. L'évêque lui toucha l'épaule avec une
gravité douce et lui dit:--_Nisi Dominus custodierit domum, in vanum
vigilant qui custodiunt eam_.

Puis il parla d'autre chose.

Il disait assez volontiers:

--Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de
dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille.




Chapitre VII

Cravatte


Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car
il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'était que M. l'évêque
de Digne.

Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les
gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte, se réfugia dans la
montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe
de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à
coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit à Jauziers
d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du
Joug-de-l'Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages
par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa même pousser jusqu'à
Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie.
Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie à ses
trousses, mais en vain. Il échappait toujours; quelquefois il résistait
de vive force. C'était un hardi misérable. Au milieu de toute cette
terreur, l'évêque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire
vint le trouver et l'engagea à rebrousser chemin. Cravatte tenait la
montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une
escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux
gendarmes.

--Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte.

--Y pensez-vous, monseigneur? s'écria le maire.

--J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je
vais partir dans une heure.

--Partir?

--Partir.

--Seul?

--Seul.

--Monseigneur! vous ne ferez pas cela.

--Il y a là, dans la montagne, reprit l'évêque, une humble petite
commune grande comme ça, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont
mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. Ils possèdent une chèvre sur
trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de
diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites
flûtes à six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du
bon Dieu. Que diraient-ils d'un évêque qui a peur? Que diraient-ils si
je n'y allais pas?

--Mais, monseigneur, les brigands! Si vous rencontrez les brigands!

--Tiens, dit l'évêque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les
rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu.

--Monseigneur! mais c'est une bande! c'est un troupeau de loups!

--Monsieur le maire, c'est peut-être précisément de ce troupeau que
Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence?

--Monseigneur, ils vous dévaliseront.

--Je n'ai rien.

--Ils vous tueront.

--Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries? Bah!
à quoi bon?

--Ah! mon Dieu! si vous alliez les rencontrer!

--Je leur demanderai l'aumône pour mes pauvres.

--Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel! vous exposez votre vie.

--Monsieur le maire, dit l'évêque, n'est-ce décidément que cela? Je ne
suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes.

Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d'un enfant
qui s'offrit à lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le
pays, et effraya très fort.

Il ne voulut emmener ni sa soeur ni madame Magloire. Il traversa la
montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses
«bons amis» les bergers. Il y resta quinze jours, prêchant,
administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son
départ, il résolut de chanter pontificalement un _Te Deum_. Il en parla
au curé. Mais comment faire? pas d'ornements épiscopaux. On ne pouvait
mettre à sa disposition qu'une chétive sacristie de village avec
quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux.

--Bah! dit l'évêque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre
_Te Deum_. Cela s'arrangera.

On chercha dans les églises d'alentour. Toutes les magnificences de ces
humbles paroisses réunies n'auraient pas suffi à vêtir convenablement un
chantre de cathédrale. Comme on était dans cet embarras, une grande
caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l'évêque par deux
cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse;
elle contenait une chape de drap d'or, une mitre ornée de diamants, une
croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements
pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d'Embrun.
Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots:
_Cravatte à monseigneur Bienvenu_.

--Quand je disais que cela s'arrangerait! dit l'évêque.

Puis il ajouta en souriant:

--À qui se contente d'un surplis de curé, Dieu envoie une chape
d'archevêque.

--Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu,
ou le diable.

L'évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité:

--Dieu!

Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le
regarder par curiosité. Il retrouva au presbytère du Chastelar
mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit
à sa soeur:

--Eh bien, avais-je raison? Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres
montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'étais
parti n'emportant que ma confiance en Dieu; je rapporte le trésor d'une
cathédrale.

Le soir, avant de se coucher, il dit encore:

--Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les
dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nous-mêmes. Les
préjugés, voilà les voleurs; les vices, voilà les meurtriers. Les grands
dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou
notre bourse! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme.

Puis se tournant vers sa soeur:

--Ma soeur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le
prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornons-nous à prier
Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non
pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre
occasion.

Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous
racontons ceux que nous savons; mais d'ordinaire il passait sa vie à
faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. Un mois de son année
ressemblait à une heure de sa journée.

Quant à ce que devint «le trésor» de la cathédrale d'Embrun, on nous
embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles
choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des
malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de
l'aventure était accomplie; il ne restait plus qu'à changer la direction
du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des
pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a
trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se
rapporte peut-être à cette affaire, et qui est ainsi conçue: _La
question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à
l'hôpital_.




Chapitre VIII

Philosophie après boire


Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui
avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces
rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jurée,
justice, devoir; il avait marché droit à son but et sans broncher une
seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. C'était un
ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout,
rendant tous les petits services qu'il pouvait à ses fils, à ses
gendres, à ses parents, même à des amis; ayant sagement pris de la vie
les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui
semblait assez bête. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se
croire un disciple d'Épicure en n'étant peut-être qu'un produit de
Pigault-Lebrun. Il riait volontiers, et agréablement, des choses
infinies et éternelles, et des «billevesées du bonhomme évêque». Il en
riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même,
qui écoutait.

À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte*** (ce
sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le
sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s'écria:

--Parbleu, monsieur l'évêque, causons. Un sénateur et un évêque se
regardent difficilement sans cligner de l'oeil. Nous sommes deux
augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie.

--Et vous avez raison, répondit l'évêque. Comme on fait sa philosophie
on se couche. Vous êtes sur le lit de pourpre, monsieur le sénateur.

Le sénateur, encouragé, reprit:

--Soyons bons enfants.

--Bons diables même, dit l'évêque.

--Je vous déclare, reprit le sénateur, que le marquis d'Argens, Pyrrhon,
Hobbes et M. Naigeon ne sont pas des maroufles. J'ai dans ma
bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche.

--Comme vous-même, monsieur le comte, interrompit l'évêque.

Le sénateur poursuivit:

--Je hais Diderot; c'est un idéologue, un déclamateur et un
révolutionnaire, au fond croyant en Dieu, et plus bigot que Voltaire.
Voltaire s'est moqué de Needham, et il a eu tort; car les anguilles de
Needham prouvent que Dieu est inutile. Une goutte de vinaigre dans une
cuillerée de pâte de farine supplée le _fiat lux_. Supposez la goutte
plus grosse et la cuillerée plus grande, vous avez le monde. L'homme,
c'est l'anguille. Alors à quoi bon le Père éternel? Monsieur l'évêque,
l'hypothèse Jéhovah me fatigue. Elle n'est bonne qu'à produire des gens
maigres qui songent creux. À bas ce grand Tout qui me tracasse! Vive
Zéro qui me laisse tranquille! De vous à moi, et pour vider mon sac, et
pour me confesser à mon pasteur comme il convient, je vous avoue que
j'ai du bon sens. Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout
bout de champ le renoncement et le sacrifice. Conseil d'avare à des
gueux. Renoncement! pourquoi? Sacrifice! à quoi? Je ne vois pas qu'un
loup s'immole au bonheur d'un autre loup. Restons donc dans la nature.
Nous sommes au sommet; ayons la philosophie supérieure. Que sert d'être
en haut, si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres?
Vivons gaîment. La vie, c'est tout. Que l'homme ait un autre avenir,
ailleurs, là-haut, là-bas, quelque part, je n'en crois pas un traître
mot. Ah! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois
prendre garde à tout ce que je fais, il faut que je me casse la tête sur
le bien et le mal, sur le juste et l'injuste, sur le _fas_ et le
_nefas_. Pourquoi? parce que j'aurai à rendre compte de mes actions.
Quand? après ma mort. Quel bon rêve! Après ma mort, bien fin qui me
pincera. Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d'ombre.
Disons le vrai, nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe
d'Isis: il n'y a ni bien, ni mal; il y a de la végétation. Cherchons le
réel. Creusons tout à fait. Allons au fond, que diable! Il faut flairer
la vérité, fouiller sous terre, et la saisir. Alors elle vous donne des
joies exquises. Alors vous devenez fort, et vous riez. Je suis carré par
la base, moi. Monsieur l'évêque, l'immortalité de l'homme est un
écoute-s'il-pleut. Oh! la charmante promesse! Fiez-vous-y. Le bon billet
qu'a Adam! On est âme, on sera ange, on aura des ailes bleues aux
omoplates. Aidez-moi donc, n'est-ce pas Tertullien qui dit que les
bienheureux iront d'un astre à l'autre? Soit. On sera les sauterelles
des étoiles. Et puis, on verra Dieu. Ta ta ta. Fadaises que tous ces
paradis. Dieu est une sonnette monstre. Je ne dirais point cela dans le
_Moniteur_, parbleu! mais je le chuchote entre amis. _Inter pocula_.
Sacrifier la terre au paradis, c'est lâcher la proie pour l'ombre. Être
dupe de l'infini! pas si bête. Je suis néant. Je m'appelle monsieur le
comte Néant, sénateur. Étais-je avant ma naissance? Non. Serai-je après
ma mort? Non. Que suis-je? un peu de poussière agrégée par un organisme.
Qu'ai-je à faire sur cette terre? J'ai le choix. Souffrir ou jouir. Où
me mènera la souffrance? Au néant. Mais j'aurai souffert. Où me mènera
la jouissance? Au néant. Mais j'aurai joui. Mon choix est fait. Il faut
être mangeant ou mangé. Je mange. Mieux vaut être la dent que l'herbe.
Telle est ma sagesse. Après quoi, va comme je te pousse, le fossoyeur
est là, le Panthéon pour nous autres, tout tombe dans le grand trou.
Fin. _Finis_. Liquidation totale. Ceci est l'endroit de
l'évanouissement. La mort est morte, croyez-moi. Qu'il y ait là
quelqu'un qui ait quelque chose à me dire, je ris d'y songer. Invention
de nourrices. Croquemitaine pour les enfants, Jéhovah pour les hommes.
Non, notre lendemain est de la nuit. Derrière la tombe, il n'y a plus
que des néants égaux. Vous avez été Sardanapale, vous avez été Vincent
de Paul, cela fait le même rien. Voilà le vrai. Donc vivez, par-dessus
tout. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. En vérité, je vous le
dis, monsieur l'évêque, j'ai ma philosophie, et j'ai mes philosophes. Je
ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Après ça, il faut bien
quelque chose à ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit,
aux misérables. On leur donne à gober les légendes, les chimères, l'âme,
l'immortalité, le paradis, les étoiles. Ils mâchent cela. Ils le mettent
sur leur pain sec. Qui n'a rien a le bon Dieu. C'est bien le moins. Je
n'y fais point obstacle, mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Le bon
Dieu est bon pour le peuple.

L'évêque battit des mains.

--Voilà parler! s'écria-t-il. L'excellente chose, et vraiment
merveilleuse, que ce matérialisme-là! Ne l'a pas qui veut. Ah! quand on
l'a, on n'est plus dupe; on ne se laisse pas bêtement exiler comme
Caton, ni lapider comme Étienne, ni brûler vif comme Jeanne d'Arc. Ceux
qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se
sentir irresponsables, et de penser qu'ils peuvent dévorer tout, sans
inquiétude, les places, les sinécures, les dignités, le pouvoir bien ou
mal acquis, les palinodies lucratives, les trahisons utiles, les
savoureuses capitulations de conscience, et qu'ils entreront dans la
tombe, leur digestion faite. Comme c'est agréable! Je ne dis pas cela
pour vous, monsieur le sénateur. Cependant il m'est impossible de ne
point vous féliciter. Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le
dites, une philosophie à vous et pour vous, exquise, raffinée,
accessible aux riches seuls, bonne à toutes les sauces, assaisonnant
admirablement les voluptés de la vie. Cette philosophie est prise dans
les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. Mais vous êtes
bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu
soit la philosophie du peuple, à peu près comme l'oie aux marrons est la
dinde aux truffes du pauvre.




Chapitre IX

Le frère raconté par la soeur


Pour donner une idée du ménage intérieur de M. l'évêque de Digne et de
la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions,
leurs pensées, même leurs instincts de femmes aisément effrayées, aux
habitudes et aux intentions de l'évêque, sans qu'il eût même à prendre
la peine de parler pour les exprimer, nous ne pouvons mieux faire que de
transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la
vicomtesse de Boischevron, son amie d'enfance. Cette lettre est entre
nos mains.

«Digne, 16 décembre 18....

«Ma bonne madame, pas un jour ne se passe sans que nous parlions de
vous. C'est assez notre habitude, mais il y a une raison de plus.
Figurez-vous qu'en lavant et époussetant les plafonds et les murs,
madame Magloire a fait des découvertes; maintenant nos deux chambres
tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un
château dans le genre du vôtre. Madame Magloire a déchiré tout le
papier. Il y avait des choses dessous. Mon salon, où il n'y a pas de
meubles, et dont nous nous servons pour étendre le linge après les
lessives, a quinze pieds de haut, dix-huit de large carrés, un plafond
peint anciennement avec dorure, des solives comme chez vous. C'était
recouvert d'une toile, du temps que c'était l'hôpital. Enfin des
boiseries du temps de nos grand'mères. Mais c'est ma chambre qu'il faut
voir. Madame Magloire a découvert, sous au moins dix papiers collés
dessus, des peintures, sans être bonnes, qui peuvent se supporter. C'est
Télémaque reçu chevalier par Minerve, c'est lui encore dans les jardins.
Le nom m'échappe. Enfin où les dames romaines se rendaient une seule
nuit. Que vous dirai-je? j'ai des romains, des romaines (_ici un mot
illisible_), et toute la suite. Madame Magloire a débarbouillé tout
cela, et cet été elle va réparer quelques petites avaries, revenir le
tout, et ma chambre sera un vrai musée. Elle a trouvé aussi dans un coin
du grenier deux consoles en bois, genre ancien. On demandait deux écus
de six livres pour les redorer, mais il vaut bien mieux donner cela aux
pauvres; d'ailleurs c'est fort laid, et j'aimerais mieux une table ronde
en acajou.

«Je suis toujours bien heureuse. Mon frère est si bon. Il donne tout ce
qu'il a aux indigents et aux malades. Nous sommes très gênés. Le pays
est dur l'hiver, et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui
manquent. Nous sommes à peu près chauffés et éclairés. Vous voyez que ce
sont de grandes douceurs.

«Mon frère a ses habitudes à lui. Quand il cause, il dit qu'un évêque
doit être ainsi. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais
fermée. Entre qui veut, et l'on est tout de suite chez mon frère. Il ne
craint rien, même la nuit. C'est là sa bravoure à lui, comme il dit.

«Il ne veut pas que je craigne pour lui, ni que madame Magloire craigne.
Il s'expose à tous les dangers, et il ne veut même pas que nous ayons
l'air de nous en apercevoir. Il faut savoir le comprendre.

«Il sort par la pluie, il marche dans l'eau, il voyage en hiver. Il n'a
pas peur de la nuit, des routes suspectes ni des rencontres.

«L'an dernier, il est allé tout seul dans un pays de voleurs. Il n'a pas
voulu nous emmener. Il est resté quinze jours absent. À son retour, il
n'avait rien eu, on le croyait mort, et il se portait bien, et il a dit:
"Voilà comme on m'a volé!" Et il a ouvert une malle pleine de tous les
bijoux de la cathédrale d'Embrun, que les voleurs lui avaient donnés.

«Cette fois-là, en revenant, comme j'étais allée à sa rencontre à deux
lieues avec d'autres de ses amis, je n'ai pu m'empêcher de le gronder un
peu, en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du
bruit, afin que personne autre ne pût entendre.

«Dans les premiers temps, je me disais: il n'y a pas de dangers qui
l'arrêtent, il est terrible. À présent j'ai fini par m'y accoutumer. Je
fais signe à madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. Il se
risque comme il veut. Moi j'emmène madame Magloire, je rentre dans ma
chambre, je prie pour lui, et je m'endors. Je suis tranquille, parce que
je sais bien que s'il lui arrivait malheur, ce serait ma fin. Je m'en
irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque. Madame Magloire a eu
plus de peine que moi à s'habituer à ce qu'elle appelait ses
imprudences. Mais à présent le pli est pris. Nous prions toutes les
deux, nous avons peur ensemble, et nous nous endormons. Le diable
entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. Après tout, que
craignons-nous dans cette maison? Il y a toujours quelqu'un avec nous,
qui est le plus fort. Le diable peut y passer, mais le bon Dieu
l'habite.

«Voilà qui me suffit. Mon frère n'a plus même besoin de me dire un mot
maintenant. Je le comprends sans qu'il parle, et nous nous abandonnons à
la Providence.

«Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l'esprit.

«J'ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez
sur la famille de Faux. Vous savez comme il sait tout et comme il a des
souvenirs, car il est toujours très bon royaliste. C'est de vrai une
très ancienne famille normande de la généralité de Caen. Il y a cinq
cents ans d'un Raoul de Faux, d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux,
qui étaient des gentilshommes, dont un seigneur de Rochefort. Le dernier
était Guy-Étienne-Alexandre, et était maître de camp, et quelque chose
dans les chevaux-légers de Bretagne. Sa fille Marie-Louise a épousé
Adrien-Charles de Gramont, fils du duc Louis de Gramont, pair de France,
colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. On écrit
Faux, Fauq et Faoucq.

«Bonne madame, recommandez-nous aux prières de votre saint parent, M. le
cardinal. Quant à votre chère Sylvanie, elle a bien fait de ne pas
prendre les courts instants qu'elle passe près de vous pour m'écrire.
Elle se porte bien, travaille selon vos désirs, m'aime toujours. C'est
tout ce que je veux. Son souvenir par vous m'est arrivé. Je m'en trouve
heureuse. Ma santé n'est pas trop mauvaise, et cependant je maigris tous
les jours davantage. Adieu, le papier me manque et me force de vous
quitter. Mille bonnes choses.

«Baptistine.

«P. S. Madame votre belle-soeur est toujours ici avec sa jeune famille.
Votre petit-neveu est charmant. Savez-vous qu'il a cinq ans bientôt!
Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères, et
il disait: "Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux?" Il est si gentil, cet
enfant! Son petit frère traîne un vieux balai dans l'appartement comme
une voiture, et dit: "Hu!"

»Comme on le voit par cette lettre, ces deux femmes savaient se plier
aux façons d'être de l'évêque avec ce génie particulier de la femme qui
comprend l'homme mieux que l'homme ne se comprend. L'évêque de Digne,
sous cet air doux et candide qui ne se démentait jamais, faisait parfois
des choses grandes, hardies et magnifiques, sans paraître même s'en
douter. Elles en tremblaient, mais elles le laissaient faire.
Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant; jamais
pendant ni après. Jamais on ne le troublait, ne fût-ce que par un signe,
dans une action commencée. À de certains moments, sans qu'il eût besoin
de le dire, lorsqu'il n'en avait peut-être pas lui-même conscience, tant
sa simplicité était parfaite, elles sentaient vaguement qu'il agissait
comme évêque; alors elles n'étaient plus que deux ombres dans la maison.
Elles le servaient passivement, et, si c'était obéir que de disparaître,
elles disparaissaient. Elles savaient, avec une admirable délicatesse
d'instinct, que certaines sollicitudes peuvent gêner. Aussi, même le
croyant en péril, elles comprenaient, je ne dis pas sa pensée, mais sa
nature, jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. Elles le confiaient à
Dieu.

D'ailleurs Baptistine disait, comme on vient de le lire, que la fin de
son frère serait la sienne. Madame Magloire ne le disait pas, mais elle
le savait.




Chapitre X

L'évêque en présence d'une lumière inconnue


À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les
pages précédentes, il fit une chose, à en croire toute la ville, plus
risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits. Il
y avait près de Digne, dans la campagne, un homme qui vivait solitaire.
Cet homme, disons tout de suite le gros mot, était un ancien
conventionnel. Il se nommait G.

On parlait du conventionnel G. dans le petit monde de Digne avec une
sorte d'horreur. Un conventionnel, vous figurez-vous cela? Cela existait
du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait: citoyen. Cet homme était à
peu près un monstre. Il n'avait pas voté la mort du roi, mais presque.
C'était un quasi-régicide. Il avait été terrible. Comment, au retour des
princes légitimes, n'avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour
prévôtale? On ne lui eût pas coupé la tête, si vous voulez, il faut de
la clémence, soit; mais un bon bannissement à vie. Un exemple enfin!
etc., etc. C'était un athée d'ailleurs, comme tous ces
gens-là.--Commérages des oies sur le vautour.

Était-ce du reste un vautour que G.? Oui, si l'on en jugeait par ce
qu'il y avait de farouche dans sa solitude. N'ayant pas voté la mort du
roi, il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil et avait pu
rester en France.

Il habitait, à trois quarts d'heure de la ville, loin de tout hameau,
loin de tout chemin, on ne sait quel repli perdu d'un vallon très
sauvage. Il avait là, disait-on, une espèce de champ, un trou, un
repaire. Pas de voisins; pas même de passants. Depuis qu'il demeurait
dans ce vallon, le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe.
On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. Pourtant
l'évêque songeait, et de temps en temps regardait l'horizon à l'endroit
où un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel, et il
disait:

--Il y a là une âme qui est seule.

Et au fond de sa pensée il ajoutait: «Je lui dois ma visite.»

Mais, avouons-le, cette idée, au premier abord naturelle, lui
apparaissait, après un moment de réflexion, comme étrange et impossible,
et presque repoussante. Car, au fond, il partageait l'impression
générale, et le conventionnel lui inspirait, sans qu'il s'en rendît
clairement compte, ce sentiment qui est comme la frontière de la haine
et qu'exprime si bien le mot éloignement.

Toutefois, la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur? Non.
Mais quelle brebis!

Le bon évêque était perplexe. Quelquefois il allait de ce côté-là, puis
il revenait. Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu'une
façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. dans sa bauge était
venu chercher un médecin; que le vieux scélérat se mourait, que la
paralysie le gagnait, et qu'il ne passerait pas la nuit.

--Dieu merci! ajoutaient quelques-uns.

L'évêque prit son bâton, mit son pardessus à cause de sa soutane un peu
trop usée, comme nous l'avons dit, et aussi à cause du vent du soir qui
ne devait pas tarder à souffler, et partit.

Le soleil déclinait et touchait presque à l'horizon, quand l'évêque
arriva à l'endroit excommunié. Il reconnut avec un certain battement de
coeur qu'il était près de la tanière. Il enjamba un fossé, franchit une
haie, leva un échalier, entra dans un courtil délabré, fit quelques pas
assez hardiment, et tout à coup, au fond de la friche, derrière une
haute broussaille, il aperçut la caverne.

C'était une cabane toute basse, indigente, petite et propre, avec une
treille clouée à la façade.

Devant la porte, dans une vieille chaise à roulettes, fauteuil du
paysan, il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil.

Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon, le petit
pâtre. Il tendait au vieillard une jatte de lait.

Pendant que l'évêque regardait, le vieillard éleva la voix:

--Merci, dit-il, je n'ai plus besoin de rien.

Et son sourire quitta le soleil pour s'arrêter sur l'enfant.

L'évêque s'avança. Au bruit qu'il fit en marchant, le vieux homme assis
tourna la tête, et son visage exprima toute la quantité de surprise
qu'on peut avoir après une longue vie.

--Depuis que je suis ici, dit-il, voilà la première fois qu'on entre
chez moi. Qui êtes-vous, monsieur?

L'évêque répondit:

--Je me nomme Bienvenu Myriel.

--Bienvenu Myriel! j'ai entendu prononcer ce nom. Est-ce que c'est vous
que le peuple appelle monseigneur Bienvenu?

--C'est moi.

Le vieillard reprit avec un demi-sourire:

--En ce cas, vous êtes mon évêque?

--Un peu.

--Entrez, monsieur.

Le conventionnel tendit la main à l'évêque, mais l'évêque ne la prit
pas. L'évêque se borna à dire:

--Je suis satisfait de voir qu'on m'avait trompé. Vous ne me semblez,
certes, pas malade.

--Monsieur, répondit le vieillard, je vais guérir.

Il fit une pause et dit:

--Je mourrai dans trois heures.

Puis il reprit:

--Je suis un peu médecin; je sais de quelle façon la dernière heure
vient. Hier, je n'avais que les pieds froids; aujourd'hui, le froid a
gagné les genoux; maintenant je le sens qui monte jusqu'à la ceinture;
quand il sera au coeur, je m'arrêterai. Le soleil est beau, n'est-ce
pas? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'oeil sur
les choses, vous pouvez me parler, cela ne me fatigue point. Vous faites
bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il est bon que ce
moment-là ait des témoins. On a des manies; j'aurais voulu aller jusqu'à
l'aube. Mais je sais que j'en ai à peine pour trois heures. Il fera
nuit. Au fait, qu'importe! Finir est une affaire simple. On n'a pas
besoin du matin pour cela. Soit. Je mourrai à la belle étoile.

Le vieillard se tourna vers le pâtre.

--Toi, va te coucher. Tu as veillé l'autre nuit. Tu es fatigué.

L'enfant rentra dans la cabane.

Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même:

--Pendant qu'il dormira, je mourrai. Les deux sommeils peuvent faire bon
voisinage.

L'évêque n'était pas ému comme il semble qu'il aurait pu l'être. Il ne
croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. Disons tout, car les
petites contradictions des grands coeurs veulent être indiquées comme le
reste, lui qui, dans l'occasion, riait si volontiers de Sa Grandeur, il
était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur, et il était
presque tenté de répliquer: citoyen. Il lui vint une velléité de
familiarité bourrue, assez ordinaire aux médecins et aux prêtres, mais
qui ne lui était pas habituelle, à lui. Cet homme, après tout, ce
conventionnel, ce représentant du peuple, avait été un puissant de la
terre; pour la première fois de sa vie peut-être, l'évêque se sentit en
humeur de sévérité.

Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste,
où l'on eût pu démêler l'humilité qui sied quand on est si près de sa
mise en poussière.

L'évêque, de son côté, quoiqu'il se gardât ordinairement de la
curiosité, laquelle, selon lui, était contiguë à l'offense, ne pouvait
s'empêcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui, n'ayant
pas sa source dans la sympathie, lui eût été probablement reprochée par
sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. Un conventionnel lui
faisait un peu l'effet d'être hors la loi, même hors la loi de charité.

G., calme, le buste presque droit, la voix vibrante, était un de ces
grands octogénaires qui font l'étonnement du physiologiste. La
révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque. On
sentait dans ce vieillard l'homme à l'épreuve. Si près de sa fin, il
avait conservé tous les gestes de la santé. Il y avait dans son coup
d'oeil clair, dans son accent ferme, dans son robuste mouvement
d'épaules, de quoi déconcerter la mort. Azraël, l'ange mahométan du
sépulcre, eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. G.
semblait mourir parce qu'il le voulait bien. Il y avait de la liberté
dans son agonie. Les jambes seulement étaient immobiles. Les ténèbres le
tenaient par là. Les pieds étaient morts et froids, et la tête vivait de
toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. G., en ce
grave moment, ressemblait à ce roi du conte oriental, chair par en haut,
marbre par en bas.

Une pierre était là. L'évêque s'y assit. L'exorde fut _ex abrupto_.

--Je vous félicite, dit-il du ton dont on réprimande. Vous n'avez
toujours pas voté la mort du roi.

Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans
ce mot: toujours. Il répondit. Tout sourire avait disparu de sa face.

--Ne me félicitez pas trop, monsieur; j'ai voté la fin du tyran.

C'était l'accent austère en présence de l'accent sévère.

--Que voulez-vous dire? reprit l'évêque.

--Je veux dire que l'homme a un tyran, l'ignorance. J'ai voté la fin de
ce tyran-là. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l'autorité prise
dans le faux, tandis que la science est l'autorité prise dans le vrai.
L'homme ne doit être gouverné que par la science.

--Et la conscience, ajouta l'évêque.

--C'est la même chose. La conscience, c'est la quantité de science innée
que nous avons en nous.

Monseigneur Bienvenu écoutait, un peu étonné, ce langage très nouveau
pour lui. Le conventionnel poursuivit:

--Quant à Louis XVI, j'ai dit non. Je ne me crois pas le droit de tuer
un homme; mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. J'ai voté la
fin du tyran. C'est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme, la
fin de l'esclavage pour l'homme, la fin de la nuit pour l'enfant. En
votant la république, j'ai voté cela. J'ai voté la fraternité, la
concorde, l'aurore! J'ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs.
Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. Nous
avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase
des misères, en se renversant sur le genre humain, est devenu une urne
de joie.

--Joie mêlée, dit l'évêque.

--Vous pourriez dire joie troublée, et aujourd'hui, après ce fatal
retour du passé qu'on nomme 1814, joie disparue. Hélas, l'oeuvre a été
incomplète, j'en conviens; nous avons démoli l'ancien régime dans les
faits, nous n'avons pu entièrement le supprimer dans les idées. Détruire
les abus, cela ne suffit pas; il faut modifier les moeurs. Le moulin n'y
est plus, le vent y est encore.

--Vous avez démoli. Démolir peut être utile; mais je me défie d'une
démolition compliquée de colère.

--Le droit a sa colère, monsieur l'évêque, et la colère du droit est un
élément du progrès. N'importe, et quoi qu'on en dise, la révolution
française est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avènement du
Christ. Incomplète, soit; mais sublime. Elle a dégagé toutes les
inconnues sociales. Elle a adouci les esprits; elle a calmé, apaisé,
éclairé; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle
a été bonne. La révolution française, c'est le sacre de l'humanité.

L'évêque ne put s'empêcher de murmurer:

--Oui? 93!

Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque
lugubre, et, autant qu'un mourant peut s'écrier, il s'écria:

--Ah! vous y voilà! 93! J'attendais ce mot-là. Un nuage s'est formé
pendant quinze cents ans. Au bout de quinze siècles, il a crevé. Vous
faites le procès au coup de tonnerre.

L'évêque sentit, sans se l'avouer peut-être, que quelque chose en lui
était atteint. Pourtant il fit bonne contenance. Il répondit:

--Le juge parle au nom de la justice; le prêtre parle au nom de la
pitié, qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée. Un coup de
tonnerre ne doit pas se tromper.

Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel.

--Louis XVII?

Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque:

--Louis XVII! Voyons, sur qui pleurez-vous? Est-ce sur l'enfant
innocent? alors, soit. Je pleure avec vous. Est-ce sur l'enfant royal?
je demande à réfléchir. Pour moi, le frère de Cartouche, enfant
innocent, pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu'à ce que mort
s'ensuive, pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche, n'est
pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent,
martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir été le
petit-fils de Louis XV.

--Monsieur, dit l'évêque, je n'aime pas ces rapprochements de noms.

--Cartouche? Louis XV? pour lequel des deux réclamez-vous?

Il y eut un moment de silence. L'évêque regrettait presque d'être venu,
et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé.

Le conventionnel reprit:

--Ah! monsieur le prêtre, vous n'aimez pas les crudités du vrai. Christ
les aimait, lui. Il prenait une verge et il époussetait le temple. Son
fouet plein d'éclairs était un rude diseur de vérités. Quand il
s'écriait: _Sinite parvulos_..., il ne distinguait pas entre les petits
enfants. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du
dauphin d'Hérode. Monsieur, l'innocence est sa couronne à elle-même.
L'innocence n'a que faire d'être altesse. Elle est aussi auguste
déguenillée que fleurdelysée.

--C'est vrai, dit l'évêque à voix basse.

--J'insiste, continua le conventionnel G. Vous m'avez nommé Louis XVII.
Entendons-nous. Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les
martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en
haut? J'en suis. Mais alors, je vous l'ai dit, il faut remonter plus
haut que 93, et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes.
Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous
pleuriez avec moi sur les petits du peuple.

--Je pleure sur tous, dit l'évêque.

--Également! s'écria G., et si la balance doit pencher, que ce soit du
côté du peuple. Il y a plus longtemps qu'il souffre.

Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Il se
souleva sur un coude, prit entre son pouce et son index replié un peu de
sa joue, comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge,
et interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de
l'agonie. Ce fut presque une explosion.

--Oui, monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre. Et puis, tenez,
ce n'est pas tout cela, que venez-vous me questionner et me parler de
Louis XVII? Je ne vous connais pas, moi. Depuis que je suis dans ce
pays, j'ai vécu dans cet enclos, seul, ne mettant pas les pieds dehors,
ne vient personne que cet enfant qui m'aide. Votre nom est, il est vrai,
arrivé confusément jusqu'à moi, et, je dois le dire, pas très mal
prononcé; mais cela ne signifie rien; les gens habiles ont tant de
manières d'en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. À propos, je
n'ai pas entendu le bruit de votre voiture, vous l'aurez sans doute
laissée derrière le taillis, là-bas, à l'embranchement de la route. Je
ne vous connais pas, vous dis-je. Vous m'avez dit que vous étiez
l'évêque, mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale. En
somme, je vous répète ma question. Qui êtes-vous? Vous êtes un évêque,
c'est-à-dire un prince de l'église, un de ces hommes dorés, armoriés,
rentés, qui ont de grosses prébendes--l'évêché de Digne, quinze mille
francs de fixe, dix mille francs de casuel, total, vingt-cinq mille
francs--, qui ont des cuisines, qui ont des livrées, qui font bonne
chère, qui mangent des poules d'eau le vendredi, qui se pavanent,
laquais devant, laquais derrière, en berline de gala, et qui ont des
palais, et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds
nus! Vous êtes un prélat; rentes, palais, chevaux, valets, bonne table,
toutes les sensualités de la vie, vous avez cela comme les autres, et
comme les autres vous en jouissez, c'est bien, mais cela en dit trop ou
pas assez; cela ne m'éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et
essentielle, à vous qui venez avec la prétention probable de m'apporter
de la sagesse. À qui est-ce que je parle? Qui êtes-vous?

L'évêque baissa la tête et répondit:

--_Vermis sum_.

--Un ver de terre en carrosse! grommela le conventionnel.

C'était le tour du conventionnel d'être hautain, et de l'évêque d'être
humble.

L'évêque reprit avec douceur.

--Monsieur, soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse, qui est là à
deux pas derrière les arbres, en quoi ma bonne table et les poules d'eau
que je mange le vendredi, en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes,
en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la pitié n'est pas une
vertu, que la clémence n'est pas un devoir, et que 93 n'a pas été
inexorable.

Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un
nuage.

--Avant de vous répondre, dit-il, je vous prie de me pardonner. Je viens
d'avoir un tort, monsieur. Vous êtes chez moi, vous êtes mon hôte. Je
vous dois courtoisie. Vous discutez mes idées, il sied que je me borne à
combattre vos raisonnements. Vos richesses et vos jouissances sont des
avantages que j'ai contre vous dans le débat, mais il est de bon goût de
ne pas m'en servir. Je vous promets de ne plus en user.

--Je vous remercie, dit l'évêque.

G. reprit:

--Revenons à l'explication que vous me demandiez. Où en étions-nous? Que
me disiez-vous? que 93 a été inexorable?

--Inexorable, oui, dit l'évêque. Que pensez-vous de Marat battant des
mains à la guillotine?

--Que pensez-vous de Bossuet chantant le _Te Deum_ sur les dragonnades?

La réponse était dure, mais elle allait au but avec la rigidité d'une
pointe d'acier. L'évêque en tressaillit; il ne lui vint aucune riposte,
mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. Les meilleurs
esprits ont leurs fétiches, et parfois se sentent vaguement meurtris des
manques de respect de la logique.

Le conventionnel commençait à haleter; l'asthme de l'agonie, qui se mêle
aux derniers souffles, lui entrecoupait la voix; cependant il avait
encore une parfaite lucidité d'âme dans les yeux. Il continua:

--Disons encore quelques mots çà et là, je veux bien. En dehors de la
révolution qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation
humaine, 93, hélas! est une réplique. Vous le trouvez inexorable, mais
toute la monarchie, monsieur? Carrier est un bandit; mais quel nom
donnez-vous à Montrevel? Fouquier-Tinville est un gueux, mais quel est
votre avis sur Lamoignon-Bâville? Maillard est affreux, mais
Saulx-Tavannes, s'il vous plaît? Le père Duchêne est féroce, mais quelle
épithète m'accorderez-vous pour le père Letellier? Jourdan-Coupe-Tête
est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois. Monsieur,
monsieur, je plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine, mais je
plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le
Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut liée, nue jusqu'à la
ceinture, à un poteau, l'enfant tenu à distance; le sein se gonflait de
lait et le coeur d'angoisse. Le petit, affamé et pâle, voyait ce sein,
agonisait et criait, et le bourreau disait à la femme, mère et nourrice:
«Abjure!» lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort
de sa conscience. Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommodé à
une mère? Monsieur, retenez bien ceci: la révolution française a eu ses
raisons. Sa colère sera absoute par l'avenir. Son résultat, c'est le
monde meilleur. De ses coups les plus terribles, il sort une caresse
pour le genre humain. J'abrège. Je m'arrête, j'ai trop beau jeu.
D'ailleurs je me meurs.

Et, cessant de regarder l'évêque, le conventionnel acheva sa pensée en
ces quelques mots tranquilles:

--Oui, les brutalités du progrès s'appellent révolutions. Quand elles
sont finies, on reconnaît ceci: que le genre humain a été rudoyé, mais
qu'il a marché.

Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait d'emporter
successivement l'un après l'autre tous les retranchements intérieurs de
l'évêque. Il en restait un pourtant, et de ce retranchement, suprême
ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu, sortit cette parole
où reparut presque toute la rudesse du commencement:

--Le progrès doit croire en Dieu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur
impie. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est
athée.

Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. Il eut un tremblement.
Il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. Quand
la paupière fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il
dit presque en bégayant, bas et se parlant à lui-même, l'oeil perdu dans
les profondeurs:

--O toi! ô idéal! toi seul existes!

L'évêque eut une sorte d'inexprimable commotion. Après un silence, le
vieillard leva un doigt vers le ciel, et dit:

--L'infini est. Il est là. Si l'infini n'avait pas de moi, le moi serait
sa borne; il ne serait pas infini; en d'autres termes, il ne serait pas.
Or il est. Donc il a un moi. Ce moi de l'infini, c'est Dieu.

Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute et avec
le frémissement de l'extase, comme s'il voyait quelqu'un. Quand il eut
parlé, ses yeux se fermèrent. L'effort l'avait épuisé. Il était évident
qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui
restaient. Ce qu'il venait de dire l'avait approché de celui qui est
dans la mort. L'instant suprême arrivait.

L'évêque le comprit, le moment pressait, c'était comme prêtre qu'il
était venu; de l'extrême froideur, il était passé par degrés à l'émotion
extrême; il regarda ces yeux fermés, il prit cette vieille main ridée et
glacée, et se pencha vers le moribond:

--Cette heure est celle de Dieu. Ne trouvez-vous pas qu'il serait
regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain?

Le conventionnel rouvrit les yeux. Une gravité où il y avait de l'ombre
s'empreignit sur son visage.

--Monsieur l'évêque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-être plus
encore de la dignité de l'âme que de la défaillance des forces, j'ai
passé ma vie dans la méditation, l'étude et la contemplation. J'avais
soixante ans quand mon pays m'a appelé, et m'a ordonné de me mêler de
ses affaires. J'ai obéi. Il y avait des abus, je les ai combattus; il y
avait des tyrannies, je les ai détruites; il y avait des droits et des
principes, je les ai proclamés et confessés. Le territoire était envahi,
je l'ai défendu; la France était menacée, j'ai offert ma poitrine. Je
n'étais pas riche; je suis pauvre. J'ai été l'un des maîtres de l'État,
les caves du Trésor étaient encombrées d'espèces au point qu'on était
forcé d'étançonner les murs, prêts à se fendre sous le poids de l'or et
de l'argent, je dînais rue de l'Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête.
J'ai secouru les opprimés, j'ai soulagé les souffrants. J'ai déchiré la
nappe de l'autel, c'est vrai; mais c'était pour panser les blessures de
la patrie. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers
la lumière, et j'ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. J'ai,
dans l'occasion, protégé mes propres adversaires, vous autres. Et il y a
à Peteghem en Flandre, à l'endroit même où les rois mérovingiens avaient
leur palais d'été, un couvent d'urbanistes, l'abbaye de Sainte-Claire en
Beaulieu, que j'ai sauvé en 1793. J'ai fait mon devoir selon mes forces,
et le bien que j'ai pu. Après quoi j'ai été chassé, traqué, poursuivi,
persécuté, noirci, raillé, conspué, maudit, proscrit. Depuis bien des
années déjà, avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se
croient sur moi le droit de mépris, j'ai pour la pauvre foule ignorante
visage de damné, et j'accepte, ne haïssant personne, l'isolement de la
haine. Maintenant, j'ai quatre-vingt-six ans; je vais mourir. Qu'est-ce
que vous venez me demander?

--Votre bénédiction, dit l'évêque.

Et il s'agenouilla.

Quand l'évêque releva la tête, la face du conventionnel était devenue
auguste. Il venait d'expirer.

L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles
pensées. Il passa toute la nuit en prière. Le lendemain, quelques braves
curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G.; il se borna à
montrer le ciel. À partir de ce moment, il redoubla de tendresse et de
fraternité pour les petits et les souffrants.

Toute allusion à ce «vieux scélérat de G.» le faisait tomber dans une
préoccupation singulière. Personne ne pourrait dire que le passage de
cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la
sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection.

Cette «visite pastorale» fut naturellement une occasion de bourdonnement
pour les petites coteries locales:

--Était-ce la place d'un évêque que le chevet d'un tel mourant? Il n'y
avait évidemment pas de conversion à attendre. Tous ces révolutionnaires
sont relaps. Alors pourquoi y aller? Qu'a-t-il été regarder là? Il
fallait donc qu'il fût bien curieux d'un emportement d'âme par le
diable.

Un jour, une douairière, de la variété impertinente qui se croit
spirituelle, lui adressa cette saillie:

--Monseigneur, on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge.

--Oh! oh! voilà une grosse couleur, répondit l'évêque. Heureusement que
ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau.




Chapitre XI

Une restriction


On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de là que monseigneur
Bienvenu fût «un évêque philosophe» ou «un curé patriote». Sa rencontre,
ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel
G., lui laissa une sorte d'étonnement qui le rendit plus doux encore.
Voilà tout.

Quoique monseigneur Bienvenu n'ait été rien moins qu'un homme politique,
c'est peut-être ici le lieu d'indiquer, très brièvement, quelle fut son
attitude dans les événements d'alors, en supposant que monseigneur
Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude. Remontons donc en
arrière de quelques années.

Quelque temps après l'élévation de M. Myriel à l'épiscopat, l'empereur
l'avait fait baron de l'empire, en même temps que plusieurs autres
évêques. L'arrestation du pape eut lieu, comme on sait, dans la nuit du
5 au 6 juillet 1809; à cette occasion, M. Myriel fut appelé par Napoléon
au synode des évêques de France et d'Italie convoqué à Paris. Ce synode
se tint à Notre-Dame et s'assembla pour la première fois le 15 juin 1811
sous la présidence de M. le cardinal Fesch. M. Myriel fut du nombre des
quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent. Mais il n'assista qu'à
une séance et à trois ou quatre conférences particulières. Évêque d'un
diocèse montagnard, vivant si près de la nature, dans la rusticité et le
dénuement, il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des
idées qui changeaient la température de l'assemblée. Il revint bien vite
à Digne. On le questionna sur ce prompt retour, il répondit:

--Je les gênais. L'air du dehors leur venait par moi. Je leur faisais
l'effet d'une porte ouverte.

Une autre fois il dit:

--Que voulez-vous? ces messeigneurs-là sont des princes. Moi, je ne suis
qu'un pauvre évêque paysan.

Le fait est qu'il avait déplu. Entre autres choses étranges, il lui
serait échappé de dire, un soir qu'il se trouvait chez un de ses
collègues les plus qualifiés:

--Les belles pendules! les beaux tapis! les belles livrées! Ce doit être
bien importun! Oh! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me
crier sans cesse aux oreilles: Il y a des gens qui ont faim! il y a des
gens qui ont froid! il y a des pauvres! il y a des pauvres!

Disons-le en passant, ce ne serait pas une haine intelligente que la
haine du luxe. Cette haine impliquerait la haine des arts. Cependant,
chez les gens d'église, en dehors de la représentation et des
cérémonies, le luxe est un tort. Il semble révéler des habitudes peu
réellement charitables. Un prêtre opulent est un contre-sens. Le prêtre
doit se tenir près des pauvres. Or peut-on toucher sans cesse, et nuit
et jour, à toutes les détresses, à toutes les infortunes, à toutes les
indigences, sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère,
comme la poussière du travail? Se figure-t-on un homme qui est près d'un
brasier, et qui n'a pas chaud? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille
sans cesse à une fournaise, et qui n'a ni un cheveu brûlé, ni un ongle
noirci, ni une goutte de sueur, ni un grain de cendre au visage? La
première preuve de la charité chez le prêtre, chez l'évêque surtout,
c'est la pauvreté. C'était là sans doute ce que pensait M. l'évêque de
Digne.

Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains
points délicats ce que nous appellerions «les idées du siècle». Il se
mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les
questions où sont compromis l'Église et l'État; mais si on l'eût
beaucoup pressé, il paraît qu'on l'eût trouvé plutôt ultramontain que
gallican. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien
cacher, nous sommes forcé d'ajouter qu'il fut glacial pour Napoléon
déclinant. À partir de 1813, il adhéra ou il applaudit à toutes les
manifestations hostiles. Il refusa de le voir à son passage au retour de
l'île d'Elbe, et s'abstint d'ordonner dans son diocèse les prières
publiques pour l'empereur pendant les Cent-Jours.

Outre sa soeur, mademoiselle Baptistine, il avait deux frères: l'un
général, l'autre préfet. Il écrivait assez souvent à tous les deux. Il
tint quelque temps rigueur au premier, parce qu'ayant un commandement en
Provence, à l'époque du débarquement de Cannes, le général s'était mis à
la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme
quelqu'un qui veut le laisser échapper. Sa correspondance resta plus
affectueuse pour l'autre frère, l'ancien préfet, brave et digne homme
qui vivait retiré à Paris, rue Cassette.

Monseigneur Bienvenu eut donc, aussi lui, son heure d'esprit de parti,
son heure d'amertume, son nuage. L'ombre des passions du moment traversa
ce doux et grand esprit occupé des choses éternelles. Certes, un pareil
homme eût mérité de n'avoir pas d'opinions politiques. Qu'on ne se
méprenne pas sur notre pensée, nous ne confondons point ce qu'on appelle
«opinions politiques» avec la grande aspiration au progrès, avec la
sublime foi patriotique, démocratique et humaine, qui, de nos jours,
doit être le fond même de toute intelligence généreuse. Sans approfondir
des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre,
nous disons simplement ceci: Il eût été beau que monseigneur Bienvenu
n'eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul
instant de cette contemplation sereine où l'on voit rayonner
distinctement, au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines, ces
trois pures lumières, la Vérité, la Justice, la Charité.

Tout en convenant que ce n'était point pour une fonction politique que
Dieu avait créé monseigneur Bienvenu, nous eussions compris et admiré la
protestation au nom du droit et de la liberté, l'opposition fière, la
résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant. Mais ce qui
nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de
ceux qui tombent. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger; et,
dans tous les cas, les combattants de la première heure ont seuls le
droit d'être les exterminateurs de la dernière. Qui n'a pas été
accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant
l'écroulement. Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier
de la chute. Quant à nous, lorsque la Providence s'en mêle et frappe,
nous la laissons faire. 1812 commence à nous désarmer. En 1813, la lâche
rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les
catastrophes n'avait que de quoi indigner, et c'était un tort
d'applaudir; en 1814, devant ces maréchaux trahissant, devant ce sénat
passant d'une fange à l'autre, insultant après avoir divinisé, devant
cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l'idole, c'était un devoir
de détourner la tête; en 1815, comme les suprêmes désastres étaient dans
l'air, comme la France avait le frisson de leur approche sinistre, comme
on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon, la
douloureuse acclamation de l'armée et du peuple au condamné du destin
n'avait rien de risible, et, toute réserve faite sur le despote, un
coeur comme l'évêque de Digne n'eût peut-être pas dû méconnaître ce
qu'avait d'auguste et de touchant, au bord de l'abîme, l'étroit
embrassement d'une grande nation et d'un grand homme.

À cela près, il était et il fut, en toute chose, juste, vrai, équitable,
intelligent, humble et digne; bienfaisant, et bienveillant, ce qui est
une autre bienfaisance. C'était un prêtre, un sage, et un homme. Même,
il faut le dire, dans cette opinion politique que nous venons de lui
reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement, il
était tolérant et facile, peut-être plus que nous qui parlons ici.--Le
portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. C'était
un vieux sous-officier de la vieille garde, légionnaire d'Austerlitz,
bonapartiste comme l'aigle. Il échappait dans l'occasion à ce pauvre
diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d'alors qualifiait
_propos séditieux_. Depuis que le profil impérial avait disparu de la
légion d'honneur, il ne s'habillait jamais _dans l'ordonnance_, comme il
disait, afin de ne pas être forcé de porter sa croix. Il avait ôté
lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui
avait donnée, cela faisait un trou, et il n'avait rien voulu mettre à la
place. «Plutôt mourir, disait-il, que de porter sur mon coeur les trois
crapauds!» Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. «Vieux goutteux
à guêtres d'anglais!» disait-il, «qu'il s'en aille en Prusse avec son
salsifis!» Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses
qu'il détestait le plus, la Prusse et l'Angleterre. Il en fit tant qu'il
perdit sa place. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants.
L'évêque le fit venir, le gronda doucement, et le nomma suisse de la
cathédrale.

M. Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur, l'ami de tous. En neuf
ans, à force de saintes actions et de douces manières, monseigneur
Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre
et filiale. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme
tacitement pardonnée par le peuple, bon troupeau faible, qui adorait son
empereur, mais qui aimait son évêque.




Chapitre XII

Solitude de monseigneur Bienvenu


Il y a presque toujours autour d'un évêque une escouade de petits abbés
comme autour d'un général une volée de jeunes officiers. C'est là ce que
ce charmant saint François de Sales appelle quelque part «les prêtres
blancs-becs». Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux
arrivés. Pas une puissance qui n'ait son entourage; pas une fortune qui
n'ait sa cour. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du présent
splendide. Toute métropole a son état-major. Tout évêque un peu influent
a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes, qui fait la ronde
et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal, et qui monte la
garde autour du sourire de monseigneur. Agréer à un évêque, c'est le
pied à l'étrier pour un sous-diacre. Il faut bien faire son chemin;
l'apostolat ne dédaigne pas le canonicat.

De même qu'il y a ailleurs les gros bonnets, il y a dans l'église les
grosses mitres. Ce sont les évêques bien en cour, riches, rentés,
habiles, acceptés du monde, sachant prier, sans doute, mais sachant
aussi solliciter, peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur
personne à tout un diocèse, traits d'union entre la sacristie et la
diplomatie, plutôt abbés que prêtres, plutôt prélats qu'évêques. Heureux
qui les approche! Gens en crédit qu'ils sont, ils font pleuvoir autour
d'eux, sur les empressés et les favorisés, et sur toute cette jeunesse
qui sait plaire, les grasses paroisses, les prébendes, les
archidiaconats, les aumôneries et les fonctions cathédrales, en
attendant les dignités épiscopales. En avançant eux-mêmes, ils font
progresser leurs satellites; c'est tout un système solaire en marche.
Leur rayonnement empourpre leur suite. Leur prospérité s'émiette sur la
cantonade en bonnes petites promotions. Plus grand diocèse au patron,
plus grosse cure au favori. Et puis Rome est là. Un évêque qui sait
devenir archevêque, un archevêque qui sait devenir cardinal, vous emmène
comme conclaviste, vous entrez dans la rote, vous avez le pallium, vous
voilà auditeur, vous voilà camérier, vous voilà monsignor, et de la
Grandeur à Imminence il n'y a qu'un pas, et entre Imminence et la
Sainteté il n'y a que la fumée d'un scrutin. Toute calotte peut rêver la
tiare. Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement
devenir roi; et quel roi! le roi suprême. Aussi quelle pépinière
d'aspirations qu'un séminaire! Que d'enfants de choeur rougissants, que
de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette! Comme
l'ambition s'intitule aisément vocation, qui sait? de bonne foi
peut-être et se trompant elle-même, béate qu'elle est!

Monseigneur Bienvenu, humble, pauvre, particulier, n'était pas compté
parmi les grosses mitres. Cela était visible à l'absence complète de
jeunes prêtres autour de lui. On a vu qu'à Paris «il n'avait pas pris».
Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. Pas
une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. Ses
chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes, un peu
peuple comme lui, murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le
cardinafat, et qui ressemblaient à leur évêque, avec cette différence
qu'eux étaient finis, et que lui était achevé.

On sentait si bien l'impossibilité de croître près de monseigneur
Bienvenu qu'à peine sortis du séminaire, les jeunes gens ordonnés par
lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch, et s'en
allaient bien vite. Car enfin, nous le répétons, on veut être poussé. Un
saint qui vit dans un excès d'abnégation est un voisinage dangereux; il
pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable,
l'ankylose des articulations utiles à l'avancement, et, en somme, plus
de renoncement que vous n'en voulez; et l'on fuit cette vertu galeuse.
De là l'isolement de monseigneur Bienvenu. Nous vivons dans une société
sombre. Réussir, voilà l'enseignement qui tombe goutte à goutte de la
corruption en surplomb.

Soit dit en passant, c'est une chose assez hideuse que le succès. Sa
fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. Pour la foule, la
réussite a presque le même profil que la suprématie. Le succès, ce
ménechme du talent, a une dupe: l'histoire. Juvénal et Tacite seuls en
bougonnent. De nos jours, une philosophie à peu près officielle est
entrée en domesticité chez lui, porte la livrée du succès, et fait le
service de son antichambre. Réussissez: théorie. Prospérité suppose
Capacité. Gagnez à la loterie, vous voilà un habile homme. Qui triomphe
est vénéré. Naissez coiffé, tout est là. Ayez de la chance, vous aurez
le reste; soyez heureux, on vous croira grand. En dehors des cinq ou six
exceptions immenses qui font l'éclat d'un siècle, l'admiration
contemporaine n'est guère que myopie. Dorure est or. Être le premier
venu, cela ne gâte rien, pourvu qu'on soit le parvenu. Le vulgaire est
un vieux Narcisse qui s'adore lui-même et qui applaudit le vulgaire.
Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse, Eschyle, Dante,
Michel-Ange ou Napoléon, la multitude la décerne d'emblée et par
acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. Qu'un
notaire se transfigure en député, qu'un faux Corneille fasse _Tiridate_,
qu'un eunuque parvienne à posséder un harem, qu'un Prud'homme militaire
gagne par accident la bataille décisive d'une époque, qu'un apothicaire
invente les semelles de carton pour l'armée de Sambre-et-Meuse et se
construise, avec ce carton vendu pour du cuir, quatre cent mille livres
de rente, qu'un porte-balle épouse l'usure et la fasse accoucher de sept
ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère, qu'un
prédicateur devienne évêque par le nasillement, qu'un intendant de bonne
maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des
finances, les hommes appellent cela Génie, de même qu'ils appellent
Beauté la figure de Mousqueton et Majesté l'encolure de Claude. Ils
confondent avec les constellations de l'abîme les étoiles que font dans
la vase molle du bourbier les pattes des canards.




Chapitre XIII

Ce qu'il croyait


Au point de vue de l'orthodoxie, nous n'avons point à sonder M. l'évêque
de Digne. Devant une telle âme, nous ne nous sentons en humeur que de
respect. La conscience du juste doit être crue sur parole. D'ailleurs,
de certaines natures étant données, nous admettons le développement
possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance
différente de la nôtre.

Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là? Ces secrets du for
intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. Ce
dont nous sommes certain, c'est que jamais les difficultés de foi ne se
résolvaient pour lui en hypocrisie. Aucune pourriture n'est possible au
diamant. Il croyait le plus qu'il pouvait. _Credo in Patrem_,
s'écriait-il souvent. Puisant d'ailleurs dans les bonnes oeuvres cette
quantité de satisfaction qui suffit à la conscience, et qui vous dit
tout bas: «Tu es avec Dieu.»

Ce que nous croyons devoir noter, c'est que, en dehors, pour ainsi dire,
et au-delà de sa foi, l'évêque avait un excès d'amour. C'est par là,
_quia multum amavit_, qu'il était jugé vulnérable par les «hommes
sérieux», les «personnes graves» et les «gens raisonnables»; locutions
favorites de notre triste monde où l'égoïsme reçoit le mot d'ordre du
pédantisme. Qu'était-ce que cet excès d'amour? C'était une bienveillance
sereine, débordant les hommes, comme nous l'avons indiqué déjà, et, dans
l'occasion, s'étendant jusqu'aux choses. Il vivait sans dédain. Il était
indulgent pour la création de Dieu. Tout homme, même le meilleur, a en
lui une dureté irréfléchie qu'il tient en réserve pour l'animal.
L'évêque de Digne n'avait point cette dureté-là, particulière à beaucoup
de prêtres pourtant. Il n'allait pas jusqu'au bramine, mais il semblait
avoir médité cette parole de l'Ecclésiaste: «Sait-on où va l'âme des
animaux?» Les laideurs de l'aspect, les difformités de l'instinct, ne le
troublaient pas et ne l'indignaient pas. Il en était ému, presque
attendri. Il semblait que, pensif, il en allât chercher, au-delà de la
vie apparente, la cause, l'explication ou l'excuse. Il semblait par
moments demander à Dieu des commutations. Il examinait sans colère, et
avec l'oeil du linguiste qui déchiffre un palimpseste, la quantité de
chaos qui est encore dans la nature. Cette rêverie faisait parfois
sortir de lui des mots étranges. Un matin, il était dans son jardin; il
se croyait seul, mais sa soeur marchait derrière lui sans qu'il la vît;
tout à coup, il s'arrêta, et il regarda quelque chose à terre; c'était
une grosse araignée, noire, velue, horrible. Sa soeur l'entendit qui
disait:

--Pauvre bête! ce n'est pas sa faute.

Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté?
Puérilités, soit; mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint
François d'Assise et de Marc-Aurèle. Un jour il se donna une entorse
pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi.

Ainsi vivait cet homme juste. Quelquefois, il s'endormait dans son
jardin, et alors il n'était rien de plus vénérable.

Monseigneur Bienvenu avait été jadis, à en croire les récits sur sa
jeunesse et même sur sa virilité, un homme passionné, peut-être violent.
Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le
résultat d'une grande conviction filtrée dans son coeur à travers la vie
et lentement tombée en lui, pensée à pensée; car, dans un caractère
comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. Ces
creusements-là sont ineffaçables; ces formations-là sont
indestructibles.

En 1815, nous croyons l'avoir dit, il atteignit soixante-quinze ans,
mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. Il n'était pas
grand; il avait quelque embonpoint, et, pour le combattre, il faisait
volontiers de longues marches à pied, il avait le pas ferme et n'était
que fort peu courbé, détail d'où nous ne prétendons rien conclure;
Grégoire XVI, à quatre-vingts ans, se tenait droit et souriant, ce qui
ne l'empêchait pas d'être un mauvais évêque. Monseigneur Bienvenu avait
ce que le peuple appelle «une belle tête», mais si aimable qu'on
oubliait qu'elle était belle.

Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces,
et dont nous avons déjà parlé, on se sentait à l'aise près de lui, il
semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. Son teint coloré
et frais, toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que
son rire faisait voir, lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait
dire d'un homme: «C'est un bon enfant», et d'un vieillard: «C'est un
bonhomme». C'était, on s'en souvient, l'effet qu'il avait fait à
Napoléon. Au premier abord, et pour qui le voyait pour la première fois,
ce n'était guère qu'un bonhomme en effet. Mais si l'on restait quelques
heures près de lui, et pour peu qu'on le vît pensif, le bonhomme se
transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant; son front
large et sérieux, auguste par les cheveux blancs, devenait auguste aussi
par la méditation; la majesté se dégageait de cette bonté, sans que la
bonté cessât de rayonner; on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on
aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans
cesser de sourire. Le respect, un respect inexprimable, vous pénétrait
par degrés et vous montait au coeur, et l'on sentait qu'on avait devant
soi une de ces âmes fortes, éprouvées et indulgentes, où la pensée est
si grande qu'elle ne peut plus être que douce.

Comme on l'a vu, la prière, la célébration des offices religieux,
l'aumône, la consolation aux affligés, la culture d'un coin de terre, la
fraternité, la frugalité, l'hospitalité, le renoncement, la confiance,
l'étude, le travail remplissaient chacune des journées de sa vie.
_Remplissaient_ est bien le mot, et certes cette journée de l'évêque
était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées, de bonnes paroles
et de bonnes actions. Cependant elle n'était pas complète si le temps
froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer, le soir, quand les deux
femmes s'étaient retirées, une heure ou deux dans son jardin avant de
s'endormir. Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se
préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles
du ciel nocturne. Quelquefois, à une heure même assez avancée de la
nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas, elles l'entendaient
marcher lentement dans les allées. Il était là, seul avec lui-même,
recueilli, paisible, adorant, comparant la sérénité de son coeur à la
sérénité de l'éther, ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles
des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son âme
aux pensées qui tombent de l'inconnu. Dans ces moments-là, offrant son
coeur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allumé
comme une lampe au centre de la nuit étoilée, se répandant en extase au
milieu du rayonnement universel de la création, il n'eût pu peut-être
dire lui-même ce qui se passait dans son esprit, il sentait quelque
chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui.
Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de
l'univers!

Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu; à l'éternité future,
étrange mystère; à l'éternité passée, mystère plus étrange encore; à
tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens; et,
sans chercher à comprendre l'incompréhensible, il le regardait. Il
n'étudiait pas Dieu, il s'en éblouissait. Il considérait ces magnifiques
rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière, révèlent les
forces en les constatant, créent les individualités dans l'unité, les
proportions dans l'étendue, l'innombrable dans l'infini, et par la
lumière produisent la beauté. Ces rencontres se nouent et se dénouent
sans cesse; de là la vie et la mort. Il s'asseyait sur un banc de bois
adossé à une treille décrépite, et il regardait les astres à travers les
silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. Ce quart
d'arpent, si pauvrement planté, si encombré de masures et de hangars,
lui était cher et lui suffisait.

Que fallait-il de plus à ce vieillard, qui partageait le loisir de sa
vie, où il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la
contemplation la nuit? Cet étroit enclos, ayant les cieux pour plafond,
n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses
oeuvres les plus charmantes et dans ses oeuvres les plus sublimes?
N'est-ce pas là tout, en effet, et que désirer au-delà? Un petit jardin
pour se promener, et l'immensité pour rêver. À ses pieds ce qu'on peut
cultiver et cueillir; sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer;
quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel.




Chapitre XIV

Ce qu'il pensait


Un dernier mot.

Comme cette nature de détails pourrait, particulièrement au moment où
nous sommes, et pour nous servir d'une expression actuellement à la
mode, donner à l'évêque de Digne une certaine physionomie «panthéiste»,
et faire croire, soit à son blâme, soit à sa louange, qu'il y avait en
lui une de ces philosophies personnelles, propres à notre siècle, qui
germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y
grandissent jusqu'à y remplacer les religions, nous insistons sur ceci
que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru
autorisé à penser rien de pareil. Ce qui éclairait cet homme, c'était le
coeur. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là.

Point de systèmes, beaucoup d'oeuvres. Les spéculations abstruses
contiennent du vertige; rien n'indique qu'il hasardât son esprit dans
les apocalypses. L'apôtre peut être hardi, mais l'évêque doit être
timide. Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de
certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits
terribles. Il y a de l'horreur sacrée sous les porches de l'énigme; ces
ouvertures sombres sont là béantes, mais quelque chose vous dit, à vous
passant de la vie, qu'on n'entre pas. Malheur à qui y pénètre! Les
génies, dans les profondeurs inouïes de l'abstraction et de la
spéculation pure, situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes, proposent
leurs idées à Dieu. Leur prière offre audacieusement la discussion. Leur
adoration interroge. Ceci est la religion directe, pleine d'anxiété et
de responsabilité pour qui en tente les escarpements.

La méditation humaine n'a point de limite. À ses risques et périls, elle
analyse et creuse son propre éblouissement. On pourrait presque dire
que, par une sorte de réaction splendide, elle en éblouit la nature; le
mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reçoit, il est probable
que les contemplateurs sont contemplés. Quoi qu'il en soit, il y a sur
la terre des hommes--sont-ce des hommes?--qui aperçoivent distinctement
au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'absolu, et qui ont la
vision terrible de la montagne infinie. Monseigneur Bienvenu n'était
point de ces hommes-là, monseigneur Bienvenu n'était pas un génie. Il
eût redouté ces sublimités d'où quelques-uns, très grands même, comme
Swedenborg et Pascal, ont glissé dans la démence. Certes, ces puissantes
rêveries ont leur utilité morale, et par ces routes ardues on s'approche
de la perfection idéale. Lui, il prenait le sentier qui abrège:
l'évangile. Il n'essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du
manteau d'Élie, il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis
ténébreux des événements, il ne cherchait pas à condenser en flamme la
lueur des choses, il n'avait rien du prophète et rien du mage. Cette âme
simple aimait, voilà tout.

Qu'il dilatât la prière jusqu'à une aspiration surhumaine, cela est
probable; mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop; et, si
c'était une hérésie de prier au-delà des textes, sainte Thérèse et saint
Jérôme seraient des hérétiques.

Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. L'univers lui
apparaissait comme une immense maladie; il sentait partout de la fièvre,
il auscultait partout de la souffrance, et, sans chercher à deviner
l'énigme, il tâchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des
choses créées développait en lui l'attendrissement; il n'était occupé
qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière
de plaindre et de soulager. Ce qui existe était pour ce bon et rare
prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler.

Il y a des hommes qui travaillent à l'extraction de l'or; lui, il
travaillait à l'extraction de la pitié. L'universelle misère était sa
mine. La douleur partout n'était qu'une occasion de bonté toujours.
_Aimez-vous les uns les autres;_ il déclarait cela complet, ne
souhaitait rien de plus, et c'était là toute sa doctrine. Un jour, cet
homme qui se croyait «philosophe», ce sénateur, déjà nommé, dit à
l'évêque:

--Mais voyez donc le spectacle du monde; guerre de tous contre tous; le
plus fort a le plus d'esprit. Votre _aimez-vous les uns les autres_ est
une bêtise.

--Eh bien, répondit monseigneur Bienvenu sans disputer, si c'est une
bêtise, l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître.

Il s'y enfermait donc, il y vivait, il s'en satisfaisait absolument,
laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui
épouvantent, les perspectives insondables de l'abstraction, les
précipices de la métaphysique, toutes ces profondeurs convergentes, pour
l'apôtre à Dieu, pour l'athée au néant: la destinée, le bien et le mal,
la guerre de l'être contre l'être, la conscience de l'homme, le
somnambulisme pensif de l'animal, la transformation par la mort, la
récapitulation d'existences que contient le tombeau, la greffe
incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant, l'essence,
la substance, le Nil et l'Ens, l'âme, la nature, la liberté, la
nécessité; problèmes à pic, épaisseurs sinistres, où se penchent les
gigantesques archanges de l'esprit humain; formidables abîmes que
Lucrèce, Manou, saint Paul et Dante contemplent avec cet oeil fulgurant
qui semble, en regardant fixement l'infini, y faire éclore des étoiles.

Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors
les questions mystérieuses sans les scruter, sans les agiter, et sans en
troubler son propre esprit, et qui avait dans l'âme le grave respect de
l'ombre.




Livre deuxième--La chute




Chapitre I

Le soir d'un jour de marche


Dans les premiers jours du mois d'octobre 1815, une heure environ avant
le coucher du soleil, un homme qui voyageait à pied entrait dans la
petite ville de Digne. Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment
à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce
voyageur avec une sorte d'inquiétude. Il était difficile de rencontrer
un passant d'un aspect plus misérable. C'était un homme de moyenne
taille, trapu et robuste, dans la force de l'âge. Il pouvait avoir
quarante-six ou quarante-huit ans. Une casquette à visière de cuir
rabattue cachait en partie son visage, brûlé par le soleil et le hâle,
et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune, rattachée au
col par une petite ancre d'argent, laissait voir sa poitrine velue; il
avait une cravate tordue en corde, un pantalon de coutil bleu, usé et
râpé, blanc à un genou, troué à l'autre, une vieille blouse grise en
haillons, rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu
avec de la ficelle, sur le dos un sac de soldat fort plein, bien bouclé
et tout neuf, à la main un énorme bâton noueux, les pieds sans bas dans
des souliers ferrés, la tête tondue et la barbe longue.

La sueur, la chaleur, le voyage à pied, la poussière, ajoutaient je ne
sais quoi de sordide à cet ensemble délabré.

Les cheveux étaient ras, et pourtant hérissés; car ils commençaient à
pousser un peu, et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque
temps.

Personne ne le connaissait. Ce n'était évidemment qu'un passant. D'où
venait-il? Du midi. Des bords de la mer peut-être. Car il faisait son
entrée dans Digne par la même rue qui, sept mois auparavant, avait vu
passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris. Cet homme avait dû
marcher tout le jour. Il paraissait très fatigué. Des femmes de l'ancien
bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres
du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la
promenade. Il fallait qu'il eût bien soif, car des enfants qui le
suivaient le virent encore s'arrêter, et boire, deux cents pas plus
loin, à la fontaine de la place du marché.

Arrivé au coin de la rue Poichevert, il tourna à gauche et se dirigea
vers la mairie. Il y entra, puis sortit un quart d'heure après. Un
gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le
général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des
habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. L'homme ôta sa
casquette et salua humblement le gendarme.

Le gendarme, sans répondre à son salut, le regarda avec attention, le
suivit quelque temps des yeux, puis entra dans la maison de ville.

Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de _la
Croix-de-Colbas_. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin
Labarre, homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre
Labarre, qui tenait à Grenoble l'auberge des _Trois-Dauphins_ et qui
avait servi dans les guides. Lors du débarquement de l'empereur,
beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des
_Trois-Dauphins_. On contait que le général Bertrand, déguisé en
charretier, y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier, et
qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des
poignées de napoléons à des bourgeois. La réalité est que l'empereur,
entré dans Grenoble, avait refusé de s'installer à l'hôtel de la
préfecture; il avait remercié le maire en disant: _Je vais chez un brave
homme que je connais_, et il était allé aux _Trois-Dauphins_. Cette
gloire du Labarre des _Trois-Dauphins_ se reflétait à vingt-cinq lieues
de distance jusque sur le Labarre de la _Croix-de-Colbas_. On disait de
lui dans la ville: _C'est le cousin de celui de Grenoble_.

L'homme se dirigea vers cette auberge, qui était la meilleure du pays.
Il entra dans la cuisine, laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue.
Tous les fourneaux étaient allumés; un grand feu flambait gaîment dans
la cheminée. L'hôte, qui était en même temps le chef, allait de l'âtre
aux casseroles, fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à
des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle
voisine. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère
que les rouliers. Une marmotte grasse, flanquée de perdrix blanches et
de coqs de bruyère, tournait sur une longue broche devant le feu; sur
les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une
truite du lac d'Alloz.

L'hôte, entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu, dit sans
lever les yeux de ses fourneaux:

--Que veut monsieur?

--Manger et coucher, dit l'homme.

--Rien de plus facile, reprit l'hôte.

En ce moment il tourna la tête, embrassa d'un coup d'oeil tout
l'ensemble du voyageur, et ajouta:

--... en payant.

L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et
répondit:

--J'ai de l'argent.

--En ce cas on est à vous, dit l'hôte.

L'homme remit sa bourse en poche, se déchargea de son sac, le posa à
terre près de la porte, garda son bâton à la main, et alla s'asseoir sur
une escabelle basse près du feu. Digne est dans la montagne. Les soirées
d'octobre y sont froides.

Cependant, tout en allant et venant, l'homme considérait le voyageur.

--Dîne-t-on bientôt? dit l'homme.

--Tout à l'heure, dit l'hôte.

Pendant que le nouveau venu se chauffait, le dos tourné, le digne
aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche, puis il déchira
le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la
fenêtre. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux, plia sans
cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui
servir tout à la fois de marmiton et de laquais. L'aubergiste dit un mot
à l'oreille du marmiton, et l'enfant partit en courant dans la direction
de la mairie.

Le voyageur n'avait rien vu de tout cela.

Il demanda encore une fois:

--Dîne-t-on bientôt?

--Tout à l'heure, dit l'hôte.

L'enfant revint. Il rapportait le papier. L'hôte le déplia avec
empressement, comme quelqu'un qui attend une réponse. Il parut lire
attentivement, puis hocha la tête, et resta un moment pensif. Enfin il
fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu
sereines.

--Monsieur, dit-il, je ne puis vous recevoir.

L'homme se dressa à demi sur son séant.

--Comment! Avez-vous peur que je ne paye pas? Voulez-vous que je paye
d'avance? J'ai de l'argent, vous dis-je.

--Ce n'est pas cela.

--Quoi donc?

--Vous avez de l'argent....

--Oui, dit l'homme.

--Et moi, dit l'hôte, je n'ai pas de chambre.

L'homme reprit tranquillement:

--Mettez-moi à l'écurie.

--Je ne puis.

--Pourquoi?

--Les chevaux prennent toute la place.

--Eh bien, repartit l'homme, un coin dans le grenier. Une botte de
paille. Nous verrons cela après dîner.

--Je ne puis vous donner à dîner.

Cette déclaration, faite d'un ton mesuré, mais ferme, parut grave à
l'étranger. Il se leva.

--Ah bah! mais je meurs de faim, moi. J'ai marché dès le soleil levé.
J'ai fait douze lieues. Je paye. Je veux manger.

--Je n'ai rien, dit l'hôte.

L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux.

--Rien! et tout cela?

--Tout cela m'est retenu.

--Par qui?

--Par ces messieurs les rouliers.

--Combien sont-ils?

--Douze.

--Il y a là à manger pour vingt.

--Ils ont tout retenu et tout payé d'avance.

L'homme se rassit et dit sans hausser la voix:

--Je suis à l'auberge, j'ai faim, et je reste.

L'hôte alors se pencha à son oreille, et lui dit d'un accent qui le fit
tressaillir:

--Allez-vous en.

Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises
dans le feu avec le bout ferré de son bâton, il se retourna vivement,
et, comme il ouvrait la bouche pour répliquer, l'hôte le regarda
fixement et ajouta toujours à voix basse:

--Tenez, assez de paroles comme cela. Voulez-vous que je vous dise votre
nom? Vous vous appelez Jean Valjean. Maintenant voulez-vous que je vous
dise qui vous êtes? En vous voyant entrer, je me suis douté de quelque
chose, j'ai envoyé à la mairie, et voici ce qu'on m'a répondu.
Savez-vous lire?

En parlant ainsi il tendait à l'étranger, tout déplié, le papier qui
venait de voyager de l'auberge à la mairie, et de la mairie à l'auberge.
L'homme y jeta un regard. L'aubergiste reprit après un silence:

--J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. Allez-vous-en.

L'homme baissa la tête, ramassa le sac qu'il avait déposé à terre, et
s'en alla. Il prit la grande rue. Il marchait devant lui au hasard,
rasant de près les maisons, comme un homme humilié et triste. Il ne se
retourna pas une seule fois. S'il s'était retourné, il aurait vu
l'aubergiste de la _Croix-de-Colbas_ sur le seuil de sa porte, entouré
de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue,
parlant vivement et le désignant du doigt, et, aux regards de défiance
et d'effroi du groupe, il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait
l'événement de toute la ville.

Il ne vit rien de tout cela. Les gens accablés ne regardent pas derrière
eux. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit.

Il chemina ainsi quelque temps, marchant toujours, allant à l'aventure
par des rues qu'il ne connaissait pas, oubliant la fatigue, comme cela
arrive dans la tristesse. Tout à coup il sentit vivement la faim. La
nuit approchait. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait
pas quelque gîte.

La belle hôtellerie s'était fermée pour lui; il cherchait quelque
cabaret bien humble, quelque bouge bien pauvre.

Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue; une branche de
pin, pendue à une potence en fer, se dessinait sur le ciel blanc du
crépuscule. Il y alla.

C'était en effet un cabaret. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut.

Le voyageur s'arrêta un moment, et regarda par la vitre l'intérieur de
la salle basse du cabaret, éclairée par une petite lampe sur une table
et par un grand feu dans la cheminée. Quelques hommes y buvaient. L'hôte
se chauffait. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la
crémaillère.

On entre dans ce cabaret, qui est aussi une espèce d'auberge, par deux
portes. L'une donne sur la rue, l'autre s'ouvre sur une petite cour
pleine de fumier.

Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. Il se glissa dans
la cour, s'arrêta encore, puis leva timidement le loquet et poussa la
porte.

--Qui va là? dit le maître.

--Quelqu'un qui voudrait souper et coucher.

--C'est bon. Ici on soupe et on couche.

Il entra. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. La lampe
l'éclairait d'un côté, le feu de l'autre. On l'examina quelque temps
pendant qu'il défaisait son sac.

L'hôte lui dit:

--Voilà du feu. Le souper cuit dans la marmite. Venez vous chauffer,
camarade.

Il alla s'asseoir près de l'âtre. Il allongea devant le feu ses pieds
meurtris par la fatigue; une bonne odeur sortait de la marmite. Tout ce
qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit
une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant
que donne l'habitude de la souffrance.

C'était d'ailleurs un profil ferme, énergique et triste. Cette
physionomie était étrangement composée; elle commençait par paraître
humble et finissait par sembler sévère. L'oeil luisait sous les sourcils
comme un feu sous une broussaille.

Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui, avant
d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut, était allé mettre son cheval
à l'écurie chez Labarre. Le hasard faisait que le matin même il avait
rencontré cet étranger de mauvaise mine, cheminant entre Bras dasse
et... j'ai oublié le nom. (Je crois que c'est Escoublon). Or, en le
rencontrant, l'homme, qui paraissait déjà très fatigué, lui avait
demandé de le prendre en croupe; à quoi le poissonnier n'avait répondu
qu'en doublant le pas. Ce poissonnier faisait partie, une demi-heure
auparavant, du groupe qui entourait Jacquin Labarre, et lui-même avait
raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de _la
Croix-de-Colbas_. Il fit de sa place au cabaretier un signe
imperceptible. Le cabaretier vint à lui. Ils échangèrent quelques
paroles à voix basse. L'homme était retombé dans ses réflexions.

Le cabaretier revint à la cheminée, posa brusquement sa main sur
l'épaule de l'homme, et lui dit:

--Tu vas t'en aller d'ici.

L'étranger se retourna et répondit avec douceur.

--Ah! vous savez?

--Oui.

--On m'a renvoyé de l'autre auberge.

--Et l'on te chasse de celle-ci.

--Où voulez-vous que j'aille?

--Ailleurs.

L'homme prit son bâton et son sac, et s'en alla.

Comme il sortait, quelques enfants, qui l'avaient suivi depuis _la
Croix-de-Colbas_ et qui semblaient l'attendre, lui jetèrent des pierres.
Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton; les
enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux.

Il passa devant la prison. À la porte pendait une chaîne de fer attachée
à une cloche. Il sonna.

Un guichet s'ouvrit.

--Monsieur le guichetier, dit-il en ôtant respectueusement sa casquette,
voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit?

Une voix répondit:

--Une prison n'est pas une auberge. Faites-vous arrêter. On vous
ouvrira.

Le guichet se referma.

Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns
ne sont enclos que de haies, ce qui égaye la rue. Parmi ces jardins et
ces haies, il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre
était éclairée. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le
cabaret. C'était une grande chambre blanchie à la chaux, avec un lit
drapé d'indienne imprimée, et un berceau dans un coin, quelques chaises
de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. Une table était servie
au milieu de la chambre. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de
grosse toile blanche, le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de
vin et la soupière brune qui fumait. À cette table était assis un homme
d'une quarantaine d'années, à la figure joyeuse et ouverte, qui faisait
sauter un petit enfant sur ses genoux. Près de lui, une femme toute
jeune allaitait un autre enfant. Le père riait, l'enfant riait, la mère
souriait.

L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant.
Que se passait-il en lui? Lui seul eût pu le dire. Il est probable qu'il
pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière, et que là où il
voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié.

Il frappa au carreau un petit coup très faible.

On n'entendit pas.

Il frappa un second coup.

Il entendit la femme qui disait:

--Mon homme, il me semble qu'on frappe.

--Non, répondit le mari.

Il frappa un troisième coup.

Le mari se leva, prit la lampe, et alla à la porte qu'il ouvrit.

C'était un homme de haute taille, demi-paysan, demi-artisan. Il portait
un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche, et dans
lequel faisaient ventre un marteau, un mouchoir rouge, une poire à
poudre, toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une
poche. Il renversait la tête en arrière; sa chemise largement ouverte et
rabattue montrait son cou de taureau, blanc et nu. Il avait d'épais
sourcils, d'énormes favoris noirs, les yeux à fleur de tête, le bas du
visage en museau, et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une
chose inexprimable.

--Monsieur, dit le voyageur, pardon. En payant, pourriez-vous me donner
une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là
dans ce jardin? Dites, pourriez-vous? En payant?

--Qui êtes-vous? demanda le maître du logis.

L'homme répondit:

--J'arrive de Puy-Moisson. J'ai marché toute la journée. J'ai fait douze
lieues. Pourriez-vous? En payant?

--Je ne refuserais pas, dit le paysan, de loger quelqu'un de bien qui
payerait. Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge.

--Il n'y a pas de place.

--Bah! pas possible. Ce n'est pas jour de foire ni de marché. Êtes-vous
allé chez Labarre?

--Oui.

--Eh bien?

Le voyageur répondit avec embarras:

--Je ne sais pas, il ne m'a pas reçu.

--Êtes-vous allé chez chose, de la rue de Chaffaut?

L'embarras de l'étranger croissait. Il balbutia:

--Il ne m'a pas reçu non plus.

Le visage du paysan prit une expression de défiance, il regarda le
nouveau venu de la tête aux pieds, et tout à coup il s'écria avec une
sorte de frémissement:

--Est-ce que vous seriez l'homme?...

Il jeta un nouveau coup d'oeil sur l'étranger, fit trois pas en arrière,
posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur.

Cependant aux paroles du paysan: _Est-ce que vous seriez l'homme?..._ la
femme s'était levée, avait pris ses deux enfants dans ses bras et
s'était réfugiée précipitamment derrière son mari, regardant l'étranger
avec épouvante, la gorge nue, les yeux effarés, en murmurant tout bas:_
Tso-maraude_.

Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer.
Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une
vipère, le maître du logis revint à la porte et dit:

--Va-t'en.

--Par grâce, reprit l'homme, un verre d'eau.

--Un coup de fusil! dit le paysan.

Puis il referma la porte violemment, et l'homme l'entendit tirer deux
gros verrous. Un moment après, la fenêtre se ferma au volet, et un bruit
de barre de fer qu'on posait parvint au dehors.

La nuit continuait de tomber. Le vent froid des Alpes soufflait. À la
lueur du jour expirant, l'étranger aperçut dans un des jardins qui
bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de
gazon. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le
jardin. Il s'approcha de la hutte; elle avait pour porte une étroite
ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les
cantonniers se bâtissent au bord des routes. Il pensa sans doute que
c'était en effet le logis d'un cantonnier; il souffrait du froid et de
la faim; il s'était résigné à la faim, mais c'était du moins là un abri
contre le froid. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés
la nuit. Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte. Il y
faisait chaud, et il y trouva un assez bon lit de paille. Il resta un
moment étendu sur ce lit, sans pouvoir faire un mouvement tant il était
fatigué. Puis, comme son sac sur son dos le gênait et que c'était
d'ailleurs un oreiller tout trouvé, il se mit à déboucler une des
courroies. En ce moment un grondement farouche se fit entendre. Il leva
les yeux. La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à
l'ouverture de la hutte.

C'était la niche d'un chien.

Il était lui-même vigoureux et redoutable; il s'arma de son bâton, il se
fit de son sac un bouclier, et sortit de la niche comme il put, non sans
élargir les déchirures de ses haillons.

Il sortit également du jardin, mais à reculons, obligé, pour tenir le
dogue en respect, d'avoir recours à cette manoeuvre du bâton que les
maîtres en ce genre d'escrime appellent _la rose couverte_.

Quand il eut, non sans peine, repassé la barrière et qu'il se retrouva
dans la rue, seul, sans gîte, sans toit, sans abri, chassé même de ce
lit de paille et de cette niche misérable, il se laissa tomber plutôt
qu'il ne s'assit sur une pierre, et il paraît qu'un passant qui
traversait l'entendit s'écrier:

--Je ne suis pas même un chien!

Bientôt il se releva et se remit à marcher. Il sortit de la ville,
espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs, et s'y
abriter.

Il chemina ainsi quelque temps, la tête toujours baissée. Quand il se
sentit loin de toute habitation humaine, il leva les yeux et chercha
autour de lui. Il était dans un champ; il avait devant lui une de ces
collines basses couvertes de chaume coupé ras, qui après la moisson
ressemblent à des têtes tondues.

L'horizon était tout noir; ce n'était pas seulement le sombre de la
nuit; c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la
colline même et qui montaient, emplissant tout le ciel. Cependant, comme
la lune allait se lever et qu'il flottait encore au zénith un reste de
clarté crépusculaire, ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de
voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur.

La terre était donc plus éclairée que le ciel, ce qui est un effet
particulièrement sinistre, et la colline, d'un pauvre et chétif contour,
se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. Tout cet
ensemble était hideux, petit, lugubre et borné. Rien dans le champ ni
sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à
quelques pas du voyageur.

Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes
d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects
mystérieux des choses; cependant il y avait dans ce ciel, dans cette
colline, dans cette plaine et dans cet arbre, quelque chose de si
profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie, il
rebroussa chemin brusquement. Il y a des instants où la nature semble
hostile.

Il revint sur ses pas. Les portes de Digne étaient fermées. Digne, qui a
soutenu des sièges dans les guerres de religion, était encore entourée
en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a
démolies depuis. Il passa par une brèche et rentra dans la ville.

Il pouvait être huit heures du soir. Comme il ne connaissait pas les
rues, il recommença sa promenade à l'aventure.

Il parvint ainsi à la préfecture, puis au séminaire. En passant sur la
place de la cathédrale, il montra le poing à l'église.

Il y a au coin de cette place une imprimerie. C'est là que furent
imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la
garde impériale à l'armée, apportées de l'île d'Elbe et dictées par
Napoléon lui-même.

Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien, il se coucha sur le banc de
pierre qui est à la porte de cette imprimerie.

Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. Elle vit cet homme
étendu dans l'ombre.

--Que faites-vous là, mon ami? dit-elle.

Il répondit durement et avec colère:

--Vous le voyez, bonne femme, je me couche.

La bonne femme, bien digne de ce nom en effet, était madame la marquise
de R.

--Sur ce banc? reprit-elle.

--J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois, dit l'homme, j'ai
aujourd'hui un matelas de pierre.

--Vous avez été soldat?

--Oui, bonne femme. Soldat.

--Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge?

--Parce que je n'ai pas d'argent.

--Hélas, dit madame de R., je n'ai dans ma bourse que quatre sous.

--Donnez toujours.

L'homme prit les quatre sous. Madame de R. continua:

--Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. Avez-vous
essayé pourtant? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous
avez sans doute froid et faim. On aurait pu vous loger par charité.

--J'ai frappé à toutes les portes.

--Eh bien?

--Partout on m'a chassé.

La «bonne femme» toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté
de la place une petite maison basse à côté de l'évêché.

--Vous avez, reprit-elle, frappé à toutes les portes?

--Oui.

--Avez-vous frappé à celle-là?

--Non.

--Frappez-y.




Chapitre II

La prudence conseillée à la sagesse


Ce soir-là, M. l'évêque de Digne, après sa promenade en ville, était
resté assez tard enfermé dans sa chambre. Il s'occupait d'un grand
travail sur les _Devoirs_, lequel est malheureusement demeuré inachevé.
Il dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les Docteurs ont
dit sur cette grave matière. Son livre était divisé en deux parties;
premièrement les devoirs de tous, deuxièmement les devoirs de chacun,
selon la classe à laquelle il appartient. Les devoirs de tous sont les
grands devoirs. Il y en a quatre. Saint Matthieu les indique: devoirs
envers Dieu (Matth., VI), devoirs envers soi-même (Matth., V, 29, 30),
devoirs envers le prochain (Matth., VII, 12), devoirs envers les
créatures (Matth., VI, 20, 25). Pour les autres devoirs, l'évêque les
avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs; aux souverains et aux
sujets, dans l'Épître aux Romains; aux magistrats, aux épouses, aux
mères et aux jeunes hommes, par saint Pierre; aux maris, aux pères, aux
enfants et aux serviteurs, dans l'Épître aux Éphésiens; aux fidèles,
dans l'Épître aux Hébreux; aux vierges, dans l'Épître aux Corinthiens.
Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble
harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes.

Il travaillait encore à huit heures, écrivant assez incommodément sur de
petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux, quand
madame Magloire entra, selon son habitude, pour prendre l'argenterie
dans le placard près du lit. Un moment après, l'évêque, sentant que le
couvert était mis et que sa soeur l'attendait peut-être, ferma son
livre, se leva de sa table et entra dans la salle à manger.

La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée, avec porte sur la
rue (nous l'avons dit), et fenêtre sur le jardin.

Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert.

Tout en vaquant au service, elle causait avec mademoiselle Baptistine.

Une lampe était sur la table; la table était près de la cheminée. Un
assez bon feu était allumé.

On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux
passé soixante ans: madame Magloire petite, grasse, vive; mademoiselle
Baptistine, douce, mince, frêle, un peu plus grande que son frère, vêtue
d'une robe de soie puce, couleur à la mode en 1806, qu'elle avait
achetée alors à Paris et qui lui durait encore. Pour emprunter des
locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée
qu'une page suffirait à peine à exprimer, madame Magloire avait l'air
d'une _paysanne_ et mademoiselle Baptistine d'une _dame_. Madame
Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux, au cou une jeannette d'or, le
seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison, un fichu très blanc
sortant de la robe de bure noire à manches larges et courtes, un tablier
de toile de coton à carreaux rouges et verts, noué à la ceinture d'un
ruban vert, avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles
aux deux coins d'en haut, aux pieds de gros souliers et des bas jaunes
comme les femmes de Marseille. La robe de mademoiselle Baptistine était
coupée sur les patrons de 1806, taille courte, fourreau étroit, manches
à épaulettes, avec pattes et boutons. Elle cachait ses cheveux gris sous
une perruque frisée dite à _l'enfant_. Madame Magloire avait l'air
intelligent, vif et bon; les deux angles de sa bouche inégalement
relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la lèvre inférieure lui
donnaient quelque chose de bourru et d'impérieux. Tant que monseigneur
se taisait, elle lui parlait résolument avec un mélange de respect et de
liberté; mais dès que monseigneur parlait, on a vu cela, elle obéissait
passivement comme mademoiselle. Mademoiselle Baptistine ne parlait même
pas. Elle se bornait à obéir et à complaire. Même quand elle était
jeune, elle n'était pas jolie, elle avait de gros yeux bleus à fleur de
tête et le nez long et busqué; mais tout son visage, toute sa personne,
nous l'avons dit en commençant, respiraient une ineffable bonté. Elle
avait toujours été prédestinée à la mansuétude; mais la foi, la charité,
l'espérance, ces trois vertus qui chauffent doucement l'âme, avaient
élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. La nature n'en
avait fait qu'une brebis, la religion en avait fait un ange. Pauvre
sainte fille! doux souvenir disparu! Mademoiselle Baptistine a depuis
raconté tant de fois ce qui s'était passé à l'évêché cette soirée-là,
que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres
détails.

Au moment où M. l'évêque entra, madame Magloire parlait avec quelque
vivacité. Elle entretenait _mademoiselle_ d'un sujet qui lui était
familier et auquel l'évêque était accoutumé. Il s'agissait du loquet de
la porte d'entrée.

Il paraît que, tout en allant faire quelques provisions pour le souper,
madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. On
parlait d'un rôdeur de mauvaise mine; qu'un vagabond suspect serait
arrivé, qu'il devait être quelque part dans la ville, et qu'il se
pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient
de rentrer tard chez eux cette nuit-là. Que la police était bien mal
faite du reste, attendu que M. le préfet et M. le maire ne s'aimaient
pas, et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. Que
c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien
garder, et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore, verrouiller et
barricader sa maison, _et de bien fermer ses portes_.

Madame Magloire appuya sur ce dernier mot; mais l'évêque venait de sa
chambre où il avait eu assez froid, il s'était assis devant la cheminée
et se chauffait, et puis il pensait à autre chose. Il ne releva pas le
mot à effet que madame Magloire venait de laisser tomber. Elle le
répéta. Alors, mademoiselle Baptistine, voulant satisfaire madame
Magloire sans déplaire à son frère, se hasarda à dire timidement:

--Mon frère, entendez-vous ce que dit madame Magloire?

--J'en ai entendu vaguement quelque chose, répondit l'évêque.

Puis tournant à demi sa chaise, mettant ses deux mains sur ses genoux,
et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement
joyeux, que le feu éclairait d'en bas:

--Voyons. Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? Nous sommes donc dans quelque gros
danger?

Alors madame Magloire recommença toute l'histoire, en l'exagérant
quelque peu, sans s'en douter. Il paraîtrait qu'un bohémien, un
va-nu-pieds, une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans
la ville. Il s'était présenté pour loger chez Jacquin Labarre qui
n'avait pas voulu le recevoir. On l'avait vu arriver par le boulevard
Gassendi et rôder dans les rues à la brume. Un homme de sac et de corde
avec une figure terrible.

--Vraiment? dit l'évêque.

Ce consentement à l'interroger encouragea madame Magloire; cela lui
semblait indiquer que l'évêque n'était pas loin de s'alarmer; elle
poursuivit triomphante:

--Oui, monseigneur. C'est comme cela. Il y aura quelque malheur cette
nuit dans la ville. Tout le monde le dit. Avec cela que la police est si
mal faite (répétition inutile). Vivre dans un pays de montagnes, et
n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues! On sort. Des fours,
quoi! Et je dis, monseigneur, et mademoiselle que voilà dit comme moi....

--Moi, interrompit la soeur, je ne dis rien. Ce que mon frère fait est
bien fait.

Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation:

--Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout; que, si
monseigneur le permet, je vais aller dire à Paulin Musebois, le
serrurier, qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte; on les
a là, c'est une minute; et je dis qu'il faut des verrous, monseigneur,
ne serait-ce que pour cette nuit; car je dis qu'une porte qui s'ouvre du
dehors avec un loquet, par le premier passant venu, rien n'est plus
terrible; avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire
d'entrer, et que d'ailleurs, même au milieu de la nuit, ô mon Dieu! on
n'a pas besoin d'en demander la permission....

En ce moment, on frappa à la porte un coup assez violent.

--Entrez, dit l'évêque.




Chapitre III

Héroïsme de l'obéissance passive


La porte s'ouvrit.

Elle s'ouvrit vivement, toute grande, comme si quelqu'un la poussait
avec énergie et résolution.

Un homme entra.

Cet homme, nous le connaissons déjà. C'est le voyageur que nous avons vu
tout à l'heure errer cherchant un gîte.

Il entra, fit un pas, et s'arrêta, laissant la porte ouverte derrière
lui. Il avait son sac sur l'épaule, son bâton à la main, une expression
rude, hardie, fatiguée et violente dans les yeux. Le feu de la cheminée
l'éclairait. Il était hideux. C'était une sinistre apparition.

Madame Magloire n'eut pas même la force de jeter un cri. Elle
tressaillit, et resta béante.

Mademoiselle Baptistine se retourna, aperçut l'homme qui entrait et se
dressa à demi d'effarement, puis, ramenant peu à peu sa tête vers la
cheminée, elle se mit à regarder son frère et son visage redevint
profondément calme et serein.

L'évêque fixait sur l'homme un oeil tranquille.

Comme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau venu ce
qu'il désirait, l'homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton,
promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes, et, sans
attendre que l'évêque parlât, dit d'une voix haute:

--Voici. Je m'appelle Jean Valjean. Je suis un galérien. J'ai passé
dix-neuf ans au bagne. Je suis libéré depuis quatre jours et en route
pour Pontarlier qui est ma destination. Quatre jours et que je marche
depuis Toulon. Aujourd'hui, j'ai fait douze lieues à pied. Ce soir, en
arrivant dans ce pays, j'ai été dans une auberge, on m'a renvoyé à cause
de mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. Il avait fallu.
J'ai été à une autre auberge. On m'a dit: Va-t-en! Chez l'un, chez
l'autre. Personne n'a voulu de moi. J'ai été à la prison, le guichetier
n'a pas ouvert. J'ai été dans la niche d'un chien. Ce chien m'a mordu et
m'a chassé, comme s'il avait été un homme. On aurait dit qu'il savait
qui j'étais. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle
étoile. Il n'y avait pas d'étoile. J'ai pensé qu'il pleuvrait, et qu'il
n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir, et je suis rentré
dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. Là, dans la
place, j'allais me coucher sur une pierre. Une bonne femme m'a montré
votre maison et m'a dit: «Frappe là». J'ai frappé. Qu'est-ce que c'est
ici? Êtes-vous une auberge? J'ai de l'argent. Ma masse. Cent neuf francs
quinze sous que j'ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Je
payerai. Qu'est-ce que cela me fait? J'ai de l'argent. Je suis très
fatigué, douze lieues à pied, j'ai bien faim. Voulez-vous que je reste?

--Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez un couvert de plus.

L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table.

--Tenez, reprit-il, comme s'il n'avait pas bien compris, ce n'est pas
ça. Avez-vous entendu? Je suis un galérien. Un forçat. Je viens des
galères.

Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia.

--Voilà mon passeport. Jaune, comme vous voyez. Cela sert à me faire
chasser de partout où je suis. Voulez-vous lire? Je sais lire, moi. J'ai
appris au bagne. Il y a une école pour ceux qui veulent. Tenez, voilà ce
qu'on a mis sur le passeport: «Jean Valjean, forçat libéré, natif
de...--cela vous est égal...--Est resté dix-neuf ans au bagne. Cinq ans
pour vol avec effraction. Quatorze ans pour avoir tenté de s'évader
quatre fois. Cet homme est très dangereux.»--Voilà! Tout le monde m'a
jeté dehors. Voulez-vous me recevoir, vous? Est-ce une auberge?
Voulez-vous me donner à manger et à coucher? Avez-vous une écurie?

--Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez des draps blancs au lit de
l'alcôve.

Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux
femmes.

Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres. L'évêque se tourna vers
l'homme.

--Monsieur, asseyez-vous et chauffez-vous. Nous allons souper dans un
instant, et l'on fera votre lit pendant que vous souperez.

Ici l'homme comprit tout à fait. L'expression de son visage, jusqu'alors
sombre et dure, s'empreignit de stupéfaction, de doute, de joie, et
devint extraordinaire. Il se mit à balbutier comme un homme fou:

--Vrai? quoi? vous me gardez? vous ne me chassez pas! un forçat! Vous
m'appelez monsieur! vous ne me tutoyez pas! Va-t-en, chien! qu'on me dit
toujours. Je croyais bien que vous me chasseriez. Aussi j'avais dit tout
de suite qui je suis. Oh! la brave femme qui m'a enseigné ici! Je vais
souper! un lit! Un lit avec des matelas et des draps! comme tout le
monde! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit! Vous voulez
bien que je ne m'en aille pas! Vous êtes de dignes gens! D'ailleurs j'ai
de l'argent. Je payerai bien. Pardon, monsieur l'aubergiste, comment
vous appelez-vous? Je payerai tout ce qu'on voudra. Vous êtes un brave
homme. Vous êtes aubergiste, n'est-ce pas?

--Je suis, dit l'évêque, un prêtre qui demeure ici.

--Un prêtre! reprit l'homme. Oh! un brave homme de prêtre! Alors vous ne
me demandez pas d'argent? Le curé, n'est-ce pas? le curé de cette grande
église? Tiens! c'est vrai, que je suis bête! je n'avais pas vu votre
calotte!

Tout en parlant, il avait déposé son sac et son bâton dans un coin, puis
remis son passeport dans sa poche, et il s'était assis. Mademoiselle
Baptistine le considérait avec douceur. Il continua:

--Vous êtes humain, monsieur le curé. Vous n'avez pas de mépris. C'est
bien bon un bon prêtre. Alors vous n'avez pas besoin que je paye?

--Non, dit l'évêque, gardez votre argent. Combien avez-vous? ne
m'avez-vous pas dit cent neuf francs?

--Quinze sous, ajouta l'homme.

--Cent neuf francs quinze sous. Et combien de temps avez-vous mis à
gagner cela?

--Dix-neuf ans.

--Dix-neuf ans!

L'évêque soupira profondément.

L'homme poursuivit:

--J'ai encore tout mon argent. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que
vingt-cinq sous que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à
Grasse. Puisque vous êtes abbé, je vais vous dire, nous avions un
aumônier au bagne. Et puis un jour j'ai vu un évêque. Monseigneur, qu'on
appelle. C'était l'évêque de la Majore, à Marseille. C'est le curé qui
est sur les curés. Vous savez, pardon, je dis mal cela, mais pour moi,
c'est si loin!--Vous comprenez, nous autres! Il a dit la messe au milieu
du bagne, sur un autel, il avait une chose pointue, en or, sur la tête.
Au grand jour de midi, cela brillait. Nous étions en rang. Des trois
côtés. Avec les canons, mèche allumée, en face de nous. Nous ne voyions
pas bien. Il a parlé, mais il était trop au fond, nous n'entendions pas.
Voilà ce que c'est qu'un évêque.

Pendant qu'il parlait, l'évêque était allé pousser la porte qui était
restée toute grande ouverte.

Madame Magloire rentra. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la
table.

--Madame Magloire, dit l'évêque, mettez ce couvert le plus près possible
du feu.

Et se tournant vers son hôte:

--Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Vous devez avoir froid,
monsieur?

Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur, avec sa voix doucement grave
et de si bonne compagnie, le visage de l'homme s'illuminait. Monsieur à
un forçat, c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse. L'ignominie
a soif de considération.

--Voici, reprit l'évêque, une lampe qui éclaire bien mal.

Madame Magloire comprit, et elle alla chercher sur la cheminée de la
chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle
posa sur la table tout allumés.

--Monsieur le curé, dit l'homme, vous êtes bon. Vous ne me méprisez pas.
Vous me recevez chez vous. Vous allumez vos cierges pour moi. Je ne vous
ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux.

L'évêque, assis près de lui, lui toucha doucement la main.

--Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez.

Ce n'est pas ici ma maison, c'est la maison de Jésus-Christ. Cette porte
ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom, mais s'il a une douleur.
Vous souffrez; vous avez faim et soif; soyez le bienvenu. Et ne me
remerciez pas, ne me dites pas que je vous reçois chez moi. Personne
n'est ici chez soi, excepté celui qui a besoin d'un asile. Je vous le
dis à vous qui passez, vous êtes ici chez vous plus que moi-même. Tout
ce qui est ici est à vous. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom?
D'ailleurs, avant que vous me le disiez, vous en avez un que je savais.

L'homme ouvrit des yeux étonnés.

--Vrai? vous saviez comment je m'appelle?

--Oui, répondit l'évêque, vous vous appelez mon frère.

--Tenez, monsieur le curé! s'écria l'homme, j'avais bien faim en entrant
ici; mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai;
cela m'a passé.

L'évêque le regarda et lui dit:

--Vous avez bien souffert?

--Oh! la casaque rouge, le boulet au pied, une planche pour dormir, le
chaud, le froid, le travail, la chiourme, les coups de bâton! La double
chaîne pour rien. Le cachot pour un mot. Même malade au lit, la chaîne.
Les chiens, les chiens sont plus heureux! Dix-neuf ans! J'en ai
quarante-six. À présent, le passeport jaune! Voilà.

--Oui, reprit l'évêque, vous sortez d'un lieu de tristesse. Écoutez. Il
y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur
repentant que pour la robe blanche de cent justes. Si vous sortez de ce
lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les
hommes, vous êtes digne de pitié; si vous en sortez avec des pensées de
bienveillance, de douceur et de paix, vous valez mieux qu'aucun de nous.

Cependant madame Magloire avait servi le souper. Une soupe faite avec de
l'eau, de l'huile, du pain et du sel, un peu de lard, un morceau de
viande de mouton, des figues, un fromage frais, et un gros pain de
seigle. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire de M. l'évêque une
bouteille de vieux vin de Mauves.

Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre
aux natures hospitalières:

--À table! dit-il vivement.

Comme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui, il
fit asseoir l'homme à sa droite. Mademoiselle Baptistine, parfaitement
paisible et naturelle, prit place à sa gauche.

L'évêque dit le bénédicité, puis servit lui-même la soupe, selon son
habitude. L'homme se mit à manger avidement.

Tout à coup l'évêque dit:

--Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table.

Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument
nécessaires. Or c'était l'usage de la maison, quand l'évêque avait
quelqu'un à souper, de disposer sur la nappe les six couverts d'argent,
étalage innocent. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte
d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui
élevait la pauvreté jusqu'à la dignité.

Madame Magloire comprit l'observation, sortit sans dire un mot, et un
moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la
nappe, symétriquement arrangés devant chacun des trois convives.




Chapitre IV

Détails sur les fromageries de Pontarlier


Maintenant, pour donner une idée de ce qui se passa à cette table, nous
ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de
mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron, où la conversation du
forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve:

      *       *       *       *       *

«...Cet homme ne faisait aucune attention à personne. Il mangeait avec
une voracité d'affamé. Cependant, après la soupe, il a dit:

«--Monsieur le curé du bon Dieu, tout ceci est encore bien trop bon pour
moi, mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser
manger avec eux font meilleure chère que vous.

«Entre nous, l'observation m'a un peu choquée. Mon frère a répondu:

«--Ils ont plus de fatigue que moi.

«--Non, a repris cet homme, ils ont plus d'argent. Vous êtes pauvre. Je
vois bien. Vous n'êtes peut-être pas même curé. Êtes-vous curé
seulement? Ah! par exemple, si le bon Dieu était juste, vous devriez
bien être curé.

«--Le bon Dieu est plus que juste, a dit mon frère.

«Un moment après il a ajouté:

«--Monsieur Jean Valjean, c'est à Pontarlier que vous allez?

«--Avec itinéraire obligé.

«Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. Puis il a
continué:

«--Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour. Il fait dur
voyager. Si les nuits sont froides, les journées sont chaudes.

«--Vous allez là, a repris mon frère, dans un bon pays. À la révolution,
ma famille a été ruinée, je me suis réfugié en Franche-Comté d'abord, et
j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. J'avais de la bonne
volonté. J'ai trouvé à m'y occuper. On n'a qu'à choisir. Il y a des
papeteries, des tanneries, des distilleries, des huileries, des
fabriques d'horlogerie en grand, des fabriques d'acier, des fabriques de
cuivre, au moins vingt usines de fer, dont quatre à Lods, à Châtillon, à
Audincourt et à Beure qui sont très considérables....

«Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon
frère a cités, puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole:

«--Chère soeur, n'avons-nous pas des parents dans ce pays-là?

«J'ai répondu:

«--Nous en avions, entre autres M. de Lucenet qui était capitaine des
portes à Pontarlier dans l'ancien régime.

«--Oui, a repris mon frère, mais en 93 on n'avait plus de parents, on
n'avait que ses bras. J'ai travaillé. Ils ont dans le pays de
Pontarlier, où vous allez, monsieur Valjean, une industrie toute
patriarcale et toute charmante, ma soeur. Ce sont leurs fromageries
qu'ils appellent fruitières.

«Alors mon frère, tout en faisant manger cet homme, lui a expliqué très
en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier;--qu'on en
distinguait deux sortes:--les _grosses granges_, qui sont aux riches, et
où il y a quarante ou cinquante vaches, lesquelles produisent sept à
huit milliers de fromages par été; les _fruitières d'association_, qui
sont aux pauvres; ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent
leurs vaches en commun et partagent les produits.--Ils prennent à leurs
gages un fromager qu'ils appellent le grurin;--le grurin reçoit le lait
des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille
double;--c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries
commence; c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs
vaches dans la montagne.

«L'homme se ranimait tout en mangeant. Mon frère lui faisait boire de ce
bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est
du vin cher. Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté
aisée que vous lui connaissez, entremêlant ses paroles de façons
gracieuses pour moi. Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin,
comme s'il eût souhaité que cet homme comprît, sans le lui conseiller
directement et durement, que ce serait un asile pour lui. Une chose m'a
frappée. Cet homme était ce que je vous ai dit. Eh bien! mon frère,
pendant tout le souper, ni de toute la soirée, à l'exception de quelques
paroles sur Jésus quand il est entré, n'a pas dit un mot qui pût
rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon
frère. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon
et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage.
Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas, ayant ce malheureux
sous la main, de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui
faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil, ou bien un
peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir.
Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était, ni son
histoire. Car dans son histoire il y a sa faute, et mon frère semblait
éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. C'est au point qu'à un
certain moment, comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier,
qui ont _un doux travail près du ciel et qui_, ajoutait-il, _sont
heureux parce qu'ils sont innocents_, il s'est arrêté court, craignant
qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût
froisser l'homme. À force d'y réfléchir, je crois avoir compris ce qui
se passait dans le coeur de mon frère. Il pensait sans doute que cet
homme, qui s'appelle Jean Valjean, n'avait que trop sa misère présente à
l'esprit, que le mieux était de l'en distraire, et de lui faire croire,
ne fût-ce qu'un moment, qu'il était une personne comme une autre, en
étant pour lui tout ordinaire. N'est-ce pas là en effet bien entendre la
charité? N'y a-t-il pas, bonne madame, quelque chose de vraiment
évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon, de morale
et d'allusion, et la meilleure pitié, quand un homme a un point
douloureux, n'est-ce pas de n'y point toucher du tout? Il m'a semblé que
ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. Dans tous les cas,
ce que je puis dire, c'est que, s'il a eu toutes ces idées, il n'en a
rien marqué, même pour moi; il a été d'un bout à l'autre le même homme
que tous les soirs, et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de
la même façon qu'il aurait soupé avec M. Gédéon Le Prévost ou avec M. le
curé de la paroisse.

«Vers la fin, comme nous étions aux figues, on a cogné à la porte.
C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. Mon frère a baisé
l'enfant au front, et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour
les donner à la mère Gerbaud. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas
grande attention. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. La
pauvre vieille Gerbaud partie, mon frère a dit les grâces, puis il s'est
tourné vers cet homme, et il lui a dit: Vous devez avoir bien besoin de
votre lit. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. J'ai compris
qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur, et nous
sommes montées toutes les deux. J'ai cependant envoyé madame Magloire un
instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la
Forêt-Noire qui est dans ma chambre. Les nuits sont glaciales, et cela
tient chaud. C'est dommage que cette peau soit vieille; tout le poil
s'en va. Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne, à
Tottlingen, près des sources du Danube, ainsi que le petit couteau à
manche d'ivoire dont je me sers à table.

«Madame Magloire est remontée presque tout de suite, nous nous sommes
mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge, et puis nous
sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire.»




Chapitre V

Tranquillité


Après avoir donné le bonsoir à sa soeur, monseigneur Bienvenu prit sur
la table un des deux flambeaux d'argent, remit l'autre à son hôte, et
lui dit:

--Monsieur, je vais vous conduire à votre chambre.

L'homme le suivit.

Comme on a pu le remarquer dans ce qui a été dit plus haut, le logis
était distribué de telle sorte que, pour passer dans l'oratoire où était
l'alcôve ou pour en sortir, il fallait traverser la chambre à coucher de
l'évêque.

Au moment où ils traversaient cette chambre, madame Magloire serrait
l'argenterie dans le placard qui était au chevet du lit. C'était le
dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher.

L'évêque installa son hôte dans l'alcôve. Un lit blanc et frais y était
dressé. L'homme posa le flambeau sur une petite table.

--Allons, dit l'évêque, faites une bonne nuit. Demain matin, avant de
partir, vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud.

--Merci, monsieur l'abbé, dit l'homme.

À peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix que, tout à coup et
sans transition, il eut un mouvement étrange et qui eût glacé
d'épouvante les deux saintes filles si elles en eussent été témoins.
Aujourd'hui même il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui
le poussait en ce moment. Voulait-il donner un avertissement ou jeter
une menace? Obéissait-il simplement à une sorte d'impulsion instinctive
et obscure pour lui-même? Il se tourna brusquement vers le vieillard,
croisa les bras, et, fixant sur son hôte un regard sauvage, il s'écria
d'une voix rauque:

--Ah çà! décidément! vous me logez chez vous près de vous comme cela!

Il s'interrompit et ajouta avec un rire où il y avait quelque chose de
monstrueux:

--Avez-vous bien fait toutes vos réflexions? Qui est-ce qui vous dit que
je n'ai pas assassiné?

L'évêque leva les yeux vers le plafond et répondit:

--Cela regarde le bon Dieu.

Puis, gravement et remuant les lèvres comme quelqu'un qui prie ou qui se
parle à lui-même, il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit
l'homme qui ne se courba pas, et, sans tourner la tête et sans regarder
derrière lui, il rentra dans sa chambre.

Quand l'alcôve était habitée, un grand rideau de serge tiré de part en
part dans l'oratoire cachait l'autel. L'évêque s'agenouilla en passant
devant ce rideau et fit une courte prière.

Un moment après, il était dans son jardin, marchant, rêvant,
contemplant, l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses
mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts.

Quant à l'homme, il était vraiment si fatigué qu'il n'avait même pas
profité de ces bons draps blancs. Il avait soufflé sa bougie avec sa
narine à la manière des forçats et s'était laissé tomber tout habillé
sur le lit, où il s'était tout de suite profondément endormi.

Minuit sonnait comme l'évêque rentrait de son jardin dans son
appartement.

Quelques minutes après, tout dormait dans la petite maison.




Chapitre VI

Jean Valjean


Vers le milieu de la nuit, Jean Valjean se réveilla.

Jean Valjean était d'une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son
enfance, il n'avait pas appris à lire. Quand il eut l'âge d'homme, il
était émondeur à Faverolles. Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu; son père
s'appelait Jean Valjean, ou Vlajean, sobriquet probablement, et
contraction de _Voilà Jean_.

Jean Valjean était d'un caractère pensif sans être triste, ce qui est le
propre des natures affectueuses. Somme toute, pourtant, c'était quelque
chose d'assez endormi et d'assez insignifiant, en apparence du moins,
que Jean Valjean. Il avait perdu en très bas âge son père et sa mère. Sa
mère était morte d'une fièvre de lait mal soignée. Son père, émondeur
comme lui, s'était tué en tombant d'un arbre. Il n'était resté à Jean
Valjean qu'une soeur plus âgée que lui, veuve, avec sept enfants, filles
et garçons. Cette soeur avait élevé Jean Valjean, et tant qu'elle eut
son mari elle logea et nourrit son jeune frère. Le mari mourut. L'aîné
des sept enfants avait huit ans, le dernier un an. Jean Valjean venait
d'atteindre, lui, sa vingt-cinquième année. Il remplaça le père, et
soutint à son tour sa soeur qui l'avait élevé. Cela se fit simplement,
comme un devoir, même avec quelque chose de bourru de la part de Jean
Valjean. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal
payé. On ne lui avait jamais connu de «bonne amie» dans le pays. Il
n'avait pas eu le temps d'être amoureux.

Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe sans dire un mot. Sa
soeur, mère Jeanne, pendant qu'il mangeait, lui prenait souvent dans son
écuelle le meilleur de son repas, le morceau de viande, la tranche de
lard le coeur de chou, pour le donner à quelqu'un de ses enfants; lui,
mangeant toujours, penché sur la table, presque la tête dans sa soupe,
ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux,
avait l'air de ne rien voir et laissait faire. Il y avait à Faverolles,
pas loin de la chaumière Valjean, de l'autre côté de la ruelle, une
fermière appelée Marie-Claude; les enfants Valjean, habituellement
affamés, allaient quelquefois emprunter au nom de leur mère une pinte de
lait à Marie-Claude, qu'ils buvaient derrière une haie ou dans quelque
coin d'allée, s'arrachant le pot, et si hâtivement que les petites
filles s'en répandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. La mère,
si elle eût su cette maraude, eût sévèrement corrigé les délinquants.
Jean Valjean, brusque et bougon, payait en arrière de la mère la pinte
de lait à Marie-Claude, et les enfants n'étaient pas punis.

Il gagnait dans la saison de l'émondage vingt-quatre sous par jour, puis
il se louait comme moissonneur, comme manoeuvre, comme garçon de ferme
bouvier, comme homme de peine. Il faisait ce qu'il pouvait. Sa soeur
travaillait de son côté, mais que faire avec sept petits enfants?
C'était un triste groupe que la misère enveloppa et étreignit peu à peu.
Il arriva qu'un hiver fut rude. Jean n'eut pas d'ouvrage. La famille
n'eut pas de pain. Pas de pain. À la lettre. Sept enfants! Un dimanche
soir, Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l'Église, à Faverolles,
se disposait à se coucher, lorsqu'il entendit un coup violent dans la
devanture grillée et vitrée de sa boutique. Il arriva à temps pour voir
un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille
et dans la vitre. Le bras saisit un pain et l'emporta. Isabeau sortit en
hâte; le voleur s'enfuyait à toutes jambes; Isabeau courut après lui et
l'arrêta. Le voleur avait jeté le pain, mais il avait encore le bras
ensanglanté. C'était Jean Valjean.

Ceci se passait en 1795. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux
du temps «pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée». Il
avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde, il était
quelque peu braconnier; ce qui lui nuisit. Il y a contre les braconniers
un préjugé légitime. Le braconnier, de même que le contrebandier, côtoie
de fort près le brigand. Pourtant, disons-le en passant, il y a encore
un abîme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. Le
braconnier vit dans la forêt; le contrebandier vit dans la montagne ou
sur la mer. Les villes font des hommes féroces parce qu'elles font des
hommes corrompus. La montagne, la mer, la forêt, font des hommes
sauvages. Elles développent le côté farouche, mais souvent sans détruire
le côté humain.

Jean Valjean fut déclaré coupable. Les termes du code étaient formels.
Il y a dans notre civilisation des heures redoutables; ce sont les
moments où la pénalité prononce un naufrage. Quelle minute funèbre que
celle où la société s'éloigne et consomme l'irréparable abandon d'un
être pensant! Jean Valjean fut condamné à cinq ans de galères.

Le 22 avril 1796, on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportée
par le général en chef de l'année d'Italie, que le message du Directoire
aux Cinq-Cents, du 2 floréal an IV, appelle Buona-Parte; ce même jour
une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. Jean Valjean fit partie de cette
chaîne. Un ancien guichetier de la prison, qui a près de
quatre-vingt-dix ans aujourd'hui, se souvient encore parfaitement de ce
malheureux qui fut ferré à l'extrémité du quatrième cordon dans l'angle
nord de la cour. Il était assis à terre comme tous les autres. Il
paraissait ne rien comprendre à sa position, sinon qu'elle était
horrible. Il est probable qu'il y démêlait aussi, à travers les vagues
idées d'un pauvre homme ignorant de tout, quelque chose d'excessif.
Pendant qu'on rivait à grands coups de marteau derrière sa tête le
boulon de son carcan, il pleurait, les larmes l'étouffaient, elles
l'empêchaient de parler, il parvenait seulement à dire de temps en
temps: _J'étais émondeur à Faverolles_. Puis, tout en sanglotant, il
élevait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il
touchait successivement sept têtes inégales, et par ce geste on devinait
que la chose quelconque qu'il avait faite, il l'avait faite pour vêtir
et nourrir sept petits enfants.

Il partit pour Toulon. Il y arriva après un voyage de vingt-sept jours,
sur une charrette, la chaîne au cou. À Toulon, il fut revêtu de la
casaque rouge. Tout s'effaça de ce qui avait été sa vie, jusqu'à son
nom; il ne fut même plus Jean Valjean; il fut le numéro 24601. Que
devint la soeur? que devinrent les sept enfants? Qui est-ce qui s'occupe
de cela? Que devient la poignée de feuilles du jeune arbre scié par le
pied?

C'est toujours la même histoire. Ces pauvres êtres vivants, ces
créatures de Dieu, sans appui désormais, sans guide, sans asile, s'en
allèrent au hasard, qui sait même? chacun de leur côté peut-être, et
s'enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s'engloutissent les
destinées solitaires, moines ténèbres où disparaissent successivement
tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. Ils
quittèrent le pays. Le clocher de ce qui avait été leur village les
oublia; la borne de ce qui avait été leur champ les oublia; après
quelques années de séjour au bagne, Jean Valjean lui-même les oublia.
Dans ce coeur où il y avait eu une plaie, il y eut une cicatrice. Voilà
tout. À peine, pendant tout le temps qu'il passa à Toulon, entendit-il
parler une seule fois de sa soeur. C'était, je crois, vers la fin de la
quatrième année de sa captivité. Je ne sais plus par quelle voie ce
renseignement lui parvint. Quelqu'un, qui les avait connus au pays,
avait vu sa soeur. Elle était à Paris. Elle habitait une pauvre rue près
de Saint-Sulpice, la rue du Geindre. Elle n'avait plus avec elle qu'un
enfant, un petit garçon, le dernier. Où étaient les six autres? Elle ne
le savait peut-être pas elle-même. Tous les matins elle allait à une
imprimerie rue du Sabot, n° 3, où elle était plieuse et brocheuse. Il
fallait être là à six heures du matin, bien avant le jour l'hiver. Dans
la maison de l'imprimerie il y avait une école, elle menait à cette
école son petit garçon qui avait sept ans. Seulement, comme elle entrait
à l'imprimerie à six heures et que l'école n'ouvrait qu'à sept, il
fallait que l'enfant attendît, dans la cour, que l'école ouvrit, une
heure; l'hiver, une heure de nuit, en plein air. On ne voulait pas que
l'enfant entrât dans l'imprimerie, parce qu'il gênait, disait-on. Les
ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit être assis sur le
pavé, tombant de sommeil, et souvent endormi dans l'ombre, accroupi et
plié sur son panier. Quand il pleuvait, une vieille femme, la portière,
en avait pitié; elle le recueillait dans son bouge où il n'y avait qu'un
grabat, un rouet et deux chaises de bois, et le petit dormait là dans un
coin, se serrant contre le chat pour avoir moins froid. À sept heures,
l'école ouvrait et il y entrait. Voilà ce qu'on dit à Jean Valjean. On
l'en entretint un jour, ce fut un moment, un éclair, comme une fenêtre
brusquement ouverte sur la destinée de ces êtres qu'il avait aimés, puis
tout se referma; il n'en entendit plus parler, et ce fut pour jamais.
Plus rien n'arriva d'eux à lui; jamais il ne les revit, jamais il ne les
rencontra, et, dans la suite de cette douloureuse histoire, on ne les
retrouvera plus.

Vers la fin de cette quatrième année, le tour d'évasion de Jean Valjean
arriva. Ses camarades l'aidèrent comme cela se fait dans ce triste lieu.
Il s'évada. Il erra deux jours en liberté dans les champs; si c'est être
libre que d'être traqué; de tourner la tête à chaque instant; de
tressaillir au moindre bruit; d'avoir peur de tout, du toit qui fume, de
l'homme qui passe, du chien qui aboie, du cheval qui galope, de l'heure
qui sonne, du jour parce qu'on voit, de la nuit parce qu'on ne voit pas,
de la route, du sentier, du buisson, du sommeil. Le soir du second jour,
il fut repris. Il n'avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. Le
tribunal maritime le condamna pour ce délit à une prolongation de trois
ans, ce qui lui fit huit ans. La sixième année, ce fut encore son tour
de s'évader; il en usa, mais il ne put consommer sa fuite. Il avait
manqué à l'appel. On tira le coup de canon, et à la nuit les gens de
ronde le trouvèrent caché sous la quille d'un vaisseau en construction;
il résista aux gardes-chiourme qui le saisirent. Évasion et rébellion.
Ce fait prévu par le code spécial fut puni d'une aggravation de cinq
ans, dont deux ans de double chaîne. Treize ans. La dixième année, son
tour revint, il en profita encore. Il ne réussit pas mieux. Trois ans
pour cette nouvelle tentative. Seize ans. Enfin, ce fut, je crois,
pendant la treizième année qu'il essaya une dernière fois et ne réussit
qu'à se faire reprendre après quatre heures d'absence. Trois ans pour
ces quatre heures. Dix-neuf ans. En octobre 1815 il fut libéré; il était
entré là en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain.

Place pour une courte parenthèse. C'est la seconde fois que, dans ses
études sur la question pénale et sur la damnation par la loi, l'auteur
de ce livre rencontre le vol d'un pain, comme point de départ du
désastre d'une destinée. Claude Gueux avait volé un pain; Jean Valjean
avait volé un pain. Une statistique anglaise constate qu'à Londres
quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim.

Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant; il en sortit
impassible. Il y était entré désespéré; il en sortit sombre.

Que s'était-il passé dans cette âme?




Chapitre VII

Le dedans du désespoir


Essayons de le dire.

Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui
les fait.

C'était, nous l'avons dit, un ignorant; mais ce n'était pas un imbécile.
La lumière naturelle était allumée en lui. Le malheur, qui a aussi sa
clarté, augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. Sous le
bâton, sous la chaîne, au cachot, à la fatigue, sous l'ardent soleil du
bagne, sur le lit de planches des forçats, il se replia en sa conscience
et réfléchit.

Il se constitua tribunal.

Il commença par se juger lui-même.

Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. Il s'avoua
qu'il avait commis une action extrême et blâmable; qu'on ne lui eût
peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé; que dans tous les cas
il eût mieux valu l'attendre, soit de la pitié, soit du travail; que ce
n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire: peut-on attendre
quand on a faim? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement
de faim; ensuite que, malheureusement ou heureusement, l'homme est ainsi
fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralement et
physiquement, sans mourir; qu'il fallait donc de la patience; que cela
eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants; que c'était un acte
de folie, à lui, malheureux homme chétif, de prendre violemment au
collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère
par le vol; que c'était, dans tous les cas, une mauvaise porte pour
sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie; enfin
qu'il avait eu tort.

Puis il se demanda:

S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire? Si d'abord
ce n'était pas une chose grave qu'il eût, lui travailleur, manqué de
travail, lui laborieux, manqué de pain. Si, ensuite, la faute commise et
avouée, le châtiment n'avait pas été féroce et outré. S'il n'y avait pas
plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus
de la part du coupable dans la faute. S'il n'y avait pas excès de poids
dans un des plateaux de la balance, celui où est l'expiation. Si la
surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit, et n'arrivait
pas à ce résultat: de retourner la situation, de remplacer la faute du
délinquant par la faute de la répression, de faire du coupable la
victime et du débiteur le créancier, et de mettre définitivement le
droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. Si cette peine,
compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion,
ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus
faible, un crime de la société sur l'individu, un crime qui recommençait
tous les jours, un crime qui durait dix-neuf ans.

Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire
également subir à ses membres, dans un cas son imprévoyance
déraisonnable, et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable, et de
saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès, défaut de
travail, excès de châtiment. S'il n'était pas exorbitant que la société
traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la
répartition de biens que fait le hasard, et par conséquent les plus
dignes de ménagements.

Ces questions faites et résolues, il jugea la société et la condamna.

Il la condamna sans haine.

Il la fit responsable du sort qu'il subissait, et se dit qu'il
n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. Il se
déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage qu'il
avait causé et le dommage qu'on lui causait; il conclut enfin que son
châtiment n'était pas, à la vérité, une injustice, mais qu'à coup sûr
c'était une iniquité.

La colère peut être folle et absurde; on peut être irrité à tort; on
n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. Jean
Valjean se sentait indigné. Et puis, la société humaine ne lui avait
fait que du mal. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé
qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. Les
hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. Tout contact avec eux
lui avait été un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mère,
depuis sa soeur, jamais il n'avait rencontré une parole amie et un
regard bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à
cette conviction que la vie était une guerre; et que dans cette guerre
il était le vaincu. Il n'avait d'autre arme que sa haine. Il résolut de
l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant.

Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères
ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces
malheureux qui avaient de la bonne volonté. Il fut du nombre des hommes
de bonne volonté. Il alla à l'école à quarante ans, et apprit à lire, à
écrire, à compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c'était
fortifier sa haine. Dans certains cas, l'instruction et la lumière
peuvent servir de rallonge au mal.

Cela est triste à dire, après avoir jugé la société qui avait fait son
malheur, il jugea la providence qui avait fait la société.

Il la condamna aussi.

Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage, cette âme
monta et tomba en même temps. Il y entra de la lumière d'un côté et des
ténèbres de l'autre.

Jean Valjean n'était pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il était
encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Il y condamna la société et sentit
qu'il devenait méchant, il y condamna la providence et sentit qu'il
devenait impie.

Ici il est difficile de ne pas méditer un instant.

La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à
fait? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme?
L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée, et
devenir mauvaise, la destinée étant mauvaise? Le coeur peut-il devenir
difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la
pression d'un malheur disproportionné, comme la colonne vertébrale sous
une voûte trop basse? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine, n'y
avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier, une première
étincelle, un élément divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans
l'autre, que le bien peut développer, attiser, allumer, enflammer et
faire rayonner splendidement, et que le mal ne peut jamais entièrement
éteindre?

Questions graves et obscures, à la dernière desquelles tout
physiologiste eût probablement répondu non, et sans hésiter, s'il eût vu
à Toulon, aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures
de rêverie, assis, les bras croisés, sur la barre de quelque cabestan,
le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner,
ce galérien morne, sérieux, silencieux et pensif, paria des lois qui
regardait l'homme avec colère, damné de la civilisation qui regardait le
ciel avec sévérité.

Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste
observateur eût vu là une misère irrémédiable, il eût plaint peut-être
ce malade du fait de la loi, mais il n'eût pas même essayé de
traitement; il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait
entrevues dans cette âme; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il eût
effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur
le front de tout homme: _Espérance_!

Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi
parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre
pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement, après
leur formation, et avait-il vu distinctement, à mesure qu'ils se
formaient, tous les éléments dont se composait sa misère morale? Cet
homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la
succession d'idées par laquelle il était, degré à degré, monté et
descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années
déjà l'horizon intérieur de son esprit? Avait-il bien conscience de tout
ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait? C'est ce que
nous n'oserions dire; c'est même ce que nous ne croyons pas. Il y avait
trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que, même après tant de malheur,
il n'y restât pas beaucoup de vague. Par moments il ne savait pas même
bien au juste ce qu'il éprouvait. Jean Valjean était dans les ténèbres;
il souffrait dans les ténèbres; il haïssait dans les ténèbres; on eût pu
dire qu'il haïssait devant lui. Il vivait habituellement dans cette
ombre, tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Seulement, par
intervalles, il lui venait tout à coup, de lui-même ou du dehors, une
secousse de colère, un surcroît de souffrance, un pâle et rapide éclair
qui illuminait toute son âme, et faisait brusquement apparaître partout
autour de lui, en avant et en arrière, aux lueurs d'une lumière
affreuse, les hideux précipices et les sombres perspectives de sa
destinée.

L'éclair passé, la nuit retombait, et où était-il? il ne le savait plus.

Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui est
impitoyable, c'est-à-dire ce qui est abrutissant, c'est de transformer
peu à peu, par une sorte de transfiguration stupide, un homme en une
bête fauve. Quelquefois en une bête féroce. Les tentatives d'évasion de
Jean Valjean, successives et obstinées, suffiraient à prouver cet
étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. Jean Valjean eût
renouvelé ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles, autant de
fois que l'occasion s'en fût présentée, sans songer un instant au
résultat, ni aux expériences déjà faites. Il s'échappait impétueusement
comme le loup qui trouve la cage ouverte. L'instinct lui disait:
sauve-toi! Le raisonnement lui eût dit: reste! Mais, devant une
tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il n'y avait plus
que l'instinct. La bête seule agissait. Quand il était repris, les
nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer
davantage.

Un détail que nous ne devons pas omettre, c'est qu'il était d'une force
physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. À la fatigue,
pour filer un câble, pour virer un cabestan, Jean Valjean valait quatre
hommes. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos,
et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on
appelait jadis orgueil, d'où a pris nom, soit dit en passant, la rue
Montorgueil près des halles de Paris. Ses camarades l'avaient surnommé
Jean-le-Cric. Une fois, comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville
de Toulon, une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce
balcon se descella et faillit tomber. Jean Valjean, qui se trouvait là,
soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers
d'arriver.

Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Certains forçats, rêveurs
perpétuels d'évasions, finissent par faire de la force et de l'adresse
combinées une véritable science. C'est la science des muscles. Toute une
statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers,
ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale,
et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie, était
un jeu pour Jean Valjean. Étant donné un angle de mur, avec la tension
de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons emboîtés
dans les aspérités de la pierre, il se hissait comme magiquement à un
troisième étage. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne.

Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque émotion extrême pour
lui arracher, une ou deux fois l'an, ce lugubre rire du forçat qui est
comme un écho du rire du démon. À le voir, il semblait occupé à regarder
continuellement quelque chose de terrible.

Il était absorbé en effet.

À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une
intelligence accablée, il sentait confusément qu'une chose monstrueuse
était sur lui. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait,
chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard,
il voyait, avec une terreur mêlée de rage, s'échafauder, s'étager et
monter à perte de vue au-dessus de lui, avec des escarpements horribles,
une sorte d'entassement effrayant de choses, de lois, de préjugés,
d'hommes et de faits, dont les contours lui échappaient, dont la masse
l'épouvantait, et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide
que nous appelons la civilisation. Il distinguait çà et là dans cet
ensemble fourmillant et difforme, tantôt près de lui, tantôt loin et sur
des plateaux inaccessibles, quelque groupe, quelque détail vivement
éclairé, ici l'argousin et son bâton, ici le gendarme et son sabre,
là-bas l'archevêque mitré, tout en haut, dans une sorte de soleil,
l'empereur couronné et éblouissant. Il lui semblait que ces splendeurs
lointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funèbre et plus
noire. Tout cela, lois, préjugés, faits, hommes, choses, allait et
venait au-dessus de lui, selon le mouvement compliqué et mystérieux que
Dieu imprime à la civilisation, marchant sur lui et l'écrasant avec je
ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans
l'indifférence. Âmes tombées au fond de l'infortune possible, malheureux
hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus, les
réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette
société humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour
qui est dessous.

Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait être la
nature de sa rêverie?

Si le grain de mil sous la meule avait des pensées, il penserait sans
doute ce que pensait Jean Valjean.

Toutes ces choses, réalités pleines de spectres, fantasmagories pleines
de réalités, avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur
presque inexprimable.

Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s'arrêtait. Il se
mettait à penser. Sa raison, à la fois plus mûre et plus troublée
qu'autrefois, se révoltait. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait
absurde; tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Il se
disait: c'est un rêve. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de
lui; l'argousin lui semblait un fantôme; tout à coup le fantôme lui
donnait un coup de bâton.

La nature visible existait à peine pour lui. Il serait presque vrai de
dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux
jours d'été, ni de ciel rayonnant, ni de fraîches aubes d'avril. Je ne
sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme.

Pour résumer, en terminant, ce qui peut être résumé et traduit en
résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer, nous nous
bornerons à constater qu'en dix-neuf ans, Jean Valjean, l'inoffensif
émondeur de Faverolles, le redoutable galérien de Toulon, était devenu
capable, grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné, de deux
espèces de mauvaises actions: premièrement, d'une mauvaise action
rapide, irréfléchie, pleine d'étourdissement, toute d'instinct, sorte de
représaille pour le mal souffert; deuxièmement, d'une mauvaise action
grave, sérieuse, débattue en conscience et méditée avec les idées
fausses que peut donner un pareil malheur. Ses préméditations passaient
par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe
peuvent seules parcourir, raisonnement, volonté, obstination. Il avait
pour mobiles l'indignation habituelle, l'amertume de l'âme, le profond
sentiment des iniquités subies, la réaction, même contre les bons, les
innocents et les justes, s'il y en a. Le point de départ comme le point
d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine; cette
haine qui, si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque
incident providentiel, devient, dans un temps donné, la haine de la
société, puis la haine du genre humain, puis la haine de la création, et
se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire, n'importe
à qui, à un être vivant quelconque. Comme on voit, ce n'était pas sans
raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'_homme très
dangereux_.

D'année en année, cette âme s'était desséchée de plus en plus,
lentement, mais fatalement. À coeur sec, oeil sec. À sa sortie du bagne,
il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme.




Chapitre VIII

L'onde et l'ombre


Un homme à la mer!

Qu'importe! le navire ne s'arrête pas. Le vent souffle, ce sombre
navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. Il passe.

L'homme disparaît, puis reparaît, il plonge et remonte à la surface, il
appelle, il tend les bras, on ne l'entend pas; le navire, frissonnant
sous l'ouragan, est tout à sa manoeuvre, les matelots et les passagers
ne voient même plus l'homme submergé; sa misérable tête n'est qu'un
point dans l'énormité des vagues. Il jette des cris désespérés dans les
profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s'en va! Il la regarde, il
la regarde frénétiquement. Elle s'éloigne, elle blêmit, elle décroît. Il
était là tout à l'heure, il était de l'équipage, il allait et venait sur
le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil,
il était un vivant. Maintenant, que s'est-il donc passé? Il a glissé, il
est tombé, c'est fini.

Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la
fuite et de l'écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent
l'environnent hideusement, les roulis de l'abîme l'emportent, tous les
haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête, une populace de vagues
crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi; chaque fois
qu'il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit; d'affreuses
végétations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à
elles; il sent qu'il devient abîme, il fait partie de l'écume, les flots
se le jettent de l'un à l'autre, il boit l'amertume, l'océan lâche
s'acharne à le noyer, l'énormité joue avec son agonie. Il semble que
toute cette eau soit de la haine.

Il lutte pourtant, il essaie de se défendre, il essaie de se soutenir,
il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite épuisée,
il combat l'inépuisable.

Où donc est le navire? Là-bas. À peine visible dans les pâles ténèbres
de l'horizon.

Les rafales soufflent; toutes les écumes l'accablent. Il lève les yeux
et ne voit que les lividités des nuages. Il assiste, agonisant, à
l'immense démence de la mer. Il est supplicié par cette folie. Il entend
des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre
et d'on ne sait quel dehors effrayant.

Il y a des oiseaux dans les nuées, de même qu'il y a des anges au-dessus
des détresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui? Cela vole, chante
et plane, et lui, il râle.

Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis, l'océan et le ciel;
l'un est une tombe, l'autre est un linceul.

La nuit descend, voilà des heures qu'il nage, ses forces sont à bout; ce
navire, cette chose lointaine où il y avait des hommes, s'est effacé; il
est seul dans le formidable gouffre crépusculaire, il enfonce, il se
roidit, il se tord, il sent au-dessous de lui les vagues monstres de
l'invisible; il appelle.

Il n'y a plus d'hommes. Où est Dieu?

Il appelle. Quelqu'un! quelqu'un! Il appelle toujours.

Rien à l'horizon. Rien au ciel.

Il implore l'étendue, la vague, l'algue, l'écueil; cela est sourd. Il
supplie la tempête; la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini.

Autour de lui, l'obscurité, la brume, la solitude, le tumulte orageux et
inconscient, le plissement indéfini des eaux farouches. En lui l'horreur
et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il songe aux
aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre illimitée. Le froid sans
fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du
néant. Vents, nuées, tourbillons, souffles, étoiles inutiles! Que faire?
Le désespéré s'abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se
laisse faire, il se laisse aller, il lâche prise, et le voilà qui roule
à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement.

Ô marche implacable des sociétés humaines! Pertes d'hommes et d'âmes
chemin faisant! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi!
Disparition sinistre du secours! ô mort morale!

La mer, c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés.
La mer, c'est l'immense misère.

L'âme, à vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la
ressuscitera?




Chapitre IX

Nouveaux griefs


Quand vint l'heure de la sortie du bagne, quand Jean Valjean entendit à
son oreille ce mot étrange: _tu es libre_! le moment fut invraisemblable
et inouï, un rayon de vive lumière, un rayon de la vraie lumière des
vivants pénétra subitement en lui. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir.
Jean Valjean avait été ébloui de l'idée de la liberté. Il avait cru à
une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à
laquelle on donne un passeport jaune.

Et autour de cela bien des amertumes. Il avait calculé que sa masse,
pendant son séjour au bagne, aurait dû s'élever à cent soixante et onze
francs. Il est juste d'ajouter qu'il avait oublié de faire entrer dans
ses calculs le repos forcé des dimanches et fêtes qui, pour dix-neuf
ans, entraînait une diminution de vingt-quatre francs environ. Quoi
qu'il en fût, cette masse avait été réduite, par diverses retenues
locales, à la somme de cent neuf francs quinze sous, qui lui avait été
comptée à sa sortie.

Il n'y avait rien compris, et se croyait lésé. Disons le mot, volé.

Le lendemain de sa libération, à Grasse, il vit devant la porte d'une
distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des
ballots. Il offrit ses services. La besogne pressait, on les accepta. Il
se mit à l'ouvrage. Il était intelligent, robuste et adroit; il faisait
de son mieux; le maître paraissait content. Pendant qu'il travaillait,
un gendarme passa, le remarqua, et lui demanda ses papiers. Il fallut
montrer le passeport jaune. Cela fait, Jean Valjean reprit son travail.
Un peu auparavant, il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils
gagnaient à cette besogne par jour; on lui avait répondu: _trente sous_.
Le soir venu, comme il était forcé de repartir le lendemain matin, il se
présenta devant le maître de la distillerie et le pria de le payer. Le
maître ne proféra pas une parole, et lui remit vingt-cinq sous. Il
réclama. On lui répondit: cela est assez bon pour toi. Il insista. Le
maître le regarda entre les deux yeux et lui dit: _Gare le bloc_.

Là encore il se considéra comme volé.

La société, l'état, en lui diminuant sa masse, l'avait volé en grand.
Maintenant, c'était le tour de l'individu qui le volait en petit.

Libération n'est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la
condamnation. Voilà ce qui lui était arrivé à Grasse. On a vu de quelle
façon il avait été accueilli à Digne.




Chapitre X

L'homme réveillé


Donc, comme deux heures du matin sonnaient à l'horloge de la cathédrale,
Jean Valjean se réveilla.

Ce qui le réveilla, c'est que le lit était trop bon. Il y avait vingt
ans bientôt qu'il n'avait couché dans un lit, et quoiqu'il ne se fût pas
déshabillé, la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son
sommeil.

Il avait dormi plus de quatre heures. Sa fatigue était passée. Il était
accoutumé à ne pas donner beaucoup d'heures au repos.

Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurité autour de lui,
puis il les referma pour se rendormir.

Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée, quand des
choses préoccupent l'esprit, on s'endort, mais on ne se rendort pas. Le
sommeil vient plus aisément qu'il ne revient. C'est ce qui arriva à Jean
Valjean. Il ne put se rendormir, et il se mit à penser.

Il était dans un de ces moments où les idées qu'on a dans l'esprit sont
troubles. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Ses
souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et
s'y croisaient confusément, perdant leurs formes, se grossissant
démesurément, puis disparaissant tout à coup comme dans une eau fangeuse
et agitée. Beaucoup de pensées lui venaient, mais il y en avait une qui
se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Cette
pensée, nous allons la dire tout de suite:--Il avait remarqué les six
couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés
sur la table.

Ces six couverts d'argent l'obsédaient.--Ils étaient là.--À quelques
pas.--À l'instant où il avait traversé la chambre d'à côté pour venir
dans celle où il était, la vieille servante les mettait dans un petit
placard à la tête du lit.--Il avait bien remarqué ce placard.--À droite,
en entrant par la salle à manger.--Ils étaient massifs.--Et de vieille
argenterie.--Avec la grande cuiller, on en tirerait au moins deux cents
francs.--Le double de ce qu'il avait gagné en dix-neuf ans.--Il est
vrai qu'il eût gagné davantage si l'_administration_ ne l'avait pas
_volé_.

Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations
auxquelles se mêlait bien quelque lutte. Trois heures sonnèrent. Il
rouvrit les yeux, se dressa brusquement sur son séant, étendit le bras
et tâta son havresac qu'il avait jeté dans le coin de l'alcôve, puis il
laissa pendre ses jambes et poser ses pieds à terre, et se trouva,
presque sans savoir comment, assis sur son lit.

Il resta un certain temps rêveur dans cette attitude qui eût eu quelque
chose de sinistre pour quelqu'un qui l'eût aperçu ainsi dans cette
ombre, seul éveillé dans la maison endormie. Tout à coup il se baissa,
ôta ses souliers et les posa doucement sur la natte près du lit, puis il
reprit sa posture de rêverie et redevint immobile.

Au milieu de cette méditation hideuse, les idées que nous venons
d'indiquer remuaient sans relâche son cerveau, entraient, sortaient,
rentraient, faisaient sur lui une sorte de pesée; et puis il songeait
aussi, sans savoir pourquoi, et avec cette obstination machinale de la
rêverie, à un forçat nommé Brevet qu'il avait connu au bagne, et dont le
pantalon n'était retenu que par une seule bretelle de coton tricoté. Le
dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse à l'esprit.

Il demeurait dans cette situation, et y fût peut-être resté indéfiniment
jusqu'au lever du jour, si l'horloge n'eût sonné un coup--le quart ou la
demie. Il sembla que ce coup lui eût dit: allons!

Il se leva debout, hésita encore un moment, et écouta; tout se taisait
dans la maison; alors il marcha droit et à petits pas vers la fenêtre
qu'il entrevoyait. La nuit n'était pas très obscure; c'était une pleine
lune sur laquelle couraient de larges nuées chassées par le vent. Cela
faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clarté, des éclipses,
puis des éclaircies, et au dedans une sorte de crépuscule. Ce
crépuscule, suffisant pour qu'on pût se guider, intermittent à cause des
nuages, ressemblait à l'espèce de lividité qui tombe d'un soupirail de
cave devant lequel vont et viennent des passants. Arrivé à la fenêtre,
Jean Valjean l'examina. Elle était sans barreaux, donnait sur le jardin
et n'était fermée, selon la mode du pays, que d'une petite clavette. Il
l'ouvrit, mais, comme un air froid et vif entra brusquement dans la
chambre, il la referma tout de suite. Il regarda le jardin de ce regard
attentif qui étudie plus encore qu'il ne regarde. Le jardin était enclos
d'un mur blanc assez bas, facile à escalader. Au fond, au-delà, il
distingua des têtes d'arbres également espacées, ce qui indiquait que ce
mur séparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plantée.

Ce coup d'oeil jeté, il fit le mouvement d'un homme déterminé, marcha à
son alcôve, prit son havresac, l'ouvrit, le fouilla, en tira quelque
chose qu'il posa sur le lit, mit ses souliers dans une des poches,
referma le tout, chargea le sac sur ses épaules, se couvrit de sa
casquette dont il baissa la visière sur ses yeux, chercha son bâton en
tâtonnant, et l'alla poser dans l'angle de la fenêtre, puis revint au
lit et saisit résolument l'objet qu'il y avait déposé. Cela ressemblait
à une barre de fer courte, aiguisée comme un épieu à l'une de ses
extrémités.

Il eût été difficile de distinguer dans les ténèbres pour quel emploi
avait pu être façonné ce morceau de fer. C'était peut-être un levier?
C'était peut-être une massue?

Au jour on eût pu reconnaître que ce n'était autre chose qu'un
chandelier de mineur. On employait alors quelquefois les forçats à
extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon, et il
n'était pas rare qu'ils eussent à leur disposition des outils de mineur.
Les chandeliers des mineurs sont en fer massif, terminés à leur
extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce
dans le rocher.

Il prit ce chandelier dans sa main droite, et retenant son haleine,
assourdissant son pas, il se dirigea vers la porte de la chambre
voisine, celle de l'évêque, comme on sait. Arrivé à cette porte, il la
trouva entrebâillée. L'évêque ne l'avait point fermée.




Chapitre XI

Ce qu'il fait


Jean Valjean écouta. Aucun bruit.

Il poussa la porte.

Il la poussa du bout du doigt, légèrement, avec cette douceur furtive et
inquiète d'un chat qui veut entrer.

La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et
silencieux qui élargit un peu l'ouverture.

Il attendit un moment, puis poussa la porte une seconde fois, plus
hardiment. Elle continua de céder en silence. L'ouverture était assez
grande maintenant pour qu'il pût passer. Mais il y avait près de la
porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui
barrait l'entrée.

Jean Valjean reconnut la difficulté. Il fallait à toute force que
l'ouverture fût encore élargie.

Il prit son parti, et poussa une troisième fois la porte, plus
énergiquement que les deux premières. Cette fois il y eut un gond mal
huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et
prolongé.

Jean Valjean tressaillit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille
avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du
jugement dernier. Dans les grossissements fantastiques de la première
minute, il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de
prendre tout à coup une vie terrible, et qu'il aboyait comme un chien
pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis.

Il s'arrêta, frissonnant, éperdu, et retomba de la pointe du pied sur le
talon. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux
marteaux de forge, et il lui semblait que son souffle sortait de sa
poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. Il lui paraissait
impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé
toute la maison comme une secousse de tremblement de terre; la porte,
poussée par lui, avait pris l'alarme et avait appelé; le vieillard
allait se lever, les deux vieilles femmes allaient crier, on viendrait à
l'aide; avant un quart d'heure, la ville serait en rumeur et la
gendarmerie sur pied. Un moment il se crut perdu.

Il demeura où il était, pétrifié comme la statue de sel, n'osant faire
un mouvement.

Quelques minutes s'écoulèrent. La porte s'était ouverte toute grande. Il
se hasarda à regarder dans la chambre. Rien n'y avait bougé. Il prêta
l'oreille. Rien ne remuait dans la maison. Le bruit du gond rouillé
n'avait éveillé personne. Ce premier danger était passé, mais il y avait
encore en lui un affreux tumulte. Il ne recula pas pourtant. Même quand
il s'était cru perdu, il n'avait pas reculé. Il ne songea plus qu'à
finir vite. Il fit un pas et entra dans la chambre.

Cette chambre était dans un calme parfait. On y distinguait çà et là des
formes confuses et vagues qui, au jour, étaient des papiers épars sur
une table, des in-folio ouverts, des volumes empilés sur un tabouret, un
fauteuil chargé de vêtements, un prie-Dieu, et qui à cette heure
n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres. Jean
Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles. Il
entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de
l'évêque endormi.

Il s'arrêta tout à coup. Il était près du lit. Il y était arrivé plus
tôt qu'il n'aurait cru.

La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions
avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent, comme si elle voulait
nous faire réfléchir. Depuis près d'une demi-heure un grand nuage
couvrait le ciel. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit, ce
nuage se déchira, comme s'il l'eût fait exprès, et un rayon de lune,
traversant la longue fenêtre, vint éclairer subitement le visage pâle de
l'évêque. Il dormait paisiblement. Il était presque vêtu dans son lit, à
cause des nuits froides des Basses-Alpes, d'un vêtement de laine brune
qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. Sa tête était renversée
sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos; il laissait pendre
hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées
tant de bonnes oeuvres et de saintes actions. Toute sa face s'illuminait
d'une vague expression de satisfaction, d'espérance et de béatitude.
C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. Il y avait sur son
front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas.
L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux.

Un reflet de ce ciel était sur l'évêque.

C'était en même temps une transparence lumineuse, car ce ciel était au
dedans de lui. Ce ciel, c'était sa conscience.

Au moment où le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, à
cette clarté intérieure, l'évêque endormi apparut comme dans une gloire.
Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. Cette lune
dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette
maison si calme, l'heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais
quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage, et
enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux
blancs et ces yeux fermés, cette figure où tout était espérance et où
tout était confiance, cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant.

Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son
insu. Jean Valjean, lui, était dans l'ombre, son chandelier de fer à la
main, debout, immobile, effaré de ce vieillard lumineux. Jamais il
n'avait rien vu de pareil. Cette confiance l'épouvantait. Le monde moral
n'a pas de plus grand spectacle que celui-là: une conscience troublée et
inquiète, parvenue au bord d'une mauvaise action, et contemplant le
sommeil d'un juste.

Ce sommeil, dans cet isolement, et avec un voisin tel que lui, avait
quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement, mais impérieusement.

Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui, pas même lui. Pour essayer
de s'en rendre compte, il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en
présence de ce qu'il y a de plus doux. Sur son visage même on n'eût rien
pu distinguer avec certitude. C'était une sorte d'étonnement hagard. Il
regardait cela. Voilà tout. Mais quelle était sa pensée? Il eût été
impossible de le deviner. Ce qui était évident, c'est qu'il était ému et
bouleversé. Mais de quelle nature était cette émotion?

Son oeil ne se détachait pas du vieillard. La seule chose qui se
dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie, c'était une
étrange indécision. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes,
celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. Il semblait prêt à
briser ce crâne ou à baiser cette main.

Au bout de quelques instants, son bras gauche se leva lentement vers son
front, et il ôta sa casquette, puis son bras retomba avec la même
lenteur, et Jean Valjean rentra dans sa contemplation, sa casquette dans
la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hérissés sur
sa tête farouche.

L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard
effrayant. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la
cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux,
avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre.

Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front, puis marcha
rapidement, le long du lit, sans regarder l'évêque, droit au placard
qu'il entrevoyait près du chevet; il leva le chandelier de fer comme
pour forcer la serrure; la clef y était; il l'ouvrit; la première chose
qui lui apparut fut le panier d'argenterie; il le prit, traversa la
chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit, gagna
la porte, rentra dans l'oratoire, ouvrit la fenêtre, saisit un bâton,
enjamba l'appui du rez-de-chaussée, mit l'argenterie dans son sac, jeta
le panier, franchit le jardin, sauta par-dessus le mur comme un tigre,
et s'enfuit.




Chapitre XII

L'évêque travaille


Le lendemain, au soleil levant, monseigneur Bienvenu se promenait dans
son jardin. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée.

--Monseigneur, monseigneur, cria-t-elle, votre grandeur sait-elle où est
le panier d'argenterie?

--Oui, dit l'évêque.

--Jésus-Dieu soit béni! reprit-elle. Je ne savais ce qu'il était devenu.

L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. Il le
présenta à madame Magloire.

--Le voilà.

--Eh bien? dit-elle. Rien dedans! et l'argenterie?

--Ah! repartit l'évêque. C'est donc l'argenterie qui vous occupe? Je ne
sais où elle est.

--Grand bon Dieu! elle est volée! C'est l'homme d'hier soir qui l'a
volée!

En un clin d'oeil, avec toute sa vivacité de vieille alerte, madame
Magloire courut à l'oratoire, entra dans l'alcôve et revint vers
l'évêque. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un
plant de cochléaria des Guillons que le panier avait brisé en tombant à
travers la plate-bande. Il se redressa au cri de madame Magloire.

--Monseigneur, l'homme est parti! l'argenterie est volée!

Tout en poussant cette exclamation, ses yeux tombaient sur un angle du
jardin où l'on voyait des traces d'escalade. Le chevron du mur avait été
arraché.

--Tenez! c'est par là qu'il s'en est allé. Il a sauté dans la ruelle
Cochefilet! Ah! l'abomination! Il nous a volé notre argenterie!

L'évêque resta un moment silencieux, puis leva son oeil sérieux, et dit
à madame Magloire avec douceur:

--Et d'abord, cette argenterie était-elle à nous?

Madame Magloire resta interdite. Il y eut encore un silence, puis
l'évêque continua:

--Madame Magloire, je détenais à tort et depuis longtemps cette
argenterie. Elle était aux pauvres. Qu'était-ce que cet homme? Un pauvre
évidemment.

--Hélas Jésus! repartit madame Magloire. Ce n'est pas pour moi ni pour
mademoiselle. Cela nous est bien égal. Mais c'est pour monseigneur. Dans
quoi monseigneur va-t-il manger maintenant?

L'évêque la regarda d'un air étonné.

--Ah çà mais! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain?

Madame Magloire haussa les épaules.

--L'étain a une odeur.

--Alors, des couverts de fer.

Madame Magloire fit une grimace significative.

--Le fer a un goût.

--Eh bien, dit l'évêque, des couverts de bois.

Quelques instants après, il déjeunait à cette même table où Jean Valjean
s'était assis la veille. Tout en déjeunant, monseigneur Bienvenu faisait
gaîment remarquer à sa soeur qui ne disait rien et à madame Magloire qui
grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni
d'une fourchette, même en bois, pour tremper un morceau de pain dans une
tasse de lait.

--Aussi a-t-on idée! disait madame Magloire toute seule en allant et
venant, recevoir un homme comme cela! et le loger à côté de soi! et quel
bonheur encore qu'il n'ait fait que voler! Ah mon Dieu! cela fait frémir
quand on songe!

Comme le frère et la soeur allaient se lever de table, on frappa à la
porte.

--Entrez, dit l'évêque.

La porte s'ouvrit. Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil.
Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. Les trois hommes
étaient des gendarmes; l'autre était Jean Valjean.

Un brigadier de gendarmerie, qui semblait conduire le groupe, était près
de la porte. Il entra et s'avança vers l'évêque en faisant le salut
militaire.

--Monseigneur... dit-il.

À ce mot Jean Valjean, qui était morne et semblait abattu, releva la
tête d'un air stupéfait.

--Monseigneur! murmura-t-il. Ce n'est donc pas le curé?...

--Silence! dit un gendarme. C'est monseigneur l'évêque.

Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son
grand âge le lui permettait.

--Ah! vous voilà! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise
de vous voir. Et bien mais! je vous avais donné les chandeliers aussi,
qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux
cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts?

Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une
expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre.

--Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait
était donc vrai? Nous l'avons rencontré. Il allait comme quelqu'un qui
s'en va. Nous l'avons arrêté pour voir. Il avait cette argenterie....

--Et il vous a dit, interrompit l'évêque en souriant, qu'elle lui avait
été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la
nuit? Je vois la chose. Et vous l'avez ramené ici? C'est une méprise.

--Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller?

--Sans doute, répondit l'évêque.

Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula.

--Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse? dit-il d'une voix presque
inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil.

--Oui, on te laisse, tu n'entends donc pas? dit un gendarme.

--Mon ami, reprit l'évêque, avant de vous en aller, voici vos
chandeliers. Prenez-les.

Il alla à la cheminée, prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à
Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un
geste, sans un regard qui pût déranger l'évêque.

Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers
machinalement et d'un air égaré.

--Maintenant, dit l'évêque, allez en paix.

--À propos, quand vous reviendrez, mon ami, il est inutile de passer par
le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la
rue. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit.

Puis se tournant vers la gendarmerie:

--Messieurs, vous pouvez vous retirer.

Les gendarmes s'éloignèrent.

Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir.

L'évêque s'approcha de lui, et lui dit à voix basse:

--N'oubliez pas, n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet
argent à devenir honnête homme.

Jean Valjean, qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis, resta
interdit. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Il
reprit avec une sorte de solennité:

--Jean Valjean, mon frère, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien.
C'est votre âme que je vous achète; je la retire aux pensées noires et à
l'esprit de perdition, et je la donne à Dieu.




Chapitre XIII

Petit-Gervais


Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait. Il se mit à
marcher en toute hâte dans les champs, prenant les chemins et les
sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque
instant sur ses pas. Il erra ainsi toute la matinée, n'ayant pas mangé
et n'ayant pas faim. Il était en proie à une foule de sensations
nouvelles. Il se sentait une sorte de colère; il ne savait contre qui.
Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. Il lui venait par moments
un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait
l'endurcissement de ses vingt dernières années. Cet état le fatiguait.
Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme
affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. Il se demandait
qu'est-ce qui remplacerait cela. Parfois il eût vraiment mieux aimé être
en prison avec les gendarmes, et que les choses ne se fussent point
passées ainsi; cela l'eût moins agité. Bien que la saison fut assez
avancée, il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs
tardives dont l'odeur, qu'il traversait en marchant, lui rappelait des
souvenirs d'enfance. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables,
tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus.

Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée.

Comme le soleil déclinait au couchant, allongeant sur le sol l'ombre du
moindre caillou, Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une
grande plaine rousse absolument déserte. Il n'y avait à l'horizon que
les Alpes. Pas même le clocher d'un village lointain. Jean Valjean
pouvait être à trois lieues de Digne. Un sentier qui coupait la plaine
passait à quelques pas du buisson.

Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses
haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré, il entendit un
bruit joyeux.

Il tourna la tête, et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une
dizaine d'années qui chantait, sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte
sur le dos; un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays,
laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon.

Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et
jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa
main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie il y avait une
pièce de quarante sous. L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir
Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait
reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main.

Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa, et vint rouler vers la
broussaille jusqu'à Jean Valjean.

Jean Valjean posa le pied dessus.

Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard, et l'avait vu.

Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme.

C'était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait
s'étendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. On
n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage
qui traversaient le ciel à une hauteur immense. L'enfant tournait le dos
au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui
empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean.

--Monsieur, dit le petit savoyard, avec cette confiance de l'enfance qui
se compose d'ignorance et d'innocence,--ma pièce?

--Comment t'appelles-tu? dit Jean Valjean.

--Petit-Gervais, monsieur.

--Va-t'en, dit Jean Valjean.

--Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pièce.

Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas.

L'enfant recommença:

--Ma pièce, monsieur!

L'oeil de Jean Valjean resta fixé à terre.

--Ma pièce! cria l'enfant, ma pièce blanche! mon argent! Il semblait que
Jean Valjean n'entendit point. L'enfant le prit au collet de sa blouse
et le secoua. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros
soulier ferré posé sur son trésor.

--Je veux ma pièce! ma pièce de quarante sous!

L'enfant pleurait. La tête de Jean Valjean se releva. Il était toujours
assis. Ses yeux étaient troubles. Il considéra l'enfant avec une sorte
d'étonnement, puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix
terrible:

--Qui est là?

--Moi, monsieur, répondit l'enfant. Petit-Gervais! moi! moi! Rendez-moi
mes quarante sous, s'il vous plaît! Ôtez votre pied, monsieur, s'il vous
plaît!

Puis irrité, quoique tout petit, et devenant presque menaçant:

--Ah, çà, ôterez-vous votre pied? Ôtez donc votre pied, voyons.

--Ah! c'est encore toi! dit Jean Valjean, et se dressant brusquement
tout debout, le pied toujours sur la pièce d'argent, il ajouta:--Veux-tu
bien te sauver!

L'enfant effaré le regarda, puis commença à trembler de la tête aux
pieds, et, après quelques secondes de stupeur, se mit à s'enfuir en
courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri.

Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter,
et Jean Valjean, à travers sa rêverie, l'entendit qui sanglotait.

Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. Le soleil s'était
couché. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Il n'avait pas mangé
de la journée; il est probable qu'il avait la fièvre.

Il était resté debout, et n'avait pas changé d'attitude depuis que
l'enfant s'était enfui. Son souffle soulevait sa poitrine à des
intervalles longs et inégaux. Son regard, arrêté à dix ou douze pas
devant lui, semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un
vieux tesson de faïence bleue tombé dans l'herbe. Tout à coup il
tressaillit; il venait de sentir le froid du soir.

Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement à croiser
et à boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre à
terre son bâton. En ce moment il aperçut la pièce de quarante sous que
son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les
cailloux.

Ce fut comme une commotion galvanique. Qu'est-ce que c'est que ça?
dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s'arrêta, sans
pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé
l'instant d'auparavant, comme si cette chose qui luisait là dans
l'obscurité eût été un oeil ouvert fixé sur lui.

Au bout de quelques minutes, il s'élança convulsivement vers la pièce
d'argent, la saisit, et, se redressant, se mit à regarder au loin dans
la plaine, jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon,
debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile.

Il ne vit rien. La nuit tombait, la plaine était froide et vague, de
grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire.

Il dit: «Ah!» et se mit à marcher rapidement dans une certaine
direction, du côté où l'enfant avait disparu. Après une centaine de pas,
il s'arrêta, regarda, et ne vit rien.

Alors il cria de toute sa force: «Petit-Gervais! Petit-Gervais!»

Il se tut, et attendit.

Rien ne répondit.

La campagne était déserte et morne. Il était environné de l'étendue. Il
n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un
silence où sa voix se perdait.

Une bise glaciale soufflait, et donnait aux choses autour de lui une
sorte de vie lugubre. Des arbrisseaux secouaient leurs petits bras
maigres avec une furie incroyable. On eût dit qu'ils menaçaient et
poursuivaient quelqu'un.

Il recommença à marcher, puis il se mit à courir, et de temps en temps
il s'arrêtait, et criait dans cette solitude, avec une voix qui était ce
qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé:
«Petit-Gervais! Petit-Gervais!»

Certes, si l'enfant l'eût entendu, il eût eu peur et se fût bien gardé
de se montrer. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin.

Il rencontra un prêtre qui était à cheval. Il alla à lui et lui dit:

--Monsieur le curé, avez-vous vu passer un enfant?

--Non, dit le prêtre.

--Un nommé Petit-Gervais?

--Je n'ai vu personne.

Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre.

--Monsieur le curé, voici pour vos pauvres.--Monsieur le curé, c'est un
petit d'environ dix ans qui a une marmotte, je crois, et une vielle. Il
allait. Un de ces savoyards, vous savez?

--Je ne l'ai point vu.

--Petit-Gervais? il n'est point des villages d'ici? pouvez-vous me dire?

--Si c'est comme vous dites, mon ami, c'est un petit enfant étranger.
Cela passe dans le pays. On ne les connaît pas.

Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna
au prêtre.

--Pour vos pauvres, dit-il.

Puis il ajouta avec égarement:

--Monsieur l'abbé, faites-moi arrêter. Je suis un voleur.

Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé.

Jean Valjean se remit à courir dans la direction qu'il avait d'abord
prise.

Il fit de la sorte un assez long chemin, regardant, appelant, criant,
mais il ne rencontra plus personne. Deux ou trois fois il courut dans la
plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou
accroupi; ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de
terre. Enfin, à un endroit où trois sentiers se croisaient, il s'arrêta.
La lune s'était levée. Il promena sa vue au loin et appela une dernière
fois: «Petit-Gervais! Petit-Gervais! Petit-Gervais!» Son cri s'éteignit
dans la brume, sans même éveiller un écho. Il murmura encore:
«Petit-Gervais!» mais d'une voix faible et presque inarticulée. Ce fut
là son dernier effort; ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme
si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa
mauvaise conscience; il tomba épuisé sur une grosse pierre, les poings
dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il cria: «Je suis un
misérable!»

Alors son coeur creva et il se mit à pleurer. C'était la première fois
qu'il pleurait depuis dix-neuf ans.

Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque, on l'a vu, il était
hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. Il ne pouvait se
rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se raidissait contre
l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. «Vous
m'avez promis de devenir honnête homme. Je vous achète votre âme. Je la
retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu.» Cela lui
revenait sans cesse. Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil,
qui est en nous comme la forteresse du mal. Il sentait indistinctement
que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus
formidable attaque dont il eût encore été ébranlé; que son
endurcissement serait définitif s'il résistait à cette clémence; que,
s'il cédait, il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des
autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années, et qui lui
plaisait; que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu, et que la
lutte, une lutte colossale et décisive, était engagée entre sa
méchanceté à lui et la bonté de cet homme.

En présence de toutes ces lueurs, il allait comme un homme ivre. Pendant
qu'il marchait ainsi, les yeux hagards, avait-il une perception
distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne?
Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou
importunent l'esprit à de certains moments de la vie? Une voix lui
disait-elle à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de
sa destinée, qu'il n'y avait plus de milieu pour lui, que si désormais
il n'était pas le meilleur des hommes il en serait le pire, qu'il
fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque
ou retombât plus bas que le galérien, que s'il voulait devenir bon il
fallait qu'il devînt ange; que s'il voulait rester méchant il fallait
qu'il devînt monstre?

Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà
faites ailleurs, recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci
dans sa pensée? Certes, le malheur, nous l'avons dit, fait l'éducation
de l'intelligence; cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état
de démêler tout ce que nous indiquons ici. Si ces idées lui arrivaient,
il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait, et elles ne réussissaient
qu'à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. Au
sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l'évêque
lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal
aux yeux en sortant des ténèbres. La vie future, la vie possible qui
s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait
de frémissements et d'anxiété. Il ne savait vraiment plus où il en
était. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil, le
forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu.

Ce qui était certain, ce dont il ne se doutait pas, c'est qu'il n'était
déjà plus le même homme, c'est que tout était changé en lui, c'est qu'il
n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé
et ne l'eût pas touché.

Dans cette situation d'esprit, il avait rencontré Petit-Gervais et lui
avait volé ses quarante sous. Pourquoi? Il n'eût assurément pu
l'expliquer; était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des
mauvaises pensées qu'il avait apportées du bagne, un reste d'impulsion,
un résultat de ce qu'on appelle en statique la _force acquise_? C'était
cela, et c'était aussi peut-être moins encore que cela. Disons-le
simplement, ce n'était pas lui qui avait volé, ce n'était pas l'homme,
c'était la bête qui, par habitude et par instinct, avait stupidement
posé le pied sur cet argent, pendant que l'intelligence se débattait au
milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles. Quand l'intelligence
se réveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec
angoisse et poussa un cri d'épouvante.

C'est que, phénomène étrange et qui n'était possible que dans la
situation où il était, en volant cet argent à cet enfant, il avait fait
une chose dont il n'était déjà plus capable.

Quoi qu'il en soit, cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet
décisif; elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans
l'intelligence et le dissipa, mit d'un côté les épaisseurs obscures et
de l'autre la lumière, et agit sur son âme, dans l'état où elle se
trouvait, comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange
trouble en précipitant un élément et en clarifiant l'autre.

Tout d'abord, avant même de s'examiner et de réfléchir, éperdu, comme
quelqu'un qui cherche à se sauver, il tâcha de retrouver l'enfant pour
lui rendre son argent, puis, quand il reconnut que cela était inutile et
impossible, il s'arrêta désespéré. Au moment où il s'écria: «je suis un
misérable!» il venait de s'apercevoir tel qu'il était, et il était déjà
à ce point séparé de lui-même, qu'il lui semblait qu'il n'était plus
qu'un fantôme, et qu'il avait là devant lui, en chair et en os, le bâton
à la main, la blouse sur les reins, son sac rempli d'objets volés sur le
dos, avec son visage résolu et morne, avec sa pensée pleine de projets
abominables, le hideux galérien Jean Valjean.

L'excès du malheur, nous l'avons remarqué, l'avait fait en quelque sorte
visionnaire. Ceci fut donc comme une vision. Il vit véritablement ce
Jean Valjean, cette face sinistre devant lui. Il fut presque au moment
de se demander qui était cet homme, et il en eut horreur.

Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant
affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la
réalité. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi, et l'on voit
comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit.

Il se contempla donc, pour ainsi dire, face à face, et en même temps, à
travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystérieuse
une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. En regardant
avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience, il
reconnut qu'elle avait la forme humaine, et que ce flambeau était
l'évêque.

Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant
elle, l'évêque et Jean Valjean. Il n'avait pas fallu moins que le
premier pour détremper le second. Par un de ces effets singuliers qui
sont propres à ces sortes d'extases, à mesure que sa rêverie se
prolongeait, l'évêque grandissait et resplendissait à ses yeux, Jean
Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. À un certain moment il ne fut
plus qu'une ombre. Tout à coup il disparut. L'évêque seul était resté.

Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique.
Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura à chaudes larmes, il pleura à
sanglots, avec plus de faiblesse qu'une femme, avec plus d'effroi qu'un
enfant.

Pendant qu'il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans son
cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissant et terrible à la
fois. Sa vie passée, sa première faute, sa longue expiation, son
abrutissement extérieur, son endurcissement intérieur, sa mise en
liberté réjouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui était arrivé
chez l'évêque, la dernière chose qu'il avait faite, ce vol de quarante
sous à un enfant, crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux
qu'il venait après le pardon de l'évêque, tout cela lui revint et lui
apparut, clairement, mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue
jusque-là. Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible; son âme, et
elle lui parut affreuse. Cependant un jour doux était sur cette vie et
sur cette âme. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du
paradis.

Combien d'heures pleura-t-il ainsi? que fit-il après avoir pleuré? où
alla-t-il? on ne l'a jamais su. Il paraît seulement avéré que, dans
cette même nuit, le voiturier qui faisait à cette époque le service de
Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin, vit en
traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière, à
genoux sur le pavé, dans l'ombre, devant la porte de monseigneur
Bienvenu.




Livre troisième--En l'année 1817




Chapitre I

L'année 1817


1817 est l'année que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne
manquait pas de fierté, qualifiait la vingt-deuxième de son règne. C'est
l'année où M. Bruguière de Sorsum était célèbre. Toutes les boutiques
des perruquiers, espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal,
étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. C'était le temps candide
où le comte Lynch siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc
d'oeuvre de Saint-Germain-des-Prés en habit de pair de France, avec son
cordon rouge et son long nez, et cette majesté de profil particulière à
un homme qui a fait une action d'éclat. L'action d'éclat commise par M.
Lynch était ceci: avoir, étant maire de Bordeaux, le 12 mars 1814, donné
la ville un peu trop tôt à M. le duc d'Angoulême. De là sa pairie. En
1817, la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous
de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à
des mitres d'esquimaux. L'armée française était vêtue de blanc, à
l'autrichienne; les régiments s'appelaient légions; au lieu de chiffres
ils portaient les noms des départements. Napoléon était à Sainte-Hélène,
et, comme l'Angleterre lui refusait du drap vert, il faisait retourner
ses vieux habits. En 1817, Pellegrini chantait, mademoiselle Bigottini
dansait; Potier régnait; Odry n'existait pas encore. Madame Saqui
succédait à Forioso. Il y avait encore des Prussiens en France. M.
Delalot était un personnage. La légitimité venait de s'affirmer en
coupant le poing, puis la tête, à Pleignier, à Carbonneau et à Tolleron.
Le prince de Talleyrand, grand chambellan, et l'abbé Louis, ministre
désigné des finances, se regardaient en riant du rire de deux augures;
tous deux avaient célébré, le 14 juillet 1790, la messe de la Fédération
au Champ de Mars; Talleyrand l'avait dite comme évêque, Louis l'avait
servie comme diacre. En 1817, dans les contre-allées de ce même Champ de
Mars, on apercevait de gros cylindres de bois, gisant sous la pluie,
pourrissant dans l'herbe, peints en bleu avec des traces d'aigles et
d'abeilles dédorées. C'étaient les colonnes qui, deux ans auparavant,
avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai. Elles étaient
noircies çà et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près
du Gros-Caillou. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les
feux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des
_kaiserlicks_. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait
été tenu au mois de juin et au Champ de Mars. En cette année 1817, deux
choses étaient populaires: le Voltaire-Touquet et la tabatière à la
Charte. L'émotion parisienne la plus récente était le crime de Dautun
qui avait jeté la tête de son frère dans le bassin du Marché-aux-Fleurs.
On commençait à faire au ministère de la marine une enquête sur cette
fatale frégate de la Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de
gloire Géricault. Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir
Soliman pacha. Le palais des Thermes, rue de la Harpe, servait de
boutique à un tonnelier. On voyait encore sur la plate-forme de la tour
octogone de l'hôtel de Cluny la petite logette en planches qui avait
servi d'observatoire à Messier, astronome de la marine sous Louis XVI.
La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis, dans son boudoir
meublé d'X en satin bleu ciel, _Ourika_ inédite. On grattait les N au
Louvre. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du
Roi, double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le
jardin des Plantes. Louis XVIII, préoccupé, tout en annotant du coin de
l'ongle Horace, des héros qui se font empereurs et des sabotiers qui se
font dauphins, avait deux soucis: Napoléon et Mathurin Bruneau.
L'académie française donnait pour sujet de prix: _Le bonheur que procure
l'étude_. M. Bellart était officiellement éloquent. On voyait germer à
son ombre ce futur avocat général de Broè, promis aux sarcasmes de
Paul-Louis Courier. Il y avait un faux Chateaubriand appelé Marchangy,
en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appelé d'Arlincourt. _Claire
d'Albe_ et _Malek-Adel_ étaient des chefs-d'oeuvre; madame Cottin était
déclarée le premier écrivain de l'époque. L'institut laissait rayer de
sa liste l'académicien Napoléon Bonaparte. Une ordonnance royale
érigeait Angoulême en école de marine, car, le duc d'Angoulême étant
grand amiral, il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit
toutes les qualités d'un port de mer, sans quoi le principe monarchique
eût été entamé. On agitait en conseil des ministres la question de
savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges
qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les
polissons des rues. M. Paër, auteur de l'_Agnese_, bonhomme à la face
carrée qui avait une verrue sur la joue, dirigeait les petits concerts
intimes de la marquise de Sassenaye, rue de la Ville-l'Évêque. Toutes
les jeunes filles chantaient _l'Ermite de Saint-Avelle_, paroles
d'Edmond Géraud. _Le Nain jaune_ se transformait en _Miroir_. Le café
Lemblin tenait pour l'empereur contre le café Valois qui tenait pour les
Bourbons. On venait de marier à une princesse de Sicile M. le duc de
Berry, déjà regardé du fond de l'ombre par Louvel. Il y avait un an que
madame de Staël était morte. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle
Mars. Les grands journaux étaient tout petits. Le format était
restreint, mais la liberté était grande. _Le Constitutionnel_ était
constitutionnel. _La Minerve_ appelait Chateaubriand _Chateaubriant_. Ce
_t_ faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain.
Dans des journaux vendus, des journalistes prostitués insultaient les
proscrits de 1815; David n'avait plus de talent, Arnault n'avait plus
d'esprit, Carnot n'avait plus de probité; Soult n'avait gagné aucune
bataille; il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. Personne
n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à
un exilé lui parviennent, les polices se faisant un religieux devoir de
les intercepter. Le fait n'est point nouveau; Descartes, banni, s'en
plaignait. Or, David ayant, dans un journal belge, montré quelque humeur
de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait, ceci paraissait
plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient à cette occasion le
proscrit. Dire: _les régicides_, ou dire: _les votants_, dire: _les
ennemis_, ou dire: _les alliés_, dire: _Napoléon_, ou dire: _Buonaparte_,
cela séparait deux hommes plus qu'un abîme. Tous les gens de bons sens
convenaient que l'ère des révolutions était à jamais fermée par le roi
Louis XVIII, surnommé «l'immortel auteur de la charte». Au terre-plein
du Pont-Neuf, on sculptait le mot _Redivivus_, sur le piédestal qui
attendait la statue de Henri IV. M. Piet ébauchait, rue Thérèse, n° 4,
son conciliabule pour consolider la monarchie. Les chefs de la droite
disaient dans les conjonctures graves: «Il faut écrire à Bacot». MM.
Canuel, O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient, un peu approuvés de
Monsieur, ce qui devait être plus tard «la conspiration du bord de
l'eau». L'Épingle Noire complotait de son côté. Delaverderie s'abouchait
avec Trogoff. M. Decazes, esprit dans une certaine mesure libéral,
dominait. Chateaubriand, debout tous les matins devant sa fenêtre du n°
27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon à pieds et en pantoufles, ses
cheveux gris coiffés d'un madras, les yeux fixés sur un miroir, une
trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui, se curait
les dents, qu'il avait charmantes, tout en dictant des variantes de _la
Monarchie selon la Charte_ à M. Pilorge, son secrétaire. La critique
faisant autorité préférait Lafon à Talma. M. de Féletz signait A.; M.
Hoffmann signait Z. Charles Nodier écrivait _Thérèse Aubert_. Le divorce
était aboli. Les lycées s'appelaient collèges. Les collégiens, ornés au
collet d'une fleur de lys d'or, s'y gourmaient à propos du roi de Rome.
La contre-police du château dénonçait à son altesse royale Madame le
portrait, partout exposé, de M. le duc d'Orléans, lequel avait meilleure
mine en uniforme de colonel général des houzards que M. le duc de Berry
en uniforme de colonel général des dragons; grave inconvénient. La ville
de Paris faisait redorer à ses frais le dôme des Invalides. Les hommes
sérieux se demandaient ce que ferait, dans telle ou telle occasion, M.
de Trinquelague; M. Clausel de Montals se séparait, sur divers points,
de M. Clausel de Coussergues; M. de Salaberry n'était pas content. Le
comédien Picard, qui était de l'Académie dont le comédien Molière
n'avait pu être, faisait jouer _les deux Philibert_ à l'Odéon, sur le
fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire
distinctement: THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE. On prenait parti pour ou contre
Cugnet de Montarlot. Fabvier était factieux; Bavoux était
révolutionnaire. Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire,
sous ce titre: _OEuvres de Voltaire_, de l'Académie française. «Cela
fait venir les acheteurs», disait cet éditeur naïf. L'opinion générale
était que M. Charles Loyson, serait le génie du siècle; l'envie
commençait à le mordre, signe de gloire; et l'on faisait sur lui ce
vers:

_Même quand Loyson vole, on sent qu'il a des pattes._

Le cardinal Fesch refusant de se démettre, M. de Pins, archevêque
d'Amasie, administrait le diocèse de Lyon. La querelle de la vallée des
Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mémoire du
capitaine Dufour, depuis général. Saint-Simon, ignoré, échafaudait son
rêve sublime. Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre
que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier
obscur dont l'avenir se souviendra. Lord Byron commençait à poindre; une
note d'un poème de Millevoye l'annonçait à la France en ces termes: _un
certain lord Baron_. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre.
L'abbé Caron parlait avec éloge, en petit comité de séminaristes, dans
le cul-de-sac des Feuillantines, d'un prêtre inconnu nommé Félicité
Robert qui a été plus tard Lamennais. Une chose qui fumait et clapotait
sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les
fenêtres des Tuileries, du pont Royal au pont Louis XV c'était une
mécanique bonne à pas grand'chose, une espèce de joujou, une rêverie
d'inventeur songe-creux, une utopie: un bateau à vapeur. Les Parisiens
regardaient cette inutilité avec indifférence. M. de Vaublanc,
réformateur de l'Institut par coup d'État, ordonnance et fournée, auteur
distingué de plusieurs académiciens, après en avoir fait, ne pouvait
parvenir à l'être. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan
souhaitaient pour préfet de police M. Delaveau, à cause de sa dévotion.
Dupuytren et Récamier se prenaient de querelle à l'amphithéâtre de
l'École de médecine et se menaçaient du poing à propos de la divinité de
Jésus-Christ. Cuvier, un oeil sur la Genèse et l'autre sur la nature,
s'efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles
d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les
mastodontes. M. François de Neufchâteau, louable cultivateur de la
mémoire de Parmentier, faisait mille efforts pour que _pomme de terre_
fût prononcée _parmentière_, et n'y réussissait point. L'abbé Grégoire,
ancien évêque, ancien conventionnel, ancien sénateur, était passé dans
la polémique royaliste à l'état «d'infâme Grégoire». Cette locution que
nous venons d'employer: _passer à l'état de_, était dénoncée comme
néologisme par M. Royer-Collard. On pouvait distinguer encore à sa
blancheur, sous la troisième arche du pont d'Iéna, la pierre neuve avec
laquelle, deux ans auparavant, on avait bouché le trou de mine pratiqué
par Blücher pour faire sauter le pont. La justice appelait à sa barre un
homme qui, en voyant entrer le comte d'Artois à Notre-Dame, avait dit
tout haut: _Sapristi! je regrette le temps où je voyais Bonaparte et
Talma entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage_. Propos séditieux.
Six mois de prison. Des traîtres se montraient déboutonnés; des hommes
qui avaient passé à l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien
de la récompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le
cynisme des richesses et des dignités; des déserteurs de Ligny et des
Quatre-Bras, dans le débraillé de leur turpitude payée, étalaient leur
dévouement monarchique tout nu; oubliant ce qui est écrit en Angleterre
sur la muraille intérieure des water-closets publics: _Please adjust
your dress before leaving_.

Voilà, pêle-mêle, ce qui surnage confusément de l'année 1817, oubliée
aujourd'hui. L'histoire néglige presque toutes ces particularités, et ne
peut faire autrement; l'infini l'envahirait. Pourtant ces détails, qu'on
appelle à tort petits--il n'y a ni petits faits dans l'humanité, ni
petites feuilles dans la végétation--sont utiles. C'est de la
physionomie des années que se compose la figure des siècles.

En cette année 1817, quatre jeunes Parisiens firent «une bonne farce».




Chapitre II

Double quatuor


Ces Parisiens étaient l'un de Toulouse, l'autre de Limoges, le troisième
de Cahors et le quatrième de Montauban; mais ils étaient étudiants, et
qui dit étudiant dit parisien; étudier à Paris, c'est naître à Paris.

Ces jeunes gens étaient insignifiants; tout le monde a vu ces
figures-là; quatre échantillons du premier venu; ni bons ni mauvais, ni
savants ni ignorants, ni des génies ni des imbéciles; beaux de ce
charmant avril qu'on appelle vingt ans. C'étaient quatre Oscars
quelconques, car à cette époque les Arthurs n'existaient pas encore.
_Brûlez pour lui les parfums d'Arabie_, s'écriait la romance, _Oscar
s'avance, Oscar, je vais le voir!_ On sortait d'Ossian, l'élégance était
scandinave et calédonienne, le genre anglais pur ne devait prévaloir que
plus tard, et le premier des Arthurs, Wellington, venait à peine de
gagner la bataille de Waterloo.

Ces Oscars s'appelaient l'un Félix Tholomyès, de Toulouse; l'autre
Listolier, de Cahors; l'autre Fameuil, de Limoges; le dernier
Blachevelle, de Montauban. Naturellement chacun avait sa maîtresse.
Blachevelle aimait Favourite, ainsi nommée parce qu'elle était allée en
Angleterre; Listolier adorait Dahlia, qui avait pris pour nom de guerre
un nom de fleur; Fameuil idolâtrait Zéphine, abrégé de Joséphine;
Tholomyès avait Fantine, dite la Blonde à cause de ses beaux cheveux
couleur de soleil.

Favourite, Dahlia, Zéphine et Fantine étaient quatre ravissantes filles,
parfumées et radieuses, encore un peu ouvrières, n'ayant pas tout à fait
quitté leur aiguille, dérangées par les amourettes, mais ayant sur le
visage un reste de la sérénité du travail et dans l'âme cette fleur
d'honnêteté qui dans la femme survit à la première chute. Il y avait une
des quatre qu'on appelait la jeune, parce qu'elle était la cadette; et
une qu'on appelait la vieille. La vieille avait vingt-trois ans. Pour ne
rien celer, les trois premières étaient plus expérimentées, plus
insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la
Blonde, qui en était à sa première illusion.

Dahlia, Zéphine, et surtout Favourite, n'en auraient pu dire autant. Il
y avait déjà plus d'un épisode à leur roman à peine commencé, et
l'amoureux, qui s'appelait Adolphe au premier chapitre, se trouvait être
Alphonse au second, et Gustave au troisième. Pauvreté et coquetterie
sont deux conseillères fatales, l'une gronde, l'autre flatte; et les
belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas à
l'oreille, chacune de son côté. Ces âmes mal gardées écoutent. De là les
chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. On les accable
avec la splendeur de tout ce qui est immaculé et inaccessible. Hélas! si
la _Yungfrau_ avait faim?

Favourite, ayant été en Angleterre, avait pour admiratrices Zéphine et
Dahlia. Elle avait eu de très bonne heure un chez-soi. Son père était un
vieux professeur de mathématiques brutal et qui gasconnait; point marié,
courant le cachet malgré l'âge. Ce professeur, étant jeune, avait vu un
jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher à un garde-cendre; il
était tombé amoureux de cet accident. Il en était résulté Favourite.
Elle rencontrait de temps en temps son père, qui la saluait. Un matin,
une vieille femme à l'air béguin était entrée chez elle et lui avait
dit:

--Vous ne me connaissez pas, mademoiselle?

--Non.

--Je suis ta mère.

Puis la vieille avait ouvert le buffet, bu et mangé, fait apporter un
matelas qu'elle avait, et s'était installée. Cette mère, grognon et
dévote, ne parlait jamais à Favourite, restait des heures sans souffler
mot, déjeunait, dînait et soupait comme quatre, et descendait faire
salon chez le portier, où elle disait du mal de sa fille.

Ce qui avait entraîné Dahlia vers Listolier, vers d'autres peut-être,
vers l'oisiveté, c'était d'avoir de trop jolis ongles roses. Comment
faire travailler ces ongles-là? Qui veut rester vertueuse ne doit pas
avoir pitié de ses mains. Quant à Zéphine, elle avait conquis Fameuil
par sa petite manière mutine et caressante de dire: «Oui, monsieur».

Les jeunes gens étant camarades, les jeunes filles étaient amies. Ces
amours-là sont toujours doublés de ces amitiés-là.

Sage et philosophe, c'est deux; et ce qui le prouve, c'est que, toutes
réserves faites sur ces petits ménages irréguliers, Favourite, Zéphine
et Dahlia étaient des filles philosophes, et Fantine une fille sage.

Sage, dira-t-on? et Tholomyès? Salomon répondrait que l'amour fait
partie de la sagesse. Nous nous bornons à dire que l'amour de Fantine
était un premier amour, un amour unique, un amour fidèle.

Elle était la seule des quatre qui ne fût tutoyée que par un seul.

Fantine était un de ces êtres comme il en éclôt, pour ainsi dire, au
fond du peuple. Sortie des plus insondables épaisseurs de l'ombre
sociale, elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. Elle
était née à Montreuil-sur-mer. De quels parents? Qui pourrait le dire?
On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. Elle se nommait Fantine.
Pourquoi Fantine? On ne lui avait jamais connu d'autre nom. À l'époque
de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille,
elle n'avait pas de famille; point de nom de baptême, l'église n'était
plus là. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra
toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reçut un nom comme elle
recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait. On l'appela la
petite Fantine. Personne n'en savait davantage. Cette créature humaine
était venue dans la vie comme cela. À dix ans, Fantine quitta la ville
et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs. À quinze
ans, elle vint à Paris "chercher fortune". Fantine était belle et resta
pure le plus longtemps qu'elle put. C'était une jolie blonde avec de
belles dents. Elle avait de l'or et des perles pour dot, mais son or
était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche.

Elle travailla pour vivre; puis, toujours pour vivre, car le coeur a sa
faim aussi, elle aima.

Elle aima Tholomyès.

Amourette pour lui, passion pour elle. Les rues du quartier latin,
qu'emplit le fourmillement des étudiants et des grisettes, virent le
commencement de ce songe. Fantine, dans ces dédales de la colline du
Panthéon, où tant d'aventures se nouent et se dénouent, avait fui
longtemps Tholomyès, mais de façon à le rencontrer toujours. Il y a une
manière d'éviter qui ressemble à chercher. Bref, l'églogue eut lieu.

Blachevelle, Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont
Tholomyès était la tête. C'était lui qui avait l'esprit.

Tholomyès était l'antique étudiant vieux; il était riche; il avait
quatre mille francs de rente; quatre mille francs de rente, splendide
scandale sur la montagne Sainte-Geneviève. Tholomyès était un viveur de
trente ans, mal conservé. Il était ridé et édenté; et il ébauchait une
calvitie dont il disait lui-même sans tristesse: _crâne à trente ans,
genou à quarante_. Il digérait médiocrement, et il lui était venu un
larmoiement à un oeil. Mais à mesure que sa jeunesse s'éteignait, il
allumait sa gaîté; il remplaçait ses dents par des lazzis, ses cheveux
par la joie, sa santé par l'ironie, et son oeil qui pleurait riait sans
cesse. Il était délabré, mais tout en fleurs. Sa jeunesse, pliant bagage
bien avant l'âge, battait en retraite en bon ordre, éclatait de rire, et
l'on n'y voyait que du feu. Il avait eu une pièce refusée au Vaudeville.
Il faisait çà et là des vers quelconques. En outre, il doutait
supérieurement de toute chose, grande force aux yeux des faibles. Donc,
étant ironique et chauve, il était le chef. _Iron_ est un mot anglais
qui veut dire fer. Serait-ce de là que viendrait ironie?

Un jour Tholomyès prit à part les trois autres, fît un geste d'oracle,
et leur dit:

--Il y a bientôt un an que Fantine, Dahlia, Zéphine et Favourite nous
demandent de leur faire une surprise. Nous la leur avons promise
solennellement. Elles nous en parlent toujours, à moi surtout. De même
qu'à Naples les vieilles femmes crient à saint Janvier: _Faccia
gialluta, fa o miracolo_. Face jaune, fais ton miracle! nos belles me
disent sans cesse: «Tholomyès, quand accoucheras-tu de ta surprise?» En
même temps nos parents nous écrivent. Scie des deux côtés. Le moment me
semble venu. Causons.

Sur ce, Tholomyès baissa la voix, et articula mystérieusement quelque
chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre
bouches à la fois et que Blachevelle s'écria:

--Ça, c'est une idée!

Un estaminet plein de fumée se présenta, ils y entrèrent, et le reste de
leur conférence se perdit dans l'ombre.

Le résultat de ces ténèbres fut une éblouissante partie de plaisir qui
eut lieu le dimanche suivant, les quatre jeunes gens invitant les quatre
jeunes filles.




Chapitre III

Quatre à quatre


Ce qu'était une partie de campagne d'étudiants et de grisettes, il y a
quarante-cinq ans, on se le représente malaisément aujourd'hui. Paris
n'a plus les mêmes environs; la figure de ce qu'on pourrait appeler la
vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle; où il
y avait le coucou, il y a le wagon; où il y avait la patache, il y a le
bateau à vapeur; on dit aujourd'hui Fécamp comme on disait Saint-Cloud.
Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue.

Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies
champêtres possibles alors. On entrait dans les vacances, et c'était une
chaude et claire journée d'été. La veille, Favourite, la seule qui sût
écrire, avait écrit ceci à Tholomyès au nom des quatre: «C'est un bonne
heure de sortir de bonheur.» C'est pourquoi ils se levèrent à cinq
heures du matin. Puis ils allèrent à Saint-Cloud par le coche,
regardèrent la cascade à sec, et s'écrièrent: «Cela doit être bien beau
quand il y a de l'eau!» déjeunèrent à la _Tête-Noire_, où Castaing
n'avait pas encore passé, se payèrent une partie de bagues au quinconce
du grand bassin, montèrent à la lanterne de Diogène, jouèrent des
macarons à la roulette du pont de Sèvres, cueillirent des bouquets à
Puteaux, achetèrent des mirlitons à Neuilly, mangèrent partout des
chaussons de pommes, furent parfaitement heureux.

Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes
échappées. C'était un délire. Elles donnaient par moments de petites
tapes aux jeunes gens. Ivresse matinale de la vie! Adorables années!
L'aile des libellules frissonne. Oh! qui que vous soyez, vous
souvenez-vous? Avez-vous marché dans les broussailles, en écartant les
branches à cause de la tête charmante qui vient derrière vous? Avez-vous
glissé en riant sur quelque talus mouillé par la pluie avec une femme
aimée qui vous retient par la main et qui s'écrie: «Ah! mes brodequins
tout neufs! dans quel état ils sont!»

Disons tout de suite que cette joyeuse contrariété, une ondée, manqua à
cette compagnie de belle humeur, quoique Favourite eût dit en partant,
avec un accent magistral et maternel: _Les limaces se promènent dans les
sentiers. Signe de pluie, mes enfants_.

Toutes quatre étaient follement jolies. Un bon vieux poète classique,
alors en renom, un bonhomme qui avait une Éléonore, M. le chevalier de
Labouïsse, errant ce jour-là sous les marronniers de Saint-Cloud, les
vit passer vers dix heures du matin; il s'écria: _Il y en a une de
trop_, songeant aux Grâces. Favourite, l'amie de Blachevelle, celle de
vingt-trois ans, la vieille, courait en avant sous les grandes branches
vertes, sautait les fossés, enjambait éperdument les buissons, et
présidait cette gaîté avec une verve de jeune faunesse. Zéphine et
Dahlia, que le hasard avait faites belles de façon qu'elles se faisaient
valoir en se rapprochant et se complétaient, ne se quittaient point, par
instinct de coquetterie plus encore que par amitié, et, appuyées l'une à
l'autre, prenaient des poses anglaises; les premiers _keepsakes_
venaient de paraître, la mélancolie pointait pour les femmes, comme,
plus tard, le byronisme pour les hommes, et les cheveux du sexe tendre
commençaient à s'éplorer. Zéphine et Dahlia étaient coiffées en
rouleaux. Listolier et Fameuil, engagés dans une discussion sur leurs
professeurs, expliquaient à Fantine la différence qu'il y avait entre M.
Delvincourt et M. Blondeau.

Blachevelle semblait avoir été créé expressément pour porter sur son
bras le dimanche le châle-ternaux boiteux de Favourite.

Tholomyès suivait, dominant le groupe. Il était très gai, mais on
sentait en lui le gouvernement; il y avait de la dictature dans sa
jovialité; son ornement principal était un pantalon jambes-d'éléphant,
en nankin, avec sous-pieds de tresse de cuivre; il avait un puissant
rotin de deux cents francs à la main, et, comme il se permettait tout,
une chose étrange appelée cigare, à la bouche. Rien n'étant sacré pour
lui, il fumait.

--Ce Tholomyès est étonnant, disaient les autres avec vénération. Quels
pantalons! quelle énergie!

Quant à Fantine, c'était la joie. Ses dents splendides avaient
évidemment reçu de Dieu une fonction, le rire. Elle portait à sa main
plus volontiers que sur sa tête son petit chapeau de paille cousue, aux
longues brides blanches. Ses épais cheveux blonds, enclins à flotter et
facilement dénoués et qu'il fallait rattacher sans cesse, semblaient
faits pour la fuite de Galatée sous les saules. Ses lèvres roses
babillaient avec enchantement. Les coins de sa bouche voluptueusement
relevés, comme aux mascarons antiques d'Érigone, avaient l'air
d'encourager les audaces; mais ses longs cils pleins d'ombre
s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour
mettre le holà. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et
de flambant. Elle avait une robe de barège mauve, de petits
souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin
bas blanc à jour, et cette espèce de spencer en mousseline, invention
marseillaise, dont le nom, canezou, corruption du mot _quinze août_
prononcé à la Canebière, signifie beau temps, chaleur et midi. Les trois
autres, moins timides, nous l'avons dit, étaient décolletées tout net,
ce qui, l'été, sous des chapeaux couverts de fleurs, a beaucoup de grâce
et d'agacerie; mais, à côté de ces ajustements hardis, le canezou de la
blonde Fantine, avec ses transparences, ses indiscrétions et ses
réticences, cachant et montrant à la fois, semblait une trouvaille
provocante de la décence, et la fameuse cour d'amour, présidée par la
vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer, eût peut-être donné le prix de
la coquetterie à ce canezou qui concourait pour la chasteté. Le plus
naïf est quelquefois le plus savant. Cela arrive.

Éclatante de face, délicate de profil, les yeux d'un bleu profond, les
paupières grasses, les pieds cambrés et petits, les poignets et les
chevilles admirablement emboîtés, la peau blanche laissant voir çà et là
les arborescences azurées des veines, la joue puérile et franche, le cou
robuste des Junons éginétiques, la nuque forte et souple, les épaules
modelées comme par Coustou, ayant au centre une voluptueuse fossette
visible à travers la mousseline; une gaîté glacée de rêverie;
sculpturale et exquise; telle était Fantine; et l'on devinait sous ces
chiffons une statue, et dans cette statue une âme.

Fantine était belle, sans trop le savoir. Les rares songeurs, prêtres
mystérieux du beau, qui confrontent silencieusement toute chose à la
perfection, eussent entrevu en cette petite ouvrière, à travers la
transparence de la grâce parisienne, l'antique euphonie sacrée. Cette
fille de l'ombre avait de la race. Elle était belle sous les deux
espèces, qui sont le style et le rythme. Le style est la forme de
l'idéal; le rythme en est le mouvement.

Nous avons dit que Fantine était la joie, Fantine était aussi la pudeur.

Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement, ce qui se dégageait
d'elle, à travers toute cette ivresse de l'âge, de la saison et de
l'amourette, c'était une invincible expression de retenue et de
modestie. Elle restait un peu étonnée. Ce chaste étonnement-là est la
nuance qui sépare Psyché de Vénus. Fantine avait les longs doigts blancs
et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une
épingle d'or. Quoiqu'elle n'eût rien refusé, on ne le verra que trop, à
Tholomyès, son visage, au repos, était souverainement virginal; une
sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement
à de certaines heures, et rien n'était singulier et troublant comme de
voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans
transition à l'épanouissement. Cette gravité subite, parfois sévèrement
accentuée, ressemblait au dédain d'une déesse. Son front, son nez et son
menton offraient cet équilibre de ligne, très distinct de l'équilibre de
proportion, et d'où résulte l'harmonie du visage; dans l'intervalle si
caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure, elle
avait ce pli imperceptible et charmant, signe mystérieux de la chasteté
qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles
d'Icône.

L'amour est une faute; soit. Fantine était l'innocence surnageant sur la
faute.




Chapitre IV

Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole


Cette journée-là était d'un bout à l'autre faite d'aurore. Toute la
nature semblait avoir congé, et rire. Les parterres de Saint-Cloud
embaumaient; le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles;
les branches gesticulaient dans le vent; les abeilles mettaient les
jasmins au pillage; toute une bohème de papillons s'ébattait dans les
achillées, les trèfles et les folles avoines; il y avait dans l'auguste
parc du roi de France un tas de vagabonds, les oiseaux.

Les quatre joyeux couples, mêlés au soleil, aux champs, aux fleurs, aux
arbres, resplendissaient.

Et, dans cette communauté de paradis, parlant, chantant, courant,
dansant, chassant aux papillons, cueillant des liserons, mouillant leurs
bas à jour roses dans les hautes herbes, fraîches, folles, point
méchantes, toutes recevaient un peu çà et là les baisers de tous,
excepté Fantine, enfermée dans sa vague résistance rêveuse et farouche,
et qui aimait.

--Toi, lui disait Favourite, tu as toujours l'air chose.

Ce sont là les joies. Ces passages de couples heureux sont un appel
profond à la vie et à la nature, et font sortir de tout la caresse et la
lumière. Il y avait une fois une fée qui fit les prairies et les arbres
exprès pour les amoureux. De là cette éternelle école buissonnière des
amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des
buissons et des écoliers. De là la popularité du printemps parmi les
penseurs. Le patricien et le gagne-petit, le duc et pair et le robin,
les gens de la cour et les gens de la ville, comme on parlait autrefois,
tous sont sujets de cette fée. On rit, on se cherche, il y a dans l'air
une clarté d'apothéose, quelle transfiguration que d'aimer! Les clercs
de notaire sont des dieux. Et les petits cris, les poursuites dans
l'herbe, les tailles prises au vol, ces jargons qui sont des mélodies,
ces adorations qui éclatent dans la façon de dire une syllabe, ces
cerises arrachées d'une bouche à l'autre, tout cela flamboie et passe
dans des gloires célestes. Les belles filles font un doux gaspillage
d'elles-mêmes. On croit que cela ne finira jamais. Les philosophes, les
poètes, les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire,
tant cela les éblouit. Le départ pour Cythère! s'écrie Watteau; Lancret,
le peintre de la roture, contemple ses bourgeois envolés dans le bleu;
Diderot tend les bras à toutes ces amourettes, et d'Urfé y mêle des
druides.

Après le déjeuner les quatre couples étaient allés voir, dans ce qu'on
appelait alors le carré du roi, une plante nouvellement arrivée de
l'Inde, dont le nom nous échappe en ce moment, et qui à cette époque
attirait tout Paris à Saint-Cloud; c'était un bizarre et charmant
arbrisseau haut sur tige, dont les innombrables branches fines comme des
fils, ébouriffées, sans feuilles, étaient couvertes d'un million de
petites rosettes blanches; ce qui faisait que l'arbuste avait l'air
d'une chevelure pouilleuse de fleurs. Il y avait toujours foule à
l'admirer.

L'arbuste vu, Tholomyès s'était écrié: «J'offre des ânes!» et, prix fait
avec un ânier, ils étaient revenus par Vanves et Issy. À Issy, incident.
Le parc, Bien National possédé à cette époque par le munitionnaire
Bourguin, était d'aventure tout grand ouvert. Ils avaient franchi la
grille, visité l'anachorète mannequin dans sa grotte, essayé les petits
effets mystérieux du fameux cabinet des miroirs, lascif traquenard digne
d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret métamorphosé en Priape.
Ils avaient robustement secoué le grand filet balançoire attaché aux
deux châtaigniers célébrés par l'abbé de Bernis. Tout en y balançant ces
belles l'une après l'autre, ce qui faisait, parmi les rires universels,
des plis de jupe envolée où Greuze eût trouvé son compte, le toulousain
Tholomyès, quelque peu espagnol, Toulouse est cousine de Tolosa,
chantait, sur une mélopée mélancolique, la vieille chanson _gallega_
probablement inspirée par quelque belle fille lancée à toute volée sur
une corde entre deux arbres:

          _Soy de Badajoz._
          _Amor me llama._
          _Toda mi alma_
          _Es en mi ojos_
          _Porque enseñas_
          _À tus piernas._

Fantine seule refusa de se balancer.

--Je n'aime pas qu'on ait du genre comme ça, murmura assez aigrement
Favourite.

Les ânes quittés, joie nouvelle; on passa la Seine en bateau, et de
Passy, à pied, ils gagnèrent la barrière de l'Étoile. Ils étaient, on
s'en souvient, debout depuis cinq heures du matin; mais, bah! _il n'y a
pas de lassitude le dimanche_, disait Favourite; _le dimanche, la
fatigue ne travaille pas_. Vers trois heures les quatre couples, effarés
de bonheur, dégringolaient aux montagnes russes, édifice singulier qui
occupait alors les hauteurs Beaujon et dont on apercevait la ligne
serpentante au-dessus des arbres des Champs-Élysées.

De temps en temps Favourite s'écriait:

--Et la surprise? je demande la surprise.

--Patience, répondait Tholomyès.




Chapitre V

Chez Bombarda


Les montagnes russes épuisées, on avait songé au dîner; et le radieux
huitain, enfin un peu las, s'était échoué au cabaret Bombarda,
succursale qu'avait établie aux Champs-Élysées ce fameux restaurateur
Bombarda, dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli à côté du
passage Delorme.

Une chambre grande, mais laide, avec alcôve et lit au fond (vu la
plénitude du cabaret le dimanche, il avait fallu accepter ce gîte); deux
fenêtres d'où l'on pouvait contempler, à travers les ormes, le quai et
la rivière; un magnifique rayon d'août effleurant les fenêtres; deux
tables; sur l'une une triomphante montagne de bouquets mêlés à des
chapeaux d'hommes et de femmes; à l'autre les quatre couples attablés
autour d'un joyeux encombrement de plats, d'assiettes, de verres et de
bouteilles; des cruchons de bière mêlés à des flacons de vin; peu
d'ordre sur la table, quelque désordre dessous;

    _Ils faisaient sous la table_
    _Un bruit, un trique-trac de pieds épouvantable_

dit Molière.

Voilà où en était vers quatre heures et demie du soir la bergerade
commencée à cinq heures du matin. Le soleil déclinait, l'appétit
s'éteignait.

Les Champs-Élysées, pleins de soleil et de foule, n'étaient que lumière
et poussière, deux choses dont se compose la gloire. Les chevaux de
Marly, ces marbres hennissants, se cabraient dans un nuage d'or. Les
carrosses allaient et venaient. Un escadron de magnifiques gardes du
corps, clairon en tête, descendait l'avenue de Neuilly; le drapeau
blanc, vaguement rose au soleil couchant, flottait sur le dôme des
Tuileries. La place de la Concorde, redevenue alors place Louis XV,
regorgeait de promeneurs contents. Beaucoup portaient la fleur de lys
d'argent suspendue au ruban blanc moiré qui, en 1817, n'avait pas encore
tout à fait disparu des boutonnières. Çà et là au milieu des passants
faisant cercle et applaudissant, des rondes de petites filles jetaient
au vent une bourrée bourbonienne alors célèbre, destinée à foudroyer les
Cent-Jours, et qui avait pour ritournelle:

          _Rendez-nous notre père de Gand,_
             _Rendez-nous notre père._

Des tas de faubouriens endimanchés, parfois même fleurdelysés comme les
bourgeois, épars dans le grand carré et dans le carré Marigny, jouaient
aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois; d'autres buvaient;
quelques-uns, apprentis imprimeurs, avaient des bonnets de papier; on
entendait leurs rires. Tout était radieux. C'était un temps de paix
incontestable et de profonde sécurité royaliste; c'était l'époque où un
rapport intime et spécial du préfet de police Anglès au roi sur les
faubourgs de Paris se terminait par ces lignes: «Tout bien considéré,
sire, il n'y a rien à craindre de ces gens-là. Ils sont insouciants et
indolents comme des chats. Le bas peuple des provinces est remuant,
celui de Paris ne l'est pas. Ce sont tous petits hommes. Sire, il en
faudrait deux bout à bout pour faire un de vos grenadiers. Il n'y a
point de crainte du côté de la populace de la capitale. Il est
remarquable que la taille a encore décru dans cette population depuis
cinquante ans; et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit
qu'avant la révolution. Il n'est point dangereux. En somme, c'est de la
canaille bonne.»

Qu'un chat puisse se changer en lion, les préfets de police ne le
croient pas possible; cela est pourtant, et c'est là le miracle du
peuple de Paris. Le chat d'ailleurs, si méprisé du comte Anglès, avait
l'estime des républiques antiques; il incarnait à leurs yeux la liberté,
et, comme pour servir de pendant à la Minerve aptère du Pirée, il y
avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat.
La police naïve de la restauration voyait trop «en beau» le peuple de
Paris. Ce n'est point, autant qu'on le croit, de la «canaille bonne». Le
Parisien est au Français ce que l'Athénien était au Grec; personne ne
dort mieux que lui, personne n'est plus franchement frivole et paresseux
que lui, personne mieux que lui n'a l'air d'oublier; qu'on ne s'y fie
pas pourtant; il est propre à toute sorte de nonchalance, mais, quand il
y a de la gloire au bout, il est admirable à toute espèce de furie.
Donnez-lui une pique, il fera le 10 août; donnez-lui un fusil, vous
aurez Austerlitz. Il est le point d'appui de Napoléon et la ressource de
Danton. S'agit-il de la patrie? il s'enrôle; s'agit-il de la liberté? il
dépave. Gare! ses cheveux pleins de colère sont épiques; sa blouse se
drape en chlamyde. Prenez garde. De la première rue Greneta venue, il
fera des fourches caudines. Si l'heure sonne, ce faubourien va grandir,
ce petit homme va se lever, et il regardera d'une façon terrible, et son
souffle deviendra tempête, et il sortira de cette pauvre poitrine grêle
assez de vent pour déranger les plis des Alpes. C'est grâce au
faubourien de Paris que la révolution, mêlée aux armées, conquiert
l'Europe. Il chante, c'est sa joie. Proportionnez sa chanson à sa
nature, et vous verrez! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole,
il ne renverse que Louis XVI; faites-lui chanter la Marseillaise, il
délivrera le monde.

Cette note écrite en marge du rapport Anglès, nous revenons à nos quatre
couples. Le dîner, comme nous l'avons dit, s'achevait.




Chapitre VI

Chapitre où l'on s'adore


Propos de table et propos d'amour; les uns sont aussi insaisissables que
les autres; les propos d'amour sont des nuées, les propos de table sont
des fumées.

Fameuil et Dahlia fredonnaient; Tholomyès buvait; Zéphine riait, Fantine
souriait. Listolier soufflait dans une trompette de bois achetée à
Saint-Cloud. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait:

--Blachevelle, je t'adore.

Ceci amena une question de Blachevelle:

--Qu'est-ce que tu ferais, Favourite, si je cessais de t'aimer?

--Moi! s'écria Favourite. Ah! ne dis pas cela, même pour rire! Si tu
cessais de m'aimer, je te sauterais après, je te grifferais, je te
gratignerais, je te jetterais de l'eau, je te ferais arrêter.

Blachevelle sourit avec la fatuité voluptueuse d'un homme chatouillé à
l'amour-propre. Favourite reprit:

--Oui, je crierais à la garde! Ah! je me gênerais par exemple! Canaille!

Blachevelle, extasié, se renversa sur sa chaise et ferma
orgueilleusement les deux yeux.

Dahlia, tout en mangeant, dit bas à Favourite dans le brouhaha:

--Tu l'idolâtres donc bien, ton Blachevelle?

--Moi, je le déteste, répondit Favourite du même ton en ressaisissant sa
fourchette. Il est avare. J'aime le petit d'en face de chez moi. Il est
très bien, ce jeune homme-là, le connais-tu? On voit qu'il a le genre
d'être acteur. J'aime les acteurs. Sitôt qu'il rentre, sa mère dit: «Ah!
mon Dieu! ma tranquillité est perdue. Le voilà qui va crier. Mais, mon
ami, tu me casses la tête!» Parce qu'il va dans la maison, dans des
greniers à rats, dans des trous noirs, si haut qu'il peut monter,--et
chanter, et déclamer, est-ce que je sais, moi? qu'on l'entend d'en bas!
Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane.
Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Ah! il est
très bien. Il m'idolâtre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la
pâte pour des crêpes, il m'a dit: _Mamselle, faites des beignets de vos
gants et je les mangerai_. Il n'y a que les artistes pour dire des
choses comme ça. Ah! il est très bien. Je suis en train d'être insensée
de ce petit-là. C'est égal, je dis à Blachevelle que je l'adore. Comme
je mens! Hein? comme je mens!

Favourite fit une pause, et continua:

--Dahlia, vois-tu, je suis triste. Il n'a fait que pleuvoir tout l'été,
le vent m'agace, le vent ne décolère pas, Blachevelle est très pingre,
c'est à peine s'il y a des petits pois au marché, on ne sait que manger,
j'ai le spleen, comme disent les Anglais, le beurre est si cher! et
puis, vois, c'est une horreur, nous dînons dans un endroit où il y a un
lit, ça me dégoûte de la vie.




Chapitre VII

Sagesse de Tholomyès


Cependant, tandis que quelques-uns chantaient, les autres causaient
tumultueusement, et tous ensemble; ce n'était plus que du bruit.
Tholomyès intervint:

--Ne parlons point au hasard ni trop vite, s'écria-t-il. Méditons si
nous voulons être éblouissants. Trop d'improvisation vide bêtement
l'esprit. Bière qui coule n'amasse point de mousse. Messieurs, pas de
hâte. Mêlons la majesté à la ripaille; mangeons avec recueillement;
festinons lentement. Ne nous pressons pas. Voyez le printemps; s'il se
dépêche, il est flambé, c'est-à-dire gelé. L'excès de zèle perd les
pêchers et les abricotiers. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des
bons dîners. Pas de zèle, messieurs! Grimod de la Reynière est de l'avis
de Talleyrand.

Une sourde rébellion gronda dans le groupe.

--Tholomyès, laisse-nous tranquilles, dit Blachevelle.

--À bas le tyran! dit Fameuil.

--Bombarda, Bombance et Bamboche! cria Listolier.

--Le dimanche existe, reprit Fameuil.

--Nous sommes sobres, ajouta Listolier.

--Tholomyès, fit Blachevelle, contemple mon calme.

--Tu en es le marquis, répondit Tholomyès.

Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Le
marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. Toutes les
grenouilles se turent.

--Amis, s'écria Tholomyès, de l'accent d'un homme qui ressaisit
l'empire, remettez-vous. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce
calembour tombé du ciel. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas
nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. Le calembour est la
fiente de l'esprit qui vole. Le lazzi tombe n'importe où; et l'esprit,
après la ponte d'une bêtise, s'enfonce dans l'azur. Une tache blanchâtre
qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. Loin de
moi l'insulte au calembour! Je l'honore dans la proportion de ses
mérites; rien de plus. Tout ce qu'il y a de plus auguste, de plus
sublime et de plus charmant dans l'humanité, et peut-être hors de
l'humanité, a fait des jeux de mots. Jésus-Christ a fait un calembour
sur saint Pierre, Moïse sur Isaac, Eschyle sur Polynice, Cléopâtre sur
Octave. Et notez que ce calembour de Cléopâtre a précédé la bataille
d'Actium, et que, sans lui, personne ne se souviendrait de la ville de
Toryne, nom grec qui signifie cuiller à pot. Cela concédé, je reviens à
mon exhortation. Mes frères, je le répète, pas de zèle, pas de
tohu-bohu, pas d'excès, même en pointes, gaîtés, liesses et jeux de
mots. Écoutez-moi, j'ai la prudence d'Amphiaraüs et la calvitie de
César. Il faut une limite, même aux rébus. _Est modus in rebus_. Il faut
une limite, même aux dîners. Vous aimez les chaussons aux pommes,
mesdames, n'en abusez pas. Il faut, même en chaussons, du bon sens et de
l'art. La gloutonnerie châtie le glouton. Gula punit Gulax.
L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux
estomacs. Et, retenez ceci: chacune de nos passions, même l'amour, a un
estomac qu'il ne faut pas trop remplir. En toute chose il faut écrire à
temps le mot _finis_, il faut se contenir, quand cela devient urgent,
tirer le verrou sur son appétit, mettre au violon sa fantaisie et se
mener soi-même au poste. Le sage est celui qui sait à un moment donné
opérer sa propre arrestation. Ayez quelque confiance en moi. Parce que
j'ai fait un peu mon droit, à ce que me disent mes examens, parce que je
sais la différence qu'il y a entre la question mue et la question
pendante, parce que j'ai soutenu une thèse en latin sur la manière dont
on donnait la torture à Rome au temps où Munatius Demens était questeur
du Parricide, parce que je vais être docteur, à ce qu'il paraît, il ne
s'ensuit pas de toute nécessité que je sois un imbécile. Je vous
recommande la modération dans vos désirs. Vrai comme je m'appelle Félix
Tholomyès, je parle bien. Heureux celui qui, lorsque l'heure a sonné,
prend un parti héroïque, et abdique comme Sylla, ou Origène!

Favourite écoutait avec une attention profonde.

--Félix! dit-elle, quel joli mot! j'aime ce nom-là. C'est en latin. Ça
veut dire Prosper.

Tholomyès poursuivit:

--Quirites, gentlemen, Caballeros, mes amis! voulez-vous ne sentir aucun
aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour? Rien de plus
simple. Voici la recette: la limonade, l'exercice outré, le travail
forcé, éreintez-vous, traînez des blocs, ne dormez pas, veillez,
gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas, savourez
des émulsions de pavots et d'agnuscastus, assaisonnez-moi cela d'une
diète sévère, crevez de faim, et joignez-y les bains froids, les
ceintures d'herbes, l'application d'une plaque de plomb, les lotions
avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat.

--J'aime mieux une femme, dit Listolier.

--La femme! reprit Tholomyès, méfiez-vous-en. Malheur à celui qui se
livre au coeur changeant de la femme! La femme est perfide et tortueuse.
Elle déteste le serpent par jalousie de métier. Le serpent, c'est la
boutique en face.

--Tholomyès, cria Blachevelle, tu es ivre!

--Pardieu! dit Tholomyès.

--Alors sois gai, reprit Blachevelle.

Et, remplissant son verre, il se leva:

--Gloire au vin! _Nunc te, Bacche, canam_! Pardon, mesdemoiselles, c'est
de l'espagnol. Et la preuve, señoras, la voici: tel peuple, telle
futaille. L'arrobe de Castille contient seize litres, le cantaro
d'Alicante douze, l'almude des Canaries vingt-cinq, le cuartin des
Baléares vingt-six, la botte du czar Pierre trente. Vive ce czar qui
était grand, et vive sa botte qui était plus grande encore! Mesdames, un
conseil d'ami: trompez-vous de voisin, si bon vous semble. Le propre de
l'amour, c'est d'errer. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et
s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage aux
genoux. Elle n'est pas faite pour cela, elle erre gaîment, la douce
amourette! On a dit: l'erreur est humaine; moi je dis: l'erreur est
amoureuse. Mesdames, je vous idolâtre toutes. Ô Zéphine, ô Joséphine,
figure plus que chiffonnée, vous seriez charmante, si vous n'étiez de
travers. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel, par mégarde, on
s'est assis. Quant à Favourite, ô nymphes et muses! un jour que
Blachevelle passait le ruisseau de la rue Guérin-Boisseau, il vit une
belle fille aux bas blancs et bien tirés qui montrait ses jambes. Ce
prologue lui plut, et Blachevelle aima. Celle qu'il aima était
Favourite. Ô Favourite, tu as des lèvres ioniennes. Il y avait un
peintre grec, appelé Euphorion, qu'on avait surnommé le peintre des
lèvres. Ce Grec seul eût été digne de peindre ta bouche! Écoute! avant
toi, il n'y avait pas de créature digne de ce nom. Tu es faite pour
recevoir la pomme comme Vénus ou pour la manger comme Ève. La beauté
commence à toi. Je viens de parler d'Ève, c'est toi qui l'as créée. Tu
mérites le brevet d'invention de la jolie femme. Ô Favourite, je cesse
de vous tutoyer, parce que je passe de la poésie à la prose. Vous
parliez de mon nom tout à l'heure. Cela m'a attendri; mais, qui que nous
soyons, méfions-nous des noms. Ils peuvent se tromper. Je me nomme Félix
et ne suis pas heureux. Les mots sont des menteurs. N'acceptons pas
aveuglément les indications qu'ils nous donnent. Ce serait une erreur
d'écrire à Liège pour avoir des bouchons et à Pau pour avoir des gants.
Miss Dahlia, à votre place, je m'appellerais Rosa. Il faut que la fleur
sente bon et que la femme ait de l'esprit. Je ne dis rien de Fantine,
c'est une songeuse, une rêveuse, une pensive, une sensitive; c'est un
fantôme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne, qui se
fourvoie dans la vie de grisette, mais qui se réfugie dans les
illusions, et qui chante, et qui prie, et qui regarde l'azur sans trop
savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait, et qui, les yeux au ciel,
erre dans un jardin où il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe! Ô
Fantine, sache ceci: moi Tholomyès, je suis une illusion; mais elle ne
m'entend même pas, la blonde fille des chimères! Du reste, tout en elle
est fraîcheur, suavité, jeunesse, douce clarté matinale. Ô Fantine,
fille digne de vous appeler marguerite ou perle, vous êtes une femme du
plus bel orient. Mesdames, un deuxième conseil: ne vous mariez point; le
mariage est une greffe; cela prend bien ou mal; fuyez ce risque. Mais,
bah! qu'est-ce que je chante là? Je perds mes paroles. Les filles sont
incurables sur l'épousaille; et tout ce que nous pouvons dire, nous
autres sages, n'empêchera point les giletières et les piqueuses de
bottines de rêver des maris enrichis de diamants. Enfin, soit; mais,
belles, retenez ceci: vous mangez trop de sucre. Vous n'avez qu'un tort,
ô femmes, c'est de grignoter du sucre. Ô sexe rongeur, tes jolies
petites dents blanches adorent le sucre. Or, écoutez bien, le sucre est
un sel. Tout sel est desséchant. Le sucre est le plus desséchant de tous
les sels. Il pompe à travers les veines les liquides du sang; de là la
coagulation, puis la solidification du sang; de là les tubercules dans
le poumon; de là la mort. Et c'est pourquoi le diabète confine à la
phthisie. Donc ne croquez pas de sucre, et vous vivrez! Je me tourne
vers les hommes. Messieurs, faites des conquêtes. Pillez-vous les uns
aux autres sans remords vos bien-aimées. Chassez-croisez. En amour, il
n'y a pas d'amis. Partout où il y a une jolie femme l'hostilité est
ouverte. Pas de quartier, guerre à outrance! Une jolie femme est un
casus belli; une jolie femme est un flagrant délit. Toutes les invasions
de l'histoire sont déterminées par des cotillons. La femme est le droit
de l'homme. Romulus a enlevé les Sabines, Guillaume a enlevé les
Saxonnes, César a enlevé les Romaines. L'homme qui n'est pas aimé plane
comme un vautour sur les amantes d'autrui; et quant à moi, à tous ces
infortunés qui sont veufs, je jette la proclamation sublime de Bonaparte
à l'armée d'Italie: «Soldats, vous manquez de tout. L'ennemi en a.»

Tholomyès s'interrompit.

--Souffle, Tholomyès, dit Blachevelle.

En même temps, Blachevelle, appuyé de Listolier et de Fameuil, entonna
sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composées des
premiers mots venus, rimées richement et pas du tout, vides de sens
comme le geste de l'arbre et le bruit du vent, qui naissent de la vapeur
des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. Voici par quel
couplet le groupe donna la réplique à la harangue de Tholomyès:

Les pères dindons donnèrent de l'argent à un agent pour que mons
Clermont-Tonnerre fût fait pape à la Saint-Jean; Mais Clermont ne put
pas être fait pape, n'étant pas prêtre.

Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent.

Ceci n'était pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomyès; il vida
son verre, le remplit, et recommença.

--À bas la sagesse! oubliez tout ce que j'ai dit. Ne soyons ni prudes,
ni prudents, ni prud'hommes. Je porte un toast à l'allégresse; soyons
allègres! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture.
Indigestion et digeste. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit
la femelle! Joie dans les profondeurs! Vis, ô création! Le monde est un
gros diamant! Je suis heureux. Les oiseaux sont étonnants. Quelle fête
partout! Le rossignol est un Elleviou gratis. Été, je te salue. Ô
Luxembourg, ô Géorgiques de la rue Madame et de l'allée de
l'Observatoire! Ô pioupious rêveurs! ô toutes ces bonnes charmantes qui,
tout en gardant des enfants, s'amusent à en ébaucher! Les pampas de
l'Amérique me plairaient, si je n'avais les arcades de l'Odéon. Mon âme
s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. Tout est beau. Les
mouches bourdonnent dans les rayons. Le soleil a éternué le colibri.
Embrasse-moi, Fantine!

Il se trompa, et embrassa Favourite.




Chapitre VIII

Mort d'un cheval


--On dîne mieux chez Edon que chez Bombarda, s'écria Zéphine.

--Je préfère Bombarda à Edon, déclara Blachevelle. Il a plus de luxe.
C'est plus asiatique. Voyez la salle d'en bas. Il y a des glaces sur les
murs.

--J'en aime mieux dans mon assiette, dit Favourite.

Blachevelle insista:

--Regardez les couteaux. Les manches sont en argent chez Bombarda, et en
os chez Edon. Or, l'argent est plus précieux que l'os.

--Excepté pour ceux qui ont un menton d'argent, observa Tholomyès.

Il regardait en cet instant-là le dôme des Invalides, visible des
fenêtres de Bombarda.

Il y eut une pause.

--Tholomyès, cria Fameuil, tout à l'heure, Listolier et moi, nous avions
une discussion.

--Une discussion est bonne, répondit Tholomyès, une querelle vaut mieux.

--Nous disputions philosophie.

--Soit.

--Lequel préfères-tu de Descartes ou de Spinosa?

--Désaugiers, dit Tholomyès.

Cet arrêt rendu, il but et reprit:

--Je consens à vivre. Tout n'est pas fini sur la terre, puisqu'on peut
encore déraisonner. J'en rends grâces aux dieux immortels. On ment, mais
on rit. On affirme, mais on doute. L'inattendu jaillit du syllogisme.
C'est beau. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement
ouvrir et fermer la boîte à surprises du paradoxe. Ceci, mesdames, que
vous buvez d'un air tranquille, est du vin de Madère, sachez-le, du cru
de Coural das Freiras qui est à trois cent dix-sept toises au-dessus du
niveau de la mer! Attention en buvant! trois cent dix-sept toises! et
monsieur Bombarda, le magnifique restaurateur, vous donne ces trois cent
dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes!

Fameuil interrompit de nouveau:

--Tholomyès, tes opinions font loi. Quel est ton auteur favori?

--Ber....

--Quin?

--Non. Choux.

Et Tholomyès poursuivit:

--Honneur à Bombarda! il égalerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me
cueillir une almée, et Thygélion de Chéronée s'il pouvait m'apporter une
hétaïre! car, ô mesdames, il y avait des Bombarda en Grèce et en Égypte.
C'est Apulée qui nous l'apprend. Hélas! toujours les mêmes choses et
rien de nouveau. Plus rien d'inédit dans la création du créateur! _Nil
sub sole novum_, dit Salomon; _amor omnibus idem_, dit Virgile; et
Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud, comme
Aspasie s'embarquait avec Périclès sur la flotte de Samos. Un dernier
mot. Savez-vous ce que c'était qu'Aspasie, mesdames? Quoiqu'elle vécût
dans un temps où les femmes n'avaient pas encore d'âme, c'était une âme;
une âme d'une nuance rose et pourpre, plus embrasée que le feu, plus
franche que l'aurore. Aspasie était une créature en qui se touchaient
les deux extrêmes de la femme; c'était la prostituée déesse. Socrate,
plus Manon Lescaut. Aspasie fut créée pour le cas où il faudrait une
catin à Prométhée.

Tholomyès, lancé, se serait difficilement arrêté, si un cheval ne se fût
abattu sur le quai en cet instant-là même. Du choc, la charrette et
l'orateur restèrent court. C'était une jument beauceronne, vieille et
maigre et digne de l'équarrisseur, qui traînait une charrette fort
lourde. Parvenue devant Bombarda, la bête, épuisée et accablée, avait
refusé d'aller plus loin. Cet incident avait fait de la foule. À peine
le charretier, jurant et indigné, avait-il eu le temps de prononcer avec
l'énergie convenable le mot sacramentel: _mâtin_! appuyé d'un implacable
coup de fouet, que la haridelle était tombée pour ne plus se relever. Au
brouhaha des passants, les gais auditeurs de Tholomyès tournèrent la
tête, et Tholomyès en profita pour clore son allocution par cette
strophe mélancolique:

          _Elle était de ce monde où coucous et carrosses_
                   _Ont le même destin,_
          _Et, rosse, elle a vécu ce que vivent les rosses,_
                   _L'espace d'un: mâtin!_

--Pauvre cheval, soupira Fantine.

Et Dahlia s'écria:

--Voilà Fantine qui va se mettre à plaindre les chevaux! Peut-on être
fichue bête comme ça!

En ce moment, Favourite, croisant les bras et renversant la tête en
arrière, regarda résolûment Tholomyès et dit:

--Ah çà! et la surprise?

--Justement. L'instant est arrivé, répondit Tholomyès. Messieurs,
l'heure de la surprise a sonné. Mesdames, attendez-nous un moment.

--Cela commence par un baiser, dit Blachevelle.

--Sur le front, ajouta Tholomyès.

Chacun déposa gravement un baiser sur le front de sa maîtresse; puis ils
se dirigèrent vers la porte tous les quatre à la file, en mettant leur
doigt sur la bouche.

Favourite battit des mains à leur sortie.

--C'est déjà amusant, dit-elle.

--Ne soyez pas trop longtemps, murmura Fantine. Nous vous attendons.




Chapitre IX

Fin joyeuse de la joie


Les jeunes filles, restées seules, s'accoudèrent deux à deux sur l'appui
des fenêtres, jasant, penchant leur tête et se parlant d'une croisée à
l'autre.

Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras
dessous; ils se retournèrent, leur firent des signes en riant, et
disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit
hebdomadairement les Champs-Élysées.

--Ne soyez pas longtemps! cria Fantine.

--Que vont-ils nous rapporter? dit Zéphine.

--Pour sûr ce sera joli, dit Dahlia.

--Moi, reprit Favourite, je veux que ce soit en or.

Elles furent bientôt distraites par le mouvement du bord de l'eau
qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les
divertissait fort. C'était l'heure du départ des malles-poste et des
diligences. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest
passaient alors par les Champs-Élysées. La plupart suivaient le quai et
sortaient par la barrière de Passy. De minute en minute, quelque grosse
voiture peinte en jaune et en noir, pesamment chargée, bruyamment
attelée, difforme à force de malles, de bâches et de valises, pleine de
têtes tout de suite disparues, broyant la chaussée, changeant tous les
pavés en briquets, se ruait à travers la foule avec toutes les
étincelles d'une forge, de la poussière pour fumée, et un air de furie.
Ce vacarme réjouissait les jeunes filles. Favourite s'exclamait:

--Quel tapage! on dirait des tas de chaînes qui s'envolent.

Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait
difficilement dans l'épaisseur des ormes, s'arrêta un moment, puis
repartit au galop. Cela étonna Fantine.

--C'est particulier! dit-elle. Je croyais que la diligence ne s'arrêtait
jamais. Favourite haussa les épaules.

--Cette Fantine est surprenante. Je viens la voir par curiosité. Elle
s'éblouit des choses les plus simples. Une supposition; je suis un
voyageur, je dis à la diligence: je vais en avant, vous me prendrez sur
le quai en passant. La diligence passe, me voit, s'arrête, et me prend.
Cela se fait tous les jours. Tu ne connais pas la vie, ma chère.

Un certain temps s'écoula ainsi. Tout à coup Favourite eut le mouvement
de quelqu'un qui se réveille.

--Eh bien, fit-elle, et la surprise?

--À propos, oui, reprit Dahlia, la fameuse surprise?

--Ils sont bien longtemps! dit Fantine.

Comme Fantine achevait ce soupir, le garçon qui avait servi le dîner
entra. Il tenait à la main quelque chose qui ressemblait à une lettre.

--Qu'est-ce que cela? demanda Favourite.

Le garçon répondit:

--C'est un papier que ces messieurs ont laissé pour ces dames.

--Pourquoi ne l'avoir pas apporté tout de suite?

--Parce que ces messieurs, reprit le garçon, ont commandé de ne le
remettre à ces dames qu'au bout d'une heure.

Favourite arracha le papier des mains du garçon. C'était une lettre en
effet.

--Tiens! dit-elle. Il n'y a pas d'adresse. Mais voici ce qui est écrit
dessus:

Ceci est la surprise.

Elle décacheta vivement la lettre, l'ouvrit et lut (elle savait lire):

«Ô nos amantes!

«Sachez que nous avons des parents. Des parents, vous ne connaissez pas
beaucoup ça. Ça s'appelle des pères et mères dans le code civil, puéril
et honnête. Or, ces parents gémissent, ces vieillards nous réclament,
ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues,
ils souhaitent nos retours, et nous offrent de tuer des veaux. Nous leur
obéissons, étant vertueux. À l'heure où vous lirez ceci, cinq chevaux
fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans. Nous fichons le
camp, comme dit Bossuet. Nous partons, nous sommes partis. Nous fuyons
dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. La diligence de
Toulouse nous arrache à l'abîme, et l'abîme c'est vous, ô nos belles
petites! Nous rentrons dans la société, dans le devoir et dans l'ordre,
au grand trot, à raison de trois lieues à l'heure. Il importe à la
patrie que nous soyons, comme tout le monde, préfets, pères de famille,
gardes champêtres et conseillers d'État. Vénérez-nous. Nous nous
sacrifions. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. Si cette
lettre vous déchire, rendez-le-lui. Adieu.

«Pendant près de deux ans, nous vous avons rendues heureuses. Ne nous en
gardez pas rancune.

«Signé: Blachevelle.

«Fameuil.

«Listolier.

«Félix Tholomyès

«Post-scriptum. Le dîner est payé.»

Les quatre jeunes filles se regardèrent.

Favourite rompit la première le silence.

--Eh bien! s'écria-t-elle, c'est tout de même une bonne farce.

--C'est très drôle, dit Zéphine.

--Ce doit être Blachevelle qui a eu cette idée-là, reprit Favourite. Ça
me rend amoureuse de lui. Sitôt parti, sitôt aimé. Voilà l'histoire.

--Non, dit Dahlia, c'est une idée à Tholomyès. Ça se reconnaît.

--En ce cas, reprit Favourite, mort à Blachevelle et vive Tholomyès!

--Vive Tholomyès! crièrent Dahlia et Zéphine.

Et elles éclatèrent de rire.

Fantine rit comme les autres.

Une heure après, quand elle fut rentrée dans sa chambre, elle pleura.
C'était, nous l'avons dit, son premier amour; elle s'était donnée à ce
Tholomyès comme à un mari, et la pauvre fille avait un enfant.




Livre quatrième--Confier, c'est quelquefois livrer




Chapitre I

Une mère qui en rencontre une autre


Il y avait, dans le premier quart de ce siècle, à Montfermeil, près de
Paris, une façon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. Cette gargote
était tenue par des gens appelés Thénardier, mari et femme. Elle était
située dans la ruelle du Boulanger. On voyait au-dessus de la porte une
planche clouée à plat sur le mur. Sur cette planche était peint quelque
chose qui ressemblait à un homme portant sur son dos un autre homme,
lequel avait de grosses épaulettes de général dorées avec de larges
étoiles argentées; des taches rouges figuraient du sang; le reste du
tableau était de la fumée et représentait probablement une bataille. Au
bas on lisait cette inscription: _Au Sergent de Waterloo._

Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette à la porte
d'une auberge. Cependant le véhicule ou, pour mieux dire, le fragment de
véhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo,
un soir du printemps de 1818, eût certainement attiré par sa masse
l'attention d'un peintre qui eût passé là.

C'était l'avant-train d'un de ces fardiers, usités dans les pays de
forêts, et qui servent à charrier des madriers et des troncs d'arbres.
Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer à pivot où
s'emboîtait un lourd timon, et que supportaient deux roues démesurées.
Tout cet ensemble était trapu, écrasant et difforme. On eût dit l'affût
d'un canon géant. Les ornières avaient donné aux roues, aux jantes, aux
moyeux, à l'essieu et au timon, une couche de vase, hideux badigeonnage
jaunâtre assez semblable à celui dont on orne volontiers les
cathédrales. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la
rouille. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chaîne digne de
Goliath forçat. Cette chaîne faisait songer, non aux poutres qu'elle
avait fonction de transporter, mais aux mastodontes et aux mammons
qu'elle eût pu atteler; elle avait un air de bagne, mais de bagne
cyclopéen et surhumain, et elle semblait détachée de quelque monstre.
Homère y eût lié Polyphème et Shakespeare Caliban.

Pourquoi cet avant-train de fardier était-il à cette place dans la rue?
D'abord, pour encombrer la rue; ensuite pour achever de se rouiller. Il
y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de
la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour être là
d'autres raisons.

Le centre de la chaîne pendait sous l'essieu assez près de terre, et sur
la courbure, comme sur la corde d'une balançoire, étaient assises et
groupées, ce soir-là, dans un entrelacement exquis, deux petites filles,
l'une d'environ deux ans et demi, l'autre de dix-huit mois, la plus
petite dans les bras de la plus grande. Un mouchoir savamment noué les
empêchait de tomber. Une mère avait vu cette effroyable chaîne, et avait
dit: Tiens! voilà un joujou pour mes enfants.

Les deux enfants, du reste gracieusement attifées, et avec quelque
recherche, rayonnaient; on eût dit deux roses dans de la ferraille;
leurs yeux étaient un triomphe; leurs fraîches joues riaient. L'une
était châtain, l'autre était brune. Leurs naïfs visages étaient deux
étonnements ravis; un buisson fleuri qui était près de là envoyait aux
passants des parfums qui semblaient venir d'elles; celle de dix-huit
mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indécence de la
petitesse.

Au-dessus et autour de ces deux têtes délicates, pétries dans le bonheur
et trempées dans la lumière, le gigantesque avant-train, noir de
rouille, presque terrible, tout enchevêtré de courbes et d'angles
farouches, s'arrondissait comme un porche de caverne. À quelques pas,
accroupie sur le seuil de l'auberge, la mère, femme d'un aspect peu
avenant du reste, mais touchante en ce moment-là, balançait les deux
enfants au moyen d'une longue ficelle, les couvant des yeux de peur
d'accident avec cette expression animale et céleste propre à la
maternité; à chaque va-et-vient, les hideux anneaux jetaient un bruit
strident qui ressemblait à un cri de colère; les petites filles
s'extasiaient, le soleil couchant se mêlait à cette joie, et rien
n'était charmant comme ce caprice du hasard, qui avait fait d'une chaîne
de titans une escarpolette de chérubins.

Tout en berçant ses deux petites, la mère chantonnait d'une voix fausse
une romance alors célèbre:

          _Il le faut, disait un guerrier._

Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empêchaient d'entendre et
de voir ce qui se passait dans la rue.

Cependant quelqu'un s'était approché d'elle, comme elle commençait le
premier couplet de la romance, et tout à coup elle entendit une voix qui
disait très près de son oreille:

--Vous avez là deux jolis enfants, madame, répondit la mère, continuant
sa romance:

          _À la belle et tendre Imogine._

répondit la mère, continuant sa romance, puis elle tourna la tête.

Une femme était devant elle, à quelques pas. Cette femme, elle aussi,
avait un enfant qu'elle portait dans ses bras.

Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd.

L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir.
C'était une fille de deux à trois ans. Elle eût pu jouter avec les deux
autres pour la coquetterie de l'ajustement; elle avait un bavolet de
linge fin, des rubans à sa brassière et de la valenciennes à son bonnet.
Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche, potelée et
ferme. Elle était admirablement rose et bien portante. La belle petite
donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. On ne pouvait rien
dire de ses yeux, sinon qu'ils devaient être très grands et qu'ils
avaient des cils magnifiques. Elle dormait.

Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. Les
bras des mères sont faits de tendresse; les enfants y dorment
profondément.

Quant à la mère, l'aspect en était pauvre et triste. Elle avait la mise
d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. Elle était jeune.
Était-elle belle? peut-être; mais avec cette mise il n'y paraissait pas.
Ses cheveux, d'où s'échappait une mèche blonde, semblaient fort épais,
mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine, laide,
serrée, étroite, et nouée au menton. Le rire montre les belles dents
quand on en a; mais elle ne riait point. Ses yeux ne semblaient pas être
secs depuis très longtemps. Elle était pâle; elle avait l'air très lasse
et un peu malade; elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec
cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. Un large
mouchoir bleu, comme ceux où se mouchent les invalides, plié en fichu,
masquait lourdement sa taille. Elle avait les mains hâlées et toutes
piquées de taches de rousseur, l'index durci et déchiqueté par
l'aiguille, une Mante brune de laine bourrue, une robe de toile et de
gros souliers. C'était Fantine.

C'était Fantine. Difficile à reconnaître. Pourtant, à l'examiner
attentivement, elle avait toujours sa beauté. Un pli triste, qui
ressemblait à un commencement d'ironie, ridait sa joue droite. Quant à
sa toilette, cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui
semblait faite avec de la gaîté, de la folie et de la musique, pleine de
grelots et parfumée de lilas, elle s'était évanouie comme ces beaux
givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil; ils fondent et
laissent la branche toute noire.

Dix mois s'étaient écoulés depuis «la bonne farce».

Que s'était-il passé pendant ces dix mois? on le devine.

Après l'abandon, la gêne. Fantine avait tout de suite perdu de vue
Favourite, Zéphine et Dahlia; le lien, brisé du côté des hommes, s'était
défait du côté des femmes; on les eût bien étonnées, quinze jours après,
si on leur eût dit qu'elles étaient amies; cela n'avait plus de raison
d'être. Fantine était restée seule. Le père de son enfant parti,--hélas!
ces ruptures-là sont irrévocables,--elle se trouva absolument isolée,
avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus.
Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier
qu'elle savait, elle avait négligé ses débouchés; ils s'étaient fermés.
Nulle ressource. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire; on
lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom; elle avait
fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès, puis une
seconde, puis une troisième. Tholomyès n'avait répondu à aucune. Un
jour, Fantine entendit des commères dire en regardant sa fille:

--Est-ce qu'on prend ces enfants-là au sérieux? on hausse les épaules de
ces enfants-là!

Alors elle songea à Tholomyès qui haussait les épaules de son enfant et
qui ne prenait pas cet être innocent au sérieux; et son coeur devint
sombre à l'endroit de cet homme. Quel parti prendre pourtant? Elle ne
savait plus à qui s'adresser. Elle avait commis une faute, mais le fond
de sa nature, on s'en souvient, était pudeur et vertu. Elle sentit
vaguement qu'elle était à la veille de tomber dans la détresse, et de
glisser dans le pire. Il fallait du courage; elle en eut, et se roidit.
L'idée lui vint de retourner dans sa ville natale, à Montreuil-sur-mer.
Là quelqu'un peut-être la connaîtrait et lui donnerait du travail. Oui;
mais il faudrait cacher sa faute. Et elle entrevoyait confusément la
nécessité possible d'une séparation plus douloureuse encore que la
première. Son coeur se serra, mais elle prit sa résolution. Fantine, on
le verra, avait la farouche bravoure de la vie.

Elle avait déjà vaillamment renoncé à la parure, s'était vêtue de toile,
et avait mis toute sa soie, tous ses chiffons, tous ses rubans et toutes
ses dentelles sur sa fille, seule vanité qui lui restât, et sainte
celle-là. Elle vendit tout ce qu'elle avait, ce qui lui produisit deux
cents francs; ses petites dettes payées, elle n'eut plus que
quatre-vingts francs environ. À vingt-deux ans, par une belle matinée de
printemps, elle quittait Paris, emportant son enfant sur son dos.
Quelqu'un qui les eût vues passer toutes les deux eût pitié. Cette femme
n'avait au monde que cet enfant, et cet enfant n'avait au monde que
cette femme. Fantine avait nourri sa fille; cela lui avait fatigué la
poitrine, et elle toussait un peu.

Nous n'aurons plus occasion de parler de M. Félix Tholomyès.
Bornons-nous à dire que, vingt ans plus tard, sous le roi
Louis-Philippe, c'était un gros avoué de province, influent et riche,
électeur sage et juré très sévère; toujours homme de plaisir.

Vers le milieu du jour, après avoir, pour se reposer, cheminé de temps
en temps, moyennant trois ou quatre sous par lieue, dans ce qu'on
appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris, Fantine se
trouvait à Montfermeil, dans la ruelle du Boulanger.

Comme elle passait devant l'auberge Thénardier, les deux petites filles,
enchantées sur leur escarpolette monstre, avaient été pour elle une
sorte d'éblouissement, et elle s'était arrêtée devant cette vision de
joie.

Il y a des charmes. Ces deux petites filles en furent un pour cette
mère.

Elle les considérait, toute émue. La présence des anges est une annonce
de paradis. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystérieux ICI
de la providence. Ces deux petites étaient si évidemment heureuses! Elle
les regardait, elle les admirait, tellement attendrie qu'au moment où la
mère reprenait haleine entre deux vers de sa chanson, elle ne put
s'empêcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire:

--Vous avez là deux jolis enfants, madame.

Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs
petits. La mère leva la tête et remercia, et fit asseoir la passante sur
le banc de la porte, elle-même étant sur le seuil. Les deux femmes
causèrent.

--Je m'appelle madame Thénardier, dit la mère des deux petites. Nous
tenons cette auberge.

Puis, toujours à sa romance, elle reprit entre ses dents:

          _Il le faut, je suis chevalier,_
          _Et je pars pour la Palestine._

Cette madame Thénardier était une femme rousse, charnue, anguleuse; le
type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. Et, chose bizarre, avec un
air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. C'était une
minaudière hommasse. De vieux romans qui se sont éraillés sur des
imaginations de gargotières ont de ces effets-là. Elle était jeune
encore; elle avait à peine trente ans. Si cette femme, qui était
accroupie, se fût tenue droite, peut-être sa haute taille et sa carrure
de colosse ambulant propre aux foires, eussent-elles dès l'abord
effarouché la voyageuse, troublé sa confiance, et fait évanouir ce que
nous avons à raconter. Une personne qui est assise au lieu d'être
debout, les destinées tiennent à cela.

La voyageuse raconta son histoire, un peu modifiée:

Qu'elle était ouvrière; que son mari était mort; que le travail lui
manquait à Paris, et qu'elle allait en chercher ailleurs; dans son pays;
qu'elle avait quitté Paris, le matin même, à pied; que, comme elle
portait son enfant, se sentant fatiguée, et ayant rencontré la voiture
de Villemomble, elle y était montée; que de Villemomble elle était venue
à Montfermeil à pied, que la petite avait un peu marché, mais pas
beaucoup, c'est si jeune, et qu'il avait fallu la prendre, et que le
bijou s'était endormi.

Et sur ce mot elle donna à sa fille un baiser passionné qui la réveilla.
L'enfant ouvrit les yeux, de grands yeux bleus comme ceux de sa mère, et
regarda, quoi? rien, tout, avec cet air sérieux et quelquefois sévère
des petits enfants, qui est un mystère de leur lumineuse innocence
devant nos crépuscules de vertus. On dirait qu'ils se sentent anges et
qu'ils nous savent hommes. Puis l'enfant se mit à rire, et, quoique la
mère la retint, glissa à terre avec l'indomptable énergie d'un petit
être qui veut courir. Tout à coup elle aperçut les deux autres sur leur
balançoire, s'arrêta court, et tira la langue, signe d'admiration.

La mère Thénardier détacha ses filles, les fit descendre de
l'escarpolette, et dit:

--Amusez-vous toutes les trois.

Ces âges-là s'apprivoisent vite, et au bout d'une minute les petites
Thénardier jouaient avec la nouvelle venue à faire des trous dans la
terre, plaisir immense.

Cette nouvelle venue était très gaie; la bonté de la mère est écrite
dans la gaîté du marmot; elle avait pris un brin de bois qui lui servait
de pelle, et elle creusait énergiquement une fosse bonne pour une
mouche. Ce que fait le fossoyeur devient riant, fait par l'enfant.

Les deux femmes continuaient de causer.

--Comment s'appelle votre mioche?

--Cosette.

Cosette, lisez Euphrasie. La petite se nommait Euphrasie. Mais
d'Euphrasie la mère avait fait Cosette, par ce doux et gracieux instinct
des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita et Françoise en
Sillette. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte toute
la science des étymologistes. Nous avons connu une grand'mère qui avait
réussi à faire de Théodore, Gnon.

--Quel âge a-t-elle?

--Elle va sur trois ans.

--C'est comme mon aînée.

Cependant les trois petites filles étaient groupées dans une posture
d'anxiété profonde et de béatitude; un événement avait lieu; un gros ver
venait de sortir de terre; et elles avaient peur, et elles étaient en
extase.

Leurs fronts radieux se touchaient; on eût dit trois têtes dans une
auréole.

--Les enfants, s'écria la mère Thénardier, comme ça se connaît tout de
suite! les voilà qu'on jurerait trois soeurs!

Ce mot fut l'étincelle qu'attendait probablement l'autre mère. Elle
saisit la main de la Thénardier, la regarda fixement, et lui dit:

--Voulez-vous me garder mon enfant?

La Thénardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le
consentement ni le refus.

La mère de Cosette poursuivit:

--Voyez-vous, je ne peux pas emmener ma fille au pays. L'ouvrage ne le
permet pas. Avec un enfant, on ne trouve pas à se placer. Ils sont si
ridicules dans ce pays-là. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant
votre auberge. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si
contentes, cela m'a bouleversée. J'ai dit: voilà une bonne mère. C'est
ça; ça fera trois soeurs. Et puis, je ne serai pas longtemps à revenir.
Voulez-vous me garder mon enfant?

--Il faudrait voir, dit la Thénardier.

--Je donnerais six francs par mois.

Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote:

--Pas à moins de sept francs. Et six mois payés d'avance.

--Six fois sept quarante-deux, dit la Thénardier.

--Je les donnerai, dit la mère.

--Et quinze francs en dehors pour les premiers frais, ajouta la voix
d'homme.

--Total cinquante-sept francs, dit la madame Thénardier. Et à travers
ces chiffres, elle chantonnait vaguement:

_Il le faut, disait un guerrier._

--Je les donnerai, dit la mère, j'ai quatre-vingts francs. Il me restera
de quoi aller au pays. En allant à pied. Je gagnerai de l'argent là-bas,
et dès que j'en aurai un peu, je reviendrai chercher l'amour.

La voix d'homme reprit:

--La petite a un trousseau?

--C'est mon mari, dit la Thénardier.

--Sans doute elle a un trousseau, le pauvre trésor. J'ai bien vu que
c'était votre mari. Et un beau trousseau encore! un trousseau insensé.
Tout par douzaines; et des robes de soie comme une dame. Il est là dans
mon sac de nuit.

--Il faudra le donner, repartit la voix d'homme.

--Je crois bien que je le donnerai! dit la mère. Ce serait cela qui
serait drôle si je laissais ma fille toute nue!

La face du maître apparut.

--C'est bon, dit-il.

Le marché fut conclu. La mère passa la nuit à l'auberge, donna son
argent et laissa son enfant, renoua son sac de nuit dégonflé du
trousseau et léger désormais, et partit le lendemain matin, comptant
revenir bientôt. On arrange tranquillement ces départs-là, mais ce sont
des désespoirs.

Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme elle s'en allait,
et s'en revint en disant:

--Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue, que c'est un
déchirement.

Quand la mère de Cosette fut partie, l'homme dit à la femme:

--Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui échoit demain. Il me
manquait cinquante francs. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un
protêt? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites.

--Sans m'en douter, dit la femme.




Chapitre II

Première esquisse de deux figures louches


La souris prise était bien chétive; mais le chat se réjouit même d'une
souris maigre. Qu'était-ce que les Thénardier?

Disons-en un mot dès à présent. Nous compléterons le croquis plus tard.

Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens
grossiers parvenus et de gens intelligents déchus, qui est entre la
classe dite moyenne et la classe dite inférieure, et qui combine
quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la
première, sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du
bourgeois.

C'étaient de ces natures naines qui, si quelque feu sombre les chauffe
par hasard, deviennent facilement monstrueuses. Il y avait dans la femme
le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. Tous deux
étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès
qui se fait dans le sens du mal. Il existe des âmes écrevisses reculant
continuellement vers les ténèbres, rétrogradant dans la vie plutôt
qu'elles n'y avancent, employant l'expérience à augmenter leur
difformité, empirant sans cesse, et s'empreignant de plus en plus d'une
noirceur croissante. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là.

Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. On
n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier, on les sent
ténébreux à leurs deux extrémités. Ils sont inquiets derrière eux et
menaçants devant eux. Il y a en eux de l'inconnu. On ne peut pas plus
répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. L'ombre qu'ils
ont dans le regard les dénonce. Rien qu'en les entendant dire un mot ou
qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans
leur passé et de sombres mystères dans leur avenir.

Ce Thénardier, s'il fallait l'en croire, avait été soldat; sergent,
disait-il; il avait fait probablement la campagne de 1815, et s'était
même comporté assez bravement, à ce qu'il paraît. Nous verrons plus tard
ce qu'il en était. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un
de ses faits d'armes. Il l'avait peinte lui-même, car il savait faire un
peu de tout; mal.

C'était l'époque où l'antique roman classique, qui, après avoir été
_Clélie_, n'était plus que _Lodoïska_, toujours noble, mais de plus en
plus vulgaire, tombé de mademoiselle de Scudéri à madame
Barthélemy-Hadot, et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme,
incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu
la banlieue. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire
ces espèces de livres. Elle s'en nourrissait. Elle y noyait ce qu'elle
avait de cervelle; cela lui avait donné, tant qu'elle avait été très
jeune, et même un peu plus tard, une sorte d'attitude pensive près de
son mari, coquin d'une certaine profondeur, ruffian lettré à la
grammaire près, grossier et fin en même temps, mais, en fait de
sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun, et pour «tout ce qui touche le
sexe», comme il disait dans son jargon, butor correct et sans mélange.
Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard,
quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner,
quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus
qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne
lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que sa fille aînée se
nomma Eponine. Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer
Gulnare; elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un
roman de Ducray-Duminil, de ne s'appeler qu'Azelma.

Au reste, pour le dire en passant, tout n'est pas ridicule et
superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici
allusion, et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. À
côté de l'élément romanesque, que nous venons d'indiquer, il y a le
symptôme social. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se
nomme Arthur, Alfred ou Alphonse, et que le vicomte--s'il y a encore des
vicomtes--se nomme Thomas, Pierre ou Jacques. Ce déplacement qui met le
nom «élégant» sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate
n'est autre chose qu'un remous d'égalité. L'irrésistible pénétration du
souffle nouveau est là comme en tout. Sous cette discordance apparente,
il y a une chose grande et profonde: la révolution française.




Chapitre III

L'Alouette


Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. La gargote allait mal.

Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse, Thénardier avait pu
éviter un protêt et faire honneur à sa signature. Le mois suivant ils
eurent encore besoin d'argent; la femme porta à Paris et engagea au
Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs.
Dès que cette somme fut dépensée, les Thénardier s'accoutumèrent à ne
plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par
charité, et la traitèrent en conséquence. Comme elle n'avait plus de
trousseau, on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des
petites Thénardier, c'est-à-dire de haillons.

On la nourrit des restes de tout le monde, un peu mieux que le chien et
un peu plus mal que le chat. Le chat et le chien étaient du reste ses
commensaux habituels; Cosette mangeait avec eux sous la table dans une
écuelle de bois pareille à la leur. La mère qui s'était fixée, comme on
le verra plus tard, à Montreuil-sur-mer, écrivait, ou, pour mieux dire,
faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant.
Les Thénardier répondaient invariablement: Cosette est à merveille. Les
six premiers mois révolus, la mère envoya sept francs pour le septième
mois, et continua assez exactement ses envois de mois en mois. L'année
n'était pas finie que le Thénardier dit:

--Une belle grâce qu'elle nous fait là! que veut-elle que nous fassions
avec ses sept francs?

Et il écrivit pour exiger douze francs. La mère, à laquelle ils
persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien", se soumit
et envoya les douze francs.

Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. La
mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle, ce qui fit
qu'elle détesta l'étrangère. Il est triste de songer que l'amour d'une
mère peut avoir de vilains aspects. Si peu de place que Cosette tînt
chez elle, il lui semblait que cela était pris aux siens, et que cette
petite diminuait l'air que ses filles respiraient. Cette femme, comme
beaucoup de femmes de sa sorte, avait une somme de caresses et une somme
de coups et d'injures à dépenser chaque jour. Si elle n'avait pas eu
Cosette, il est certain que ses filles, tout idolâtrées qu'elles
étaient, auraient tout reçu; mais l'étrangère leur rendit le service de
détourner les coups sur elle. Ses filles n'eurent que les caresses.
Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une
grêle de châtiments violents et immérités. Doux être faible qui ne
devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu, sans cesse punie, grondée,
rudoyée, battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme
elle, qui vivaient dans un rayon d'aurore!

La Thénardier étant méchante pour Cosette, Éponine et Azelma furent
méchantes. Les enfants, à cet âge, ne sont que des exemplaires de la
mère. Le format est plus petit, voilà tout.

Une année s'écoula, puis une autre.

On disait dans le village:

--Ces Thénardier sont de braves gens. Ils ne sont pas riches, et ils
élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux!

On croyait Cosette oubliée par sa mère.

Cependant le Thénardier, ayant appris par on ne sait quelles voies
obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne
pouvait l'avouer, exigea quinze francs par mois, disant que «la
créature» grandissait et «_mangeait_», et menaçant de la renvoyer.
«Quelle ne m'embête pas! s'écriait-il, je lui bombarde son mioche tout
au beau milieu de ses cachotteries. Il me faut de l'augmentation.» La
mère paya les quinze francs.

D'année en année, l'enfant grandit, et sa misère aussi.

Tant que Cosette fut toute petite, elle fut le souffre-douleur des deux
autres enfants; dès qu'elle se mit à se développer un peu, c'est-à-dire
avant même qu'elle eût cinq ans, elle devint la servante de la maison.

Cinq ans, dira-t-on, c'est invraisemblable. Hélas, c'est vrai. La
souffrance sociale commence à tout âge.

N'avons-nous pas vu, récemment, le procès d'un nommé Dumolard, orphelin
devenu bandit, qui, dès l'âge de cinq ans, disent les documents
officiels, étant seul au monde «travaillait pour vivre, et volait.»

On fit faire à Cosette les commissions, balayer les chambres, la cour,
la rue, laver la vaisselle, porter même des fardeaux. Les Thénardier se
crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était
toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer. Quelques mois
restèrent en souffrance.

Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années,
elle n'eût point reconnu son enfant. Cosette, si jolie et si fraîche à
son arrivée dans cette maison, était maintenant maigre et blême. Elle
avait je ne sais quelle allure inquiète. Sournoise! disaient les
Thénardier.

L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide.
Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine, parce
que, grands comme ils étaient, il semblait qu'on y vît une plus grande
quantité de tristesse.

C'était une chose navrante de voir, l'hiver, ce pauvre enfant, qui
n'avait pas encore six ans, grelottant sous de vieilles loques de toile
trouées, balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses
petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux.

Dans le pays on l'appelait l'Alouette. Le peuple, qui aime les figures,
s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau,
tremblant, effarouché et frissonnant, éveillé le premier chaque matin
dans la maison et dans le village, toujours dans la rue ou dans les
champs avant l'aube. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais.




Livre cinquième--La descente




Chapitre I

Histoire d'un progrès dans les verroteries noires


Cette mère cependant qui, au dire des gens de Montfermeil, semblait
avoir abandonné son enfant, que devenait-elle? où était-elle? que
faisait-elle?

Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier, elle avait continué
son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer.

C'était, on se le rappelle, en 1818.

Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années.
Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect. Tandis que Fantine descendait
lentement de misère en misère, sa ville natale avait prospéré.

Depuis deux ans environ, il s'y était accompli un de ces faits
industriels qui sont les grands événements des petits pays.

Ce détail importe, et nous croyons utile de le développer; nous dirions
presque, de le souligner.

De temps immémorial, Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale
l'imitation des jais anglais et des verroteries noires d'Allemagne.
Cette industrie avait toujours végété, à cause de la cherté des matières
premières qui réagissait sur la main-d'oeuvre. Au moment où Fantine
revint à Montreuil-sur-mer, une transformation inouïe s'était opérée
dans cette production des «articles noirs». Vers la fin de 1815, un
homme, un inconnu, était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée
de substituer, dans cette fabrication, la gomme laque à la résine et,
pour les bracelets en particulier, les coulants en tôle simplement
rapprochée aux coulants en tôle soudée. Ce tout petit changement avait
été une révolution.

Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix
de la matière première, ce qui avait permis, premièrement, d'élever le
prix de la main-d'oeuvre, bienfait pour le pays; deuxièmement,
d'améliorer la fabrication, avantage pour le consommateur;
troisièmement, de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice,
profit pour le manufacturier.

Ainsi pour une idée trois résultats.

En moins de trois ans, l'auteur de ce procédé était devenu riche, ce qui
est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. Il
était étranger au département. De son origine, on ne savait rien; de ses
commencements, peu de chose.

On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent,
quelques centaines de francs tout au plus.

C'est de ce mince capital, mis au service d'une idée ingénieuse, fécondé
par l'ordre et par la pensée, qu'il avait tiré sa fortune et la fortune
de tout ce pays.

À son arrivée à Montreuil-sur-mer, il n'avait que les vêtements, la
tournure et le langage d'un ouvrier.

Il paraît que, le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la
petite ville de Montreuil-sur-mer, à la tombée d'un soir de décembre, le
sac au dos et le bâton d'épine à la main, un gros incendie venait
d'éclater à la maison commune. Cet homme s'était jeté dans le feu, et
avait sauvé, au péril de sa vie, deux enfants qui se trouvaient être
ceux du capitaine de gendarmerie; ce qui fait qu'on n'avait pas songé à
lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. Il
s'appelait le _père Madeleine_.




Chapitre II

M. Madeleine


C'était un homme d'environ cinquante ans, qui avait l'air préoccupé et
qui était bon. Voilà tout ce qu'on en pouvait dire.

Grâce aux progrès rapides de cette industrie qu'il avait si
admirablement remaniée, Montreuil-sur-mer était devenu un centre
d'affaires considérable. L'Espagne, qui consomme beaucoup de jais noir,
y commandait chaque année des achats immenses. Montreuil-sur-mer, pour
ce commerce, faisait presque concurrence à Londres et à Berlin. Les
bénéfices du père Madeleine étaient tels que, dès la deuxième année, il
avait pu bâtir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes
ateliers, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Quiconque avait
faim pouvait s'y présenter, et était sûr de trouver là de l'emploi et du
pain. Le père Madeleine demandait aux hommes de la bonne volonté, aux
femmes des moeurs pures, à tous de la probité. Il avait divisé les
ateliers afin de séparer les sexes et que les filles et les femmes
pussent rester sages. Sur ce point, il était inflexible. C'était le seul
où il fût en quelque sorte intolérant. Il était d'autant plus fondé à
cette sévérité que, Montreuil-sur-mer étant une ville de garnison, les
occasions de corruption abondaient. Du reste sa venue avait été un
bienfait, et sa présence était une providence. Avant l'arrivée du père
Madeleine, tout languissait dans le pays; maintenant tout y vivait de la
vie saine du travail. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait
partout. Le chômage et la misère étaient inconnus. Il n'y avait pas de
poche si obscure où il n'y eût un peu d'argent, pas de logis si pauvre
où il n'y eût un peu de joie.

Le père Madeleine employait tout le monde. Il n'exigeait qu'une chose:
soyez honnête homme! soyez honnête fille!

Comme nous l'avons dit, au milieu de cette activité dont il était la
cause et le pivot, le père Madeleine faisait sa fortune, mais, chose
assez singulière dans un simple homme de commerce, il ne paraissait
point que ce fût là son principal souci. Il semblait qu'il songeât
beaucoup aux autres et peu à lui. En 1820, on lui connaissait une somme
de six cent trente mille francs placée à son nom chez Laffitte; mais
avant de se réserver ces six cent trente mille francs, il avait dépensé
plus d'un million pour la ville et pour les pauvres.

L'hôpital était mal doté; il y avait fondé dix lits. Montreuil-sur-mer
est divisé en ville haute et ville basse. La ville basse, qu'il
habitait, n'avait qu'une école, méchante masure qui tombait en ruine; il
en avait construit deux, une pour les filles, l'autre pour les garçons.
Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnité double de
leur maigre traitement officiel, et un jour, à quelqu'un qui s'en
étonnait, il dit: «Les deux premiers fonctionnaires de l'état, c'est la
nourrice et le maître d'école.» Il avait créé à ses frais une salle
d'asile, chose alors presque inconnue en France, et une caisse de
secours pour les ouvriers vieux et infirmes. Sa manufacture étant un
centre, un nouveau quartier où il y avait bon nombre de familles
indigentes avait rapidement surgi autour de lui; il y avait établi une
pharmacie gratuite.

Dans les premiers temps, quand on le vit commencer, les bonnes âmes
dirent: C'est un gaillard qui veut s'enrichir. Quand on le vit enrichir
le pays avant de s'enrichir lui-même, les mêmes bonnes âmes dirent:
C'est un ambitieux. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme
était religieux, et même pratiquait dans une certaine mesure, chose fort
bien vue à cette époque. Il allait régulièrement entendre une basse
messe tous les dimanches. Le député local, qui flairait partout des
concurrences, ne tarda pas à s'inquiéter de cette religion. Ce député,
qui avait été membre du corps législatif de l'empire, partageait les
idées religieuses d'un père de l'oratoire connu sous le nom de Fouché,
duc d'Otrante, dont il avait été la créature et l'ami. À huis clos il
riait de Dieu doucement. Mais quand il vit le riche manufacturier
Madeleine aller à la basse messe de sept heures, il entrevit un candidat
possible, et résolut de le dépasser; il prit un confesseur jésuite et
alla à la grand'messe et à vêpres. L'ambition en ce temps-là était, dans
l'acception directe du mot, une course au clocher. Les pauvres
profitèrent de cette terreur comme le bon Dieu, car l'honorable député
fonda aussi deux lits à l'hôpital; ce qui fit douze.

Cependant en 1819 le bruit se répandit un matin dans la ville que, sur
la présentation de M. le préfet, et en considération des services rendus
au pays, le père Madeleine allait être nommé par le roi maire de
Montreuil-sur-mer. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu «un
ambitieux», saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes
souhaitent de s'écrier: «Là! qu'est-ce que nous avions dit?» Tout
Montreuil-sur-mer fut en rumeur. Le bruit était fondé. Quelques jours
après, la nomination parut dans _le Moniteur_. Le lendemain, le père
Madeleine refusa.

Dans cette même année 1819, les produits du nouveau procédé inventé par
Madeleine figurèrent à l'exposition de l'industrie; sur le rapport du
jury, le roi nomma l'inventeur chevalier de la Légion d'honneur.
Nouvelle rumeur dans la petite ville. Eh bien! c'est la croix qu'il
voulait! Le père Madeleine refusa la croix.

Décidément cet homme était une énigme. Les bonnes âmes se tirèrent
d'affaire en disant: Après tout, c'est une espèce d'aventurier.

On l'a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout;
il était si utile qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'honorer, et
il était si doux qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'aimer; ses
ouvriers en particulier l'adoraient, et il portait cette adoration avec
une sorte de gravité mélancolique. Quand il fut constaté riche, «les
personnes de la société» le saluèrent, et on l'appela dans la ville
monsieur Madeleine; ses ouvriers et les enfants continuèrent de
l'appeler _le père Madeleine_, et c'était la chose qui le faisait le
mieux sourire. À mesure qu'il montait, les invitations pleuvaient sur
lui. «La société» le réclamait. Les petits salons guindés de
Montreuil-sur-mer qui, bien entendu, se fussent dans les premiers temps
fermés à l'artisan, s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. On lui
fit mille avances. Il refusa.

Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées.

--C'est un homme ignorant et de basse éducation. On ne sait d'où cela
sort. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. Il n'est pas du tout
prouvé qu'il sache lire.

Quand on l'avait vu gagner de l'argent, on avait dit: c'est un marchand.
Quand on l'avait vu semer son argent, on avait dit: c'est un ambitieux.
Quand on l'avait vu repousser les honneurs, on avait dit: c'est un
aventurier. Quand on le vit repousser le monde, on dit: c'est une brute.

En 1820, cinq ans après son arrivée à Montreuil-sur-mer, les services
qu'il avait rendus au pays étaient si éclatants, le voeu de la contrée
fut tellement unanime, que le roi le nomma de nouveau maire de la ville.
Il refusa encore, mais le préfet résista à son refus, tous les notables
vinrent le prier, le peuple en pleine rue le suppliait, l'insistance fut
si vive qu'il finit par accepter. On remarqua que ce qui parut surtout
le déterminer, ce fut l'apostrophe presque irritée d'une vieille femme
du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur: _Un bon maire,
c'est utile. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire?_

Ce fut là la troisième phase de son ascension. Le père Madeleine était
devenu monsieur Madeleine, monsieur Madeleine devint monsieur le maire.




Chapitre III

Sommes déposées chez Laffitte


Du reste, il était demeuré aussi simple que le premier jour. Il avait
les cheveux gris, l'oeil sérieux, le teint hâlé d'un ouvrier, le visage
pensif d'un philosophe. Il portait habituellement un chapeau à bords
larges et une longue redingote de gros drap, boutonnée jusqu'au menton.
Il remplissait ses fonctions de maire, mais hors de là il vivait
solitaire. Il parlait à peu de monde. Il se dérobait aux politesses,
saluait de côté, s'esquivait vite, souriait pour se dispenser de causer,
donnait pour se dispenser de sourire. Les femmes disaient de lui: Quel
bon ours! Son plaisir était de se promener dans les champs.

Il prenait ses repas toujours seul, avec un livre ouvert devant lui où
il lisait. Il avait une petite bibliothèque bien faite. Il aimait les
livres; les livres sont des amis froids et sûrs. À mesure que le loisir
lui venait avec la fortune, il semblait qu'il en profitât pour cultiver
son esprit. Depuis qu'il était à Montreuil-sur-mer, on remarquait que
d'année en année son langage devenait plus poli, plus choisi et plus
doux.

Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades, mais il s'en
servait rarement. Quand cela lui arrivait par aventure, il avait un tir
infaillible qui effrayait. Jamais il ne tuait un animal inoffensif.
Jamais il ne tirait un petit oiseau. Quoiqu'il ne fût plus jeune, on
contait qu'il était d'une force prodigieuse. Il offrait un coup de main
à qui en avait besoin, relevait un cheval, poussait à une roue
embourbée, arrêtait par les cornes un taureau échappé. Il avait toujours
ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. Quand il
passait dans un village, les marmots déguenillés couraient joyeusement
après lui et l'entouraient comme une nuée de moucherons.

On croyait deviner qu'il avait dû vivre jadis de la vie des champs, car
il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans.
Il leur apprenait à détruire la teigne des blés en aspergeant le grenier
et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun,
et à chasser les charançons en suspendant partout, aux murs et aux
toits, dans les héberges et dans les maisons, de l'orviot en fleur. Il
avait des "recettes" pour extirper d'un champ la luzette, la nielle, la
vesce, la gaverolle, la queue-de-renard, toutes les herbes parasites qui
mangent le blé. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu'avec
l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. Un jour il voyait
des gens du pays très occupés à arracher des orties. Il regarda ce tas
de plantes déracinées et déjà desséchées, et dit:

--C'est mort. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. Quand
l'ortie est jeune, la feuille est un légume excellent; quand elle
vieillit, elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin.
La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. Hachée, l'ortie est bonne
pour la volaille; broyée, elle est bonne pour les bêtes à cornes. La
graine de l'ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des
animaux; la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. C'est
du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. Et que faut-il
à l'ortie? Peu de terre, nul soin, nulle culture. Seulement la graine
tombe à mesure qu'elle mûrit, et est difficile à récolter. Voilà tout.
Avec quelque peine qu'on prendrait, l'ortie serait utile; on la néglige,
elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d'hommes ressemblent à
l'ortie!

Il ajouta après un silence:

--Mes amis, retenez ceci, il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais
hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs.

Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants
petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco.

Quand il voyait la porte d'une église tendue de noir, il entrait; il
recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptême. Le
veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient à cause de sa grande
douceur; il se mêlait aux amis en deuil, aux familles vêtues de noir,
aux prêtres gémissant autour d'un cercueil. Il semblait donner
volontiers pour texte à ses pensées ces psalmodies funèbres pleines de
la vision d'un autre monde. L'oeil au ciel, il écoutait, avec une sorte
d'aspiration vers tous les mystères de l'infini, ces voix tristes qui
chantent sur le bord de l'abîme obscur de la mort.

Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache
pour les mauvaises. Il pénétrait à la dérobée, le soir, dans les
maisons; il montait furtivement des escaliers. Un pauvre diable, en
rentrant dans son galetas, trouvait que sa porte avait été ouverte,
quelquefois même forcée, dans son absence. Le pauvre homme se récriait:
quelque malfaiteur est venu! Il entrait, et la première chose qu'il
voyait, c'était une pièce d'or oubliée sur un meuble. "Le malfaiteur"
qui était venu, c'était le père Madeleine.

Il était affable et triste. Le peuple disait: «Voilà un homme riche qui
n'a pas l'air fier. Voilà un homme heureux qui n'a pas l'air content.»

Quelques-uns prétendaient que c'était un personnage mystérieux, et
affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre, laquelle était une
vraie cellule d'anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de
tibias en croix et de têtes de mort. Cela se disait beaucoup, si bien
que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-mer
vinrent chez lui un jour, et lui demandèrent:

--Monsieur le maire, montrez-nous donc votre chambre. On dit que c'est
une grotte.

Il sourit, et les introduisit sur-le-champ dans cette «grotte». Elles
furent bien punies de leur curiosité. C'était une chambre garnie tout
bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce
genre et tapissée de papier à douze sous. Elles n'y purent rien
remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la
cheminée et qui avaient l'air d'être en argent, «car ils étaient
contrôlés». Observation pleine de l'esprit des petites villes.

On n'en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette
chambre et que c'était une caverne d'ermite, un rêvoir, un trou, un
tombeau.

On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes «immenses» déposées chez
Laffitte, avec cette particularité qu'elles étaient toujours à sa
disposition immédiate, de telle sorte, ajoutait-on, que M. Madeleine
pourrait arriver un matin chez Laffitte, signer un reçu et emporter ses
deux ou trois millions en dix minutes. Dans la réalité ces «deux ou
trois millions» se réduisaient, nous l'avons dit, à six cent trente ou
quarante mille francs.




Chapitre IV

M. Madeleine en deuil


Au commencement de 1821, les journaux annoncèrent la mort de M. Myriel,
évêque de Digne, «surnommé _monseigneur Bienvenu_», et trépassé en odeur
de sainteté à l'âge de quatre-vingt-deux ans.

L'évêque de Digne, pour ajouter ici un détail que les journaux omirent,
était, quand il mourut, depuis plusieurs années aveugle, et content
d'être aveugle, sa soeur étant près de lui.

Disons-le en passant, être aveugle et être aimé, c'est en effet, sur
cette terre où rien n'est complet, une des formes les plus étrangement
exquises du bonheur. Avoir continuellement à ses côtés une femme, une
fille, une soeur, un être charmant, qui est là parce que vous avez
besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous, se savoir
indispensable à qui nous est nécessaire, pouvoir incessamment mesurer
son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne, et se dire:
puisqu'elle me consacre tout son temps, c'est que j'ai tout son coeur;
voir la pensée à défaut de la figure, constater la fidélité d'un être
dans l'éclipse du monde, percevoir le frôlement d'une robe comme un
bruit d'ailes, l'entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler,
chanter, et songer qu'on est le centre de ces pas, de cette parole, de
ce chant, manifester à chaque minute sa propre attraction, se sentir
d'autant plus puissant qu'on est plus infirme, devenir dans l'obscurité,
et par l'obscurité, l'astre autour duquel gravite cet ange, peu de
félicités égalent celle-là. Le suprême bonheur de la vie, c'est la
conviction qu'on est aimé; aimé pour soi-même, disons mieux, aimé malgré
soi-même; cette conviction, l'aveugle l'a. Dans cette détresse, être
servi, c'est être caressé. Lui manque-t-il quelque chose? Non. Ce n'est
point perdre la lumière qu'avoir l'amour. Et quel amour! un amour
entièrement fait de vertu. Il n'y a point de cécité où il y a certitude.
L'âme à tâtons cherche l'âme, et la trouve. Et cette âme trouvée et
prouvée est une femme. Une main vous soutient, c'est la sienne; une
bouche effleure votre front, c'est sa bouche; vous entendez une
respiration tout près de vous, c'est elle. Tout avoir d'elle, depuis son
culte jusqu'à sa pitié, n'être jamais quitté, avoir cette douce
faiblesse qui vous secourt, s'appuyer sur ce roseau inébranlable,
toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras,
Dieu palpable, quel ravissement! Le coeur, cette céleste fleur obscure,
entre dans un épanouissement mystérieux. On ne donnerait pas cette ombre
pour toute la clarté. L'âme ange est là, sans cesse là; si elle
s'éloigne, c'est pour revenir; elle s'efface comme le rêve et reparaît
comme la réalité. On sent de la chaleur qui approche, la voilà. On
déborde de sérénité, de gaîté et d'extase; on est un rayonnement dans la
nuit. Et mille petits soins. Des riens qui sont énormes dans ce vide.
Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer,
et suppléant pour vous à l'univers évanoui. On est caressé avec de
l'âme. On ne voit rien, mais on se sent adoré. C'est un paradis de
ténèbres.

C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu était passé à l'autre.

L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de
Montreuil-sur-mer. M. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un
crêpe à son chapeau.

On remarqua dans la ville ce deuil, et l'on jasa. Cela parut une lueur
sur l'origine de M. Madeleine. On en conclut qu'il avait quelque
alliance avec le vénérable évêque. _Il drape pour l'évêque de Digne_,
dirent les salons; cela rehaussa fort M. Madeleine, et lui donna
subitement et d'emblée une certaine considération dans le monde noble de
Montreuil-sur-mer. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit
songea à faire cesser la quarantaine de M. Madeleine, parent probable
d'un évêque. M. Madeleine s'aperçut de l'avancement qu'il obtenait à
plus de révérences des vieilles femmes et à plus de sourires des jeunes.
Un soir, une doyenne de ce petit grand monde-là, curieuse par droit
d'ancienneté, se hasarda à lui demander:

--Monsieur le maire est sans doute cousin du feu évêque de Digne?

Il dit:

--Non, madame.

--Mais, reprit la douairière, vous en portez le deuil?

Il répondit:

--C'est que dans ma jeunesse j'ai été laquais dans sa famille.

Une remarque qu'on faisait encore, c'est que, chaque fois qu'il passait
dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des
cheminées à ramoner, M. le maire le faisait appeler, lui demandait son
nom, et lui donnait de l'argent. Les petits savoyards se le disaient, et
il en passait beaucoup.




Chapitre V

Vagues éclairs à l'horizon


Peu à peu, et avec le temps, toutes les oppositions étaient tombées. Il
y avait eu d'abord contre M. Madeleine, sorte de loi que subissent
toujours ceux qui s'élèvent, des noirceurs et des calomnies, puis ce ne
fut plus que des méchancetés, puis ce ne fut que des malices, puis cela
s'évanouit tout à fait; le respect devint complet, unanime, cordial, et
il arriva un moment, vers 1821, où ce mot: monsieur le maire, fut
prononcé à Montreuil-sur-mer presque du même accent que ce mot:
monseigneur l'évêque, était prononcé à Digne en 1815. On venait de dix
lieues à la ronde consulter M. Madeleine. Il terminait les différends,
il empêchait les procès, il réconciliait les ennemis. Chacun le prenait
pour juge de son bon droit. Il semblait qu'il eût pour âme le livre de
la loi naturelle. Ce fut comme une contagion de vénération qui, en six
ou sept ans et de proche en proche, gagna tout le pays.

Un seul homme, dans la ville et dans l'arrondissement, se déroba
absolument à cette contagion, et, quoi que fît le père Madeleine, y
demeura rebelle, comme si une sorte d'instinct, incorruptible et
imperturbable, l'éveillait et l'inquiétait. Il semblerait en effet qu'il
existe dans certains hommes un véritable instinct bestial, pur et
intègre comme tout instinct, qui crée les antipathies et les sympathies,
qui sépare fatalement une nature d'une autre nature, qui n'hésite pas,
qui ne se trouble, ne se tait et ne se dément jamais, clair dans son
obscurité, infaillible, impérieux, réfractaire à tous les conseils de
l'intelligence et à tous les dissolvants de la raison, et qui, de
quelque façon que les destinées soient faites, avertit secrètement
l'homme-chien de la présence de l'homme-chat, et l'homme-renard de la
présence de l'homme-lion.

Souvent, quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux,
entouré des bénédictions de tous, il arrivait qu'un homme de haute
taille, vêtu d'une redingote gris de fer, armé d'une grosse canne et
coiffé d'un chapeau rabattu, se retournait brusquement derrière lui, et
le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, croisant les bras,
secouant lentement la tête, et haussant sa lèvre supérieure avec sa
lèvre inférieure jusqu'à son nez, sorte de grimace significative qui
pourrait se traduire par: «Mais qu'est-ce que c'est que cet
homme-là?--Pour sûr je l'ai vu quelque part.--En tout cas, je ne suis
toujours pas sa dupe.»

Ce personnage, grave d'une gravité presque menaçante, était de ceux qui,
même rapidement entrevus, préoccupent l'observateur.

Il se nommait Javert, et il était de la police.

Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles, mais utiles,
d'inspecteur. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. Javert
devait le poste qu'il occupait à la protection de M. Chabouillet, le
secrétaire du ministre d'État, comte Anglès, alors préfet de police à
Paris. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer, la fortune du
grand manufacturier était déjà faite, et le père Madeleine était devenu
monsieur Madeleine.

Certains officiers de police ont une physionomie à part et qui se
complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. Javert avait
cette physionomie, moins la bassesse.

Dans notre conviction, si les âmes étaient visibles aux yeux, on verrait
distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l'espèce
humaine correspond à quelqu'une des espèces de la création animale; et
l'on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le
penseur, que, depuis l'huître jusqu'à l'aigle, depuis le porc jusqu'au
tigre, tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans
un homme. Quelquefois même plusieurs d'entre eux à la fois.

Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos
vices, errantes devant nos yeux, les fantômes visibles de nos âmes. Dieu
nous les montre pour nous faire réfléchir. Seulement, comme les animaux
ne sont que des ombres, Dieu ne les a point faits éducables dans le sens
complet du mot; à quoi bon? Au contraire, nos âmes étant des réalités et
ayant une fin qui leur est propre, Dieu leur a donné l'intelligence,
c'est-à-dire l'éducation possible. L'éducation sociale bien faite peut
toujours tirer d'une âme, quelle qu'elle soit, l'utilité qu'elle
contient.

Ceci soit dit, bien entendu, au point de vue restreint de la vie
terrestre apparente, et sans préjuger la question profonde de la
personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l'homme.
Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi
latent. Cette réserve faite, passons.

Maintenant, si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a
une des espèces animales de la création, il nous sera facile de dire ce
que c'était que l'officier de paix Javert.

Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il
y a un chien, lequel est tué par la mère, sans quoi en grandissant il
dévorerait les autres petits.

Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve, et ce sera Javert.

Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari
était aux galères. En grandissant, il pensa qu'il était en dehors de la
société et désespéra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la société
maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux
qui l'attaquent et ceux qui la gardent; il n'avait le choix qu'entre ces
deux classes; en même temps il se sentait je ne sais quel fond de
rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable
haine pour cette race de bohèmes dont il était. Il entra dans la police.

Il y réussit. À quarante ans il était inspecteur.

Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi.

Avant d'aller plus loin, entendons-nous sur ce mot face humaine que nous
appliquions tout à l'heure à Javert.

La face humaine de Javert consistait en un nez camard, avec deux
profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes
favoris. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces
deux forêts et ces deux cavernes. Quand Javert riait, ce qui était rare
et terrible, ses lèvres minces s'écartaient, et laissaient voir, non
seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son
nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve.
Javert sérieux était un dogue; lorsqu'il riait, c'était un tigre. Du
reste, peu de crâne, beaucoup de mâchoire, les cheveux cachant le front
et tombant sur les sourcils, entre les deux yeux un froncement central
permanent comme une étoile de colère, le regard obscur, la bouche pincée
et redoutable, l'air du commandement féroce.

Cet homme était composé de deux sentiments très simples, et relativement
très bons, mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer:
le respect de l'autorité, la haine de la rébellion; et à ses yeux le
vol, le meurtre, tous les crimes, n'étaient que des formes de la
rébellion. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout
ce qui a une fonction dans l'État, depuis le premier ministre jusqu'au
garde champêtre. Il couvrait de mépris, d'aversion et de dégoût tout ce
qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. Il était absolu et
n'admettait pas d'exceptions. D'une part il disait:

--Le fonctionnaire ne peut se tromper; le magistrat n'a jamais tort.

D'autre part il disait:

--Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. Rien de bon n'en peut sortir.

Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui
attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou, si l'on
veut, de constater des damnés, et qui mettent un Styx au bas de la
société. Il était stoïque, sérieux, austère; rêveur triste; humble et
hautain comme les fanatiques. Son regard était une vrille. Cela était
froid et cela perçait. Toute sa vie tenait dans ces deux mots: veiller
et surveiller. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de
plus tortueux au monde; il avait la conscience de son utilité, la
religion de ses fonctions, et il était espion comme on est prêtre.
Malheur à qui tombait sous sa main! Il eût arrêté son père s'évadant du
bagne et dénoncé sa mère en rupture de ban. Et il l'eût fait avec cette
sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu. Avec cela une vie
de privations, l'isolement, l'abnégation, la chasteté, jamais une
distraction. C'était le devoir implacable, la police comprise comme les
Spartiates comprenaient Sparte, un guet impitoyable, une honnêteté
farouche, un mouchard marmoréen, Brutus dans Vidocq.

Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe.
L'école mystique de Joseph de Maistre, laquelle à cette époque
assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras,
n'eût pas manqué de dire que Javert était un symbole. On ne voyait pas
son front qui disparaissait sous son chapeau, on ne voyait pas ses yeux
qui se perdaient sous ses sourcils, on ne voyait pas son menton qui
plongeait dans sa cravate, on ne voyait pas ses mains qui rentraient
dans ses manches, on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa
redingote. Mais l'occasion venue, on voyait tout à coup sortir de toute
cette ombre, comme d'une embuscade, un front anguleux et étroit, un
regard funeste, un menton menaçant, des mains énormes; et un gourdin
monstrueux.

À ses moments de loisir, qui étaient peu fréquents, tout en haïssant les
livres, il lisait; ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré.
Cela se reconnaissait à quelque emphase dans la parole.

Il n'avait aucun vice, nous l'avons dit. Quand il était content de lui,
il s'accordait une prise de tabac. Il tenait à l'humanité par là.

On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe
que la statistique annuelle du ministère de la justice désigne sous la
rubrique: _Gens sans aveu_. Le nom de Javert prononcé les mettait en
déroute; la face de Javert apparaissant les pétrifiait.

Tel était cet homme formidable.

Javert était comme un oeil toujours fixé sur M. Madeleine. Oeil plein de
soupçon et de conjectures. M. Madeleine avait fini par s'en apercevoir,
mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. Il ne fit pas même
une question à Javert, il ne le cherchait ni ne l'évitait, et il
portait, sans paraître y faire attention, ce regard gênant et presque
pesant. Il traitait Javert comme tout le monde, avec aisance et bonté.

À quelques paroles échappées à Javert, on devinait qu'il avait recherché
secrètement, avec cette curiosité qui tient à la race et où il entre
autant d'instinct que de volonté, toutes les traces antérieures que le
père Madeleine avait pu laisser ailleurs. Il paraissait savoir, et il
disait parfois à mots couverts, que quelqu'un avait pris certaines
informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. Une
fois il lui arriva de dire, se parlant à lui-même:

--Je crois que je le tiens!

Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Il paraît
que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu. Du reste, et ceci est le
correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait
présenter de trop absolu, il ne peut y avoir rien de vraiment
infaillible dans une créature humaine, et le propre de l'instinct est
précisément de pouvoir être troublé, dépisté et dérouté. Sans quoi il
serait supérieur à l'intelligence, et la bête se trouverait avoir une
meilleure lumière que l'homme.

Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et
la tranquillité de M. Madeleine.

Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur
M. Madeleine. Voici à quelle occasion.




Chapitre VI

Le père Fauchelevent


M. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de
Montreuil-sur-mer. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque
distance. Il y alla. Un vieux homme, nommé le père Fauchelevent, venait
de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu.

Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. Madeleine à
cette époque. Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays, Fauchelevent,
ancien tabellion et paysan presque lettré, avait un commerce qui
commençait à aller mal. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui
s'enrichissait, tandis que lui, maître, se ruinait. Cela l'avait rempli
de jalousie, et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour
nuire à Madeleine. Puis la faillite était venue, et, vieux, n'ayant plus
à lui qu'une charrette et un cheval, sans famille et sans enfants du
reste, pour vivre il s'était fait charretier.

Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. Le
vieillard était engagé entre les roues. La chute avait été tellement
malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. La charrette
était assez lourdement chargée. Le père Fauchelevent poussait des râles
lamentables. On avait essayé de le tirer, mais en vain. Un effort
désordonné, une aide maladroite, une secousse à faux pouvaient
l'achever. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant
la voiture par-dessous. Javert, qui était survenu au moment de
l'accident, avait envoyé chercher un cric.

M. Madeleine arriva. On s'écarta avec respect.

--À l'aide! criait le vieux Fauchelevent. Qui est-ce qui est bon enfant
pour sauver le vieux?

M. Madeleine se tourna vers les assistants:

--A-t-on un cric?

--On en est allé quérir un, répondit un paysan.

--Dans combien de temps l'aura-t-on?

--On est allé au plus près, au lieu Flachot, où il y a un maréchal; mais
c'est égal, il faudra bien un bon quart d'heure.

--Un quart d'heure! s'écria Madeleine.

Il avait plu la veille, le sol était détrempé, la charrette s'enfonçait
dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine
du vieux charretier. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait
les côtes brisées.

--Il est impossible d'attendre un quart d'heure, dit Madeleine aux
paysans qui regardaient.

--Il faut bien!

--Mais il ne sera plus temps! Vous ne voyez donc pas que la charrette
s'enfonce?

--Dame!

--Écoutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la
voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. Rien
qu'une demi-minute, et l'on tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici
quelqu'un qui ait des reins et du coeur? Cinq louis d'or à gagner!

Personne ne bougea dans le groupe.

--Dix louis, dit Madeleine.

Les assistants baissaient les yeux. Un d'eux murmura:

--Il faudrait être diablement fort. Et puis, on risque de se faire
écraser!

--Allons! recommença Madeleine, vingt louis! Même silence.

--Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque, dit une voix.

M. Madeleine se retourna, et reconnut Javert. Il ne l'avait pas aperçu
en arrivant. Javert continua:

--C'est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose
de lever une voiture comme cela sur son dos.

Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur
chacun des mots qu'il prononçait:

--Monsieur Madeleine, je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de
faire ce que vous demandez là.

Madeleine tressaillit.

Javert ajouta avec un air d'indifférence, mais sans quitter des yeux
Madeleine:

--C'était un forçat.

--Ah! dit Madeleine.

--Du bagne de Toulon.

Madeleine devint pâle.

Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. Le père
Fauchelevent râlait et hurlait:

--J'étouffe! Ça me brise les côtes! Un cric! quelque chose! Ah!

Madeleine regarda autour de lui:

--Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie
à ce pauvre vieux?

Aucun des assistants ne remua. Javert reprit:

--Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric. C'était ce
forçat.

--Ah! voilà que ça m'écrase! cria le vieillard.

Madeleine leva la tête, rencontra l'oeil de faucon de Javert toujours
attaché sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement.
Puis, sans dire une parole, il tomba à genoux, et avant même que la
foule eût eu le temps de jeter un cri, il était sous la voiture.

Il y eut un affreux moment d'attente et de silence.

On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer
deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria:

--Père Madeleine! retirez-vous de là!

Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit:

--Monsieur Madeleine! allez-vous-en! C'est qu'il faut que je meure,
voyez-vous! Laissez-moi! Vous allez vous faire écraser aussi!

Madeleine ne répondit pas.

Les assistants haletaient. Les roues avaient continué de s'enfoncer, et
il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous
la voiture.

Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler, la charrette se soulevait
lentement, les roues sortaient à demi de l'ornière. On entendit une voix
étouffée qui criait:

--Dépêchez-vous! aidez!

C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort.

Ils se précipitèrent. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et
du courage à tous. La charrette fut enlevée par vingt bras. Le vieux
Fauchelevent était sauvé.

Madeleine se releva. Il était blême, quoique ruisselant de sueur. Ses
habits étaient déchirés et couverts de boue. Tous pleuraient. Le
vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Lui, il
avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse
et céleste, et il fixait son oeil tranquille sur Javert qui le regardait
toujours.




Chapitre VII

Fauchelevent devient jardinier à Paris


Fauchelevent s'était démis la rotule dans sa chute. Le père Madeleine le
fit transporter dans une infirmerie qu'il avait établie pour ses
ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par
deux soeurs de charité. Le lendemain matin, le vieillard trouva un
billet de mille francs sur sa table de nuit, avec ce mot de la main du
père Madeleine: _Je vous achète votre charrette et votre cheval_. La
charrette était brisée et le cheval était mort. Fauchelevent guérit,
mais son genou resta ankylosé. M. Madeleine, par les recommandations des
soeurs et de son curé, fit placer le bonhomme comme jardinier dans un
couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris.

Quelque temps après, M. Madeleine fut nommé maire. La première fois que
Javert vit M. Madeleine revêtu de l'écharpe qui lui donnait toute
autorité sur la ville, il éprouva cette sorte de frémissement
qu'éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son
maître. À partir de ce moment, il l'évita le plus qu'il put. Quand les
besoins du service l'exigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire
autrement que de se trouver avec M. le maire, il lui parlait avec un
respect profond.

Cette prospérité créée à Montreuil-sur-mer par le père Madeleine avait,
outre les signes visibles que nous avons indiqués, un autre symptôme
qui, pour n'être pas visible, n'était pas moins significatif. Ceci ne
trompe jamais.

Quand la population souffre, quand le travail manque, quand le commerce
est nul, le contribuable résiste à l'impôt par pénurie, épuise et
dépasse les délais, et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de
contrainte et de rentrée. Quand le travail abonde, quand le pays est
heureux et riche, l'impôt se paye aisément et coûte peu à l'état. On
peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre
infaillible, les frais de perception de l'impôt. En sept ans, les frais
de perception de l'impôt s'étaient réduits des trois quarts dans
l'arrondissement de Montreuil-sur-mer, ce qui faisait fréquemment citer
cet arrondissement entre tous par M. de Villèle, alors ministre des
finances.

Telle était la situation du pays, lorsque Fantine y revint. Personne ne
se souvenait plus d'elle. Heureusement la porte de la fabrique de M.
Madeleine était comme un visage ami. Elle s'y présenta, et fut admise
dans l'atelier des femmes. Le métier était tout nouveau pour Fantine,
elle n'y pouvait être bien adroite, elle ne tirait donc de sa journée de
travail que peu de chose, mais enfin cela suffisait, le problème était
résolu, elle gagnait sa vie.




Chapitre VIII

Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale


Quand Fantine vit qu'elle vivait, elle eut un moment de joie. Vivre
honnêtement de son travail, quelle grâce du ciel! Le goût du travail lui
revint vraiment. Elle acheta un miroir, se réjouit d'y regarder sa
jeunesse, ses beaux cheveux et ses belles dents, oublia beaucoup de
choses, ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible, et fut
presque heureuse. Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur
son travail futur; reste de ses habitudes de désordre.

Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée, elle s'était bien gardée,
comme nous l'avons déjà fait entrevoir, de parler de sa petite fille.

En ces commencements, on l'a vu, elle payait exactement les Thénardier.
Comme elle ne savait que signer, elle était obligée de leur écrire par
un écrivain public.

Elle écrivait souvent. Cela fut remarqué. On commença à dire tout bas
dans l'atelier des femmes que Fantine «écrivait des lettres» et qu'«elle
avait des allures».

Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles
ne regardent pas.--Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la
brune? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou
le jeudi? pourquoi prend-il toujours les petites rues? pourquoi madame
descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison?
pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres, quand elle
en a «plein sa papeterie?» etc., etc.--Il existe des êtres qui, pour
connaître le mot de ces énigmes, lesquelles leur sont du reste
parfaitement indifférentes, dépensent plus d'argent, prodiguent plus de
temps, se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes
actions; et cela, gratuitement, pour le plaisir, sans être payés de la
curiosité autrement que par la curiosité. Ils suivront celui-ci ou
celle-là des jours entiers, feront faction des heures à des coins de
rue, sous des portes d'allées, la nuit, par le froid et par la pluie,
corrompront des commissionnaires, griseront des cochers de fiacre et des
laquais, achèteront une femme de chambre, feront acquisition d'un
portier. Pourquoi? pour rien. Pur acharnement de voir, de savoir et de
pénétrer. Pure démangeaison de dire. Et souvent ces secrets connus, ces
mystères publiés, ces énigmes éclairées du grand jour, entraînent des
catastrophes, des duels, des faillites, des familles ruinées, des
existences brisées, à la grande joie de ceux qui ont «tout découvert»
sans intérêt et par pur instinct. Chose triste.

Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. Leur
conversation, causerie dans le salon, bavardage dans l'antichambre, est
comme ces cheminées qui usent vite le bois; il leur faut beaucoup de
combustible; et le combustible, c'est le prochain.

On observa donc Fantine.

Avec cela, plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses
dents blanches. On constata que dans l'atelier, au milieu des autres,
elle se détournait souvent pour essuyer une larme. C'étaient les moments
où elle songeait à son enfant; peut-être aussi à l'homme qu'elle avait
aimé.

C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé.

On constata qu'elle écrivait, au moins deux fois par mois, toujours à la
même adresse, et qu'elle affranchissait la lettre. On parvint à se
procurer l'adresse: _Monsieur, Monsieur Thénardier, aubergiste, à
Montfermeil_. On fit jaser au cabaret l'écrivain public, vieux bonhomme
qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche
aux secrets. Bref, on sut que Fantine avait un enfant. «Ce devait être
une espèce de fille.» Il se trouva une commère qui fit le voyage de
Montfermeil, parla aux Thénardier, et dit à son retour: «Pour mes
trente-cinq francs, j'en ai eu le coeur net. J'ai vu l'enfant!»

La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien,
gardienne et portière de la vertu de tout le monde. Madame Victurnien
avait cinquante-six ans, et doublait le masque de la laideur du masque
de la vieillesse. Voix chevrotante, esprit capricant. Cette vieille
femme avait été jeune, chose étonnante. Dans sa jeunesse, en plein 93,
elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé
des bernardins aux jacobins. Elle était sèche, rêche, revêche, pointue,
épineuse, presque venimeuse; tout en se souvenant de son moine dont elle
était veuve, et qui l'avait fort domptée et pliée. C'était une ortie où
l'on voyait le froissement du froc. À la restauration, elle s'était
faite bigote, et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné
son moine. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une
communauté religieuse. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras.
Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil, et revint en disant:
«J'ai vu l'enfant».

Tout cela prit du temps. Fantine était depuis plus d'un an à la
fabrique, lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit, de la
part de M. le maire, cinquante francs, en lui disant qu'elle ne faisait
plus partie de l'atelier et en l'engageant, de la part de M. le maire, à
quitter le pays.

C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier, après avoir
demandé douze francs au lieu de six, venaient d'exiger quinze francs au
lieu de douze.

Fantine fut atterrée. Elle ne pouvait s'en aller du pays, elle devait
son loyer et ses meubles. Cinquante francs ne suffisaient pas pour
acquitter cette dette. Elle balbutia quelques mots suppliants. La
surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-le-champ de
l'atelier. Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre. Accablée
de honte plus encore que de désespoir, elle quitta l'atelier et rentra
dans sa chambre. Sa faute était donc maintenant connue de tous!

Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. On lui conseilla de voir
M. le maire; elle n'osa pas. M. le maire lui donnait cinquante francs,
parce qu'il était bon, et la chassait, parce qu'il était juste. Elle
plia sous cet arrêt.




Chapitre IX

Succès de Madame Victurnien


La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose.

Du reste, M. Madeleine n'avait rien su de tout cela. Ce sont là de ces
combinaisons d'événements dont la vie est pleine. M. Madeleine avait
pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. Il
avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille, que le curé lui
avait donnée, et il avait toute confiance dans cette surveillante,
personne vraiment respectable, ferme, équitable, intègre, remplie de la
charité qui consiste à donner, mais n'ayant pas au même degré la charité
qui consiste à comprendre et à pardonner. M. Madeleine se remettait de
tout sur elle. Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur
autorité. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction
qu'elle faisait bien, que la surveillante avait instruit le procès,
jugé, condamné et exécuté Fantine.

Quant aux cinquante francs, elle les avait donnés sur une somme que M.
Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont
elle ne rendait pas compte.

Fantine s'offrit comme servante dans le pays; elle alla d'une maison à
l'autre. Personne ne voulut d'elle. Elle n'avait pu quitter la ville. Le
marchand fripier auquel elle devait ses meubles, quels meubles! lui
avait dit: «Si vous vous en allez, je vous fais arrêter comme voleuse.»
Le propriétaire auquel elle devait son loyer, lui avait dit:

«Vous êtes jeune et jolie, vous pouvez payer.» Elle partagea les
cinquante francs entre le propriétaire et le fripier, rendit au marchand
les trois quarts de son mobilier, ne garda que le nécessaire, et se
trouva sans travail, sans état, n'ayant plus que son lit, et devant
encore environ cent francs.

Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la
garnison, et gagnait douze sous par jour. Sa fille lui en coûtait dix.
C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier.

Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle
rentrait le soir, lui enseigna l'art de vivre dans la misère. Derrière
vivre de peu, il y a vivre de rien. Ce sont deux chambres; la première
est obscure, la seconde est noire.

Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver, comment
on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux
jours, comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture
son jupon, comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la
lumière de la fenêtre d'en face. On ne sait pas tout ce que certains
êtres faibles, qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté, savent
tirer d'un sou. Cela finit par être un talent. Fantine acquit ce sublime
talent et reprit un peu de courage.

À cette époque, elle disait à une voisine:

--Bah! je me dis: en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout
le reste à mes coutures, je parviendrai bien toujours à gagner à peu
près du pain. Et puis, quand on est triste, on mange moins. Eh bien! des
souffrances, des inquiétudes, un peu de pain d'un côté, des chagrins de
l'autre, tout cela me nourrira.

Dans cette détresse, avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur.
Elle songea à la faire venir. Mais quoi! lui faire partager son
dénûment! Et puis, elle devait aux Thénardier! comment s'acquitter? Et
le voyage! comment le payer?

La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de
vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite, dévote de la
bonne dévotion, pauvre, et charitable pour les pauvres et même pour les
riches, sachant tout juste assez écrire pour signer _Margueritte_, et
croyant en Dieu, ce qui est la science.

Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas; un jour elles seront en haut.
Cette vie a un lendemain.

Dans les premiers temps, Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait
pas osé sortir. Quand elle était dans la rue, elle devinait qu'on se
retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt; tout le monde la
regardait et personne ne la saluait; le mépris âcre et froid des
passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise.

Dans les petites villes, il semble qu'une malheureuse soit nue sous les
sarcasmes et la curiosité de tous. À Paris, du moins, personne ne vous
connaît, et cette obscurité est un vêtement. Oh! comme elle eût souhaité
venir à Paris! Impossible.

Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération, comme elle s'était
accoutumée à l'indigence. Peu à peu elle en prit son parti. Après deux
ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien
n'était.

--Cela m'est bien égal, dit-elle.

Elle alla et vint, la tête haute, avec un sourire amer, et sentit
qu'elle devenait effrontée.

Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre, remarquait
la détresse de «cette créature», grâce à elle "remise à sa place", et se
félicitait. Les méchants ont un bonheur noir.

L'excès du travail fatiguait Fantine, et la petite toux sèche qu'elle
avait augmenta. Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite: «Tâtez
donc comme mes mains sont chaudes.»

Cependant le matin, quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses
beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche, elle avait une
minute de coquetterie heureuse.




Chapitre X

Suite du succès


Elle avait été congédiée vers la fin de l'hiver; l'été se passa, mais
l'hiver revint. Jours courts, moins de travail. L'hiver, point de
chaleur, point de lumière, point de midi, le soir touche au matin,
brouillard, crépuscule, la fenêtre est grise, on n'y voit pas clair. Le
ciel est un soupirail. Toute la journée est une cave. Le soleil a l'air
d'un pauvre. L'affreuse saison! L'hiver change en pierre l'eau du ciel
et le coeur de l'homme. Ses créanciers la harcelaient.

Fantine gagnait trop peu. Ses dettes avaient grossi. Les Thénardier, mal
payés, lui écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la
désolait et dont le port la ruinait. Un jour ils lui écrivirent que sa
petite Cosette était toute nue par le froid qu'il faisait, qu'elle avait
besoin d'une jupe de laine, et qu'il fallait au moins que la mère
envoyât dix francs pour cela. Elle reçut la lettre, et la froissa dans
ses mains tout le jour. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait
le coin de la rue, et défit son peigne. Ses admirables cheveux blonds
lui tombèrent jusqu'aux reins.

--Les beaux cheveux! s'écria le barbier.

--Combien m'en donneriez-vous? dit-elle.

--Dix francs.

--Coupez-les.

Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier.

Cette jupe fit les Thénardier furieux. C'était de l'argent qu'ils
voulaient. Ils donnèrent la jupe à Eponine. La pauvre Alouette continua
de frissonner.

Fantine pensa: «Mon enfant n'a plus froid. Je l'ai habillée de mes
cheveux.» Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tête
tondue et avec lesquels elle était encore jolie.

Un travail ténébreux se faisait dans le coeur de Fantine. Quand elle vit
qu'elle ne pouvait plus se coiffer, elle commença à tout prendre en
haine autour d'elle. Elle avait longtemps partagé la vénération de tous
pour le père Madeleine; cependant, à force de se répéter que c'était lui
qui l'avait chassée, et qu'il était la cause de son malheur, elle en
vint à le haïr lui aussi, lui surtout. Quand elle passait devant la
fabrique aux heures où les ouvriers sont sur la porte, elle affectait de
rire et de chanter.

Une vieille ouvrière qui la vit une fois chanter et rire de cette façon
dit:

--Voilà une fille qui finira mal.

Elle prit un amant, le premier venu, un homme qu'elle n'aimait pas, par
bravade, avec la rage dans le coeur. C'était un misérable, une espèce de
musicien mendiant, un oisif gueux, qui la battait, et qui la quitta
comme elle l'avait pris, avec dégoût. Elle adorait son enfant.

Plus elle descendait, plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce
doux petit ange rayonnait dans le fond de son âme. Elle disait. Quand je
serai riche, j'aurai ma Cosette avec moi; et elle riait. La toux ne la
quittait pas, et elle avait des sueurs dans le dos.

Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue:

«Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays. Une fièvre
miliaire, qu'ils appellent. Il faut des drogues chères. Cela nous ruine
et nous ne pouvons plus payer. Si vous ne nous envoyez pas quarante
francs avant huit jours, la petite est morte.»

Elle se mit à rire aux éclats, et elle dit à sa vieille voisine:

--Ah! ils sont bons! quarante francs! que ça! ça fait deux napoléons! Où
veulent-ils que je les prenne? Sont-ils bêtes, ces paysans!

Cependant elle alla dans l'escalier près d'une lucarne et relut la
lettre.

Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant, riant
toujours. Quelqu'un qui la rencontra lui dit:

--Qu'est-ce que vous avez donc à être si gaie?

Elle répondit:

--C'est une bonne bêtise que viennent de m'écrire des gens de la
campagne. Ils me demandent quarante francs. Paysans, va!

Comme elle passait sur la place, elle vit beaucoup de monde qui
entourait une voiture de forme bizarre sur l'impériale de laquelle
pérorait tout debout un homme vêtu de rouge. C'était un bateleur
dentiste en tournée, qui offrait au public des râteliers complets, des
opiats, des poudres et des élixirs.

Fantine se mêla au groupe et se mit à rire comme les autres de cette
harangue où il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les
gens comme il faut. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui
riait, et s'écria tout à coup:

--Vous avez de jolies dents, la fille qui riez là. Si vous voulez me
vendre vos deux palettes, je vous donne de chaque un napoléon d'or.

--Qu'est-ce que c'est que ça, mes palettes? demanda Fantine.

--Les palettes, reprit le professeur dentiste, c'est les dents de
devant, les deux d'en haut.

--Quelle horreur! s'écria Fantine.

--Deux napoléons! grommela une vieille édentée qui était là. Qu'en voilà
une qui est heureuse!

Fantine s'enfuit, et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix
enrouée de l'homme qui lui criait: Réfléchissez, la belle! deux
napoléons, ça peut servir. Si le coeur vous en dit, venez ce soir à
l'auberge du _Tillac d'argent_, vous m'y trouverez.

Fantine rentra, elle était furieuse et conta la chose à sa bonne voisine
Marguerite:

--Comprenez-vous cela? ne voilà-t-il pas un abominable homme? comment
laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays! M'arracher mes deux
dents de devant! mais je serais horrible! Les cheveux repoussent, mais
les dents! Ah! le monstre d'homme! j'aimerais mieux me jeter d'un
cinquième la tête la première sur le pavé! Il m'a dit qu'il serait ce
soir au _Tillac d'argent_.

--Et qu'est-ce qu'il offrait? demanda Marguerite.

--Deux napoléons.

--Cela fait quarante francs.

--Oui, dit Fantine, cela fait quarante francs.

Elle resta pensive, et se mit à son ouvrage. Au bout d'un quart d'heure,
elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thénardier sur
l'escalier.

En rentrant, elle dit à Marguerite qui travaillait près d'elle:

--Qu'est-ce que c'est donc que cela, une fièvre miliaire? Savez-vous?

--Oui, répondit la vieille fille, c'est une maladie.

--Ça a donc besoin de beaucoup de drogues?

--Oh! des drogues terribles.

--Où ça vous prend-il?

--C'est une maladie qu'on a comme ça.

--Cela attaque donc les enfants?

--Surtout les enfants.

--Est-ce qu'on en meurt?

--Très bien, dit Marguerite.

Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier.

Le soir elle descendit, et on la vit qui se dirigeait du côté de la rue
de Paris où sont les auberges.

Le lendemain matin, comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine
avant le jour, car elles travaillaient toujours ensemble et de cette
façon n'allumaient qu'une chandelle pour deux, elle trouva Fantine
assise sur son lit, pâle, glacée. Elle ne s'était pas couchée. Son
bonnet était tombé sur ses genoux. La chandelle avait brûlé toute la
nuit et était presque entièrement consumée.

Marguerite s'arrêta sur le seuil, pétrifiée de cet énorme désordre, et
s'écria:

--Seigneur! la chandelle qui est toute brûlée! il s'est passé des
événements!

Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tête sans cheveux.

Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans.

--Jésus! fit Marguerite, qu'est-ce que vous avez, Fantine?

--Je n'ai rien, répondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas
de cette affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente.

En parlant ainsi, elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui
brillaient sur la table.

--Ah, Jésus Dieu! dit Marguerite. Mais c'est une fortune! Où avez-vous
eu ces louis d'or?

--Je les ai eus, répondit Fantine.

En même temps elle sourit. La chandelle éclairait son visage. C'était un
sourire sanglant. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres,
et elle avait un trou noir dans la bouche.

Les deux dents étaient arrachées.

Elle envoya les quarante francs à Montfermeil.

Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. Cosette
n'était pas malade.

Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Depuis longtemps elle avait
quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le
toit; un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et
vous heurte à chaque instant la tête. Le pauvre ne peut aller au fond de
sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en
plus. Elle n'avait plus de lit, il lui restait une loque qu'elle
appelait sa couverture, un matelas à terre et une chaise dépaillée. Un
petit rosier qu'elle avait s'était désséché dans un coin, oublié. Dans
l'autre coin, il y avait un pot à beurre à mettre l'eau, qui gelait
l'hiver, et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps
marqués par des cercles de glace. Elle avait perdu la honte, elle perdit
la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales. Soit
faute de temps, soit indifférence, elle ne raccommodait plus son linge.
À mesure que les talons s'usaient, elle tirait ses bas dans ses
souliers. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. Elle
rapiéçait son corset, vieux et usé, avec des morceaux de calicot qui se
déchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait, lui
faisaient «des scènes», et ne lui laissaient aucun repos. Elle les
trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle
passait des nuits à pleurer et à songer. Elle avait les yeux très
brillants, et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule, vers le haut
de l'omoplate gauche. Elle toussait beaucoup. Elle haïssait profondément
le père Madeleine, et ne se plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures
par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait
travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les prix,
ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Dix-sept
heures de travail, et neuf sous par jour! Ses créanciers étaient plus
impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les
meubles, lui disait sans cesse: Quand me payeras-tu, coquine? Que
voulait-on d'elle, bon Dieu! Elle se sentait traquée et il se
développait en elle quelque chose de la bête farouche. Vers le même
temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec
beaucoup trop de bonté, et qu'il lui fallait cent francs, tout de suite;
sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente
de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu'elle
deviendrait ce qu'elle pourrait, et qu'elle crèverait, si elle voulait.
«Cent francs, songea Fantine! Mais où y a-t-il un état à gagner cent
sous par jour?»

--Allons! dit-elle, vendons le reste.

L'infortunée se fit fille publique.




Chapitre XI

_Christus nos liberavit_


Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine? C'est la société
achetant une esclave.

À qui? À la misère.

À la faim, au froid, à l'isolement, à l'abandon, au dénûment. Marché
douloureux. Une âme pour un morceau de pain. La misère offre, la société
accepte.

La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation, mais elle ne
la pénètre pas encore. On dit que l'esclavage a disparu de la
civilisation européenne. C'est une erreur. Il existe toujours, mais il
ne pèse plus que sur la femme, et il s'appelle prostitution.

Il pèse sur la femme, c'est-à-dire sur la grâce, sur la faiblesse, sur
la beauté, sur la maternité. Ceci n'est pas une des moindres hontes de
l'homme.

Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés, il ne reste plus
rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. Elle est devenue marbre en
devenant boue. Qui la touche a froid. Elle passe, elle vous subit et
elle vous ignore; elle est la figure déshonorée et sévère. La vie et
l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. Il lui est arrivé tout ce
qui lui arrivera. Elle a tout ressenti, tout supporté, tout éprouvé,
tout souffert, tout perdu, tout pleuré. Elle est résignée de cette
résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au
sommeil. Elle n'évite plus rien. Elle ne craint plus rien. Tombe sur
elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan! que lui importe!
c'est une éponge imbibée.

Elle le croit du moins, mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise
le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit.

Hélas! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêle-mêle? où
vont-elles? pourquoi sont-elles ainsi?

Celui qui sait cela voit toute l'ombre.

Il est seul. Il s'appelle Dieu.




Chapitre XII

Le désoeuvrement de M. Bamatabois


Il y a dans toutes les petites villes, et il y avait à Montreuil-sur-mer
en particulier, une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents
livres de rente en province du même air dont leurs pareils dévorent à
Paris deux cent mille francs par an. Ce sont des êtres de la grande
espèce neutre; hongres, parasites, nuls, qui ont un peu de terre, un peu
de sottise et un peu d'esprit, qui seraient des rustres dans un salon et
se croient des gentilshommes au cabaret, qui disent: mes prés, mes bois,
mes paysans, sifflent les actrices du théâtre pour prouver qu'ils sont
gens de goût, querellent les officiers de la garnison pour montrer
qu'ils sont gens de guerre, chassent, fument, bâillent, boivent, sentent
le tabac, jouent au billard, regardent les voyageurs descendre de
diligence, vivent au café, dînent à l'auberge, ont un chien qui mange
les os sous la table et une maîtresse qui pose les plats dessus,
tiennent à un sou, exagèrent les modes, admirent la tragédie, méprisent
les femmes, usent leurs vieilles bottes, copient Londres à travers Paris
et Paris à travers Pont-à-Mousson, vieillissent hébétés, ne travaillent
pas, ne servent à rien et ne nuisent pas à grand'chose.

M. Félix Tholomyès, resté dans sa province et n'ayant jamais vu Paris,
serait un de ces hommes-là.

S'ils étaient plus riches, on dirait: ce sont des élégants; s'ils
étaient plus pauvres, on dirait: ce sont des fainéants. Ce sont tout
simplement des désoeuvrés. Parmi ces désoeuvrés, il y a des ennuyeux,
des ennuyés, des rêvasseurs, et quelques drôles.

Dans ce temps-là, un élégant se composait d'un grand col, d'une grande
cravate, d'une montre à breloques, de trois gilets superposés de
couleurs différentes, le bleu et le rouge en dedans, d'un habit couleur
olive à taille courte, à queue de morue, à double rangée de boutons
d'argent serrés les uns contre les autres et montant jusque sur
l'épaule, et d'un pantalon olive plus clair, orné sur les deux coutures
d'un nombre de côtes indéterminé, mais toujours impair, variant de une à
onze, limite qui n'était jamais franchie. Ajoutez à cela des
souliers-bottes avec de petits fers au talon, un chapeau à haute forme
et à bords étroits, des cheveux en touffe, une énorme canne, et une
conversation rehaussée des calembours de Potier. Sur le tout des éperons
et des moustaches. À cette époque, des moustaches voulaient dire
bourgeois et des éperons voulaient dire piéton.

L'élégant de province portait les éperons plus longs et les moustaches
plus farouches. C'était le temps de la lutte des républiques de
l'Amérique méridionale contre le roi d'Espagne, de Bolivar contre
Morillo. Les chapeaux à petits bords étaient royalistes et se nommaient
des morillos; les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui
s'appelaient des bolivars.

Huit ou dix mois donc après ce qui a été raconté dans les pages
précédentes, vers les premiers jours de janvier 1823, un soir qu'il
avait neigé, un de ces élégants, un de ces désoeuvrés, un "bien
pensant", car il avait un morillo, de plus chaudement enveloppé d'un de
ces grands manteaux qui complétaient dans les temps froids le costume à
la mode, se divertissait à harceler une créature qui rôdait en robe de
bal et toute décolletée avec des fleurs sur la tête devant la vitre du
café des officiers. Cet élégant fumait, car c'était décidément la mode.

Chaque fois que cette femme passait devant lui, il lui jetait, avec une
bouffée de la fumée de son cigare, quelque apostrophe qu'il croyait
spirituelle et gaie, comme:--Que tu es laide!--Veux-tu te cacher!--Tu
n'as pas de dents! etc., etc.--Ce monsieur s'appelait monsieur
Bamatabois. La femme, triste spectre paré qui allait et venait sur la
neige, ne lui répondait pas, ne le regardait même pas, et n'en
accomplissait pas moins en silence et avec une régularité sombre sa
promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le
sarcasme, comme le soldat condamné qui revient sous les verges. Ce peu
d'effet piqua sans doute l'oisif qui, profitant d'un moment où elle se
retournait, s'avança derrière elle à pas de loup et en étouffant son
rire, se baissa, prit sur le pavé une poignée de neige et la lui plongea
brusquement dans le dos entre ses deux épaules nues. La fille poussa un
rugissement, se tourna, bondit comme une panthère, et se rua sur
l'homme, lui enfonçant ses ongles dans le visage, avec les plus
effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le
ruisseau. Ces injures, vomies d'une voix enrouée par l'eau-de-vie,
sortaient hideusement d'une bouche à laquelle manquaient en effet les
deux dents de devant. C'était la Fantine.

Au bruit que cela fit, les officiers sortirent en foule du café, les
passants s'amassèrent, et il se forma un grand cercle riant, huant et
applaudissant, autour de ce tourbillon composé de deux êtres où l'on
avait peine à reconnaître un homme et une femme, l'homme se débattant,
son chapeau à terre, la femme frappant des pieds et des poings,
décoiffée, hurlant, sans dents et sans cheveux, livide de colère,
horrible. Tout à coup un homme de haute taille sortit vivement de la
foule, saisit la femme à son corsage de satin couvert de boue, et lui
dit: Suis-moi!

La femme leva la tête; sa voix furieuse s'éteignit subitement. Ses yeux
étaient vitreux, de livide elle était devenue pâle, et elle tremblait
d'un tremblement de terreur. Elle avait reconnu Javert.

L'élégant avait profité de l'incident pour s'esquiver.




Chapitre XIII

Solution de quelques questions de police municipale


Javert écarta les assistants, rompit le cercle et se mit à marcher à grands
pas vers le bureau de police qui est à l'extrémité de la place, traînant
après lui la misérable. Elle se laissait faire machinalement. Ni lui ni
elle ne disaient un mot. La nuée des spectateurs, au paroxysme de la
joie, suivait avec des quolibets. La suprême misère, occasion
d'obscénités. Arrivé au bureau de police qui était une salle basse
chauffée par un poêle et gardée par un poste, avec une porte vitrée et
grillée sur la rue, Javert ouvrit la porte, entra avec Fantine, et
referma la porte derrière lui, au grand désappointement des curieux qui
se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la
vitre trouble du corps de garde, cherchant à voir. La curiosité est une
gourmandise. Voir, c'est dévorer.

En entrant, la Fantine alla tomber dans un coin, immobile et muette,
accroupie comme une chienne qui a peur.

Le sergent du poste apporta une chandelle allumée sur une table. Javert
s'assit, tira de sa poche une feuille de papier timbré et se mit à
écrire.

Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la
discrétion de la police. Elle en fait ce qu'elle veut, les punit comme
bon lui semble, et confisque à son gré ces deux tristes choses qu'elles
appellent leur industrie et leur liberté. Javert était impassible; son
visage sérieux ne trahissait aucune émotion. Pourtant il était gravement
et profondément préoccupé. C'était un de ces moments où il exerçait sans
contrôle, mais avec tous les scrupules d'une conscience sévère, son
redoutable pouvoir discrétionnaire. En cet instant, il le sentait, son
escabeau d'agent de police était un tribunal. Il jugeait. Il jugeait, et
il condamnait. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'idées dans
l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. Plus il examinait le
fait de cette fille, plus il se sentait révolté. Il était évident qu'il
venait de voir commettre un crime. Il venait de voir, là dans la rue, la
société, représentée par un propriétaire-électeur, insultée et attaquée
par une créature en dehors de tout. Une prostituée avait attenté à un
bourgeois. Il avait vu cela, lui Javert. Il écrivait en silence.

Quand il eut fini, il signa, plia le papier et dit au sergent du poste,
en le lui remettant:

--Prenez trois hommes, et menez cette fille au bloc.

Puis se tournant vers la Fantine:

--Tu en as pour six mois.

La malheureuse tressaillit.

--Six mois! six mois de prison! Six mois à gagner sept sous par jour!
Mais que deviendra Cosette? ma fille! ma fille! Mais je dois encore plus
de cent francs aux Thénardier, monsieur l'inspecteur, savez-vous cela?

Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces
hommes, sans se lever, joignant les mains, faisant de grands pas avec
ses genoux.

--Monsieur Javert, dit-elle, je vous demande grâce. Je vous assure que
je n'ai pas eu tort. Si vous aviez vu le commencement, vous auriez vu!
je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. C'est ce monsieur le
bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos.
Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand
nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne?
Cela m'a saisie. Je suis un peu malade, voyez-vous! Et puis il y avait
déjà un peu de temps qu'il me disait des raisons. Tu es laide! tu n'as
pas de dents! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. Je ne faisais
rien, moi; je disais: c'est un monsieur qui s'amuse. J'étais honnête
avec lui, je ne lui parlais pas. C'est à cet instant-là qu'il m'a mis de
la neige. Monsieur Javert, mon bon monsieur l'inspecteur! est-ce qu'il
n'y a personne là qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai? J'ai
peut-être eu tort de me fâcher. Vous savez, dans le premier moment, on
n'est pas maître. On a des vivacités. Et puis, quelque chose de si froid
qu'on vous met dans le dos à l'heure que vous ne vous y attendez pas!
J'ai eu tort d'abîmer le chapeau de ce monsieur. Pourquoi s'est-il en
allé? Je lui demanderais pardon. Oh! mon Dieu, cela me serait bien égal
de lui demander pardon. Faites-moi grâce pour aujourd'hui cette fois,
monsieur Javert. Tenez, vous ne savez pas ça, dans les prisons on ne
gagne que sept sous, ce n'est pas la faute du gouvernement, mais on
gagne sept sous, et figurez-vous que j'ai cent francs à payer, ou
autrement on me renverra ma petite. Ô mon Dieu! je ne peux pas l'avoir
avec moi. C'est si vilain ce que je fais! Ô ma Cosette, ô mon petit ange
de la bonne sainte Vierge, qu'est-ce qu'elle deviendra, pauvre loup! Je
vais vous dire, c'est les Thénardier, des aubergistes, des paysans, ça
n'a pas de raisonnement. Il leur faut de l'argent. Ne me mettez pas en
prison! Voyez-vous, c'est une petite qu'on mettrait à même sur la grande
route, va comme tu pourras, en plein coeur d'hiver, il faut avoir pitié
de cette chose-là, mon bon monsieur Javert. Si c'était plus grand, ça
gagnerait sa vie, mais ça ne peut pas, à ces âges-là. Je ne suis pas une
mauvaise femme au fond. Ce n'est pas la lâcheté et la gourmandise qui
ont fait de moi ça. J'ai bu de l'eau-de-vie, c'est par misère. Je ne
l'aime pas, mais cela étourdit. Quand j'étais plus heureuse, on n'aurait
eu qu'à regarder dans mes armoires, on aurait bien vu que je n'étais pas
une femme coquette qui a du désordre. J'avais du linge, beaucoup de
linge. Ayez pitié de moi, monsieur Javert!

Elle parlait ainsi, brisée en deux, secouée par les sanglots, aveuglée
par les larmes, la gorge nue, se tordant les mains, toussant d'une toux
sèche et courte, balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. La
grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les
misérables. À ce moment-là, la Fantine était redevenue belle. À de
certains instants, elle s'arrêtait et baisait tendrement le bas de la
redingote du mouchard. Elle eût attendri un coeur de granit, mais on
n'attendrit pas un coeur de bois.

--Allons! dit Javert, je t'ai écoutée. As-tu bien tout dit? Marche à
présent! Tu as tes six mois; _le Père éternel en personne n'y pourrait
plus rien_.

À cette solennelle parole, Le Père éternel en personne n'y pourrait plus
rien, elle comprit que l'arrêt était prononcé. Elle s'affaissa sur
elle-même en murmurant:

--Grâce!

Javert tourna le dos.

Les soldats la saisirent par les bras.

Depuis quelques minutes, un homme était entré sans qu'on eût pris garde
à lui. Il avait refermé la porte, s'y était adossé, et avait entendu les
prières désespérées de la Fantine. Au moment où les soldats mirent la
main sur la malheureuse, qui ne voulait pas se lever, il fit un pas,
sortit de l'ombre, et dit:

--Un instant, s'il vous plaît!

Javert leva les yeux et reconnut M. Madeleine. Il ôta son chapeau, et
saluant avec une sorte de gaucherie fâchée:

--Pardon, monsieur le maire....

Ce mot, monsieur le maire, fit sur la Fantine un effet étrange. Elle se
dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre,
repoussa les soldats des deux bras, marcha droit à M. Madeleine avant
qu'on eût pu la retenir, et le regardant fixement, l'air égaré, elle
cria:

--Ah! c'est donc toi qui es monsieur le maire!

Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage.

M. Madeleine s'essuya le visage, et dit:

--Inspecteur Javert, mettez cette femme en liberté.

Javert se sentit au moment de devenir fou. Il éprouvait en cet instant,
coup sur coup, et presque mêlées ensemble, les plus violentes émotions
qu'il eût ressenties de sa vie. Voir une fille publique cracher au
visage d'un maire, cela était une chose si monstrueuse que, dans ses
suppositions les plus effroyables, il eût regardé comme un sacrilège de
le croire possible. D'un autre côté, dans le fond de sa pensée, il
faisait confusément un rapprochement hideux entre ce qu'était cette
femme et ce que pouvait être ce maire, et alors il entrevoyait avec
horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. Mais
quand il vit ce maire, ce magistrat, s'essuyer tranquillement le visage
et dire: _mettez cette femme en liberté_, il eut comme un éblouissement
de stupeur; la pensée et la parole lui manquèrent également; la somme de
l'étonnement possible était dépassée pour lui. Il resta muet.

Ce mot n'avait pas porté un coup moins étrange à la Fantine. Elle leva
son bras nu et se cramponna à la clef du poêle comme une personne qui
chancelle. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit à
parler à voix basse, comme si elle se parlait à elle-même.

--En liberté! qu'on me laisse aller! que je n'aille pas en prison six
mois! Qui est-ce qui a dit cela? Il n'est pas possible qu'on ait dit
cela. J'ai mal entendu. Ça ne peut pas être ce monstre de maire! Est-ce
que c'est vous, mon bon monsieur Javert, qui avez dit qu'on me mette en
liberté? Oh! voyez-vous! je vais vous dire et vous me laisserez aller.
Ce monstre de maire, ce vieux gredin de maire, c'est lui qui est cause
de tout. Figurez-vous, monsieur Javert, qu'il m'a chassée! à cause d'un
tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. Si ce n'est pas
là une horreur! renvoyer une pauvre fille qui fait honnêtement son
ouvrage! Alors je n'ai plus gagné assez, et tout le malheur est venu.
D'abord il y a une amélioration que ces messieurs de la police devraient
bien faire, ce serait d'empêcher les entrepreneurs des prisons de faire
du tort aux pauvres gens. Je vais vous expliquer cela, voyez-vous. Vous
gagnez douze sous dans les chemises, cela tombe à neuf sous, il n'y a
plus moyen de vivre. Il faut donc devenir ce qu'on peut. Moi, j'avais ma
petite Cosette, j'ai bien été forcée de devenir une mauvaise femme. Vous
comprenez à présent, que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal.
Après cela, j'ai piétiné le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le
café des officiers. Mais lui, il m'avait perdu toute ma robe avec sa
neige. Nous autres, nous n'avons qu'une robe de soie, pour le soir.
Voyez-vous, je n'ai jamais fait de mal exprès, vrai, monsieur Javert, et
je vois partout des femmes bien plus méchantes que moi qui sont bien
plus heureuses. Ô monsieur Javert, c'est vous qui avez dit qu'on me
mette dehors, n'est-ce pas? Prenez des informations, parlez à mon
propriétaire, maintenant je paye mon terme, on vous dira bien que je
suis honnête. Ah! mon Dieu, je vous demande pardon, j'ai touché, sans
faire attention, à la clef du poêle, et cela fait fumer.

M. Madeleine l'écoutait avec une attention profonde. Pendant qu'elle
parlait, il avait fouillé dans son gilet, en avait tiré sa bourse et
l'avait ouverte. Elle était vide. Il l'avait remise dans sa poche. Il
dit à la Fantine:

--Combien avez-vous dit que vous deviez?

La Fantine, qui ne regardait que Javert, se retourna de son côté:

--Est-ce que je te parle à toi!

Puis s'adressant aux soldats:

--Dites donc, vous autres, avez-vous vu comme je te vous lui ai craché à
la figure? Ah! vieux scélérat de maire, tu viens ici pour me faire peur,
mais je n'ai pas peur de toi. J'ai peur de monsieur Javert. J'ai peur de
mon bon monsieur Javert!

En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur:

--Avec ça, voyez-vous, monsieur l'inspecteur, il faut être juste. Je
comprends que vous êtes juste, monsieur l'inspecteur. Au fait, c'est
tout simple, un homme qui joue à mettre un peu de neige dans le dos
d'une femme, ça les faisait rire, les officiers, il faut bien qu'on se
divertisse à quelque chose, nous autres nous sommes là pour qu'on
s'amuse, quoi! Et puis, vous, vous venez, vous êtes bien forcé de mettre
l'ordre, vous emmenez la femme qui a tort, mais en y réfléchissant,
comme vous êtes bon, vous dites qu'on me mette en liberté, c'est pour la
petite, parce que six mois en prison, cela m'empêcherait de nourrir mon
enfant. Seulement n'y reviens plus, coquine! Oh! je n'y reviendrai plus,
monsieur Javert! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant, je ne
bougerai plus. Seulement, aujourd'hui, voyez-vous, j'ai crié parce que
cela m'a fait mal, je ne m'attendais pas du tout à cette neige de ce
monsieur, et puis, je vous ai dit, je ne me porte pas très bien, je
tousse, j'ai là dans l'estomac comme une boule qui me brûle, que le
médecin me dit: soignez-vous. Tenez, tâtez, donnez votre main, n'ayez
pas peur, c'est ici.

Elle ne pleurait plus, sa voix était caressante, elle appuyait sur sa
gorge blanche et délicate la grosse main rude de Javert, et elle le
regardait en souriant.

Tout à coup elle rajusta vivement le désordre de ses vêtements, fit
retomber les plis de sa robe qui en se traînant s'était relevée presque
à la hauteur du genou, et marcha vers la porte en disant à demi-voix aux
soldats avec un signe de tête amical:

--Les enfants, monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lâche, je m'en vas.

Elle mit la main sur le loquet. Un pas de plus, elle était dans la rue.

Javert jusqu'à cet instant était resté debout, immobile, l'oeil fixé à
terre, posé de travers au milieu de cette scène comme une statue
dérangée qui attend qu'on la mette quelque part.

Le bruit que fit le loquet le réveilla. Il releva la tête avec une
expression d'autorité souveraine, expression toujours d'autant plus
effrayante que le pouvoir se trouve placé plus bas, féroce chez la bête
fauve, atroce chez l'homme de rien.

--Sergent, cria-t-il, vous ne voyez pas que cette drôlesse s'en va! Qui
est-ce qui vous a dit de la laisser aller?

--Moi, dit Madeleine.

La Fantine à la voix de Javert avait tremblé et lâché le loquet comme un
voleur pris lâche l'objet volé. À la voix de Madeleine, elle se
retourna, et à partir de ce moment, sans qu'elle prononçât un mot, sans
qu'elle osât même laisser sortir son souffle librement, son regard alla
tour à tour de Madeleine à Javert et de Javert à Madeleine, selon que
c'était l'un ou l'autre qui parlait.

Il était évident qu'il fallait que Javert eût été, comme on dit, «jeté
hors des gonds» pour qu'il se fût permis d'apostropher le sergent comme
il l'avait fait, après l'invitation du maire de mettre Fantine en
liberté. En était-il venu à oublier la présence de monsieur le maire?
Avait-il fini par se déclarer à lui-même qu'il était impossible qu'une
«autorité» eût donné un pareil ordre, et que bien certainement monsieur
le maire avait dû dire sans le vouloir une chose pour une autre? Ou
bien, devant les énormités dont il était témoin depuis deux heures, se
disait-il qu'il fallait revenir aux suprêmes résolutions, qu'il était
nécessaire que le petit se fit grand, que le mouchard se transformât en
magistrat, que l'homme de police devînt homme de justice, et qu'en cette
extrémité prodigieuse l'ordre, la loi, la morale, le gouvernement, la
société tout entière, se personnifiaient en lui Javert?

Quoi qu'il en soit, quand M. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient
d'entendre, on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers
monsieur le maire, pâle, froid, les lèvres bleues, le regard désespéré,
tout le corps agité d'un tremblement imperceptible, et, chose inouïe,
lui dire, l'oeil baissé, mais la voix ferme:

--Monsieur le maire, cela ne se peut pas.

--Comment? dit M. Madeleine.

--Cette malheureuse a insulté un bourgeois.

--Inspecteur Javert, repartit M. Madeleine avec un accent conciliant et
calme, écoutez. Vous êtes un honnête homme, et je ne fais nulle
difficulté de m'expliquer avec vous. Voici le vrai. Je passais sur la
place comme vous emmeniez cette femme, il y avait encore des groupes, je
me suis informé, j'ai tout su, c'est le bourgeois qui a eu tort et qui,
en bonne police, eût dû être arrêté.

Javert reprit:

--Cette misérable vient d'insulter monsieur le maire.

--Ceci me regarde, dit M. Madeleine. Mon injure est à moi peut-être.
J'en puis faire ce que je veux.

--Je demande pardon à monsieur le maire. Son injure n'est pas à lui,
elle est à la justice.

--Inspecteur Javert, répliqua M. Madeleine, la première justice, c'est
la conscience. J'ai entendu cette femme. Je sais ce que je fais.

--Et moi, monsieur le maire, je ne sais pas ce que je vois.

--Alors contentez-vous d'obéir.

--J'obéis à mon devoir. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois
de prison.

M. Madeleine répondit avec douceur:

--Écoutez bien ceci. Elle n'en fera pas un jour.

À cette parole décisive, Javert osa regarder le maire fixement, et lui
dit, mais avec un son de voix toujours profondément respectueux:

--Je suis au désespoir de résister à monsieur le maire, c'est la
première fois de ma vie, mais il daignera me permettre de lui faire
observer que je suis dans la limite de mes attributions. Je reste,
puisque monsieur le maire le veut, dans le fait du bourgeois. J'étais
là. C'est cette fille qui s'est jetée sur monsieur Bamatabois, qui est
électeur et propriétaire de cette belle maison à balcon qui fait le coin
de l'esplanade, à trois étages et toute en pierre de taille. Enfin, il y
a des choses dans ce monde! Quoi qu'il en soit, monsieur le maire, cela,
c'est un fait de police de la rue qui me regarde, et je retiens la femme
Fantine.

Alors M. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sévère que
personne dans la ville n'avait encore entendue:

--Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. Aux termes
des articles neuf, onze, quinze et soixante-six du code d'instruction
criminelle, j'en suis juge. J'ordonne que cette femme soit mise en
liberté.

Javert voulut tenter un dernier effort.

--Mais, monsieur le maire....

--Je vous rappelle, à vous, l'article quatre-vingt-un de la loi du 13
décembre 1799 sur la détention arbitraire.

--Monsieur le maire, permettez....

--Plus un mot.

--Pourtant....

--Sortez, dit M. Madeleine.

Javert reçut le coup, debout, de face, et en pleine poitrine comme un
soldat russe. Il salua jusqu'à terre monsieur le maire, et sortit.

Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant
elle.

Cependant elle aussi était en proie à un bouleversement étrange. Elle
venait de se voir en quelque sorte disputée par deux puissances
opposées. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans
leurs mains sa liberté, sa vie, son âme, son enfant; l'un de ces hommes
la tirait du côté de l'ombre, l'autre la ramenait vers la lumière. Dans
cette lutte, entrevue à travers les grossissements de l'épouvante, ces
deux hommes lui étaient apparus comme deux géants; l'un parlait comme
son démon, l'autre parlait comme son bon ange. L'ange avait vaincu le
démon, et, chose qui la faisait frissonner de la tête aux pieds, cet
ange, ce libérateur, c'était précisément l'homme qu'elle abhorrait, ce
maire qu'elle avait si longtemps considéré comme l'auteur de tous ses
maux, ce Madeleine! et au moment même où elle venait de l'insulter d'une
façon hideuse, il la sauvait! S'était-elle donc trompée? Devait-elle
donc changer toute son âme?... Elle ne savait, elle tremblait. Elle
écoutait éperdue, elle regardait effarée, et à chaque parole que disait
M. Madeleine, elle sentait fondre et s'écrouler en elle les affreuses
ténèbres de la haine et naître dans son coeur je ne sais quoi de
réchauffant et d'ineffable qui était de la joie, de la confiance et de
l'amour.

Quand Javert fut sorti, M. Madeleine se tourna vers elle, et lui dit
avec une voix lente, ayant peine à parler comme un homme sérieux qui ne
veut pas pleurer:

--Je vous ai entendue. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. Je
crois que c'est vrai, et je sens que c'est vrai. J'ignorais même que
vous eussiez quitté mes ateliers. Pourquoi ne vous êtes-vous pas
adressée à moi? Mais voici: je payerai vos dettes, je ferai venir votre
enfant, ou vous irez la rejoindre. Vous vivrez ici, à Paris, où vous
voudrez. Je me charge de votre enfant et de vous. Vous ne travaillerez
plus, si vous voulez. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra.
Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse. Et même, écoutez, je
vous le déclare dès à présent, si tout est comme vous le dites, et je
n'en doute pas, vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte
devant Dieu. Oh! pauvre femme!

C'en était plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter. Avoir
Cosette! sortir de cette vie infâme! vivre libre, riche, heureuse,
honnête, avec Cosette! voir brusquement s'épanouir au milieu de sa
misère toutes ces réalités du paradis! Elle regarda comme hébétée cet
homme qui lui parlait, et ne put que jeter deux ou trois sanglots: oh!
oh! oh! Ses jarrets plièrent, elle se mit à genoux devant M. Madeleine,
et, avant qu'il eût pu l'en empêcher, il sentit qu'elle lui prenait la
main et que ses lèvres s'y posaient.

Puis elle s'évanouit.




Livre sixième--Javert




Chapitre I

Commencement du repos


M. Madeleine fit transporter la Fantine à cette infirmerie qu'il avait
dans sa propre maison. Il la confia aux soeurs qui la mirent au lit. Une
fièvre ardente était survenue. Elle passa une partie de la nuit à
délirer et à parler haut. Cependant elle finit par s'endormir.

Le lendemain vers midi Fantine se réveilla, elle entendit une
respiration tout près de son lit, elle écarta son rideau et vit M.
Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tête. Ce
regard était plein de pitié et d'angoisse et suppliait. Elle en suivit
la direction et vit qu'il s'adressait à un crucifix cloué au mur.

M. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. Il lui
paraissait enveloppé de lumière. Il était absorbé dans une sorte de
prière. Elle le considéra longtemps sans oser l'interrompre. Enfin elle
lui dit timidement:

--Que faites-vous donc là?

M. Madeleine était à cette place depuis une heure. Il attendait que
Fantine se réveillât. Il lui prit la main, lui tâta le pouls, et
répondit:

--Comment êtes-vous?

--Bien, j'ai dormi, dit-elle, je crois que je vais mieux. Ce ne sera
rien.

Lui reprit, répondant à la question qu'elle lui avait adressée d'abord,
comme s'il ne faisait que de l'entendre:

--Je priais le martyr qui est là-haut.

Et il ajouta dans sa pensée: «Pour la martyre qui est ici-bas.»

M. Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s'informer. Il savait
tout maintenant. Il connaissait dans tous ses poignants détails
l'histoire de Fantine. Il continua:

--Vous avez bien souffert, pauvre mère. Oh! ne vous plaignez pas, vous
avez à présent la dot des élus. C'est de cette façon que les hommes font
des anges. Ce n'est point leur faute; ils ne savent pas s'y prendre
autrement. Voyez-vous, cet enfer dont vous sortez est la première forme
du ciel. Il fallait commencer par là.

Il soupira profondément. Elle cependant lui souriait avec ce sublime
sourire auquel il manquait deux dents.

Javert dans cette même nuit avait écrit une lettre. Il remit lui-même
cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer.
Elle était pour Paris, et la suscription portait: À _monsieur
Chabouillet, secrétaire de monsieur le préfet de police_. Comme
l'affaire du corps de garde s'était ébruitée, la directrice du bureau de
poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le départ
et qui reconnurent l'écriture de Javert sur l'adresse, pensèrent que
c'était sa démission qu'il envoyait.

M. Madeleine se hâta d'écrire aux Thénardier. Fantine leur devait cent
vingt francs. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se
payer sur cette somme, et d'amener tout de suite l'enfant à
Montreuil-sur-mer où sa mère malade la réclamait.

Ceci éblouit le Thénardier.

--Diable! dit-il à sa femme, ne lâchons pas l'enfant. Voilà que cette
mauviette va devenir une vache à lait. Je devine. Quelque jocrisse se
sera amouraché de la mère.

Il riposta par un mémoire de cinq cents et quelques francs fort bien
fait. Dans ce mémoire figuraient pour plus de trois cents francs deux
notes incontestables, l'une d'un médecin, l'autre d'un apothicaire,
lesquels avaient soigné et médicamenté dans deux longues maladies
Éponine et Azelma. Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas été malade. Ce
fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. Thénardier mit au
bas du mémoire: _reçu à compte trois cents francs_.

M. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et écrivit:
Dépêchez-vous d'amener Cosette.

--Christi! dit le Thénardier, ne lâchons pas l'enfant.

Cependant Fantine ne se rétablissait point. Elle était toujours à
l'infirmerie. Les soeurs n'avaient d'abord reçu et soigné «cette fille»
qu'avec répugnance. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du
gonflement de la lèvre inférieure des vierges sages regardant les
vierges folles. Cet antique mépris des vestales pour les ambulaïes est
un des plus profonds instincts de la dignité féminine; les soeurs
l'avaient éprouvé, avec le redoublement qu'ajoute la religion. Mais, en
peu de jours, Fantine les avait désarmées. Elle avait toutes sortes de
paroles humbles et douces, et la mère qui était en elle attendrissait.
Un jour les soeurs l'entendirent qui disait à travers la fièvre:

--J'ai été une pécheresse, mais quand j'aurai mon enfant près de moi,
cela voudra dire que Dieu m'a pardonné. Pendant que j'étais dans le mal,
je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi, je n'aurais pas pu
supporter ses yeux étonnés et tristes. C'était pour elle pourtant que je
faisais le mal, et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. Je sentirai
la bénédiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. Je la regarderai,
cela me fera du bien de voir cette innocente. Elle ne sait rien du tout.
C'est un ange, voyez-vous, mes soeurs. À cet âge-là, les ailes, ça n'est
pas encore tombé.

M. Madeleine l'allait voir deux fois par jour, et chaque fois elle lui
demandait:

--Verrai-je bientôt ma Cosette?

Il lui répondait:

--Peut-être demain matin. D'un moment à l'autre elle arrivera, je
l'attends.

Et le visage pâle de la mère rayonnait.

--Oh! disait-elle, comme je vais être heureuse!

Nous venons de dire qu'elle ne se rétablissait pas. Au contraire, son
état semblait s'aggraver de semaine en semaine. Cette poignée de neige
appliquée à nu sur la peau entre les deux omoplates avait déterminé une
suppression subite de transpiration à la suite de laquelle la maladie
qu'elle couvait depuis plusieurs années finit par se déclarer
violemment. On commençait alors à suivre pour l'étude et le traitement
des maladies de poitrine les belles indications de Laennec. Le médecin
ausculta Fantine et hocha la tête.

M. Madeleine dit au médecin:

--Eh bien?

--N'a-t-elle pas un enfant qu'elle désire voir? dit le médecin.

--Oui.

--Eh bien, hâtez-vous de le faire venir.

M. Madeleine eut un tressaillement.

Fantine lui demanda:

--Qu'a dit le médecin?

M. Madeleine s'efforça de sourire.

--Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. Que cela vous rendra
la santé.

--Oh! reprit-elle, il a raison! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces
Thénardier à me garder ma Cosette! Oh! elle va venir. Voici enfin que je
vois le bonheur tout près de moi!

Le Thénardier cependant ne «lâchait pas l'enfant» et donnait cent
mauvaises raisons. Cosette était un peu souffrante pour se mettre en
route l'hiver. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes
dans le pays dont il rassemblait les factures, etc., etc.

--J'enverrai quelqu'un chercher Cosette, dit le père Madeleine. S'il le
faut, j'irai moi-même.

Il écrivit sous la dictée de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer:

«Monsieur Thénardier,

«Vous remettrez Cosette à la personne.

«On vous payera toutes les petites choses.

«J'ai l'honneur de vous saluer avec considération.

«Fantine.»

Sur ces entrefaites, il survint un grave incident. Nous avons beau
tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite, la
veine noire de la destinée y reparaît toujours.




Chapitre II

Comment Jean peut devenir Champ


Un matin, M. Madeleine était dans son cabinet, occupé à régler d'avance
quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se
déciderait à ce voyage de Montfermeil, lorsqu'on vint lui dire que
l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. En entendant
prononcer ce nom, M. Madeleine ne put se défendre d'une impression
désagréable. Depuis l'aventure du bureau de police, Javert l'avait plus
que jamais évité, et M. Madeleine ne l'avait point revu.

--Faites entrer, dit-il.

Javert entra.

M. Madeleine était resté assis près de la cheminée, une plume à la main,
l'oeil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait, et qui
contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie.
Il ne se dérangea point pour Javert. Il ne pouvait s'empêcher de songer
à la pauvre Fantine, et il lui convenait d'être glacial.

Javert salua respectueusement M. le maire qui lui tournait le dos. M. le
maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier.

Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet, et s'arrêta sans rompre le
silence. Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert,
qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la
civilisation, ce composé bizarre du Romain, du Spartiate, du moine et du
caporal, cet espion incapable d'un mensonge, ce mouchard vierge, un
physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M.
Madeleine, son conflit avec le maire au sujet de la Fantine, et qui eût
considéré Javert en ce moment, se fût dit: que s'est-il passé? Il était
évident, pour qui eût connu cette conscience droite, claire, sincère,
probe, austère et féroce, que Javert sortait de quelque grand événement
intérieur. Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le
visage. Il était, comme les gens violents, sujet aux revirements
brusques. Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus
inattendue. En entrant, il s'était incliné devant M. Madeleine avec un
regard où il n'y avait ni rancune, ni colère, ni défiance, il s'était
arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire; et maintenant il se
tenait là, debout, dans une attitude presque disciplinaire, avec la
rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a
toujours été patient; il attendait, sans dire un mot, sans faire un
mouvement, dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille,
qu'il plût à monsieur le maire de se retourner, calme, sérieux, le
chapeau à la main, les yeux baissés, avec une expression qui tenait le
milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son
juge. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui
supposer avaient disparu. Il n'y avait plus rien sur ce visage
impénétrable et simple comme le granit, qu'une morne tristesse. Toute sa
personne respirait l'abaissement et la fermeté, et je ne sais quel
accablement courageux.

Enfin M. le maire posa sa plume et se tourna à demi.

--Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il, Javert?

Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait, puis
éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant
pas la simplicité:

--Il y a, monsieur le maire, qu'un acte coupable a été commis.

--Quel acte?

--Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de
la façon la plus grave. Je viens, comme c'est mon devoir, porter le fait
à votre connaissance.

--Quel est cet agent? demanda M. Madeleine.

--Moi, dit Javert.

--Vous?

--Moi.

--Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent?

--Vous, monsieur le maire.

M. Madeleine se dressa sur son fauteuil. Javert poursuivit, l'air sévère
et les yeux toujours baissés:

--Monsieur le maire, je viens vous prier de vouloir bien provoquer près
de l'autorité ma destitution.

M. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. Javert l'interrompit.

--Vous direz, j'aurais pu donner ma démission, mais cela ne suffit pas.
Donner sa démission, c'est honorable. J'ai failli, je dois être puni. Il
faut que je sois chassé.

Et après une pause, il ajouta:

--Monsieur le maire, vous avez été sévère pour moi l'autre jour
injustement. Soyez-le aujourd'hui justement.

--Ah çà! pourquoi? s'écria M. Madeleine. Quel est ce galimatias?
qu'est-ce que cela veut dire? où y a-t-il un acte coupable commis contre
moi par vous? qu'est-ce que vous m'avez fait? quels torts avez-vous
envers moi? Vous vous accusez, vous voulez être remplacé....

--Chassé, dit Javert.

--Chassé, soit. C'est fort bien. Je ne comprends pas.

--Vous allez comprendre, monsieur le maire.

Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et
tristement:

--Monsieur le maire, il y a six semaines, à la suite de cette scène pour
cette fille, j'étais furieux, je vous ai dénoncé.

--Dénoncé!

--À la préfecture de police de Paris.

M. Madeleine, qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert, se mit
à rire.

--Comme maire ayant empiété sur la police?

--Comme ancien forçat.

Le maire devint livide.

Javert, qui n'avait pas levé les yeux, continua:

--Je le croyais. Depuis longtemps j'avais des idées.

Une ressemblance, des renseignements que vous avez fait prendre à
Faverolles, votre force des reins, l'aventure du vieux Fauchelevent,
votre adresse au tir, votre jambe qui traîne un peu, est-ce que je sais,
moi? des bêtises! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean.

--Un nommé?... Comment dites-vous ce nom-là?

--Jean Valjean. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand
j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. En sortant du bagne, ce Jean
Valjean avait, à ce qu'il paraît, volé chez un évêque, puis il avait
commis un autre vol à main armée, dans un chemin public, sur un petit
savoyard. Depuis huit ans il s'était dérobé, on ne sait comment, et on
le cherchait. Moi je m'étais figuré... Enfin, j'ai fait cette chose! La
colère m'a décidé, je vous ai dénoncé à la préfecture.

M. Madeleine, qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants,
reprit avec un accent de parfaite indifférence:

--Et que vous a-t-on répondu?

--Que j'étais fou.

--Eh bien?

--Eh bien, on avait raison.

--C'est heureux que vous le reconnaissiez!

--Il faut bien, puisque le véritable Jean Valjean est trouvé.

La feuille que tenait M. Madeleine lui échappa des mains, il leva la
tête, regarda fixement Javert, et dit avec un accent inexprimable:

--Ah!

Javert poursuivit:

--Voilà ce que c'est, monsieur le maire. Il paraît qu'il y avait dans le
pays, du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher, une espèce de bonhomme qu'on
appelait le père Champmathieu. C'était très misérable. On n'y faisait
pas attention. Ces gens-là, on ne sait pas de quoi cela vit.
Dernièrement, cet automne, le père Champmathieu a été arrêté pour un vol
de pommes à cidre, commis chez...--enfin n'importe! Il y a eu vol, mur
escaladé, branches de l'arbre cassées. On a arrêté mon Champmathieu. Il
avait encore la branche de pommier à la main. On coffre le drôle.
Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle.
Mais voici qui est de la providence. La geôle étant en mauvais état,
monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer
Champmathieu à Arras où est la prison départementale. Dans cette prison
d'Arras, il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne
sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit
bien. Monsieur le maire, Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que
voilà Brevet qui s'écrie: «Eh mais! je connais cet homme-là. C'est un
fagot. Regardez-moi donc, bonhomme! Vous êtes Jean Valjean!--Jean
Valjean! qui ça Jean Valjean? Le Champmathieu joue l'étonné.--Ne fais
donc pas le sinvre, dit Brevet. Tu es Jean Valjean! Tu as été au bagne
de Toulon. Il y a vingt ans. Nous y étions ensemble.--Le Champmathieu
nie. Parbleu! vous comprenez. On approfondit. On me fouille cette
aventure-là. Voici ce qu'on trouve: ce Champmathieu, il y a une
trentaine d'années, a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays,
notamment à Faverolles. Là on perd sa trace. Longtemps après, on le
revoit en Auvergne, puis à Paris, où il dit avoir été charron et avoir
eu une fille blanchisseuse, mais cela n'est pas prouvé; enfin dans ce
pays-ci. Or, avant d'aller au bagne pour vol qualifié, qu'était Jean
Valjean? émondeur. Où? à Faverolles. Autre fait. Ce Valjean s'appelait
de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille
Mathieu. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il
aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean
Mathieu? Il va en Auvergne. De _Jean_ la prononciation du pays fait
_Chan_, on l'appelle Chan Mathieu. Notre homme se laisse faire et le
voilà transformé en Champmathieu. Vous me suivez, n'est-ce pas? On
s'informe à Faverolles. La famille de Jean Valjean n'y est plus. On ne
sait plus où elle est. Vous savez, dans ces classes-là, il y a souvent
de ces évanouissements d'une famille. On cherche, on ne trouve plus
rien. Ces gens-là, quand ce n'est pas de la boue, c'est de la poussière.
Et puis, comme le commencement de ces histoires date de trente ans, il
n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean. On
s'informe à Toulon. Avec Brevet, il n'y a plus que deux forçats qui
aient vu Jean Valjean. Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et
Chenildieu. On les extrait du bagne et on les fait venir. On les
confronte au prétendu Champmathieu. Ils n'hésitent pas. Pour eux comme
pour Brevet, c'est Jean Valjean. Même âge, il a cinquante-quatre ans,
même taille, même air, même homme enfin, c'est lui. C'est en ce
moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris.
On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au
pouvoir de la justice. Vous concevez si cela m'étonne, moi qui croyais
tenir ici ce même Jean Valjean! J'écris à monsieur le juge
d'instruction. Il me fait venir, on m'amène le Champmathieu....

--Eh bien? interrompit M. Madeleine.

Javert répondit avec son visage incorruptible et triste:

--Monsieur le maire, la vérité est la vérité. J'en suis fâché, mais
c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. Moi aussi je l'ai reconnu.

M. Madeleine reprit d'une voix très basse:

--Vous êtes sûr?

Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction
profonde:

--Oh, sûr!

Il demeura un moment pensif, prenant machinalement des pincées de poudre
de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table, et il
ajouta:

--Et même, maintenant que je vois le vrai Jean Valjean, je ne comprends
pas comment j'ai pu croire autre chose. Je vous demande pardon, monsieur
le maire.

En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui, six semaines
auparavant, l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit:
«sortez!» Javert, cet homme hautain, était à son insu plein de
simplicité et de dignité. M. Madeleine ne répondit à sa prière que par
cette question brusque:

--Et que dit cet homme?

--Ah, dame! monsieur le maire, l'affaire est mauvaise. Si c'est Jean
Valjean, il y a récidive. Enjamber un mur, casser une branche, chiper
des pommes, pour un enfant, c'est une polissonnerie; pour un homme,
c'est un délit; pour un forçat, c'est un crime. Escalade et vol, tout y
est. Ce n'est plus la police correctionnelle, c'est la cour d'assises.
Ce n'est plus quelques jours de prison, ce sont les galères à
perpétuité. Et puis, il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère
bien qui reviendra. Diable! il y a de quoi se débattre, n'est-ce pas?
Oui, pour un autre que Jean Valjean. Mais Jean Valjean est un sournois.
C'est encore là que je le reconnais. Un autre sentirait que cela
chauffe; il se démènerait, il crierait, la bouilloire chante devant le
feu, il ne voudrait pas être Jean Valjean, et caetera. Lui, il n'a pas
l'air de comprendre, il dit: Je suis Champmathieu, je ne sors pas de là!
Il a l'air étonné, il fait la brute, c'est bien mieux. Oh! le drôle est
habile. Mais c'est égal, les preuves sont là. Il est reconnu par quatre
personnes, le vieux coquin sera condamné. C'est porté aux assises, à
Arras. Je vais y aller pour témoigner. Je suis cité.

M. Madeleine s'était remis à son bureau, avait ressaisi son dossier, et
le feuilletait tranquillement, lisant et écrivant tour à tour comme un
homme affairé. Il se tourna vers Javert:

--Assez, Javert. Au fait, tous ces détails m'intéressent fort peu. Nous
perdons notre temps, et nous avons des affaires pressées. Javert, vous
allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend
des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. Vous lui direz de
déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Cet homme est
un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. Il faut qu'il
soit puni. Vous irez ensuite chez M. Charcellay, rue
Montre-de-Champigny. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison
voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui, et qui affouille les
fondations de sa maison. Après vous constaterez des contraventions de
police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris, et rue du
Garraud-Blanc chez madame Renée Le Bossé, et vous dresserez
procès-verbal. Mais je vous donne là beaucoup de besogne. N'allez-vous
pas être absent? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour
cette affaire dans huit ou dix jours?...

--Plus tôt que cela, monsieur le maire.

--Quel jour donc?

--Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait
demain et que je partais par la diligence cette nuit.

M. Madeleine fit un mouvement imperceptible.

--Et combien de temps durera l'affaire?

--Un jour tout au plus. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans
la nuit. Mais je n'attendrai pas l'arrêt, qui ne peut manquer. Sitôt ma
déposition faite, je reviendrai ici.

--C'est bon, dit M. Madeleine.

Et il congédia Javert d'un signe de main. Javert ne s'en alla pas.

--Pardon, monsieur le maire, dit-il.

--Qu'est-ce encore? demanda M. Madeleine.

--Monsieur le maire, il me reste une chose à vous rappeler.

--Laquelle?

--C'est que je dois être destitué.

M. Madeleine se leva.

--Javert, vous êtes un homme d'honneur, et je vous estime. Vous vous
exagérez votre faute. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me
concerne. Javert, vous êtes digne de monter et non de descendre.
J'entends que vous gardiez votre place.

Javert regarda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle
il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée, mais rigide et
chaste, et il dit d'une voix tranquille:

--Monsieur le maire, je ne puis vous accorder cela.

--Je vous répète, répliqua M. Madeleine, que la chose me regarde.

Mais Javert, attentif à sa seule pensée, continua:

--Quant à exagérer, je n'exagère point. Voici comment je raisonne. Je
vous ai soupçonné injustement. Cela, ce n'est rien. C'est notre droit à
nous autres de soupçonner, quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner
au-dessus de soi. Mais, sans preuves, dans un accès de colère, dans le
but de me venger, je vous ai dénoncé comme forçat, vous, un homme
respectable, un maire, un magistrat! ceci est grave. Très grave. J'ai
offensé l'autorité dans votre personne, moi, agent de l'autorité! Si
l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait, je l'aurais déclaré
indigne du service, et chassé. Eh bien?

Tenez, monsieur le maire, encore un mot. J'ai souvent été sévère dans ma
vie. Pour les autres. C'était juste. Je faisais bien. Maintenant, si je
n'étais pas sévère pour moi, tout ce que j'ai fait de juste deviendrait
injuste.

Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres? Non. Quoi! je
n'aurais été bon qu'à châtier autrui, et pas moi! mais je serais un
misérable! mais ceux qui disent: ce gueux de Javert! auraient raison!
Monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté,
votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour
les autres. Je n'en veux pas pour moi. La bonté qui consiste à donner
raison à la fille publique contre le bourgeois, à l'agent de police
contre le maire, à celui qui est en bas contre celui qui est en haut,
c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. C'est avec cette bonté-là
que la société se désorganise. Mon Dieu! c'est bien facile d'être bon,
le malaisé c'est d'être juste. Allez! si vous aviez été ce que je
croyais, je n'aurais pas été bon pour vous, moi! vous auriez vu!
Monsieur le maire, je dois me traiter comme je traiterais tout autre.
Quand je réprimais des malfaiteurs, quand je sévissais sur des gredins,
je me suis souvent dit à moi-même: toi, si tu bronches, si jamais je te
prends en faute, sois tranquille!--J'ai bronché, je me prends en faute,
tant pis! Allons, renvoyé, cassé, chassé! c'est bon. J'ai des bras, je
travaillerai à la terre, cela m'est égal. Monsieur le maire, le bien du
service veut un exemple. Je demande simplement la destitution de
l'inspecteur Javert.

Tout cela était prononcé d'un accent humble, fier, désespéré et
convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange
honnête homme.

--Nous verrons, fit M. Madeleine.

Et il lui tendit la main.

Javert recula, et dit d'un ton farouche:

--Pardon, monsieur le maire, mais cela ne doit pas être. Un maire ne
donne pas la main à un mouchard.

Il ajouta entre ses dents:

--Mouchard, oui; du moment où j'ai médusé de la police, je ne suis plus
qu'un mouchard. Puis il salua profondément, et se dirigea vers la porte.
Là il se retourna, et, les yeux toujours baissés:

--Monsieur le maire, dit-il, je continuerai le service jusqu'à ce que je
sois remplacé.

Il sortit. M. Madeleine resta rêveur, écoutant ce pas ferme et assuré
qui s'éloignait sur le pavé du corridor.




Livre septième--L'affaire Champmathieu




Chapitre I

La soeur Simplice


Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à
Montreuil-sur-mer, mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville
un tel souvenir, que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne
les racontions dans leurs moindres détails.

Dans ces détails, le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances
invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité.

Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert, M. Madeleine alla voir
la Fantine comme d'habitude.

Avant de pénétrer près de Fantine, il fit demander la soeur Simplice.
Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie, dames
lazaristes comme toutes les soeurs de charité, s'appelaient soeur
Perpétue et soeur Simplice.

La soeur Perpétue était la première villageoise venue, grossièrement
soeur de charité, entrée chez Dieu comme on entre en place. Elle était
religieuse comme on est cuisinière. Ce type n'est point très rare. Les
ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne,
aisément façonnée en capucin ou en ursuline. Ces rusticités s'utilisent
pour les grosses besognes de la dévotion. La transition d'un bouvier à
un carme n'a rien de heurté; l'un devient l'autre sans grand travail; le
fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation
toute faite, et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le
moine. Un peu d'ampleur au sarrau, et voilà un froc. La soeur Perpétue
était une forte religieuse, de Marines, près Pontoise, patoisant,
psalmodiant, bougonnant, sucrant la tisane selon le bigotisme ou
l'hypocrisie du grabataire, brusquant les malades, bourrue avec les
mourants, leur jetant presque Dieu au visage, lapidant l'agonie avec des
prières en colère, hardie, honnête et rougeaude.

La soeur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. Près de soeur
Perpétue, c'était le cierge à côté de la chandelle. Vincent de Paul a
divinement fixé la figure de la soeur de charité dans ces admirables
paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude: «Elles n'auront
pour monastère que la maison des malades, pour cellule qu'une chambre de
louage, pour chapelle que l'église de leur paroisse, pour cloître que
les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que
l'obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, pour voile que la
modestie.» Cet idéal était vivant dans la soeur Simplice. Personne n'eût
pu dire l'âge de la soeur Simplice; elle n'avait jamais été jeune et
semblait ne devoir jamais être vieille. C'était une personne--nous
n'osons dire une femme--calme, austère, de bonne compagnie, froide, et
qui n'avait jamais menti. Elle était si douce qu'elle paraissait
fragile; plus solide d'ailleurs que le granit. Elle touchait aux
malheureux avec de charmants doigts fins et purs. Il y avait, pour ainsi
dire, du silence dans sa parole; elle parlait juste le nécessaire, et
elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal
et enchanté un salon. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de
bure, trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu.
Insistons sur un détail. N'avoir jamais menti, n'avoir jamais dit, pour
un intérêt quelconque, même indifféremment, une chose qui ne fût la
vérité, la sainte vérité, c'était le trait distinctif de la soeur
Simplice; c'était l'accent de sa vertu. Elle était presque célèbre dans
la congrégation pour cette véracité imperturbable. L'abbé Sicard parle
de la soeur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. Si sincères,
si loyaux et si purs que nous soyons, nous avons tous sur notre candeur
au moins la fêlure du petit mensonge innocent. Elle, point. Petit
mensonge, mensonge innocent, est-ce que cela existe? Mentir, c'est
l'absolu du mal. Peu mentir n'est pas possible; celui qui ment, ment
tout le mensonge; mentir, c'est la face même du démon; Satan a deux
noms, il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. Voilà ce qu'elle
pensait. Et comme elle pensait, elle pratiquait. Il en résultait cette
blancheur dont nous avons parlé, blancheur qui couvrait de son
rayonnement même ses lèvres et ses yeux. Son sourire était blanc, son
regard était blanc. Il n'y avait pas une toile d'araignée, pas un grain
de poussière à la vitre de cette conscience. En entrant dans l'obédience
de saint Vincent de Paul, elle avait pris le nom de Simplice par choix
spécial. Simplice de Sicile, on le sait, est cette sainte qui aima mieux
se laisser arracher les deux seins que de répondre, étant née à
Syracuse, qu'elle était née à Ségeste, mensonge qui la sauvait. Cette
patronne convenait à cette âme.

La soeur Simplice, en entrant dans l'ordre, avait deux défauts dont elle
s'était peu à peu corrigée; elle avait eu le goût des friandises et elle
avait aimé à recevoir des lettres. Elle ne lisait jamais qu'un livre de
prières en gros caractères et en latin. Elle ne comprenait pas le latin,
mais elle comprenait le livre.

La pieuse fille avait pris en affection Fantine, y sentant probablement
de la vertu latente, et s'était dévouée à la soigner presque
exclusivement.

M. Madeleine emmena à part la soeur Simplice et lui recommanda Fantine
avec un accent singulier dont la soeur se souvint plus tard.

En quittant la soeur, il s'approcha de Fantine.

Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. Madeleine comme on
attend un rayon de chaleur et de joie. Elle disait aux soeurs:

--Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là.

Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. Dès qu'elle vit M. Madeleine,
elle lui demanda:

--Et Cosette?

Il répondit en souriant:

--Bientôt.

M. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. Seulement il resta
une heure au lieu d'une demi-heure, au grand contentement de Fantine. Il
fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la
malade. On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très
sombre. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché
à son oreille et lui avait dit:

--Elle baisse beaucoup.

Puis il rentra à la mairie, et le garçon de bureau le vit examiner avec
attention une carte routière de France qui était suspendue dans son
cabinet. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier.




Chapitre II

Perspicacité de maître Scaufflaire


De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand, maître
Scaufflaër, francisé Scaufflaire, qui louait des chevaux et des
«cabriolets à volonté».

Pour aller chez ce Scaufflaire, le plus court était de prendre une rue
peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. Madeleine
habitait. Le curé était, disait-on, un homme digne et respectable, et de
bon conseil. À l'instant où M. Madeleine arriva devant le presbytère, il
n'y avait dans la rue qu'un passant, et ce passant remarqua ceci: M. le
maire, après avoir dépassé la maison curiale, s'arrêta, demeura
immobile, puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu'à la porte
du presbytère, qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. Il mit
vivement la main au marteau, et le souleva; puis il s'arrêta de nouveau,
et resta court, et comme pensif, et, après quelques secondes, au lieu de
laisser bruyamment retomber le marteau, il le reposa doucement et reprit
son chemin avec une sorte de hâte qu'il n'avait pas auparavant.

M. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un
harnais.

--Maître Scaufflaire, demanda-t-il, avez-vous un bon cheval?

--Monsieur le maire, dit le Flamand, tous mes chevaux sont bons.
Qu'entendez-vous par un bon cheval?

--J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour.

--Diable! fit le Flamand, vingt lieues!

--Oui.

--Attelé à un cabriolet?

--Oui.

--Et combien de temps se reposera-t-il après la course?

--Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain.

--Pour refaire le même trajet?

--Oui.

--Diable! diable! et c'est vingt lieues? M. Madeleine tira de sa poche
le papier où il avait crayonné des chiffres. Il les montra au Flamand.
C'étaient les chiffres 5, 6, 8-1/2.

--Vous voyez, dit-il. Total, dix-neuf et demi, autant dire vingt lieues.

--Monsieur le maire, reprit le Flamand, j'ai votre affaire. Mon petit
cheval blanc. Vous avez dû le voir passer quelquefois. C'est une petite
bête du bas Boulonnais. C'est plein de feu. On a voulu d'abord en faire
un cheval de selle. Bah! il ruait, il flanquait tout le monde par terre.
On le croyait vicieux, on ne savait qu'en faire. Je l'ai acheté. Je l'ai
mis au cabriolet. Monsieur, c'est cela qu'il voulait; il est doux comme
une fille, il va le vent. Ah! par exemple, il ne faudrait pas lui monter
sur le dos. Ce n'est pas son idée d'être cheval de selle. Chacun a son
ambition. Tirer, oui, porter, non; il faut croire qu'il s'est dit ça.

--Et il fera la course?

--Vos vingt lieues. Toujours au grand trot, et en moins de huit heures.
Mais voici à quelles conditions.

--Dites.

--Premièrement, vous le ferez souffler une heure à moitié chemin; il
mangera, et on sera là pendant qu'il mangera pour empêcher le garçon de
l'auberge de lui voler son avoine; car j'ai remarqué que dans les
auberges l'avoine est plus souvent bue par les garçons d'écurie que
mangée par les chevaux.

--On sera là.

--Deuxièmement.... Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet?

--Oui.

--Monsieur le maire sait conduire?

--Oui.

--Eh bien, monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne
point charger le cheval.

--Convenu.

--Mais monsieur le maire, n'ayant personne avec lui, sera obligé de
prendre la peine de surveiller lui-même l'avoine.

--C'est dit.

--Il me faudra trente francs par jour. Les jours de repos payés. Pas un
liard de moins, et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le
maire.

M. Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table.

--Voilà deux jours d'avance.

--Quatrièmement, pour une course pareille sur cabriolet serait trop
lourd et fatiguerait le cheval. Il faudrait que monsieur le maire
consentît à voyager dans un petit tilbury que j'ai.

--J'y consens.

--C'est léger, mais c'est découvert.

--Cela m'est égal.

--Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver?...

M. Madeleine ne répondit pas. Le Flamand reprit:

--Qu'il fait très froid?

M. Madeleine garda le silence. Maître Scaufflaire continua:

--Qu'il peut pleuvoir?

M. Madeleine leva la tête et dit:

--Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures
et demie du matin.

--C'est entendu, monsieur le maire, répondit Scaufflaire, puis, grattant
avec l'ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table,
il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mêler à
leur finesse:

--Mais voilà que j'y songe à présent! monsieur le maire ne me dit pas où
il va. Où est-ce que va monsieur le maire?

Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la
conversation, mais il ne savait pourquoi il n'avait pas osé faire cette
question.

--Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant? dit M. Madeleine.

--Oui, monsieur le maire. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes.
Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici où vous allez?

--N'oubliez pas d'être à ma porte à quatre heures et demie du matin,
très précises, répondit M. Madeleine; et il sortit.

Le Flamand resta «tout bête», comme il disait lui-même quelque temps
après.

Monsieur le maire était sorti depuis deux ou trois minutes, lorsque la
porte se rouvrit; c'était M. le maire. Il avait toujours le même air
impassible et préoccupé.

--Monsieur Scaufflaire, dit-il, à quelle somme estimez-vous le cheval et
le tilbury que vous me louerez, l'un portant l'autre?

--L'un traînant l'autre, monsieur le maire, dit le Flamand avec un gros
rire.

--Soit. Eh bien!

--Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter?

--Non, mais à tout événement, je veux vous les garantir. À mon retour
vous me rendrez la somme. Combien estimez-vous cabriolet et cheval?

--À cinq cents francs, monsieur le maire.

--Les voici.

M. Madeleine posa un billet de banque sur la table, puis sortit et cette
fois ne rentra plus.

Maître Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille
francs. Du reste le cheval et le tilbury, en bloc, valaient cent écus.

Le Flamand appela sa femme, et lui conta la chose. Où diable monsieur le
maire peut-il aller? Ils tinrent conseil.

--Il va à Paris, dit la femme.

--Je ne crois pas, dit le mari.

M. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé
des chiffres. Le Flamand le prit et l'étudia.

--Cinq, six, huit et demi? cela doit marquer des relais de poste.

Il se tourna vers sa femme.

--J'ai trouvé.

--Comment?

--Il y a cinq lieues d'ici à Hesdin, six de Hesdin à Saint-Pol, huit et
demie de Saint-Pol à Arras. Il va à Arras.

Cependant M. Madeleine était rentré chez lui.

Pour revenir de chez maître Scaufflaire, il avait pris le plus long,
comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tentation, et
qu'il eût voulu l'éviter. Il était monté dans sa chambre et s'y était
enfermé, ce qui n'avait rien que de simple, car il se couchait
volontiers de bonne heure. Pourtant la concierge de la fabrique, qui
était en même temps l'unique servante de M. Madeleine, observa que sa
lumière s'éteignit à huit heures et demie, et elle le dit au caissier
qui rentrait, en ajoutant:

--Est-ce que monsieur le maire est malade? je lui ai trouvé l'air un peu
singulier.

Ce caissier habitait une chambre située précisément au-dessous de la
chambre de M. Madeleine. Il ne prit point garde aux paroles de la
portière, se coucha et s'endormit. Vers minuit, il se réveilla
brusquement; il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus
de sa tête. Il écouta. C'était un pas qui allait et venait, comme si
l'on marchait dans la chambre en haut. Il écouta plus attentivement, et
reconnut le pas de M. Madeleine. Cela lui parut étrange; habituellement
aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. Madeleine avant l'heure
de son lever. Un moment après le caissier entendit quelque chose qui
ressemblait à une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. Puis on dérangea
un meuble, il y eut un silence, et le pas recommença. Le caissier se
dressa sur son séant, s'éveilla tout à fait, regarda, et à travers les
vitres de sa croisée aperçut sur le mur d'en face la réverbération
rougeâtre d'une fenêtre éclairée. À la direction des rayons, ce ne
pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. Madeleine. La
réverbération tremblait comme si elle venait plutôt d'un feu allumé que
d'une lumière. L'ombre des châssis vitrés ne s'y dessinait pas, ce qui
indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. Par le froid qu'il
faisait, cette fenêtre ouverte était surprenante. Le caissier se
rendormit. Une heure ou deux après, il se réveilla encore. Le même pas,
lent et régulier, allait et venait toujours au-dessus de sa tête.

La réverbération se dessinait toujours sur le mur, mais elle était
maintenant pâle et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie.
La fenêtre était toujours ouverte. Voici ce qui se passait dans la
chambre de M. Madeleine.




Chapitre III

Une tempête sous un crâne


Le lecteur a sans doute deviné que M. Madeleine n'est autre que Jean
Valjean.

Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience; le
moment est venu d'y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans émotion
et sans tremblement. Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte
de contemplation. L'oeil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus
d'éblouissements ni plus de ténèbres que dans l'homme; il ne peut se
fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus compliquée, plus
mystérieuse et plus infinie. Il y a un spectacle plus grand que la mer,
c'est le ciel; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c'est
l'intérieur de l'âme.

Faire le poème de la conscience humaine, ne fût-ce qu'à propos d'un seul
homme, ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre
toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. La
conscience, c'est le chaos des chimères, des convoitises et des
tentatives, la fournaise des rêves, l'antre des idées dont on a honte;
c'est le pandémonium des sophismes, c'est le champ de bataille des
passions. À de certaines heures, pénétrez à travers la face livide d'un
être humain qui réfléchit, et regardez derrière, regardez dans cette
âme, regardez dans cette obscurité. Il y a là, sous le silence
extérieur, des combats de géants comme dans Homère, des mêlées de
dragons et d'hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton, des
spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que
tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés
de son cerveau et les actions de sa vie!

Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il
hésita. En voici une aussi devant nous, au seuil de laquelle nous
hésitons. Entrons pourtant.

Nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà
de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l'aventure de
Petit-Gervais. À partir de ce moment, on l'a vu, il fut un autre homme.
Ce que l'évêque avait voulu faire de lui, il l'exécuta. Ce fut plus
qu'une transformation, ce fut une transfiguration.

Il réussit à disparaître, vendit l'argenterie de l'évêque, ne gardant
que les flambeaux, comme souvenir, se glissa de ville en ville, traversa
la France, vint à Montreuil-sur-mer, eut l'idée que nous avons dite,
accomplit ce que nous avons raconté, parvint à se faire insaisissable et
inaccessible, et désormais, établi à Montreuil-sur-mer, heureux de
sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de
son existence démentie par la dernière, il vécut paisible, rassuré et
espérant, n'ayant plus que deux pensées: cacher son nom, et sanctifier
sa vie; échapper aux hommes, et revenir à Dieu.

Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu'elles
n'en formaient qu'une seule; elles étaient toutes deux également
absorbantes et impérieuses, et dominaient ses moindres actions.
D'ordinaire elles étaient d'accord pour régler la conduite de sa vie;
elles le tournaient vers l'ombre; elles le faisaient bienveillant et
simple; elles lui conseillaient les mêmes choses. Quelquefois cependant
il y avait conflit entre elles. Dans ce cas-là, on s'en souvient,
l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. Madeleine ne
balançait pas à sacrifier la première à la seconde, sa sécurité à sa
vertu. Ainsi, en dépit de toute réserve et de toute prudence, il avait
gardé les chandeliers de l'évêque, porté son deuil, appelé et interrogé
tous les petits savoyards qui passaient, pris des renseignements sur les
familles de Faverolles, et sauvé la vie au vieux Fauchelevent, malgré
les inquiétantes insinuations de Javert. Il semblait, nous l'avons déjà
remarqué, qu'il pensât, à l'exemple de tous ceux qui ont été sages,
saints et justes, que son premier devoir n'était pas envers lui.

Toutefois, il faut le dire, jamais rien de pareil ne s'était encore
présenté. Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme
dont nous racontons les souffrances n'avaient engagé une lutte si
sérieuse. Il le comprit confusément, mais profondément, dès les
premières paroles que prononça Javert, en entrant dans son cabinet.

Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu'il avait enseveli
sous tant d'épaisseurs, il fut saisi de stupeur et comme enivré par la
sinistre bizarrerie de sa destinée, et, à travers cette stupeur, il eut
ce tressaillement qui précède les grandes secousses; il se courba comme
un chêne à l'approche d'un orage, comme un soldat à l'approche d'un
assaut. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et
d'éclairs. Tout en écoutant parler Javert, il eut une première pensée
d'aller, de courir, de se dénoncer, de tirer ce Champmathieu de prison
et de s'y mettre; cela fut douloureux et poignant comme une incision
dans la chair vive, puis cela passa, et il se dit: «Voyons! voyons!» Il
réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l'héroïsme.

Sans doute, il serait beau qu'après les saintes paroles de l'évêque,
après tant d'années de repentir et d'abnégation, au milieu d'une
pénitence admirablement commencée, cet homme, même en présence d'une si
terrible conjoncture, n'eût pas bronché un instant et eût continué de
marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le
ciel; cela serait beau, mais cela ne fut pas ainsi. Il faut bien que
nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette âme, et
nous ne pouvons dire que ce qui y était. Ce qui l'emporta tout d'abord,
ce fut l'instinct de la conservation; il rallia en hâte ses idées,
étouffa ses émotions, considéra la présence de Javert, ce grand péril,
ajourna toute résolution avec la fermeté de l'épouvante, s'étourdit sur
ce qu'il y avait à faire, et reprit son calme comme un lutteur ramasse
son bouclier.

Le reste de la journée il fut dans cet état, un tourbillon au dedans,
une tranquillité profonde au dehors; il ne prit que ce qu'on pourrait
appeler «les mesures conservatoires». Tout était encore confus et se
heurtait dans son cerveau; le trouble y était tel qu'il ne voyait
distinctement la forme d'aucune idée; et lui-même n'aurait pu rien dire
de lui-même, si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. Il se
rendit comme d'habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea
sa visite, par un instinct de bonté, se disant qu'il fallait agir ainsi
et la bien recommander aux soeurs pour le cas où il arriverait qu'il eût
à s'absenter. Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-être aller à
Arras, et, sans être le moins du monde décidé à ce voyage, il se dit
qu'à l'abri de tout soupçon comme il l'était, il n'y avait point
d'inconvénient à être témoin de ce qui se passerait, et il retint le
tilbury de Scaufflaire, afin d'être préparé à tout événement.

Il dîna avec assez d'appétit.

Rentré dans sa chambre il se recueillit.

Il examina la situation et la trouva inouïe; tellement inouïe qu'au
milieu de sa rêverie, par je ne sais quelle impulsion d'anxiété presque
inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il
craignait qu'il n'entrât encore quelque chose. Il se barricadait contre
le possible.

Un moment après il souffla sa lumière. Elle le gênait.

Il lui semblait qu'on pouvait le voir.

Qui, on?

Hélas! ce qu'il voulait mettre à la porte était entré ce qu'il voulait
aveugler, le regardait. Sa conscience.

Sa conscience, c'est-à-dire Dieu.

Pourtant, dans le premier moment, il se fit illusion; il eut un
sentiment de sûreté et de solitude; le verrou tiré, il se crut
imprenable; la chandelle éteinte, il se sentit invisible. Alors il prit
possession de lui-même; il posa ses coudes sur la table, appuya la tête
sur sa main, et se mit à songer dans les ténèbres.

--Où en suis-je?--Est-ce que je ne rêve pas? Que m'a-t-on dit?--Est-il
bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parlé ainsi?--Que peut
être ce Champmathieu?--Il me ressemble donc?--Est-ce possible?--Quand
je pense qu'hier j'étais si tranquille et si loin de me douter de
rien!--Qu'est-ce que je faisais donc hier à pareille heure?--Qu'y a-t-il
dans cet incident?--Comment se dénouera-t-il?--Que faire?

Voilà dans quelle tourmente il était. Son cerveau avait perdu la force
de retenir ses idées, elles passaient comme des ondes, et il prenait son
front dans ses deux mains pour les arrêter.

De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison, et dont il
cherchait à tirer une évidence et une résolution, rien ne se dégageait
que l'angoisse.

Sa tête était brûlante. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande.
Il n'y avait pas d'étoiles au ciel. Il revint s'asseoir près de la
table.

La première heure s'écoula ainsi.

Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à
se fixer dans sa méditation, et il put entrevoir avec la précision de la
réalité, non l'ensemble de la situation, mais quelques détails.

Il commença par reconnaître que, si extraordinaire et si critique que
fût cette situation, il en était tout à fait le maître.

Sa stupeur ne fit que s'en accroître.

Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses
actions, tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour n'était autre chose
qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. Ce qu'il avait
toujours le plus redouté, dans ses heures de repli sur lui-même, dans
ses nuits d'insomnie, c'était d'entendre jamais prononcer ce nom; il se
disait que ce serait là pour lui la fin de tout; que le jour où ce nom
reparaîtrait, il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle, et qui
sait même peut-être? au dedans de lui sa nouvelle âme. Il frémissait de
la seule pensée que c'était possible. Certes, si quelqu'un lui eût dit
en ces moments-là qu'une heure viendrait où ce nom retentirait à son
oreille, où ce hideux mot, Jean Valjean, sortirait tout à coup de la
nuit et se dresserait devant lui, où cette lumière formidable faite pour
dissiper le mystère dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur
sa tête; et que ce nom ne le menacerait pas, que cette lumière ne
produirait qu'une obscurité plus épaisse, que ce voile déchiré
accroîtrait le mystère; que ce tremblement de terre consoliderait son
édifice, que ce prodigieux incident n'aurait d'autre résultat, si bon
lui semblait, à lui, que de rendre son existence à la fois plus claire
et plus impénétrable, et que, de sa confrontation avec le fantôme de
Jean Valjean, le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait
plus honoré, plus paisible et plus respecté que jamais,--si quelqu'un
lui eût dit cela, il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme
insensées. Eh bien! tout cela venait précisément d'arriver, tout cet
entassement de l'impossible était un fait, et Dieu avait permis que ces
choses folles devinssent des choses réelles!

Sa rêverie continuait de s'éclaircir. Il se rendait de plus en plus
compte de sa position. Il lui semblait qu'il venait de s'éveiller de je
ne sais quel sommeil, et qu'il se trouvait glissant sur une pente au
milieu de la nuit, debout, frissonnant, reculant en vain, sur le bord
extrême d'un abîme. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un
inconnu, un étranger, que la destinée prenait pour lui et poussait dans
le gouffre à sa place. Il fallait, pour que le gouffre se refermât, que
quelqu'un y tombât, lui ou l'autre.

Il n'avait qu'à laisser faire.

La clarté devint complète, et il s'avoua ceci:--Que sa place était vide
aux galères, qu'il avait beau faire, qu'elle l'y attendait toujours, que
le vol de Petit-Gervais l'y ramenait, que cette place vide l'attendrait
et l'attirerait jusqu'à ce qu'il y fût, que cela était inévitable et
fatal.--Et puis il se dit:--Qu'en ce moment il avait un remplaçant,
qu'il paraissait qu'un nommé Champmathieu avait cette mauvaise chance,
et que, quant à lui, présent désormais au bagne dans la personne de ce
Champmathieu, présent dans la société sous le nom de M. Madeleine, il
n'avait plus rien à redouter, pourvu qu'il n'empêchât pas les hommes de
sceller sur la tête de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui,
comme la pierre du sépulcre, tombe une fois et ne se relève jamais.

Tout cela était si violent et si étrange qu'il se fit soudain en lui
cette espèce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'éprouve plus
de deux ou trois fois dans sa vie, sorte de convulsion de la conscience
qui remue tout ce que le coeur a de douteux, qui se compose d'ironie, de
joie et de désespoir, et qu'on pourrait appeler un éclat de rire
intérieur.

Il ralluma brusquement sa bougie.

--Eh bien quoi! se dit-il, de quoi est-ce que j'ai peur? qu'est-ce que
j'ai à songer comme cela? Me voilà sauvé. Tout est fini. Je n'avais plus
qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption
dans ma vie; cette porte, la voilà murée! à jamais! Ce Javert qui me
trouble depuis si longtemps, ce redoutable instinct qui semblait m'avoir
deviné, qui m'avait deviné, pardieu! et qui me suivait partout, cet
affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi, le voilà dérouté,
occupé ailleurs, absolument dépisté! Il est satisfait désormais, il me
laissera tranquille, il tient son Jean Valjean! Qui sait même, il est
probable qu'il voudra quitter la ville! Et tout cela s'est fait sans
moi! Et je n'y suis pour rien! Ah çà, mais! qu'est-ce qu'il y a de
malheureux dans ceci? Des gens qui me verraient, parole d'honneur!
croiraient qu'il m'est arrivé une catastrophe! Après tout, s'il y a du
mal pour quelqu'un, ce n'est aucunement de ma faute. C'est la providence
qui a tout fait. C'est qu'elle veut cela apparemment!

Ai-je le droit de déranger ce qu'elle arrange? Qu'est-ce que je demande
à présent? De quoi est-ce que je vais me mêler? Cela ne me regarde pas.
Comment! je ne suis pas content! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc? Le
but auquel j'aspire depuis tant d'années, le songe de mes nuits, l'objet
de mes prières au ciel, la sécurité, je l'atteins! C'est Dieu qui le
veut. Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. Et pourquoi Dieu
le veut-il? Pour que je continue ce que j'ai commencé, pour que je fasse
le bien, pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple, pour
qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette
pénitence que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu! Vraiment je
ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantôt d'entrer chez ce brave
curé et de tout lui raconter comme à un confesseur, et de lui demander
conseil, c'est évidemment là ce qu'il m'aurait dit. C'est décidé,
laissons aller les choses! laissons faire le bon Dieu!

Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience, penché sur ce
qu'on pourrait appeler son propre abîme. Il se leva de sa chaise, et se
mit à marcher dans la chambre.--Allons, dit-il, n'y pensons plus. Voilà
une résolution prise!--Mais il ne sentit aucune joie.

Au contraire.

On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de
revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s'appelle la marée; pour le
coupable, cela s'appelle le remords. Dieu soulève l'âme comme l'océan.

Au bout de peu d'instants, il eut beau faire, il reprit ce sombre
dialogue dans lequel c'était lui qui parlait et lui qui écoutait, disant
ce qu'il eût voulu taire, écoutant ce qu'il n'eût pas voulu entendre,
cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait: pense! comme elle
disait il y a deux mille ans à un autre condamné, marche!

Avant d'aller plus loin et pour être pleinement compris, insistons sur
une observation nécessaire.

Il est certain qu'on se parle à soi-même, il n'est pas un être pensant
qui ne l'ait éprouvé. On peut dire même que le verbe n'est jamais un
plus magnifique mystère que lorsqu'il va, dans l'intérieur d'un homme,
de la pensée à la conscience et qu'il retourne de la conscience à la
pensée. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots
souvent employés dans ce chapitre, il dit, il s'écria. On se dit, on se
parle, on s'écrie en soi-même, sans que le silence extérieur soit rompu.
Il y a un grand tumulte; tout parle en nous, excepté la bouche. Les
réalités de l'âme, pour n'être point visibles et palpables, n'en sont
pas moins des réalités.

Il se demanda donc où il en était. Il s'interrogea sur cette «résolution
prise». Il se confessa à lui-même que tout ce qu'il venait d'arranger
dans son esprit était monstrueux, que «laisser aller les choses, laisser
faire le bon Dieu», c'était tout simplement horrible. Laisser
s'accomplir cette méprise de la destinée et des hommes, ne pas
l'empêcher, s'y prêter par son silence, ne rien faire enfin, c'était
faire tout! c'était le dernier degré de l'indignité hypocrite! c'était
un crime bas, lâche, sournois, abject, hideux!

Pour la première fois depuis huit années, le malheureux homme venait de
sentir la saveur amère d'une mauvaise pensée et d'une mauvaise action.

Il la recracha avec dégoût.

Il continua de se questionner. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait
entendu par ceci: "Mon but est atteint!" Il se déclara que sa vie avait
un but en effet. Mais quel but? cacher son nom? tromper la police?
Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait
fait? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but, qui était le grand, qui
était le vrai? Sauver, non sa personne, mais son âme. Redevenir honnête
et bon. Être un juste! est-ce que ce n'était pas là surtout, là
uniquement, ce qu'il avait toujours voulu, ce que l'évêque lui avait
ordonné?--Fermer la porte à son passé? Mais il ne la fermait pas, grand
Dieu! il la rouvrait en faisant une action infâme! mais il redevenait un
voleur, et le plus odieux des voleurs! il volait à un autre son
existence, sa vie, sa paix, sa place au soleil! il devenait un assassin!
il tuait, il tuait moralement un misérable homme, il lui infligeait
cette affreuse mort vivante, cette mort à ciel ouvert, qu'on appelle le
bagne! Au contraire, se livrer, sauver cet homme frappé d'une si lugubre
erreur, reprendre son nom, redevenir par devoir le forçat Jean Valjean,
c'était là vraiment achever sa résurrection, et fermer à jamais l'enfer
d'où il sortait! Y retomber en apparence, c'était en sortir en réalité!
Il fallait faire cela! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela!
toute sa vie était inutile, toute sa pénitence était perdue, et il n'y
avait plus qu'à dire: à quoi bon? Il sentait que l'évêque était là, que
l'évêque était d'autant plus présent qu'il était mort, que l'évêque le
regardait fixement, que désormais le maire Madeleine avec toutes ses
vertus lui serait abominable, et que le galérien Jean Valjean serait
admirable et pur devant lui. Que les hommes voyaient son masque, mais
que l'évêque voyait sa face. Que les hommes voyaient sa vie, mais que
l'évêque voyait sa conscience. Il fallait donc aller à Arras, délivrer
le faux Jean Valjean, dénoncer le véritable! Hélas! c'était là le plus
grand des sacrifices, la plus poignante des victoires, le dernier pas à
franchir; mais il le fallait. Douloureuse destinée! il n'entrerait dans
la sainteté aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux
des hommes!

--Eh bien, dit-il, prenons ce parti! faisons notre devoir! sauvons cet
homme!

Il prononça ces paroles à haute voix, sans s'apercevoir qu'il parlait
tout haut.

Il prit ses livres, les vérifia et les mit en ordre. Il jeta au feu une
liasse de créances qu'il avait sur de petits commerçants gênés. Il
écrivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on
aurait pu lire, s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet
instant: _À Monsieur Laffitte, banquier, rue d'Artois, à Paris_.

Il tira d'un secrétaire un portefeuille qui contenait quelques billets
de banque et le passeport dont il s'était servi cette même année pour
aller aux élections.

Qui l'eût vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se
mêlait une méditation si grave, ne se fût pas douté de ce qui se passait
en lui. Seulement par moments ses lèvres remuaient; dans d'autres
instants il relevait la tête et fixait son regard sur un point
quelconque de la muraille, comme s'il y avait précisément là quelque
chose qu'il voulait éclaircir ou interroger.

La lettre à M. Laffitte terminée, il la mit dans sa poche ainsi que le
portefeuille, et recommença à marcher.

Sa rêverie n'avait point dévié. Il continuait de voir clairement son
devoir écrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et
se déplaçaient avec son regard:--_Va! nomme-toi! dénonce-toi!_

Il voyait de même, et comme si elles se fussent mues devant lui avec des
formes sensibles, les deux idées qui avaient été jusque-là la double
règle de sa vie: cacher son nom, sanctifier son âme. Pour la première
fois, elles lui apparaissaient absolument distinctes, et il voyait la
différence qui les séparait. Il reconnaissait que l'une de ces idées
était nécessairement bonne, tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise;
que celle-là était le dévouement et que celle-ci était la personnalité;
que l'une disait: le _prochain_, et que l'autre disait: _moi_; que l'une
venait de la lumière et que l'autre venait de la nuit.

Elles se combattaient, il les voyait se combattre. À mesure qu'il
songeait, elles avaient grandi devant l'oeil de son esprit; elles
avaient maintenant des statures colossales; et il lui semblait qu'il
voyait lutter au dedans de lui-même, dans cet infini dont nous parlions
tout à l'heure, au milieu des obscurités et des lueurs, une déesse et
une géante.

Il était plein d'épouvante, mais il lui semblait que la bonne pensée
l'emportait.

Il sentait qu'il touchait à l'autre moment décisif de sa conscience et
de sa destinée; que l'évêque avait marqué la première phase de sa vie
nouvelle, et que ce Champmathieu en marquait la seconde. Après la grande
crise, la grande épreuve.

Cependant la fièvre, un instant apaisée, lui revenait peu à peu. Mille
pensées le traversaient, mais elles continuaient de le fortifier dans sa
résolution.

Un moment il s'était dit:--qu'il prenait peut-être la chose trop
vivement, qu'après tout ce Champmathieu n'était pas intéressant, qu'en
somme il avait volé.

Il se répondit:--Si cet homme a en effet volé quelques pommes, c'est un
mois de prison. Il y a loin de là aux galères. Et qui sait même? a-t-il
volé? est-ce prouvé? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble
dispenser de preuves. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas
habituellement ainsi? On le croit voleur, parce qu'on le sait forçat.

Dans un autre instant, cette idée lui vint que, lorsqu'il se serait
dénoncé, peut-être on considérerait l'héroïsme de son action, et sa vie
honnête depuis sept ans, et ce qu'il avait fait pour le pays, et qu'on
lui ferait grâce.

Mais cette supposition s'évanouit bien vite, et il sourit amèrement en
songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait
récidiviste, que cette affaire reparaîtrait certainement et, aux termes
précis de la loi, le ferait passible des travaux forcés à perpétuité.

Il se détourna de toute illusion, se détacha de plus en plus de la terre
et chercha la consolation et la force ailleurs. Il se dit qu'il fallait
faire son devoir; que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux
après avoir fait son devoir qu'après l'avoir éludé; que s'il _laissait
faire_, s'il restait à Montreuil-sur-mer, sa considération, sa bonne
renommée, ses bonnes oeuvres, la déférence, la vénération, sa charité,
sa richesse, sa popularité, sa vertu, seraient assaisonnées d'un crime;
et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose
hideuse! tandis que, s'il accomplissait son sacrifice, au bagne, au
poteau, au carcan, au bonnet vert, au travail sans relâche, à la honte
sans pitié, il se mêlerait une idée céleste!

Enfin il se dit qu'il y avait nécessité, que sa destinée était ainsi
faite, qu'il n'était pas maître de déranger les arrangements d'en haut,
que dans tous les cas il fallait choisir: ou la vertu au dehors et
l'abomination au dedans, ou la sainteté au dedans et l'infamie au
dehors.

À remuer tant d'idées lugubres, son courage ne défaillait pas, mais son
cerveau se fatiguait. Il commençait à penser malgré lui à d'autres
choses, à des choses indifférentes. Ses artères battaient violemment
dans ses tempes. Il allait et venait toujours. Minuit sonna d'abord à la
paroisse, puis à la maison de ville. Il compta les douze coups aux deux
horloges, et il compara le son des deux cloches. Il se rappela à cette
occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de
ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit:
_Antoine Albin de Romainville_.

Il avait froid. Il alluma un peu de feu. Il ne songea pas à fermer la
fenêtre.

Cependant il était retombé dans sa stupeur. Il lui fallait faire un
assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit
sonnât. Il y parvint enfin.

--Ah! oui, se dit-il, j'avais pris la résolution de me dénoncer.

Et puis tout à coup il pensa à la Fantine.

--Tiens! dit-il, et cette pauvre femme!

Ici une crise nouvelle se déclara.

Fantine, apparaissant brusquement dans sa rêverie, y fut comme un rayon
d'une lumière inattendue. Il lui sembla que tout changeait d'aspect
autour de lui, il s'écria:

--Ah çà, mais! jusqu'ici je n'ai considéré que moi! je n'ai eu égard
qu'à ma convenance! Il me convient de me taire ou de me
dénoncer,--cacher ma personne ou sauver mon âme,--être un magistrat
méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable, c'est moi,
c'est toujours moi, ce n'est que moi! Mais, mon Dieu, c'est de l'égoïsme
tout cela! Ce sont des formes diverses de l'égoïsme, mais c'est de
l'égoïsme! Si je songeais un peu aux autres? La première sainteté est de
penser à autrui. Voyons, examinons. Moi excepté, moi effacé, moi oublié,
qu'arrivera-t-il de tout ceci?--Si je me dénonce? on me prend. On lâche
ce Champmathieu, on me remet aux galères, c'est bien. Et puis? Que se
passe-t-il ici? Ah! ici, il y a un pays, une ville, des fabriques, une
industrie, des ouvriers, des hommes, des femmes, des vieux grands-pères,
des enfants, des pauvres gens! J'ai créé tout ceci, je fais vivre tout
cela; partout où il y a une cheminée qui fume, c'est moi qui ai mis le
tison dans le feu et la viande dans la marmite; j'ai fait l'aisance, la
circulation, le crédit; avant moi il n'y avait rien; j'ai relevé,
vivifié, animé, fécondé, stimulé, enrichi tout le pays; moi de moins,
c'est l'âme de moins. Je m'ôte, tout meurt.--Et cette femme qui a tant
souffert, qui a tant de mérites dans sa chute, dont j'ai causé sans le
vouloir tout le malheur! Et cet enfant que je voulais aller chercher,
que j'ai promis à la mère! Est-ce que je ne dois pas aussi quelque chose
à cette femme, en réparation du mal que je lui ai fait? Si je disparais,
qu'arrive-t-il? La mère meurt. L'enfant devient ce qu'il peut. Voilà ce
qui se passe, si je me dénonce.--Si je ne me dénonce pas? Voyons, si je
ne me dénonce pas? Après s'être fait cette question, il s'arrêta; il eut
comme un moment d'hésitation et de tremblement; mais ce moment dura peu,
et il se répondit avec calme:

--Eh bien, cet homme va aux galères, c'est vrai, mais, que diable! il a
volé! J'ai beau me dire qu'il n'a pas volé, il a volé! Moi, je reste
ici, je continue. Dans dix ans j'aurai gagné dix millions, je les
répands dans le pays, je n'ai rien à moi, qu'est-ce que cela me fait? Ce
n'est pas pour moi ce que je fais! La prospérité de tous va croissant,
les industries s'éveillent et s'excitent, les manufactures et les usines
se multiplient, les familles, cent familles, mille familles! sont
heureuses; la contrée se peuple; il naît des villages où il n'y a que
des fermes, il naît des fermes où il n'y a rien; la misère disparaît, et
avec la misère disparaissent la débauche, la prostitution, le vol, le
meurtre, tous les vices, tous les crimes! Et cette pauvre mère élève son
enfant! et voilà tout un pays riche et honnête! Ah çà, j'étais fou,
j'étais absurde, qu'est-ce que je parlais donc de me dénoncer? Il faut
faire attention, vraiment, et ne rien précipiter. Quoi! parce qu'il
m'aura plu de faire le grand et le généreux,--c'est du mélodrame, après
tout!--parce que je n'aurai songé qu'à moi, qu'à moi seul, quoi! pour
sauver d'une punition peut-être un peu exagérée, mais juste au fond, on
ne sait qui, un voleur, un drôle évidemment, il faudra que tout un pays
périsse! il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital! qu'une pauvre
petite fille crève sur le pavé! comme des chiens! Ah! mais c'est
abominable! Sans même que la mère ait revu son enfant! sans que l'enfant
ait presque connu sa mère! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de
pommes qui, à coup sûr, a mérité les galères pour autre chose, si ce
n'est pour cela! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui
sacrifient des innocents, qui sauvent un vieux vagabond, lequel n'a plus
que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus
malheureux au bagne que dans sa masure, et qui sacrifient toute une
population, mères, femmes, enfants! Cette pauvre petite Cosette qui n'a
que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid
dans le bouge de ces Thénardier! Voilà encore des canailles ceux-là! Et
je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres! Et je m'en
irais me dénoncer! Et je ferais cette inepte sottise! Mettons tout au
pis. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que
ma conscience me la reproche un jour, accepter, pour le bien d'autrui,
ces reproches qui ne chargent que moi, cette mauvaise action qui ne
compromet que mon âme, c'est là qu'est le dévouement, c'est là qu'est la
vertu.

Il se leva, il se remit à marcher. Cette fois il lui semblait qu'il
était content. On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la
terre; on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée.
Il lui semblait qu'après être descendu dans ces profondeurs, après avoir
longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres, il venait enfin de
trouver un de ces diamants, une de ces vérités, et qu'il la tenait dans
sa main; et il s'éblouissait à la regarder.

--Oui, pensa-t-il, c'est cela. Je suis dans le vrai. J'ai la solution.
Il faut finir par s'en tenir à quelque chose. Mon parti est pris.
Laissons faire! Ne vacillons plus, ne reculons plus. Ceci est dans
l'intérêt de tous, non dans le mien. Je suis Madeleine, je reste
Madeleine. Malheur à celui qui est Jean Valjean! Ce n'est plus moi. Je
ne connais pas cet homme, je ne sais plus ce que c'est, s'il se trouve
que quelqu'un est Jean Valjean à cette heure, qu'il s'arrange! cela ne
me regarde pas. C'est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit, s'il
s'arrête et s'abat sur une tête, tant pis pour elle!

Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée, et dit:

--Tiens! cela m'a soulagé de prendre une résolution! Je suis tout autre
à présent.

Il marcha encore quelques pas, puis il s'arrêta court:

--Allons! dit-il, il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de
la résolution prise. Il y a encore des fils qui m'attachent à ce Jean
Valjean. Il faut les briser! Il y a ici, dans cette chambre même, des
objets qui m'accuseraient, des choses muettes qui seraient des témoins,
c'est dit, il faut que tout cela disparaisse.

Il fouilla dans sa poche, en tira sa bourse, l'ouvrit, et y prit une
petite clef.

Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le
trou, perdu qu'il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui
couvrait le papier collé sur le mur. Une cachette s'ouvrit, une espèce
de fausse armoire ménagée entre l'angle de la muraille et le manteau de
la cheminée. Il n'y avait dans cette cachette que quelques guenilles, un
sarrau de toile bleue, un vieux pantalon, un vieux havresac, et un gros
bâton d'épine ferré aux deux bouts. Ceux qui avaient vu Jean Valjean à
l'époque où il traversait Digne, en octobre 1815, eussent aisément
reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement.

Il les avait conservées comme il avait conservé les chandeliers
d'argent, pour se rappeler toujours son point de départ. Seulement il
cachait ceci qui venait du bagne, et il laissait voir les flambeaux qui
venaient de l'évêque.

Il jeta un regard furtif vers la porte, comme s'il eût craint qu'elle ne
s'ouvrît malgré le verrou qui la fermait; puis d'un mouvement vif et
brusque et d'une seule brassée, sans même donner un coup d'oeil à ces
choses qu'il avait si religieusement et si périlleusement gardées
pendant tant d'années, il prit tout, haillons, bâton, havresac, et jeta
tout au feu. Il referma la fausse armoire, et, redoublant de
précautions, désormais inutiles puisqu'elle était vide, en cacha la
porte derrière un gros meuble qu'il y poussa.

Au bout de quelques secondes, la chambre et le mur d'en face furent
éclairés d'une grande réverbération rouge et tremblante. Tout brûlait.
Le bâton d'épine pétillait et jetait des étincelles jusqu'au milieu de
la chambre.

Le havresac, en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait,
avait mis à nu quelque chose qui brillait dans la cendre. En se
penchant, on eût aisément reconnu une pièce d'argent. Sans doute la
pièce de quarante sous volée au petit savoyard.

Lui ne regardait pas le feu et marchait, allant et venant toujours du
même pas.

Tout à coup ses yeux tombèrent sur les deux flambeaux d'argent que la
réverbération faisait reluire vaguement sur la cheminée.

--Tiens! pensa-t-il, tout Jean Valjean est encore là-dedans. Il faut
aussi détruire cela.

Il prit les deux flambeaux.

Il y avait assez de feu pour qu'on pût les déformer promptement et en
faire une sorte de lingot méconnaissable.

Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. Il eut un vrai
bien-être.--La bonne chaleur! dit-il.

Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. Une minute de plus, et
ils étaient dans le feu. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une
voix qui criait au dedans de lui:

--Jean Valjean! Jean Valjean!

Ses cheveux se dressèrent, il devint comme un homme qui écoute une chose
terrible.

--Oui, c'est cela, achève! disait la voix. Complète ce que tu fais!
détruis ces flambeaux! anéantis ce souvenir! oublie l'évêque! oublie
tout! perds ce Champmathieu! va, c'est bien. Applaudis-toi! Ainsi, c'est
convenu, c'est résolu, c'est dit, voilà un homme, voilà un vieillard qui
ne sait ce qu'on lui veut, qui n'a rien fait peut-être, un innocent,
dont ton nom fait tout le malheur, sur qui ton nom pèse comme un crime,
qui va être pris pour toi, qui va être condamné, qui va finir ses jours
dans l'abjection et dans l'horreur! c'est bien. Sois honnête homme, toi.
Reste monsieur le maire, reste honorable et honoré, enrichis la ville,
nourris des indigents, élève des orphelins, vis heureux, vertueux et
admiré, et pendant ce temps-là, pendant que tu seras ici dans la joie et
dans la lumière, il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge, qui
portera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne!
Oui, c'est bien arrangé ainsi! Ah! misérable!

La sueur lui coulait du front. Il attachait sur les flambeaux un oeil
hagard. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. La voix
continuait:

--Jean Valjean! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un
grand bruit, qui parleront bien haut, et qui te béniront, et une seule
que personne n'entendra et qui te maudira dans les ténèbres. Eh bien!
écoute, infâme! toutes ces bénédictions retomberont avant d'arriver au
ciel, et il n'y aura que la malédiction qui montera jusqu'à Dieu! Cette
voix, d'abord toute faible et qui s'était élevée du plus obscur de sa
conscience, était devenue par degrés éclatante et formidable, et il
l'entendait maintenant à son oreille. Il lui semblait qu'elle était
sortie de lui-même et qu'elle parlait à présent en dehors de lui. Il
crut entendre les dernières paroles si distinctement qu'il regarda dans
la chambre avec une sorte de terreur.

--Y a-t-il quelqu'un ici? demanda-t-il à haute voix, et tout égaré.

Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot:

--Que je suis bête! il ne peut y avoir personne.

Il y avait quelqu'un; mais celui qui y était n'était pas de ceux que
l'oeil humain peut voir.

Il posa les flambeaux sur la cheminée.

Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses
rêves et réveillait en sursaut l'homme endormi au-dessous de lui.

Cette marche le soulageait et l'enivrait en même temps. Il semble que
parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à
tout ce qu'on peut rencontrer en se déplaçant. Au bout de quelques
instants il ne savait plus où il en était.

Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux
résolutions qu'il avait prises tour à tour. Les deux idées qui le
conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre.--Quelle
fatalité! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui! Être
précipité justement par le moyen que la providence paraissait d'abord
avoir employé pour l'affermir!

Il y eut un moment où il considéra l'avenir. Se dénoncer, grand Dieu! se
livrer! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait
quitter, tout ce qu'il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu à
cette existence si bonne, si pure, si radieuse, à ce respect de tous, à
l'honneur, à la liberté! Il n'irait plus se promener dans les champs, il
n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus
l'aumône aux petits enfants! Il ne sentirait plus la douceur des regards
de reconnaissance et d'amour fixés sur lui! Il quitterait cette maison
qu'il avait bâtie, cette chambre, cette petite chambre! Tout lui
paraissait charmant à cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il
n'écrirait plus sur cette petite table de bois blanc! Sa vieille
portière, la seule servante qu'il eût, ne lui monterait plus son café le
matin. Grand Dieu! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste
rouge, la chaîne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes
ces horreurs connues! À son âge, après avoir été ce qu'il était! Si
encore il était jeune! Mais, vieux, être tutoyé par le premier venu,
être fouillé par le garde-chiourme, recevoir le coup de bâton de
l'argousin! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés! tendre matin
et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille! subir la
curiosité des étrangers auxquels on dirait: _Celui-là, c'est le fameux
Jean Valjean, qui a été maire à Montreuil-sur-mer_! Le soir, ruisselant
de sueur, accablé de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter
deux à deux, sous le fouet du sergent, l'escalier-échelle du bagne
flottant! Oh! quelle misère! La destinée peut-elle donc être méchante
comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le coeur humain!

Et, quoi qu'il fît, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui
était au fond de sa rêverie:--rester dans le paradis, et y devenir
démon! rentrer dans l'enfer, et y devenir ange!

Que faire, grand Dieu! que faire?

La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de
nouveau en lui. Ses idées recommencèrent à se mêler. Elles prirent ce je
ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. Ce
nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers
d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Il songeait que
Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux
vont cueillir des lilas au mois d'avril.

Il chancelait au dehors comme au dedans. Il marchait comme un petit
enfant qu'on laisse aller seul.

À de certains moments, luttant contre sa lassitude, il faisait effort
pour ressaisir son intelligence. Il tâchait de se poser une dernière
fois, et définitivement, le problème sur lequel il était en quelque
sorte tombé d'épuisement. Faut-il se dénoncer? Faut-il se taire?--Il ne
réussissait à rien voir de distinct. Les vagues aspects de tous les
raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l'un
après l'autre en fumée. Seulement il sentait que, à quelque parti qu'il
s'arrêtât, nécessairement, et sans qu'il fût possible d'y échapper,
quelque chose de lui allait mourir; qu'il entrait dans un sépulcre à
droite comme à gauche; qu'il accomplissait une agonie, l'agonie de son
bonheur ou l'agonie de sa vertu.

Hélas! toutes ses irrésolutions l'avaient repris. Il n'était pas plus
avancé qu'au commencement.

Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme. Dix-huit cents
ans avant cet homme infortuné, l'être mystérieux, en qui se résument
toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité, avait
aussi lui, pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de
l'infini, longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui
apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des
profondeurs pleines d'étoiles.




Chapitre IV

Formes que prend la souffrance pendant le sommeil


Trois heures du matin venaient de sonner, et il y avait cinq heures
qu'il marchait ainsi, presque sans interruption lorsqu'il se laissa
tomber sur sa chaise.

Il s'y endormit et fit un rêve.

Ce rêve, comme la plupart des rêves, ne se rapportait à la situation que
par je ne sais quoi de funeste et de poignant, mais il lui fit
impression. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit.
C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés. Nous croyons
devoir transcrire ici cette chose textuellement.

Quel que soit ce rêve, l'histoire de cette nuit serait incomplète si
nous l'omettions. C'est la sombre aventure d'une âme malade.

Le voici. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite: _Le rêve que
j'ai eu cette nuit-là._

«J'étais dans une campagne. Une grande campagne triste où il n'y avait
pas d'herbe. Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit.

«Je me promenais avec mon frère, le frère de mes années d'enfance, ce
frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me
souviens presque plus.

«Nous causions, et nous rencontrions des passants. Nous parlions d'une
voisine que nous avions eue autrefois, et qui, depuis qu'elle demeurait
sur la rue, travaillait la fenêtre toujours ouverte. Tout en causant,
nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte.

«Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne.

«Nous vîmes un homme qui passa près de nous. C'était un homme tout nu,
couleur de cendre, monté sur un cheval couleur de terre. L'homme n'avait
pas de cheveux; on voyait son crâne et des veines sur son crâne. Il
tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne
et lourde comme du fer. Ce cavalier passa et ne nous dit rien.

«Mon frère me dit: Prenons par le chemin creux.

«Il y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un
brin de mousse. Tout était couleur de terre, même le ciel. Au bout de
quelques pas, on ne me répondit plus quand je parlais. Je m'aperçus que
mon frère n'était plus avec moi.

«J'entrai dans un village que je vis. Je songeai que ce devait être là
Romainville (pourquoi Romainville?).

«La première rue où j'entrai était déserte. J'entrai dans une seconde
rue. Derrière l'angle que faisaient les deux rues, il y avait un homme
debout contre le mur. Je dis à cet homme:--Quel est ce pays? où suis-je?
L'homme ne répondit pas. Je vis la porte d'une maison ouverte, j'y
entrai.

«La première chambre était déserte. J'entrai dans la seconde. Derrière
la porte de cette chambre, il y avait un homme debout contre le mur. Je
demandai à cet homme:--À qui est cette maison? où suis-je? L'homme ne
répondit pas. La maison avait un jardin.

«Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. Le jardin était
désert. Derrière le premier arbre, je trouvai un homme qui se tenait
debout. Je dis à cet homme:--Quel est ce jardin? où suis-je? L'homme ne
répondit pas.

«J'errai dans le village, et je m'aperçus que c'était une ville. Toutes
les rues étaient désertes, toutes les portes étaient ouvertes. Aucun
être vivant ne passait dans les rues, ne marchait dans les chambres ou
ne se promenait dans les jardins. Mais il y avait derrière chaque angle
de mur, derrière chaque porte, derrière chaque arbre, un homme debout
qui se taisait. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. Ces hommes me
regardaient passer.

«Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs.

«Au bout de quelque temps, je me retournai, et je vis une grande foule
qui venait derrière moi. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus
dans la ville. Ils avaient des têtes étranges. Ils ne semblaient pas se
hâter, et cependant ils marchaient plus vite que moi. Ils ne faisaient
aucun bruit en marchant. En un instant, cette foule me rejoignit et
m'entoura. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre.

«Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville
me dit:--Où allez-vous? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort
depuis longtemps?

«J'ouvris la bouche pour répondre, et je m'aperçus qu'il n'y avait
personne autour de moi.»

Il se réveilla. Il était glacé. Un vent qui était froid comme le vent du
matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée
ouverte. Le feu s'était éteint. La bougie touchait à sa fin. Il était
encore nuit noire.

Il se leva, il alla à la fenêtre. Il n'y avait toujours pas d'étoiles au
ciel.

De sa fenêtre on voyait la cour de la maison et la rue. Un bruit sec et
dur qui résonna tout à coup sur le sol lui fit baisser les yeux.

Il vit au-dessous de lui deux étoiles rouges dont les rayons
s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre.

Comme sa pensée était encore à demi submergée dans la brume des
rêves.--tiens! songea-t-il, il n'y en a pas dans le ciel. Elles sont sur
la terre maintenant.

Cependant ce trouble se dissipa, un second bruit pareil au premier
acheva de le réveiller; il regarda, et il reconnut que ces deux étoiles
étaient les lanternes d'une voiture. À la clarté qu'elles jetaient, il
put distinguer la forme de cette voiture. C'était un tilbury attelé d'un
petit cheval blanc. Le bruit qu'il avait entendu, c'étaient les coups de
pied du cheval sur le pavé.

--Qu'est-ce que c'est que cette voiture? se dit-il. Qui est-ce qui vient
donc si matin? En ce moment on frappa un petit coup à la porte de sa
chambre.

Il frissonna de la tête aux pieds, et cria d'une voix terrible:

--Qui est là?

Quelqu'un répondit:

--Moi, monsieur le maire.

Il reconnut la voix de la vieille femme, sa portière.

--Eh bien, reprit-il, qu'est-ce que c'est?

--Monsieur le maire, il est tout à l'heure cinq heures du matin.

--Qu'est-ce que cela me fait?

--Monsieur le maire, c'est le cabriolet.

--Quel cabriolet?

--Le tilbury.

--Quel tilbury?

--Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury?

--Non, dit-il.

--Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire.

--Quel cocher?

--Le cocher de M. Scaufflaire.

--M. Scaufflaire?

Ce nom le fit tressaillir comme si un éclair lui eût passé devant la
face.

--Ah! oui! reprit-il, M. Scaufflaire.

Si la vieille femme l'eût pu voir en ce moment, elle eût été épouvantée.

Il se fit un assez long silence. Il examinait d'un air stupide la flamme
de la bougie et prenait autour de la mèche de la cire brûlante qu'il
roulait dans ses doigts.

La vieille attendait. Elle se hasarda pourtant à élever encore la voix:

--Monsieur le maire, que faut-il que je réponde?

--Dites que c'est bien, et que je descends.




Chapitre V

Bâtons dans les roues


Le service des postes d'Arras à Montreuil-sur-mer se faisait encore à
cette époque par de petites malles du temps de l'empire. Ces malles
étaient des cabriolets à deux roues, tapissés de cuir fauve au dedans,
suspendus sur des ressorts à pompe, et n'ayant que deux places, l'une
pour le courrier, l'autre pour le voyageur. Les roues étaient armées de
ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance
et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. Le coffre aux dépêches,
immense boîte oblongue, était placé derrière le cabriolet et faisait
corps avec lui. Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune.

Ces voitures, auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui, avaient je ne
sais quoi de difforme et de bossu, et, quand on les voyait passer de
loin et ramper dans quelque route à l'horizon, elles ressemblaient à ces
insectes qu'on appelle, je crois, termites, et qui, avec un petit
corsage, traînent un gros arrière-train. Elles allaient, du reste, fort
vite. La malle partie d'Arras toutes les nuits à une heure, après le
passage du courrier de Paris, arrivait à Montreuil-sur-mer un peu avant
cinq heures du matin.

Cette nuit-là, la malle qui descendait à Montreuil-sur-mer par la route
de Hesdin accrocha, au tournant d'une rue, au moment où elle entrait
dans la ville, un petit tilbury attelé d'un cheval blanc, qui venait en
sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne, un homme
enveloppé d'un manteau. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. Le
courrier cria à cet homme d'arrêter, mais le voyageur n'écouta pas, et
continua sa route au grand trot.

--Voilà un homme diablement pressé! dit le courrier.

L'homme qui se hâtait ainsi, c'est celui que nous venons de voir se
débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié.

Où allait-il? Il n'eût pu le dire. Pourquoi se hâtait-il? Il ne savait.
Il allait au hasard devant lui. Où? À Arras sans doute; mais il allait
peut-être ailleurs aussi. Par moments il le sentait, et il tressaillait.

Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. Quelque chose le
poussait, quelque chose l'attirait. Ce qui se passait en lui, personne
ne pourrait le dire, tous le comprendront. Quel homme n'est entré, au
moins une fois en sa vie, dans cette obscure caverne de l'inconnu?

Du reste il n'avait rien résolu, rien décidé, rien arrêté, rien fait.
Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. Il était plus
que jamais comme au premier moment. Pourquoi allait-il à Arras?

Il se répétait ce qu'il s'était déjà dit en retenant le cabriolet de
Scaufflaire,--que, quel que dût être le résultat, il n'y avait aucun
inconvénient à voir de ses yeux, à juger les choses par lui-même;--que
cela même était prudent, qu'il fallait savoir ce qui se passerait; qu'on
ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté;--que de loin on se
faisait des montagnes de tout; qu'au bout du compte, lorsqu'il aurait vu
ce Champmathieu, quelque misérable, sa conscience serait probablement
fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place;--qu'à la vérité
il y aurait là Javert, et ce Brevet, ce Chenildieu, ce Cochepaille,
anciens forçats qui l'avaient connu; mais qu'à coup sûr ils ne le
reconnaîtraient pas;--bah! quelle idée!--que Javert en était à cent
lieues;--que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient
fixées sur ce Champmathieu, et que rien n'est entêté comme les
suppositions et les conjectures;--qu'il n'y avait donc aucun danger. Que
sans doute c'était un moment noir, mais qu'il en sortirait;--qu'après
tout il tenait sa destinée, si mauvaise qu'elle voulût être, dans sa
main;--qu'il en était le maître. Il se cramponnait à cette pensée.

Au fond, pour tout dire, il eût mieux aimé ne point aller à Arras.

Cependant il y allait.

Tout en songeant, il fouettait le cheval, lequel trottait de ce bon trot
réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure.

À mesure que le cabriolet avançait, il sentait quelque chose en lui qui
reculait.

Au point du jour il était en rase campagne; la ville de
Montreuil-sur-mer était assez loin derrière lui. Il regarda l'horizon
blanchir; il regarda, sans les voir, passer devant ses yeux toutes les
froides figures d'une aube d'hiver. Le matin a ses spectres comme le
soir. Il ne les voyait pas, mais, à son insu, et par une sorte de
pénétration presque physique, ces noires silhouettes d'arbres et de
collines ajoutaient à l'état violent de son âme je ne sais quoi de morne
et de sinistre.

Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient
parfois les routes, il se disait: il y a pourtant là-dedans des gens qui
dorment!

Le trot du cheval, les grelots du harnais, les roues sur le pavé,
faisaient un bruit doux et monotone. Ces choses-là sont charmantes quand
on est joyeux et lugubres quand on est triste. Il était grand jour
lorsqu'il arriva à Hesdin. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser
souffler le cheval et lui faire donner l'avoine.

Ce cheval était, comme l'avait dit Scaufflaire, de cette petite race du
Boulonnais qui a trop de tête, trop de ventre et pas assez d'encolure,
mais qui a le poitrail ouvert, la croupe large, la jambe sèche et fine
et le pied solide; race laide, mais robuste et saine. L'excellente bête
avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur
sur la croupe.

Il n'était pas descendu du tilbury. Le garçon d'écurie qui apportait
l'avoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche.

--Allez-vous loin comme cela? dit cet homme.

Il répondit, presque sans sortir de sa rêverie:

--Pourquoi?

--Venez-vous de loin? reprit le garçon.

--De cinq lieues d'ici.

--Ah!

--Pourquoi dites-vous: ah?

Le garçon se pencha de nouveau, resta un moment silencieux, l'oeil fixé
sur la roue, puis se redressa en disant:

--C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues, c'est
possible, mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue.

Il sauta à bas du tilbury.

--Que dites-vous là, mon ami?

--Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans
rouler, vous et votre cheval, dans quelque fossé de la grande route.
Regardez plutôt.

La roue en effet était gravement endommagée. Le choc de la malle-poste
avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus.

--Mon ami, dit-il au garçon d'écurie, il y a un charron ici?

--Sans doute, monsieur.

--Rendez-moi le service de l'aller chercher.

--Il est là, à deux pas. Hé! maître Bourgaillard!

Maître Bourgaillard, le charron, était sur le seuil de sa porte. Il vint
examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considère une
jambe cassée.

--Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ?

--Oui, monsieur.

--Quand pourrai-je repartir?

--Demain.

--Demain!

--Il y a une grande journée d'ouvrage. Est-ce que monsieur est pressé?

--Très pressé. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard.

--Impossible, monsieur.

--Je payerai tout ce qu'on voudra.

--Impossible.

--Eh bien! dans deux heures.

--Impossible pour aujourd'hui. Il faut refaire deux rais et un moyeu.
Monsieur ne pourra repartir avant demain.

--L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. Si, au lieu de
raccommoder cette roue, on la remplaçait?

--Comment cela?

--Vous êtes charron?

--Sans doute, monsieur.

--Est-ce que vous n'auriez pas une roue à me vendre? Je pourrais
repartir tout de suite.

--Une roue de rechange?

--Oui.

--Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. Deux roues font
la paire. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard.

--En ce cas, vendez-moi une paire de roues.

--Monsieur, toutes les roues ne vont pas à tous les essieux.

--Essayez toujours.

--C'est inutile, monsieur. Je n'ai à vendre que des roues de charrette.
Nous sommes un petit pays ici.

--Auriez-vous un cabriolet à me louer?

Le maître charron, du premier coup d'oeil, avait reconnu que le tilbury
était une voiture de louage. Il haussa les épaules.

--Vous les arrangez bien, les cabriolets qu'on vous loue! j'en aurais un
que je ne vous le louerais pas.

--Eh bien, à me vendre?

--Je n'en ai pas.

--Quoi! pas une carriole? Je ne suis pas difficile, comme vous voyez.

--Nous sommes un petit pays. J'ai bien là sous la remise, ajouta le
charron, une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me
l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. Je
vous la louerais bien, qu'est-ce que cela me fait? mais il ne faudrait
pas que le bourgeois la vît passer; et puis, c'est une calèche, il
faudrait deux chevaux.

--Je prendrai des chevaux de poste.

--Où va monsieur?

--À Arras.

--Et monsieur veut arriver aujourd'hui?

--Mais oui.

--En prenant des chevaux de poste?

--Pourquoi pas?

--Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin?

--Non certes.

--C'est que, voyez-vous bien, il y a une chose à dire, en prenant des
chevaux de poste....

--Monsieur a son passeport?

--Oui.

--Eh bien, en prenant des chevaux de poste, monsieur n'arrivera pas à
Arras avant demain. Nous sommes un chemin de traverse. Les relais sont
mal servis, les chevaux sont aux champs. C'est la saison des grandes
charrues qui commence, il faut de forts attelages, et l'on prend les
chevaux partout, à la poste comme ailleurs. Monsieur attendra au moins
trois ou quatre heures à chaque relais. Et puis on va au pas. Il y a
beaucoup de côtes à monter.

--Allons, j'irai à cheval. Dételez le cabriolet. On me vendra bien une
selle dans le pays.

--Sans doute. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle?

--C'est vrai, vous m'y faites penser. Il ne l'endure pas.

--Alors....

--Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer?

--Un cheval pour aller à Arras d'une traite!

--Oui.

--Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. Il
faudrait l'acheter d'abord, car on ne vous connaît pas. Mais ni à vendre
ni à louer, ni pour cinq cents francs, ni pour mille, vous ne le
trouveriez pas!

--Comment faire?

--Le mieux, là, en honnête homme, c'est que je raccommode la roue et que
vous remettiez votre voyage à demain.

--Demain il sera trop tard.

--Dame!

--N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras? Quand passe-t-elle?

--La nuit prochaine. Les deux malles font le service la nuit, celle qui
monte comme celle qui descend.

--Comment! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue?

--Une journée, et une bonne!

--En mettant deux ouvriers?

--En en mettant dix!

--Si on liait les rayons avec des cordes?

--Les rayons, oui; le moyeu, non. Et puis la jante aussi est en mauvais
état.

--Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville?

--Non.

--Y a-t-il un autre charron?

Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en
hochant la tête.

--Non.

Il sentit une immense joie.

Il était évident que la providence s'en mêlait. C'était elle qui avait
brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. Il ne s'était pas
rendu à cette espèce de première sommation; il venait de faire tous les
efforts possibles pour continuer son voyage; il avait loyalement et
scrupuleusement épuisé tous les moyens; il n'avait reculé ni devant la
saison, ni devant la fatigue, ni devant la dépense; il n'avait rien à se
reprocher. S'il n'allait pas plus loin, cela ne le regardait plus. Ce
n'était plus sa faute, c'était, non le fait de sa conscience, mais le
fait de la providence.

Il respira. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première
fois depuis la visite de Javert. Il lui semblait que le poignet de fer
qui lui serrait le coeur depuis vingt heures venait de le lâcher.

Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui, et se déclarait.

Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait, et qu'à présent il
n'avait qu'à revenir sur ses pas, tranquillement.

Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de
l'auberge, elle n'eût point eu de témoins, personne ne l'eût entendue,
les choses en fussent restées là, et il est probable que nous n'aurions
eu à raconter aucun des événements qu'on va lire; mais cette
conversation s'était faite dans la rue. Tout colloque dans la rue
produit inévitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne
demandent qu'à être spectateurs. Pendant qu'il questionnait le charron,
quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. Après avoir
écouté pendant quelques minutes, un jeune garçon, auquel personne
n'avait pris garde, s'était détaché du groupe en courant.

Au moment où le voyageur, après la délibération intérieure que nous
venons d'indiquer, prenait la résolution de rebrousser chemin, cet
enfant revenait. Il était accompagné d'une vieille femme.

--Monsieur, dit la femme, mon garçon me dit que vous avez envie de louer
un cabriolet. Cette simple parole, prononcée par une vieille femme que
conduisait un enfant, lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Il crut
voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui,
toute prête à le reprendre.

Il répondit:

--Oui, bonne femme, je cherche un cabriolet à louer.

Et il se hâta d'ajouter:

--Mais il n'y en a pas dans le pays.

--Si fait, dit la vieille.

--Où ça donc? reprit le charron.

--Chez moi, répliqua la vieille.

Il tressaillit. La main fatale l'avait ressaisi.

La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier.
Le charron et le garçon d'auberge, désolés que le voyageur leur
échappât, intervinrent.

--C'était une affreuse guimbarde,--cela était posé à cru sur
l'essieu,--il est vrai que les banquettes étaient suspendues à
l'intérieur avec des lanières de cuir,--il pleuvait dedans,--les roues
étaient rouillées et rongées d'humidité,--cela n'irait pas beaucoup plus
loin que le tilbury,--une vraie patache!--Ce monsieur aurait bien tort
de s'y embarquer,--etc., etc.

Tout cela était vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose,
quelle qu'elle fût, roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras.

Il paya ce qu'on voulut, laissa le tilbury à réparer chez le charron
pour l'y retrouver à son retour, fit atteler le cheval blanc à la
carriole, y monta, et reprit la route qu'il suivait depuis le matin.

Au moment où la carriole s'ébranla, il s'avoua qu'il avait eu l'instant
d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il
allait. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva
absurde. Pourquoi de la joie à revenir en arrière? Après tout, il
faisait ce voyage librement. Personne ne l'y forçait. Et, certainement,
rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien.

Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait:
arrêtez! arrêtez! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel
il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui
ressemblait à de l'espérance.

C'était le petit garçon de la vieille.

--Monsieur, dit-il, c'est moi qui vous ai procuré la carriole.

--Eh bien!

--Vous ne m'avez rien donné.

Lui qui donnait à tous et si facilement, il trouva cette prétention
exorbitante et presque odieuse.

--Ah! c'est toi, drôle? dit-il, tu n'auras rien!

Il fouetta le cheval et repartit au grand trot.

Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin, il eût voulu le rattraper. Le
petit cheval était courageux et tirait comme deux; mais on était au mois
de février, il avait plu, les routes étaient mauvaises. Et puis, ce
n'était plus le tilbury. La carriole était dure et très lourde. Avec
cela force montées.

Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. Quatre
heures pour cinq lieues.

À Saint-Pol il détela à la première auberge venue, et fit mener le
cheval à l'écurie. Comme il l'avait promis à Scaufflaire, il se tint
près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait à des
choses tristes et confuses.

La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie.

--Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner?

--Tiens, c'est vrai, dit-il, j'ai même bon appétit. Il suivit cette
femme qui avait une figure fraîche et réjouie. Elle le conduisit dans
une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles
cirées.

--Dépêchez-vous, reprit-il, il faut que je reparte. Je suis pressé.

Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. Il regardait
cette fille avec un sentiment de bien-être.

--C'est là ce que j'avais, pensa-t-il. Je n'avais pas déjeuné.

On le servit. Il se jeta sur le pain, mordit une bouchée, puis le reposa
lentement sur la table et n'y toucha plus.

Un routier mangeait à une autre table. Il dit à cet homme:

--Pourquoi leur pain est-il donc si amer?

Le routier était allemand et n'entendit pas.

Il retourna dans l'écurie près du cheval.

Une heure après, il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques
qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras.

Que faisait-il pendant ce trajet? À quoi pensait-il? Comme le matin, il
regardait passer les arbres, les toits de chaume, les champs cultivés,
et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du
chemin. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui
la dispense presque de penser. Voir mille objets pour la première et
pour la dernière fois, quoi de plus mélancolique et de plus profond!
Voyager, c'est naître et mourir à chaque instant. Peut-être, dans la
région la plus vague de son esprit, faisait-il des rapprochements entre
ces horizons changeants et l'existence humaine. Toutes les choses de la
vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et
les clartés s'entremêlent: après un éblouissement, une éclipse; on
regarde, on se hâte, on tend les mains pour saisir ce qui passe; chaque
événement est un tournant de la route; et tout à coup on est vieux. On
sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure,
ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête, et l'on voit
quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres.

Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école
regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il est vrai qu'on était
encore aux jours courts de l'année. Il ne s'arrêta pas à Tinques. Comme
il débouchait du village, un cantonnier qui empierrait la route dressa
la tête et dit:

--Voilà un cheval bien fatigué.

La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas.

--Est-ce que vous allez à Arras? ajouta le cantonnier.

--Oui.

--Si vous allez de ce train, vous n'y arriverez pas de bonne heure.

Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier:

--Combien y a-t-il encore d'ici à Arras?

--Près de sept grandes lieues.

--Comment cela? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart.

--Ah! reprit le cantonnier, vous ne savez donc pas que la route est en
réparation? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. Pas
moyen d'aller plus loin.

--Vraiment.

--Vous prendrez à gauche, le chemin qui va à Carency, vous passerez la
rivière; et, quand vous serez à Camblin, vous tournerez à droite; c'est
la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras.

--Mais voilà la nuit, je me perdrai.

--Vous n'êtes pas du pays?

--Non.

--Avec ça, c'est tout chemins de traverse. Tenez, Monsieur, reprit le
cantonnier, voulez-vous que je vous donne un conseil? Votre cheval est
las, rentrez dans Tinques. Il y a une bonne auberge. Couchez-y. Vous
irez demain à Arras.

--Il faut que j'y sois ce soir.

--C'est différent. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y
un cheval de renfort. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse.

Il suivit le conseil du cantonnier, rebroussa chemin, et une demi-heure
après il repassait au même endroit, mais au grand trot, avec un bon
cheval de renfort. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était
assis sur le brancard de la carriole.

Cependant il sentait qu'il perdait du temps.

Il faisait tout à fait nuit.

Ils s'engagèrent dans la traverse. La route devint affreuse. La carriole
tombait d'une ornière dans l'autre. Il dit au postillon:

--Toujours au trot, et double pourboire.

Dans un cahot le palonnier cassa.

--Monsieur, dit le postillon, voilà le palonnier cassé, je ne sais plus
comment atteler mon cheval, cette route-ci est bien mauvaise la nuit; si
vous vouliez revenir coucher à Tinques, nous pourrions être demain matin
de bonne heure à Arras.

Il répondit:

--As-tu un bout de corde et un couteau?

--Oui, monsieur.

Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier.

Ce fut encore une perte de vingt minutes; mais ils repartirent au galop.

La plaine était ténébreuse. Des brouillards bas, courts et noirs
rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées. Il y
avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. Un grand vent qui venait
de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un
qui remue des meubles. Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de
terreur. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit!

Le froid le pénétrait. Il n'avait pas mangé depuis la veille. Il se
rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux
environs de Digne. Il y avait huit ans; et cela lui semblait hier.

Une heure sonna à quelque clocher lointain. Il demanda au garçon:

--Quelle est cette heure?

--Sept heures, monsieur. Nous serons à Arras à huit. Nous n'avons plus
que trois lieues. En ce moment il fit pour la première fois cette
réflexion--en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus
tôt--que c'était peut-être inutile, toute la peine qu'il prenait; qu'il
ne savait seulement pas l'heure du procès; qu'il aurait dû au moins s'en
informer; qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir
si cela servirait à quelque chose.--Puis il ébaucha quelques calculs
dans son esprit:--qu'ordinairement les séances des cours d'assises
commençaient à neuf heures du matin;--que cela ne devait pas être long,
cette affaire-là;--que le vol de pommes, ce serait très court;--qu'il
n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité;--quatre ou cinq
dépositions, peu de chose à dire pour les avocats;--qu'il allait
arriver lorsque tout serait fini!

Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient passé la rivière et
laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy.

La nuit devenait de plus en plus profonde.




Chapitre VI

La soeur Simplice mise à l'épreuve


Cependant, en ce moment-là même, Fantine était dans la joie.

Elle avait passé une très mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de
fièvre; elle avait eu des songes. Le matin, à la visite du médecin, elle
délirait. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt
dès que M. Madeleine viendrait.

Toute la matinée elle fut morne, parla peu, et fit des plis à ses draps
en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des
calculs de distances. Ses yeux étaient caves et fixes. Ils paraissaient
presque éteints, et puis, par moments, ils se rallumaient et
resplendissaient comme des étoiles. Il semble qu'aux approches d'une
certaine heure sombre, la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la
clarté de la terre.

Chaque fois que la soeur Simplice lui demandait comment elle se
trouvait, elle répondait invariablement:

--Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine.

Quelques mois auparavant, à ce moment où Fantine venait de perdre sa
dernière pudeur, sa dernière honte et sa dernière joie, elle était
l'ombre d'elle-même; maintenant elle en était le spectre. Le mal
physique avait complété l'oeuvre du mal moral. Cette créature de
vingt-cinq ans avait le front ridé, les joues flasques, les narines
pincées, les dents déchaussées, le teint plombé, le cou osseux, les
clavicules saillantes, les membres chétifs, la peau terreuse, et ses
cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. Hélas! comme la maladie
improvise la vieillesse! À midi, le médecin revint, il fit quelques
prescriptions, s'informa si M. le maire avait paru à l'infirmerie, et
branla la tête.

M. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. Comme
l'exactitude était de la bonté, il était exact.

Vers deux heures et demie, Fantine commença à s'agiter. Dans l'espace de
vingt minutes, elle demanda plus de dix fois à la religieuse:

--Ma soeur, quelle heure est-il?

Trois heures sonnèrent. Au troisième coup, Fantine se dressa sur son
séant, elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit; elle
joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées
et jaunes, et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces
soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Puis Fantine se
tourna et regarda la porte.

Personne n'entra; la porte ne s'ouvrit point.

Elle resta ainsi un quart d'heure, l'oeil attaché sur la porte, immobile
et comme retenant son haleine. La soeur n'osait lui parler. L'église
sonna trois heures un quart. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller.

Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. La demi-heure
passa, puis l'heure. Personne ne vint.

Chaque fois que l'horloge sonnait, Fantine se dressait et regardait du
côté de la porte, puis elle retombait.

On voyait clairement sa pensée, mais elle ne prononçait aucun nom, elle
ne se plaignait pas, elle n'accusait pas. Seulement elle toussait d'une
façon lugubre. On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur
elle. Elle était livide et avait les lèvres bleues. Elle souriait par
moments.

Cinq heures sonnèrent. Alors la soeur l'entendit qui disait très bas et
doucement:

--Mais puisque je m'en vais demain, il a tort de ne pas venir
aujourd'hui!

La soeur Simplice elle-même était surprise du retard de M. Madeleine.

Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. Elle avait l'air de
chercher à se rappeler quelque chose. Tout à coup elle se mit à chanter
d'une voix faible comme un souffle. La religieuse écouta. Voici ce que
Fantine chantait:

          _Nous achèterons de bien belles choses_
         _En nous promenant le long des faubourgs._
       _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_
         _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._
           _La vierge Marie auprès de mon poêle_
            _Est venue hier en manteau brodé,_
         _Et m'a dit:--Voici, caché sous mon voile,_
          _Le petit qu'un jour tu m'as demandé._
          _Courez à la ville, ayez de la toile,_
             _Achetez du fil, achetez un dé._
          _Nous achèterons de bien belles choses_
         _En nous promenant le long des faubourgs._
         _Bonne sainte Vierge, auprès de mon poêle_
           _J'ai mis un berceau de rubans orné_
         _Dieu me donnerait sa plus belle étoile,_
         _J'aime mieux l'enfant que tu m'as donné._
          --_Madame, que faire avec cette toile?_
         --_Faites un trousseau pour mon nouveau-né._
        _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_
          _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._
                  --_Lavez cette toile._
                --_Où?_--_Dans la rivière._
             _Faites-en, sans rien gâter ni salir,_
              _Une belle jupe avec sa brassière_
            _Que je veux broder et de fleurs emplir._
        --_L'enfant n'est plus là, madame, qu'en faire?_
            --_Faites-en un drap pour m'ensevelir._
             _Nous achèterons de bien belles choses_
           _En nous promenant le long des faubourgs._
         _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_
          _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._

Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle
autrefois elle endormait sa petite Cosette, et qui ne s'était pas
offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant.
Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que
c'était à faire pleurer, même une religieuse. La soeur, habituée aux
choses austères, sentit une larme lui venir.

L'horloge sonna six heures. Fantine ne parut pas entendre. Elle semblait
ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle.

La soeur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la
portière de la fabrique si M. le maire était rentré et s'il ne monterait
pas bientôt à l'infirmerie. La fille revint au bout de quelques minutes.

Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées
qu'elle avait.

La servante raconta très bas à la soeur Simplice que M. le maire était
parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un
cheval blanc, par le froid qu'il faisait, qu'il était parti seul, pas
même de cocher, qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris, que des
personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras, que d'autres
assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. Qu'en s'en allant il
avait été comme à l'ordinaire très doux, et qu'il avait seulement dit à
la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit.

Pendant que les deux femmes, le dos tourné au lit de la Fantine,
chuchotaient, la soeur questionnant, la servante conjecturant, la
Fantine, avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques
qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la
mort, s'était mise à genoux sur son lit, ses deux poings crispés appuyés
sur le traversin, et, la tête passée par l'intervalle des rideaux, elle
écoutait. Tout à coup elle cria:

--Vous parlez là de monsieur Madeleine! pourquoi parlez-vous tout bas?
Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas?

Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent
entendre une voix d'homme; elles se retournèrent effrayées.

--Répondez donc! cria Fantine.

La servante balbutia:

--La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui.

--Mon enfant, dit la soeur, tenez-vous tranquille, recouchez-vous.

Fantine, sans changer d'attitude, reprit d'une voix haute et avec un
accent tout à la fois impérieux et déchirant:

--Il ne pourra venir? Pourquoi cela? Vous savez la raison. Vous la
chuchotiez là entre vous. Je veux la savoir.

La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse:

--Répondez qu'il est occupé au conseil municipal.

La soeur Simplice rougit légèrement; c'était un mensonge que la servante
lui proposait. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à
la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela
était grave dans l'état où était Fantine. Cette rougeur dura peu. La
soeur leva sur Fantine son oeil calme et triste, et dit:

--Monsieur le maire est parti.

Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Ses yeux étincelèrent.
Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse.

--Parti! s'écria-t-elle. Il est allé chercher Cosette!

Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint
ineffable. Ses lèvres remuaient; elle priait à voix basse.

Quand sa prière fut finie:

--Ma soeur, dit-elle, je veux bien me recoucher, je vais faire tout ce
qu'on voudra; tout à l'heure j'ai été méchante, je vous demande pardon
d'avoir parlé si haut, c'est très mal de parler haut, je le sais bien,
ma bonne soeur, mais voyez-vous, je suis très contente. Le bon Dieu est
bon, monsieur Madeleine est bon, figurez-vous qu'il est allé chercher ma
petite Cosette à Montfermeil.

Elle se recoucha, aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une
petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la soeur Simplice lui
avait donnée.

--Mon enfant, dit la soeur, tâchez de reposer maintenant, et ne parlez
plus.

Fantine prit dans ses mains moites la main de la soeur, qui souffrait de
lui sentir cette sueur.

--Il est parti ce matin pour aller à Paris. Au fait il n'a pas même
besoin de passer par Paris. Montfermeil, c'est un peu à gauche en
venant. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais
de Cosette: bientôt, bientôt? C'est une surprise qu'il veut me faire.
Vous savez? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux
Thénardier. Ils n'auront rien à dire, pas vrai? Ils rendront Cosette.
Puisqu'ils sont payés. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un
enfant quand on est payé. Ma soeur, ne me faites pas signe qu'il ne faut
pas que je parle. Je suis extrêmement heureuse, je vais très bien, je
n'ai plus de mal du tout, je vais revoir Cosette, j'ai même très faim.
Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. Vous ne vous figurez pas,
vous, comme cela vous tient, les enfants! Et puis elle sera si gentille,
vous verrez! Si vous saviez, elle a de si jolis petits doigts roses!
D'abord elle aura de très belles mains. À un an, elle avait des mains
ridicules. Ainsi!--Elle doit être grande à présent. Cela vous a sept
ans. C'est une demoiselle. Je l'appelle Cosette, mais elle s'appelle
Euphrasie. Tenez, ce matin, je regardais de la poussière qui était sur
la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt
Cosette. Mon Dieu! comme on a tort d'être des années sans voir ses
enfants! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle! Oh!
comme il est bon d'être parti, monsieur le maire! C'est vrai ça, qu'il
fait bien froid? avait-il son manteau au moins? Il sera ici demain,
n'est-ce pas? Ce sera demain fête. Demain matin, ma soeur, vous me ferez
penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Montfermeil,
c'est un pays. J'ai fait cette route-là, à pied, dans le temps. Il y a
eu bien loin pour moi. Mais les diligences vont très vite! Il sera ici
demain avec Cosette. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil?

La soeur, qui n'avait aucune idée des distances, répondit:

--Oh! je crois bien qu'il pourra être ici demain.

--Demain! demain! dit Fantine, je verrai Cosette demain! Voyez-vous,
bonne soeur du bon Dieu, je ne suis plus malade. Je suis folle. Je
danserais, si on voulait.

Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien
compris. Elle était maintenant toute rose, elle parlait d'une voix vive
et naturelle, toute sa figure n'était qu'un sourire. Par moments elle
riait en se parlant tout bas. Joie de mère, c'est presque joie d'enfant.

--Eh bien, reprit la religieuse, vous voilà heureuse, obéissez-moi, ne
parlez plus.

Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix:

--Oui, recouche-toi, sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle a
raison, soeur Simplice. Tous ceux qui sont ici ont raison.

Et puis, sans bouger, sans remuer la tête, elle se mit à regarder
partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux, et elle ne
dit plus rien.

La soeur referma ses rideaux, espérant qu'elle s'assoupirait.

Entre sept et huit heures le médecin vint. N'entendant aucun bruit, il
crut que Fantine dormait, entra doucement et s'approcha du lit sur la
pointe du pied. Il entrouvrit les rideaux, et à la lueur de la veilleuse
il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient.

Elle lui dit:

--Monsieur, n'est-ce pas, on me laissera la coucher à côté de moi dans
un petit lit?

Le médecin crut qu'elle délirait. Elle ajouta:

--Regardez plutôt, il y a juste de la place.

Le médecin prit à part la soeur Simplice qui lui expliqua la chose, que
M. Madeleine était absent pour un jour ou deux, et que, dans le doute,
on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le
maire parti pour Montfermeil; qu'il était possible en somme qu'elle eût
deviné juste. Le médecin approuva.

Il se rapprocha du lit de Fantine, qui reprit:

--C'est que, voyez-vous, le matin, quand elle s'éveillera, je lui dirai
bonjour à ce pauvre chat, et la nuit, moi qui ne dors pas, je
l'entendrai dormir. Sa petite respiration si douce, cela me fera du
bien.

--Donnez-moi votre main, dit le médecin.

Elle tendit son bras, et s'écria en riant.

--Ah! tiens! au fait, c'est vrai, vous ne savez pas c'est que je suis
guérie. Cosette arrive demain.

Le médecin fut surpris. Elle était mieux. L'oppression était moindre. Le
pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout à coup
ranimait ce pauvre être épuisé.

--Monsieur le docteur, reprit-elle, la soeur vous a-t-elle dit que
monsieur le maire était allé chercher le chiffon?

Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible.
Il prescrivit une infusion de quinquina pur, et, pour le cas où la
fièvre reprendrait dans la nuit, une potion calmante. En s'en allant, il
dit à la soeur:

--Cela va mieux. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire
arrivât demain avec l'enfant, qui sait? il y a des crises si étonnantes,
on a vu de grandes joies arrêter court des maladies; je sais bien que
celle-ci est une maladie organique, et bien avancée, mais c'est un tel
mystère que tout cela! Nous la sauverions peut-être.




Chapitre VII

Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir.


Il était près de huit heures du soir quand la carriole que nous avons
laissée en route entra sous la porte cochère de l'hôtel de la Poste
à Arras. L'homme que nous avons suivi jusqu'à ce moment en descendit,
répondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge,
renvoya le cheval de renfort, et conduisit lui-même le petit cheval
blanc à l'écurie; puis il poussa la porte d'une salle de billard qui
était au rez-de-chaussée, s'y assit, et s'accouda sur une table. Il
avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il comptait faire en six.
Il se rendait la justice que ce n'était pas sa faute; mais au fond il
n'en était pas fâché.

La maîtresse de l'hôtel entra.

--Monsieur couche-t-il? monsieur soupe-t-il?

Il fit un signe de tête négatif.

--Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué!

Ici il rompit le silence.

--Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin?

--Oh! monsieur! il lui faut au moins deux jours de repos.

Il demanda:

--N'est-ce pas ici le bureau de poste?

--Oui, monsieur.

L'hôtesse le mena à ce bureau; il montra son passeport et s'informa s'il
y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la
malle; la place à côté du courrier était justement vacante; il la retint
et la paya.

--Monsieur, dit le buraliste, ne manquez pas d'être ici pour partir à
une heure précise du matin.

Cela fait, il sortit de l'hôtel et se mit à marcher dans la ville.

Il ne connaissait pas Arras, les rues étaient obscures, et il allait au
hasard. Cependant il semblait s'obstiner à ne pas demander son chemin
aux passants. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans
un dédale de ruelles étroites où il se perdit. Un bourgeois cheminait
avec un falot. Après quelque hésitation, il prit le parti de s'adresser
à ce bourgeois, non sans avoir d'abord regardé devant et derrière lui,
comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait
faire.

--Monsieur, dit-il, le palais de justice, s'il vous plaît?

--Vous n'êtes pas de la ville, monsieur? répondit le bourgeois qui était
un assez vieux homme, eh bien, suivez-moi. Je vais précisément du côté
du palais de justice, c'est-à-dire du côté de l'hôtel de la préfecture.
Car on répare en ce moment le palais, et provisoirement les tribunaux
ont leurs audiences à la préfecture.

--Est-ce là, demanda-t-il, qu'on tient les assises?

--Sans doute, monsieur. Voyez-vous, ce qui est la préfecture aujourd'hui
était l'évêché avant la révolution. Monsieur de Conzié, qui était évêque
en quatre-vingt-deux, y a fait bâtir une grande salle. C'est dans cette
grande salle qu'on juge.

Chemin faisant, le bourgeois lui dit:

--Si c'est un procès que monsieur veut voir, il est un peu tard.
Ordinairement les séances finissent à six heures.

Cependant, comme ils arrivaient sur la grande place, le bourgeois lui
montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d'un vaste
bâtiment ténébreux.

--Ma foi, monsieur, vous arrivez à temps, vous avez du bonheur.
Voyez-vous ces quatre fenêtres? c'est la cour d'assises. Il y a de la
lumière. Donc ce n'est pas fini. L'affaire aura traîné en longueur et on
fait une audience du soir. Vous vous intéressez à cette affaire? Est-ce
que c'est un procès criminel? Est-ce que vous êtes témoin?

Il répondit:

--Je ne viens pour aucune affaire, j'ai seulement à parler à un avocat.

--C'est différent, dit le bourgeois. Tenez, monsieur, voici la porte. Où
est le factionnaire. Vous n'aurez qu'à monter le grand escalier.

Il se conforma aux indications du bourgeois, et, quelques minutes après,
il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des
groupes mêlés d'avocats en robe chuchotaient çà et là.

C'est toujours une chose qui serre le coeur de voir ces attroupements
d'hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil
des chambres de justice. Il est rare que la charité et la pitié sortent
de toutes ces paroles. Ce qui en sort le plus souvent, ce sont des
condamnations faites d'avance. Tous ces groupes semblent à l'observateur
qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d'esprits
bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'édifices ténébreux.

Cette salle, spacieuse et éclairée d'une seule lampe, était une ancienne
antichambre de l'évêché et servait de salle des pas perdus. Une porte à
deux battants, fermée en ce moment, la séparait de la grande chambre où
siégeait la cour d'assises.

L'obscurité était telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier
avocat qu'il rencontra.

--Monsieur, dit-il, où en est-on?

--C'est fini, dit l'avocat.

--Fini!

Ce mot fut répété d'un tel accent que l'avocat se retourna.

--Pardon, monsieur, vous êtes peut-être un parent?

--Non. Je ne connais personne ici. Et y a-t-il eu condamnation?

--Sans doute. Cela n'était guère possible autrement.

--Aux travaux forcés?...

--À perpétuité.

Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait à peine:

--L'identité a donc été constatée?

--Quelle identité? répondit l'avocat. Il n'y avait pas d'identité à
constater. L'affaire était simple. Cette femme avait tué son enfant,
l'infanticide a été prouvé, le jury a écarté la préméditation, on l'a
condamnée à vie.

--C'est donc une femme? dit-il.

--Mais sûrement. La fille Limosin. De quoi me parlez-vous donc?

--De rien. Mais puisque c'est fini, comment se fait-il que la salle soit
encore éclairée?

--C'est pour l'autre affaire qu'on a commencée il y a à peu près deux
heures.

--Quelle autre affaire?

--Oh! celle-là est claire aussi. C'est une espèce de gueux, un
récidiviste, un galérien, qui a volé. Je ne sais plus trop son nom. En
voilà un qui vous a une mine de bandit. Rien que pour avoir cette
figure-là, je l'enverrais aux galères.

--Monsieur, demanda-t-il, y a-t-il moyen de pénétrer dans la salle?

--Je ne crois vraiment pas. Il y a beaucoup de foule. Cependant
l'audience est suspendue. Il y a des gens qui sont sortis, et, à la
reprise de l'audience, vous pourrez essayer.

--Par où entre-t-on?

--Par cette grande porte.

L'avocat le quitta. En quelques instants, il avait éprouvé, presque en
même temps, presque mêlées, toutes les émotions possibles. Les paroles
de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le coeur comme des
aiguilles de glace et comme des lames de feu. Quand il vit que rien
n'était terminé, il respira; mais il n'eût pu dire si ce qu'il
ressentait était du contentement ou de la douleur.

Il s'approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu'on disait. Le rôle
de la session étant très chargé, le président avait indiqué pour ce même
jour deux affaires simples et courtes. On avait commencé par
l'infanticide, et maintenant on en était au forçat, au récidiviste, au
"cheval de retour". Cet homme avait volé des pommes, mais cela ne
paraissait pas bien prouvé; ce qui était prouvé, c'est qu'il avait été
déjà aux galères à Toulon. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. Du
reste, l'interrogatoire de l'homme était terminé et les dépositions des
témoins; mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le
réquisitoire du ministère public; cela ne devait guère finir avant
minuit. L'homme serait probablement condamné; l'avocat général était
très bon--et ne manquait pas ses accusés--c'était un garçon d'esprit qui
faisait des vers.

Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la
salle des assises. Il demanda à cet huissier:

--Monsieur, la porte va-t-elle bientôt s'ouvrir?

--Elle ne s'ouvrira pas, dit l'huissier.

--Comment! on ne l'ouvrira pas à la reprise de l'audience? est-ce que
l'audience n'est pas suspendue?

--L'audience vient d'être reprise, répondit l'huissier, mais la porte ne
se rouvrira pas.

--Pourquoi?

--Parce que la salle est pleine.

--Quoi? il n'y a plus une place?

--Plus une seule. La porte est fermée. Personne ne peut plus entrer.

L'huissier ajouta après un silence:

--Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le
président, mais monsieur le président n'y admet que les fonctionnaires
publics.

Cela dit, l'huissier lui tourna le dos.

Il se retira la tête baissée, traversa l'antichambre et redescendit
l'escalier lentement, comme hésitant à chaque marche. Il est probable
qu'il tenait conseil avec lui-même. Le violent combat qui se livrait en
lui depuis la veille n'était pas fini; et, à chaque instant, il en
traversait quelque nouvelle péripétie. Arrivé sur le palier de
l'escalier, il s'adossa à la rampe et croisa les bras. Tout à coup il
ouvrit sa redingote, prit son portefeuille, en tira un crayon, déchira
une feuille, et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du
réverbère cette ligne:--_M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer_.
Puis il remonta l'escalier à grands pas, fendit la foule, marcha droit à
l'huissier, lui remit le papier, et lui dit avec autorité:

--Portez ceci à monsieur le président.

L'huissier prit le papier, y jeta un coup d'oeil et obéit.




Chapitre VIII

Entrée de faveur


Sans qu'il s'en doutât, le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de
célébrité. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout
le bas Boulonnais, elle avait fini par franchir les limites d'un petit
pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins.
Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y
restaurant l'industrie des verroteries noires, il n'était pas une des
cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer
qui ne lui dût quelque bienfait. Il avait su même au besoin aider et
féconder les industries des autres arrondissements. C'est ainsi qu'il
avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique
de tulle de Boulogne, la filature de lin à la mécanique de Frévent et la
manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Partout on
prononçait avec vénération le nom de M. Madeleine. Arras et Douai
enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuil-sur-mer.

Le conseiller à la cour royale de Douai, qui présidait cette session des
assises à Arras, connaissait comme tout le monde ce nom si profondément
et si universellement honoré. Quand l'huissier, ouvrant discrètement la
porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience, se pencha
derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite
la ligne qu'on vient de lire, en ajoutant: _Ce monsieur désire assister
à l'audience_, le président fit un vif mouvement de déférence, saisit
une plume, écrivit quelques mots au bas du papier, et le rendit à
l'huissier en lui disant: Faites entrer.

L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la
porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier
l'avait quitté. Il entendit, à travers sa rêverie, quelqu'un qui lui
disait: Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre? C'était
ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et
qui maintenant le saluait jusqu'à terre. L'huissier en même temps lui
remit le papier. Il le déplia, et, comme il se rencontrait qu'il était
près de la lampe, il put lire:

«Le président de la cour d'assises présente son respect à M. Madeleine.»

Il froissa le papier entre ses mains, comme si ces quelques mots eussent
eu pour lui un arrière-goût étrange et amer.

Il suivit l'huissier.

Quelques minutes après, il se trouvait seul dans une espèce de cabinet
lambrissé, d'un aspect sévère, éclairé par deux bougies posées sur une
table à tapis vert. Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles
de l'huissier qui venait de le quitter--«Monsieur, vous voici dans la
chambre du conseil; vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de
cette porte, et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil
de monsieur le président.»--Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un
souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de
parcourir.

L'huissier l'avait laissé seul. Le moment suprême était arrivé. Il
cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. C'est surtout aux
heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités
poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le
cerveau. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et
condamnent. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre
paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées, où son
nom allait retentir tout à l'heure, et que sa destinée traversait en ce
moment. Il regardait la muraille, puis il se regardait lui-même,
s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui.

Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures, il était brisé
par les cahots de la carriole, mais il ne le sentait pas; il lui
semblait qu'il ne sentait rien.

Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait
sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache, maire de
Paris et ministre, datée, sans doute par erreur, du _9 juin an II_, et
dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des
députés tenus en arrestation chez eux. Un témoin qui l'eût pu voir et
qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et
Cosette.

Tout en rêvant, il se retourna, et ses yeux rencontrèrent le bouton de
cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. Il avait
presque oublié cette porte. Son regard, d'abord calme, s'y arrêta, resta
attaché à ce bouton de cuivre, puis devint effaré et fixe, et
s'empreignit peu à peu d'épouvante. Des gouttes de sueur lui sortaient
d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes.

À un certain moment, il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion
ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien: _Pardieu! qui
est-ce qui m'y force?_ Puis il se tourna vivement, vit devant lui la
porte par laquelle il était entré, y alla, l'ouvrit, et sortit. Il
n'était plus dans cette chambre, il était dehors, dans un corridor, un
corridor long, étroit, coupé de degrés et de guichets, faisant toutes
sortes d'angles, éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses
de malades, le corridor par où il était venu. Il respira, il écouta;
aucun bruit derrière lui, aucun bruit devant lui; il se mit à fuir comme
si on le poursuivait.

Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir, il écouta
encore. C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui.
Il était essoufflé, il chancelait, il s'appuya au mur. La pierre était
froide, sa sueur était glacée sur son front, il se redressa en
frissonnant.

Alors, là, seul, debout dans cette obscurité, tremblant de froid et
d'autre chose peut-être, il songea.

Il avait songé toute la nuit, il avait songé toute la journée; il
n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait: hélas!

Un quart d'heure s'écoula ainsi. Enfin, il pencha la tête, soupira avec
angoisse, laissa pendre ses bras, et revint sur ses pas. Il marchait
lentement et comme accablé. Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans
sa fuite et le ramenât.

Il rentra dans la chambre du conseil. La première chose qu'il aperçut,
ce fut la gâchette de la porte. Cette gâchette, ronde et en cuivre poli,
resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. Il la regardait
comme une brebis regarderait l'oeil d'un tigre.

Ses yeux ne pouvaient s'en détacher.

De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte.

S'il eût écouté, il eût entendu, comme une sorte de murmure confus, le
bruit de la salle voisine; mais il n'écoutait pas, et il n'entendait
pas.

Tout à coup, sans qu'il sût lui-même comment, il se trouva près de la
porte. Il saisit convulsivement le bouton; la porte s'ouvrit.

Il était dans la salle d'audience.




Chapitre IX

Un lieu où des convictions sont en train de se former


Il fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta
debout, considérant ce qu'il voyait.

C'était une assez vaste enceinte à peine éclairée, tantôt pleine de
rumeur, tantôt pleine de silence, où tout l'appareil d'un procès
criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu de
la foule.

À un bout de la salle, celui où il se trouvait, des juges à l'air
distrait, en robe usée, se rongeant les ongles ou fermant les paupières;
à l'autre bout, une foule en haillons; des avocats dans toutes sortes
d'attitudes; des soldats au visage honnête et dur; de vieilles boiseries
tachées, un plafond sale, des tables couvertes d'une serge plutôt jaune
que verte, des portes noircies par les mains; à des clous plantés dans
le lambris, des quinquets d'estaminet donnant plus de fumée que de
clarté; sur les tables, des chandelles dans des chandeliers de cuivre;
l'obscurité, la laideur, la tristesse; et de tout cela se dégageait une
impression austère et auguste, car on y sentait cette grande chose
humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle
la justice.

Personne dans cette foule ne fit attention à lui. Tous les regards
convergeaient vers un point unique, un banc de bois adossé à une petite
porte, le long de la muraille, à gauche du président. Sur ce banc, que
plusieurs chandelles éclairaient, il y avait un homme entre deux
gendarmes.

Cet homme, c'était l'homme.

Il ne le chercha pas, il le vit. Ses yeux allèrent là naturellement,
comme s'ils avaient su d'avance où était cette figure.

Il crut se voir lui-même, vieilli, non pas sans doute absolument
semblable de visage, mais tout pareil d'attitude et d'aspect, avec ces
cheveux hérissés, avec cette prunelle fauve et inquiète, avec cette
blouse, tel qu'il était le jour où il entrait à Digne, plein de haine et
cachant dans son âme ce hideux trésor de pensées affreuses qu'il avait
mis dix-neuf ans à ramasser sur le pavé du bagne.

Il se dit avec un frémissement:

--Mon Dieu! est-ce que je redeviendrai ainsi?

Cet être paraissait au moins soixante ans. Il avait je ne sais quoi de
rude, de stupide et d'effarouché.

Au bruit de la porte, on s'était rangé pour lui faire place, le
président avait tourné la tête, et comprenant que le personnage qui
venait d'entrer était M. le maire de Montreuil-sur-mer, il l'avait
salué. L'avocat général, qui avait vu M. Madeleine à Montreuil-sur-mer
où des opérations de son ministère l'avaient plus d'une fois appelé, le
reconnut, et salua également. Lui s'en aperçut à peine. Il était en
proie à une sorte d'hallucination; il regardait.

Des juges, un greffier, des gendarmes, une foule de têtes cruellement
curieuses, il avait déjà vu cela une fois, autrefois, il y avait
vingt-sept ans. Ces choses funestes, il les retrouvait; elles étaient
là, elles remuaient, elles existaient. Ce n'était plus un effort de sa
mémoire, un mirage de sa pensée, c'étaient de vrais gendarmes et de
vrais juges, une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. C'en
était fait, il voyait reparaître et revivre autour de lui, avec tout ce
que la réalité a de formidable, les aspects monstrueux de son passé.

Tout cela était béant devant lui.

Il en eut horreur, il ferma les yeux, et s'écria au plus profond de son
âme: jamais!

Et par un jeu tragique de la destinée qui faisait trembler toutes ses
idées et le rendait presque fou, c'était un autre lui-même qui était là!
Cet homme qu'on jugeait, tous l'appelaient Jean Valjean!

Il avait sous les yeux, vision inouïe, une sorte de représentation du
moment le plus horrible de sa vie, jouée par son fantôme.

Tout y était, c'était le même appareil, la même heure de nuit, presque
les mêmes faces de juges, de soldats et de spectateurs. Seulement,
au-dessus de la tête du président, il y avait un crucifix, chose qui
manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Quand on l'avait
jugé, Dieu était absent.

Une chaise était derrière lui; il s'y laissa tomber, terrifié de l'idée
qu'on pouvait le voir. Quand il fut assis, il profita d'une pile de
cartons qui était sur le bureau des juges pour dérober son visage à
toute la salle. Il pouvait maintenant voir sans être vu. Peu à peu il se
remit. Il rentra pleinement dans le sentiment du réel; il arriva à cette
phase de calme où l'on peut écouter.

M. Bamatabois était au nombre des jurés. Il chercha Javert, mais il ne
le vit pas. Le banc des témoins lui était caché par la table du
greffier. Et puis, nous venons de le dire, la salle était à peine
éclairée.

Au moment où il était entré, l'avocat de l'accusé achevait sa
plaidoirie. L'attention de tous était excitée au plus haut point;
l'affaire durait depuis trois heures. Depuis trois heures, cette foule
regardait plier peu à peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un
homme, un inconnu, une espèce d'être misérable, profondément stupide ou
profondément habile. Cet homme, on le sait déjà, était un vagabond qui
avait été trouvé dans un champ, emportant une branche chargée de pommes
mûres, cassée à un pommier dans un clos voisin, appelé le clos Pierron.
Qui était cet homme? Une enquête avait eu lieu; des témoins venaient
d'être entendus, ils avaient été unanimes, des lumières avaient jailli
de tout le débat. L'accusation disait:

--Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits, un maraudeur; nous
tenons là, dans notre main, un bandit, un relaps en rupture de ban, un
ancien forçat, un scélérat des plus dangereux, un malfaiteur appelé Jean
Valjean que la justice recherche depuis longtemps, et qui, il y a huit
ans, en sortant du bagne de Toulon, a commis un vol de grand chemin à
main armée sur la personne d'un enfant savoyard appelé Petit-Gervais,
crime prévu par l'article 383 du code pénal, pour lequel nous nous
réservons de le poursuivre ultérieurement, quand l'identité sera
judiciairement acquise. Il vient de commettre un nouveau vol. C'est un
cas de récidive. Condamnez-le pour le fait nouveau; il sera jugé plus
tard pour le fait ancien.

Devant cette accusation, devant l'unanimité des témoins, l'accusé
paraissait surtout étonné. Il faisait des gestes et des signes qui
voulaient dire non, ou bien il considérait le plafond. Il parlait avec
peine, répondait avec embarras, mais de la tête aux pieds toute sa
personne niait. Il était comme un idiot en présence de toutes ces
intelligences rangées en bataille autour de lui, et comme un étranger au
milieu de cette société qui le saisissait. Cependant il y allait pour
lui de l'avenir le plus menaçant, la vraisemblance croissait à chaque
minute, et toute cette foule regardait avec plus d'anxiété que lui-même
cette sentence pleine de calamités qui penchait sur lui de plus en plus.
Une éventualité laissait même entrevoir, outre le bagne, la peine de
mort possible, si l'identité était reconnue et si l'affaire
Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. Qu'était-ce
que cet homme? De quelle nature était son apathie? Etait-ce imbécillité
ou ruse? Comprenait-il trop, ou ne comprenait-il pas du tout? Questions
qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. Il y avait dans
ce procès ce qui effraye et ce qui intrigue; le drame n'était pas
seulement sombre, il était obscur. Le défenseur avait assez bien plaidé,
dans cette langue de province qui a longtemps constitué l'éloquence du
barreau et dont usaient jadis tous les avocats, aussi bien à Paris qu'à
Romorantin ou à Montbrison, et qui aujourd'hui, étant devenue classique,
n'est plus guère parlée que par les orateurs officiels du parquet,
auxquels elle convient par sa sonorité grave et son allure majestueuse;
langue où un mari s'appelle un époux, une femme, une épouse, Paris, le
centre des arts et de la civilisation, le roi, le monarque, monseigneur
l'évêque, un saint pontife, l'avocat général, l'éloquent interprète de
la vindicte, la plaidoirie, les accents qu'on vient d'entendre, le
siècle de Louis XIV, le grand siècle, un théâtre, le temple de
Melpomène, la famille régnante, l'auguste sang de nos rois, un concert,
une solennité musicale, monsieur le général commandant le département,
l'illustre guerrier qui, etc., les élèves du séminaire, ces tendres
lévites, les erreurs imputées aux journaux, l'imposture qui distille son
venin dans les colonnes de ces organes, etc., etc.--L'avocat donc avait
commencé par s'expliquer sur le vol des pommes,--chose malaisée en beau
style; mais Bénigne Bossuet lui-même a été obligé de faire allusion à
une poule en pleine oraison funèbre, et il s'en est tiré avec pompe.
L'avocat avait établi que le vol de pommes n'était pas matériellement
prouvé.--Son client, qu'en sa qualité de défenseur, il persistait à
appeler Champmathieu, n'avait été vu de personne escaladant le mur ou
cassant la branche. On l'avait arrêté nanti de cette branche (que
l'avocat appelait plus volontiers rameau); mais il disait l'avoir
trouvée à terre et ramassée. Où était la preuve du contraire?--Sans
doute cette branche avait été cassée et dérobée après escalade, puis
jetée là par le maraudeur alarmé; sans doute il y avait un voleur. Mais
qu'est-ce qui prouvait que ce voleur était Champmathieu? Une seule
chose. Sa qualité d'ancien forçat. L'avocat ne niait pas que cette
qualité ne parût malheureusement bien constatée; l'accusé avait résidé à
Faverolles; l'accusé y avait été émondeur; le nom de Champmathieu
pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu; tout cela était vrai;
enfin quatre témoins reconnaissaient sans hésiter et positivement
Champmathieu pour être le galérien Jean Valjean; à ces indications, à
ces témoignages, l'avocat ne pouvait opposer que la dénégation de son
client, dénégation intéressée; mais en supposant qu'il fût le forçat
Jean Valjean, cela prouvait-il qu'il fût le voleur des pommes? C'était
une présomption, tout au plus; non une preuve. L'accusé, cela était
vrai, et le défenseur «dans sa bonne foi» devait en convenir, avait
adopté «un mauvais système de défense»--Il s'obstinait à nier tout, le
vol et sa qualité de forçat. Un aveu sur ce dernier point eût mieux
valu, à coup sûr, et lui eût concilié l'indulgence de ses juges;
l'avocat le lui avait conseillé; mais l'accusé s'y était refusé
obstinément, croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. C'était
un tort; mais ne fallait-il pas considérer la brièveté de cette
intelligence? Cet homme était visiblement stupide. Un long malheur au
bagne, une longue misère hors du bagne, l'avaient abruti, etc., etc. Il
se défendait mal, était-ce une raison pour le condamner? Quant à
l'affaire Petit-Gervais, l'avocat n'avait pas à la discuter, elle
n'était point dans la cause. L'avocat concluait en suppliant le jury et
la cour, si l'identité de Jean Valjean leur paraissait évidente, de lui
appliquer les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de
ban, et non le châtiment épouvantable qui frappe le forçat récidiviste.

L'avocat général répliqua au défenseur. Il fut violent et fleuri, comme
sont habituellement les avocats généraux.

Il félicita le défenseur de sa «loyauté», et profita habilement de cette
loyauté. Il atteignit l'accusé par toutes les concessions que l'avocat
avait faites. L'avocat semblait accorder que l'accusé était Jean
Valjean. Il en prit acte. Cet homme était donc Jean Valjean. Ceci était
acquis à l'accusation et ne pouvait plus se contester. Ici, par une
habile antonomase, remontant aux sources et aux causes de la
criminalité, l'avocat général tonna contre l'immoralité de l'école
romantique, alors à son aurore sous le nom d'école satanique que lui
avaient décerné les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne, il
attribua, non sans vraisemblance, à l'influence de cette littérature
perverse le délit de Champmathieu, ou pour mieux dire, de Jean Valjean.
Ces considérations épuisées, il passa à Jean Valjean lui-même.
Qu'était-ce que Jean Valjean? Description de Jean Valjean. Un monstre
vomi, etc. Le modèle de ces sortes de descriptions est dans le récit de
Théramène, lequel n'est pas utile à la tragédie, mais rend tous les
jours de grands services à l'éloquence judiciaire. L'auditoire et les
jurés «frémirent». La description achevée, l'avocat général reprit, dans
un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain
matin l'enthousiasme du Journal de la Préfecture:

Et c'est un pareil homme, etc., etc., etc., vagabond, mendiant, sans
moyens d'existence, etc., etc.,--accoutumé par sa vie passée aux actions
coupables et peu corrigé par son séjour au bagne, comme le prouve le
crime commis sur Petit-Gervais, etc., etc.,--c'est un homme pareil qui,
trouvé sur la voie publique en flagrant délit de vol, à quelques pas
d'un mur escaladé, tenant encore à la main l'objet volé, nie le flagrant
délit, le vol, l'escalade, nie tout, nie jusqu'à son nom, nie jusqu'à
son identité! Outre cent autres preuves sur lesquelles nous ne revenons
pas, quatre témoins le reconnaissent, Javert, l'intègre inspecteur de
police Javert, et trois de ses anciens compagnons d'ignominie, les
forçats Brevet, Chenildieu et Cochepaille. Qu'oppose-t-il à cette
unanimité foudroyante? Il nie. Quel endurcissement! Vous ferez justice,
messieurs les jurés, etc., etc.

Pendant que l'avocat général parlait, l'accusé écoutait, la bouche
ouverte, avec une sorte d'étonnement où il entrait bien quelque
admiration. Il était évidemment surpris qu'un homme pût parler comme
cela. De temps en temps, aux moments les plus «énergiques» du
réquisitoire, dans ces instants où l'éloquence, qui ne peut se contenir,
déborde dans un flux d'épithètes flétrissantes et enveloppe l'accusé
comme un orage, il remuait lentement la tête de droite à gauche et de
gauche à droite, sorte de protestation triste et muette dont il se
contentait depuis le commencement des débats. Deux ou trois fois les
spectateurs placés le plus près de lui l'entendirent dire à demi-voix:

--Voilà ce que c'est, de n'avoir pas demandé à M. Baloup!

L'avocat général fit remarquer au jury cette attitude hébétée, calculée
évidemment, qui dénotait, non l'imbécillité, mais l'adresse, la ruse,
l'habitude de tromper la justice, et qui mettait dans tout son jour «la
profonde perversité» de cet homme. Il termina en faisant ses réserves
pour l'affaire Petit-Gervais, et en réclamant une condamnation sévère.

C'était, pour l'instant, on s'en souvient, les travaux forcés à
perpétuité.

Le défenseur se leva, commença par complimenter «monsieur l'avocat
général» sur son «admirable parole», puis répliqua comme il put, mais il
faiblissait; le terrain évidemment se dérobait sous lui.




Chapitre X

Le système de dénégations


L'instant de clore les débats était venu. Le président fit lever
l'accusé et lui adressa la question d'usage:

--Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense?

L'homme, debout, roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait,
sembla ne pas entendre.

Le président répéta la question.

Cette fois l'homme entendit. Il parut comprendre, il fit le mouvement de
quelqu'un qui se réveille, promena ses yeux autour de lui, regarda le
public, les gendarmes, son avocat, les jurés, la cour, posa son poing
monstrueux sur le rebord de la boiserie placée devant son banc, regarda
encore, et tout à coup, fixant sont regard sur l'avocat général, il se
mit à parler. Ce fut comme une éruption. Il sembla, à la façon dont les
paroles s'échappaient de sa bouche, incohérentes, impétueuses, heurtées,
pêle-mêle, qu'elles s'y pressaient toutes à la fois pour sortir en même
temps. Il dit:

--J'ai à dire ça. Que j'ai été charron à Paris, même que c'était chez
monsieur Baloup. C'est un état dur. Dans la chose de charron, on
travaille toujours en plein air, dans des cours, sous des hangars chez
les bons maîtres, jamais dans des ateliers fermés, parce qu'il faut des
espaces, voyez-vous. L'hiver, on a si froid qu'on se bat les bras pour
se réchauffer; mais les maîtres ne veulent pas, ils disent que cela perd
du temps. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés, c'est
rude. Ça vous use vite un homme. On est vieux tout jeune dans cet
état-là. À quarante ans, un homme est fini. Moi, j'en avais
cinquante-trois, j'avais bien du mal. Et puis c'est si méchant les
ouvriers! Quand un bonhomme n'est plus jeune, on vous l'appelle pour
tout vieux serin, vieille bête! Je ne gagnais plus que trente sous par
jour, on me payait le moins cher qu'on pouvait, les maîtres profitaient
de mon âge. Avec ça, j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la
rivière. Elle gagnait un peu de son côté. À nous deux, cela allait. Elle
avait de la peine aussi. Toute la journée dans un baquet jusqu'à
mi-corps, à la pluie, à la neige, avec le vent qui vous coupe la figure;
quand il gèle, c'est tout de même, il faut laver; il y a des personnes
qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après; si on ne lavait
pas, on perdrait des pratiques. Les planches sont mal jointes et il vous
tombe des gouttes d'eau partout. On a ses jupes toutes mouillées, dessus
et dessous. Ça pénètre. Elle a aussi travaillé au lavoir des
Enfants-Rouges, où l'eau arrive par des robinets. On n'est pas dans le
baquet. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le
bassin. Comme c'est fermé, on a moins froid au corps. Mais il y a une
buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Elle
revenait à sept heures du soir, et se couchait bien vite; elle était si
fatiguée. Son mari la battait. Elle est morte. Nous n'avons pas été bien
heureux. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal, qui était bien
tranquille. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit
heures. Voilà. Je dis vrai. Vous n'avez qu'à demander. Ah, bien oui,
demander! que je suis bête! Paris, c'est un gouffre. Qui est-ce qui
connaît le père Champmathieu? Pourtant je vous dis monsieur Baloup.
Voyez chez monsieur Baloup. Après ça, je ne sais pas ce qu'on me veut.

L'homme se tut, et resta debout. Il avait dit ces choses d'une voix
haute, rapide, rauque, dure et enrouée, avec une sorte de naïveté
irritée et sauvage. Une fois il s'était interrompu pour saluer quelqu'un
dans la foule. Les espèces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard
devant lui, lui venaient comme des hoquets, et il ajoutait à chacune
d'elles le geste d'un bûcheron qui fend du bois. Quand il eut fini,
l'auditoire éclata de rire. Il regarda le public, et voyant qu'on riait,
et ne comprenant pas, il se mit à rire lui-même.

Cela était sinistre.

Le président, homme attentif et bienveillant, éleva la voix.

Il rappela à «messieurs les jurés» que «le sieur Baloup, l'ancien maître
charron chez lequel l'accusé disait avoir servi, avait été inutilement
cité. Il était en faillite, et n'avait pu être retrouvé.» Puis se
tournant vers l'accusé, il l'engagea à écouter ce qu'il allait lui dire
et ajouta:

--Vous êtes dans une situation où il faut réfléchir. Les présomptions
les plus graves pèsent sur vous et peuvent entraîner des conséquences
capitales. Accusé, dans votre intérêt, je vous interpelle une dernière
fois, expliquez-vous clairement sur ces deux faits:--Premièrement,
avez-vous, oui ou non, franchi le mur du clos Pierron, cassé la branche
et volé les pommes, c'est-à-dire commis le crime de vol avec escalade?
Deuxièmement, oui ou non, êtes-vous le forçat libéré Jean Valjean?

L'accusé secoua la tête d'un air capable, comme un homme qui a bien
compris et qui sait ce qu'il va répondre. Il ouvrit la bouche, se tourna
vers le président et dit:

--D'abord....

Puis il regarda son bonnet, il regarda le plafond, et se tut.

--Accusé, reprit l'avocat général d'une voix sévère, faites attention.
Vous ne répondez à rien de ce qu'on vous demande. Votre trouble vous
condamne. Il est évident que vous ne vous appelez pas Champmathieu, que
vous êtes le forçat Jean Valjean caché d'abord sous le nom de Jean
Mathieu qui était le nom de sa mère, que vous êtes allé en Auvergne, que
vous êtes né à Faverolles où vous avez été émondeur. Il est évident que
vous avez volé avec escalade des pommes mûres dans le clos Pierron.
Messieurs les jurés apprécieront.

L'accusé avait fini par se rasseoir; il se leva brusquement quand
l'avocat général eut fini, et s'écria:

--Vous êtes très méchant, vous! Voilà ce que je voulais dire. Je ne
trouvais pas d'abord. Je n'ai rien volé. Je suis un homme qui ne mange
pas tous les jours. Je venais d'Ailly, je marchais dans le pays après
une ondée qui avait fait la campagne toute jaune, même que les mares
débordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins
d'herbe au bord de la route, j'ai trouvé une branche cassée par terre où
il y avait des pommes, j'ai ramassé la branche sans savoir qu'elle me
ferait arriver de la peine. Il y a trois mois que je suis en prison et
qu'on me trimballe. Après ça, je ne peux pas dire, on parle contre moi,
on me dit: répondez! le gendarme, qui est bon enfant, me pousse le coude
et me dit tout bas: réponds donc. Je ne sais pas expliquer, moi, je n'ai
pas fait les études, je suis un pauvre homme. Voilà ce qu'on a tort de
ne pas voir. Je n'ai pas volé, j'ai ramassé par terre des choses qu'il y
avait. Vous dites Jean Valjean, Jean Mathieu! Je ne connais pas ces
personnes-là. C'est des villageois. J'ai travaillé chez monsieur Baloup,
boulevard de l'Hôpital. Je m'appelle Champmathieu. Vous êtes bien malins
de me dire où je suis né. Moi, je l'ignore. Tout le monde n'a pas des
maisons pour y venir au monde. Ce serait trop commode. Je crois que mon
père et ma mère étaient des gens qui allaient sur les routes. Je ne sais
pas d'ailleurs. Quand j'étais enfant, on m'appelait Petit, maintenant,
on m'appelle Vieux. Voilà mes noms de baptême. Prenez ça comme vous
voudrez. J'ai été en Auvergne, j'ai été à Faverolles, pardi! Eh bien?
est-ce qu'on ne peut pas avoir été en Auvergne et avoir été à Faverolles
sans avoir été aux galères? Je vous dis que je n'ai pas volé, et que je
suis le père Champmathieu. J'ai été chez monsieur Baloup, j'ai été
domicilié. Vous m'ennuyez avec vos bêtises à la fin! Pourquoi donc
est-ce que le monde est après moi comme des acharnés!

L'avocat général était demeuré debout; il s'adressa au président:

--Monsieur le président, en présence des dénégations confuses, mais fort
habiles de l'accusé, qui voudrait bien se faire passer pour idiot, mais
qui n'y parviendra pas--nous l'en prévenons--nous requérons qu'il vous
plaise et qu'il plaise à la cour appeler de nouveau dans cette enceinte
les condamnés Brevet, Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de
police Javert, et les interpeller une dernière fois sur l'identité de
l'accusé avec le forçat Jean Valjean.

--Je fais remarquer à monsieur l'avocat général, dit le président, que
l'inspecteur de police Javert, rappelé par ses fonctions au chef-lieu
d'un arrondissement voisin, a quitté l'audience et même la ville,
aussitôt sa déposition faite. Nous lui en avons accordé l'autorisation,
avec l'agrément de monsieur l'avocat général et du défenseur de
l'accusé.

--C'est juste, monsieur le président, reprit l'avocat général. En
l'absence du sieur Javert, je crois devoir rappeler à messieurs les
jurés ce qu'il a dit ici-même, il y a peu d'heures. Javert est un homme
estimé qui honore par sa rigoureuse et stricte probité des fonctions
inférieures, mais importantes. Voici en quels termes il a déposé:--«Je
n'ai pas même besoin des présomptions morales et des preuves matérielles
qui démentent les dénégations de l'accusé. Je le reconnais parfaitement.
Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu; c'est un ancien forçat très
méchant et très redouté nommé Jean Valjean. On ne l'a libéré à
l'expiration de sa peine qu'avec un extrême regret. Il a subi dix-neuf
ans de travaux forcés pour vol qualifié. Il avait cinq ou six fois tenté
de s'évader. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron, je le
soupçonne encore d'un vol commis chez sa grandeur le défunt évêque de
Digne. Je l'ai souvent vu, à l'époque où j'étais adjudant garde-chiourme
au bagne de Toulon. Je répète que je le reconnais parfaitement.» Cette
déclaration si précise parut produire une vive impression sur le public
et le jury. L'avocat général termina en insistant pour qu'à défaut de
Javert, les trois témoins Brevet, Chenildieu et Cochepaille fussent
entendus de nouveau et interpellés solennellement.

Le président transmit un ordre à un huissier, et un moment après la
porte de la chambre des témoins s'ouvrit. L'huissier, accompagné d'un
gendarme prêt à lui prêter main-forte, introduisit le condamné Brevet.
L'auditoire était en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme
si elles n'eussent eu qu'une seule âme.

L'ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons
centrales. Brevet était un personnage d'une soixantaine d'années qui
avait une espèce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. Cela
va quelquefois ensemble. Il était devenu, dans la prison où de nouveaux
méfaits l'avaient ramené, quelque chose comme guichetier. C'était un
homme dont les chefs disaient: Il cherche à se rendre utile. Les
aumôniers portaient bon témoignage de ses habitudes religieuses. Il ne
faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration.

--Brevet, dit le président, vous avez subi une condamnation infamante et
vous ne pouvez prêter serment....

Brevet baissa les yeux.

--Cependant, reprit le président, même dans l'homme que la loi a
dégradé, il peut rester, quand la pitié divine le permet, un sentiment
d'honneur et d'équité. C'est à ce sentiment que je fais appel à cette
heure décisive. S'il existe encore en vous, et je l'espère, réfléchissez
avant de me répondre, considérez d'une part cet homme qu'un mot de vous
peut perdre, d'autre part la justice qu'un mot de vous peut éclairer.
L'instant est solennel, et il est toujours temps de vous rétracter, si
vous croyez vous être trompé.--Accusé, levez-vous.

--Brevet, regardez bien l'accusé, recueillez vos souvenirs, et
dites-nous, en votre âme et conscience, si vous persistez à reconnaître
cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean.

Brevet regarda l'accusé, puis se retourna vers la cour.

--Oui, monsieur le président. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et
je persiste. Cet homme est Jean Valjean. Entré à Toulon en 1796 et sorti
en 1815. Je suis sorti l'an d'après. Il a l'air d'une brute maintenant,
alors ce serait que l'âge l'a abruti; au bagne il était sournois. Je le
reconnais positivement.

--Allez vous asseoir, dit le président. Accusé, restez debout.

On introduisit Chenildieu, forçat à vie, comme l'indiquaient sa casaque
rouge et son bonnet vert. Il subissait sa peine au bagne de Toulon, d'où
on l'avait extrait pour cette affaire. C'était un petit homme d'environ
cinquante ans, vif, ridé, chétif, jaune, effronté, fiévreux, qui avait
dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse
maladive et dans le regard une force immense. Ses compagnons du bagne
l'avaient surnommé Je-nie-Dieu.

Le président lui adressa à peu près les mêmes paroles qu'à Brevet. Au
moment où il lui rappela que son infamie lui ôtait le droit de prêter
serment, Chenildieu leva la tête et regarda la foule en face. Le
président l'invita à se recueillir et lui demanda, comme à Brevet, s'il
persistait à reconnaître l'accusé.

Chenildieu éclata de rire.

--Pardine! si je le reconnais! nous avons été cinq ans attachés à la
même chaîne. Tu boudes donc, mon vieux?

--Allez vous asseoir, dit le président.

L'huissier amena Cochepaille. Cet autre condamné à perpétuité, venu du
bagne et vêtu de rouge comme Chenildieu, était un paysan de Lourdes et
un demi-ours des Pyrénées. Il avait gardé des troupeaux dans la
montagne, et de pâtre il avait glissé brigand. Cochepaille n'était pas
moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accusé. C'était un
de ces malheureux hommes que la nature a ébauchés en bêtes fauves et que
la société termine en galériens.

Le président essaya de le remuer par quelques paroles pathétiques et
graves et lui demanda, comme aux deux autres, s'il persistait, sans
hésitation et sans trouble, à reconnaître l'homme debout devant lui.

--C'est Jean Valjean, dit Cochepaille. Même qu'on l'appelait
Jean-le-Cric, tant il était fort.

Chacune des affirmations de ces trois hommes, évidemment sincères et de
bonne foi, avait soulevé dans l'auditoire un murmure de fâcheux augure
pour l'accusé, murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps
chaque fois qu'une déclaration nouvelle venait s'ajouter à la
précédente. L'accusé, lui, les avait écoutées avec ce visage étonné qui,
selon l'accusation, était son principal moyen de défense. À la première,
les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents:
Ah bien! en voilà un! Après la seconde il dit un peu plus haut, d'un air
presque satisfait: Bon! À la troisième il s'écria: Fameux!

Le président l'interpella.

--Accusé, vous avez entendu. Qu'avez-vous à dire?

Il répondit:

--Je dis--Fameux!

Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. Il était
évident que l'homme était perdu.

--Huissiers, dit le président, faites faire silence. Je vais clore les
débats.

En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. On entendit
une voix qui criait:

--Brevet, Chenildieu, Cochepaille! regardez de ce côté-ci.

Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés, tant elle
était lamentable et terrible. Les yeux se tournèrent vers le point d'où
elle venait. Un homme, placé parmi les spectateurs privilégiés qui
étaient assis derrière la cour, venait de se lever, avait poussé la
porte à hauteur d'appui qui séparait le tribunal du prétoire, et était
debout au milieu de la salle. Le président, l'avocat général, M.
Bamatabois, vingt personnes, le reconnurent, et s'écrièrent à la fois:

--Monsieur Madeleine!




Chapitre XI

Champmathieu de plus en plus étonné


C'était lui en effet. La lampe du greffier éclairait son visage. Il
tenait son chapeau à la main, il n'y avait aucun désordre dans ses
vêtements, sa redingote était boutonnée avec soin. Il était très pâle et
il tremblait légèrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son
arrivée à Arras, étaient maintenant tout à fait blancs. Ils avaient
blanchi depuis une heure qu'il était là.

Toutes les têtes se dressèrent. La sensation fut indescriptible. Il y
eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. La voix avait été si
poignante, l'homme qui était là paraissait si calme, qu'au premier abord
on ne comprit pas. On se demanda qui avait crié. On ne pouvait croire
que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant.

Cette indécision ne dura que quelques secondes. Avant même que le
président et l'avocat général eussent pu dire un mot, avant que les
gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l'homme que tous
appelaient encore en ce moment M. Madeleine s'était avancé vers les
témoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit-il.

Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête
qu'ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimidé fit le salut
militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit
d'une voix douce:

--Messieurs les jurés, faites relâcher l'accusé. Monsieur le président,
faites-moi arrêter. L'homme que vous cherchez, ce n'est pas lui, c'est
moi. Je suis Jean Valjean. Pas une bouche ne respirait. À la première
commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. On
sentait dans la salle cette espèce de terreur religieuse qui saisit la
foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit.

Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de
tristesse; il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques
paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s'adressa au
public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous:

--Y a-t-il un médecin ici?

L'avocat général prit la parole:

--Messieurs les jurés, l'incident si étrange et si inattendu qui trouble
l'audience ne nous inspire, ainsi qu'à vous, qu'un sentiment que nous
n'avons pas besoin d'exprimer. Vous connaissez tous, au moins de
réputation, l'honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer. S'il y
a un médecin dans l'auditoire, nous nous joignons à monsieur le
président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et
le reconduire à sa demeure.

M. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général.

Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. Voici
les paroles qu'il prononça; les voici littéralement, telles qu'elles
furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de
cette scène; telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les
ont entendues, il y a près de quarante ans aujourd'hui.

--Je vous remercie, monsieur l'avocat général, mais je ne suis pas fou.
Vous allez voir. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur,
lâchez cet homme, j'accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamné.
Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vérité. Ce que je
fais en ce moment, Dieu, qui est là-haut, le regarde, et cela suffit.
Vous pouvez me prendre, puisque me voilà. J'avais pourtant fait de mon
mieux. Je me suis caché sous un nom; je suis devenu riche, je suis
devenu maire; j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il paraît que
cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas
dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J'ai volé
monseigneur l'évêque, cela est vrai; j'ai volé Petit-Gervais, cela est
vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux
très méchant. Toute la faute n'est peut-être pas à lui. Écoutez,
messieurs les juges, un homme aussi abaissé que moi n'a pas de
remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société;
mais, voyez-vous, l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose
nuisible. Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez.

Avant le bagne, j'étais un pauvre paysan très peu intelligent, une
espèce d'idiot; le bagne m'a changé. J'étais stupide, je suis devenu
méchant; j'étais bûche, je suis devenu tison. Plus tard l'indulgence et
la bonté m'ont sauvé, comme la sévérité m'avait perdu. Mais, pardon,
vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. Vous trouverez chez moi,
dans les cendres de la cheminée, la pièce de quarante sous que j'ai
volée il y a sept ans à Petit-Gervais. Je n'ai plus rien à ajouter.
Prenez-moi. Mon Dieu! monsieur l'avocat général remue la tête, vous
dites: M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas! Voilà qui est
affligeant. N'allez point condamner cet homme au moins! Quoi! ceux-ci ne
me reconnaissent pas! Je voudrais que Javert fût ici. Il me
reconnaîtrait, lui!

Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et
sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles.

Il se tourna vers les trois forçats:

--Eh bien, je vous reconnais, moi! Brevet! vous rappelez-vous?...

Il s'interrompit, hésita un moment, et dit:

--Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au
bagne?

Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux
pieds d'un air effrayé. Lui continua:

--Chenildieu, qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu, tu as toute
l'épaule droite brûlée profondément, parce que tu t'es couché un jour
l'épaule sur un réchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres
T. F. P., qu'on y voit toujours cependant. Réponds, est-ce vrai?

--C'est vrai, dit Chenildieu.

Il s'adressa à Cochepaille:

--Cochepaille, tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée
en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Cette date, c'est celle du
débarquement de l'empereur à Cannes, _1er mars 1815_. Relève ta manche.

Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchèrent autour de
lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe; la date y était.

Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un
sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent.
C'était le sourire du triomphe, c'était aussi le sourire du désespoir.

--Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.

Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni
gendarmes; il n'y avait que des yeux fixes et des coeurs émus. Personne
ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer; l'avocat
général oubliait qu'il était là pour requérir, le président qu'il était
là pour présider, le défenseur qu'il était là pour défendre. Chose
frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n'intervint. Le
propre des spectacles sublimes, c'est de prendre toutes les âmes et de
faire de tous les témoins des spectateurs. Aucun peut-être ne se rendait
compte de ce qu'il éprouvait; aucun, sans doute, ne se disait qu'il
voyait resplendir là une grande lumière; tous intérieurement se
sentaient éblouis.

Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait.
L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette
aventure si obscure le moment d'auparavant. Sans qu'il fût besoin
d'aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte
de révélation électrique, comprit tout de suite et d'un seul coup d'oeil
cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un
autre homme ne fût pas condamné à sa place. Les détails, les
hésitations, les petites résistances possibles se perdirent dans ce
vaste fait lumineux.

Impression qui passa vite, mais qui dans l'instant fut irrésistible.

--Je ne veux pas déranger davantage l'audience, reprit Jean Valjean. Je
m'en vais, puisqu'on ne m'arrête pas. J'ai plusieurs choses à faire.
Monsieur l'avocat général sait qui je suis, il sait où je vais, il me
fera arrêter quand il voudra.

Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s'éleva, pas un
bras ne s'étendit pour l'empêcher. Tous s'écartèrent. Il avait en ce
moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent
et se rangent devant un homme. Il traversa la foule à pas lents. On n'a
jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se
trouva ouverte lorsqu'il y parvint. Arrivé là, il se retourna et dit:

--Monsieur l'avocat général, je reste à votre disposition.

Puis il s'adressa à l'auditoire:

--Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitié,
n'est-ce pas? Mon Dieu! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de
faire, je me trouve digne d'envie. Cependant j'aurais mieux aimé que
tout ceci n'arrivât pas.

Il sortit, et la porte se referma comme elle avait été ouverte, car ceux
qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être
servis par quelqu'un dans la foule.

Moins d'une heure après, le verdict du jury déchargeait de toute
accusation le nommé Champmathieu; et Champmathieu, mis en liberté
immédiatement, s'en allait stupéfait, croyant tous les hommes fous et ne
comprenant rien à cette vision.




Livre huitième--Contre-coup




Chapitre I

Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux


Le jour commençait à poindre. Fantine avait eu une nuit de fièvre et
d'insomnie, pleine d'ailleurs d'images heureuses; au matin, elle
s'endormit. La soeur Simplice qui l'avait veillée profita de ce sommeil
pour aller préparer une nouvelle potion de quinquina. La digne soeur
était depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie,
penchée sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de très près à
cause de cette brume que le crépuscule répand sur les objets. Tout à
coup elle tourna la tête et fit un léger cri. M. Madeleine était devant
elle. Il venait d'entrer silencieusement.

--C'est vous, monsieur le maire! s'écria-t-elle.

Il répondit, à voix basse:

--Comment va cette pauvre femme?

--Pas mal en ce moment. Mais nous avons été bien inquiets, allez!

Elle lui expliqua ce qui s'était passé, que Fantine était bien mal la
veille et que maintenant elle était mieux, parce qu'elle croyait que
monsieur le maire était allé chercher son enfant à Montfermeil. La soeur
n'osa pas interroger monsieur le maire, mais elle vit bien à son air que
ce n'était point de là qu'il venait.

--Tout cela est bien, dit-il, vous avez eu raison de ne pas la
détromper.

--Oui, reprit la soeur, mais maintenant, monsieur le maire, qu'elle va
vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant, que lui dirons-nous?

Il resta un moment rêveur.

--Dieu nous inspirera, dit-il.

--On ne pourrait cependant pas mentir, murmura la soeur à demi-voix.

Le plein jour s'était fait dans la chambre. Il éclairait en face le
visage de M. Madeleine. Le hasard fit que la soeur leva les yeux.

--Mon Dieu, monsieur! s'écria-t-elle, que vous est-il donc arrivé? vos
cheveux sont tout blancs!

--Blancs! dit-il.

La soeur Simplice n'avait point de miroir; elle fouilla dans une trousse
et en tira une petite glace dont se servait le médecin de l'infirmerie
pour constater qu'un malade était mort et ne respirait plus. M.
Madeleine prit la glace, y considéra ses cheveux, et dit:

--Tiens!

Il prononça ce mot avec indifférence et comme s'il pensait à autre
chose.

La soeur se sentit glacée par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle
entrevoyait dans tout ceci.

Il demanda:

--Puis-je la voir?

--Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant? dit
la soeur, osant à peine hasarder une question.

--Sans doute, mais il faut au moins deux ou trois jours.

--Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici là, reprit timidement la
soeur, elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour, il
serait aisé de lui faire prendre patience, et quand l'enfant arriverait
elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivé avec
l'enfant. On n'aurait pas de mensonge à faire.

M. Madeleine parut réfléchir quelques instants, puis il dit avec sa
gravité calme:

--Non, ma soeur, il faut que je la voie. Je suis peut-être pressé.

La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot «peut-être», qui donnait un
sens obscur et singulier aux paroles de M. le maire. Elle répondit en
baissant les yeux et la voix respectueusement:

--En ce cas, elle repose, mais monsieur le maire peut entrer.

Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal, et dont le
bruit pouvait réveiller la malade, puis il entra dans la chambre de
Fantine, s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. Elle dormait. Son
souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre à
ces maladies, et qui navre les pauvres mères lorsqu'elles veillent la
nuit près de leur enfant condamné et endormi. Mais cette respiration
pénible troublait à peine une sorte de sérénité ineffable, répandue sur
son visage, qui la transfigurait dans son sommeil. Sa pâleur était
devenue de la blancheur; ses joues étaient vermeilles. Ses longs cils
blonds, la seule beauté qui lui fût restée de sa virginité et de sa
jeunesse, palpitaient tout en demeurant clos et baissés. Toute sa
personne tremblait de je ne sais quel déploiement d'ailes prêtes à
s'entrouvrir et à l'emporter, qu'on sentait frémir, mais qu'on ne voyait
pas. À la voir ainsi, on n'eût jamais pu croire que c'était là une
malade presque désespérée. Elle ressemblait plutôt à ce qui va s'envoler
qu'à ce qui va mourir.

La branche, lorsqu'une main s'approche pour détacher la fleur,
frissonne, et semble à la fois se dérober et s'offrir. Le corps humain a
quelque chose de ce tressaillement, quand arrive l'instant où les doigts
mystérieux de la mort vont cueillir l'âme.

M. Madeleine resta quelque temps immobile près de ce lit, regardant tour
à tour la malade et le crucifix, comme il faisait deux mois auparavant,
le jour où il était venu pour la première fois la voir dans cet asile.
Ils étaient encore là tous les deux dans la même attitude, elle dormant,
lui priant; seulement maintenant, depuis ces deux mois écoulés, elle
avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs.

La soeur n'était pas entrée avec lui. Il se tenait près de ce lit,
debout, le doigt sur la bouche, comme s'il y eût eu dans la chambre
quelqu'un à faire taire.

Elle ouvrit les yeux, le vit, et dit paisiblement, avec un sourire:

--Et Cosette?




Chapitre II

Fantine heureuse


Elle n'eut pas un mouvement de surprise, ni un mouvement de joie; elle
était la joie même. Cette simple question: «Et Cosette?» fut faite avec
une foi si profonde, avec tant de certitude, avec une absence si
complète d'inquiétude et de doute, qu'il ne trouva pas une parole. Elle
continua:

--Je savais que vous étiez là. Je dormais, mais je vous voyais. Il y a
longtemps que je vous vois. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit.
Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de
figures célestes.

Il leva son regard vers le crucifix.

--Mais, reprit-elle, dites-moi donc où est Cosette? Pourquoi ne l'avoir
pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais?

Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler
plus tard.

Heureusement le médecin, averti, était survenu. Il vint en aide à M.
Madeleine.

--Mon enfant, dit le médecin, calmez-vous. Votre enfant est là.

Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son
visage. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce
que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux.

--Oh! s'écria-t-elle, apportez-la-moi!

Touchante illusion de mère! Cosette était toujours pour elle le petit
enfant qu'on apporte.

--Pas encore, reprit le médecin, pas en ce moment. Vous avez un reste de
fièvre. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Il
faut d'abord vous guérir. Elle l'interrompit impétueusement.

--Mais je suis guérie! je vous dis que je suis guérie! Est-il âne, ce
médecin! Ah çà! je veux voir mon enfant, moi!

--Vous voyez, dit le médecin, comme vous vous emportez. Tant que vous
serez ainsi, je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. Il ne
suffit pas de la voir, il faut vivre pour elle. Quand vous serez
raisonnable, je vous l'amènerai moi-même.

La pauvre mère courba la tête.

--Monsieur le médecin, je vous demande pardon, je vous demande vraiment
bien pardon. Autrefois, je n'aurais pas parlé comme je viens de faire,
il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que
je dis. Je comprends, vous craignez l'émotion, j'attendrai tant que vous
voudrez, mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir
ma fille. Je la vois, je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir.
Savez-vous? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui
parler doucement. Voilà tout. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que
j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à
Montfermeil? Je ne suis pas en colère. Je sais bien que je vais être
heureuse. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui
me souriaient. Quand monsieur le médecin voudra, il m'apportera ma
Cosette. Je n'ai plus de fièvre, puisque je suis guérie; je sens bien
que je n'ai plus rien du tout; mais je vais faire comme si j'étais
malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. Quand on
verra que je suis bien tranquille, on dira: il faut lui donner son
enfant.

M. Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit. Elle
se tourna vers lui; elle faisait visiblement effort pour paraître calme
et «bien sage», comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie
qui ressemble à l'enfance, afin que, la voyant si paisible, on ne fît
pas difficulté de lui amener Cosette. Cependant, tout en se contenant,
elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M. Madeleine mille questions.

--Avez-vous fait un bon voyage, monsieur le maire? Oh! comme vous êtes
bon d'avoir été me la chercher! Dites-moi seulement comment elle est.
A-t-elle bien supporté la route? Hélas! elle ne me reconnaîtra pas!
Depuis le temps, elle m'a oubliée, pauvre chou! Les enfants, cela n'a
pas de mémoire. C'est comme des oiseaux. Aujourd'hui cela voit une chose
et demain une autre, et cela ne pense plus à rien. Avait-elle du linge
blanc seulement? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement? Comment la
nourrissait-on? Oh! comme j'ai souffert, si vous saviez! de me faire
toutes ces questions-là dans le temps de ma misère! Maintenant, c'est
passé. Je suis joyeuse. Oh! que je voudrais donc la voir! Monsieur le
maire, l'avez-vous trouvée jolie? N'est-ce pas qu'elle est belle, ma
fille? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence! Est-ce qu'on
ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment? On la remporterait
tout de suite après. Dites! vous qui êtes le maître, si vous vouliez!

Il lui prit la main:

--Cosette est belle, dit-il, Cosette se porte bien, vous la verrez
bientôt, mais apaisez-vous. Vous parlez trop vivement, et puis vous
sortez vos bras du lit, et cela vous fait tousser.

En effet, des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque
mot.

Fantine ne murmura pas, elle craignait d'avoir compromis par quelques
plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer, et elle
se mit à dire des paroles indifférentes.

--C'est assez joli, Montfermeil, n'est-ce-pas? L'été, on va y faire des
parties de plaisir. Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires? Il ne
passe pas grand monde dans leur pays. C'est une espèce de gargote que
cette auberge-là.

M. Madeleine lui tenait toujours la main, il la considérait avec
anxiété; il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses
devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. Le médecin, sa visite
faite, s'était retiré. La soeur Simplice était seule restée auprès
d'eux.

Cependant, au milieu de ce silence, Fantine s'écria:

--Je l'entends! mon Dieu! je l'entends!

Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle, retint son
souffle, et se mit à écouter avec ravissement.

Il y avait un enfant qui jouait dans la cour; l'enfant de la portière ou
d'une ouvrière quelconque. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve
toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène
des événements lugubres. L'enfant, c'était une petite fille, allait,
venait, courait pour se réchauffer, riait et chantait à haute voix.
Hélas! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas! C'était cette
petite fille que Fantine entendait chanter.

--Oh! reprit-elle, c'est ma Cosette! je reconnais sa voix!

L'enfant s'éloigna comme il était venu, la voix s'éteignit, Fantine
écouta encore quelque temps, puis son visage s'assombrit, et M.
Madeleine l'entendit qui disait à voix basse:

--Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille! Il a
une mauvaise figure, cet homme-là!

Cependant le fond riant de ses idées revint. Elle continua de se parler
à elle-même, la tête sur l'oreiller.

--Comme nous allons être heureuses! Nous aurons un petit jardin,
d'abord! M. Madeleine me l'a promis. Ma fille jouera dans le jardin.
Elle doit savoir ses lettres maintenant. Je la ferai épeler. Elle courra
dans l'herbe après les papillons. Je la regarderai. Et puis elle fera sa
première communion. Ah çà! quand fera-t-elle sa première communion? Elle
se mit à compter sur ses doigts.

--... Un, deux, trois, quatre... elle a sept ans. Dans cinq ans. Elle
aura un voile blanc, des bas à jour, elle aura l'air d'une petite femme.
Ô ma bonne soeur, vous ne savez pas comme je suis bête, voilà que je
pense à la première communion de ma fille! Et elle se mit à rire.

Il avait quitté la main de Fantine. Il écoutait ces paroles comme on
écoute un vent qui souffle, les yeux à terre, l'esprit plongé dans des
réflexions sans fond. Tout à coup elle cessa de parler, cela lui fit
lever machinalement la tête. Fantine était devenue effrayante.

Elle ne parlait plus, elle ne respirait plus; elle s'était soulevée à
demi sur son séant, son épaule maigre sortait de sa chemise, son visage,
radieux le moment d'auparavant, était blême, et elle paraissait fixer
sur quelque chose de formidable, devant elle, à l'autre extrémité de la
chambre, son oeil agrandi par la terreur.

--Mon Dieu! s'écria-t-il. Qu'avez-vous, Fantine?

Elle ne répondit pas, elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque
qu'elle semblait voir, elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre
lui fit signe de regarder derrière lui.

Il se retourna, et vit Javert.




Chapitre III

Javert content


Voici ce qui s'était passé.

Minuit et demi venait de sonner, quand M. Madeleine était sorti de la
salle des assises d'Arras. Il était rentré à son auberge juste à temps
pour repartir par la malle-poste où l'on se rappelle qu'il avait retenu
sa place. Un peu avant six heures du matin, il était arrivé à
Montreuil-sur-mer, et son premier soin avait été de jeter à la poste sa
lettre à M. Laffitte, puis d'entrer à l'infirmerie et de voir Fantine.

Cependant, à peine avait-il quitté la salle d'audience de la cour
d'assises, que l'avocat général, revenu du premier saisissement, avait
pris la parole pour déplorer l'acte de folie de l'honorable maire de
Montreuil-sur-mer, déclarer que ses convictions n'étaient en rien
modifiées par cet incident bizarre qui s'éclaircirait plus tard, et
requérir, en attendant, la condamnation de ce Champmathieu, évidemment
le vrai Jean Valjean. La persistance de l'avocat général était
visiblement en contradiction avec le sentiment de tous, du public, de la
cour et du jury. Le défenseur avait eu peu de peine à réfuter cette
harangue et à établir que, par suite des révélations de M. Madeleine,
c'est-à-dire du vrai Jean Valjean, la face de l'affaire était
bouleversée de fond en comble, et que le jury n'avait plus devant les
yeux qu'un innocent. L'avocat avait tiré de là quelques épiphonèmes,
malheureusement peu neufs, sur les erreurs judiciaires, etc., etc., le
président dans son résumé s'était joint au défenseur, et le jury en
quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu.

Cependant il fallait un Jean Valjean à l'avocat général, et, n'ayant
plus Champmathieu, il prit Madeleine.

Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu, l'avocat général
s'enferma avec le président. Ils conférèrent «de la nécessité de se
saisir de la personne de M. le maire de Montreuil-sur-mer». Cette
phrase, où il y a beaucoup de _de_, est de M. l'avocat général,
entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur
général. La première émotion passée, le président fit peu d'objections.
Il fallait bien que justice eût son cours. Et puis, pour tout dire,
quoique le président fût homme bon et assez intelligent, il était en
même temps fort royaliste et presque ardent, et il avait été choqué que
le maire de Montreuil-sur-mer, en parlant du débarquement à Cannes, eût
dit l'_empereur_ et non _Buonaparte_.

L'ordre d'arrestation fut donc expédié. L'avocat général l'envoya à
Montreuil-sur-mer par un exprès, à franc étrier, et en chargea
l'inspecteur de police Javert.

On sait que Javert était revenu à Montreuil-sur-mer immédiatement après
avoir fait sa déposition.

Javert se levait au moment où l'exprès lui remit l'ordre d'arrestation
et le mandat d'amener.

L'exprès était lui-même un homme de police fort entendu qui, en deux
mots, mit Javert au fait de ce qui était arrivé à Arras. L'ordre
d'arrestation, signé de l'avocat général, était ainsi
conçu:--L'inspecteur Javert appréhendera au corps le sieur Madeleine,
maire de Montreuil-sur-mer, qui, dans l'audience de ce jour, a été
reconnu pour être le forçat libéré Jean Valjean.

Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il
pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce
qui se passait, et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. Il
était froid, calme, grave, avait ses cheveux gris parfaitement lissés
sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur
habituelle. Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné
attentivement eût frémi. La boucle de son col de cuir, au lieu d'être
sur sa nuque, était sur son oreille gauche. Ceci révélait une agitation
inouïe.

Javert était un caractère complet, ne laissant faire de pli ni à son
devoir, ni à son uniforme; méthodique avec les scélérats, rigide avec
les boutons de son habit.

Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col, il fallait qu'il y eût en
lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre
intérieurs.

Il était venu simplement, avait requis un caporal et quatre soldats au
poste voisin, avait laissé les soldats dans la cour, et s'était fait
indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance, accoutumée
qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire.

Arrivé à la chambre de Fantine, Javert tourna la clef, poussa la porte
avec une douceur de garde-malade ou de mouchard, et entra.

À proprement parler, il n'entra pas. Il se tint debout dans la porte
entrebâillée, le chapeau sur la tête, la main gauche dans sa redingote
fermée jusqu'au menton. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau
de plomb de son énorme canne, laquelle disparaissait derrière lui.

Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence.
Tout à coup Fantine leva les yeux, le vit, et fit retourner M.
Madeleine.

À l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert,
Javert, sans bouger, sans remuer, sans approcher, devint épouvantable.
Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie.

Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné.

La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa
physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. Le fond remué monta à la
surface. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris
quelques minutes sur ce Champmathieu, s'effaçait sous l'orgueil d'avoir
si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. Le
contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. La
difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. Ce fut tout le
déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite.

Javert en ce moment était au ciel. Sans qu'il s'en rendit nettement
compte, mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de
son succès, il personnifiait, lui Javert, la justice, la lumière et la
vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. Il avait derrière
lui et autour de lui, à une profondeur infinie, l'autorité, la raison,
la chose jugée, la conscience légale, la vindicte publique, toutes les
étoiles; il protégeait l'ordre, il faisait sortir de la loi la foudre,
il vengeait la société, il prêtait main-forte à l'absolu; il se dressait
dans une gloire; il y avait dans sa victoire un reste de défi et de
combat; debout, altier, éclatant, il étalait en plein azur la bestialité
surhumaine d'un archange féroce; l'ombre redoutable de l'action qu'il
accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement
de l'épée sociale; heureux et indigné, il tenait sous son talon le
crime, le vice, la rébellion, la perdition, l'enfer, il rayonnait, il
exterminait, il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans
ce saint Michel monstrueux.

Javert, effroyable, n'avait rien d'ignoble.

La probité, la sincérité, la candeur, la conviction, l'idée du devoir,
sont des choses qui, en se trompant, peuvent devenir hideuses, mais qui,
même hideuses, restent grandes; leur majesté, propre à la conscience
humaine, persiste dans l'horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice,
l'erreur. L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité
conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. Sans qu'il
s'en doutât, Javert, dans son bonheur formidable, était à plaindre comme
tout ignorant qui triomphe. Rien n'était poignant et terrible comme
cette figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du
bon.




Chapitre IV

L'autorité reprend ses droits


La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. le maire l'avait
arrachée à cet homme. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien,
seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. Elle ne put
supporter cette figure affreuse, elle se sentit expirer, elle cacha son
visage de ses deux mains et cria avec angoisse:

--Monsieur Madeleine, sauvez-moi!

Jean Valjean--nous ne le nommerons plus désormais autrement--s'était
levé. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme:

--Soyez tranquille. Ce n'est pas pour vous qu'il vient.

Puis il s'adressa à Javert et lui dit:

--Je sais ce que vous voulez.

Javert répondit:

--Allons, vite!

Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi
de fauve et de frénétique. Javert ne dit pas: «Allons, vite!» il dit:
«Allonouaite!» Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela
fut prononcé; ce n'était plus une parole humaine, c'était un
rugissement.

Il ne fit point comme d'habitude; il n'entra point en matière; il
n'exhiba point de mandat d'amener. Pour lui, Jean Valjean était une
sorte de combattant mystérieux et insaisissable, un lutteur ténébreux
qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renverser. Cette
arrestation n'était pas un commencement, mais une fin. Il se borna à
dire: «Allons, vite!»

En parlant ainsi, il ne fit point un pas; il lança sur Jean Valjean ce
regard qu'il jetait comme un crampon, et avec lequel il avait coutume de
tirer violemment les misérables à lui.

C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la
moelle de ses os deux mois auparavant.

Au cri de Javert, Fantine avait rouvert les yeux. Mais M. le maire était
là. Que pouvait-elle craindre?

Javert avança au milieu de la chambre et cria:

--Ah çà! viendras-tu?

La malheureuse regarda autour d'elle. Il n'y avait personne que la
religieuse et monsieur le maire. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement
abject? elle seulement. Elle frissonna.

Alors elle vit une chose inouïe, tellement inouïe que jamais rien de
pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre.

Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire; elle vit
monsieur le maire courber la tête. Il lui sembla que le monde
s'évanouissait.

Javert, en effet, avait pris Jean Valjean au collet.

--Monsieur le maire! cria Fantine.

Javert éclata de rire, de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes
les dents.

--Il n'y a plus de monsieur le maire ici!

Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa
redingote. Il dit:

--Javert....

Javert l'interrompit:

--Appelle-moi monsieur l'inspecteur.

--Monsieur, reprit Jean Valjean, je voudrais vous dire un mot en
particulier.

--Tout haut! parle tout haut! répondit Javert; on me parle tout haut à
moi!

Jean Valjean continua en baissant la voix:

--C'est une prière que j'ai à vous faire....

--Je te dis de parler tout haut.

--Mais cela ne doit être entendu que de vous seul....

--Qu'est-ce que cela me fait? je n'écoute pas!

Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas:

--Accordez-moi trois jours! trois jours pour aller chercher l'enfant de
cette malheureuse femme! Je payerai ce qu'il faudra. Vous
m'accompagnerez si vous voulez.

--Tu veux rire! cria Javert. Ah çà! je ne te croyais pas bête! Tu me
demandes trois jours pour t'en aller! Tu dis que c'est pour aller
chercher l'enfant de cette fille! Ah! ah! c'est bon! voilà qui est bon!
Fantine eut un tremblement.

--Mon enfant! s'écria-t-elle, aller chercher mon enfant! Elle n'est donc
pas ici! Ma soeur, répondez-moi, où est Cosette? Je veux mon enfant!
Monsieur Madeleine! monsieur le maire!

Javert frappa du pied.

--Voilà l'autre, à présent! Te tairas-tu, drôlesse! Gredin de pays où
les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées
comme des comtesses! Ah mais! tout ça va changer; il était temps!

Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate,
la chemise et le collet de Jean Valjean:

--Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point
de monsieur le maire. Il y a un voleur, il y a un brigand, il y a un
forçat appelé Jean Valjean! c'est lui que je tiens! voilà ce qu'il y a!

Fantine se dressa en sursaut, appuyée sur ses bras roides et sur ses
deux mains, elle regarda Jean Valjean, elle regarda Javert, elle regarda
la religieuse, elle ouvrit la bouche comme pour parler, un râle sortit
du fond de sa gorge, ses dents claquèrent, elle étendit les bras avec
angoisse, ouvrant convulsivement les mains, et cherchant autour d'elle
comme quelqu'un qui se noie, puis elle s'affaissa subitement sur
l'oreiller. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa
poitrine, la bouche béante, les yeux ouverts et éteints.

Elle était morte.

Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait, et
l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant, puis il dit à Javert:

--Vous avez tué cette femme.

--Finirons-nous! cria Javert furieux. Je ne suis pas ici pour entendre
des raisons. Économisons tout ça. La garde est en bas. Marchons tout de
suite, ou les poucettes!

Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez
mauvais état qui servait de lit de camp aux soeurs quand elles
veillaient. Jean Valjean alla à ce lit, disloqua en un clin d'oeil le
chevet déjà fort délabré, chose facile à des muscles comme les siens,
saisit à poigne-main la maîtresse-tringle, et considéra Javert. Javert
recula vers la porte.

Jean Valjean, sa barre de fer au poing, marcha lentement vers le lit de
Fantine. Quand il y fut parvenu, il se retourna, et dit à Javert d'une
voix qu'on entendait à peine:

--Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment.

Ce qui est certain, c'est que Javert tremblait.

Il eut l'idée d'aller appeler la garde, mais Jean Valjean pouvait
profiter de cette minute pour s'évader. Il resta donc, saisit sa canne
par le petit bout, et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du
regard Jean Valjean.

Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front
sur sa main, et se mit à contempler Fantine immobile et étendue. Il
demeura ainsi, absorbé, muet, et ne songeant évidemment plus à aucune
chose de cette vie. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son
attitude qu'une inexprimable pitié. Après quelques instants de cette
rêverie, il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse.

Que lui dit-il? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette
femme qui était morte? Qu'était-ce que ces paroles? Personne sur la
terre ne les a entendues. La morte les entendit-elle? Il y a des
illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. Ce qui
est hors de doute, c'est que la soeur Simplice, unique témoin de la
chose qui se passait, a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean
parla à l'oreille de Fantine, elle vit distinctement poindre un
ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues,
pleines de l'étonnement du tombeau.

Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea
sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant, il lui rattacha
le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. Cela
fait, il lui ferma les yeux.

La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée.

La mort, c'est l'entrée dans la grande lueur.

La main de Fantine pendait hors du lit. Jean Valjean s'agenouilla devant
cette main, la souleva doucement, et la baisa.

Puis il se redressa, et, se tournant vers Javert:

--Maintenant, dit-il, je suis à vous.




Chapitre V

Tombeau convenable


Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville.

L'arrestation de M. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une
sensation, ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. Nous sommes
triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot: _c'était un
galérien_, tout le monde à peu près l'abandonna. En moins de deux heures
tout le bien qu'il avait fait fut oublié, et ce ne fut plus «qu'un
galérien». Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les
détails de l'événement d'Arras. Toute la journée on entendait dans
toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci:

--Vous ne savez pas? c'était un forçat libéré! Qui ça?--Le maire.--Bah!
M. Madeleine?--Oui. Vraiment?--Il ne s'appelait pas Madeleine, il a un
affreux nom, Béjean, Bojean, Boujean.--Ah, mon Dieu!--Il est
arrêté.--Arrêté!--En prison à la prison de la ville, en attendant qu'on
le transfère.--Qu'on le transfère! On va le transférer! Où va-t-on le
transférer?--Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il
a fait autrefois.--Eh bien! je m'en doutais. Cet homme était trop bon,
trop parfait, trop confit. Il refusait la croix, il donnait des sous à
tous les petits drôles qu'il rencontrait. J'ai toujours pensé qu'il y
avait là-dessous quelque mauvaise histoire.

«Les salons» surtout abondèrent dans ce sens.

Une vieille dame, abonnée au _Drapeau blanc_, fit cette réflexion dont
il est presque impossible de sonder la profondeur:

--Je n'en suis pas fâchée. Cela apprendra aux buonapartistes!

C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M. Madeleine se dissipa à
Montreuil-sur-mer. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la
ville restèrent fidèles à cette mémoire. La vieille portière qui l'avait
servi fut du nombre. Le soir de ce même jour, cette digne vieille était
assise dans sa loge, encore tout effarée et réfléchissant tristement. La
fabrique avait été fermée toute la journée, la porte cochère était
verrouillée, la rue était déserte. Il n'y avait dans la maison que deux
religieuses, soeur Perpétue et soeur Simplice, qui veillaient près du
corps de Fantine.

Vers l'heure où M. Madeleine avait coutume de rentrer, la brave portière
se leva machinalement, prit la clef de la chambre de M. Madeleine dans
un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter
chez lui, puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait
d'habitude, et plaça le bougeoir à côté, comme si elle l'attendait.
Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. La pauvre
bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience.

Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie
et s'écria: «Tiens! mon bon Dieu Jésus! moi qui ai mis sa clef au clou!»

En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit, une main passa par
l'ouverture, saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la
chandelle qui brûlait.

La portière leva les yeux et resta béante, avec un cri dans le gosier
qu'elle retint. Elle connaissait cette main, ce bras, cette manche de
redingote.

C'était M. Madeleine.

Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler, saisie, comme elle
le disait elle-même plus tard en racontant son aventure.

--Mon Dieu, monsieur le maire, s'écria-t-elle enfin, je vous croyais....

Elle s'arrêta, la fin de sa phrase eût manqué de respect au
commencement. Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire.

Il acheva sa pensée.

--En prison, dit-il. J'y étais. J'ai brisé un barreau d'une fenêtre, je
me suis laissé tomber du haut d'un toit, et me voici. Je monte à ma
chambre, allez me chercher la soeur Simplice. Elle est sans doute près
de cette pauvre femme.

La vieille obéit en toute hâte.

Il ne lui fit aucune recommandation; il était bien sûr qu'elle le
garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même.

On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans
faire ouvrir la porte cochère. Il avait, et portait toujours sur lui, un
passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale; mais on avait dû le
fouiller et lui prendre son passe-partout. Ce point n'a pas été
éclairci.

Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. Arrivé en haut, il
laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier, ouvrit sa
porte avec peu de bruit, et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son
volet, puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre.

La précaution était utile; on se souvient que sa fenêtre pouvait être
aperçue de la rue. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, sur sa table,
sur sa chaise, sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois
jours. Il ne restait aucune trace du désordre de l'avant-dernière nuit.
La portière avait «fait la chambre». Seulement elle avait ramassé dans
les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton
ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu.

Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit: _Voici les deux
bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à
Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises_, et il posa sur cette
feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer, de façon que ce
fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. Il tira
d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira. Cela fit quelques
morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent.
Du reste il n'avait ni hâte ni agitation, et, tout en emballant les
chandeliers de l'évêque, il mordait dans un morceau de pain noir. Il est
probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en
s'évadant.

Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le
carreau de la chambre, lorsque la justice plus tard fit une
perquisition.

On frappa deux petits coups à la porte.

--Entrez, dit-il.

C'était la soeur Simplice.

Elle était pâle, elle avait les yeux rouges, la chandelle qu'elle tenait
vacillait dans sa main. Les violences de la destinée ont cela de
particulier que, si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons, elles
nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de
reparaître au dehors. Dans les émotions de cette journée, la religieuse
était redevenue femme. Elle avait pleuré, et elle tremblait.

Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit
à la religieuse en disant:

--Ma soeur, vous remettrez ceci à monsieur le curé.

Le papier était déplié. Elle y jeta les yeux.

--Vous pouvez lire, dit-il.

Elle lut.--«Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je
laisse ici. Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et
l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. Le reste sera aux
pauvres.»

La soeur voulut parler, mais elle put à peine balbutier quelques sons
inarticulés. Elle parvint cependant à dire:

--Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois
cette pauvre malheureuse?

--Non, dit-il, on est à ma poursuite, on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa
chambre, cela la troublerait.

Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. Ils
entendirent un tumulte de pas qui montaient, et la vieille portière qui
disait de sa voix la plus haute et la plus perçante:

--Mon bon monsieur, je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne
ici de toute la journée ni de toute la soirée, que même je n'ai pas
quitté ma porte!

Un homme répondit:

--Cependant il y a de la lumière dans cette chambre.

Ils reconnurent la voix de Javert.

La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait
l'angle du mur à droite. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans
cet angle.

La soeur Simplice tomba à genoux près de la table.

La porte s'ouvrit.

Javert entra.

On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de
la portière dans le corridor.

La religieuse ne leva pas les yeux. Elle priait.

La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté.

Javert aperçut la soeur et s'arrêta interdit.

On se rappelle que le fond même de Javert, son élément, son milieu
respirable, c'était la vénération de toute autorité. Il était tout d'une
pièce et n'admettait ni objection, ni restriction. Pour lui, bien
entendu, l'autorité ecclésiastique était la première de toutes. Il était
religieux, superficiel et correct sur ce point comme sur tous. À ses
yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas, une religieuse
était une créature qui ne pèche pas. C'étaient des âmes murées à ce
monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser
sortir la vérité.

En apercevant la soeur, son premier mouvement fut de se retirer.

Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait, et qui le
poussait impérieusement en sens inverse. Son second mouvement fut de
rester, et de hasarder au moins une question.

C'était cette soeur Simplice qui n'avait menti de sa vie. Javert le
savait, et la vénérait particulièrement à cause de cela.

--Ma soeur, dit-il, êtes-vous seule dans cette chambre?

Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit
défaillir.

La soeur leva les yeux et répondit:

--Oui.

--Ainsi, reprit Javert, excusez-moi si j'insiste, c'est mon devoir, vous
n'avez pas vu ce soir une personne, un homme. Il s'est évadé, nous le
cherchons, ce nommé Jean Valjean, vous ne l'avez pas vu?

La soeur répondit:

--Non.

Elle mentit. Elle mentit deux fois de suite, coup sur coup, sans
hésiter, rapidement, comme on se dévoue.

--Pardon, dit Javert, et il se retira en saluant profondément.

Ô sainte fille! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années;
vous avez rejoint dans la lumière vos soeurs les vierges et vos frères
les anges; que ce mensonge vous soit compté dans le paradis!

L'affirmation de la soeur fut pour Javert quelque chose de si décisif
qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait
de souffler et qui fumait sur la table.

Une heure après, un homme, marchant à travers les arbres et les brumes,
s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris.
Cet homme était Jean Valjean. Il a été établi, par le témoignage de deux
ou trois rouliers qui l'avaient rencontré, qu'il portait un paquet et
qu'il était vêtu d'une blouse. Où avait-il pris cette blouse? On ne l'a
jamais su. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours
auparavant à l'infirmerie de la fabrique, ne laissant que sa blouse.
C'était peut-être celle-là.

Un dernier mot sur Fantine.

Nous avons tous une mère, la terre. On rendit Fantine à cette mère.

Le curé crut bien faire, et fit bien peut-être, en réservant, sur ce que
Jean Valjean avait laissé, le plus d'argent possible aux pauvres. Après
tout, de qui s'agissait-il? d'un forçat et d'une fille publique. C'est
pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine, et le réduisit à ce
strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune.

Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à
tous et à personne, et où l'on perd les pauvres. Heureusement Dieu sait
où retrouver l'âme. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les
premiers os venus; elle subit la promiscuité des cendres. Elle fut jetée
à la fosse publique. Sa tombe ressembla à son lit.




﻿Tome II--COSETTE

(1862)


Livre premier--Waterloo

Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles
Chapitre II Hougomont
Chapitre III Le 18 juin 1815
Chapitre IV A
Chapitre V Le _quid obscurum_ des batailles
Chapitre VI Quatre heures de l'après-midi
Chapitre VII Napoléon de belle humeur
Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste
Chapitre IX L'inattendu
Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean
Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow
Chapitre XII La garde
Chapitre XIII La catastrophe
Chapitre XIV Le dernier carré
Chapitre XV Cambronne
Chapitre XVI _Quot libras in duce?_
Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo?
Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin
Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit


Livre deuxième--Le vaisseau _L'Orion_

Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430
Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
Chapitre III Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit
un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup
de marteau


Livre troisième--Accomplissement de la promesse faite à la morte

Chapitre I La question de l'eau à Montfermeil
Chapitre II Deux portraits complétés
Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux
Chapitre IV Entrée en scène d'une poupée
Chapitre V La petite toute seule
Chapitre VI Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle
Chapitre VII Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu
Chapitre VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est
peut-être un riche
Chapitre IX Thénardier à la manoeuvre
Chapitre X Qui cherche le mieux peut trouver le pire
Chapitre XI Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la
loterie


Livre quatrième--La masure Gorbeau

Chapitre I Maître Gorbeau
Chapitre II Nid pour hibou et fauvette
Chapitre III Deux malheurs mêlés font du bonheur
Chapitre IV Les remarques de la principale locataire
Chapitre V Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit


Livre cinquième--À chasse noire, meute muette

Chapitre I Les zigzags de la stratégie
Chapitre II Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures
Chapitre III Voir le plan de Paris de 1727
Chapitre IV Les tâtonnements de l'évasion
Chapitre V Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz
Chapitre VI Commencement d'une énigme
Chapitre VII Suite de l'énigme
Chapitre VIII L'énigme redouble
Chapitre IX L'homme au grelot
Chapitre X Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux


Livre sixième--Le Petit-Picpus

Chapitre I Petite rue Picpus, numéro 62
Chapitre II L'obédience de Martin Verga
Chapitre III Sévérités
Chapitre IV Gaîtés
Chapitre V Distractions
Chapitre VI Le petit couvent
Chapitre VII Quelques silhouettes de cette ombre
Chapitre VIII _Post corda lapides_
Chapitre IX Un siècle sous une guimpe
Chapitre X Origine de l'Adoration Perpétuelle
Chapitre XI Fin du Petit-Picpus


Livre septième--Parenthèse

Chapitre I Le couvent, idée abstraite
Chapitre II Le couvent, fait historique
Chapitre III À quelle condition on peut respecter le passé
Chapitre IV Le couvent au point de vue des principes
Chapitre V La prière
Chapitre VI Bonté absolue de la prière
Chapitre VII Précautions à prendre dans le blâme
Chapitre VIII Foi, loi


Livre huitième--Les cimetières prennent ce qu'on leur donne

Chapitre I Où il est traité de la manière d'entrer au couvent
Chapitre II Fauchelevent en présence de la difficulté
Chapitre III Mère Innocente
Chapitre IV Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo
Chapitre V Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel
Chapitre VI Entre quatre planches
Chapitre VII Où l'on trouvera l'origine du mot: ne pas perdre la carte
Chapitre VIII Interrogatoire réussi
Chapitre IX Clôture




Livre premier--Waterloo




Chapitre I

Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles


L'an dernier (1861), par une belle matinée de mai, un passant, celui qui
raconte cette histoire, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La
Hulpe. Il allait à pied. Il suivait, entre deux rangées d'arbres, une
large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après
l'autre, soulèvent la route et la laissent retomber, et font là comme
des vagues énormes. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il
apercevait, à l'ouest, le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la
forme d'un vase renversé. Il venait de laisser derrière lui un bois sur
une hauteur, et, à l'angle d'un chemin de traverse, à côté d'une espèce
de potence vermoulue portant l'inscription: _Ancienne barrière no 4_, un
cabaret ayant sur sa façade cet écriteau: _Au quatre vents. Échabeau,
café de particulier_.

Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au fond d'un
petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans
le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clairsemé mais très vert,
qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée, s'éparpille de l'autre
dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers
Braine-l'Alleud.

Il y avait là, à droite, au bord de la route, une auberge, une charrette
à quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches à houblon,
une charrue, un tas de broussailles sèches près d'une haie vive, de la
chaux qui fumait dans un trou carré, une échelle le long d'un vieux
hangar à cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ où
une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque
kermesse, volait au vent. À l'angle de l'auberge, à côté d'une mare où
naviguait une flottille de canards, un sentier mal pavé s'enfonçait dans
les broussailles. Ce passant y entra.

Au bout d'une centaine de pas, après avoir longé un mur du quinzième
siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées, il se trouva en
présence d'une grande porte de pierre cintrée, avec imposte rectiligne,
dans le grave style de Louis XIV, accostée de deux médaillons planes.
Une façade sévère dominait cette porte; un mur perpendiculaire à la
façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque
angle droit. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers
lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. La porte était
fermée. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux
marteau rouillé.

Le soleil était charmant; les branches avaient ce doux frémissement de
mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit
oiseau, probablement amoureux, vocalisait éperdument dans un grand
arbre.

Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche, au bas du
pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire
ressemblant à l'alvéole d'une sphère. En ce moment les battants
s'écartèrent et une paysanne sortit.

Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait.

--C'est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle. Et elle ajouta:

--Ce que vous voyez là, plus haut, dans la porte, près d'un clou, c'est
le trou d'un gros biscayen. Le biscayen n'a pas traversé le bois.

--Comment s'appelle cet endroit-ci? demanda le passant.

--Hougomont, dit la paysanne.

Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s'en alla regarder
au-dessus des haies. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une
espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin,
ressemblait à un lion.

Il était dans le champ de bataille de Waterloo.




Chapitre II

Hougomont


Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, le commencement de l'obstacle, la
première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de
l'Europe qu'on appelait Napoléon; le premier noeud sous le coup de
hache.

C'était un château, ce n'est plus qu'une ferme. Hougomont, pour
l'antiquaire, c'est _Hugomons_. Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de
Somerel, le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers.

Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une vieille calèche,
et entra dans la cour.

La première chose qui le frappa dans ce préau, ce fut une porte du
seizième siècle qui y simule une arcade, tout étant tombé autour d'elle.
L'aspect monumental naît souvent de la ruine. Auprès de l'arcade s'ouvre
dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV, laissant
voir les arbres d'un verger. À côté de cette porte un trou à fumier, des
pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle
et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la
roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en
espalier sur le mur de la chapelle, voilà cette cour dont la conquête
fut un rêve de Napoléon. Ce coin de terre, s'il eût pu le prendre, lui
eût peut-être donné le monde. Des poules y éparpillent du bec la
poussière. On entend un grondement; c'est un gros chien qui montre les
dents et qui remplace les Anglais.

Les Anglais là ont été admirables. Les quatre compagnies des gardes de
Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée.

Hougomont, vu sur la carte, en plan géométral, bâtiments et enclos
compris, présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle
aurait été entaillé. C'est à cet angle qu'est la porte méridionale,
gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. Hougomont a deux
portes: la porte méridionale, celle du château, et la porte
septentrionale, celle de la ferme. Napoléon envoya contre Hougomont son
frère Jérôme; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurtèrent,
presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua, les boulets
de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Ce ne fut pas
trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade
Soye ne put que l'entamer au sud, sans le prendre.

Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. Un morceau de la porte
nord, brisée par les Français, pend accroché au mur. Ce sont quatre
planches clouées sur deux traverses, et où l'on distingue les balafres
de l'attaque.

La porte septentrionale, enfoncée par les Français, et à laquelle on a
mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille,
s'entre-bâille au fond du préau; elle est coupée carrément dans un mur,
de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C'est
une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies,
deux larges battants faits de planches rustiques; au delà, des prairies.
La dispute de cette entrée a été furieuse. On a longtemps vu sur le
montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes.
C'est là que Bauduin fut tué.

L'orage du combat est encore dans cette cour; l'horreur y est visible;
le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié; cela vit, cela meurt;
c'était hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les brèches
crient; les trous sont des plaies; les arbres penchés et frissonnants
semblent faire effort pour s'enfuir.

Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des
constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans, des
angles et des coudes d'équerre.

Les Anglais s'y étaient barricadés; les Français y pénétrèrent, mais ne
purent s'y maintenir. À côté de la chapelle, une aile du château, le
seul débris qui reste du manoir d'Hougomont, se dresse écroulée, on
pourrait dire éventrée. Le château servit de donjon, la chapelle servit
de blockhaus. On s'y extermina. Les Français, arquebuses de toutes
parts, de derrière les murailles, du haut des greniers, du fond des
caves, par toutes les croisées, par tous les soupiraux, par toutes les
fentes des pierres, apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs
et aux hommes; la mitraille eut pour réplique l'incendie.

On entrevoit dans l'aile ruinée, à travers des fenêtres garnies de
barreaux de fer, les chambres démantelées d'un corps de logis en brique;
les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres; la spirale de
l'escalier, crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit, apparaît comme
l'intérieur d'un coquillage brisé. L'escalier a deux étages; les
Anglais, assiégés dans l'escalier, et massés sur les marches
supérieures, avaient coupé les marches inférieures. Ce sont de larges
dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine
de marches tiennent encore au mur; sur la première est entaillée l'image
d'un trident. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles.
Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. Deux vieux arbres sont
là; l'un est mort, l'autre est blessé au pied, et reverdit en avril.
Depuis 1815, il s'est mis à pousser à travers l'escalier.

On s'est massacré dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est
étrange. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant l'autel
y est resté, un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute.
Quatre murs lavés au lait de chaux, une porte vis-à-vis l'autel, deux
petites fenêtres cintrées, sur la porte un grand crucifix de bois,
au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin,
dans un coin, à terre, un vieux châssis vitré tout cassé, telle est
cette chapelle. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte
Anne, du quinzième siècle; la tête de l'enfant Jésus a été emportée par
un biscayen. Les Français, maîtres un moment de la chapelle, puis
délogés, l'ont incendiée. Les flammes ont rempli cette masure; elle a
été fournaise; la porte a brûlé, le plancher a brûlé, le Christ en bois
n'a pas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les
moignons noircis, puis s'est arrêté. Miracle, au dire des gens du pays.
L'enfant Jésus, décapité, n'a pas été aussi heureux que le Christ.

Les murs sont couverts d'inscriptions. Près des pieds du Christ on lit
ce nom: _Henquinez_. Puis ces autres: _Conde de Rio Maïor. Marques y
Marquesa de Almagro (Habana)_. Il y a des noms français avec des points
d'exclamation, signes de colère. On a reblanchi le mur en 1849. Les
nations s'y insultaient.

C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui
tenait une hache à la main. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros.

On sort de la chapelle, et à gauche, on voit un puits. Il y en a deux
dans cette cour. On demande: pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de
poulie à celui-ci? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Pourquoi n'y
puise-t-on plus d'eau? Parce qu'il est plein de squelettes.

Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van
Kylsom. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier.
Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les
bois.

La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et
plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dispersées.
Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables, tels que de
vieux troncs d'arbres brûlés, mar-quent la place de ces pauvres bivouacs
tremblants au fond des halliers.

Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont «pour garder le château» et se
blottit dans une cave. Les Anglais l'y découvrirent. On l'arracha de sa
cachette, et, à coups de plat de sabre, les combattants se firent servir
par cet homme effrayé. Ils avaient soif; ce Guillaume leur portait à
boire. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. Beaucoup burent là leur
dernière gorgée. Ce puits, où burent tant de morts, devait mourir lui
aussi.

Après l'action, on eut une hâte, enterrer les cadavres. La mort a une
façon à elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par
la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits était profond,
on en fit un sépulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-être avec trop
d'empressement. Tous étaient-ils morts? la légende dit non. Il parait
que, la nuit qui suivit l'ensevelissement, on entendit sortir du puits
des voix faibles qui appelaient.

Ce puits est isolé au milieu de la cour. Trois murs mi-partis pierre et
brique, repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une
tourelle carrée, l'entourent de trois côtés. Le quatrième côté est
ouvert. C'est par là qu'on puisait l'eau. Le mur du fond a une façon
d'oeil-de-boeuf informe, peut-être un trou d'obus. Cette tourelle avait
un plafond dont il ne reste que les poutres. La ferrure de soutènement
du mur de droite dessine une croix. On se penche, et l'oeil se perd dans
un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. Tout
autour du puits, le bas des murs disparaît dans les orties.

Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de
tablier à tous les puits de Belgique. La dalle bleue y est remplacée par
une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de
bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. Il n'a
plus ni seau, ni chaîne, ni poulie; mais il a encore la cuvette de
pierre qui servait de déversoir. L'eau des pluies s'y amasse, et de
temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole.

Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est encore habitée.
La porte de cette maison donne sur la cour. À côté d'une jolie plaque de
serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles,
posée de biais. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait
cette poignée pour se réfugier dans la ferme, un sapeur français lui
abattit la main d'un coup de hache.

La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van
Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en cheveux gris vous dit:
«J'étais là. J'avais trois ans. Ma soeur, plus grande, avait peur et
pleurait. On nous a emportées dans les bois. J'étais dans les bras de ma
mère. On se collait l'oreille à terre pour écouter. Moi, j'imitais le
canon, et je faisais _boum, boum_.»

Une porte de la cour, à gauche, nous l'avons dit, donne dans le verger.

Le verger est terrible.

Il est en trois parties, on pourrait presque dire en trois actes. La
première partie est un jardin, la deuxième est le verger, la troisième
est un bois. Ces trois parties ont une enceinte commune, du côté de
l'entrée les bâtiments du château et de la ferme, à gauche une haie, à
droite un mur, au fond un mur. Le mur de droite est en brique, le mur du
fond est en pierre. On entre dans le jardin d'abord. Il est en
contrebas, planté de groseilliers, encombré de végétations sauvages,
fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à
double renflement. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style
français qui a précédé Lenôtre; ruine et ronce aujourd'hui. Les
pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre.
On compte encore quarante-trois balustres sur leurs dés; les autres sont
couchés dans l'herbe. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. Un
balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée.

C'est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er
léger, ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir, pris et traqués
comme des ours dans leur fosse, acceptèrent le combat avec deux
compagnies hanovriennes, dont une était armée de carabines. Les
hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Ces
voltigeurs, ripostant d'en bas, six contre deux cents, intrépides,
n'ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d'heure à
mourir.

On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger
proprement dit. Là, dans ces quelques toises carrées, quinze cents
hommes tombèrent en moins d'une heure. Le mur semble prêt à recommencer
le combat. Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des
hauteurs irrégulières, y sont encore. Devant la seizième sont couchées
deux tombes anglaises en granit. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud;
l'attaque principale venait de là. Ce mur est caché au dehors par une
grande haie vive; les Français arrivèrent, croyant n'avoir affaire qu'à
la haie, la franchirent, et trouvèrent ce mur, obstacle et embuscade,
les gardes anglaises derrière, les trente-huit meurtrières faisant feu à
la fois, un orage de mitraille et de balles; et la brigade Soye s'y
brisa. Waterloo commença ainsi.

Le verger pourtant fut pris. On n'avait pas d'échelles, les Français
grimpèrent avec les ongles. On se battit corps à corps sous les arbres.
Toute cette herbe a été mouillée de sang. Un bataillon de Nassau, sept
cents hommes, fut foudroyé là. Au dehors le mur, contre lequel furent
braquées les deux batteries de Kellermann, est rongé par la mitraille.

Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons
d'or et ses pâquerettes, l'herbe y est haute, des chevaux de charrue y
paissent, des cordes de crin où sèche du linge traversent les
intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants, on marche
dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu
de l'herbe on remarque un tronc déraciné, gisant, verdissant. Le major
Blackman s'y est adossé pour expirer. Sous un grand arbre voisin est
tombé le général allemand Duplat, d'une famille française réfugiée à la
révocation de l'édit de Nantes. Tout à côté se penche un vieux pommier
malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. Presque tous
les pommiers tombent de vieillesse. Il n'y en a pas un qui n'ait sa
balle ou son biscaïen. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce
verger. Les corbeaux volent dans les branches, au fond il y a un bois
plein de violettes.

Bauduin tué, Foy blessé, l'incendie, le massacre, le carnage, un
ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang français,
furieusement mêlés, un puits comblé de cadavres, le régiment de Nassau
et le régiment de Brunswick détruits, Duplat tué, Blackman tué, les
gardes anglaises mutilées, vingt bataillons français, sur les quarante
du corps de Reille, décimés, trois mille hommes, dans cette seule masure
de Hougomont, sabrés, écharpés, égorgés, fusillés, brûlés; et tout cela
pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur: _Monsieur, donnez-moi
trois francs; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo!_




Chapitre III

Le 18 juin 1815


Retournons en arrière, c'est un des droits du narrateur, et
replaçons-nous en l'année 1815, et même un peu avant l'époque où
commence l'action racontée dans la première partie de ce livre.

S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l'avenir de
l'Europe était changé. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont
fait pencher Napoléon. Pour que Waterloo fût la fin d'Austerlitz, la
providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie, et un nuage traversant
le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un
monde.

La bataille de Waterloo, et ceci a donné à Blücher le temps d'arriver,
n'a pu commencer qu'à onze heures et demie. Pourquoi? Parce que la terre
était mouillée. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que
l'artillerie pût manoeuvrer.

Napoléon était officier d'artillerie, et il s'en ressentait. Le fond de
ce prodigieux capitaine, c'était l'homme qui, dans le rapport au
Directoire sur Aboukir, disait: _Tel de nos boulets a tué six hommes_.
Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. Faire
converger l'artillerie sur un point donné, c'était là sa clef de
victoire. Il traitait la stratégie du général ennemi comme une
citadelle, et il la battait en brèche. Il accablait le point faible de
mitraille; il nouait et dénouait les batailles avec le canon. Il y avait
du tir dans son génie. Enfoncer les carrés, pulvériser les régiments,
rompre les lignes, broyer et disperser les masses, tout pour lui était
là, frapper, frapper, frapper sans cesse, et il confiait cette besogne
au boulet. Méthode redoutable, et qui, jointe au génie, a fait
invincible pendant quinze ans ce sombre athlète du pugilat de la guerre.

Le 18 juin 1815, il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait
pour lui le nombre. Wellington n'avait que cent cinquante-neuf bouches à
feu; Napoléon en avait deux cent quarante.

Supposez la terre sèche, l'artillerie pouvant rouler, l'action
commençait à six heures du matin. La bataille était gagnée et finie à
deux heures, trois heures avant la péripétie prussienne.

Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte
de cette bataille? le naufrage est-il imputable au pilote?

Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à cette époque
d'une certaine diminution intérieure? les vingt ans de guerre
avaient-ils usé la lame comme le fourreau, l'âme comme le corps? le
vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine? en un mot,
ce génie, comme beaucoup d'historiens considérables l'ont cru,
s'éclipsait-il? entrait-il en frénésie pour se déguiser à lui-même son
affaiblissement? commençait-il à osciller sous l'égarement d'un souffle
d'aventure? devenait-il, chose grave dans un général, inconscient du
péril? dans cette classe de grands hommes matériels qu'on peut appeler
les géants de l'action, y a-t-il un âge pour la myopie du génie? La
vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal; pour les Dantes
et les Michel-Anges, vieillir, c'est croître; pour les Annibals et les
Bonapartes, est-ce décroître? Napoléon avait-il perdu le sens direct de
la victoire? en était-il à ne plus reconnaître l'écueil, à ne plus
deviner le piège, à ne plus discerner le bord croulant des abîmes?
manquait-il du flair des catastrophes? lui qui jadis savait toutes les
routes du triomphe et qui, du haut de son char d'éclairs, les indiquait
d'un doigt souverain, avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de
mener aux précipices son tumultueux attelage de légions? était-il pris,
à quarante-six ans, d'une folie suprême? ce cocher titanique du destin
n'était-il plus qu'un immense casse-cou?

Nous ne le pensons point. Son plan de bataille était, de l'aveu de tous,
un chef-d'oeuvre. Aller droit au centre de la ligne alliée, faire un
trou dans l'ennemi, le couper en deux, pousser la moitié britannique sur
Hal et la moitié prussienne sur Tongres, faire de Wellington et de
Blücher deux tronçons; enlever Mont-Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeter
l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. Tout cela, pour
Napoléon, était dans cette bataille. Ensuite on verrait.

Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de
Waterloo; une des scènes génératrices du drame que nous racontons se
rattache à cette bataille; mais cette histoire n'est pas notre sujet;
cette histoire d'ailleurs est faite, et faite magistralement, à un point
de vue par Napoléon, à l'autre point de vue par toute une pléiade
d'historiens. Quant à nous, nous laissons les historiens aux prises,
nous ne sommes qu'un témoin à distance, un passant dans la plaine, un
chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine, prenant
peut-être des apparences pour des réalités; nous n'avons pas le droit de
tenir tête, au nom de la science, à un ensemble de faits où il y a sans
doute du mirage, nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence
stratégique qui autorisent un système; selon nous, un enchaînement de
hasards domine à Waterloo les deux capitaines; et quand il s'agit du
destin, ce mystérieux accusé, nous jugeons comme le peuple, ce juge
naïf.




Chapitre IV

A


Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'à
coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. Le jambage gauche de
l'A est la route de Nivelles, le jambage droit est la route de Genappe,
la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. Le sommet
de l'A est Mont-Saint-Jean, là est Wellington; la pointe gauche
inférieure est Hougomont, là est Reille avec Jérôme Bonaparte; la pointe
droite inférieure est la Belle-Alliance, là est Napoléon. Un peu
au-dessous du point où la corde de l'A rencontre et coupe le jambage
droit est la Haie-Sainte. Au milieu de cette corde est le point précis
où s'est dit le mot final de la bataille. C'est là qu'on a placé le
lion, symbole involontaire du suprême héroïsme de la garde impériale.

Le triangle compris au sommet de l'A, entre les deux jambages et la
corde, est le plateau de Mont-Saint-Jean. La dispute de ce plateau fut
toute la bataille.

Les ailes des deux armées s'étendent à droite et à gauche des deux
routes de Genappe et de Nivelles; d'Erlon faisant face à Picton, Reille
faisant face à Hill.

Derrière la pointe de l'A, derrière le plateau de Mont-Saint-Jean, est
la forêt de Soignes.

Quant à la plaine en elle-même, qu'on se représente un vaste terrain
ondulant; chaque pli domine le pli suivant, et toutes les ondulations
montent vers Mont-Saint-Jean, et y aboutissent à la forêt.

Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. C'est
un bras-le-corps. L'une cherche à faire glisser l'autre. On se cramponne
à tout; un buisson est un point d'appui; un angle de mur est un
épaulement; faute d'une bicoque où s'adosser, un régiment lâche pied; un
ravalement de la plaine, un mouvement de terrain, un sentier transversal
à propos, un bois, un ravin, peuvent arrêter le talon de ce colosse
qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. Qui sort du champ est
battu. De là, pour le chef responsable, la nécessité d'examiner la
moindre touffe d'arbres, et d'approfondir le moindre relief.

Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de
Mont-Saint-Jean, dite aujourd'hui plaine de Waterloo. Dès l'année
précédente, Wellington, avec une sagacité prévoyante, l'avait examinée
comme un en-cas de grande bataille. Sur ce terrain et pour ce duel, le
18 juin, Wellington avait le bon côté, Napoléon le mauvais. L'armée
anglaise était en haut, l'armée française en bas.

Esquisser ici l'aspect de Napoléon, à cheval, sa lunette à la main, sur
la hauteur de Rossomme, à l'aube du 18 juin 1815, cela est presque de
trop. Avant qu'on le montre, tout le monde l'a vu. Ce profil calme sous
le petit chapeau de l'école de Brienne, cet uniforme vert, le revers
blanc cachant la plaque, la redingote grise cachant les épaulettes,
l'angle du cordon rouge sous le gilet, la culotte de peau, le cheval
blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées
et des aigles, les bottes à l'écuyère sur des bas de soie, les éperons
d'argent, l'épée de Marengo, toute cette figure du dernier césar est
debout dans les imaginations, acclamée des uns, sévèrement regardée par
les autres.

Cette figure a été longtemps toute dans la lumière; cela tenait à un
certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et
qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité; mais aujourd'hui
l'histoire et le jour se font.

Cette clarté, l'histoire, est impitoyable; elle a cela d'étrange et de
divin que, toute lumière qu'elle est, et précisément parce qu'elle est
lumière, elle met souvent de l'ombre là où l'on voyait des rayons; du
même homme elle fait deux fantômes différents, et l'un attaque l'autre,
et en fait justice, et les ténèbres du despote luttent avec
l'éblouissement du capitaine. De là une mesure plus vraie dans
l'appréciation définitive des peuples. Babylone violée diminue
Alexandre; Rome enchaînée diminue César; Jérusalem tuée diminue Titus.
La tyrannie suit le tyran. C'est un malheur pour un homme de laisser
derrière lui de la nuit qui a sa forme.




Chapitre V

Le _quid obscurum_ des batailles


Tout le monde connaît la première phase de cette bataille; début
trouble, incertain, hésitant, menaçant pour les deux armées, mais pour
les Anglais plus encore que pour les Français.

Il avait plu toute la nuit; la terre était défoncée par l'averse; l'eau
s'était çà et là amassée dans les creux de la plaine comme dans des
cuvettes; sur de certains points les équipages du train en avaient
jusqu'à l'essieu; les sous-ventrières des attelages dégouttaient de boue
liquide; si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois
en masse n'eussent comblé les ornières et fait litière sous les roues,
tout mouvement, particulièrement dans les vallons du côté de Papelotte,
eût été impossible.

L'affaire commença tard; Napoléon, nous l'avons expliqué, avait
l'habitude de tenir toute l'artillerie dans sa main comme un pistolet,
visant tantôt tel point, tantôt tel autre de la bataille, et il avait
voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper
librement; il fallait pour cela que le soleil parût et séchât le sol.
Mais le soleil ne parut pas. Ce n'était plus le rendez-vous
d'Austerlitz. Quand le premier coup de canon fut tiré, le général
anglais Colville regarda à sa montre et constata qu'il était onze heures
trente-cinq minutes.

L'action s'engagea avec furie, plus de furie peut-être que l'empereur
n'eût voulu, par l'aile gauche française sur Hougomont. En même temps
Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la
Haie-Sainte, et Ney poussa l'aile droite française contre l'aile gauche
anglaise qui s'appuyait sur Papelotte.

L'attaque sur Hougomont avait quelque simulation: attirer là Wellington,
le faire pencher à gauche, tel était le plan. Ce plan eût réussi, si les
quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la
division Perponcher n'eussent solidement gardé la position, et
Wellington, au lieu de s'y masser, put se borner à y envoyer pour tout
renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick.

L'attaque de l'aile droite française sur Papelotte était à fond;
culbuter la gauche anglaise, couper la route de Bruxelles, barrer le
passage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler
Wellington sur Hougomont, de là sur Braine-l'Alleud, de là sur Hal, rien
de plus net. À part quelques incidents, cette attaque réussit. Papelotte
fut pris; la Haie-Sainte fut enlevée.

Détail à noter. Il y avait dans l'infanterie anglaise, particulièrement
dans la brigade de Kempt, force recrues. Ces jeunes soldats, devant nos
redoutables fantassins, furent vaillants; leur inexpérience se tira
intrépidement d'affaire; ils firent surtout un excellent service de
tirailleurs; le soldat en tirailleur, un peu livré à lui-même, devient
pour ainsi dire son propre général; ces recrues montrèrent quelque chose
de l'invention et de la furie françaises. Cette infanterie novice eut de
la verve. Ceci déplut à Wellington.

Après la prise de la Haie-Sainte, la bataille vacilla.

Il y a dans cette journée, de midi à quatre heures, un intervalle
obscur; le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe
du sombre de la mêlée. Le crépuscule s'y fait. On aperçoit de vastes
fluctuations dans cette brume, un mirage vertigineux, l'attirail de
guerre d'alors presque inconnu aujourd'hui, les colbacks à flamme, les
sabretaches flottantes, les buffleteries croisées, les gibernes à
grenade, les dolmans des hussards, les bottes rouges à mille plis, les
lourds shakos enguirlandés de torsades, l'infanterie presque noire de
Brunswick mêlée à l'infanterie écarlate d'Angleterre, les soldats
anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs
circulaires, les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir
oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges, les Écossais
aux genoux nus et aux plaids quadrillés, les grandes guêtres blanches de
nos grenadiers, des tableaux, non des lignes stratégiques, ce qu'il faut
à Salvator Rosa, non ce qu'il faut à Gribeauval.

Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. _Quid
obscurum, quid divinum_. Chaque historien trace un peu le linéament qui
lui plaît dans ces pêle-mêle. Quelle que soit la combinaison des
généraux, le choc des masses armées a d'incalculables reflux; dans
l'action, les deux plans des deux chefs entrent l'un dans l'autre et se
déforment l'un par l'autre. Tel point du champ de bataille dévore plus
de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui
boivent plus ou moins vite l'eau qu'on y jette. On est obligé de
reverser là plus de soldats qu'on ne voudrait. Dépenses qui sont
l'imprévu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les
traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées
ondoient, les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes,
tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres; où
était l'infanterie, l'artillerie arrive; où était l'artillerie, accourt
la cavalerie; les bataillons sont des fumées. Il y avait là quelque
chose, cherchez, c'est disparu; les éclaircies se déplacent; les plis
sombres avancent et reculent; une sorte de vent du sépulcre pousse,
refoule, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu'est-ce qu'une
mêlée? une oscillation. L'immobilité d'un plan mathématique exprime une
minute et non une journée. Pour peindre une bataille, il faut de ces
puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau; Rembrandt vaut
mieux que Van Der Meulen. Van der Meulen, exact à midi, ment à trois
heures. La géométrie trompe; l'ouragan seul est vrai. C'est ce qui donne
à Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu'il y a toujours un
certain instant où la bataille dégénère en combat, se particularise, et
s'éparpille en d'innombrables faits de détails qui, pour emprunter
l'expression de Napoléon lui-même, «appartiennent plutôt à la biographie
des régiments qu'à l'histoire de l'armée». L'historien, en ce cas, a le
droit évident de résumé. Il ne peut que saisir les contours principaux
de la lutte, et il n'est donné à aucun narrateur, si consciencieux
qu'il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible, qu'on
appelle une bataille.

Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs armés, est particulièrement
applicable à Waterloo.

Toutefois, dans l'après-midi, à un certain moment, la bataille se
précisa.




Chapitre VI

Quatre heures de l'après-midi


Vers quatre heures, la situation de l'armée anglaise était grave. Le
prince d'Orange commandait le centre, Hill l'aile droite, Picton l'aile
gauche. Le prince d'Orange, éperdu et intrépide, criait aux
Hollando-Belges: _Nassau! Brunswick! jamais en arrière!_ Hill, affaibli,
venait s'adosser à Wellington, Picton était mort. Dans la même minute où
les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105ème de ligne,
les Français avaient tué aux Anglais le général Picton, d'une balle à
travers la tête. La bataille, pour Wellington, avait deux points
d'appui, Hougomont et la Hale-Sainte; Hougomont tenait encore, mais
brûlait; la Haie-Sainte était prise. Du bataillon allemand qui la
défendait, quarante-deux hommes seulement survivaient; tous les
officiers, moins cinq, étaient morts ou pris. Trois mille combattants
s'étaient massacrés dans cette grange. Un sergent des gardes anglaises,
le premier boxeur de l'Angleterre, réputé par ses compagnons
invulnérable, y avait été tué par un petit tambour français. Baring
était délogé. Alten était sabré. Plusieurs drapeaux étaient perdus, dont
un de la division Alten, et un du bataillon de Lunebourg porté par un
prince de la famille de Deux-Ponts. Les Écossais gris n'existaient plus;
les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. Cette vaillante cavalerie
avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers;
de douze cents chevaux il en restait six cents; des trois
lieutenants-colonels, deux étaient à terre, Hamilton blessé, Mater tué.
Ponsonby était tombé, troué de sept coups de lance. Gordon était mort,
Marsh était mort. Deux divisions, la cinquième et la sixième, étaient
détruites.

Hougomont entamé, la Haie-Sainte prise, il n'y avait plus qu'un noeud,
le centre. Ce noeud-là tenait toujours. Wellington le renforça. Il y
appela Hill qui était à Merbe-Braine, il y appela Chassé qui était à
Braine-l'Alleud.

Le centre de l'armée anglaise, un peu concave, très dense et très
compact, était fortement situé. Il occupait le plateau de
Mont-Saint-Jean, ayant derrière lui le village et devant lui la pente,
assez âpre alors. Il s'adossait à cette forte maison de pierre, qui
était à cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque
l'intersection des routes, masse du seizième siècle si robuste que les
boulets y ricochaient sans l'entamer. Tout autour du plateau, les
Anglais avaient taillé çà et là les haies, fait des embrasures dans les
aubépines, mis une gueule de canon entre deux branches, crénelé les
buissons. Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. Ce
travail punique, incontestablement autorisé par la guerre qui admet le
piège, était si bien fait que Haxo, envoyé par l'empereur à neuf heures
du matin pour reconnaître les batteries ennemies, n'en avait rien vu, et
était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas d'obstacle, hors les
deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. C'était le
moment où la moisson est haute; sur la lisière du plateau, un bataillon
de la brigade de Kempt, le 951, armé de carabines, était couché dans les
grands blés.

Ainsi assuré et contre-buté, le centre de l'armée anglo-hollandaise
était en bonne posture.

Le péril de cette position était la forêt de Soignes, alors contiguë au
champ de bataille et coupée par les étangs de Groenendael et de
Boitsfort. Une armée n'eût pu y reculer sans se dissoudre; les régiments
s'y fussent tout de suite désagrégés. L'artillerie s'y fût perdue dans
les marais. La retraite, selon l'opinion de plusieurs hommes du métier,
contestée par d'autres, il est vrai, eût été là un sauve-qui-peut.

Wellington ajouta à ce centre une brigade de Chassé, ôtée à l'aile
droite, et une brigade de Wincke, ôtée à l'aile gauche, plus la division
Clinton. À ses Anglais, aux régiments de Halkett, à la brigade de
Mitchell, aux gardes de Maitland, il donna comme épaulements et
contreforts l'infanterie de Brunswick, le contingent de Nassau, les
Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. Cela lui mit sous
la main vingt-six bataillons. _L'aile droite_, comme dit Charras, _fut
rabattue derrière le centre_. Une batterie énorme était masquée par des
sacs à terre à l'endroit où est aujourd'hui ce qu'on appelle «le musée
de Waterloo». Wellington avait en outre dans un pli de terrain les
dragons-gardes de Somerset, quatorze cents chevaux. C'était l'autre
moitié de cette cavalerie anglaise, si justement célèbre. Ponsonby
détruit, restait Somerset.

La batterie, qui, achevée, eût été presque une redoute, était disposée
derrière un mur de jardin très bas, revêtu à la hâte d'une chemise de
sacs de sable et d'un large talus de terre. Cet ouvrage n'était pas
fini; on n'avait pas eu le temps de le palissader.

Wellington, inquiet, mais impassible, était à cheval, et y demeura toute
la journée dans la même attitude, un peu en avant du vieux moulin de
Mont-Saint-Jean, qui existe encore, sous un orme qu'un Anglais, depuis,
vandale enthousiaste, a acheté deux cents francs, scié et emporté.
Wellington fut là froidement héroïque. Les boulets pleuvaient. L'aide de
camp Gordon venait de tomber à côté de lui. Lord Hill, lui montrant un
obus qui éclatait, lui dit:--Mylord, quelles sont vos instructions, et
quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer?--_De faire
comme moi_, répondit Wellington. À Clinton, il dit
laconiquement:--_Tenir ici jusqu'au dernier homme_.--La journée
visiblement tournait mal. Wellington criait à ses anciens compagnons de
Talavera, de Vitoria et de Salamanque:--_Boys_ (garçons)! _est-ce qu'on
peut songer à lâcher pied? pensez à la vieille Angleterre!_

Vers quatre heures, la ligne anglaise s'ébranla en arrière. Tout à coup
on ne vit plus sur la crête du plateau que l'artillerie et les
tirailleurs, le reste disparut; les régiments, chassés par les obus et
les boulets français, se replièrent dans le fond que coupe encore
aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean, un
mouvement rétrograde se fit, le front de bataille anglais se déroba,
Wellington recula.--Commencement de retraite! cria Napoléon.




Chapitre VII

Napoléon de belle humeur


L'empereur, quoique malade et gêné à cheval par une souffrance locale,
n'avait jamais été de si bonne humeur que ce jour-là. Depuis le matin,
son impénétrabilité souriait. Le 18 juin 1815, cette âme profonde,
masquée de marbre, rayonnait aveuglément. L'homme qui avait été sombre à
Austerlitz fut gai à Waterloo. Les plus grands prédestinés font de ces
contre-sens. Nos joies sont de l'ombre. Le suprême sourire est à Dieu.

_Ridet Caesar, Pompeius flebit_, disaient les légionnaires de la légion
Fulminatrix. Pompée cette fois ne devait pas pleurer, mais il est
certain que César riait.

Dès la veille, la nuit, à une heure, explorant à cheval, sous l'orage et
sous la pluie, avec Bertrand, les collines qui avoisinent Rossomme,
satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout
l'horizon de Frischemont à Braine-l'Alleud, il lui avait semblé que le
destin, assigné par lui à jour fixe sur ce champ de Waterloo, était
exact; il avait arrêté son cheval, et était demeuré quelque temps
immobile, regardant les éclairs, écoutant le tonnerre, et on avait
entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystérieuse: «Nous
sommes d'accord.» Napoléon se trompait. Ils n'étaient plus d'accord.

Il n'avait pas pris une minute de sommeil, tous les instants de cette
nuit-là avaient été marqués pour lui par une joie. Il avait parcouru
toute la ligne des grand'gardes, en s'arrêtent çà et là pour parler aux
vedettes. À deux heures et demie, près du bois d'Hougomont, il avait
entendu le pas d'une colonne en marche; il avait cru un moment à la
reculade de Wellington. Il avait dit à Bertrand: _C'est l'arrière-garde
anglaise qui s'ébranle pour décamper. Je ferai prisonniers les six mille
Anglais qui viennent d'arriver à Ostende_. Il causait avec expansion; il
avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars, quand il
montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan, en
s'écriant:--_Eh bien, Bertrand, voilà déjà du renfort!_ La nuit du 17
au 18 juin, il raillait Wellington.--_Ce petit Anglais a besoin d'une
leçon_, disait Napoléon. La pluie redoublait, il tonnait pendant que
l'empereur parlait.

À trois heures et demie du matin, il avait perdu une illusion; des
officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l'ennemi ne
faisait aucun mouvement. Rien ne bougeait; pas un feu de bivouac n'était
éteint. L'armée anglaise dormait. Le silence était profond sur la terre;
il n'y avait de bruit que dans le ciel. À quatre heures, un paysan lui
avait été amené par les coureurs; ce paysan avait servi de guide à une
brigade de cavalerie anglaise, probablement la brigade Vivian, qui
allait prendre position au village d'Ohain, à l'extrême gauche. À cinq
heures, deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils venaient de
quitter leur régiment, et que l'armée anglaise attendait la bataille.
_Tant mieux!_ s'était écrié Napoléon. _J'aime encore mieux les culbuter
que les refouler_.

Le matin, sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit, il
avait mis pied à terre dans la boue, s'était fait apporter de la ferme
de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan, s'était assis,
avec une botte de paille pour tapis, et avait déployé sur la table la
carte du champ de bataille, en disant à Soult: _Joli échiquier_!

Par suite des pluies de la nuit, les convois de vivres, empêtrés dans
des routes défoncées, n'avaient pu arriver le matin, le soldat n'avait
pas dormi, était mouillé, et était à jeun; cela n'avait pas empêché
Napoléon de crier allégrement à Ney: _Nous avons quatre-vingt-dix
chances sur cent_. À huit heures, on avait apporté le déjeuner de
l'empereur. Il y avait invité plusieurs généraux. Tout en déjeunant, on
avait raconté que Wellington était l'avant-veille au bal à Bruxelles,
chez la duchesse de Richmond, et Soult, rude homme de guerre avec une
figure d'archevêque, avait dit: _Le bal, c'est aujourd'hui_. L'empereur
avait plaisanté Ney qui disait: _Wellington ne sera pas assez simple
pour attendre Votre Majesté_. C'était là d'ailleurs sa manière. Il
badinait volontiers, dit Fleury de Chaboulon. _Le fond de son caractère
était une humeur enjouée_, dit Gourgaud. _Il abondait en plaisanteries,
plutôt bizarres que spirituelles_, dit Benjamin Constant. Ces gaîtés de
géant valent la peine qu'on y insiste. C'est lui qui avait appelé ses
grenadiers «les grognards»; il leur pinçait l'oreille, il leur tirait la
moustache. _L'empereur ne faisait que nous faire des niches;_ ceci est
un mot de l'un d'eux. Pendant le mystérieux trajet de l'île d'Elbe en
France, le 27 février, en pleine mer, le brick de guerre français le
_Zéphir_ ayant rencontré le brick l'_Inconstant_ où Napoléon était caché
et ayant demandé à l'_Inconstant_ des nouvelles de Napoléon, l'empereur,
qui avait encore en ce moment-là à son chapeau la cocarde blanche et
amarante semée d'abeilles, adoptée par lui à l'île d'Elbe, avait pris en
riant le porte-voix et avait répondu lui-même: _L'empereur se porte
bien_. Qui rit de la sorte est en familiarité avec les événements.
Napoléon avait eu plusieurs accès de ce rire pendant le déjeuner de
Waterloo. Après le déjeuner il s'était recueilli un quart d'heure, puis
deux généraux s'étaient assis sur la botte de paille, une plume à la
main, une feuille de papier sur le genou, et l'empereur leur avait dicté
l'ordre de bataille.

À neuf heures, à l'instant où l'armée française, échelonnée et mise en
mouvement sur cinq colonnes, s'était déployée, les divisions sur deux
lignes, l'artillerie entre les brigades, musique en tête, battant aux
champs, avec les roulements des tambours et les sonneries des
trompettes, puissante, vaste, joyeuse, mer de casques, de sabres et de
bayonnettes sur l'horizon, l'empereur, ému, s'était écrié à deux
reprises: _Magnifique! magnifique!_

De neuf heures à dix heures et demie, toute l'armée, ce qui semble
incroyable, avait pris position et s'était rangée sur six lignes,
formant, pour répéter l'expression de l'empereur, «la figure de six V».
Quelques instants après la formation du front de bataille, au milieu de
ce profond silence de commencement d'orage qui précède les mêlées,
voyant défiler les trois batteries de douze, détachées sur son ordre des
trois corps de d'Erlon, de Reille et de Lobau, et destinées à commencer
l'action en battant Mont-Saint-Jean où est l'intersection des routes de
Nivelles et de Genappe, l'empereur avait frappé sur l'épaule de Haxo en
lui disant: _Voilà vingt-quatre belles filles, général_.

Sûr de l'issue, il avait encouragé d'un sourire, à son passage devant
lui, la compagnie de sapeurs du premier corps, désignée par lui pour se
barricader dans Mont-Saint-Jean, sitôt le village enlevé. Toute cette
sérénité n'avait été traversée que par un mot de pitié hautaine; en
voyant à sa gauche, à un endroit où il y a aujourd'hui une grande tombe,
se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables Écossais gris, il
avait dit: _C'est dommage_.

Puis il était monté à cheval, s'était porté en avant de Rossomme, et
avait choisi pour observatoire une étroite croupe de gazon à droite de
la route de Genappe à Bruxelles, qui fut sa seconde station pendant la
bataille. La troisième station, celle de sept heures du soir, entre la
Belle-Alliance et la Haie-Sainte, est redoutable; c'est un tertre assez
élevé qui existe encore et derrière lequel la garde était massée dans
une déclivité de la plaine. Autour de ce tertre, les boulets ricochaient
sur le pavé de la chaussée jusqu'à Napoléon. Comme à Brienne, il avait
sur sa tête le sifflement des balles et des biscayens. On a ramassé,
presque à l'endroit où étaient les pieds de son cheval, des boulets
vermoulus, de vieilles lames de sabre et des projectiles informes,
mangés de rouille. _Scabra rubigine_. Il y a quelques années, on y a
déterré un obus de soixante, encore chargé, dont la fusée s'était brisée
au ras de la bombe. C'est à cette dernière station que l'empereur disait
à son guide Lacoste, paysan hostile, effaré, attaché à la selle d'un
hussard, se retournant à chaque paquet de mitraille, et tâchant de se
cacher derrière lui:--_Imbécile! c'est honteux, tu vas te faire tuer
dans le dos_. Celui qui écrit ces lignes, a trouvé lui-même dans le
talus friable de ce tertre, en creusant le sable, les restes du col
d'une bombe désagrégés par l'oxyde de quarante-six années, et de vieux
tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau entre ses
doigts.

Les ondulations des plaines diversement inclinées où eut lieu la
rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus, personne ne
l'ignore, ce qu'elles étaient le 18 juin 1815. En prenant à ce champ
funèbre de quoi lui faire un monument, on lui a ôté son relief réel, et
l'histoire, déconcertée, ne s'y reconnaît plus. Pour le glorifier, on
l'a défiguré. Wellington, deux ans après, revoyant Waterloo, s'est
écrié: _On m'a changé mon champ de bataille_. Là où est aujourd'hui la
grosse pyramide de terre surmontée du lion, il y avait une crête qui,
vers la route de Nivelles, s'abaissait en rampe praticable, mais qui, du
côté de la chaussée de Genappe, était presque un escarpement.
L'élévation de cet escarpement peut encore être mesurée aujourd'hui par
la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent
la route de Genappe à Bruxelles; l'une, le tombeau anglais, à gauche;
l'autre, le tombeau allemand, à droite. Il n'y a point de tombeau
français. Pour la France, toute cette plaine est sépulcre. Grâce aux
mille et mille charretées de terre employées à la butte de cent
cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit, le plateau de
Mont-Saint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce; le jour de la
bataille, surtout du côté de la Haie-Sainte, il était d'un abord âpre et
abrupt. Le versant là était si incliné que les canons anglais ne
voyaient pas au-dessous d'eux la ferme située au fond du vallon, centre
du combat. Le 18 juin 1815, les pluies avaient encore raviné cette
roideur, la fange compliquait la montée, et non seulement on gravissait,
mais on s'embourbait. Le long de la crête du plateau courait une sorte
de fossé impossible à deviner pour un observateur lointain.

Qu'était-ce que ce fossé? Disons-le. Braine-l'Alleud est un village de
Belgique, Ohain en est un autre. Ces villages, cachés tous les deux dans
des courbes de terrain, sont joints par un chemin d'une lieue et demie
environ qui traverse une plaine à niveau ondulant, et souvent entre et
s'enfonce dans des collines comme un sillon, ce qui fait que sur divers
points cette route est un ravin. En 1815, comme aujourd'hui, cette route
coupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chaussées
de Genappe et de Nivelles; seulement, elle est aujourd'hui de plain-pied
avec la plaine; elle était alors chemin creux. On lui a pris ses deux
talus pour la butte-monument. Cette route était et est encore une
tranchée dans la plus grande partie de son parcours; tranchée creuse
quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarpés
s'écroulaient çà et là, surtout en hiver, sous les averses. Des
accidents y arrivaient. La route était si étroite à l'entrée de
Braine-l'Alleud qu'un passant y avait été broyé par un chariot, comme le
constate une croix de pierre debout près du cimetière qui donne le nom
du mort, _Monsieur Bernard Debrye, marchand à Bruxelles_, et la date de
l'accident, _février 1637 _. Elle était si profonde sur le plateau du
Mont-Saint-Jean qu'un paysan, Mathieu Nicaise, y avait été écrasé en
1783 par un éboulement du talus, comme le constatait une autre croix de
pierre dont le faîte a disparu dans les défrichements, mais dont le
piédestal renversé est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon
à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de
Mont-Saint-Jean.

Un jour de bataille, ce chemin creux dont rien n'avertissait, bordant la
crête de Mont-Saint-Jean, fossé au sommet de l'es-carpement, ornière
cachée dans les terres, était invisible, c'est-à-dire terrible.




Chapitre VIII

L'empereur fait une question au guide Lacoste


Donc, le matin de Waterloo, Napoléon était content.

Il avait raison; le plan de bataille conçu par lui, nous l'avons
constaté, était en effet admirable.

Une fois la bataille engagée, ses péripéties très diverses, la
résistance d'Hougomont, la ténacité de la Haie-Sainte, Bauduin tué, Foy
mis hors de combat, la muraille inattendue où s'était brisée la brigade
Soye, l'étourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni pétards ni sacs à
poudre, l'embourbement des batteries, les quinze pièces sans escorte
culbutées par Uxbridge dans un chemin creux, le peu d'effet des bombes
tombant dans les lignes anglaises, s'y enfouissant dans le sol détrempé
par les pluies et ne réussissant qu'à y faire des volcans de boue, de
sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure, l'inutilité de la
démonstration de Piré sur Braine-l'Alleud, toute cette cavalerie, quinze
escadrons, à peu près annulée, l'aile droite anglaise mal inquiétée,
l'aile gauche mal entamée, l'étrange malentendu de Ney massant, au lieu
de les échelonner, les quatre divisions du premier corps, des épaisseurs
de vingt-sept rangs et des fronts de deux cents hommes livrés de la
sorte à la mitraille, l'effrayante trouée des boulets dans ces masses,
les colonnes d'attaque désunies, la batterie d'écharpe brusquement
démasquée sur leur flanc Bourgeois, Donzelot et Durutte compromis, Quiot
repoussé, le lieutenant Vieux, cet hercule sorti de l'école
polytechnique, blessé au moment où il enfonçait à coups de hache la
porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise
barrant le coude de la route de Genappe à Bruxelles, la division
Marcognet, prise entre l'infanterie et la cavalerie, fusillée à bout
portant dans les blés par Best et Pack, sabrée par Ponsonby, sa batterie
de sept pièces enclouée, le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant,
malgré le comte d'Erlon, Frischemont et Smohain, le drapeau du 105ème
pris, le drapeau du 45ème pris, ce hussard noir prussien arrêté par les
coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant
l'estrade entre Wavre et Plancenoit, les choses inquiétantes que ce
prisonnier avait dites, le retard de Grouchy, les quinze cents hommes
tués en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont, les dix-huit cents
hommes couchés en moins de temps encore autour de la Haie-Sainte, tous
ces incidents orageux, passant comme les nuées de la bataille devant
Napoléon, avaient à peine troublé son regard et n'avaient point assombri
cette face impériale de la certitude. Napoléon était habitué à regarder
la guerre fixement; il ne faisait jamais chiffre à chiffre l'addition
poignante du détail; les chiffres lui importaient peu, pourvu qu'ils
donnassent ce total: victoire; que les commencements s'égarassent, il ne
s'en alarmait point, lui qui se croyait maître et possesseur de la fin;
il savait attendre, se supposant hors de question, et il traitait le
destin d'égal à égal. Il paraissait dire au sort: _tu n'oserais pas_.

Mi-parti lumière et ombre, Napoléon se sentait protégé dans le bien et
toléré dans le mal. Il avait, ou croyait avoir pour lui, une connivence,
on pourrait presque dire une complicité des événements, équivalente à
l'antique invulnérabilité.

Pourtant, quand on a derrière soi la Bérésina, Leipsick et
Fontainebleau, il semble qu'on pourrait se défier de Waterloo. Un
mystérieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel.

Au moment où Wellington rétrograda, Napoléon tressaillit. Il vit
subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front de
l'armée anglaise disparaître. Elle se ralliait, mais se dérobait.
L'empereur se souleva à demi sur ses étriers. L'éclair de la victoire
passa dans ses yeux.

Wellington acculé à la forêt de Soignes et détruit, c'était le
terrassement définitif de l'Angleterre par la France; c'était Crécy,
Poitiers, Malplaquet et Ramillies vengés. L'homme de Marengo raturait
Azincourt.

L'empereur alors, méditant la péripétie terrible, promena une dernière
fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. Sa garde,
l'arme au pied derrière lui, l'observait d'en bas avec une sorte de
religion. Il songeait; il examinait les versants, notait les pentes,
scrutait le bouquet d'arbres, le carré de seigles, le sentier; il
semblait compter chaque buisson. Il regarda avec quelque fixité les
barricades anglaises des deux chaussées, deux larges abatis d'arbres,
celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la Haie-Sainte, armée de
deux canons, les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le
fond du champ de bataille, et celle de la chaussée de Nivelles où
étincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. Il
remarqua près de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas
peinte en blanc qui est à l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud.
Il se pencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. Le guide fit un
signe de tête négatif, probablement perfide.

L'empereur se redressa et se recueillit.

Wellington avait reculé. Il ne restait plus qu'à achever ce recul par un
écrasement. Napoléon, se retournant brusquement, expédia une estafette à
franc étrier à Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée.

Napoléon était un de ces génies d'où sort le tonnerre.

Il venait de trouver son coup de foudre.

Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de
Mont-Saint-Jean.




Chapitre IX

L'inattendu


Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d'un quart de
lieue. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient
vingt-six escadrons; et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la
division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d'élite, les
chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les
lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. Ils portaient le
casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets
d'arçon dans les fontes et le long sabre-épée. Le matin toute l'armée
les avait admirés quand, à neuf heures, les clairons sonnant, toutes les
musiques chantant _Veillons au salut de l'empire_, ils étaient venus,
colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l'autre à leur
centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et
Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante
deuxième ligne, si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à
son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité
de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes
de fer.

L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. Ney tira son
épée et prit la tête. Les escadrons énormes s'ébranlèrent.

Alors on vit un spectacle formidable.

Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent,
formée en colonne par division, descendit, d'un même mouvement et comme
un seul homme, avec la précision d'un bélier de bronze qui ouvre une
brèche, la colline de la Belle-Alliance, s'enfonça dans le fond
redoutable où tant d'hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la
fumée, puis, sortant de cette ombre, reparut de l'autre côté du vallon,
toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage
de mitraille crevant sur elle, l'épouvantable pente de boue du plateau
de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables;
dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie, on entendait
ce piétinement colossal. Étant deux divisions, ils étaient deux
colonnes; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait
la gauche. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau
deux immenses couleuvres d'acier. Cela traversa la bataille comme un
prodige.

Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de
la Moskowa par la grosse cavalerie; Murat y manquait, mais Ney s'y
retrouvait. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n'eût
qu'une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du
polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là.
Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des
croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et
terrible; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l'hydre.

Ces récits semblent d'un autre âge. Quelque chose de pareil à cette
vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques
racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans à
face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe,
horribles, invulnérables, sublimes; dieux et bêtes.

Bizarre coïncidence numérique, vingt-six bataillons allaient recevoir
ces vingt-six escadrons. Derrière la crête du plateau, à l'ombre de la
batterie masquée, l'infanterie anglaise, formée en treize carrés, deux
bataillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la première, six sur
la seconde, la crosse à l'épaule, couchant en joue ce qui allait venir,
calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers
et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée
d'hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille
chevaux, le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand
trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une
sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis,
subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut
au-dessus de la crête, et les casques, et les trompettes, et les
étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant: _vive
l'empereur_! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut
comme l'entrée d'un tremblement de terre.

Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la
tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable.
Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et
à leur course d'extermination sur les carrés et les canons, les
cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé, une
fosse. C'était le chemin creux d'Ohain.

L'instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic
sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double
talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le
second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient
sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et
bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne
n'était plus qu'un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais
écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que
comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns
sur les autres, ne faisant qu'une chair dans ce gouffre, et, quand cette
fosse fut pleine d'hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa.
Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme.

Ceci commença la perte de la bataille.

Une tradition locale, qui exagère évidemment, dit que deux mille chevaux
et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. Ce
chiffre vraisemblablement comprend tous les autres cadavres qu'on jeta
dans ce ravin le lendemain du combat.

Notons en passant que c'était cette brigade Dubois, si funestement
éprouvée, qui, une heure auparavant, chargeant à part, avait enlevé le
drapeau du bataillon de Lunebourg.

Napoléon, avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud,
avait scruté le terrain, mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne
faisait pas même une ride à la surface du plateau. Averti pourtant et
mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la
chaussée de Nivelles, il avait fait, probablement sur l'éventualité d'un
obstacle, une question au guide Lacoste. Le guide avait répondu non. On
pourrait presque dire que de ce signe de tête d'un paysan est sortie la
catastrophe de Napoléon.

D'autres fatalités encore devaient surgir.

Était-il possible que Napoléon gagnât cette bataille? Nous répondons
non. Pourquoi? À cause de Wellington? à cause de Blücher? Non. À cause
de Dieu.

Bonaparte vainqueur à Waterloo, ceci n'était plus dans la loi du
dix-neuvième siècle. Une autre série de faits se préparait, où Napoléon
n'avait plus de place. La mauvaise volonté des événements s'était
annoncée de longue date.

Il était temps que cet homme vaste tombât.

L'excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait
l'équilibre. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe
universel. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans
une seule tête, le monde montant au cerveau d'un homme, cela serait
mortel à la civilisation si cela durait. Le moment était venu pour
l'incorruptible équité suprême d'aviser. Probablement les principes et
les éléments, d'où dépendent les gravitations régulières dans l'ordre
moral comme dans l'ordre matériel, se plaignaient. Le sang qui fume, le
trop-plein des cimetières, les mères en larmes, ce sont des plaidoyers
redoutables. Il y a, quand la terre souffre d'une surcharge, de
mystérieux gémissements de l'ombre, que l'abîme entend.

Napoléon avait été dénoncé dans l'infini, et sa chute était décidée.

Il gênait Dieu.

Waterloo n'est point une bataille; c'est le changement de front de
l'univers.




Chapitre X

Le plateau de Mont Saint-Jean


En même temps que le ravin, la batterie s'était démasquée.

Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout
portant. L'intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie
anglaise.

Toute l'artillerie volante anglaise était rentrée au galop dans les
carrés. Les cuirassiers n'eurent pas même un temps d'arrêt. Le désastre
du chemin creux les avait décimés, mais non découragés. C'étaient de ces
hommes qui, diminués de nombre, grandissent de coeur.

La colonne Wathier seule avait souffert du désastre; la colonne Delord,
que Ney avait fait obliquer à gauche, comme s'il pressentait l'embûche,
était arrivée entière.

Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais.

Ventre à terre, brides lâchées, sabre aux dents, pistolets au poing,
telle fut l'attaque.

Il y a des moments dans les batailles où l'âme durcit l'homme jusqu'à
changer le soldat en statue, et où toute cette chair se fait granit. Les
bataillons anglais, éperdument assaillis, ne bougèrent pas.

Alors ce fut effrayant.

Toutes les faces des carrés anglais furent attaquées à la fois. Un
tournoiement frénétique les enveloppa. Cette froide infanterie demeura
impassible. Le premier rang, genou en terre, recevait les cuirassiers
sur les bayonnettes, le second rang les fusillait; derrière le second
rang les canonniers chargeaient les pièces, le front du carré s'ouvrait,
laissait passer une éruption de mitraille et se refermait. Les
cuirassiers répondaient par l'écrasement. Leurs grands chevaux se
cabraient, enjambaient les rangs, sautaient par-dessus les bayonnettes
et tombaient, gigantesques, au milieu de ces quatre murs vivants. Les
boulets faisaient des trouées dans les cuirassiers, les cuirassiers
faisaient des brèches dans les carrés. Des files d'hommes
disparaissaient broyées sous les chevaux. Les bayonnettes s'enfonçaient
dans les ventres de ces centaures. De là une difformité de blessures
qu'on n'a pas vue peut-être ailleurs. Les carrés, rongés par cette
cavalerie forcenée, se rétrécissaient sans broncher. Inépuisables en
mitraille, ils faisaient explosion au milieu des assaillants. La figure
de ce combat était monstrueuse. Ces carrés n'étaient plus des
bataillons, c'étaient des cratères; ces cuirassiers n'étaient plus une
cavalerie, c'était une tempête. Chaque carré était un volcan attaqué par
un nuage; la lave combattait la foudre.

Le carré extrême de droite, le plus exposé de tous, étant en l'air, fut
presque anéanti dès les premiers chocs. Il était formé du 75ème régiment
de highlanders. Le joueur de cornemuse au centre, pendant qu'on
s'exterminait autour de lui, baissant dans une inattention profonde son
oeil mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs, assis sur un
tambour, son _pibroch_ sous le bras, jouait les airs de la montagne. Ces
Écossais mouraient en pensant au Ben Lothian, comme les Grecs en se
souvenant d'Argos. Le sabre d'un cuirassier, abattant le _pibroch_ et le
bras qui le portait, fit cesser le chant en tuant le chanteur.

Les cuirassiers, relativement peu nombreux, amoindris par la catastrophe
du ravin, avaient là contre eux presque toute l'armée anglaise, mais ils
se multipliaient, chaque homme valant dix. Cependant quelques bataillons
hanovriens plièrent. Wellington le vit, et songea à sa cavalerie. Si
Napoléon, en ce moment-là même, eût songé à son infanterie, il eût gagné
la bataille. Cet oubli fut sa grande faute fatale. Tout à coup les
cuirassiers, assaillants, se sentirent assaillis. La cavalerie anglaise
était sur leur dos. Devant eux les carrés, derrière eux Somerset;
Somerset, c'étaient les quatorze cents dragons-gardes. Somerset avait à
sa droite Dornberg avec les chevau-légers allemands, et à sa gauche Trip
avec les carabiniers belges; les cuirassiers, attaqués en flanc et en
tête, en avant et en arrière, par l'infanterie et par la cavalerie,
durent faire face de tous les côtés. Que leur importait? ils étaient
tourbillon. La bravoure devint inexprimable.

En outre, ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. Il
fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. Une de
leurs cuirasses, trouée à l'omoplate gauche d'un biscayen, est dans la
collection dite musée de Waterloo.

Pour de tels Français, il ne fallait pas moins que de tels Anglais.

Ce ne fut plus une mêlée, ce fut une ombre, une furie, un vertigineux
emportement d'âmes et de courages, un ouragan d'épées éclairs. En un
instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents;
Fuller, leur lieutenant-colonel, tomba mort. Ney accourut avec les
lanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de
Mont-Saint-Jean fut pris, repris, pris encore. Les cuirassiers
quittaient la cavalerie pour retourner à l'infanterie, ou, pour mieux
dire, toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lâchât
l'autre. Les carrés tenaient toujours. Il y eut douze assauts. Ney eut
quatre chevaux tués sous lui. La moitié des cuirassiers resta sur le
plateau. Cette lutte dura deux heures.

L'armée anglaise en fut profondément ébranlée. Nul doute que, s'ils
n'eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin
creux, les cuirassiers n'eussent culbuté le centre et décidé la
victoire. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clinton qui avait vu
Talavera et Badajoz. Wellington, aux trois quarts vaincu, admirait
héroïquement. Il disait à demi-voix: _sublime_!

Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize, prirent ou
enclouèrent soixante pièces de canon, et enlevèrent aux régiments
anglais six drapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseurs de la
garde allèrent porter à l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance.

La situation de Wellington avait empiré. Cette étrange bataille était
comme un duel entre deux blessés acharnés qui, chacun de leur côté, tout
en combattant et en se résistant toujours, perdent tout leur sang.
Lequel des deux tombera le premier?

La lutte du plateau continuait.

Jusqu'où sont allés les cuirassiers? personne ne saurait le dire. Ce qui
est certain, c'est que, le lendemain de la bataille, un cuirassier et
son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du
pesage des voitures à Mont-Saint-Jean, au point même où s'entrecoupent
et se rencontrent les quatre routes de Nivelles, de Genappe, de La Hulpe
et de Bruxelles. Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. Un des
hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. Il se
nomme Dehaze. Il avait alors dix-huit ans.

Wellington se sentait pencher. La crise était proche.

Les cuirassiers n'avaient point réussi, en ce sens que le centre n'était
pas enfoncé. Tout le monde ayant le plateau, personne ne l'avait, et en
somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. Wellington avait
le village et la plaine culminante; Ney n'avait que la crête et la
pente. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre.

Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrémédiable. L'hémorragie
de cette armée était horrible. Kempt, à l'aile gauche, réclamait du
renfort.--_Il n'y en a pas_, répondait Wellington, _qu'il se fasse
tuer_!--Presque à la même minute, rapprochement singulier qui peint
l'épuisement des deux armées, Ney demandait de l'infanterie à Napoléon,
et Napoléon s'écriait: _De l'infanterie! où veut-il que j'en prenne?
Veut-il que j'en fasse?_

Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. Les poussées furieuses
de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d'acier
avaient broyé l'infanterie. Quelques hommes autour d'un drapeau
marquaient la place d'un régiment, tel bataillon n'était plus commandé
que par un capitaine ou par un lieutenant; la division Alten, déjà si
maltraitée à la Haie-Sainte, était presque détruite; les intrépides
Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la
route de Nivelles; il ne restait presque rien de ces grenadiers
hollandais qui, en 1811, mêlés en Espagne à nos rangs, combattaient
Wellington, et qui, en 1815, ralliés aux Anglais, combattaient Napoléon.
La perte en officiers était considérable. Lord Uxbridge, qui le
lendemain fit enterrer sa jambe, avait le genou fracassé. Si, du côté
des Français, dans cette lutte des cuirassiers, Delord, Lhéritier,
Colbert, Dnop, Travers et Blancard étaient hors de combat, du côté des
Anglais, Alten était blessé, Barne était blessé, Delancey était tué, Van
Merlen était tué, Ompteda était tué, tout l'état-major de Wellington
était décimé, et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant
équilibre. Le 2ème régiment des gardes à pied avait perdu cinq
lieutenants-colonels, quatre capitaines et trois enseignes; le premier
bataillon du 30ème d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et
cent douze soldats; le 79ème montagnards avait vingt-quatre officiers
blessés, dix-huit officiers morts, quatre cent cinquante soldats tués.
Les hussards hanovriens de Cumberland, un régiment tout entier, ayant à
sa tête son colonel Hacke, qui devait plus tard être jugé et cassé,
avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt
de Soignes, semant la déroute jusqu'à Bruxelles. Les charrois, les
prolonges, les bagages, les fourgons pleins de blessés, voyant les
Français gagner du terrain et s'approcher de la forêt, s'y
précipitaient; les Hollandais, sabrés par la cavalerie française,
criaient: _alarme_! De Vert-Coucou jusqu'à Groenendael, sur une longueur
de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles, il y avait, au
dire des témoins qui existent encore, un encombrement de fuyards. Cette
panique fut telle qu'elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis
XVIII à Gand. À l'exception de la faible réserve échelonnée derrière
l'ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades
Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche, Wellington n'avait
plus de cavalerie. Nombre de batteries gisaient démontées. Ces faits
sont avoués par Siborne; et Pringle, exagérant le désastre, va jusqu'à
dire que l'armée anglo-hollandaise était réduite à trente-quatre mille
hommes. Le duc-de-fer demeurait calme, mais ses lèvres avaient blêmi. Le
commissaire autrichien Vincent, le commissaire espagnol Alava, présents
à la bataille dans l'état-major anglais, croyaient le duc perdu. À cinq
heures, Wellington tira sa montre, et on l'entendit murmurer ce mot
sombre: _Blücher, ou la nuit!_

Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne lointaine de bayonnettes étincela
sur les hauteurs du côté de Frischemont.

Ici est la péripétie de ce drame géant.




Chapitre XI

Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow


On connaît la poignante méprise de Napoléon: Grouchy espéré, Blücher
survenant, la mort au lieu de la vie.

La destinée a de ces tournants; on s'attendait au trône du monde; on
aperçoit Sainte-Hélène. Si le petit pâtre, qui servait de guide à Bülow,
lieutenant de Blücher, lui eût conseillé de déboucher de la forêt
au-dessus de Frischemont plutôt qu'au dessous de Plancenoit, la forme du
dix-neuvième siècle eût peut-être été différente. Napoléon eût gagné la
bataille de Waterloo. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit,
l'armée prussienne aboutissait à un ravin infranchissable à
l'artillerie, et Bülow n'arrivait pas.

Or, une heure de retard, c'est le général prussien Muffling qui le
déclare, et Blücher n'aurait plus trouvé Wellington debout; «la bataille
était perdue».

Il était temps, on le voit, que Bülow arrivât. Il avait du reste été
fort retardé. Il avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès
l'aube. Mais les chemins étaient impraticables et ses divisions
s'étaient embourbées. Les ornières venaient au moyeu des canons. En
outre, il avait fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre; la rue
menant au pont avait été incendiée par les Français; les caissons et les
fourgons de l'artillerie, ne pouvant passer entre deux rangs de maisons
en feu, avaient dû attendre que l'incendie fût éteint. Il était midi que
l'avant-garde de Bülow n'avait pu encore atteindre
Chapelle-Saint-Lambert.

L'action, commencée deux heures plus tôt, eût été finie à quatre heures,
et Blücher serait tombé sur la bataille gagnée par Napoléon. Tels sont
ces immenses hasards, proportionnés à un infini qui nous échappe. Dès
midi, l'empereur, le premier, avec sa longue-vue, avait aperçu à
l'extrême horizon quelque chose qui avait fixé son attention. Il avait
dit:--Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des troupes. Puis il
avait demandé au duc de Dalmatie:--Soult, que voyez-vous vers
Chapelle-Saint-Lambert?--Le maréchal braquant sa lunette avait
répondu:--Quatre ou cinq mille hommes, sire. Évidemment
Grouchy.--Cependant cela restait immobile dans la brume. Toutes les
lunettes de l'état-major avaient étudié «le nuage» signalé par
l'empereur. Quelques-uns avaient dit: _Ce sont des colonnes qui font
halte_. La plupart avaient dit: _Ce sont des arbres_. La vérité est que
le nuage ne remuait pas. L'empereur avait détaché en reconnaissance vers
ce point obscur la division de cavalerie légère de Domon.

Bülow en effet n'avait pas bougé. Son avant-garde était très faible, et
ne pouvait rien. Il devait attendre le gros du corps d'armée, et il
avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne; mais à cinq
heures, voyant le péril de Wellington, Blücher ordonna à Bülow
d'attaquer et dit ce mot remarquable: «Il faut donner de l'air à l'armée
anglaise.»

Peu après, les divisions Losthin, Hiller, Hacke et Ryssel se déployaient
devant le corps de Lobau, la cavalerie du prince Guillaume de Prusse
débouchait du bois de Paris, Plancenoit était en flammes, et les boulets
prussiens commençaient à pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en
réserve derrière Napoléon.




Chapitre XII

La garde


On sait le reste: l'irruption d'une troisième armée, la bataille
disloquée, quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup, Pirch Ier
survenant avec Bülow, la cavalerie de Zieten menée par Blücher en
personne, les Français refoulés, Marcognet balayé du plateau d'Ohain,
Durutte délogé de Papelotte, Donzelot et Quiot reculant, Lobau pris en
écharpe, une nouvelle bataille se précipitant à la nuit tombante sur nos
régiments démantelés, toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et
poussée en avant, la gigantesque trouée faite dans l'armée française, la
mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant,
l'extermination, le désastre de front, le désastre en flanc, la garde
entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement.

Comme elle sentait qu'elle allait mourir, elle cria: _vive l'empereur_!
L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en
acclamations.

Le ciel avait été couvert toute la journée. Tout à coup, en ce moment-là
même, il était huit heures du soir, les nuages de l'horizon s'écartèrent
et laissèrent passer, à travers les ormes de la route de Nivelles, la
grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. On l'avait vu se
lever à Austerlitz.

Chaque bataillon de la garde, pour ce dénouement, était commandé par un
général. Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret de Morvan,
étaient là. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la
large plaque à l'aigle apparurent, symétriques, alignés, tranquilles,
superbes, dans la brume de cette mêlée, l'ennemi sentit le respect de la
France; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille,
ailes déployées, et ceux qui étaient vainqueurs, s'estimant vaincus,
reculèrent; mais Wellington cria: _Debout, gardes, et visez juste!_ le
régiment rouge des gardes anglaises, couché derrière les haies, se leva,
une nuée de mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de
nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde
impériale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied autour d'elle, et le
vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le _sauve-qui-peut_! qui
avait remplacé le _vive l'empereur_! et, avec la fuite derrière elle,
elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage
à chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de
timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général.
Pas un homme ne manqua au suicide.

Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à
tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué
sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme
déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre
d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle,
sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait:
_Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de
bataille!_ Mais en vain; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné.
Il jetait à Drouet d'Erlon cette question: _Est-ce que tu ne te fais pas
tuer, toi?_ Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une
poignée d'hommes:--_Il n'y a donc rien pour moi! Oh! je voudrais que
tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre!_ Tu étais réservé
à des balles françaises, infortuné!




Chapitre XIII

La catastrophe


La déroute derrière la garde fut lugubre.

L'armée plia brusquement de tous les côtés à la fois, de Hougomont, de
la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri _Trahison_! fut
suivi du cri _Sauve-qui-peut_! Une armée qui se débande, c'est un dégel.
Tout fléchit, se fêle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte,
se précipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un cheval, saute
dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans épée, se met en travers de
la chaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois les Anglais et les
Français. Il tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il l'insulte, il
se cramponne à la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient, en
criant: _Vive le maréchal Ney!_ Deux régiments de Durutte vont et
viennent effarés et comme ballottés entre le sabre des uhlans et la
fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt; la pire
des mêlées, c'est la déroute, les amis s'entre-tuent pour fuir; les
escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre
les autres, énorme écume de la bataille. Lobau à une extrémité comme
Reille à l'autre sont roulés dans le flot. En vain Napoléon fait des
murailles avec ce qui lui reste de la garde; en vain il dépense à un
dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian,
Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devant Pirch,
Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a
mené à la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des
dragons anglais. Napoléon court au galop le long des fuyards, les
harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le
matin _vive l'empereur_, restent béantes; c'est à peine si on le
connaît. La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre,
taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se
sauvent; les soldats du train détellent les caissons et en prennent les
chevaux pour s'échapper; des fourgons culbutés les quatre roues en l'air
entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se
foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont
éperdus. Une multitude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les
ponts, les plaines, les collines, les vallées, les bois, encombrés par
cette évasion de quarante mille hommes. Cris, désespoir, sacs et fusils
jetés dans les seigles, passages frayés à coups d'épée, plus de
camarades, plus d'officiers, plus de généraux, une inexprimable
épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. Les lions devenus
chevreuils. Telle fut cette fuite.

À Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau
rallia trois cents hommes. On barricada l'entrée du village; mais à la
première volée de la mitraille prussienne, tout se remit à fuir, et
Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette volée de mitraille
empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique à droite de la
route, quelques minutes avant d'entrer à Genappe. Les Prussiens
s'élancèrent dans Genappe, furieux sans doute d'être si peu vainqueurs.
La poursuite fut monstrueuse. Blücher ordonna l'extermination. Roguet
avait donné ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier
français qui lui amènerait un prisonnier prussien. Blücher dépassa
Roguet. Le général de la jeune garde, Ducesme, acculé sur la porte d'une
auberge de Genappe, rendit son épée à un hussard de la mort qui prit
l'épée et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des
vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire: le vieux Blücher se
déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute
désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa
Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne
s'arrêta qu'à la frontière. Hélas! et qui donc fuyait de la sorte? la
grande armée.

Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute
bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans
cause? Non. L'ombre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. C'est
la journée du destin. La force au-dessus de l'homme a donné ce jour-là.
De là le pli épouvanté des têtes; de là toutes ces grandes âmes rendant
leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés,
n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant dans l'ombre une présence
terrible. _Hoc erat in fatis_. Ce jour-là, la perspective du genre
humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La
disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand
siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique
des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du
nuage, il y a du météore. Dieu a passé.

À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand
saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard,
pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le courant de la déroute,
venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son
cheval, et, l'oeil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était
Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve
écroulé.




Chapitre XIV

Le dernier carré


Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la
déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la
nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double,
et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé
des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts,
mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette
dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans
la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces
carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland,
mouraient en eux.

Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de
Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de
cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les
masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie
victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré
luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À
chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la
mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre
murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant
dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant.

Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut
plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus
que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe
vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour
de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine,
fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour
d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à
cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les
roues et les affûts; la colossale tête de mort que les héros entrevoient
toujours dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les
regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on
chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre
dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu
des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant
la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais,
Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: _Braves
Français, rendez-vous!_ Cambronne répondit: _Merde!_




Chapitre XV

Cambronne


Le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être
qu'un Français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de
déposer du sublime dans l'histoire.

À nos risques et périls, nous enfreignons cette défense.

Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan, Cambronne.

Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand! car c'est mourir que
de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il
a survécu.

L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en
déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à
cinq, ce n'est pas Blücher qui ne s'est point battu; l'homme qui a gagné
la bataille de Waterloo, c'est Cambronne.

Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.

Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette
base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur
traître de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à
l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de
rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la
coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des
césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la
France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas
par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible
à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage
avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte à la foudre.
Cela atteint la grandeur eschylienne.

Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une
poitrine par le dédain; c'est le trop plein de l'agonie qui fait
explosion. Qui a vaincu? Est-ce Wellington? Non. Sans Blücher il était
perdu. Est-ce Blücher? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher
n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce
soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un
mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et,
au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie!
Comment ne pas bondir? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les
généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats
victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche
allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la
grande armée, ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que
Cambronne; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il
protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui
vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire
prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce
désespéré se redresse; il en subit l'énormité, mais il en constate le
néant; et il fait plus que cracher sur elle; et sous l'accablement du
nombre, de la force et de la matière, il trouve à l'âme une expression,
l'excrément. Nous le répétons. Dire cela, faire cela, trouver cela,
c'est être le vainqueur.

L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute
fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle
trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve
de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et
ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le
cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette
pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu; il la jette
au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans
Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui
parle ou Kléber qui rugit.

Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit: _feu!_ les batteries
flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit
un dernier vomissement de mitraille, épouvantable, une vaste fumée,
vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se
dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti; la
garde était morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, à
peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres; et
c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions
romaines, expirèrent à Mont-Saint-Jean sur la terre mouillée de pluie et
de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à
quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval,
Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.




Chapitre XVI

_Quot libras in duce?_


La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux
qui l'ont gagnée que pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est une
panique. Blücher n'y voit que du feu; Wellington n'y comprend rien.
Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont
embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage la
bataille de Waterloo en quatre moments; Muffling la coupe en trois
péripéties; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre
appréciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'oeil les
linéaments caractéristiques de cette catastrophe du génie humain aux
prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain
éblouissement, et dans cet éblouissement ils tâtonnent. Journée
fulgurante, en effet, écroulement de la monarchie militaire qui, à la
grande stupeur des rois, a entraîné tous les royaumes, chute de la
force, déroute de la guerre.

Dans cet événement, empreint de nécessité surhumaine, la part des hommes
n'est rien.

Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher, est-ce ôter quelque chose à
l'Angleterre et à l'Allemagne? Non. Ni cette illustre Angleterre ni
cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problème de
Waterloo. Grâce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres
aventures de l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni la France, ne
tiennent dans un fourreau. Dans cette époque où Waterloo n'est qu'un
cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l'Allemagne à Goethe et
au-dessus de Wellington l'Angleterre à Byron. Un vaste lever d'idées est
propre à notre siècle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne
ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles
pensent. L'élévation de niveau qu'elles apportent à la civilisation leur
est intrinsèque; il vient d'elles-mêmes, et non d'un accident. Ce
qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvième siècle n'a point Waterloo
pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues
subites après une victoire. C'est la vanité passagère des torrents
enflés d'un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous
sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise
fortune d'un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain
résulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci,
leur dignité, leur lumière, leur génie, ne sont pas des numéros que les
héros et les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie des
batailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins de gloire,
plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le
jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux
côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à
Dieu. Qu'est-ce que Waterloo? Une victoire? Non. Un quine.

Quine gagné par l'Europe, payé par la France.

Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là un lion.

Waterloo du reste est la plus étrange rencontre qui soit dans
l'histoire. Napoléon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont
des contraires. Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, n'a fait un
plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un
côté, la précision, la prévision, la géométrie, la prudence, la retraite
assurée, les réserves ménagées, un sang-froid opiniâtre, une méthode
imperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique qui
équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerre réglée
montre en main, rien laissé volontairement au hasard, le vieux courage
classique, la correction absolue; de l'autre l'intuition, la divination,
l'étrangeté militaire, l'instinct surhumain, le coup d'oeil flamboyant,
on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre,
un art prodigieux dans une impétuosité dédaigneuse, tous les mystères
d'une âme profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine,
la forêt, la colline, sommés et en quelque sorte forcés d'obéir, le
despote allant jusqu'à tyranniser le champ de bataille, la foi à
l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la
troublant. Wellington était le _Barème_ de la guerre, Napoléon en était
le _Michel-Ange_; et cette fois le génie fut vaincu par le calcul.

Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui
réussit. Napoléon attendait Grouchy; il ne vint pas. Wellington
attendait Blücher; il vint.

Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte,
à son aurore, l'avait rencontrée en Italie, et superbement battue. La
vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique
avait été non seulement foudroyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce
Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant
tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans
canons, sans souliers, presque sans armée, avec une poignée d'hommes
contre des masses, se ruait sur l'Europe coalisée, et gagnait
absurdement des victoires dans l'impossible? D'où sortait ce forcené
foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeu de
combattants dans la main, pulvérisait l'une après l'autre les cinq
armées de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi,
Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas? Qu'était-ce que
ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre? L'école
académique militaire l'excommuniait en lâchant pied. De là une
implacable rancune du vieux césarisme contre le nouveau, du sabre
correct contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier contre le génie. Le
18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi,
de Montebello, de Montenotte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle
écrivit: Waterloo. Triomphe des médiocres, doux aux majorités. Le destin
consentit à cette ironie. À son déclin, Napoléon retrouva devant lui
Wurmser jeune.

Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blanchir les cheveux de
Wellington.

Waterloo est une bataille du premier ordre gagnée par un capitaine du
second.

Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre,
c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang
anglais; ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise,
c'est elle-même. Ce n'est pas son capitaine, c'est son armée.

Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans une lettre à lord Bathurst
que son armée, l'armée qui a combattu le 18 juin 1815, était une
«détestable armée». Qu'en pense cette sombre mêlée d'ossements enfouis
sous les sillons de Waterloo?

L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de Wellington. Faire
Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est
qu'un héros comme un autre. Ces Écossais gris, ces horse-guards, ces
régiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de
Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders
jouant du _pibroch_ sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces
recrues toutes fraîches qui savaient à peine manier le mousquet tenant
tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand.
Wellington a été tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui
marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a
été tout aussi solide que lui. _L'iron-soldier_ vaut _l'iron-duke_.
Quant à nous, toute notre glorification va au soldat anglais, à l'armée
anglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c'est à l'Angleterre que
le trophée est dû. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu
de la figure d'un homme, elle élevait dans la nue la statue d'un peuple.
Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle
a encore, après son 1688 et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à
l'hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dépasse en
puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant
que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête.
Workman, il se laisse dédaigner; soldat, il se laisse bâtonner. On se
souvient qu'à la bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il paraît,
avait sauvé l'armée, ne put être mentionné par lord Raglan, la
hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport
aucun héros au-dessous du grade d'officier.

Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de
celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habileté du hasard. Pluie
nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au
canon, guide de Napoléon qui le trompe, guide de Bülow qui l'éclaire;
tout ce cataclysme est merveilleusement conduit.

Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de massacre que de
bataille.

Waterloo est de toutes les batailles rangées celle qui a le plus petit
front sur un tel nombre de combattants. Napoléon, trois quarts de lieue,
Wellington, une demi-lieue; soixante-douze mille combattants de chaque
côté. De cette épaisseur vint le carnage.

On a fait ce calcul et établi cette proportion: Perte d'hommes: à
Austerlitz, Français, quatorze pour cent; Russes, trente pour cent,
Autrichiens, quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pour
cent; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français, trente-sept pour
cent; Russes, quarante-quatre. À Bautzen, Français, treize pour cent;
Russes et Prussiens, quatorze. À Waterloo, Français, cinquante-six pour
cent; Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour
cent. Cent quarante-quatre mille combattants; soixante mille morts. Le
champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient à la terre,
support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines.

La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si
quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme
Virgile devant les funestes plaines de Philippes, l'hallucination de la
catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit; la fausse colline
monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille
reprend sa réalité; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des
galops furieux traversent l'horizon! le songeur effaré voit l'éclair des
sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes,
l'entre-croisement monstrueux des tonnerres; il entend, comme un râle au
fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme; ces ombres,
ce sont les grenadiers; ces lueurs, ce sont les cuirassiers; ce
squelette, c'est Napoléon; ce squelette, c'est Wellington; tout cela
n'est plus et se heurte et combat encore; et les ravins s'empourprent,
et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées,
et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-Saint-Jean,
Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément
couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant.




Chapitre XVII

Faut-il trouver bon Waterloo?


Il existe une école libérale très respectable qui ne hait point
Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date
stupéfaite de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel oeuf, c'est à
coup sûr l'inattendu.

Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est
intentionnellement une victoire contre-révolutionnaire. C'est l'Europe
contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et Vienne contre Paris,
c'est le _statu quo_ contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789
attaqué à travers le 20 mars 1815, c'est le branle-bas des monarchies
contre l'indomptable émeute française. Éteindre enfin ce vaste peuple en
éruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve. Solidarité des
Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg,
avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai
que, l'empire ayant été despotique, la royauté, par la réaction
naturelle des choses, devait forcément être libérale, et qu'un ordre
constitutionnel à contre-coeur est sorti de Waterloo, au grand regret
des vainqueurs. C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue,
et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours,
avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après
Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte
met un postillon sur le trône de Naples et un sergent sur le trône de
Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité; Louis XVIII à
Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous
vous rendre compte de ce que c'est que la révolution, appelez-la
_Progrès_; et voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que le
progrès, appelez-le _Demain_. Demain fait irrésistiblement son oeuvre,
et il la fait dès aujourd'hui. Il arrive toujours à son but,
étrangement. Il emploie Wellington à faire de Foy, qui n'était qu'un
soldat, un orateur. Foy tombe à Hougomont et se relève à la tribune.
Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-là. Il
ajuste à son travail divin, sans se déconcerter, l'homme qui a enjambé
les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du père Élysée. Il se sert
du podagre comme du conquérant; du conquérant au dehors, du podagre au
dedans. Waterloo, en coupant court à la démolition des trônes européens
par l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail
révolutionnaire d'un autre côté. Les sabreurs ont fini, c'est le tour
des penseurs. Le siècle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus et
a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a été vaincue par la
liberté.

En somme, et incontestablement, ce qui triomphait à Waterloo, ce qui
souriait derrière Wellington, ce qui lui apportait tous les bâtons de
maréchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de maréchal de France,
ce qui roulait joyeusement les brouettées de terre pleine d'ossements
pour élever la butte du lion, ce qui a triomphalement écrit sur ce
piédestal cette date: _18 juin 1815_, ce qui encourageait Blücher
sabrant la déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se
penchait sur la France comme sur une proie, c'était la
contre-révolution. C'est la contre-révolution qui murmurait ce mot
infâme: démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu le cratère de près,
elle a senti que cette cendre lui brûlait les pieds, et elle s'est
ravisée. Elle est revenue au bégayement d'une charte.

Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De liberté
intentionnelle, point. La contre-révolution était involontairement
libérale, de même que, par un phénomène correspondant, Napoléon était
involontairement révolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval
fut désarçonné.




Chapitre XVIII

Recrudescence du droit divin


Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula.

L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain
expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la
barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la
contre-révolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta
court. L'empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux
héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait
été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que
la tyrannie peut donner; lumière sombre. Disons plus: lumière obscure.
Comparée au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit
fit l'effet d'une éclipse.

Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet
effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithèse du
Béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La
table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelysé de
Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz
ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une
des formes les plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième
siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la
cocarde blanche. Trestaillon fut célèbre. La devise _non pluribus impar_
reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la
caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut
une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal
portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peut-être de
Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc
d'Angoulême. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de
93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de
Marie-Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes,
un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était
mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII,
qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la
chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petite
ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome.
Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le
maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est
devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont
changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre
a dit à un Prussien dans un bois: passez par ici et non par là!

Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines
et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa
1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent
constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les
arrière-pensées, avec l'article 14 au coeur, se vernirent de
libéralisme. Changement de peau des serpents.

L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal,
sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange
d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision
l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du
canonnier, le cherchaient des yeux. Où est-il? Que fait-il? _Napoléon
est mort_, disait un passant à un invalide de Marengo et de
Waterloo.--_Lui mort!_ s'écria ce soldat, _vous le connaissez bien!_ Les
imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après
Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par
l'évanouissement de Napoléon.

Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se
reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit
d'avance le champ fatal de Waterloo.

En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments
d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur,
fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux
ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière,
on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé,
Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait
plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur.
L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter
par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes.
Alexandre le nommait: mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de
révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le
libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux
monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de
Sainte-Hélène à l'horizon.

Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes
tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque
chose de leur paix se répandit dans le monde. Le congrès de Vienne en
fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration.

Voilà ce que c'est que Waterloo.

Mais qu'importe à l'infini? Toute cette tempête, tout ce nuage, cette
guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la
lueur de l'oeil immense devant lequel un puceron sautant d'un brin
d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours
de Notre-Dame.




Chapitre XIX

Le champ de bataille la nuit


Revenons, c'est une nécessité de ce livre, sur ce fatal champ de
bataille.

Le 18 juin 1815, c'était pleine lune. Cette clarté favorisa la poursuite
féroce de Blücher, dénonça les traces des fuyards, livra cette masse
désastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, et aida au massacre. Il
y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la
nuit.

Après le dernier coup de canon tiré, la plaine de Mont-Saint-Jean resta
déserte.

Les Anglais occupèrent le campement des Français, c'est la constatation
habituelle de la victoire; coucher dans le lit du vaincu. Ils établirent
leur bivouac au delà de Rossomme. Les Prussiens, lâchés sur la déroute,
poussèrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rédiger son
rapport à lord Bathurst.

Si jamais le _sic vos non vobis_ a été applicable, c'est à coup sûr à ce
village de Waterloo. Waterloo n'a rien fait, et est resté à une
demi-lieue de l'action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été
brûlé, Papelotte a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a
été prise d'assaut, la Belle-Alliance a vu l'embrasement des deux
vainqueurs; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n'a point
travaillé dans la bataille en a tout l'honneur.

Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre; quand l'occasion s'en
présente, nous lui disons ses vérités. La guerre a d'affreuses beautés
que nous n'avons point cachées; elle a aussi, convenons-en, quelques
laideurs. Une des plus surprenantes, c'est le prompt dépouillement des
morts après la victoire. L'aube qui suit une bataille se lève toujours
sur des cadavres nus.

Qui fait cela? Qui souille ainsi le triomphe? Quelle est cette hideuse
main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire? Quels sont ces
filous faisant leur coup derrière la gloire? Quelques philosophes,
Voltaire entre autres, affirment que ce sont précisément ceux-là qui ont
fait la gloire. _Ce sont les mêmes_, disent-ils, _il n'y a pas de
rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont à terre_. _Le héros
du jour est le vampire de la nuit._ On a bien le droit, après tout, de
détrousser un peu un cadavre dont on est l'auteur. Quant à nous, nous ne
le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d'un mort,
cela nous semble impossible à la même main.

Ce qui est certain, c'est que, d'ordinaire, après les vainqueurs
viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat
contemporain, hors de cause.

Toute armée a une queue, et c'est là ce qu'il faut accuser. Des êtres
chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espèces de
_vespertilio_ qu'engendre ce crépuscule qu'on appelle la guerre, des
porteurs d'uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des éclopés
redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs
femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu'ils revendent, des
mendiants s'offrant pour guides aux officiers, des goujats, des
maraudeurs, les armées en marche autrefois,--nous ne parlons pas du
temps présent,--traînaient tout cela, si bien que, dans la langue
spéciale, cela s'appelait «les traînards». Aucune armée ni aucune nation
n'étaient responsables de ces êtres; ils parlaient italien et suivaient
les Allemands; ils parlaient français et suivaient les Anglais. C'est
par un de ces misérables, traînard espagnol qui parlait français, que le
marquis de Fervacques, trompé par son baragouin picard, et le prenant
pour un des nôtres, fut tué en traître et volé sur le champ de bataille
même, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude
naissait le maraud. La détestable maxime: _vivre sur l'ennemi_,
produisait cette lèpre, qu'une forte discipline pouvait seule guérir. Il
y a des renommées qui trompent; on ne sait pas toujours pourquoi de
certains généraux, grands d'ailleurs, ont été si populaires. Turenne
était adoré de ses soldats parce qu'il tolérait le pillage; le mal
permis fait partie de la bonté; Turenne était si bon qu'il a laissé
mettre à feu et à sang le Palatinat. On voyait à la suite des armées
moins ou plus de maraudeurs selon que le chef était plus ou moins
sévère. Hoche et Marceau n'avaient point de traînards; Wellington, nous
lui rendons volontiers cette justice, en avait peu.

Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dépouilla les morts.
Wellington fut rigide; ordre de passer par les armes quiconque serait
pris en flagrant délit; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs
volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu'on les fusillait
dans l'autre.

La lune était sinistre sur cette plaine.

Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôt rampait, du côté du chemin creux
d'Ohain. C'était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de
caractériser, ni Anglais, ni Français, ni paysan, ni soldat, moins homme
que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol,
venant dévaliser Waterloo. Il était vêtu d'une blouse qui était un peu
une capote, il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et
regardait derrière lui. Qu'était-ce que cet homme? La nuit probablement
en savait plus sur son compte que le jour. Il n'avait point de sac, mais
évidemment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il
s'arrêtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s'il
n'était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque
chose de silencieux et d'immobile, puis se redressait et s'esquivait.
Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le
faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les ruines
et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs.

De certains échassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les
marécages.

Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu
remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure
qui borde sur la chaussée de Nivelles l'angle de la route de
Mont-Saint-Jean à Braine-l'Alleud, une façon de petit fourgon de
vivandier à coiffe d'osier goudronnée, attelé d'une haridelle affamée
broutant l'ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de
femme assise sur des coffres et des paquets. Peut-être y avait-il un
lien entre ce fourgon et ce rôdeur.

L'obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu'importe que la
terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du
ciel. Dans les prairies, des branches d'arbre cassées par la mitraille
mais non tombées et retenues par l'écorce se balançaient doucement au
vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les
broussailles. Il y avait dans l'herbe des frissons qui ressemblaient à
des départs d'âmes.

On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les
rondes-major du campement anglais.

Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l'un à
l'ouest, l'autre à l'est, deux grosses flammes auxquelles venait se
rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux
escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle
immense sur les collines de l'horizon.

Nous avons dit la catastrophe du chemin d'Ohain. Ce qu'avait été cette
mort pour tant de braves, le coeur s'épouvante d'y songer.

Si quelque chose est effroyable, s'il existe une réalité qui dépasse le
rêve, c'est ceci: vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la
force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers
une gloire qu'on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine
un poumon qui respire, un coeur qui bat, une volonté qui raisonne,
parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir
des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d'un cri, en
moins d'une minute, s'effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser,
être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des
branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des
hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés
par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait
jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer,
hurler, se tordre, être là-dessous, et se dire: _tout à l'heure j'étais
un vivant!_

Là où avait râlé ce lamentable désastre, tout faisait silence
maintenant. L'encaissement du chemin creux était comble de chevaux et de
cavaliers inextricablement amoncelés. Enchevêtrement terrible. Il n'y
avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et
venaient au ras du bord comme un boisseau d'orge bien mesuré. Un tas de
morts dans la partie haute, une rivière de sang dans la partie basse;
telle était cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque
sur la chaussée de Nivelles et s'y extravasait en une large mare devant
l'abatis d'arbres qui barrait la chaussée, à un endroit qu'on montre
encore. C'est, on s'en souvient, au point opposé, vers la chaussée de
Genappe, qu'avait eu lieu l'effondrement des cuirassiers. L'épaisseur
des cadavres se proportionnait à la profondeur du chemin creux. Vers le
milieu, à l'endroit où il devenait plein, là où avait passé la division
Delord, la couche des morts s'amincissait.

Le rôdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur,
allait de ce côté. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il
passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds
dans le sang.

Tout à coup il s'arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemin
creux, au point où finissait le monceau des morts, de dessous cet amas
d'hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, éclairée par la lune.

Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui était un
anneau d'or.

L'homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il
n'y avait plus d'anneau à cette main.

Il ne se releva pas précisément; il resta dans une attitude fauve et
effarouchée, tournant le dos au tas de morts, scrutant l'horizon, à
genoux, tout l'avant du corps portant sur ses deux index appuyés à
terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre
pattes du chacal conviennent à de certaines actions.

Puis, prenant son parti, il se dressa.

En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le
tenait.

Il se retourna; c'était la main ouverte qui s'était refermée et qui
avait saisi le pan de sa capote.

Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire.

--Tiens, dit-il, ce n'est que le mort. J'aime mieux un revenant qu'un
gendarme.

Cependant la main défaillit et le lâcha. L'effort s'épuise vite dans la
tombe.

--Ah çà! reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort? Voyons donc. Il se
pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle,
saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps, et
quelques instants après il traînait dans l'ombre du chemin creux un
homme inanimé, au moins évanoui. C'était un cuirassier, un officier, un
officier même d'un certain rang; une grosse épaulette d'or sortait de
dessous la cuirasse; cet officier n'avait plus de casque. Un furieux
coup de sabre balafrait son visage où l'on ne voyait que du sang. Du
reste, il ne semblait pas qu'il eût de membre cassé, et par quelque
hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s'étaient
arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir de l'écrasement. Ses
yeux étaient fermés.

Il avait sur sa cuirasse la croix d'argent de la Légion d'honneur.

Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu'il
avait sous sa capote.

Après quoi, il tâta le gousset de l'officier, y sentit une montre et la
prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l'empocha.

Comme il en était à cette phase des secours qu'il portait à ce mourant,
l'officier ouvrit les yeux.

--Merci, dit-il faiblement.

La brusquerie des mouvements de l'homme qui le maniait, la fraîcheur de
la nuit, l'air respiré librement, l'avaient tiré de sa léthargie.

Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. On entendait un bruit de
pas dans la plaine; probablement quelque patrouille qui approchait.

L'officier murmura, car il y avait encore de l'agonie dans sa voix:

--Qui a gagné la bataille?

--Les Anglais, répondit le rôdeur.

L'officier reprit:

--Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre.
Prenez-les.

C'était déjà fait.

Le rôdeur exécuta le semblant demandé, et dit:

--Il n'y a rien.

--On m'a volé, reprit l'officier; j'en suis fâché. C'eût été pour vous.

Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.

--Voici qu'on vient, dit le rôdeur, faisant le mouvement d'un homme qui
s'en va.

L'officier, soulevant péniblement le bras, le retint:

--Vous m'avez sauvé la vie. Qui êtes-vous?

Le rôdeur répondit vite et bas:

--J'étais comme vous de l'armée française. Il faut que je vous quitte.
Si l'on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie.
Tirez-vous d'affaire maintenant.

--Quel est votre grade?

--Sergent.

--Comment vous appelez-vous?

--Thénardier.

--Je n'oublierai pas ce nom, dit l'officier. Et vous, retenez le mien.
Je me nomme Pontmercy.




Livre deuxième--Le vaisseau _L'Orion_




Chapitre I

Le numéro 24601 devient le numéro 9430


Jean Valjean avait été repris.

On nous saura gré de passer rapidement sur des détails douloureux. Nous
nous bornons à transcrire deux entrefilets publiés par les journaux du
temps, quelques mois après les événements surprenants accomplis à
Montreuil-sur-Mer.

Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas
encore à cette époque de _Gazette des Tribunaux_.

Nous empruntons le premier au _Drapeau blanc_. Il est daté du 25 juillet
1823:

«Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'être le théâtre d'un
événement peu ordinaire. Un homme étranger au département et nommé Mr
Madeleine avait relevé depuis quelques années, grâce à des procédés
nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des
verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de
l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nommé
maire. La police a découvert que ce Mr Madeleine n'était autre qu'un
ancien forçat en rupture de ban, condamné en 1796 pour vol, et nommé
Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégré au bagne. Il paraît qu'avant
son arrestation il avait réussi à retirer de chez Mr Laffitte une somme
de plus d'un demi-million qu'il y avait placée, et qu'il avait, du
reste, très légitimement, dit-on, gagnée dans son commerce. On n'a pu
savoir où Jean Valjean avait caché cette somme depuis sa rentrée au
bagne de Toulon.»

Le deuxième article, un peu plus détaillé, est extrait du _Journal de
Paris_, même date.

«Un ancien forçat libéré, nommé Jean Valjean, vient de comparaître
devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour
appeler l'attention. Ce scélérat était parvenu à tromper la vigilance de
la police; il avait changé de nom et avait réussi à se faire nommer
maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait établi dans cette
ville un commerce assez considérable. Il a été enfin démasqué et arrêté,
grâce au zèle infatigable du ministère public. Il avait pour concubine
une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son
arrestation. Ce misérable, qui est doué d'une force herculéenne, avait
trouvé moyen de s'évader; mais, trois ou quatre jours après son évasion,
la police mit de nouveau la main sur lui, à Paris même, au moment où il
montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la
capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait
profité de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de liberté pour
rentrer en possession d'une somme considérable placée par lui chez un de
nos principaux banquiers. On évalue cette somme à six ou sept cent mille
francs. À en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu
connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le
nommé Jean Valjean vient d'être traduit aux assises du département du
Var comme accusé d'un vol de grand chemin commis à main armée, il y a
huit ans environ, sur la personne d'un de ces honnêtes enfants qui,
comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels:

_...De Savoie arrivent tous les ans_
_Et dont la main légèrement essuie_
_Ces longs canaux engorgés par la suie._

«Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a été établi, par l'habile et
éloquent organe du ministère public, que le vol avait été commis de
complicité, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs
dans le Midi. En conséquence Jean Valjean, déclaré coupable, a été
condamné à la peine de mort. Ce criminel avait refusé de se pourvoir en
cassation. Le roi, dans son inépuisable clémence, a daigné commuer sa
peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Jean Valjean a été
immédiatement dirigé sur le bagne de Toulon.»

On n'a pas oublié que Jean Valjean avait à Montreuil-sur-Mer des
habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le
_Constitutionnel_, présentèrent cette commutation comme un triomphe du
parti prêtre.

Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430.

Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la
prospérité de Montreuil-sur-Mer disparut; tout ce qu'il avait prévu dans
sa nuit de fièvre et d'hésitation se réalisa; lui de moins, ce fut en
effet l'âme de moins. Après sa chute, il se fit à Montreuil-sur-Mer ce
partage égoïste des grandes existences tombées, ce fatal dépècement des
choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurément dans la
communauté humaine et que l'histoire n'a remarqué qu'une fois, parce
qu'il s'est fait après la mort d'Alexandre. Les lieutenants se
couronnent rois; les contre-maîtres s'improvisèrent fabricants. Les
rivalités envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine
furent fermés; les bâtiments tombèrent en ruine, les ouvriers se
dispersèrent. Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent le
métier. Tout se fit désormais en petit, au lieu de se faire en grand;
pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre; la
concurrence partout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et
dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi; l'esprit de lutte succéda à
l'esprit d'organisation, l'âpreté à la cordialité, la haine de l'un
contre l'autre à la bienveillance du fondateur pour tous; les fils noués
par Mr Madeleine se brouillèrent et se rompirent; on falsifia les
procédés, on avilit les produits, on tua la confiance; les débouchés
diminuèrent, moins de commandes; le salaire baissa, les ateliers
chômèrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout
s'évanouit.

L'état lui-même s'aperçut que quelqu'un avait été écrasé quelque part.
Moins de quatre ans après l'arrêt de la cour d'assises constatant au
profit du bagne l'identité de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais
de perception de l'impôt étaient doublés dans l'arrondissement de
Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villèle en faisait l'observation à la
tribune au mois de février 1827.




Chapitre II

Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable


Avant d'aller plus loin, il est à propos de raconter avec quelque détail
un fait singulier qui se passa vers la même époque à Montfermeil et qui
n'est peut-être pas sans coïncidence avec certaines conjectures du
ministère public.

Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition très ancienne,
d'autant plus curieuse et d'autant plus précieuse qu'une superstition
populaire dans le voisinage de Paris est comme un aloès en Sibérie. Nous
sommes de ceux qui respectent tout ce qui est à l'état de plante rare.
Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de
temps immémorial, choisi la forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnes
femmes affirment qu'il n'est pas rare de rencontrer, à la chute du jour,
dans les endroits écartés du bois, un homme noir, ayant la mine d'un
charretier ou d'un bûcheron, chaussé de sabots, vêtu d'un pantalon et
d'un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu'au lieu de bonnet ou de
chapeau il a deux immenses cornes sur la tête. Ceci doit le rendre
reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occupé à creuser
un trou. Il y a trois manières de tirer parti de cette rencontre. La
première, c'est d'aborder l'homme et de lui parler. Alors on s'aperçoit
que cet homme est tout bonnement un paysan, qu'il paraît noir parce
qu'on est au crépuscule, qu'il ne creuse pas le moindre trou, mais qu'il
coupe de l'herbe pour ses vaches, et que ce qu'on avait pris pour des
cornes n'est autre chose qu'une fourche à fumier qu'il porte sur son dos
et dont les dents, grâce à la perspective du soir, semblaient lui sortir
de la tête. On rentre chez soi, et l'on meurt dans la semaine. La
seconde manière, c'est de l'observer, d'attendre qu'il ait creusé son
trou, qu'il l'ait refermé et qu'il s'en soit allé; puis de courir bien
vite à la fosse, de la rouvrir et d'y prendre le «trésor» que l'homme
noir y a nécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin
la troisième manière, c'est de ne point parler à l'homme noir, de ne
point le regarder, et de s'enfuir à toutes jambes. On meurt dans
l'année. Comme les trois manières ont leurs inconvénients, la seconde,
qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de posséder un
trésor, ne fût-ce qu'un mois, est la plus généralement adoptée. Les
hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent,
à ce qu'on assure, rouvert les trous creusés par l'homme noir et essayé
de voler le diable. Il paraît que l'opération est médiocre. Du moins,
s'il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers
énigmatiques en latin barbare qu'a laissés sur ce sujet un mauvais moine
normand, un peu sorcier, appelé Tryphon. Ce Tryphon est enterré à
l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville près Rouen, et il naît des
crapauds sur sa tombe.

On fait donc des efforts énormes, ces fosses-là sont ordinairement très
creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c'est la
nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brûle sa chandelle, on
ébrèche sa pioche, et lorsqu'on est arrivé enfin au fond du trou,
lorsqu'on met la main sur «le trésor», que trouve-t-on? qu'est-ce que
c'est que le trésor du diable? Un sou, parfois un écu, une pierre, un
squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre plié en quatre
comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien.
C'est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de
Tryphon:

_Fodit, et in fossa thesauros condit opaca,_
_As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque._

Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, tantôt une poire à poudre
avec des balles, tantôt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a
évidemment servi aux diables. Tryphon n'enregistre point ces deux
dernières trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzième siècle et
qu'il ne semble point que le diable ait eu l'esprit d'inventer la poudre
avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI.

Du reste, si l'on joue avec ces cartes, on est sûr de perdre tout ce
qu'on possède; et quant à la poudre qui est dans la poire, elle a la
propriété de vous faire éclater votre fusil à la figure.

Or, fort peu de temps après l'époque où il sembla au ministère public
que le forçat libéré Jean Valjean, pendant son évasion de quelques
jours, avait rôdé autour de Montfermeil, on remarqua dans ce même
village qu'un certain vieux cantonnier appelé Boulatruelle avait «des
allures» dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce
Boulatruelle avait été au bagne; il était soumis à de certaines
surveillances de police, et, comme il ne trouvait d'ouvrage nulle part,
l'administration l'employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de
traverse de Gagny à Lagny.

Ce Boulatruelle était un homme vu de travers par les gens de l'endroit,
trop respectueux, trop humble, prompt à ôter son bonnet à tout le monde,
tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affilié à des
bandes, disait-on, suspect d'embuscade au coin des taillis à la nuit
tombante. Il n'avait que cela pour lui qu'il était ivrogne.

Voici ce qu'on croyait avoir remarqué:

Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa
besogne d'empierrement et d'entretien de la route et s'en allait dans la
forêt avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairières
les plus désertes, dans les fourrés les plus sauvages, ayant l'air de
chercher quelque chose, quelquefois creusant des trous. Les bonnes
femmes qui passaient le prenaient d'abord pour Belzébuth, puis elles
reconnaissaient Boulatruelle, et n'étaient guère plus rassurées. Ces
rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il était
visible qu'il cherchait à se cacher, et qu'il y avait un mystère dans ce
qu'il faisait.

On disait dans le village:--C'est clair que le diable a fait quelque
apparition. Boulatruelle l'a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour
empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient:--Sera-ce
Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera
Boulatruelle? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix.

Cependant les manèges de Boulatruelle dans le bois cessèrent, et il
reprit régulièrement son travail de cantonnier. On parla d'autre chose.

Quelques personnes toutefois étaient restées curieuses, pensant qu'il y
avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trésors de la
légende, mais quelque bonne aubaine, plus sérieuse et plus palpable que
les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute
surpris à moitié le secret. Les plus «intrigués» étaient le maître
d'école et le gargotier Thénardier, lequel était l'ami de tout le monde
et n'avait point dédaigné de se lier avec Boulatruelle.

--Il a été aux galères? disait Thénardier. Eh! mon Dieu! on ne sait ni
qui y est, ni qui y sera.

Un soir le maître d'école affirmait qu'autrefois la justice se serait
enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu'il
aurait bien fallu qu'il parlât, et qu'on l'aurait mis à la torture au
besoin, et que Boulatruelle n'aurait point résisté, par exemple, à la
question de l'eau.

--Donnons-lui la question du vin, dit Thénardier.

On se mit à quatre et l'on fît boire le vieux cantonnier. Boulatruelle
but énormément, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans
une proportion magistrale, la soif d'un goinfre avec la discrétion d'un
juge. Cependant, à force de revenir à la charge, et de rapprocher et de
presser les quelques paroles obscures qui lui échappaient, voici ce que
le Thénardier et le maître d'école crurent comprendre:

Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour à son ouvrage,
aurait été surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille,
une pelle et une pioche, _comme qui dirait cachées_. Cependant, il
aurait pensé que c'étaient probablement la pelle et la pioche du père
Six-Fours, le porteur d'eau, et il n'y aurait plus songé. Mais le soir
du même jour, il aurait vu, sans pouvoir être vu lui-même, étant masqué
par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus épais du bois «un
particulier qui n'était pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle,
connaissait très bien». Traduction par Thénardier: _un camarade du
bagne_. Boulatruelle s'était obstinément refusé à dire le nom. Ce
particulier portait un paquet, quelque chose de carré, comme une grande
boîte ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait
pourtant qu'au bout de sept ou huit minutes que l'idée de suivre «le
particulier» lui serait venue. Mais il était trop tard, le particulier
était déjà dans le fourré, la nuit s'était faite, et Boulatruelle
n'avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d'observer la
lisière du bois. «Il faisait lune.» Deux ou trois heures après,
Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant
maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une
pelle. Boulatruelle avait laissé passer le particulier et n'avait pas eu
l'idée de l'aborder, parce qu'il s'était dit que l'autre était trois
fois plus fort que lui, et armé d'une pioche, et l'assommerait
probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante
effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la
pioche avaient été un trait de lumière pour Boulatruelle; il avait couru
à la broussaille du matin, et n'y avait plus trouvé ni pelle ni pioche.
Il en avait conclu que son particulier, entré dans le bois, y avait
creusé un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait refermé
le trou avec la pelle. Or, le coffre était trop petit pour contenir un
cadavre, donc il contenait de l'argent. De là ses recherches.
Boulatruelle avait exploré, sondé et fureté toute la forêt, et fouillé
partout où la terre lui avait paru fraîchement remuée. En vain.

Il n'avait rien «déniché». Personne n'y pensa plus dans Montfermeil. Il
y eut seulement quelques braves commères qui dirent: _Tenez pour certain
que le cantonnier de Gagny n'a pas fait tout ce triquemaque pour rien;
il est sûr que le diable est venu._




Chapitre III

Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail
préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup de marteau


Vers la fin d'octobre de cette même année 1823, les habitants de Toulon
virent rentrer dans leur port, à la suite d'un gros temps et pour
réparer quelques avaries, le vaisseau l' _Orion_ qui a été plus tard
employé à Brest comme vaisseau-école et qui faisait alors partie de
l'escadre de la Méditerranée.

Ce bâtiment, tout éclopé qu'il était, car la mer l'avait malmené, fit de
l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel
pavillon qui lui valut un salut réglementaire de onze coups de canon,
rendus par lui coup pour coup; total: vingt-deux. On a calculé qu'en
salves, politesses royales et militaires, échanges de tapages courtois,
signaux d'étiquette, formalités de rades et de citadelles, levers et
couchers de soleil salués tous les jours par toutes les forteresses et
tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc.,
etc., le monde civilisé tirait à poudre par toute la terre, toutes les
vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles. À six
francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour,
trois cents millions par an, qui s'en vont en fumée. Ceci n'est qu'un
détail. Pendant ce temps-là les pauvres meurent de faim.

L'année 1823 était ce que la restauration a appelé «l'époque de la
guerre d'Espagne.»

Cette guerre contenait beaucoup d'événements dans un seul, et force
singularités. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon;
la branche de France secourant et protégeant la branche de Madrid,
c'est-à-dire faisant acte d'aînesse; un retour apparent à nos traditions
nationales compliqué de servitude et de sujétion aux cabinets du nord;
Mr le duc d'Angoulême, surnommé par les feuilles libérales _le héros
d'Andujar_, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrariée
par son air paisible, le vieux terrorisme fort réel du saint-office aux
prises avec le terrorisme chimérique des libéraux; les sans-culottes
ressuscités au grand effroi des douairières sous le nom de
_descamisados;_ le monarchisme faisant obstacle au progrès qualifié
anarchie; les théories de 89 brusquement interrompues dans la sape; un
holà européen intimé à l'idée française faisant son tour du monde; à
côté du fils de France généralissime, le prince de Carignan, depuis
Charles-Albert, s'enrôlant dans cette croisade des rois contre les
peuples comme volontaire avec des épaulettes de grenadier en laine
rouge; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais après huit
années de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche; le
drapeau tricolore agité à l'étranger par une héroïque poignée de
Français comme le drapeau blanc l'avait été à Coblentz trente ans
auparavant; les moines mêlés à nos troupiers; l'esprit de liberté et de
nouveauté mis à la raison par les bayonnettes; les principes matés à
coups de canon; la France défaisant par ses armes ce qu'elle avait fait
par son esprit; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats
hésitants, les villes assiégées par des millions; point de périls
militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine
surprise et envahie; peu de sang versé, peu d'honneur conquis, de la
honte pour quelques-uns, de la gloire pour personne; telle fut cette
guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite
par des généraux qui sortaient de Napoléon. Elle eut ce triste sort de
ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique.

Quelques faits d'armes furent sérieux; la prise du Trocadéro, entre
autres, fut une belle action militaire; mais en somme, nous le répétons,
les trompettes de cette guerre rendent un son fêlé, l'ensemble fut
suspect, l'histoire approuve la France dans sa difficulté d'acceptation
de ce faux triomphe. Il parut évident que certains officiers espagnols
chargés de la résistance cédèrent trop aisément, l'idée de corruption se
dégagea de la victoire; il sembla qu'on avait plutôt gagné les généraux
que les batailles, et le soldat vainqueur rentra humilié. Guerre
diminuante en effet où l'on put lire _Banque de France_ dans les plis du
drapeau. Des soldats de la guerre de 1808, sur lesquels s'était
formidablement écroulée Saragosse, fronçaient le sourcil en 1823 devant
l'ouverture facile des citadelles, et se prenaient à regretter Palafox.
C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle
Rostopchine que Ballesteros.

À un point de vue plus grave encore, et sur lequel il convient
d'insister aussi, cette guerre, qui froissait en France l'esprit
militaire, indignait l'esprit démocratique. C'était une entreprise
d'asservissement. Dans cette campagne, le but du soldat français, fils
de la démocratie, était la conquête d'un joug pour autrui. Contresens
hideux. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples, non pour
l'étouffer. Depuis 1792, toutes les révolutions de l'Europe sont la
révolution française; la liberté rayonne de France. C'est là un fait
solaire. Aveugle qui ne le voit pas! c'est Bonaparte qui l'a dit.

La guerre de 1823, attentat à la généreuse nation espagnole, était donc
en même temps un attentat à la révolution française. Cette voie de fait
monstrueuse, c'était la France qui la commettait; de force; car, en
dehors des guerres libératrices, tout ce que font les armées, elles le
font de force. Le mot _obéissance passive_ l'indique. Une armée est un
étrange chef-d'oeuvre de combinaison où la force résulte d'une somme
énorme d'impuissance. Ainsi s'explique la guerre, faite par l'humanité
contre l'humanité malgré l'humanité.

Quant aux Bourbons, la guerre de 1823 leur fut fatale. Ils la prirent
pour un succès. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une
idée par une consigne. Ils se méprirent dans leur naïveté au point
d'introduire dans leur établissement comme élément de force l'immense
affaiblissement d'un crime. L'esprit de guet-apens entra dans leur
politique. 1830 germa dans 1823. La campagne d'Espagne devint dans leurs
conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de
droit divin. La France, ayant rétabli _el rey neto_ en Espagne, pouvait
bien rétablir le roi absolu chez elle. Ils tombèrent dans cette
redoutable erreur de prendre l'obéissance du soldat pour le consentement
de la nation. Cette confiance-là perd les trônes. Il ne faut s'endormir,
ni à l'ombre d'un mancenillier ni à l'ombre d'une armée.

Revenons au navire l' _Orion_.

Pendant les opérations de l'armée commandée par le prince-généralissime,
une escadre croisait dans la Méditerranée. Nous venons de dire que
l'_Orion_ était de cette escadre et qu'il fut ramené par des événements
de mer dans le port de Toulon.

La présence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui
appelle et qui occupe la foule. C'est que cela est grand, et que la
foule aime ce qui est grand.

Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le
génie de l'homme avec la puissance de la nature.

Un vaisseau de ligne est composé à la fois de ce qu'il y a de plus lourd
et de ce qu'il y a de plus léger, parce qu'il a affaire en même temps
aux trois formes de la substance, au solide, au liquide, au fluide, et
qu'il doit lutter contre toutes les trois. Il a onze griffes de fer pour
saisir le granit au fond de la mer, et plus d'ailes et plus d'antennes
que la bigaille pour prendre le vent dans les nuées. Son haleine sort
par ses cent vingt canons comme par des clairons énormes, et répond
fièrement à la foudre. L'océan cherche à l'égarer dans l'effrayante
similitude de ses vagues, mais le vaisseau a son âme, sa boussole, qui
le conseille et lui montre toujours le nord. Dans les nuits noires ses
fanaux suppléent aux étoiles. Ainsi, contre le vent il a la corde et la
toile, contre l'eau le bois, contre le rocher le fer, le cuivre et le
plomb, contre l'ombre la lumière, contre l'immensité une aiguille.

Si l'on veut se faire une idée de toutes ces proportions gigantesques
dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne, on n'a qu'à entrer sous
une des cales couvertes, à six étages, des ports de Brest ou de Toulon.
Les vaisseaux en construction sont là sous cloche, pour ainsi dire.
Cette poutre colossale, c'est une vergue; cette grosse colonne de bois
couchée à terre à perte de vue, c'est le grand mât. À le prendre de sa
racine dans la cale à sa cime dans la nuée, il est long de soixante
toises, et il a trois pieds de diamètre à sa base. Le grand mât anglais
s'élève à deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison.
La marine de nos pères employait des câbles, la nôtre emploie des
chaînes. Le simple tas de chaînes d'un vaisseau de cent canons a quatre
pieds de haut, vingt pieds de large, huit pieds de profondeur. Et pour
faire ce vaisseau, combien faut-il de bois? Trois mille stères. C'est
une forêt qui flotte.

Et encore, qu'on le remarque bien, il ne s'agit ici que du bâtiment
militaire d'il y a quarante ans, du simple navire à voiles; la vapeur,
alors dans l'enfance, a depuis ajouté de nouveaux miracles à ce prodige
qu'on appelle le vaisseau de guerre. À l'heure qu'il est, par exemple,
le navire mixte à hélice est une machine surprenante traînée par une
voilure de trois mille mètres carrés de surface et par une chaudière de
la force de deux mille cinq cents chevaux.

Sans parler de ces merveilles nouvelles, l'ancien navire de Christophe
Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'oeuvre de l'homme. Il est
inépuisable en force comme l'infini en souffles, il emmagasine le vent
dans sa voile, il est précis dans l'immense diffusion des vagues, il
flotte et il règne.

Il vient une heure pourtant où la rafale brise comme une paille cette
vergue de soixante pieds de long, où le vent ploie comme un jonc ce mât
de quatre cents pieds de haut, où cette ancre qui pèse dix milliers se
tord dans la gueule de la vague comme l'hameçon d'un pêcheur dans la
mâchoire d'un brochet, où ces canons monstrueux poussent des
rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et
dans la nuit, où toute cette puissance et toute cette majesté s'abîment
dans une puissance et dans une majesté supérieures. Toutes les fois
qu'une force immense se déploie pour aboutir à une immense faiblesse,
cela fait rêver les hommes. De là, dans les ports, les curieux qui
abondent, sans qu'ils s'expliquent eux-mêmes parfaitement pourquoi,
autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation.

Tous les jours donc, du matin au soir, les quais, les musoirs et les
jetées du port de Toulon étaient couverts d'une quantité d'oisifs et de
badauds, comme on dit à Paris, ayant pour affaire de regarder l'_Orion_.

L'_Orion_ était un navire malade depuis longtemps. Dans ses navigations
antérieures, des couches épaisses de coquillages s'étaient amoncelées
sur sa carène au point de lui faire perdre la moitié de sa marche; on
l'avait mis à sec l'année précédente pour gratter ces coquillages, puis
il avait repris la mer. Mais ce grattage avait altéré les boulonnages de
la carène. À la hauteur des Baléares, le bordé s'était fatigué et
ouvert, et, comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tôle, le navire
avait fait de l'eau. Un violent coup d'équinoxe était survenu, qui avait
défoncé à bâbord la poulaine et un sabord et endommagé le porte-haubans
de misaine. À la suite de ces avaries, l' _Orion_ avait regagné Toulon.

Il était mouillé près de l'Arsenal. Il était en armement et on le
réparait. La coque n'avait pas été endommagée à tribord, mais quelques
bordages y étaient décloués çà et là, selon l'usage, pour laisser
pénétrer de l'air dans la carcasse.

Un matin la foule qui le contemplait fut témoin d'un accident.

L'équipage était occupé à enverguer les voiles. Le gabier chargé de
prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'équilibre. On le
vit chanceler, la multitude amassée sur le quai de l'Arsenal jeta un
cri, la tête emporta le corps, l'homme tourna autour de la vergue, les
mains étendues vers l'abîme; il saisit, au passage, le faux marchepied
d'une main d'abord, puis de l'autre, et il y resta suspendu. La mer
était au-dessous de lui à une profondeur vertigineuse. La secousse de sa
chute avait imprimé au faux marchepied un violent mouvement
d'escarpolette. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la
pierre d'une fronde.

Aller à son secours, c'était courir un risque effrayant. Aucun des
matelots, tous pêcheurs de la côte nouvellement levés pour le service,
n'osait s'y aventurer. Cependant le malheureux gabier se fatiguait; on
ne pouvait voir son angoisse sur son visage, mais on distinguait dans
tous ses membres son épuisement. Ses bras se tendaient dans un
tiraillement horrible. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne
servait qu'à augmenter les oscillations du faux marchepied. Il ne criait
pas de peur de perdre de la force. On n'attendait plus que la minute où
il lâcherait la corde et par instants toutes les têtes se détournaient
afin de ne pas le voir passer. Il y a des moments où un bout de corde,
une perche, une branche d'arbre, c'est la vie même, et c'est une chose
affreuse de voir un être vivant s'en détacher et tomber comme un fruit
mûr.

Tout à coup, on aperçut un homme qui grimpait dans le gréement avec
l'agilité d'un chat-tigre. Cet homme était vêtu de rouge, c'était un
forçat; il avait un bonnet vert, c'était un forçat à vie. Arrivé à la
hauteur de la hune, un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir
une tête toute blanche, ce n'était pas un jeune homme.

Un forçat en effet, employé à bord avec une corvée du bagne, avait dès
le premier moment couru à l'officier de quart et au milieu du trouble et
de l'hésitation de l'équipage, pendant que tous les matelots tremblaient
et reculaient, il avait demandé à l'officier la permission de risquer sa
vie pour sauver le gabier. Sur un signe affirmatif de l'officier, il
avait rompu d'un coup de marteau la chaîne rivée à la manille de son
pied, puis il avait pris une corde, et il s'était élancé dans les
haubans. Personne ne remarqua en cet instant-là avec quelle facilité
cette chaîne fut brisée. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. En
un clin d'oeil il fut sur la vergue. Il s'arrêta quelques secondes et
parut la mesurer du regard. Ces secondes, pendant lesquelles le vent
balançait le gabier à l'extrémité d'un fil, semblèrent des siècles à
ceux qui regardaient. Enfin le forçat leva les yeux au ciel, et fit un
pas en avant. La foule respira. On le vit parcourir la vergue en
courant. Parvenu à la pointe, il y attacha un bout de la corde qu'il
avait apportée, et laissa pendre l'autre bout, puis il se mit à
descendre avec les mains le long de cette corde, et alors ce fut une
inexplicable angoisse, au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre, on en
vit deux.

On eût dit une araignée venant saisir une mouche; seulement ici
l'araignée apportait la vie et non la mort. Dix mille regards étaient
fixés sur ce groupe. Pas un cri, pas une parole, le même frémissement
fronçait tous les sourcils. Toutes les bouches retenaient leur haleine,
comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui
secouait les deux misérables.

Cependant le forçat était parvenu à s'affaler près du matelot. Il était
temps; une minute de plus, l'homme, épuisé et désespéré, se laissait
tomber dans l'abîme; le forçat l'avait amarré solidement avec la corde à
laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre.
Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot; il le
soutint là un instant pour lui laisser reprendre des forces, puis il le
saisit dans ses bras et le porta, en marchant sur la vergue jusqu'au
chouquet, et de là dans la hune où il le laissa dans les mains de ses
camarades.

À cet instant la foule applaudit; il y eut de vieux argousins de
chiourme qui pleurèrent, les femmes s'embrassaient sur le quai, et l'on
entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie: «La
grâce de cet homme!»

Lui, cependant, s'était mis en devoir de redescendre immédiatement pour
rejoindre sa corvée. Pour être plus promptement arrivé, il se laissa
glisser dans le gréement et se mit à courir sur une basse vergue. Tous
les yeux le suivaient. À un certain moment, on eut peur; soit qu'il fût
fatigué, soit que la tête lui tournât, on crut le voir hésiter et
chanceler. Tout à coup la foule poussa un grand cri, le forçat venait de
tomber à la mer.

La chute était périlleuse. La frégate l' _Algésiras_ était mouillée
auprès de l' _Orion_, et le pauvre galérien était tombé entre les deux
navires. Il était à craindre qu'il ne glissât sous l'un ou sous l'autre.
Quatre hommes se jetèrent en hâte dans une embarcation. La foule les
encourageait, l'anxiété était de nouveau dans toutes les âmes. L'homme
n'était pas remonté à la surface. Il avait disparu dans la mer sans y
faire un pli, comme s'il fût tombé dans une tonne d'huile. On sonda, on
plongea. Ce fut en vain. On chercha jusqu'au soir; on ne retrouva pas
même le corps.

Le lendemain, le journal de Toulon imprimait ces quelques livres:--«17
novembre 1823.--Hier, un forçat, de corvée à bord de l'_Orion_, en
revenant de porter secours à un matelot, est tombé à la mer et s'est
noyé. On n'a pu retrouver son cadavre. On présume qu'il se sera engagé
sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. Cet homme était écroué sous
le nº 9430 et se nommait Jean Valjean.»




Livre troisième--Accomplissement de la promesse faite à la morte




Chapitre I

La question de l'eau à Montfermeil


Montfermeil est situé entre Livry et Chelles, sur la lisière méridionale
de ce haut plateau qui sépare l'Ourcq de la Marne. Aujourd'hui c'est un
assez gros bourg orné, toute l'année, de villas en plâtre, et, le
dimanche, de bourgeois épanouis. En 1823, il n'y avait à Montfermeil ni
tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. Ce n'était
qu'un village dans les bois. On y rencontrait bien çà et là quelques
maisons de plaisance du dernier siècle, reconnaissables à leur grand
air, à leurs balcons en fer tordu et à ces longues fenêtres dont les
petits carreaux font sur le blanc des volets fermés toutes sortes de
verts différents. Mais Montfermeil n'en était pas moins un village. Les
marchands de drap retirés et les agréés en villégiature ne l'avaient pas
encore découvert. C'était un endroit paisible et charmant, qui n'était
sur la route de rien; on y vivait à bon marché de cette vie paysanne si
abondante et si facile. Seulement l'eau y était rare à cause de
l'élévation du plateau.

Il fallait aller la chercher assez loin. Le bout du village qui est du
côté de Gagny puisait son eau aux magnifiques étangs qu'il y a là dans
les bois; l'autre bout, qui entoure l'église et qui est du côté de
Chelles, ne trouvait d'eau potable qu'à une petite source à mi-côte,
près de la route de Chelles, à environ un quart d'heure de Montfermeil.

C'était donc une assez rude besogne pour chaque ménage que cet
approvisionnement de l'eau. Les grosses maisons, l'aristocratie, la
gargote Thénardier en faisait partie, payaient un liard par seau d'eau à
un bonhomme dont c'était l'état et qui gagnait à cette entreprise des
eaux de Montfermeil environ huit sous par jour; mais ce bonhomme ne
travaillait que jusqu'à sept heures du soir l'été et jusqu'à cinq heures
l'hiver, et une fois la nuit venue, une fois les volets des
rez-de-chaussée clos, qui n'avait pas d'eau à boire en allait chercher
ou s'en passait.

C'était là la terreur de ce pauvre être que le lecteur n'a peut-être pas
oublié, de la petite Cosette. On se souvient que Cosette était utile aux
Thénardier de deux manières, ils se faisaient payer par la mère et ils
se faisaient servir par l'enfant. Aussi quand la mère cessa tout à fait
de payer, on vient de lire pourquoi dans les chapitres précédents, les
Thénardier gardèrent Cosette. Elle leur remplaçait une servante. En
cette qualité, c'était elle qui courait chercher de l'eau quand il en
fallait. Aussi l'enfant, fort épouvantée de l'idée d'aller à la source
la nuit, avait-elle grand soin que l'eau ne manquât jamais à la maison.

La Noël de l'année 1823 fut particulièrement brillante à Montfermeil. Le
commencement de l'hiver avait été doux; il n'avait encore ni gelé ni
neigé. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la
permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village, et
une bande de marchands ambulants avait, sous la même tolérance,
construit ses échoppes sur la place de l'église et jusque dans la ruelle
du Boulanger, où était située, on s'en souvient peut-être, la gargote
des Thénardier. Cela emplissait les auberges et les cabarets, et donnait
à ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. Nous devons même
dire, pour être fidèle historien, que parmi les curiosités étalées sur
la place, il y avait une ménagerie dans laquelle d'affreux paillasses,
vêtus de loques et venus on ne sait d'où, montraient en 1823 aux paysans
de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brésil que notre Muséum
royal ne possède que depuis 1845, et qui ont pour oeil une cocarde
tricolore. Les naturalistes appellent, je crois, cet oiseau _Caracara
Polyborus_: il est de l'ordre des apicides et de la famille des
vautouriens. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirés dans le
village allaient voir cette bête avec dévotion. Les bateleurs donnaient
la cocarde tricolore comme un phénomène unique et fait exprès par le bon
Dieu pour leur ménagerie.

Dans la soirée même de Noël, plusieurs hommes, rouliers et colporteurs,
étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la
salle basse de l'auberge Thénardier. Cette salle ressemblait à toutes
les salles de cabaret; des tables, des brocs d'étain, des bouteilles,
des buveurs, des fumeurs; peu de lumière, beaucoup de bruit. La date de
l'année 1823 était pourtant indiquée par les deux objets à la mode alors
dans la classe bourgeoise qui étaient sur une table, savoir un
kaléidoscope et une lampe de fer-blanc moiré. La Thénardier surveillait
le souper qui rôtissait devant un bon feu clair; le mari Thénardier
buvait avec ses hôtes et parlait politique.

Outre les causeries politiques, qui avaient pour objets principaux la
guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulême, on entendait dans le brouhaha
des parenthèses toutes locales comme celles-ci:

--Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donné. Où l'on
comptait sur dix pièces on en a eu douze. Cela a beaucoup juté sous le
pressoir.--Mais le raisin ne devait pas être mûr?--Dans ces pays-là il
ne faut pas qu'on vendange mûr. Si l'on vendange mûr, le vin tourne au
gras sitôt le printemps.--C'est donc tout petit vin?--C'est des vins
encore plus petits que par ici. Il faut qu'on vendange vert.

Etc....

Ou bien, c'était un meunier qui s'écriait:

--Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs?
Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous
amuser à éplucher, et qu'il faut bien laisser passer sous les meules;
c'est l'ivraie, c'est la luzette, la nielle, la vesce, le chènevis, la
gaverolle, la queue-de-renard, et une foule d'autres drogues, sans
compter les cailloux qui abondent dans de certains blés, surtout dans
les blés bretons. Je n'ai pas l'amour de moudre du blé breton, pas plus
que les scieurs de long de scier des poutres où il y a des clous. Jugez
de la mauvaise poussière que tout cela fait dans le rendement. Après
quoi on se plaint de la farine. On a tort. La farine n'est pas notre
faute.

Dans un entre-deux de fenêtres, un faucheur, attablé avec un
propriétaire qui faisait prix pour un travail de prairie à faire au
printemps, disait:

--Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouillée. Elle se coupe mieux.
La rousée est bonne, monsieur. C'est égal, cette herbe-là, votre herbe,
est jeune et bien difficile encore. Que voilà qui est si tendre, que
voilà qui plie devant la planche de fer.

Etc....

Cosette était à sa place ordinaire, assise sur la traverse de la table
de cuisine près de la cheminée. Elle était en haillons, elle avait ses
pieds nus dans des sabots, et elle tricotait à la lueur du feu des bas
de laine destinés aux petites Thénardier. Un tout jeune chat jouait sous
les chaises. On entendait rire et jaser dans pièce voisine deux fraîches
voix d'enfants; c'était Éponine et Azelma.

Au coin de la cheminée, un martinet était suspendu à un clou.

Par intervalles, le cri d'un très jeune enfant, qui était quelque part
dans la maison, perçait au milieu du bruit du cabaret. C'était un petit
garçon que la Thénardier avait eu un des hivers précédents,--«sans
savoir pourquoi, disait-elle, effet du froid,»--et qui était âgé d'un
peu plus de trois ans. La mère l'avait nourri, mais ne l'aimait pas.
Quand la clameur acharnée du mioche devenait trop importune:--Ton fils
piaille, disait Thénardier, va donc voir ce qu'il veut.--Bah! répondait
la mère, il m'ennuie.--Et le petit abandonné continuait de crier dans
les ténèbres.




Chapitre II

Deux portraits complétés


On n'a encore aperçu dans ce livre les Thénardier que de profil; le
moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous
toutes ses faces.

Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans; madame Thénardier
touchait à la quarantaine, qui est la cinquantaine de la femme; de façon
qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari.

Les lecteurs ont peut-être, dès sa première apparition, conservé quelque
souvenir de cette Thénardier grande, blonde, rouge, grasse, charnue,
carrée, énorme et agile; elle tenait, nous l'avons dit, de la race de
ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés
pendus à leur chevelure. Elle faisait tout dans le logis, les lits, les
chambres, la lessive, la cuisine, la pluie, le beau temps, le diable.
Elle avait pour tout domestique Cosette; une souris au service d'un
éléphant. Tout tremblait au son de sa voix, les vitres, les meubles et
les gens. Son large visage, criblé de taches de rousseur, avait l'aspect
d'une écumoire. Elle avait de la barbe. C'était l'idéal d'un fort de la
halle habillé en fille. Elle jurait splendidement; elle se vantait de
casser une noix d'un coup de poing. Sans les romans qu'elle avait lus,
et qui, par moments, faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous
l'ogresse, jamais l'idée ne fût venue à personne de dire d'elle: _c'est
une femme_. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une
donzelle sur une poissarde. Quand on l'entendait parler, on disait:
_C'est un gendarme_; quand on la regardait boire, on disait: _C'est un
charretier_; quand on la voyait manier Cosette, on disait: _C'est le
bourreau_. Au repos, il lui sortait de la bouche une dent.

Le Thénardier était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux,
chétif, qui avait l'air malade et qui se portait à merveille; sa
fourberie commençait là. Il souriait habituellement par précaution, et
était poli à peu près avec tout le monde, même avec le mendiant auquel
il refusait un liard. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un
homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abbé
Delille. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. Personne
n'avait jamais pu le griser. Il fumait dans une grosse pipe. Il portait
une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. Il avait des
prétentions à la littérature et au matérialisme. Il y avait des noms
qu'il prononçait souvent, pour appuyer les choses quelconques qu'il
disait, Voltaire, Raynal, Pamy, et, chose bizarre, saint Augustin. Il
affirmait avoir «un système». Du reste fort escroc. Un filousophe. Cette
nuance existe. On se souvient qu'il prétendait avoir servi; il contait
avec quelque luxe qu'à Waterloo, étant sergent dans un 6ème ou un 9ème
léger quelconque, il avait, seul contre un escadron de hussards de la
Mort, couvert de son corps et sauvé à travers la mitraille «un général
dangereusement blessé». De là, venait, pour son mur, sa flamboyante
enseigne, et, pour son auberge, dans le pays, le nom de «cabaret du
sergent de Waterloo». Il était libéral, classique et bonapartiste. Il
avait souscrit pour le champ d'Asile. On disait dans le village qu'il
avait étudié pour être prêtre.

Nous croyons qu'il avait simplement étudié en Hollande pour être
aubergiste. Ce gredin de l'ordre composite était, selon les
probabilités, quelque Flamand de Lille en Flandre, Français à Paris,
Belge à Bruxelles, commodément à cheval sur deux frontières. Sa prouesse
à Waterloo, on la connaît. Comme on voit, il l'exagérait un peu. Le flux
et le reflux, le méandre, l'aventure, était l'élément de son existence;
conscience déchirée entraîne vie décousue; et vraisemblablement, à
l'orageuse époque du 18 juin 1815, Thénardier appartenait à cette
variété de cantiniers maraudeurs dont nous avons parlé, battant
l'estrade, vendant à ceux-ci, volant ceux-là, et roulant en famille,
homme, femme et enfants, dans quelque carriole boiteuse, à la suite des
troupes en marche, avec l'instinct de se rattacher toujours à l'armée
victorieuse. Cette campagne faite, ayant, comme il disait, «du quibus»,
il était venu ouvrir gargote à Montfermeil. Ce _quibus_, composé des
bourses et des montres, des bagues d'or et des croix d'argent récoltées
au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres, ne
faisait pas un gros total et n'avait pas mené bien loin ce vivandier
passé gargotier.

Thénardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui,
avec un juron, rappelle la caserne et, avec un signe de croix, le
séminaire. Il était beau parleur. Il se laissait croire savant.
Néanmoins, le maître d'école avait remarqué qu'il faisait--«des cuirs».
Il composait la carte à payer des voyageurs avec supériorité, mais des
yeux exercés y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. Thénardier
était sournois, gourmand, flâneur et habile. Il ne dédaignait pas ses
servantes, ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. Cette géante
était jalouse. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait
être l'objet de la convoitise universelle.

Thénardier, par-dessus tout, homme d'astuce et d'équilibre, était un
coquin du genre tempéré. Cette espèce est la pire; l'hypocrisie s'y
mêle.

Ce n'est pas que Thénardier ne fût dans l'occasion capable de colère au
moins autant que sa femme; mais cela était très rare, et dans ces
moments-là, comme il en voulait au genre humain tout entier, comme il
avait en lui une profonde fournaise de haine, comme il était de ces gens
qui se vengent perpétuellement, qui accusent tout ce qui passe devant
eux de tout ce qui est tombé sur eux, et qui sont toujours prêts à jeter
sur le premier venu, comme légitime grief, le total des déceptions, des
banqueroutes et des calamités de leur vie, comme tout ce levain se
soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux, il
était épouvantable. Malheur à qui passait sous sa fureur alors!

Outre toutes ses autres qualités, Thénardier était attentif et
pénétrant, silencieux ou bavard à l'occasion, et toujours avec une haute
intelligence. Il avait quelque chose du regard des marins accoutumés à
cligner des yeux dans les lunettes d'approche. Thénardier était un homme
d'État.

Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la
Thénardier: _Voilà le maître de la maison_. Erreur. Elle n'était même
pas la maîtresse. Le maître et la maîtresse, c'était le mari. Elle
faisait, il créait. Il dirigeait tout par une sorte d'action magnétique
invisible et continuelle. Un mot lui suffisait, quelquefois un signe; le
mastodonte obéissait. Le Thénardier était pour la Thénardier, sans
qu'elle s'en rendit trop compte, une espèce d'être particulier et
souverain. Elle avait les vertus de sa façon d'être; jamais, eût-elle
été en dissentiment sur un détail avec «monsieur Thénardier», hypothèse
du reste inadmissible, elle n'eût donné publiquement tort à son mari,
sur quoi que ce soit. Jamais elle n'eût commis «devant des étrangers»
cette faute que font si souvent les femmes, et qu'on appelle, en langage
parlementaire, découvrir la couronne. Quoique leur accord n'eût pour
résultat que le mal, il y avait de la contemplation dans la soumission
de la Thénardier à son mari. Cette montagne de bruit et de chair se
mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle. C'était, vu par son
côté nain et grotesque, cette grande chose universelle: l'adoration de
la matière pour l'esprit; car de certaines laideurs ont leur raison
d'être dans les profondeurs mêmes de la beauté éternelle. Il y avait de
l'inconnu dans Thénardier; de là l'empire absolu de cet homme sur cette
femme. À de certains moments, elle le voyait comme une chandelle
allumée; dans d'autres, elle le sentait comme une griffe.

Cette femme était une créature formidable qui n'aimait que ses enfants
et ne craignait que son mari. Elle était mère parce qu'elle était
mammifère. Du reste, sa maternité s'arrêtait à ses filles, et, comme on
le verra, ne s'étendait pas jusqu'aux garçons. Lui, l'homme, n'avait
qu'une pensée: s'enrichir.

Il n'y réussissait point. Un digne théâtre manquait à ce grand talent.
Thénardier à Montfermeil se ruinait, si la ruine est possible à zéro; en
Suisse ou dans les Pyrénées, ce sans-le-sou serait devenu millionnaire.
Mais où le sort attache l'aubergiste, il faut qu'il broute.

On comprend que le mot _aubergiste_ est employé ici dans un sens
restreint, et qui ne s'étend pas à une classe entière. En cette même
année 1823, Thénardier était endetté d'environ quinze cents francs de
dettes criardes, ce qui le rendait soucieux.

Quelle que fût envers lui l'injustice opiniâtre de la destinée, le
Thénardier était un des hommes qui comprenaient le mieux, avec le plus
de profondeur et de la façon la plus moderne, cette chose qui est une
vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples
civilisés, l'hospitalité. Du reste braconnier admirable et cité pour son
coup de fusil. Il avait un certain rire froid et paisible qui était
particulièrement dangereux.

Ses théories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par éclairs.
Il avait des aphorismes professionnels qu'il insérait dans l'esprit de
sa femme.--«Le devoir de l'aubergiste, lui disait-il un jour violemment
et à voix basse, c'est de vendre au premier venu du fricot, du repos, de
la lumière, du feu, des draps sales, de la bonne, des puces, du sourire;
d'arrêter les passants, de vider les petites bourses et d'alléger
honnêtement les grosses, d'abriter avec respect les familles en route,
de râper l'homme, de plumer la femme, d'éplucher l'enfant; de coter la
fenêtre ouverte, la fenêtre fermée, le coin de la cheminée, le fauteuil,
la chaise, le tabouret, l'escabeau, le lit de plume, le matelas et la
botte de paille; de savoir de combien l'ombre use le miroir et de
tarifer cela, et, par les cinq cent mille diables, de faire tout payer
au voyageur, jusqu'aux mouches que son chien mange!»

Cet homme et cette femme, c'était ruse et rage mariés ensemble, attelage
hideux et terrible.

Pendant que le mari ruminait et combinait, la Thénardier, elle, ne
pensait pas aux créanciers absents, n'avait souci d'hier ni de demain,
et vivait avec emportement, toute dans la minute.

Tels étaient ces deux êtres. Cosette était entre eux, subissant leur
double pression, comme une créature qui serait à la fois broyée par une
meule et déchiquetée par une tenaille. L'homme et la femme avaient
chacun une manière différente; Cosette était rouée de coups, cela venait
de la femme; elle allait pieds nus l'hiver, cela venait du mari.

Cosette montait, descendait, lavait, brossait, frottait, balayait,
courait, trimait, haletait, remuait des choses lourdes, et, toute
chétive, faisait les grosses besognes. Nulle pitié; une maîtresse
farouche, un maître venimeux. La gargote Thénardier était comme une
toile où Cosette était prise et tremblait. L'idéal de l'oppression était
réalisé par cette domesticité sinistre. C'était quelque chose comme la
mouche servante des araignées.

La pauvre enfant, passive, se taisait.

Quand elles se trouvent ainsi, dès l'aube, toutes petites, toutes nues,
parmi les hommes, que se passe-t-il dans ces âmes qui viennent de
quitter Dieu?




Chapitre III

Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux


Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs.

Cosette songeait tristement; car, quoiqu'elle n'eût que huit ans, elle
avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille
femme.

Elle avait la paupière noire d'un coup de poing que la Thénardier lui
avait donné, ce qui faisait dire de temps en temps à la
Thénardier:--Est-elle laide avec son pochon sur l'oeil!

Cosette pensait donc qu'il était nuit, très nuit, qu'il avait fallu
remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des
voyageurs survenus, et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine.

Ce qui la rassurait un peu, c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau
dans la maison Thénardier. Il ne manquait pas là de gens qui avaient
soif; mais c'était de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc
qu'à la cruche. Qui eût demandé un verre d'eau parmi ces verres de vin
eût semblé un sauvage à tous ces hommes. Il y eut pourtant un moment où
l'enfant trembla: la Thénardier souleva le couvercle d'une casserole qui
bouillait sur le fourneau, puis saisit un verre et s'approcha vivement
de la fontaine. Elle tourna le robinet, l'enfant avait levé la tête et
suivait tous ses mouvements. Un maigre filet d'eau coula du robinet et
remplit le verre à moitié.

--Tiens, dit-elle, il n'y a plus d'eau! puis elle eut un moment de
silence.

L'enfant ne respirait pas.

--Bah, reprit la Thénardier en examinant le verre à demi plein, il y en
aura assez comme cela.

Cosette se remit à son travail, mais pendant plus d'un quart d'heure
elle sentit son coeur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine.

Elle comptait les minutes qui s'écoulaient ainsi, et eût bien voulu être
au lendemain matin.

De temps en temps, un des buveurs regardait dans la rue et
s'exclamait:--Il fait noir comme dans un four!--Ou:--Il faut être chat
pour aller dans la rue sans lanterne à cette heure-ci!--Et Cosette
tressaillait.

Tout à coup, un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra, et
dit d'une voix dure:

--On n'a pas donné à boire à mon cheval.

--Si fait vraiment, dit la Thénardier.

--Je vous dis que non, la mère, reprit le marchand.

Cosette était sortie de dessous la table.

--Oh! si! monsieur! dit-elle, le cheval a bu, il a bu dans le seau,
plein le seau, et même que c'est moi qui lui ai porté à boire, et je lui
ai parlé.

Cela n'était pas vrai. Cosette mentait.

--En voilà une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la
maison, s'écria le marchand. Je te dis qu'il n'a pas bu, petite
drôlesse! Il a une manière de souffler quand il n'a pas bu que je
connais bien.

Cosette persista, et ajouta d'une voix enrouée par l'angoisse et qu'on
entendait à peine:

--Et même qu'il a bien bu!

--Allons, reprit le marchand avec colère, ce n'est pas tout ça, qu'on
donne à boire à mon cheval et que cela finisse!

Cosette rentra sous la table.

--Au fait, c'est juste, dit la Thénardier, si cette bête n'a pas bu, il
faut qu'elle boive.

Puis, regardant autour d'elle:

--Eh bien, où est donc cette autre?

Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à l'autre bout de la table,
presque sous les pieds des buveurs.

--Vas-tu venir? cria la Thénardier.

Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée. La Thénardier
reprit:

--Mademoiselle Chien-faute-de-nom, va porter à boire à ce cheval.

--Mais, madame, dit Cosette faiblement, c'est qu'il n'y a pas d'eau.

La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue.

--Eh bien, va en chercher!

Cosette baissa la tête, et alla prendre un seau vide qui était au coin
de la cheminée.

Ce seau était plus grand qu'elle, et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans
et y tenir à l'aise.

La Thénardier se remit à son fourneau, et goûta avec une cuillère de
bois ce qui était dans la casserole, tout en grommelant:

--Il y en a à la source. Ce n'est pas plus malin que ça. Je crois que
j'aurais mieux fait de passer mes oignons.

Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous, du poivre et
des échalotes.

--Tiens, mamzelle Crapaud, ajouta-t-elle, en revenant tu prendras un
gros pain chez le boulanger. Voilà une pièce de quinze sous.

Cosette avait une petite poche de côté à son tablier; elle prit la pièce
sans dire un mot, et la mit dans cette poche.

Puis elle resta immobile, le seau à la main, la porte ouverte devant
elle. Elle semblait attendre qu'on vînt à son secours.

--Va donc! cria la Thénardier.

Cosette sortit. La porte se referma.




Chapitre IV

Entrée en scène d'une poupée


La file de boutiques en plein vent qui partait de l'église se
développait, on s'en souvient, jusqu'à l'auberge Thénardier. Ces
boutiques, à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe
de minuit, étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des
entonnoirs de papier, ce qui, comme le disait le maître d'école de
Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier, faisait «un effet
magique». En revanche, on ne voyait pas une étoile au ciel.

La dernière de ces baraques, établie précisément en face de la porte des
Thénardier, était une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de
clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au
premier rang, et en avant, le marchand avait placé, sur un fond de
serviettes blanches, une immense poupée haute de près de deux pieds qui
était vêtue d'une robe de crêpe rose avec des épis d'or sur la tête et
qui avait de vrais cheveux et des yeux en émail. Tout le jour, cette
merveille avait été étalée à l'ébahissement des passants de moins de dix
ans, sans qu'il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche, ou
assez prodigue, pour la donner à son enfant. Éponine et Azelma avaient
passé des heures à la contempler, et Cosette elle-même, furtivement, il
est vrai, avait osé la regarder.

Au moment où Cosette sortit, son seau à la main, si morne et si accablée
qu'elle fût, elle ne put s'empêcher de lever les yeux sur cette
prodigieuse poupée, vers la dame, comme elle l'appelait. La pauvre
enfant s'arrêta pétrifiée. Elle n'avait pas encore vu cette poupée de
près. Toute cette boutique lui semblait un palais; cette poupée n'était
pas une poupée, c'était une vision. C'étaient la joie, la splendeur, la
richesse, le bonheur, qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement
chimérique à ce malheureux petit être englouti si profondément dans une
misère funèbre et froide. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et
triste de l'enfance l'abîme qui la séparait de cette poupée. Elle se
disait qu'il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une
«chose» comme cela. Elle considérait cette belle robe rose, ces beaux
cheveux lisses, et elle pensait: _Comme elle doit être heureuse, cette
poupée-là_! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique
fantastique. Plus elle regardait, plus elle s'éblouissait. Elle croyait
voir le paradis. Il y avait d'autres poupées derrière la grande qui lui
paraissaient des fées et des génies. Le marchand qui allait et venait au
fond de sa baraque lui faisait un peu l'effet d'être le Père éternel.

Dans cette adoration, elle oubliait tout, même la commission dont elle
était chargée. Tout à coup, la voix rude de la Thénardier la rappela à
la réalité:--Comment, péronnelle, tu n'es pas partie! Attends! je vais à
toi! Je vous demande un peu ce qu'elle fait là! Petit monstre, va!

La Thénardier avait jeté un coup d'oeil dans la rue et aperçu Cosette en
extase.

Cosette s'enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas
qu'elle pouvait.




Chapitre V

La petite toute seule


Comme l'auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est
près de l'église, c'était à la source du bois du côté de Chelles que
Cosette devait aller puiser de l'eau.

Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. Tant qu'elle fut dans
la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'église, les boutiques
illuminées éclairaient le chemin, mais bientôt la dernière lueur de la
dernière baraque disparut. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurité.
Elle s'y enfonça. Seulement, comme une certaine émotion la gagnait, tout
en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. Cela
faisait un bruit qui lui tenait compagnie.

Plus elle cheminait, plus les ténèbres devenaient épaisses. Il n'y avait
plus personne dans les rues. Pourtant, elle rencontra une femme qui se
retourna en la voyant passer, et qui resta immobile, marmottant entre
ses lèvres: «Mais où peut donc aller cet enfant? Est-ce que c'est un
enfant-garou?» Puis la femme reconnut Cosette. «Tiens, dit-elle, c'est
l'Alouette!»

Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et désertes qui
termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. Tant qu'elle eut
des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin,
elle alla assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement
d'une chandelle à travers la fente d'un volet, c'était de la lumière et
de la vie, il y avait là des gens, cela la rassurait. Cependant, à
mesure qu'elle avançait, sa marche se ralentissait comme machinalement.
Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison, Cosette s'arrêta.
Aller au delà de la dernière boutique, cela avait été difficile; aller
plus loin que la dernière maison, cela devenait impossible. Elle posa le
seau à terre, plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter
lentement la tête, geste propre aux enfants terrifiés et indécis. Ce
n'était plus Montfermeil, c'étaient les champs. L'espace noir et désert
était devant elle. Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n'y
avait plus personne, où il y avait des bêtes, où il y avait peut-être
des revenants. Elle regarda bien, et elle entendit les bêtes qui
marchaient dans l'herbe, et elle vit distinctement les revenants qui
remuaient dans les arbres. Alors elle ressaisit le seau, la peur lui
donna de l'audace.

--Bah! dit-elle, je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau!

Et elle rentra résolument dans Montfermeil.

À peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrêta encore, et se remit à se
gratter la tête. Maintenant, c'était la Thénardier qui lui apparaissait;
la Thénardier hideuse avec sa bouche d'hyène et la colère flamboyante
dans les yeux. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en
arrière. Que faire? que devenir? où aller? Devant elle le spectre de la
Thénardier; derrière elle tous les fantômes de la nuit et des bois. Ce
fut devant la Thénardier qu'elle recula. Elle reprit le chemin de la
source et se mit à courir. Elle sortit du village en courant, elle entra
dans le bois en courant, ne regardant plus rien, n'écoutant plus rien.
Elle n'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua, mais elle
n'interrompit point sa marche. Elle allait devant elle, éperdue.

Tout en courant, elle avait envie de pleurer.

Le frémissement nocturne de la forêt l'enveloppait tout entière. Elle ne
pensait plus, elle ne voyait plus. L'immense nuit faisait face à ce
petit être. D'un côté, toute l'ombre; de l'autre, un atome.

Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source.
Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour.
Chose étrange, elle ne se perdit pas. Un reste d'instinct la conduisait
vaguement. Elle ne jetait cependant les yeux ni à droite ni à gauche, de
crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles.
Elle arriva ainsi à la source.

C'était une étroite cuve naturelle creusée par l'eau dans un sol
glaiseux, profonde d'environ deux pieds, entourée de mousses et de ces
grandes herbes gaufrées qu'on appelle collerettes de Henri IV, et pavée
de quelques grosses pierres. Un ruisseau s'en échappait avec un petit
bruit tranquille.

Cosette ne prit pas le temps de respirer. Il faisait très noir, mais
elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. Elle chercha de la main
gauche dans l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui
servait ordinairement de point d'appui, rencontra une branche, s'y
suspendit, se pencha et plongea le seau dans l'eau. Elle était dans un
moment si violent que ses forces étaient triplées. Pendant qu'elle était
ainsi penchée, elle ne fît pas attention que la poche de son tablier se
vidait dans la source. La pièce de quinze sous tomba dans l'eau. Cosette
ne la vit ni ne l'entendit tomber. Elle retira le seau presque plein et
le posa sur l'herbe.

Cela fait, elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. Elle eût
bien voulu repartir tout de suite; mais l'effort de remplir le seau
avait été tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. Elle fut bien
forcée de s'asseoir. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura
accroupie.

Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit, sans savoir pourquoi, mais
ne pouvant faire autrement.

À côté d'elle l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui
ressemblaient à des serpents de feu blanc.

Au-dessus de sa tête, le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui
étaient comme des pans de fumée. Le tragique masque de l'ombre semblait
se pencher vaguement sur cet enfant. Jupiter se couchait dans les
profondeurs. L'enfant regardait d'un oeil égaré cette grosse étoile
qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. La planète, en
effet, était en ce moment très près de l'horizon et traversait une
épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. La brume,
lugubrement empourprée, élargissait l'astre. On eût dit une plaie
lumineuse.

Un vent froid soufflait de la plaine. Le bois était ténébreux, sans
aucun froissement de feuilles, sans aucune de ces vagues et fraîches
lueurs de l'été. De grands branchages s'y dressaient affreusement. Des
buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. Les hautes
herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. Les ronces se
tordaient comme de longs bras armés de griffes cherchant à prendre des
proies; quelques bruyères sèches, chassées par le vent, passaient
rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec épouvante devant quelque
chose qui arrivait. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres.

L'obscurité est vertigineuse. Il faut à l'homme de la clarté. Quiconque
s'enfonce dans le contraire du jour se sent le coeur serré. Quand l'oeil
voit noir, l'esprit voit trouble. Dans l'éclipse, dans la nuit, dans
l'opacité fuligineuse, il y a de l'anxiété, même pour les plus forts.
Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. Ombres et
arbres, deux épaisseurs redoutables. Une réalité chimérique apparaît
dans la profondeur indistincte. L'inconcevable s'ébauche à quelques pas
de vous avec une netteté spectrale. On voit flotter, dans l'espace ou
dans son propre cerveau, on ne sait quoi de vague et d'insaisissable
comme les rêves des fleurs endormies. Il y a des attitudes farouches sur
l'horizon. On aspire les effluves du grand vide noir. On a peur et envie
de regarder derrière soi. Les cavités de la nuit, les choses devenues
hagardes, des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance, des
échevellements obscurs, des touffes irritées, des flaques livides, le
lugubre reflété dans le funèbre, l'immensité sépulcrale du silence, les
êtres inconnus possibles, des penchements de branches mystérieux,
d'effrayants torses d'arbres, de longues poignées d'herbes frémissantes,
on est sans défense contre tout cela. Pas de hardiesse qui ne tressaille
et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. On éprouve quelque chose de
hideux comme si l'âme s'amalgamait à l'ombre. Cette pénétration des
ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant.

Les forêts sont des apocalypses; et le battement d'ailes d'une petite
âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse.

Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, Cosette se sentait saisir
par cette énormité noire de la nature. Ce n'était plus seulement de la
terreur qui la gagnait, c'était quelque chose de plus terrible même que
la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce
qu'avait d'étrange ce frisson qui la glaçait jusqu'au fond du coeur. Son
oeil était devenu farouche. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait
peut-être pas s'empêcher de revenir là à la même heure le lendemain.

Alors, par une sorte d'instinct, pour sortir de cet état singulier
qu'elle ne comprenait pas, mais qui l'effrayait, elle se mit à compter à
haute voix un, deux, trois, quatre, jusqu'à dix, et, quand elle eut
fini, elle recommença. Cela lui rendit la perception vraie des choses
qui l'entouraient. Elle sentit le froid à ses mains qu'elle avait
mouillées en puisant de l'eau. Elle se leva. La peur lui était revenue,
une peur naturelle et insurmontable. Elle n'eut plus qu'une pensée,
s'enfuir; s'enfuir à toutes jambes, à travers bois, à travers champs,
jusqu'aux maisons, jusqu'aux fenêtres, jusqu'aux chandelles allumées.
Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. Tel était l'effroi
que lui inspirait la Thénardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau
d'eau. Elle saisit l'anse à deux mains. Elle eut de la peine à soulever
le seau.

Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau était plein, il était
lourd, elle fut forcée de le reposer à terre. Elle respira un instant,
puis elle enleva l'anse de nouveau, et se remit à marcher, cette fois un
peu plus longtemps. Mais il fallut s'arrêter encore. Après quelques
secondes de repos, elle repartit. Elle marchait penchée en avant, la
tête baissée, comme une vieille; le poids du seau tendait et raidissait
ses bras maigres; l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses
petites mains mouillées; de temps en temps elle était forcée de
s'arrêter, et chaque fois qu'elle s'arrêtait l'eau froide qui débordait
du seau tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d'un bois,
la nuit, en hiver, loin de tout regard humain; c'était un enfant de huit
ans. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste.

Et sans doute sa mère, hélas!

Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur
tombeau.

Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux; des sanglots lui
serraient la gorge, mais elle n'osait pas pleurer, tant elle avait peur
de la Thénardier, même loin. C'était son habitude de se figurer toujours
que la Thénardier était là.

Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte, et
elle allait bien lentement. Elle avait beau diminuer la durée des
stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible, elle
pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner
ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. Cette angoisse se
mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit. Elle était
harassée de fatigue et n'était pas encore sortie de la forêt. Parvenue
près d'un vieux châtaignier qu'elle connaissait, elle fit une dernière
halte plus longue que les autres pour se bien reposer, puis elle
rassembla toutes ses forces, reprit le seau et se remit à marcher
courageusement. Cependant le pauvre petit être désespéré ne put
s'empêcher de s'écrier: Ô mon Dieu! mon Dieu!

En ce moment, elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien.
Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l'anse et la soulevait
vigoureusement. Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et
debout, marchait auprès d'elle dans l'obscurité. C'était un homme qui
était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. Cet
homme, sans dire un mot, avait empoigné l'anse du seau qu'elle portait.

Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L'enfant
n'eut pas peur.




Chapitre VI

Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle


Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823, un homme se
promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de
l'Hôpital à Paris. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un
logement, et semblait s'arrêter de préférence aux plus modestes maisons
de cette lisière délabrée du faubourg Saint-Marceau.

On verra plus loin que cet homme avait en effet loué une chambre dans ce
quartier isolé.

Cet homme, dans son vêtement comme dans toute sa personne, réalisait le
type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie,
l'extrême misère combinée avec l'extrême propreté. C'est là un mélange
assez rare qui inspire aux coeurs intelligents ce double respect qu'on
éprouve pour celui qui est très pauvre et pour celui qui est très digne.
Il avait un chapeau rond fort vieux et fort brossé, une redingote râpée
jusqu'à la corde en gros drap jaune d'ocre, couleur qui n'avait rien de
trop bizarre à cette époque, un grand gilet à poches de forme séculaire,
des culottes noires devenues grises aux genoux, des bas de laine noire
et d'épais souliers à boucles de cuivre. On eût dit un ancien précepteur
de bonne maison revenu de l'émigration. À ses cheveux tout blancs, à son
front ridé, à ses lèvres livides, à son visage où tout respirait
l'accablement et la lassitude de la vie, on lui eût supposé beaucoup
plus de soixante ans. À sa démarche ferme, quoique lente, à la vigueur
singulière empreinte dans tous ses mouvements, on lui en eût donné à
peine cinquante. Les rides de son front étaient bien placées, et eussent
prévenu en sa faveur quelqu'un qui l'eût observé avec attention. Sa
lèvre se contractait avec un pli étrange, qui semblait sévère et qui
était humble. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle
sérénité lugubre. Il portait de la main gauche un petit paquet noué dans
un mouchoir; de la droite il s'appuyait sur une espèce de bâton coupé
dans une haie. Ce bâton avait été travaillé avec quelque soin, et
n'avait pas trop méchant air; on avait tiré parti des noeuds, et on lui
avait figuré un pommeau de corail avec de la cire rouge; c'était un
gourdin, et cela semblait une canne.

Il y a peu de passants sur ce boulevard, surtout l'hiver. Cet homme,
sans affectation pourtant, paraissait les éviter plutôt que les
chercher.

À cette époque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à
Choisy-le-Roi. C'était une de ses promenades favorites. Vers deux
heures, presque invariablement, on voyait la voiture et la cavalcade
royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital.

Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui
disaient:--Il est deux heures, le voilà qui s'en retourne aux Tuileries.

Et les uns accouraient, et les autres se rangeaient; car un roi qui
passe, c'est toujours un tumulte. Du reste l'apparition et la
disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de
Paris. Cela était rapide, mais majestueux. Ce roi impotent avait le goût
du grand galop; ne pouvant marcher, il voulait courir; ce cul-de-jatte
se fût fait volontiers traîner par l'éclair. Il passait, pacifique et
sévère, au milieu des sabres nus. Sa berline massive, toute dorée, avec
de grosses branches de lys peintes sur les panneaux, roulait bruyamment.
À peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'oeil. On voyait dans
l'angle du fond à droite, sur des coussins capitonnés de satin blanc,
une face large, ferme et vermeille, un front frais poudré à l'oiseau
royal, un oeil fier, dur et fin, un sourire de lettré, deux grosses
épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois, la Toison d'or,
la croix de Saint-Louis, la croix de la Légion d'honneur, la plaque
d'argent du Saint-Esprit, un gros ventre et un large cordon bleu;
c'était le roi. Hors de Paris, il tenait son chapeau à plumes blanches
sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises; quand il
rentrait dans la ville, il mettait son chapeau sur sa tête, saluant peu.
Il regardait froidement le peuple, qui le lui rendait. Quand il parut
pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau, tout son succès
fut ce mot d'un faubourien à son camarade: «C'est ce gros-là qui est le
gouvernement.»

Cet infaillible passage du roi à la même heure était donc l'événement
quotidien du boulevard de l'Hôpital.

Le promeneur à la redingote jaune n'était évidemment pas du quartier, et
probablement pas de Paris, car il ignorait ce détail. Lorsqu'à deux
heures la voiture royale, entourée d'un escadron de gardes du corps
galonnés d'argent, déboucha sur le boulevard, après avoir tourné la
Salpêtrière, il parut surpris et presque effrayé. Il n'y avait que lui
dans la contre-allée, il se rangea vivement derrière un angle de mur
d'enceinte, ce qui n'empêcha pas Mr le duc d'Havré de l'apercevoir. Mr
le duc d'Havré, comme capitaine des gardes de service ce jour-là, était
assis dans la voiture vis-à-vis du roi. Il dit à Sa Majesté: «Voilà un
homme d'assez mauvaise mine.» Des gens de police, qui éclairaient le
passage du roi, le remarquèrent également, et l'un d'eux reçut l'ordre
de le suivre. Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du
faubourg, et comme le jour commençait à baisser, l'agent perdit sa
trace, ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à
Mr le comte Anglès, ministre d'État, préfet de police.

Quand l'homme à la redingote jaune eut dépisté l'agent, il doubla le
pas, non sans s'être retourné bien des fois pour s'assurer qu'il n'était
pas suivi. À quatre heures un quart, c'est-à-dire à la nuit close, il
passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin où l'on donnait ce
jour-là les _Deux Forçats_. Cette affiche, éclairée par les réverbères
du théâtre, le frappa, car, quoiqu'il marchât vite, il s'arrêta pour la
lire. Un instant après, il était dans le cul-de-sac de la Planchette, et
il entrait au _Plat d'étain_, où était alors le bureau de la voiture de
Lagny. Cette voiture partait à quatre heures et demie. Les chevaux
étaient attelés, et les voyageurs, appelés par le cocher, escaladaient
en hâte le haut escalier de fer du coucou.

L'homme demanda:

--Avez-vous une place?

--Une seule, à côté de moi, sur le siège, dit le cocher.

--Je la prends.

--Montez.

Cependant, avant de partir, le cocher jeta un coup d'oeil sur le costume
médiocre du voyageur, sur la petitesse de son paquet, et se fit payer.

--Allez-vous jusqu'à Lagny? demanda le cocher.

--Oui, dit l'homme.

Le voyageur paya jusqu'à Lagny.

On partit. Quand on eut passé la barrière, le cocher essaya de nouer la
conversation, mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. Le
cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux.

Le cocher s'enveloppa dans son manteau. Il faisait froid. L'homme ne
paraissait pas y songer. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne.

Vers six heures du soir on était à Chelles. Le cocher s'arrêta pour
laisser souffler ses chevaux, devant l'auberge à rouliers installée dans
les vieux bâtiments de l'abbaye royale.

--Je descends ici, dit l'homme.

Il prit son paquet et son bâton, et sauta à bas de la voiture.

Un instant après, il avait disparu.

Il n'était pas entré dans l'auberge.

Quand, au bout de quelques minutes, la voiture repartit pour Lagny, elle
ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles.

Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intérieur.

--Voilà, dit-il, un homme qui n'est pas d'ici, car je ne le connais pas.
Il a l'air de n'avoir pas le sou; cependant il ne tient pas à l'argent;
il paye pour Lagny, et il ne va que jusqu'à Chelles. Il est nuit, toutes
les maisons sont fermées, il n'entre pas à l'auberge, et on ne le
retrouve plus. Il s'est donc enfoncé dans la terre.

L'homme ne s'était pas enfoncé dans la terre, mais il avait arpenté en
hâte dans l'obscurité la grande rue de Chelles; puis il avait pris à
gauche avant d'arriver à l'église le chemin vicinal qui mène à
Montfermeil, comme quelqu'un qui eût connu le pays et qui y fût déjà
venu.

Il suivit ce chemin rapidement. À l'endroit où il est coupé par
l'ancienne route bordée d'arbres qui va de Gagny à Lagny, il entendit
venir des passants. Il se cacha précipitamment dans un fossé, et y
attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés. La précaution
était d'ailleurs presque superflue, car, comme nous l'avons déjà dit,
c'était une nuit de décembre très noire. On voyait à peine deux ou trois
étoiles au ciel.

C'est à ce point-là que commence la montée de la colline. L'homme ne
rentra pas dans le chemin de Montfermeil; il prit à droite, à travers
champs, et gagna à grands pas le bois.

Quand il fut dans le bois, il ralentit sa marche, et se mit à regarder
soigneusement tous les arbres, avançant pas à pas, comme s'il cherchait
et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. Il y eut un moment
où il parut se perdre et où il s'arrêta indécis. Enfin il arriva, de
tâtonnements en tâtonnements, à une clairière où il y avait un monceau
de grosses pierres blanchâtres. Il se dirigea vivement vers ces pierres
et les examina avec attention à travers la brume de la nuit, comme s'il
les passait en revue. Un gros arbre, couvert de ces excroissances qui
sont les verrues de la végétation, était à quelques pas du tas de
pierres. Il alla à cet arbre, et promena sa main sur l'écorce du tronc,
comme s'il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues.

Vis-à-vis de cet arbre, qui était un frêne, il y avait un châtaignier
malade d'une décortication, auquel on avait mis pour pansement une bande
de zinc clouée. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette
bande de zinc.

Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris
entre l'arbre et les pierres, comme quelqu'un qui s'assure que la terre
n'a pas été fraîchement remuée.

Cela fait, il s'orienta et reprit sa marche à travers le bois.

C'était cet homme qui venait de rencontrer Cosette.

En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil, il avait
aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement, qui
déposait un fardeau à terre, puis le reprenait, et se remettait à
marcher. Il s'était approché et avait reconnu que c'était un tout jeune
enfant chargé d'un énorme seau d'eau. Alors il était allé à l'enfant, et
avait pris silencieusement l'anse du seau.




Chapitre VII

Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu


Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas eu peur.

L'homme lui adressa la parole. Il parlait d'une voix grave et presque
basse.

--Mon enfant, c'est bien lourd pour vous ce que vous portez là.

Cosette leva la tête et répondit:

--Oui, monsieur.

--Donnez, reprit l'homme. Je vais vous le porter.

Cosette lâcha le seau. L'homme se mit à cheminer près d'elle.

--C'est très lourd en effet, dit-il entre ses dents.

Puis il ajouta:

--Petite, quel âge as-tu?

--Huit ans, monsieur.

--Et viens-tu de loin comme cela?

--De la source qui est dans le bois.

--Et est-ce loin où tu vas?--À un bon quart d'heure d'ici.

L'homme resta un moment sans parler, puis il dit brusquement:

--Tu n'as donc pas de mère?

--Je ne sais pas, répondit l'enfant.

Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre la parole, elle ajouta:

--Je ne crois pas. Les autres en ont. Moi, je n'en ai pas.

Et après un silence, elle reprit:

--Je crois que je n'en ai jamais eu.

L'homme s'arrêta, il posa le seau à terre, se pencha et mit ses deux
mains sur les deux épaules de l'enfant, faisant effort pour la regarder
et voir son visage dans l'obscurité.

La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur
livide du ciel.

--Comment t'appelles-tu? dit l'homme.

--Cosette.

L'homme eut comme une secousse électrique. Il la regarda encore, puis il
ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette, saisit le seau, et se
remit à marcher.

Au bout d'un instant il demanda:

--Petite, où demeures-tu?

--À Montfermeil, si vous connaissez.

--C'est là que nous allons?

--Oui, monsieur.

Il fit encore une pause, puis recommença:

--Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure chercher de l'eau dans
le bois?

--C'est madame Thénardier.

L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre
indifférent, mais où il y avait pourtant un tremblement singulier:

--Qu'est-ce qu'elle fait, ta madame Thénardier?

--C'est ma bourgeoise, dit l'enfant. Elle tient l'auberge.

--L'auberge? dit l'homme. Eh bien, je vais aller y loger cette nuit.
Conduis-moi.

--Nous y allons, dit l'enfant.

L'homme marchait assez vite. Cosette le suivait sans peine. Elle ne
sentait plus la fatigue. De temps en temps, elle levait les yeux vers
cet homme avec une sorte de tranquillité et d'abandon inexprimables.
Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à
prier. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de
l'espérance et à de la joie et qui s'en allait vers le ciel.

Quelques minutes s'écoulèrent. L'homme reprit:

--Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thénardier?

--Non, monsieur.

--Est-ce que tu es seule?

--Oui, monsieur.

Il y eut encore une interruption. Cosette éleva la voix:

--C'est-à-dire il y a deux petites filles.

--Quelles petites filles?

--Ponine et Zelma.

L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la
Thénardier.

--Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma?

--Ce sont les demoiselles de madame Thénardier. Comme qui dirait ses
filles.

--Et que font-elles, celles-là?--Oh! dit l'enfant, elles ont de belles
poupées, des choses où il y a de l'or, tout plein d'affaires. Elles
jouent, elles s'amusent.

--Toute la journée?

--Oui, monsieur.

--Et toi?

--Moi, je travaille.

--Toute la journée?

L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu'on ne voyait
pas à cause de la nuit, et répondit doucement:

--Oui, monsieur.

Elle poursuivit après un intervalle de silence:

--Des fois, quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien, je m'amuse
aussi.

--Comment t'amuses-tu?

--Comme je peux. On me laisse. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux.
Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. Je n'ai
qu'un petit sabre en plomb, pas plus long que ça.

L'enfant montrait son petit doigt.

--Et qui ne coupe pas?--Si, monsieur, dit l'enfant, ça coupe la salade
et les têtes de mouches.

Ils atteignirent le village; Cosette guida l'étranger dans les rues. Ils
passèrent devant la boulangerie; mais Cosette ne songea pas au pain
qu'elle devait rapporter. L'homme avait cessé de lui faire des questions
et gardait maintenant un silence morne. Quand ils eurent laissé l'église
derrière eux, l'homme, voyant toutes ces boutiques en plein vent,
demanda à Cosette:

--C'est donc la foire ici?

--Non, monsieur, c'est Noël.

Comme ils approchaient de l'auberge, Cosette lui toucha le bras
timidement.

--Monsieur?

--Quoi, mon enfant?

--Nous voilà tout près de la maison.

--Eh bien?

--Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent?

--Pourquoi?

--C'est que, si madame voit qu'on me l'a porté, elle me battra.

L'homme lui remit le seau. Un instant après, ils étaient à la porte de
la gargote.




Chapitre VIII

Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche


Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée
toujours étalée chez le bimbelotier, puis elle frappa. La porte
s'ouvrit. La Thénardier parut une chandelle à la main.

--Ah! c'est toi, petite gueuse! Dieu merci, tu y as mis le temps! elle
se sera amusée, la drôlesse!

--Madame, dit Cosette toute tremblante, voilà un monsieur qui vient
loger.

La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable,
changement à vue propre aux aubergistes, et chercha avidement des yeux
le nouveau venu.

--C'est monsieur? dit-elle.

--Oui, madame, répondit l'homme en portant la main à son chapeau.

Les voyageurs riches ne sont pas si polis. Ce geste et l'inspection du
costume et du bagage de l'étranger que la Thénardier passa en revue d'un
coup d'oeil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine
bourrue. Elle reprit sèchement:

--Entrez, bonhomme.

Le «bonhomme» entra. La Thénardier lui jeta un second coup d'oeil,
examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son
chapeau qui était un peu défoncé, et consulta d'un hochement de tête,
d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux, son mari, lequel
buvait toujours avec les rouliers. Le mari répondit par cette
imperceptible agitation de l'index qui, appuyée du gonflement des
lèvres, signifie en pareil cas: débine complète. Sur ce, la Thénardier
s'écria:

--Ah! çà, brave homme, je suis bien fâchée, mais c'est que je n'ai plus
de place.

--Mettez-moi où vous voudrez, dit l'homme, au grenier, à l'écurie. Je
payerai comme si j'avais une chambre.

--Quarante sous.

--Quarante sous. Soit.

--À la bonne heure.

--Quarante sous! dit un routier bas à la Thénardier, mais ce n'est que
vingt sous.

--C'est quarante sous pour lui, répliqua la Thénardier du même ton. Je
ne loge pas des pauvres à moins.

--C'est vrai, ajouta le mari avec douceur, ça gâte une maison d'y avoir
de ce monde-là.

Cependant l'homme, après avoir laissé sur un banc son paquet et son
bâton, s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser
une bouteille de vin et un verre. Le marchand qui avait demandé le seau
d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. Cosette avait repris
sa place sous la table de cuisine et son tricot. L'homme, qui avait à
peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu'il s'était versé,
considérait l'enfant avec une attention étrange.

Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être été jolie. Nous avons
déjà esquissé cette petite figure sombre. Cosette était maigre et blême.
Elle avait près de huit ans, on lui en eût donné à peine six. Ses grands
yeux enfoncés dans une sorte d'ombre profonde étaient presque éteints à
force d'avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de
l'angoisse habituelle, qu'on observe chez les condamnés et chez les
malades désespérés. Ses mains étaient, comme sa mère l'avait deviné,
«perdues d'engelures.» Le feu qui l'éclairait en ce moment faisait
saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement
visible. Comme elle grelottait toujours, elle avait pris l'habitude de
serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. Tout son vêtement n'était
qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver.
Elle n'avait sur elle que de la toile trouée; pas un chiffon de laine.
On voyait sa peau çà et là, et l'on y distinguait partout des taches
bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l'avait
touchée. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. Le creux de ses
clavicules était à faire pleurer. Toute la personne de cette enfant, son
allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et
l'autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et
traduisaient une seule idée: la crainte.

La crainte était répandue sur elle; elle en était pour ainsi dire
couverte; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait
ses talons sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible,
ne lui laissait de souffle que le nécessaire, et était devenue ce qu'on
pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que
d'augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était
la terreur.

Cette crainte était telle qu'en arrivant, toute mouillée comme elle
était, Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise
silencieusement à son travail. L'expression du regard de cette enfant de
huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu'il
semblait, à de certains moments, qu'elle fût en train de devenir une
idiote ou un démon.

Jamais, nous l'avons dit, elle n'avait su ce que c'est que prier, jamais
elle n'avait mis le pied dans une église.

«Est-ce que j'ai le temps?» disait la Thénardier.

L'homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux.

Tout à coup la Thénardier s'écria:

--À propos! et ce pain?

Cosette, selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la
voix, sortit bien vite de dessous la table.

Elle avait complètement oublié ce pain. Elle eut recours à l'expédient
des enfants toujours effrayés. Elle mentit.

--Madame, le boulanger était fermé.

--Il fallait cogner.

--J'ai cogné, madame.

--Eh bien?

--Il n'a pas ouvert.

--Je saurai demain si c'est vrai, dit la Thénardier, et si tu mens, tu
auras une fière danse. En attendant, rends-moi la pièce-quinze-sous.

Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier, et devint verte.
La pièce de quinze sous n'y était plus.

--Ah çà! dit la Thénardier, m'as-tu entendue?

Cosette retourna la poche, il n'y avait rien. Qu'est-ce que cet argent
pouvait être devenu? La malheureuse petite ne trouva pas une parole.
Elle était pétrifiée.

--Est-ce que tu l'as perdue, la pièce-quinze-sous? râla la Thénardier,
ou bien est-ce que tu veux me la voler?

En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la
cheminée.

Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier:

--Grâce! madame! madame! je ne le ferai plus.

La Thénardier détacha le martinet.

Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de
son gilet, sans qu'on eût remarqué ce mouvement. D'ailleurs les autres
voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à
rien.

Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée,
tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. La
Thénardier leva le bras.

--Pardon, madame, dit l'homme, mais tout à l'heure j'ai vu quelque chose
qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé.
C'est peut-être cela.

En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant.

--Justement. Voici, reprit-il en se relevant.

Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier.

--Oui, c'est cela, dit-elle.

Ce n'était pas cela, car c'était une pièce de vingt sous, mais la
Thénardier y trouvait du bénéfice. Elle mit la pièce dans sa poche, et
se borna à jeter un regard farouche à l'enfant en disant:

--Que cela ne t'arrive plus, toujours!

Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait «sa niche», et son
grand oeil, fixé sur le voyageur inconnu, commença à prendre une
expression qu'il n'avait jamais eue. Ce n'était encore qu'un naïf
étonnement, mais une sorte de confiance stupéfaite s'y mêlait.

--À propos, voulez-vous souper? demanda la Thénardier au voyageur.

Il ne répondit pas. Il semblait songer profondément.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? dit-elle entre ses dents. C'est
quelque affreux pauvre. Cela n'a pas le sou pour souper. Me payera-t-il
mon logement seulement? Il est bien heureux tout de même qu'il n'ait pas
eu l'idée de voler l'argent qui était à terre.

Cependant une porte s'était ouverte et Éponine et Azelma étaient
entrées.

C'étaient vraiment deux jolies petites filles, plutôt bourgeoises que
paysannes, très charmantes, l'une avec ses tresses châtaines bien
lustrées, l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le
dos, toutes deux vives, propres, grasses, fraîches et saines à réjouir
le regard. Elles étaient chaudement vêtues, mais avec un tel art
maternel, que l'épaisseur des étoffes n'ôtait rien à la coquetterie de
l'ajustement. L'hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. Ces
deux petites dégageaient de la lumière. En outre, elles étaient
régnantes. Dans leur toilette, dans leur gaîté, dans le bruit qu'elles
faisaient, il y avait de la souveraineté. Quand elles entrèrent, la
Thénardier leur dit d'un ton grondeur, qui était plein d'adoration:

--Ah! vous voilà donc, vous autres!

Puis, les attirant dans ses genoux l'une après l'autre, lissant leurs
cheveux, renouant leurs rubans, et les lâchant ensuite avec cette douce
façon de secouer qui est propre aux mères, elle s'écria:

--Sont-elles fagotées!

Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupée
qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes
de gazouillements joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de
son tricot, et les regardait jouer d'un air lugubre.

Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. C'était pour elles comme
le chien. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt-quatre ans à
elles trois, et elles représentaient déjà toute la société des hommes;
d'un côté l'envie, de l'autre le dédain.

La poupée des soeurs Thénardier était très fanée et très vieille et
toute cassée, mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette,
qui de sa vie n'avait eu une poupée, _une vraie poupée_, pour nous
servir d'une expression que tous les enfants comprendront.

Tout à coup la Thénardier, qui continuait d'aller et de venir dans la
salle, s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de
travailler elle s'occupait des petites qui jouaient.

--Ah! je t'y prends! cria-t-elle. C'est comme cela que tu travailles! Je
vais te faire travailler à coups de martinet, moi.

L'étranger, sans quitter sa chaise, se tourna vers la Thénardier.

--Madame, dit-il en souriant d'un air presque craintif, bah! laissez-la
jouer!

De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu
deux bouteilles de vin à son souper et qui n'eût pas eu l'air d'_un
affreux pauvre_, un pareil souhait eût été un ordre. Mais qu'un homme
qui avait ce chapeau se permît d'avoir un désir et qu'un homme qui avait
cette redingote se permît d'avoir une volonté, c'est ce que la
Thénardier ne crut pas devoir tolérer. Elle repartit aigrement:

--Il faut qu'elle travaille, puisqu'elle mange. Je ne la nourris pas à
rien faire.

--Qu'est-ce qu'elle fait donc? reprit l'étranger de cette voix douce qui
contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de
portefaix.

La Thénardier daigna répondre:

--Des bas, s'il vous plaît. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont
pas, autant dire, et qui vont tout à l'heure pieds nus.

L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette, et continua:

--Quand aura-t-elle fini cette paire de bas?

--Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours, la
paresseuse.

--Et combien peut valoir cette paire de bas, quand elle sera faite?

La Thénardier lui jeta un coup d'oeil méprisant.

--Au moins trente sous.

--La donneriez-vous pour cinq francs? reprit l'homme.

--Pardieu! s'écria avec un gros rire un routier qui écoutait, cinq
francs? je crois fichtre bien! cinq balles!

Le Thénardier crut devoir prendre la parole.

--Oui, monsieur, si c'est votre fantaisie, on vous donnera cette paire
de bas pour cinq francs. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs.

--Il faudrait payer tout de suite, dit la Thénardier avec sa façon brève
et péremptoire.

--J'achète cette paire de bas, répondit l'homme, et, ajouta-t-il en
tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table,--je
la paye.

Puis il se tourna vers Cosette.

--Maintenant ton travail est à moi. Joue, mon enfant.

Le routier fut si ému de la pièce de cinq francs, qu'il laissa là son
verre et accourut.

--C'est pourtant vrai! cria-t-il en l'examinant. Une vraie roue de
derrière! et pas fausse!

Le Thénardier approcha et mit silencieusement la pièce dans son gousset.

La Thénardier n'avait rien à répliquer. Elle se mordit les lèvres, et
son visage prit une expression de haine.

Cependant Cosette tremblait. Elle se risqua à demander:

--Madame, est-ce que c'est vrai? est-ce que je peux jouer?

--Joue! dit la Thénardier d'une voix terrible.

--Merci, madame, dit Cosette.

Et pendant que sa bouche remerciait la Thénardier, toute sa petite âme
remerciait le voyageur.

Le Thénardier s'était remis à boire. Sa femme lui dit à l'oreille:

--Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune?

--J'ai vu, répondit souverainement Thénardier, des millionnaires qui
avaient des redingotes comme cela.

Cosette avait laissé là son tricot, mais elle n'était pas sortie de sa
place. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elle avait pris dans
une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de
plomb.

Éponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait.
Elles venaient d'exécuter une opération fort importante; elles s'étaient
emparées du chat. Elles avaient jeté la poupée à terre, et Éponine, qui
était l'aînée, emmaillotait le petit chat, malgré ses miaulements et ses
contorsions, avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues.
Tout en faisant ce grave et difficile travail, elle disait à sa soeur
dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce, pareille à
la splendeur de l'aile des papillons, s'en va quand on veut la fixer:

--Vois-tu, ma soeur, cette poupée-là est plus amusante que l'autre. Elle
remue, elle crie, elle est chaude. Vois-tu, ma soeur, jouons avec. Ce
serait ma petite fille. Je serais une dame. Je viendrais te voir et tu
la regarderais. Peu à peu tu verrais ses moustaches, et cela
t'étonnerait. Et puis tu verrais ses oreilles, et puis tu verrais sa
queue, et cela t'étonnerait. Et tu me dirais: _Ah! mon Dieu_! et je te
dirais: _Oui, madame, c'est une petite fille que j'ai comme ça. Les
petites filles sont comme ça à présent_.

Azelma écoutait Éponine avec admiration.

Cependant, les buveurs s'étaient mis à chanter une chanson obscène dont
ils riaient à faire trembler le plafond. Le Thénardier les encourageait
et les accompagnait.

Comme les oiseaux font un nid avec tout, les enfants font une poupée
avec n'importe quoi. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillotaient le
chat, Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. Cela fait, elle
l'avait couché sur ses bras, et elle chantait doucement pour l'endormir.

La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus
charmants instincts de l'enfance féminine. Soigner, vêtir, parer,
habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer,
dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout
l'avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en
faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de
petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l'enfant
devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande
fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée.

Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à
fait aussi impossible qu'une femme sans enfant.

Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre.

La Thénardier, elle, s'était rapprochée de l' _homme jaune_.

--Mon mari a raison, pensait-elle, c'est peut-être monsieur Laffitte. Il
y a des riches si farces! Elle vint s'accouder à sa table.

--Monsieur... dit-elle.

À ce mot _monsieur_, l'homme se retourna. La Thénardier ne l'avait
encore appelé que _brave homme_ ou _bonhomme_.

--Voyez-vous, monsieur, poursuivit-elle en prenant son air douceâtre qui
était encore plus fâcheux à voir que son air féroce, je veux bien que
l'enfant joue, je ne m'y oppose pas, mais c'est bon pour une fois, parce
que vous êtes généreux. Voyez-vous, cela n'a rien. Il faut que cela
travaille.

--Elle n'est donc pas à vous, cette enfant? demanda l'homme.

--Oh mon Dieu non, monsieur! c'est une petite pauvre que nous avons
recueillie comme cela, par charité. Une espèce d'enfant imbécile. Elle
doit avoir de l'eau dans la tête. Elle a la tête grosse, comme vous
voyez. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons, car nous ne sommes
pas riches. Nous avons beau écrire à son pays, voilà six mois qu'on ne
nous répond plus. Il faut croire que sa mère est morte.

--Ah! dit l'homme, et il retomba dans sa rêverie.

--C'était une pas grand'chose que cette mère, ajouta la Thénardier. Elle
abandonnait son enfant.

Pendant toute cette conversation, Cosette, comme si un instinct l'eût
avertie qu'on parlait d'elle, n'avait pas quitté des yeux la Thénardier.
Elle écoutait vaguement. Elle entendait çà et là quelques mots.

Cependant les buveurs, tous ivres aux trois quarts, répétaient leur
refrain immonde avec un redoublement de gaîté. C'était une gaillardise
de haut goût où étaient mêlés la Vierge et l'enfant Jésus. La Thénardier
était allée prendre sa part des éclats de rire. Cosette, sous la table,
regardait le feu qui se réverbérait dans son oeil fixe; elle s'était
remise à bercer l'espèce de maillot qu'elle avait fait, et, tout en le
berçant, elle chantait à voix basse: «Ma mère est morte! ma mère est
morte! ma mère est morte!»

Sur de nouvelles insistances de l'hôtesse, l'homme jaune, «le
millionnaire», consentit enfin à souper.

--Que veut monsieur?

--Du pain et du fromage, dit l'homme.

--Décidément c'est un gueux, pensa la Thénardier.

Les ivrognes chantaient toujours leur chanson, et l'enfant, sous la
table, chantait aussi la sienne.

Tout à coup Cosette s'interrompit. Elle venait de se retourner et
d'apercevoir la poupée des petites Thénardier qu'elles avaient quittée
pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine.

Alors elle laissa tomber le sabre emmailloté qui ne lui suffisait qu'à
demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La
Thénardier parlait bas à son mari, et comptait de la monnaie, Ponine et
Zelma jouaient avec le chat, les voyageurs mangeaient, ou buvaient, ou
chantaient, aucun regard n'était fixé sur elle. Elle n'avait pas un
moment à perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses
genoux et sur ses mains, s'assura encore une fois qu'on ne la guettait
pas, puis se glissa vivement jusqu'à la poupée, et la saisit. Un instant
après elle était à sa place, assise, immobile, tournée seulement de
manière à faire de l'ombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras.
Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle qu'il
avait toute la violence d'une volupté.

Personne ne l'avait vue, excepté le voyageur, qui mangeait lentement son
maigre souper.

Cette joie dura près d'un quart d'heure.

Mais, quelque précaution que prit Cosette, elle ne s'apercevait pas
qu'un des pieds de la poupée--_passait_,--et que le feu de la cheminée
l'éclairait très vivement. Ce pied rose et lumineux qui sortait de
l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit à Éponine:--Tiens!
ma soeur!

Les deux petites filles s'arrêtèrent, stupéfaites. Cosette avait osé
prendre la poupée!

Éponine se leva, et, sans lâcher le chat, alla vers sa mère et se mit à
la tirer par sa jupe.

--Mais laisse-moi donc! dit la mère. Qu'est-ce que tu me veux?

--Mère, dit l'enfant, regarde donc!

Et elle désignait du doigt Cosette.

Cosette, elle, tout entière aux extases de la possession, ne voyait et
n'entendait plus rien.

Le visage de la Thénardier prit cette expression particulière qui se
compose du terrible mêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer ces
sortes de femmes: mégères.

Cette fois, l'orgueil blessé exaspérait encore sa colère. Cosette avait
franchi tous les intervalles, Cosette avait attenté à la poupée de «ces
demoiselles».

Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son
impérial fils n'aurait pas une autre figure.

Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait.

--Cosette!

Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle. Elle se
retourna.

--Cosette, répéta la Thénardier.

Cosette prit la poupée et la posa doucement à terre avec une sorte de
vénération mêlée de désespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle
joignit les mains, et, ce qui est effrayant à dire dans un enfant de cet
âge, elle se les tordit; puis, ce que n'avait pu lui arracher aucune des
émotions de la journée, ni la course dans le bois, ni la pesanteur du
seau d'eau, ni la perte de l'argent, ni la vue du martinet, ni même la
sombre parole qu'elle avait entendu dire à la Thénardier,--elle pleura.
Elle éclata en sanglots.

Cependant le voyageur s'était levé.

--Qu'est-ce donc? dit-il à la Thénardier.

--Vous ne voyez pas? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du
délit qui gisait aux pieds de Cosette.

--Hé bien, quoi? reprit l'homme.

--Cette gueuse, répondit la Thénardier, s'est permis de toucher à la
poupée des enfants!

--Tout ce bruit pour cela! dit l'homme. Eh bien, quand elle jouerait
avec cette poupée?

--Elle y a touché avec ses mains sales! poursuivit la Thénardier, avec
ses affreuses mains!

Ici Cosette redoubla ses sanglots.

--Te tairas-tu? cria la Thénardier.

L'homme alla droit à la porte de la rue, l'ouvrit et sortit.

Dès qu'il fut sorti, la Thénardier profita de son absence pour allonger
sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l'enfant
les hauts cris.

La porte se rouvrit, l'homme reparut, il portait dans ses deux mains la
poupée fabuleuse dont nous avons parlé, et que tous les marmots du
village contemplaient depuis le matin, et il la posa debout devant
Cosette en disant:

--Tiens, c'est pour toi.

Il faut croire que, depuis plus d'une heure qu'il était là, au milieu de
sa rêverie, il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie
éclairée de lampions et de chandelles si splendidement qu'on
l'apercevait à travers la vitre du cabaret comme une illumination.

Cosette leva les yeux, elle avait vu venir l'homme à elle avec cette
poupée comme elle eût vu venir le soleil, elle entendit ces paroles
inouïes: _c'est pour toi_, elle le regarda, elle regarda la poupée, puis
elle recula lentement, et s'alla cacher tout au fond sous la table dans
le coin du mur.

Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus, elle avait l'air de ne plus
oser respirer.

La Thénardier, Éponine, Azelma étaient autant de statues. Les buveurs
eux-mêmes s'étaient arrêtés. Il s'était fait un silence solennel dans
tout le cabaret.

La Thénardier, pétrifiée et muette, recommençait ses conjectures:
--Qu'est-ce que c'est que ce vieux? est-ce un pauvre? est-ce un
millionnaire? C'est peut-être les deux, c'est-à-dire un voleur.

La face du mari Thénardier offrit cette ride expressive qui accentue la
figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute
sa puissance bestiale. Le gargotier considérait tour à tour la poupée et
le voyageur; il semblait flairer cet homme comme il eût flairé un sac
d'argent. Cela ne dura que le temps d'un éclair. Il s'approcha de sa
femme et lui dit bas:

--Cette machine coûte au moins trente francs. Pas de bêtises. À plat
ventre devant l'homme.

Les natures grossières ont cela de commun avec les natures naïves
qu'elles n'ont pas de transitions.--Eh bien, Cosette, dit la Thénardier
d'une voix qui voulait être douce et qui était toute composée de ce miel
aigre des méchantes femmes, est-ce que tu ne prends pas ta poupée?

Cosette se hasarda à sortir de son trou.

--Ma petite Cosette, reprit la Thénardier d'un air caressant, monsieur
te donne une poupée. Prends-la. Elle est à toi.

Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur.
Son visage était encore inondé de larmes, mais ses yeux commençaient à
s'emplir, comme le ciel au crépuscule du matin, des rayonnements
étranges de la joie. Ce qu'elle éprouvait en ce moment-là était un peu
pareil à ce qu'elle eût ressenti si on lui eût dit brusquement: _Petite,
vous êtes la reine de France_.

Il lui semblait que si elle touchait à cette poupée, le tonnerre en
sortirait.

Ce qui était vrai jusqu'à un certain point, car elle se disait que la
Thénardier gronderait, et la battrait.

Pourtant l'attraction l'emporta. Elle finit par s'approcher, et murmura
timidement en se tournant vers la Thénardier:

--Est-ce que je peux, madame?

Aucune expression ne saurait rendre cet air à la fois désespéré,
épouvanté et ravi.

--Pardi! fit la Thénardier, c'est à toi. Puisque monsieur te la donne.

--Vrai, monsieur? reprit Cosette, est-ce que c'est vrai? c'est à moi, la
dame?

L'étranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. Il semblait être
à ce point d'émotion où l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. Il fit un
signe de tête à Cosette, et mit la main de «la dame» dans sa petite
main.

Cosette retira vivement sa main, comme si celle de _la dame_ la brûlait,
et se mit à regarder le pavé. Nous sommes forcé d'ajouter qu'en cet
instant-là elle tirait la langue d'une façon démesurée. Tout à coup elle
se retourna et saisit la poupée avec emportement.

--Je l'appellerai Catherine, dit-elle.

Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette
rencontrèrent et étreignirent les rubans et les fraîches mousselines
roses de la poupée.

--Madame, reprit-elle, est-ce que je peux la mettre sur une chaise?

--Oui, mon enfant, répondit la Thénardier.

Maintenant c'étaient Éponine et Azelma qui regardaient Cosette avec
envie.

Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s'assit à terre devant elle,
et demeura immobile, sans dire un mot dans l'attitude de la
contemplation.

--Joue donc, Cosette, dit l'étranger.

--Oh! je joue, répondit l'enfant. Cet étranger, cet inconnu qui avait
l'air d'une visite que la providence faisait à Cosette, était en ce
moment-là ce que la Thénardier haïssait le plus au monde. Pourtant il
fallait se contraindre. C'était plus d'émotions qu'elle n'en pouvait
supporter, si habituée qu'elle fût à la dissimulation par la copie
qu'elle tâchait de faire de son mari dans toutes ses actions. Elle se
hâta d'envoyer ses filles coucher, puis elle demanda à l'homme jaune _la
permission_ d'y envoyer aussi Cosette, _qui a bien fatigué aujourd'hui_,
ajouta-t-elle d'un air maternel. Cosette s'alla coucher emportant
Catherine entre ses bras.

La Thénardier allait de temps en temps à l'autre bout de la salle où
était son homme, _pour se soulager l'âme_, disait-elle. Elle échangeait
avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait
les dire haut:

--Vieille bête! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre? Venir nous
déranger ici! vouloir que ce petit monstre joue! lui donner des poupées!
donner des poupées de quarante francs à une chienne que je donnerais moi
pour quarante sous! Encore un peu il lui dirait votre majesté comme à la
duchesse de Berry! Y a-t-il du bon sens? il est donc enragé, ce vieux
mystérieux-là?

--Pourquoi? C'est tout simple, répliquait le Thénardier. Si ça l'amuse!
Toi, ça t'amuse que la petite travaille, lui, ça l'amuse qu'elle joue.
Il est dans son droit. Un voyageur, ça fait ce que ça veut quand ça
paye. Si ce vieux est un philanthrope, qu'est-ce que ça te fait? Si
c'est un imbécile, ça ne te regarde pas. De quoi te mêles-tu, puisqu'il
a de l'argent?

Langage de maître et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un
ni l'autre la réplique.

L'homme s'était accoudé sur la table et avait repris son attitude de
rêverie. Tous les autres voyageurs, marchands et rouliers, s'étaient un
peu éloignés et ne chantaient plus. Ils le considéraient à distance avec
une sorte de crainte respectueuse. Ce particulier si pauvrement vêtu,
qui tirait de sa poche les roues de derrière avec tant d'aisance et qui
prodiguait des poupées gigantesques à de petites souillons en sabots,
était certainement un bonhomme magnifique et redoutable.

Plusieurs heures s'écoulèrent. La messe de minuit était dite, le
réveillon était fini, les buveurs s'en étaient allés, le cabaret était
fermé, la salle basse était déserte, le feu s'était éteint, l'étranger
était toujours à la même place et dans la même posture. De temps en
temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. Voilà tout. Mais
il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'était plus là.

Les Thénardier seuls, par convenance et par curiosité, étaient restés
dans la salle.--Est-ce qu'il va passer la nuit comme ça? grommelait la
Thénardier. Comme deux heures du matin sonnaient, elle se déclara
vaincue et dit à son mari:--Je vais me coucher. Fais-en ce que tu
voudras.--Le mari s'assit à une table dans un coin, alluma une chandelle
et se mit à lire le _Courrier français_.

Une bonne heure se passa ainsi. Le digne aubergiste avait lu au moins
trois fois le _Courrier français_, depuis la date du numéro jusqu'au nom
de l'imprimeur. L'étranger ne bougeait pas.

Le Thénardier remua, toussa, cracha, se moucha, fit craquer sa chaise.
Aucun mouvement de l'homme.--Est-ce qu'il dort? pensa
Thénardier.--L'homme ne dormait pas, mais rien ne pouvait l'éveiller.

Enfin Thénardier ôta son bonnet, s'approcha doucement, et s'aventura à
dire:

--Est-ce que monsieur ne va pas reposer?

_Ne va pas se coucher_ lui eût semblé excessif et familier. _Reposer_
sentait le luxe et était du respect. Ces mots-là ont la propriété
mystérieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la
carte à payer. Une chambre où l'on _couche_ coûte vingt sous; une
chambre où l'on _repose_ coûte vingt francs.

--Tiens! dit l'étranger, vous avez raison. Où est votre écurie?

--Monsieur, fit le Thénardier avec un sourire, je vais conduire
monsieur.

Il prit la chandelle, l'homme prit son paquet et son bâton, et
Thénardier le mena dans une chambre au premier qui était d'une rare
splendeur, toute meublée en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de
calicot rouge.

--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le voyageur.

--C'est notre propre chambre de noce, dit l'aubergiste. Nous en habitons
une autre, mon épouse et moi. On n'entre ici que trois ou quatre fois
dans l'année.

--J'aurais autant aimé l'écurie, dit l'homme brusquement.

Le Thénardier n'eut pas l'air d'entendre cette réflexion peu obligeante.

Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la
cheminée. Un assez bon feu flambait dans l'âtre.

Il y avait sur cette cheminée, sous un bocal, une coiffure de femme en
fils d'argent et en fleurs d'oranger.

--Et ceci, qu'est-ce que c'est? reprit l'étranger.--Monsieur, dit le
Thénardier, c'est le chapeau de mariée de ma femme.

Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire: _il y a donc
eu un moment où ce monstre a été une vierge_!

Du reste le Thénardier mentait. Quand il avait pris à bail cette bicoque
pour en faire une gargote, il avait trouvé cette chambre ainsi garnie,
et avait acheté ces meubles et brocanté ces fleurs d'oranger, jugeant
que cela ferait une ombre gracieuse sur «son épouse», et qu'il en
résulterait pour sa maison ce que les Anglais appellent de la
respectabilité.

Quand le voyageur se retourna, l'hôte avait disparu. Le Thénardier
s'était éclipsé discrètement, sans oser dire bonsoir, ne voulant pas
traiter avec une cordialité irrespectueuse un homme qu'il se proposait
d'écorcher royalement le lendemain matin.

L'aubergiste se retira dans sa chambre. Sa femme était couchée, mais
elle ne dormait pas. Quand elle entendit le pas de son mari, elle se
tourna et lui dit:

--Tu sais que je flanque demain Cosette à la porte.

Le Thénardier répondit froidement:

--Comme tu y vas!

Ils n'échangèrent pas d'autres paroles, et quelques minutes après leur
chandelle était éteinte.

De son côté le voyageur avait déposé dans un coin son bâton et son
paquet. L'hôte parti, il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps
pensif. Puis il ôta ses souliers, prit une des deux bougies, souffla
l'autre, poussa la porte et sortit de la chambre, regardant autour de
lui comme quelqu'un qui cherche. Il traversa un corridor et parvint à
l'escalier. Là il entendit un petit bruit très doux qui ressemblait à
une respiration d'enfant. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva à
une espèce d'enfoncement triangulaire pratiqué sous l'escalier ou pour
mieux dire formé par l'escalier même. Cet enfoncement n'était autre
chose que le dessous des marches. Là, parmi toutes sortes de vieux
paniers et de vieux tessons, dans la poussière et dans les toiles
d'araignées, il y avait un lit; si l'on peut appeler lit une paillasse
trouée jusqu'à montrer la paille et une couverture trouée jusqu'à
laisser voir la paillasse. Point de draps. Cela était posé à terre sur
le carreau. Dans ce lit Cosette dormait.

L'homme s'approcha, et la considéra.

Cosette dormait profondément. Elle était toute habillée. L'hiver elle ne
se déshabillait pas pour avoir moins froid.

Elle tenait serrée contre elle la poupée dont les grands yeux ouverts
brillaient dans l'obscurité. De temps en temps elle poussait un grand
soupir comme si elle allait se réveiller, et elle étreignait la poupée
dans ses bras presque convulsivement. Il n'y avait à côté de son lit
qu'un de ses sabots.

Une porte ouverte près du galetas de Cosette laissait voir une assez
grande chambre sombre. L'étranger y pénétra. Au fond, à travers une
porte vitrée, on apercevait deux petits lits jumeaux très blancs.
C'étaient ceux d'Azelma et d'Éponine. Derrière ces lits disparaissait à
demi un berceau d'osier sans rideaux où dormait le petit garçon qui
avait crié toute la soirée.

L'étranger conjectura que cette chambre communiquait avec celle des
époux Thénardier. Il allait se retirer quand son regard rencontra la
cheminée; une de ces vastes cheminées d'auberge où il y a toujours un si
petit feu, quand il y a du feu, et qui sont si froides à voir. Dans
celle-là il n'y avait pas de feu, il n'y avait pas même de cendre; ce
qui y était attira pourtant l'attention du voyageur. C'étaient deux
petits souliers d'enfant de forme coquette et de grandeur inégale; le
voyageur se rappela la gracieuse et immémoriale coutume des enfants qui
déposent leur chaussure dans la cheminée le jour de Noël pour y attendre
dans les ténèbres quelque étincelant cadeau de leur bonne fée. Éponine
et Azelma n'avaient eu garde d'y manquer, et elles avaient mis chacune
un de leurs souliers dans la cheminée.

Le voyageur se pencha.

La fée, c'est-à-dire la mère, avait déjà fait sa visite, et l'on voyait
reluire dans chaque soulier une belle pièce de dix sous toute neuve.

L'homme se relevait et allait s'en aller lorsqu'il aperçut au fond, à
l'écart, dans le coin le plus obscur de l'âtre, un autre objet. Il
regarda, et reconnut un sabot, un affreux sabot du bois le plus
grossier, à demi brisé, et tout couvert de cendre et de boue desséchée.
C'était le sabot de Cosette. Cosette, avec cette touchante confiance des
enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais, avait
mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée.

C'est une chose sublime et douce que l'espérance dans un enfant qui n'a
jamais connu que le désespoir.

Il n'y avait rien dans ce sabot.

L'étranger fouilla dans son gilet, se courba, et mit dans le sabot de
Cosette un louis d'or.

Puis il regagna sa chambre à pas de loup.




Chapitre IX

Thénardier à la manoeuvre


Le lendemain matin, deux heures au moins avant le jour, le mari
Thénardier, attablé près d'une chandelle dans la salle basse du cabaret,
une plume à la main, composait la carte du voyageur à la redingote
jaune.

La femme debout, à demi courbée sur lui, le suivait des yeux. Ils
n'échangeaient pas une parole. C'était, d'un côté, une méditation
profonde, de l'autre, cette admiration religieuse avec laquelle on
regarde naître et s'épanouir une merveille de l'esprit humain. On
entendait un bruit dans la maison; c'était l'Alouette qui balayait
l'escalier.

Après un bon quart d'heure et quelques ratures, le Thénardier produisit
ce chef-d'oeuvre.

Note du Monsieur du No 1.

Souper    Fr. 3
Chambre   Fr. 10
Bougie    Fr. 5
Feu       Fr. 4
Service   Fr. 1
----------------
Total     Fr. 23

Service était écrit _servisse_.

--Vingt-trois francs! s'écria la femme avec un enthousiasme mêlé de
quelque hésitation.

Comme tous les grands artistes, le Thénardier n'était pas content.
--Peuh! fit-il.

C'était l'accent de Castlereagh rédigeant au congrès de Vienne la carte
à payer de la France.

--Monsieur Thénardier, tu as raison, il doit bien cela, murmura la femme
qui songeait à la poupée donnée à Cosette en présence de ses filles,
c'est juste, mais c'est trop. Il ne voudra pas payer.

Le Thénardier fit son rire froid, et dit:

--Il payera.

Ce rire était la signification suprême de la certitude et de l'autorité.
Ce qui était dit ainsi devait être. La femme n'insista point. Elle se
mit à ranger les tables; le mari marchait de long en large dans la
salle. Un moment après il ajouta:

--Je dois bien quinze cents francs, moi!

Il alla s'asseoir au coin de la cheminée, méditant, les pieds sur les
cendres chaudes.

--Ah çà! reprit la femme, tu n'oublies pas que je flanque Cosette à la
porte aujourd'hui? Ce monstre! elle me mange le coeur avec sa poupée!
J'aimerais mieux épouser Louis XVIII que de la garder un jour de plus à
la maison.

Le Thénardier alluma sa pipe et répondit entre deux bouffées.

--Tu remettras la carte à l'homme.

Puis il sortit.

Il était à peine hors de la salle que le voyageur y entra.

Le Thénardier reparut sur-le-champ derrière lui et demeura immobile dans
la porte entre-bâillée, visible seulement pour sa femme.

L'homme jaune portait à la main son bâton et son paquet.

--Levé si tôt! dit la Thénardier, est-ce que monsieur nous quitte déjà?

Tout en parlant ainsi, elle tournait d'un air embarrassé la carte dans
ses mains et y faisait des plis avec ses ongles. Son visage dur offrait
une nuance qui ne lui était pas habituelle, la timidité et le scrupule.

Présenter une pareille note à un homme qui avait si parfaitement l'air
d'«un pauvre», cela lui paraissait malaisé.

Le voyageur semblait préoccupé et distrait. Il répondit:

--Oui, madame. Je m'en vais.

--Monsieur, reprit-elle, n'avait donc pas d'affaires à Montfermeil?

--Non. Je passe par ici. Voilà tout. Madame, ajouta-t-il, qu'est-ce que
je dois?

La Thénardier, sans répondre, lui tendit la carte pliée.

L'homme déplia le papier, le regarda, mais son attention était
visiblement ailleurs.

--Madame, reprit-il, faites-vous de bonnes affaires dans ce Montfermeil?

--Comme cela, monsieur, répondit la Thénardier stupéfaite de ne point
voir d'autre explosion.

Elle poursuivit d'un accent élégiaque et lamentable:

--Oh! monsieur, les temps sont bien durs! et puis nous avons si peu de
bourgeois dans nos endroits! C'est tout petit monde, voyez-vous. Si nous
n'avions pas par-ci par-là des voyageurs généreux et riches comme
monsieur! Nous avons tant de charges. Tenez, cette petite nous coûte les
yeux de la tête.

--Quelle petite?

--Eh bien, la petite, vous savez! Cosette! l'Alouette, comme on dit dans
le pays!

--Ah! dit l'homme.

Elle continua:

--Sont-ils bêtes, ces paysans, avec leurs sobriquets! elle a plutôt
l'air d'une chauve-souris que d'une alouette. Voyez-vous, monsieur, nous
ne demandons pas la charité, mais nous ne pouvons pas la faire. Nous ne
gagnons rien, et nous avons gros à payer. La patente, les impositions,
les portes et fenêtres, les centimes! Monsieur sait que le gouvernement
demande un argent terrible! Et puis j'ai mes filles, moi. Je n'ai pas
besoin de nourrir l'enfant des autres. L'homme reprit, de cette voix
qu'il s'efforçait de rendre indifférente et dans laquelle il y avait un
tremblement:

--Et si l'on vous en débarrassait?

--De qui? de la Cosette?

--Oui.

La face rouge et violente de la gargotière s'illumina d'un
épanouissement hideux.

--Ah, monsieur! mon bon monsieur! prenez-la, gardez-la, emmenez-la,
emportez-la, sucrez-la, truffez-la, buvez-la, mangez-la, et soyez béni
de la bonne sainte Vierge et de tous les saints du paradis!

--C'est dit.

--Vrai? vous l'emmenez?

--Je l'emmène.

--Tout de suite?

--Tout de suite. Appelez l'enfant.

--Cosette! cria la Thénardier.

--En attendant, poursuivit l'homme, je vais toujours vous payer ma
dépense. Combien est-ce?

Il jeta un coup d'oeil sur la carte et ne put réprimer un mouvement de
surprise:

--Vingt-trois francs!

Il regarda la gargotière et répéta:

--Vingt-trois francs?

Il y avait dans la prononciation de ces deux mots ainsi répétés l'accent
qui sépare le point d'exclamation du point d'interrogation.

La Thénardier avait eu le temps de se préparer au choc. Elle répondit
avec assurance:

--Dame oui, monsieur! c'est vingt-trois francs.

L'étranger posa cinq pièces de cinq francs sur la table.

--Allez chercher la petite, dit-il.

En ce moment, le Thénardier s'avança au milieu de la salle et dit:

--Monsieur doit vingt-six sous.

--Vingt-six sous! s'écria la femme.

--Vingt sous pour la chambre, reprit le Thénardier froidement, et six
sous pour le souper. Quant à la petite, j'ai besoin d'en causer un peu
avec monsieur. Laisse-nous, ma femme. La Thénardier eut un de ces
éblouissements que donnent les éclairs imprévus du talent. Elle sentit
que le grand acteur entrait en scène, ne répliqua pas un mot, et sortit.

Dès qu'ils furent seuls, le Thénardier offrit une chaise au voyageur. Le
voyageur s'assit; le Thénardier resta debout, et son visage prit une
singulière expression de bonhomie et de simplicité.

--Monsieur, dit-il, tenez, je vais vous dire. C'est que je l'adore, moi,
cette enfant.

L'étranger le regarda fixement.

--Quelle enfant?

Thénardier continua:

--Comme c'est drôle! on s'attache. Qu'est-ce que c'est que tout cet
argent-là? reprenez donc vos pièces de cent sous. C'est une enfant que
j'adore.

--Qui ça? demanda l'étranger.

--Hé, notre petite Cosette! ne voulez-vous pas nous l'emmener? Eh bien,
je parle franchement, vrai comme vous êtes un honnête homme, je ne peux
pas y consentir. Elle me ferait faute, cette enfant. J'ai vu ça tout
petit. C'est vrai qu'elle nous coûte de l'argent, c'est vrai qu'elle a
des défauts, c'est vrai que nous ne sommes pas riches, c'est vrai que
j'ai payé plus de quatre cents francs en drogues rien que pour une de
ses maladies! Mais il faut bien faire quelque chose pour le bon Dieu. Ça
n'a ni père ni mère, je l'ai élevée. J'ai du pain pour elle et pour moi.
Au fait j'y tiens, à cette enfant. Vous comprenez, on se prend
d'affection; je suis une bonne bête, moi; je ne raisonne pas; je l'aime,
cette petite; ma femme est vive, mais elle l'aime aussi. Voyez-vous,
c'est comme notre enfant. J'ai besoin que ça babille dans la maison.

L'étranger le regardait toujours fixement. Il continua:

--Pardon, excuse, monsieur, mais on ne donne point son enfant comme ça à
un passant. Pas vrai que j'ai raison? Après cela, je ne dis pas, vous
êtes riche, vous avez l'air d'un bien brave homme, si c'était pour son
bonheur? Mais il faudrait savoir. Vous comprenez? Une supposition que je
la laisserais aller et que je me sacrifierais, je voudrais savoir où
elle va, je ne voudrais pas la perdre de vue, je voudrais savoir chez
qui elle est, pour l'aller voir de temps en temps, qu'elle sache que son
bon père nourricier est là, qu'il veille sur elle. Enfin il y a des
choses qui ne sont pas possibles. Je ne sais seulement pas votre nom?
Vous l'emmèneriez, je dirais: _eh bien, l'Alouette? Où donc a-t-elle
passé_? Il faudrait au moins voir quelque méchant chiffon de papier, un
petit bout de passeport, quoi!

L'étranger, sans cesser de le regarder de ce regard qui va, pour ainsi
dire, jusqu'au fond de la conscience, lui répondit d'un accent grave et
ferme:

--Monsieur Thénardier, on n'a pas de passeport pour venir à cinq lieues
de Paris. Si j'emmène Cosette, je l'emmènerai, voilà tout. Vous ne
saurez pas mon nom, vous ne saurez pas ma demeure, vous ne saurez pas où
elle sera, et mon intention est qu'elle ne vous revoie de sa vie. Je
casse le fil qu'elle a au pied, et elle s'en va. Cela vous convient-il?
Oui ou non.

De même que les démons et les génies reconnaissaient à de certains
signes la présence d'un dieu supérieur, le Thénardier comprit qu'il
avait affaire à quelqu'un de très fort. Ce fut comme une intuition; il
comprit cela avec sa promptitude nette et sagace. La veille, tout en
buvant avec les rouliers, tout en fumant, tout en chantant des
gaudrioles, il avait passé la soirée à observer l'étranger, le guettant
comme un chat et l'étudiant comme un mathématicien. Il l'avait à la fois
épié pour son propre compte, pour le plaisir et par instinct, et
espionné comme s'il eût été payé pour cela. Pas un geste, pas un
mouvement de l'homme à la capote jaune ne lui était échappé. Avant même
que l'inconnu manifestât si clairement son intérêt pour Cosette, le
Thénardier l'avait deviné. Il avait surpris les regards profonds de ce
vieux qui revenaient toujours à l'enfant. Pourquoi cet intérêt?
Qu'était-ce que cet homme? Pourquoi, avec tant d'argent dans sa bourse,
ce costume si misérable? Questions qu'il se posait sans pouvoir les
résoudre et qui l'irritaient. Il y avait songé toute la nuit. Ce ne
pouvait être le père de Cosette. Était-ce quelque grand-père? Alors
pourquoi ne pas se faire connaître tout de suite? Quand on a un droit,
on le montre. Cet homme évidemment n'avait pas de droit sur Cosette.
Alors qu'était-ce? Le Thénardier se perdait en suppositions. Il
entrevoyait tout, et ne voyait rien. Quoi qu'il en fût, en entamant la
conversation avec l'homme, sûr qu'il y avait un secret dans tout cela,
sûr que l'homme était intéressé à rester dans l'ombre, il se sentait
fort; à la réponse nette et ferme de l'étranger, quand il vit que ce
personnage mystérieux était mystérieux si simplement, il se sentit
faible. Il ne s'attendait à rien de pareil. Ce fut la déroute de ses
conjectures. Il rallia ses idées. Il pesa tout cela en une seconde. Le
Thénardier était un de ces hommes qui jugent d'un coup d'oeil une
situation. Il estima que c'était le moment de marcher droit et vite. Il
fit comme les grands capitaines à cet instant décisif qu'ils savent
seuls reconnaître, il démasqua brusquement sa batterie.

--Monsieur, dit-il, il me faut quinze cents francs.

L'étranger prit dans sa poche de côté un vieux portefeuille en cuir
noir, l'ouvrit et en tira trois billets de banque qu'il posa sur la
table. Puis il appuya son large pouce sur ces billets, et dit au
gargotier:

--Faites venir Cosette. Pendant que ceci se passait, que faisait
Cosette?

Cosette, en s'éveillant, avait couru à son sabot. Elle y avait trouvé la
pièce d'or. Ce n'était pas un napoléon, c'était une de ces pièces de
vingt francs toutes neuves de la restauration sur l'effigie desquelles
la petite queue prussienne avait remplacé la couronne de laurier.
Cosette fut éblouie. Sa destinée commençait à l'enivrer. Elle ne savait
pas ce que c'était qu'une pièce d'or, elle n'en avait jamais vu, elle la
cacha bien vite dans sa poche comme si elle l'avait volée. Cependant
elle sentait que cela était bien à elle, elle devinait d'où ce don lui
venait, mais elle éprouvait une sorte de joie pleine de peur. Elle était
contente; elle était surtout stupéfaite. Ces choses si magnifiques et si
jolies ne lui paraissaient pas réelles. La poupée lui faisait peur, la
pièce d'or lui faisait peur. Elle tremblait vaguement devant ces
magnificences. L'étranger seul ne lui faisait pas peur. Au contraire, il
la rassurait. Depuis la veille, à travers ses étonnements, à travers son
sommeil, elle songeait dans son petit esprit d'enfant à cet homme qui
avait l'air vieux et pauvre et si triste, et qui était si riche et si
bon. Depuis qu'elle avait rencontré ce bonhomme dans le bois, tout était
comme changé pour elle. Cosette, moins heureuse que la moindre
hirondelle du ciel, n'avait jamais su ce que c'est que de se réfugier à
l'ombre de sa mère et sous une aile. Depuis cinq ans, c'est-à-dire aussi
loin que pouvaient remonter ses souvenirs, la pauvre enfant frissonnait
et grelottait. Elle avait toujours été toute nue sous la bise aigre du
malheur, maintenant il lui semblait qu'elle était vêtue. Autrefois son
âme avait froid, maintenant elle avait chaud. Elle n'avait plus autant
de crainte de la Thénardier. Elle n'était plus seule; il y avait
quelqu'un là.

Elle s'était mise bien vite à sa besogne de tous les matins. Ce louis,
qu'elle avait sur elle, dans ce même gousset de son tablier d'où la
pièce de quinze sous était tombée la veille, lui donnait des
distractions. Elle n'osait pas y toucher, mais elle passait des cinq
minutes à le contempler, il faut le dire, en tirant la langue. Tout en
balayant l'escalier, elle s'arrêtait, et restait là, immobile, oubliant
le balai et l'univers entier, occupée à regarder cette étoile briller au
fond de sa poche.

Ce fut dans une de ces contemplations que la Thénardier la rejoignit.

Sur l'ordre de son mari, elle l'était allée chercher. Chose inouïe, elle
ne lui donna pas une tape et ne lui dit pas une injure.

--Cosette, dit-elle presque doucement, viens tout de suite.

Un instant après, Cosette entrait dans la salle basse.

L'étranger prit le paquet qu'il avait apporté et le dénoua. Ce paquet
contenait une petite robe de laine, un tablier, une brassière de
futaine, un jupon, un fichu, des bas de laine, des souliers, un vêtement
complet pour une fille de huit ans. Tout cela était noir.

--Mon enfant, dit l'homme, prends ceci et va t'habiller bien vite.

Le jour paraissait lorsque ceux des habitants de Montfermeil qui
commençaient à ouvrir leurs portes virent passer dans la rue de Paris un
bonhomme pauvrement vêtu donnant la main à une petite fille tout en
deuil qui portait une grande poupée rose dans ses bras. Ils se
dirigeaient du côté de Livry.

C'étaient notre homme et Cosette.

Personne ne connaissait l'homme; comme Cosette n'était plus en
guenilles, beaucoup ne la reconnurent pas.

Cosette s'en allait. Avec qui? elle l'ignorait. Où? elle ne savait. Tout
ce qu'elle comprenait, c'est qu'elle laissait derrière elle la gargote
Thénardier. Personne n'avait songé à lui dire adieu, ni elle à dire
adieu à personne. Elle sortait de cette maison haïe et haïssant.

Pauvre doux être dont le coeur n'avait jusqu'à cette heure été que
comprimé!

Cosette marchait gravement, ouvrant ses grands yeux et considérant le
ciel. Elle avait mis son louis dans la poche de son tablier neuf. De
temps en temps elle se penchait et lui jetait un coup d'oeil, puis elle
regardait le bonhomme. Elle sentait quelque chose comme si elle était
près du bon Dieu.




Chapitre X

Qui cherche le mieux peut trouver le pire


La Thénardier, selon son habitude, avait laissé faire son mari. Elle
s'attendait à de grands événements. Quand l'homme et Cosette furent
partis, le Thénardier laissa s'écouler un grand quart d'heure, puis il
la prit à part et lui montra les quinze cents francs.

--Que ça! dit-elle.

C'était la première fois, depuis le commencement de leur ménage, qu'elle
osait critiquer un acte du maître.

Le coup porta.

--Au fait, tu as raison, dit-il, je suis un imbécile. Donne-moi mon
chapeau.

Il plia les trois billets de banque, les enfonça dans sa poche et sortit
en toute hâte, mais il se trompa et prit d'abord à droite. Quelques
voisines auxquelles il s'informa le remirent sur la trace, l'Alouette et
l'homme avaient été vus allant dans la direction de Livry. Il suivit
cette indication, marchant à grands pas et monologuant.

--Cet homme est évidemment un million habillé en jaune, et moi je suis
un animal. Il a d'abord donné vingt sous, puis cinq francs, puis
cinquante francs, puis quinze cents francs, toujours aussi facilement.
Il aurait donné quinze mille francs. Mais je vais le rattraper.

Et puis ce paquet d'habits préparés d'avance pour la petite, tout cela
était singulier; il y avait bien des mystères là-dessous. On ne lâche
pas des mystères quand on les tient. Les secrets des riches sont des
éponges pleines d'or; il faut savoir les presser. Toutes ces pensées lui
tourbillonnaient dans le cerveau.

--Je suis un animal, disait-il.

Quand on est sorti de Montfermeil et qu'on a atteint le coude que fait
la route qui va à Livry, on la voit se développer devant soi très loin
sur le plateau. Parvenu là, il calcula qu'il devait apercevoir l'homme
et la petite. Il regarda aussi loin que sa vue put s'étendre, et ne vit
rien. Il s'informa encore. Cependant il perdait du temps. Des passants
lui dirent que l'homme et l'enfant qu'il cherchait s'étaient acheminés
vers les bois du côté de Gagny. Il se hâta dans cette direction.

Ils avaient de l'avance sur lui, mais un enfant marche lentement, et lui
il allait vite. Et puis le pays lui était bien connu.

Tout à coup il s'arrêta et se frappa le front comme un homme qui a
oublié l'essentiel, et qui est prêt à revenir sur ses pas.

--J'aurais dû prendre mon fusil! se dit-il.

Thénardier était une de ces natures doubles qui passent quelquefois au
milieu de nous à notre insu et qui disparaissent sans qu'on les ait
connues parce que la destinée n'en a montré qu'un côté. Le sort de
beaucoup d'hommes est de vivre ainsi à demi submergés. Dans une
situation calme et plate, Thénardier avait tout ce qu'il fallait pour
faire--nous ne disons pas pour être--ce qu'on est convenu d'appeler un
honnête commerçant, un bon bourgeois. En même temps, certaines
circonstances étant données, certaines secousses venant à soulever sa
nature de dessous, il avait tout ce qu'il fallait pour être un scélérat.
C'était un boutiquier dans lequel il y avait du monstre. Satan devait
par moments s'accroupir dans quelque coin du bouge où vivait Thénardier
et rêver devant ce chef-d'oeuvre hideux. Après une hésitation d'un
instant:

--Bah! pensa-t-il, ils auraient le temps d'échapper!

Et il continua son chemin, allant devant lui rapidement, et presque d'un
air de certitude, avec la sagacité du renard flairant une compagnie de
perdrix.

En effet, quand il eut dépassé les étangs et traversé obliquement la
grande clairière qui est à droite de l'avenue de Bellevue, comme il
arrivait à cette allée de gazon qui fait presque le tour de la colline
et qui recouvre la voûte de l'ancien canal des eaux de l'abbaye de
Chelles, il aperçut au-dessus d'une broussaille un chapeau sur lequel il
avait déjà échafaudé bien des conjectures. C'était le chapeau de
l'homme. La broussaille était basse. Le Thénardier reconnut que l'homme
et Cosette étaient assis là. On ne voyait pas l'enfant à cause de sa
petitesse, mais on apercevait la tête de la poupée.

Le Thénardier ne se trompait pas. L'homme s'était assis là pour laisser
un peu reposer Cosette. Le gargotier tourna la broussaille et apparut
brusquement aux regards de ceux qu'il cherchait.

--Pardon excuse, monsieur, dit-il tout essoufflé, mais voici vos quinze
cents francs.

En parlant ainsi, il tendait à l'étranger les trois billets de banque.

L'homme leva les yeux.

--Qu'est-ce que cela signifie?

Le Thénardier répondit respectueusement:

--Monsieur, cela signifie que je reprends Cosette.

Cosette frissonna et se serra contre le bonhomme.

Lui, il répondit en regardant le Thénardier dans le fond des yeux et en
espaçant toutes les syllabes.

--Vous re-pre-nez Cosette?

--Oui, monsieur, je la reprends. Je vais vous dire. J'ai réfléchi. Au
fait, je n'ai pas le droit de vous la donner. Je suis un honnête homme,
voyez-vous. Cette petite n'est pas à moi, elle est à sa mère. C'est sa
mère qui me l'a confiée, je ne puis la remettre qu'à sa mère. Vous me
direz: _Mais la mère est morte_. Bon. En ce cas je ne puis rendre
l'enfant qu'à une personne qui m'apporterait un écrit signé de la mère
comme quoi je dois remettre l'enfant à cette personne-là. Cela est
clair.

L'homme, sans répondre, fouilla dans sa poche et le Thénardier vit
reparaître le portefeuille aux billets de banque.

Le gargotier eut un frémissement de joie.

--Bon! pensa-t-il, tenons-nous. Il va me corrompre!

Avant d'ouvrir le portefeuille, le voyageur jeta un coup d'oeil autour
de lui. Le lieu était absolument désert. Il n'y avait pas une âme dans
le bois ni dans la vallée. L'homme ouvrit le portefeuille et en tira,
non la poignée de billets de banque qu'attendait Thénardier, mais un
simple petit papier qu'il développa et présenta tout ouvert à
l'aubergiste en disant:

--Vous avez raison. Lisez.

Le Thénardier prit le papier, et lut:

                       _«Montreuil-sur-Mer, le 25 mars 1823_

«Monsieur Thénardier, Vous remettrez Cosette à la personne. On vous
payera toutes les petites choses. J'ai l'honneur de vous saluer avec
considération.

                                                   «Fantine.»

--Vous connaissez cette signature? reprit l'homme.

C'était bien la signature de Fantine. Le Thénardier la reconnut.

Il n'y avait rien à répliquer. Il sentit deux violents dépits, le dépit
de renoncer à la corruption qu'il espérait, et le dépit d'être battu.
L'homme ajouta:

--Vous pouvez garder ce papier pour votre décharge.

Le Thénardier se replia en bon ordre.

--Cette signature est assez bien imitée, grommela-t-il entre ses dents.
Enfin, soit!

Puis il essaya un effort désespéré.

--Monsieur, dit-il, c'est bon. Puisque vous êtes la personne. Mais il
faut me payer «toutes les petites choses». On me doit gros. L'homme se
dressa debout, et dit en époussetant avec des chiquenaudes sa manche
râpée où il y avait de la poussière.

--Monsieur Thénardier, en janvier la mère comptait qu'elle vous devait
cent vingt francs; vous lui avez envoyé en février un mémoire de cinq
cents francs; vous avez reçu trois cents francs fin février et trois
cents francs au commencement de mars. Il s'est écoulé depuis lors neuf
mois à quinze francs, prix convenu, cela fait cent trente-cinq francs.
Vous aviez reçu cent francs de trop. Reste trente-cinq francs qu'on vous
doit. Je viens de vous donner quinze cents francs.

Le Thénardier éprouva ce qu'éprouve le loup au moment où il se sent
mordu et saisi par la mâchoire d'acier du piège.

--Quel est ce diable d'homme? pensa-t-il.

Il fit ce que fait le loup. Il donna une secousse. L'audace lui avait
déjà réussi une fois.

--Monsieur-dont-je-ne-sais-pas-le-nom, dit-il résolument et mettant
cette fois les façons respectueuses de côté, je reprendrai Cosette ou
vous me donnerez mille écus.

L'étranger dit tranquillement.

--Viens, Cosette.

Il prit Cosette de la main gauche, et de la droite il ramassa son bâton
qui était à terre.

Le Thénardier remarqua l'énormité de la trique et la solitude du lieu.

L'homme s'enfonça dans le bois avec l'enfant, laissant le gargotier
immobile et interdit.

Pendant qu'ils s'éloignaient, le Thénardier considérait ses larges
épaules un peu voûtées et ses gros poings.

Puis ses yeux, revenant à lui-même, retombaient sur ses bras chétifs et
sur ses mains maigres.

--Il faut que je sois vraiment bien bête, pensait-il, de n'avoir pas
pris mon fusil, puisque j'allais à la chasse!

Cependant l'aubergiste ne lâcha pas prise.

--Je veux savoir où il ira, dit-il.

Et il se mit à les suivre à distance. Il lui restait deux choses dans
les mains, une ironie, le chiffon de papier signé _Fantine_, et une
consolation, les quinze cents francs.

L'homme emmenait Cosette dans la direction de Livry et de Bondy. Il
marchait lentement, la tête baissée, dans une attitude de réflexion et
de tristesse. L'hiver avait fait le bois à claire-voie, si bien que le
Thénardier ne les perdait pas de vue, tout en restant assez loin. De
temps en temps l'homme se retournait et regardait si on ne le suivait
pas. Tout à coup il aperçut Thénardier. Il entra brusquement avec
Cosette dans un taillis où ils pouvaient tous deux disparaître.

--Diantre! dit le Thénardier.

Et il doubla le pas.

L'épaisseur du fourré l'avait forcé de se rapprocher d'eux. Quand
l'homme fut au plus épais, il se retourna. Thénardier eut beau se cacher
dans les branches; il ne put faire que l'homme ne le vît pas. L'homme
lui jeta un coup d'oeil inquiet, puis hocha la tête et reprit sa route.
L'aubergiste se remit à le suivre. Ils firent ainsi deux ou trois cents
pas. Tout à coup l'homme se retourna encore. Il aperçut l'aubergiste.
Cette fois il le regarda d'un air si sombre que le Thénardier jugea
«inutile» d'aller plus loin. Thénardier rebroussa chemin.




Chapitre XI

Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la loterie


Jean Valjean n'était pas mort.

En tombant à la mer, ou plutôt en s'y jetant, il était, comme on l'a vu,
sans fers. Il nagea entre deux eaux jusque sous un navire au mouillage,
auquel était amarrée une embarcation. Il trouva moyen de se cacher dans
cette embarcation jusqu'au soir. À la nuit, il se jeta de nouveau à la
nage, et atteignit la côte à peu de distance du cap Brun. Là, comme ce
n'était pas l'argent qui lui manquait, il put se procurer des vêtements.
Une guinguette aux environs de Balaguier était alors le vestiaire des
forçats évadés, spécialité lucrative. Puis, Jean Valjean, comme tous ces
tristes fugitifs qui tâchent de dépister le guet de la loi et la
fatalité sociale, suivit un itinéraire obscur et ondulant. Il trouva un
premier asile aux Pradeaux, près Beausset. Ensuite il se dirigea vers le
Grand-Villard, près Briançon, dans les Hautes-Alpes. Fuite tâtonnante et
inquiète, chemin de taupe dont les embranchements sont inconnus. On a
pu, plus tard, retrouver quelque trace de son passage dans l'Ain sur le
territoire de Civrieux, dans les Pyrénées, à Accons au lieu dit la
Grange-de-Doumecq, près du hameau de Chavailles, et dans les environs de
Périgueux, à Brunies, canton de la Chapelle-Gonaguet. Il gagna Paris. On
vient de le voir à Montfermeil.

Son premier soin, en arrivant à Paris, avait été d'acheter des habits de
deuil pour une petite fille de sept à huit ans, puis de se procurer un
logement. Cela fait, il s'était rendu à Montfermeil.

On se souvient que déjà, lors de sa précédente évasion, il y avait fait,
ou dans les environs, un voyage mystérieux dont la justice avait eu
quelque lueur.

Du reste on le croyait mort, et cela épaississait l'obscurité qui
s'était faite sur lui. À Paris, il lui tomba sous la main un des
journaux qui enregistraient le fait. Il se sentit rassuré et presque en
paix comme s'il était réellement mort.

Le soir même du jour où Jean Valjean avait tiré Cosette des griffes des
Thénardier, il rentrait dans Paris. Il y rentrait à la nuit tombante,
avec l'enfant, par la barrière de Monceaux. Là il monta dans un
cabriolet qui le conduisit à l'esplanade de l'Observatoire. Il y
descendit, paya le cocher, prit Cosette par la main, et tous deux, dans
la nuit noire, par les rues désertes qui avoisinent l'Ourcine et la
Glacière, se dirigèrent vers le boulevard de l'Hôpital.

La journée avait été étrange et remplie d'émotions pour Cosette; on
avait mangé derrière des haies du pain et du fromage achetés dans des
gargotes isolées, on avait souvent changé de voiture, on avait fait des
bouts de chemin à pied, elle ne se plaignait pas, mais elle était
fatiguée, et Jean Valjean s'en aperçut à sa main qu'elle tirait
davantage en marchant. Il la prit sur son dos; Cosette, sans lâcher
Catherine, posa sa tête sur l'épaule de Jean Valjean, et s'y endormit.




Livre quatrième--La masure Gorbeau




Chapitre I

Maître Gorbeau


Il y a quarante ans, le promeneur solitaire qui s'aventurait dans les
pays perdus de la Salpêtrière, et qui montait par le boulevard jusque
vers la barrière d'Italie, arrivait à des endroits où l'on eût pu dire
que Paris disparaissait. Ce n'était pas la solitude, il y avait des
passants; ce n'était pas la campagne, il y avait des maisons et des
rues; ce n'était pas une ville, les rues avaient des ornières comme les
grandes routes et l'herbe y poussait; ce n'était pas un village, les
maisons étaient trop hautes. Qu'était-ce donc? C'était un lieu habité où
il n'y avait personne, c'était un lieu désert où il y avait quelqu'un;
c'était un boulevard de la grande ville, une rue de Paris, plus farouche
la nuit qu'une forêt, plus morne le jour qu'un cimetière.

C'était le vieux quartier du Marché-aux-Chevaux.

Ce promeneur, s'il se risquait au delà des quatre murs caducs de ce
Marché-aux-Chevaux, s'il consentait même à dépasser la rue du
Petit-Banquier, après avoir laissé à sa droite un courtil gardé par de
hautes murailles, puis un pré où se dressaient des meules de tan
pareilles à des huttes de castors gigantesques, puis un enclos encombré
de bois de charpente avec des tas de souches, de sciures et de copeaux
en haut desquels aboyait un gros chien, puis un long mur bas tout en
ruine, avec une petite porte noire et en deuil, chargé de mousses qui
s'emplissaient de fleurs au printemps, puis, au plus désert, une
affreuse bâtisse décrépite sur laquelle on lisait en grosses lettres:
DEFENSE D'AFFICHER, ce promeneur hasardeux atteignait l'angle de la rue
des Vignes-Saint-Marcel, latitudes peu connues. Là, près d'une usine et
entre deux murs de jardins, on voyait en ce temps-là une masure qui, au
premier coup d'oeil, semblait petite comme une chaumière et qui en
réalité était grande comme une cathédrale. Elle se présentait sur la
voie publique de côté, par le pignon; de là son exiguïté apparente.
Presque toute la maison était cachée. On n'en apercevait que la porte et
une fenêtre.

Cette masure n'avait qu'un étage.

En l'examinant, le détail qui frappait d'abord, c'est que cette porte
n'avait jamais pu être que la porte d'un bouge, tandis que cette
croisée, si elle eût été coupée dans la pierre de taille au lieu de
l'être dans le moellon, aurait pu être la croisée d'un hôtel.

La porte n'était autre chose qu'un assemblage de planches vermoulues
grossièrement reliées par des traverses pareilles à des bûches mal
équarries. Elle s'ouvrait immédiatement sur un roide escalier à hautes
marches, boueux, plâtreux, poudreux, de la même largeur qu'elle, qu'on
voyait de la rue monter droit comme une échelle et disparaître dans
l'ombre entre deux murs. Le haut de la baie informe que battait cette
porte était masqué d'une volige étroite au milieu de laquelle on avait
scié un jour triangulaire, tout ensemble lucarne et vasistas quand la
porte était fermée. Sur le dedans de la porte un pinceau trempé dans
l'encre avait tracé en deux coups de poing le chiffre 52, et au-dessus
de la volige le même pinceau avait barbouillé le numéro 50; de sorte
qu'on hésitait. Où est-on? Le dessus de la porte dit: au numéro 50; le
dedans réplique: non, au numéro 52. On ne sait quels chiffons couleur de
poussière pendaient comme des draperies au vasistas triangulaire.

La fenêtre était large, suffisamment élevée, garnie de persiennes et de
châssis à grands carreaux; seulement ces grands carreaux avaient des
blessures variées, à la fois cachées et trahies par un ingénieux bandage
en papier, et les persiennes, disloquées et descellées, menaçaient
plutôt les passants qu'elles ne gardaient les habitants. Les abat-jour
horizontaux y manquaient çà et là et étaient naïvement remplacés par des
planches clouées perpendiculairement; si bien que la chose commençait en
persienne et finissait en volet.

Cette porte qui avait l'air immonde et cette fenêtre qui avait l'air
honnête, quoique délabrée, ainsi vues sur la même maison, faisaient
l'effet de deux mendiants dépareillés qui iraient ensemble et
marcheraient côte à côte avec deux mines différentes sous les mêmes
haillons, l'un ayant toujours été un gueux, l'autre ayant été un
gentilhomme.

L'escalier menait à un corps de bâtiment très vaste qui ressemblait à un
hangar dont on aurait fait une maison. Ce bâtiment avait pour tube
intestinal un long corridor sur lequel s'ouvraient, à droite et à
gauche, des espèces de compartiments de dimensions variées, à la rigueur
logeables et plutôt semblables à des échoppes qu'à des cellules. Ces
chambres prenaient jour sur des terrains vagues des environs. Tout cela
était obscur, fâcheux, blafard, mélancolique, sépulcral; traversé, selon
que les fentes étaient dans le toit ou dans la porte, par des rayons
froids ou par des bises glacées. Une particularité intéressante et
pittoresque de ce genre d'habitation, c'est l'énormité des araignées.

À gauche de la porte d'entrée, sur le boulevard, à hauteur d'homme, une
lucarne qu'on avait murée faisait une niche carrée pleine de pierres que
les enfants y jetaient en passant.

Une partie de ce bâtiment a été dernièrement démolie. Ce qui en reste
aujourd'hui peut encore faire juger de ce qu'il a été. Le tout, dans son
ensemble, n'a guère plus d'une centaine d'années. Cent ans, c'est la
jeunesse d'une église et la vieillesse d'une maison. Il semble que le
logis de l'homme participe de sa brièveté et le logis de Dieu de son
éternité.

Les facteurs de la poste appelaient cette masure le numéro 50-52; mais
elle était connue dans le quartier sous le nom de maison Gorbeau. Disons
d'où lui venait cette appellation.

Les collecteurs de petits faits, qui se font des herbiers d'anecdotes et
qui piquent dans leur mémoire les dates fugaces avec une épingle, savent
qu'il y avait à Paris, au siècle dernier, vers 1770, deux procureurs au
Châtelet, appelés, l'un Corbeau, l'autre Renard. Deux noms prévus par La
Fontaine. L'occasion était trop belle pour que la basoche n'en fît point
gorge chaude. Tout de suite la parodie courut, en vers quelque peu
boiteux, les galeries du Palais:

           _Maître Corbeau, sur un dossier perché,_
          _Tenait dans son bec une saisie exécutoire;_
             _Maître Renard, par l'odeur alléché,_
             _Lui fit à peu près cette histoire:_
                    _Hé bonjour! etc._

Les deux honnêtes praticiens, gênés par les quolibets et contrariés dans
leur port de tête par les éclats de rire qui les suivaient, résolurent
de se débarrasser de leurs noms et prirent le parti de s'adresser au
roi. La requête fut présentée à Louis XV le jour même où le nonce du
pape, d'un côté, et le cardinal de La Roche-Aymon, de l'autre,
dévotement agenouillés tous les deux, chaussèrent, en présence de sa
majesté, chacun d'une pantoufle les deux pieds nus de madame Du Barry
sortant du lit. Le roi, qui riait, continua de rire, passa gaîment des
deux évêques aux deux procureurs, et fit à ces robins grâce de leurs
noms, ou à peu près. Il fut permis, de par le roi, à maître Corbeau
d'ajouter une queue à son initiale et de se nommer Gorbeau; maître
Renard fut moins heureux, il ne put obtenir que de mettre un P devant
son R et de s'appeler Prenard; si bien que le deuxième nom n'était guère
moins ressemblant que le premier.

Or, selon la tradition locale, ce maître Gorbeau avait été propriétaire
de la bâtisse numérotée 50-52 boulevard de l'Hôpital. Il était même
l'auteur de la fenêtre monumentale. De là à cette masure le nom de
maison Gorbeau.

Vis-à-vis le numéro 50-52 se dresse, parmi les plantations du boulevard,
un grand orme aux trois quarts mort; presque en face s'ouvre la rue de
la barrière des Gobelins, rue alors sans maisons, non pavée, plantée
d'arbres mal venus, verte ou fangeuse selon la saison, qui allait
aboutir carrément au mur d'enceinte de Paris. Une odeur de couperose
sort par bouffées des toits d'une fabrique voisine.

La barrière était tout près. En 1823, le mur d'enceinte existait encore.

Cette barrière elle-même jetait dans l'esprit des figures funestes.
C'était le chemin de Bicêtre. C'est par là que, sous l'Empire et la
Restauration, rentraient à Paris les condamnés à mort le jour de leur
exécution. C'est là que fut commis vers 1829 ce mystérieux assassinat
dit «de la barrière de Fontainebleau» dont la justice n'a pu découvrir
les auteurs, problème funèbre qui n'a pas été éclairci, énigme
effroyable qui n'a pas été ouverte. Faites quelques pas, vous trouvez
cette fatale rue Croulebarbe où Ulbach poignarda la chevrière d'Ivry au
bruit du tonnerre, comme dans un mélodrame. Quelques pas encore, et vous
arrivez aux abominables ormes étêtés de la barrière Saint-Jacques, cet
expédient des philanthropes cachant l'échafaud, cette mesquine et
honteuse place de Grève d'une société boutiquière et bourgeoise, qui a
reculé devant la peine de mort, n'osant ni l'abolir avec grandeur, ni la
maintenir avec autorité.

Il y a trente-sept ans, en laissant à part cette place Saint-Jacques qui
était comme prédestinée et qui a toujours été horrible, le point le plus
morne peut-être de tout ce morne boulevard était l'endroit, si peu
attrayant encore aujourd'hui, où l'on rencontrait la masure 50-52.

Les maisons bourgeoises n'ont commencé à poindre là que vingt-cinq ans
plus tard. Le lieu était morose. Aux idées funèbres qui vous y
saisissaient, on se sentait entre la Salpêtrière dont on entrevoyait le
dôme et Bicêtre dont on touchait la barrière; c'est-à-dire entre la
folie de la femme et la folie de l'homme. Si loin que la vue pût
s'étendre, on n'apercevait que les abattoirs, le mur d'enceinte et
quelques rares façades d'usines, pareilles à des casernes ou à des
monastères; partout des baraques et des plâtras, de vieux murs noirs
comme des linceuls, des murs neufs blancs comme des suaires; partout des
rangées d'arbres parallèles, des bâtisses tirées au cordeau, des
constructions plates, de longues lignes froides, et la tristesse lugubre
des angles droits. Pas un accident de terrain, pas un caprice
d'architecture, pas un pli. C'était un ensemble glacial, régulier,
hideux. Rien ne serre le coeur comme la symétrie. C'est que la symétrie,
c'est l'ennui, et l'ennui est le fond même du deuil. Le désespoir
bâille. On peut rêver quelque chose de plus terrible qu'un enfer où l'on
souffre, c'est un enfer où l'on s'ennuierait. Si cet enfer existait, ce
morceau du boulevard de l'Hôpital en eût pu être l'avenue.

Cependant, à la nuit tombante, au moment où la clarté s'en va, l'hiver
surtout, à l'heure où la bise crépusculaire arrache aux ormes leurs
dernières feuilles rousses, quand l'ombre est profonde et sans étoiles,
ou quand la lune et le vent font des trous dans les nuages, ce boulevard
devenait tout à coup effrayant. Les lignes droites s'enfonçaient et se
perdaient dans les ténèbres comme des tronçons de l'infini. Le passant
ne pouvait s'empêcher de songer aux innombrables traditions patibulaires
du lieu. La solitude de cet endroit où il s'était commis tant de crimes
avait quelque chose d'affreux. On croyait pressentir des pièges dans
cette obscurité, toutes les formes confuses de l'ombre paraissaient
suspectes, et les longs creux carrés qu'on apercevait entre chaque arbre
semblaient des fosses. Le jour, c'était laid; le soir, c'était lugubre;
la nuit, c'était sinistre.

L'été, au crépuscule, on voyait çà et là quelques vieilles femmes,
assises au pied des ormes sur des bancs moisis par les pluies. Ces
bonnes vieilles mendiaient volontiers.

Du reste ce quartier, qui avait plutôt l'air suranné qu'antique, tendait
dès lors à se transformer. Dès cette époque, qui voulait le voir devait
se hâter. Chaque jour quelque détail de cet ensemble s'en allait.
Aujourd'hui, et depuis vingt ans, l'embarcadère du chemin de fer
d'Orléans est là, à côté du vieux faubourg, et le travaille. Partout où
l'on place, sur la lisière d'une capitale, l'embarcadère d'un chemin de
fer, c'est la mort d'un faubourg et la naissance d'une ville. Il semble
qu'autour de ces grands centres du mouvement des peuples, au roulement
de ces puissantes machines, au souffle de ces monstrueux chevaux de la
civilisation qui mangent du charbon et vomissent du feu, la terre pleine
de germes tremble et s'ouvre pour engloutir les anciennes demeures des
hommes et laisser sortir les nouvelles. Les vieilles maisons croulent,
les maisons neuves montent.

Depuis que la gare du railway d'Orléans a envahi les terrains de la
Salpêtrière, les antiques rues étroites qui avoisinent les fossés
Saint-Victor et le Jardin des Plantes s'ébranlent, violemment traversées
trois ou quatre fois chaque jour par ces courants de diligences, de
fiacres et d'omnibus qui, dans un temps donné, refoulent les maisons à
droite et à gauche; car il y a des choses bizarres à énoncer qui sont
rigoureusement exactes, et de même qu'il est vrai de dire que dans les
grandes villes le soleil fait végéter et croître les façades des maisons
au midi, il est certain que le passage fréquent des voitures élargit les
rues. Les symptômes d'une vie nouvelle sont évidents. Dans ce vieux
quartier provincial, aux recoins les plus sauvages, le pavé se montre,
les trottoirs commencent à ramper et à s'allonger, même là où il n'y a
pas encore de passants. Un matin, matin mémorable, en juillet 1845, on y
vit tout à coup fumer les marmites noires du bitume; ce jour-là on put
dire que la civilisation était arrivée rue de Lourcine et que Paris
était entré dans le faubourg Saint-Marceau.




Chapitre II

Nid pour hibou et fauvette


Ce fut devant cette masure Gorbeau que Jean Valjean s'arrêta. Comme les
oiseaux fauves, il avait choisi le lieu le plus désert pour y faire son
nid.

Il fouilla dans son gilet, y prit une sorte de passe-partout, ouvrit la
porte, entra, puis la referma avec soin, et monta l'escalier, portant
toujours Cosette.

Au haut de l'escalier, il tira de sa poche une autre clef avec laquelle
il ouvrit une autre porte. La chambre où il entra et qu'il referma
sur-le-champ était une espèce de galetas assez spacieux meublé d'un
matelas posé à terre, d'une table et de quelques chaises. Un poêle
allumé et dont on voyait la braise était dans un coin. Le réverbère du
boulevard éclairait vaguement cet intérieur pauvre. Au fond il y avait
un cabinet avec un lit de sangle. Jean Valjean porta l'enfant sur ce lit
et l'y déposa sans qu'elle s'éveillât.

Il battit le briquet, et alluma une chandelle; tout cela était préparé
d'avance sur la table; et, comme il l'avait fait la veille, il se mit à
considérer Cosette d'un regard plein d'extase où l'expression de la
bonté et de l'attendrissement allait presque jusqu'à l'égarement. La
petite fille, avec cette confiance tranquille qui n'appartient qu'à
l'extrême force et qu'à l'extrême faiblesse, s'était endormie sans
savoir avec qui elle était, et continuait de dormir sans savoir où elle
était.

Jean Valjean se courba et baisa la main de cette enfant.

Neuf mois auparavant il baisait la main de la mère qui, elle aussi,
venait de s'endormir.

Le même sentiment douloureux, religieux, poignant, lui remplissait le
coeur.

Il s'agenouilla près du lit de Cosette.

Il faisait grand jour que l'enfant dormait encore. Un rayon pâle du
soleil de décembre traversait la croisée du galetas et traînait sur le
plafond de longs filandres d'ombre et de lumière. Tout à coup une
charrette de cartier, lourdement chargée, qui passait sur la chaussée du
boulevard, ébranla la baraque comme un roulement d'orage et la fit
trembler du haut en bas.

--Oui, madame! cria Cosette réveillée en sursaut, voilà! voilà!

Et elle se jeta à bas du lit, les paupières encore à demi fermées par la
pesanteur du sommeil, étendant le bras vers l'angle du mur.

--Ah! mon Dieu! mon balai! dit-elle.

Elle ouvrit tout à fait les yeux, et vit le visage souriant de Jean
Valjean.

--Ah! tiens, c'est vrai! dit l'enfant. Bonjour, monsieur.

Les enfants acceptent tout de suite et familièrement la joie et le
bonheur, étant eux-mêmes naturellement bonheur et joie.

Cosette aperçut Catherine au pied de son lit, et s'en empara, et, tout
en jouant, elle faisait cent questions à Jean Valjean.--Où elle était?
Si c'était grand, Paris? Si madame Thénardier était bien loin? Si elle
ne reviendrait pas? etc., etc. Tout à coup elle s'écria:--Comme c'est
joli ici! C'était un affreux taudis; mais elle se sentait libre.

--Faut-il que je balaye? reprit-elle enfin.

--Joue, dit Jean Valjean.

La journée se passa ainsi. Cosette, sans s'inquiéter de rien comprendre,
était inexprimablement heureuse entre cette poupée et ce bonhomme.




Chapitre III

Deux malheurs mêlés font du bonheur


Le lendemain au point du jour, Jean Valjean était encore près du lit de
Cosette. Il attendit là, immobile, et il la regarda se réveiller.

Quelque chose de nouveau lui entrait dans l'âme.

Jean Valjean n'avait jamais rien aimé. Depuis vingt-cinq ans il était
seul au monde. Il n'avait jamais été père, amant, mari, ami. Au bagne il
était mauvais, sombre, chaste, ignorant et farouche. Le coeur de ce
vieux forçat était plein de virginités. Sa soeur et les enfants de sa
soeur ne lui avaient laissé qu'un souvenir vague et lointain qui avait
fini par s'évanouir presque entièrement. Il avait fait tous ses efforts
pour les retrouver, et, n'ayant pu les retrouver, il les avait oubliés.
La nature humaine est ainsi faite. Les autres émotions tendres de sa
jeunesse, s'il en avait, étaient tombées dans un abîme.

Quand il vit Cosette, quand il l'eut prise, emportée et délivrée, il
sentit se remuer ses entrailles. Tout ce qu'il y avait de passionné et
d'affectueux en lui s'éveilla et se précipita vers cet enfant. Il allait
près du lit où elle dormait, et il y tremblait de joie; il éprouvait des
épreintes comme une mère et il ne savait ce que c'était; car c'est une
chose bien obscure et bien douce que ce grand et étrange mouvement d'un
coeur qui se met à aimer.

Pauvre vieux coeur tout neuf!

Seulement, comme il avait cinquante-cinq ans et que Cosette en avait
huit, tout ce qu'il aurait pu avoir d'amour dans toute sa vie se fondit
en une sorte de lueur ineffable.

C'était la deuxième apparition blanche qu'il rencontrait. L'évêque avait
fait lever à son horizon l'aube de la vertu; Cosette y faisait lever
l'aube de l'amour.

Les premiers jours s'écoulèrent dans cet éblouissement.

De son côté, Cosette, elle aussi, devenait autre, à son insu, pauvre
petit être! Elle était si petite quand sa mère l'avait quittée qu'elle
ne s'en souvenait plus. Comme tous les enfants, pareils aux jeunes
pousses de la vigne qui s'accrochent à tout, elle avait essayé d'aimer.
Elle n'y avait pu réussir. Tous l'avaient repoussée, les Thénardier,
leurs enfants, d'autres enfants. Elle avait aimé le chien, qui était
mort. Après quoi, rien n'avait voulu d'elle, ni personne. Chose lugubre
à dire, et que nous avons déjà indiquée, à huit ans elle avait le coeur
froid. Ce n'était pas sa faute, ce n'était point la faculté d'aimer qui
lui manquait; hélas! c'était la possibilité. Aussi, dès le premier jour,
tout ce qui sentait et songeait en elle se mit à aimer ce bonhomme. Elle
éprouvait ce qu'elle n'avait jamais ressenti, une sensation
d'épanouissement.

Le bonhomme ne lui faisait même plus l'effet d'être vieux, ni d'être
pauvre. Elle trouvait Jean Valjean beau, de même qu'elle trouvait le
taudis joli.

Ce sont là des effets d'aurore, d'enfance, de jeunesse, de joie. La
nouveauté de la terre et de la vie y est pour quelque chose. Rien n'est
charmant comme le reflet colorant du bonheur sur le grenier. Nous avons
tous ainsi dans notre passé un galetas bleu.

La nature, cinquante ans d'intervalle, avaient mis une séparation
profonde entre Jean Valjean et Cosette; cette séparation, la destinée la
combla. La destinée unit brusquement et fiança avec son irrésistible
puissance ces deux existences déracinées, différentes par l'âge,
semblables par le deuil. L'une en effet complétait l'autre. L'instinct
de Cosette cherchait un père comme l'instinct de Jean Valjean cherchait
un enfant. Se rencontrer, ce fut se trouver. Au moment mystérieux où
leurs deux mains se touchèrent, elles se soudèrent. Quand ces deux âmes
s'aperçurent, elles se reconnurent comme étant le besoin l'une de
l'autre et s'embrassèrent étroitement.

En prenant les mots dans leur sens le plus compréhensif et le plus
absolu, on pourrait dire que, séparés de tout par des murs de tombe,
Jean Valjean était le Veuf comme Cosette était l'Orpheline. Cette
situation fit que Jean Valjean devint d'une façon céleste le père de
Cosette.

Et, en vérité, l'impression mystérieuse produite à Cosette, au fond du
bois de Chelles, par la main de Jean Valjean saisissant la sienne dans
l'obscurité, n'était pas une illusion, mais une réalité. L'entrée de cet
homme dans la destinée de cet enfant avait été l'arrivée de Dieu.

Du reste, Jean Valjean avait bien choisi son asile. Il était là dans une
sécurité qui pouvait sembler entière.

La chambre à cabinet qu'il occupait avec Cosette était celle dont la
fenêtre donnait sur le boulevard. Cette fenêtre étant unique dans la
maison, aucun regard de voisin n'était à craindre, pas plus de côté
qu'en face.

Le rez-de-chaussée du numéro 50-52, espèce d'appentis délabré, servait
de remise à des maraîchers, et n'avait aucune communication avec le
premier. Il en était séparé par le plancher qui n'avait ni trappe ni
escalier et qui était comme le diaphragme de la masure. Le premier étage
contenait, comme nous l'avons dit, plusieurs chambres et quelques
greniers, dont un seulement était occupé par une vieille femme qui
faisait le ménage de Jean Valjean. Tout le reste était inhabité.

C'était cette vieille femme, ornée du nom de principale locataire et en
réalité chargée des fonctions de portière, qui lui avait loué ce logis
dans la journée de Noël. Il s'était donné à elle pour un rentier ruiné
par les bons d'Espagne, qui allait venir demeurer là avec sa
petite-fille. Il avait payé six mois d'avance et chargé la vieille de
meubler la chambre et le cabinet comme on a vu. C'était cette bonne
femme qui avait allumé le poêle et tout préparé le soir de leur arrivée.

Les semaines se succédèrent. Ces deux êtres menaient dans ce taudis
misérable une existence heureuse.

Dès l'aube Cosette riait, jasait, chantait. Les enfants ont leur chant
du matin comme les oiseaux.

Il arrivait quelquefois que Jean Valjean lui prenait sa petite main
rouge et crevassée d'engelures et la baisait. La pauvre enfant,
accoutumée à être battue, ne savait ce que cela voulait dire, et s'en
allait toute honteuse.

Par moments elle devenait sérieuse et elle considérait sa petite robe
noire. Cosette n'était plus en guenilles, elle était en deuil. Elle
sortait de la misère et elle entrait dans la vie.

Jean Valjean s'était mis à lui enseigner à lire. Parfois, tout en
faisant épeler l'enfant, il songeait que c'était avec l'idée de faire le
mal qu'il avait appris à lire au bagne. Cette idée avait tourné à
montrer à lire à un enfant. Alors le vieux galérien souriait du sourire
pensif des anges.

Il sentait là une préméditation d'en haut, une volonté de quelqu'un qui
n'est pas l'homme, et il se perdait dans la rêverie. Les bonnes pensées
ont leurs abîmes comme les mauvaises.

Apprendre à lire à Cosette, et la laisser jouer, c'était à peu près là
toute la vie de Jean Valjean. Et puis il lui parlait de sa mère et il la
faisait prier. Elle l'appelait: père, et ne lui savait pas d'autre nom.

Il passait des heures à la contempler, habillant et déshabillant sa
poupée, et à l'écouter gazouiller. La vie lui paraissait désormais
pleine d'intérêt, les hommes lui semblaient bons et justes, il ne
reprochait dans sa pensée plus rien à personne, il n'apercevait aucune
raison de ne pas vieillir très vieux maintenant que cette enfant
l'aimait. Il se voyait tout un avenir éclairé par Cosette comme par une
charmante lumière. Les meilleurs ne sont pas exempts d'une pensée
égoïste. Par moments il songeait avec une sorte de joie qu'elle serait
laide.

Ceci n'est qu'une opinion personnelle; mais pour dire notre pensée tout
entière, au point où en était Jean Valjean quand il se mit à aimer
Cosette, il ne nous est pas prouvé qu'il n'ait pas eu besoin de ce
ravitaillement pour persévérer dans le bien. Il venait de voir sous de
nouveaux aspects la méchanceté des hommes et la misère de la société,
aspects incomplets et qui ne montraient fatalement qu'un côté du vrai,
le sort de la femme résumé dans Fantine, l'autorité publique
personnifiée dans Javert; il était retourné au bagne, cette fois pour
avoir bien fait; de nouvelles amertumes l'avaient abreuvé; le dégoût et
la lassitude le reprenaient; le souvenir même de l'évêque touchait
peut-être à quelque moment d'éclipse, sauf à reparaître plus tard
lumineux et triomphant; mais enfin ce souvenir sacré s'affaiblissait.
Qui sait si Jean Valjean n'était pas à la veille de se décourager et de
retomber? Il aima, et il redevint fort. Hélas! il n'était guère moins
chancelant que Cosette. Il la protégea et elle l'affermit. Grâce à lui,
elle put marcher dans la vie; grâce à elle, il put continuer dans la
vertu. Il fut le soutien de cet enfant et cet enfant fut son point
d'appui. O mystère insondable et divin des équilibres de la destinée!




Chapitre IV

Les remarques de la principale locataire


Jean Valjean avait la prudence de ne sortir jamais le jour. Tous les
soirs, au crépuscule, il se promenait une heure ou deux, quelquefois
seul, souvent avec Cosette, cherchant les contre-allées du boulevard les
plus solitaires, ou entrant dans les églises à la tombée de la nuit. Il
allait volontiers à Saint-Médard qui est l'église la plus proche. Quand
il n'emmenait pas Cosette, elle restait avec la vieille femme; mais
c'était la joie de l'enfant de sortir avec le bonhomme. Elle préférait
une heure avec lui même aux tête-à-tête ravissants de Catherine. Il
marchait en la tenant par la main et en lui disant des choses douces.

Il se trouva que Cosette était très gaie.

La vieille faisait le ménage et la cuisine et allait aux provisions.

Ils vivaient sobrement, ayant toujours un peu de feu, mais comme des
gens très gênés. Jean Valjean n'avait rien changé au mobilier du premier
jour; seulement il avait fait remplacer par une porte pleine la porte
vitrée du cabinet de Cosette.

Il avait toujours sa redingote jaune, sa culotte noire et son vieux
chapeau. Dans la rue on le prenait pour un pauvre. Il arrivait
quelquefois que des bonnes femmes se retournaient et lui donnaient un
sou. Jean Valjean recevait le sou et saluait profondément. Il arrivait
aussi parfois qu'il rencontrait quelque misérable demandant la charité,
alors il regardait derrière lui si personne ne le voyait, s'approchait
furtivement du malheureux, lui mettait dans la main une pièce de
monnaie, souvent une pièce d'argent, et s'éloignait rapidement. Cela
avait ses inconvénients. On commençait à le connaître dans le quartier
sous le nom du _mendiant qui fait l'aumône_. La vieille _principale
locataire_, créature rechignée, toute pétrie vis-à-vis du prochain de
l'attention des envieux, examinait beaucoup Jean Valjean, sans qu'il
s'en doutât. Elle était un peu sourde, ce qui la rendait bavarde. Il lui
restait de son passé deux dents, l'une en haut, l'autre en bas, qu'elle
cognait toujours l'une contre l'autre. Elle avait fait des questions à
Cosette qui, ne sachant rien, n'avait pu rien dire, sinon qu'elle venait
de Montfermeil. Un matin, cette guetteuse aperçut Jean Valjean qui
entrait, d'un air qui sembla à la commère particulier, dans un des
compartiments inhabités de la masure. Elle le suivit du pas d'une
vieille chatte, et put l'observer, sans en être vue, par la fente de la
porte qui était tout contre. Jean Valjean, pour plus de précaution sans
doute, tournait le dos à cette porte. La vieille le vit fouiller dans sa
poche et y prendre un étui, des ciseaux et du fil, puis il se mit à
découdre la doublure d'un pan de sa redingote et il tira de l'ouverture
un morceau de papier jaunâtre qu'il déplia. La vieille reconnut avec
épouvante que c'était un billet de mille francs. C'était le second ou le
troisième qu'elle voyait depuis qu'elle était au monde. Elle s'enfuit
très effrayée.

Un moment après, Jean Valjean l'aborda et la pria d'aller lui changer ce
billet de mille francs, ajoutant que c'était le semestre de sa rente
qu'il avait touché la veille.--Où? pensa la vieille. Il n'est sorti qu'à
six heures du soir, et la caisse du gouvernement n'est certainement pas
ouverte à cette heure-là. La vieille alla changer le billet et fit ses
conjectures. Ce billet de mille francs, commenté et multiplié, produisit
une foule de conversations effarées parmi les commères de la rue des
Vignes-Saint-Marcel.

Les jours suivants, il arriva que Jean Valjean, en manches de veste,
scia du bois dans le corridor. La vieille était dans la chambre et
faisait le ménage. Elle était seule, Cosette étant occupée à admirer le
bois qu'on sciait, la vieille vit la redingote accrochée à un clou, et
la scruta: la doublure avait été recousue. La bonne femme la palpa
attentivement, et crut sentir dans les pans et dans les entournures des
épaisseurs de papier. D'autres billets de mille francs sans doute! Elle
remarqua en outre qu'il y avait toutes sortes de choses dans les poches,
non seulement les aiguilles, les ciseaux et le fil qu'elle avait vus,
mais un gros portefeuille, un très grand couteau, et, détail suspect,
plusieurs perruques de couleurs variées. Chaque poche de cette redingote
avait l'air d'être une façon d'en-cas pour des événements imprévus.

Les habitants de la masure atteignirent ainsi les derniers jours de
l'hiver.




Chapitre V

Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit


Il y avait près de Saint-Médard un pauvre qui s'accroupissait sur la
margelle d'un puits banal condamné, et auquel Jean Valjean faisait
volontiers la charité. Il ne passait guère devant cet homme sans lui
donner quelques sous. Parfois il lui parlait. Les envieux de ce mendiant
disaient qu'il était _de la police_. C'était un vieux bedeau de
soixante-quinze ans qui marmottait continuellement des oraisons.

Un soir que Jean Valjean passait par là, il n'avait pas Cosette avec
lui, il aperçut le mendiant à sa place ordinaire sous le réverbère qu'on
venait d'allumer. Cet homme, selon son habitude, semblait prier et était
tout courbé. Jean Valjean alla à lui et lui mit dans la main son aumône
accoutumée. Le mendiant leva brusquement les yeux, regarda fixement Jean
Valjean, puis baissa rapidement la tête. Ce mouvement fut comme un
éclair, Jean Valjean eut un tressaillement. Il lui sembla qu'il venait
d'entrevoir, à la lueur du réverbère, non le visage placide et béat du
vieux bedeau, mais une figure effrayante et connue. Il eut l'impression
qu'on aurait en se trouvant tout à coup dans l'ombre face à face avec un
tigre. Il recula terrifié et pétrifié, n'osant ni respirer, ni parler,
ni rester, ni fuir, considérant le mendiant qui avait baissé sa tête
couverte d'une loque et paraissait ne plus savoir qu'il était là. Dans
ce moment étrange, un instinct, peut-être l'instinct mystérieux de la
conservation, fit que Jean Valjean ne prononça pas une parole. Le
mendiant avait la même taille, les mêmes guenilles, la même apparence
que tous les jours.--Bah!... dit Jean Valjean, je suis fou! je rêve!
impossible!--Et il rentra profondément troublé.

C'est à peine s'il osait s'avouer à lui-même que cette figure qu'il
avait cru voir était la figure de Javert.

La nuit, en y réfléchissant, il regretta de n'avoir pas questionné
l'homme pour le forcer à lever la tête une seconde fois.

Le lendemain à la nuit tombante il y retourna. Le mendiant était à sa
place.--Bonjour, bonhomme, dit résolument Jean Valjean en lui donnant un
sou. Le mendiant leva la tête, et répondit d'une voix dolente:--Merci,
mon bon monsieur.--C'était bien le vieux bedeau. Jean Valjean se sentit
pleinement rassuré. Il se mit à rire.--Où diable ai-je été voir là
Javert? pensa-t-il. Ah çà, est-ce que je vais avoir la berlue à
présent?--Il n'y songea plus.

Quelques jours après, il pouvait être huit heures du soir, il était dans
sa chambre et il faisait épeler Cosette à haute voix, il entendit
ouvrir, puis refermer la porte de la masure. Cela lui parut singulier.
La vieille, qui seule habitait avec lui la maison, se couchait toujours
à la nuit pour ne point user de chandelle. Jean Valjean fit signe à
Cosette de se taire. Il entendit qu'on montait l'escalier. À la rigueur
ce pouvait être la vieille qui avait pu se trouver malade et aller chez
l'apothicaire. Jean Valjean écouta. Le pas était lourd et sonnait comme
le pas d'un homme; mais la vieille portait de gros souliers et rien ne
ressemble au pas d'un homme comme le pas d'une vieille femme. Cependant
Jean Valjean souffla sa chandelle.

Il avait envoyé Cosette au lit en lui disant tout bas:--Couche-toi bien
doucement; et, pendant qu'il la baisait au front, les pas s'étaient
arrêtés. Jean Valjean demeura en silence, immobile, le dos tourné à la
porte, assis sur sa chaise dont il n'avait pas bougé, retenant son
souffle dans l'obscurité. Au bout d'un temps assez long, n'entendant
plus rien, il se retourna sans faire de bruit, et, comme il levait les
yeux vers la porte de sa chambre, il vit une lumière par le trou de la
serrure. Cette lumière faisait une sorte d'étoile sinistre dans le noir
de la porte et du mur. Il y avait évidemment là quelqu'un qui tenait une
chandelle à la main, et qui écoutait. Quelques minutes s'écoulèrent, et
la lumière s'en alla. Seulement il n'entendit plus aucun bruit de pas,
ce qui semblait indiquer que celui qui était venu écouter à la porte
avait ôté ses souliers.

Jean Valjean se jeta tout habillé sur son lit et ne put fermer l'oeil de
la nuit.

Au point du jour, comme il s'assoupissait de fatigue, il fut réveillé
par le grincement d'une porte qui s'ouvrait à quelque mansarde du fond
du corridor, puis il entendit le même pas d'homme qui avait monté
l'escalier la veille. Le pas s'approchait. Il se jeta à bas du lit et
appliqua son oeil au trou de sa serrure, lequel était assez grand,
espérant voir au passage l'être quelconque qui s'était introduit la nuit
dans la masure et qui avait écouté à sa porte. C'était un homme en effet
qui passa, cette fois sans s'arrêter, devant la chambre de Jean Valjean.
Le corridor était encore trop obscur pour qu'on pût distinguer son
visage; mais quand l'homme arriva à l'escalier, un rayon de la lumière
du dehors le fit saillir comme une silhouette, et Jean Valjean le vit de
dos complètement. L'homme était de haute taille, vêtu d'une redingote
longue, avec un gourdin sous son bras. C'était l'encolure formidable de
Javert.

Jean Valjean aurait pu essayer de le revoir par sa fenêtre sur le
boulevard. Mais il eût fallu ouvrir cette fenêtre, il n'osa pas.

Il était évident que cet homme était entré avec une clef, et comme chez
lui. Qui lui avait donné cette clef? qu'est-ce que cela voulait dire?

À sept heures du matin, quand la vieille vint faire le ménage, Jean
Valjean lui jeta un coup d'oeil pénétrant, mais il ne l'interrogea pas.
La bonne femme était comme à l'ordinaire.

Tout en balayant, elle lui dit:--Monsieur a peut-être entendu quelqu'un
qui entrait cette nuit?

À cet âge et sur ce boulevard, huit heures du soir, c'est la nuit la
plus noire.

--À propos, c'est vrai, répondit-il de l'accent le plus naturel. Qui
était-ce donc?

--C'est un nouveau locataire, dit la vieille, qu'il y a dans la maison.

--Et qui s'appelle?

--Je ne sais plus trop. Monsieur Dumont ou Daumont. Un nom comme cela.

--Et qu'est-ce qu'il est, ce monsieur Dumont.

La vieille le considéra avec ses petits yeux de fouine, et répondit:

--Un rentier, comme vous.

Elle n'avait peut-être aucune intention. Jean Valjean crut lui en
démêler une.

Quant la vieille fut partie, il fit un rouleau d'une centaine de francs
qu'il avait dans une armoire et le mit dans sa poche. Quelque précaution
qu'il prit dans cette opération pour qu'on ne l'entendît pas remuer de
l'argent, une pièce de cent sous lui échappa des mains et roula
bruyamment sur le carreau.

À la brune, il descendit et regarda avec attention de tous les côtés sur
le boulevard. Il n'y vit personne. Le boulevard semblait absolument
désert. Il est vrai qu'on peut s'y cacher derrière les arbres.

Il remonta.

--Viens, dit-il à Cosette.

Il la prit par la main, et ils sortirent tous deux.




Livre cinquième--À chasse noire, meute muette




Chapitre I

Les zigzags de la stratégie


Ici, pour les pages qu'on va lire et pour d'autres encore qu'on
rencontrera plus tard, une observation est nécessaire.

Voilà bien des années déjà que l'auteur de ce livre, forcé, à regret, de
parler de lui, est absent de Paris. Depuis qu'il l'a quitté, Paris s'est
transformé. Une ville nouvelle a surgi qui lui est en quelque sorte
inconnue. Il n'a pas besoin de dire qu'il aime Paris; Paris est la ville
natale de son esprit. Par suite des démolitions et des reconstructions,
le Paris de sa jeunesse, ce Paris qu'il a religieusement emporté dans sa
mémoire, est à cette heure un Paris d'autrefois. Qu'on lui permette de
parler de ce Paris-là comme s'il existait encore. Il est possible que là
où l'auteur va conduire les lecteurs en disant: «Dans telle rue il y a
telle maison», il n'y ait plus aujourd'hui ni maison ni rue. Les
lecteurs vérifieront, s'ils veulent en prendre la peine. Quant à lui, il
ignore le Paris nouveau, et il écrit avec le Paris ancien devant les
yeux dans une illusion qui lui est précieuse. C'est une douceur pour lui
de rêver qu'il reste derrière lui quelque chose de ce qu'il voyait quand
il était dans son pays, et que tout ne s'est pas évanoui. Tant qu'on va
et vient dans le pays natal, on s'imagine que ces rues vous sont
indifférentes, que ces fenêtres, ces toits et ces portes ne vous sont de
rien, que ces murs vous sont étrangers, que ces arbres sont les premiers
arbres venus, que ces maisons où l'on n'entre pas vous sont inutiles,
que ces pavés où l'on marche sont des pierres. Plus tard, quand on n'y
est plus, on s'aperçoit que ces rues vous sont chères, que ces toits,
ces fenêtres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont
nécessaires, que ces arbres sont vos bien-aimés, que ces maisons où l'on
n'entrait pas on y entrait tous les jours, et qu'on a laissé de ses
entrailles, de son sang et de son coeur dans ces pavés. Tous ces lieux
qu'on ne voit plus, qu'on ne reverra jamais peut-être, et dont on a
gardé l'image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la
mélancolie d'une apparition, vous font la terre sainte visible, et sont,
pour ainsi dire, la forme même de la France; et on les aime et on les
invoque tels qu'ils sont, tels qu'ils étaient, et l'on s'y obstine, et
l'on n'y veut rien changer, car on tient à la figure de la patrie comme
au visage de sa mère.

Qu'il nous soit donc permis de parler du passé au présent. Cela dit,
nous prions le lecteur d'en tenir note, et nous continuons.

Jean Valjean avait tout de suite quitté le boulevard et s'était engagé
dans les rues, faisant le plus de lignes brisées qu'il pouvait, revenant
quelquefois brusquement sur ses pas pour s'assurer qu'il n'était point
suivi.

Cette manoeuvre est propre au cerf traqué. Sur les terrains où la trace
peut s'imprimer, cette manoeuvre a, entre autres avantages, celui de
tromper les chasseurs et les chiens par le contre-pied. C'est ce qu'en
vénerie on appelle _faux rembuchement_.

C'était une nuit de pleine lune. Jean Valjean n'en fut pas fâché. La
lune, encore très près de l'horizon, coupait dans les rues de grands
pans d'ombre et de lumière. Jean Valjean pouvait se glisser le long des
maisons et des murs dans le côté sombre et observer le côté clair. Il ne
réfléchissait peut-être pas assez que le côté obscur lui échappait.
Pourtant, dans toutes les ruelles désertes qui avoisinent la rue de
Poliveau, il crut être certain que personne ne venait derrière lui.

Cosette marchait sans faire de questions. Les souffrances des six
premières années de sa vie avaient introduit quelque chose de passif
dans sa nature. D'ailleurs, et c'est là une remarque sur laquelle nous
aurons plus d'une occasion de revenir, elle était habituée, sans trop
s'en rendre compte, aux singularités du bonhomme et aux bizarreries de
la destinée. Et puis elle se sentait en sûreté, étant avec lui.

Jean Valjean, pas plus que Cosette, ne savait où il allait. Il se
confiait à Dieu comme elle se confiait à lui. Il lui semblait qu'il
tenait, lui aussi, quelqu'un de plus grand que lui par la main; il
croyait sentir un être qui le menait, invisible. Du reste il n'avait
aucune idée arrêtée, aucun plan, aucun projet. Il n'était même pas
absolument sûr que ce fût Javert, et puis ce pouvait être Javert sans
que Javert sût que c'était lui Jean Valjean. N'était-il pas déguisé? ne
le croyait-on pas mort? Cependant depuis quelques jours il se passait
des choses qui devenaient singulières. Il ne lui en fallait pas
davantage. Il était déterminé à ne plus rentrer dans la maison Gorbeau.
Comme l'animal chassé du gîte, il cherchait un trou où se cacher, en
attendant qu'il en trouvât un où se loger.

Jean Valjean décrivit plusieurs labyrinthes variés dans le quartier
Mouffetard, déjà endormi comme s'il avait encore la discipline du moyen
âge et le joug du couvre-feu; il combina de diverses façons, dans des
stratégies savantes, la rue Censier et la rue Copeau, la rue du
Battoir-Saint-Victor et la rue du Puits-l'Ermite. Il y a par là des
logeurs, mais il n'y entrait même pas, ne trouvant point ce qui lui
convenait. Par exemple, il ne doutait pas que, si, par hasard, on avait
cherché sa piste, on ne l'eût perdue.

Comme onze heures sonnaient à Saint-Etienne-du-Mont, il traversait la
rue de Pontoise devant le bureau du commissaire de police qui est au no
14. Quelques instants après, l'instinct dont nous parlions plus haut fit
qu'il se retourna. En ce moment, il vit distinctement, grâce à la
lanterne du commissaire qui les trahissait, trois hommes qui le
suivaient d'assez près passer successivement sous cette lanterne dans le
côté ténébreux de la rue. L'un de ces trois hommes entra dans l'allée de
la maison du commissaire. Celui qui marchait en tête lui parut
décidément suspect.--Viens, enfant, dit-il à Cosette, et il se hâta de
quitter la rue de Pontoise.

Il fit un circuit, tourna le passage des Patriarches qui était fermé à
cause de l'heure, arpenta la rue de l'Épée-de-Bois et la rue de
l'Arbalète et s'enfonça dans la rue des Postes.

Il y a là un carrefour, où est aujourd'hui le collège Rollin et où vient
s'embrancher la rue Neuve-Sainte-Geneviève.

(Il va sans dire que la rue Neuve-Sainte-Geneviève est une vieille rue,
et qu'il ne passe pas une chaise de poste tous les dix ans rue des
Postes. Cette rue des Postes était au treizième siècle habitée par des
potiers et son vrai nom est rue des Pots.)

La lune jetait une vive lumière dans ce carrefour. Jean Valjean
s'embusqua sous une porte, calculant que si ces hommes le suivaient
encore, il ne pourrait manquer de les très bien voir lorsqu'ils
traverseraient cette clarté.

En effet, il ne s'était pas écoulé trois minutes que les hommes
parurent. Ils étaient maintenant quatre; tous de haute taille, vêtus de
longues redingotes brunes, avec des chapeaux ronds, et de gros bâtons à
la main. Ils n'étaient pas moins inquiétants par leur grande stature et
leurs vastes poings que par leur marche sinistre dans les ténèbres. On
eût dit quatre spectres déguisés en bourgeois.

Ils s'arrêtèrent au milieu du carrefour et firent groupe, comme des gens
qui se consultent. Ils avaient l'air indécis. Celui qui paraissait les
conduire se tourna et désigna vivement de la main droite la direction où
s'était engagé Jean Valjean; un autre semblait indiquer avec une
certaine obstination la direction contraire. À l'instant où le premier
se retourna, la lune éclaira en plein son visage. Jean Valjean reconnut
parfaitement Javert.




Chapitre II

Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures


L'incertitude cessait pour Jean Valjean; heureusement elle durait encore
pour ces hommes. Il profita de leur hésitation; c'était du temps perdu
pour eux, gagné pour lui. Il sortit de dessous la porte où il s'était
tapi, et poussa dans la rue des Postes vers la région du Jardin des
Plantes. Cosette commençait à se fatiguer, il la prit dans ses bras, et
la porta. Il n'y avait point un passant, et l'on n'avait pas allumé les
réverbères à cause de la lune.

Il doubla le pas.

En quelques enjambées, il atteignit la poterie Goblet sur la façade de
laquelle le clair de lune faisait très distinctement lisible la vieille
inscription:

             _De Goblet fils c'est ici la fabrique;_
            _Venez choisir des cruches et des brocs,_
          _Des pots à fleurs, des tuyaux, de la brique._
           _À tout venant le Coeur vend des Carreaux._

Il laissa derrière lui la rue de la Clef, puis la fontaine Saint-Victor,
longea le Jardin des Plantes par les rues basses, et arriva au quai. Là
il se retourna. Le quai était désert. Les rues étaient désertes.
Personne derrière lui. Il respira.

Il gagna le pont d'Austerlitz.

Le péage y existait encore à cette époque.

Il se présenta au bureau du péager, et donna un sou.--C'est deux sous,
dit l'invalide du pont. Vous portez là un enfant qui peut marcher. Payez
pour deux.

Il paya, contrarié que son passage eût donné lieu à une observation.
Toute fuite doit être un glissement.

Une grosse charrette passait la Seine en même temps que lui et allait
comme lui sur la rive droite. Cela lui fut utile. Il put traverser tout
le pont dans l'ombre de cette charrette.

Vers le milieu du pont, Cosette, ayant les pieds engourdis, désira
marcher. Il la posa à terre et la reprit par la main.

Le pont franchi, il aperçut un peu à droite des chantiers devant lui; il
y marcha. Pour y arriver, il fallait s'aventurer dans un assez large
espace découvert et éclairé. Il n'hésita pas. Ceux qui le traquaient
étaient évidemment dépistés et Jean Valjean se croyait hors de danger.
Cherché, oui; suivi, non.

Une petite rue, la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine, s'ouvrait entre
deux chantiers enclos de murs. Cette rue était étroite, obscure, et
comme faite exprès pour lui. Avant d'y entrer, il regarda en arrière.

Du point où il était, il voyait dans toute sa longueur le pont
d'Austerlitz.

Quatre ombres venaient d'entrer sur le pont.

Ces ombres tournaient le dos au Jardin des Plantes et se dirigeaient
vers la rive droite.

Ces quatre ombres, c'étaient les quatre hommes.

Jean Valjean eut le frémissement de la bête reprise.

Il lui restait une espérance; c'est que ces hommes peut-être n'étaient
pas encore entrés sur le pont et ne l'avaient pas aperçu au moment où il
avait traversé, tenant Cosette par la main, la grande place éclairée.

En ce cas-là, en s'enfonçant dans la petite rue qui était devant lui,
s'il parvenait à atteindre les chantiers, les marais, les cultures, les
terrains non bâtis, il pouvait échapper.

Il lui sembla qu'on pouvait se confier à cette petite rue silencieuse.
Il y entra.




Chapitre III

Voir le plan de Paris de 1727


Au bout de trois cents pas, il arriva à un point où la rue se
bifurquait. Elle se partageait en deux rues, obliquant l'une à gauche,
l'autre à droite. Jean Valjean avait devant lui comme les deux branches
d'un Y. Laquelle choisir?

Il ne balança point, il prit la droite.

Pourquoi?

C'est que la branche gauche allait vers le faubourg, c'est-à-dire vers
les lieux habités, et la branche droite vers la campagne, c'est-à-dire
vers les lieux déserts.

Cependant ils ne marchaient plus très rapidement. Le pas de Cosette
ralentissait le pas de Jean Valjean.

Il se remit à la porter. Cosette appuyait sa tête sur l'épaule du
bonhomme et ne disait pas un mot.

Il se retournait de temps en temps et regardait. Il avait soin de se
tenir toujours du côté obscur de la rue. La rue était droite derrière
lui. Les deux ou trois premières fois qu'il se retourna, il ne vit rien,
le silence était profond, il continua sa marche un peu rassuré. Tout à
coup, à un certain instant, s'étant retourné, il lui sembla voir dans la
partie de la rue où il venait de passer, loin dans l'obscurité, quelque
chose qui bougeait.

Il se précipita en avant, plutôt qu'il ne marcha, espérant trouver
quelque ruelle latérale, s'évader par là, et rompre encore une fois sa
piste.

Il arriva à un mur.

Ce mur pourtant n'était point une impossibilité d'aller plus loin;
c'était une muraille bordant une ruelle transversale à laquelle
aboutissait la rue où s'était engagé Jean Valjean.

Ici encore il fallait se décider; prendre à droite ou à gauche.

Il regarda à droite. La ruelle se prolongeait en tronçon entre des
constructions qui étaient des hangars ou des granges, puis se terminait
en impasse. On voyait distinctement le fond du cul-de-sac; un grand mur
blanc.

Il regarda à gauche. La ruelle de ce côté était ouverte, et, au bout de
deux cents pas environ, tombait dans une rue dont elle était l'affluent.
C'était de ce côté-là qu'était le salut.

Au moment où Jean Valjean songeait à tourner à gauche, pour tâcher de
gagner la rue qu'il entrevoyait au bout de la ruelle, il aperçut, à
l'angle de la ruelle et de cette rue vers laquelle il allait se diriger,
une espèce de statue noire, immobile.

C'était quelqu'un, un homme, qui venait d'être posté là évidemment, et
qui, barrant le passage, attendait.

Jean Valjean recula.

Le point de Paris où se trouvait Jean Valjean, situé entre le faubourg
Saint-Antoine et la Râpée, est un de ceux qu'ont transformés de fond en
comble les travaux récents, enlaidissements selon les uns,
transfiguration selon les autres. Les cultures, les chantiers et les
vieilles bâtisses se sont effacés. Il y a là aujourd'hui de grandes rues
toutes neuves, des arènes, des cirques, des hippodromes, des
embarcadères de chemin de fer, une prison, Mazas; le progrès, comme on
voit, avec son correctif. Il y a un demi-siècle, dans cette langue
usuelle populaire, toute faite de traditions, qui s'obstine à appeler
l'Institut _les Quatre-Nations_ et l'Opéra-Comique _Feydeau_, l'endroit
précis où était parvenu Jean Valjean se nommait _le Petit-Picpus_. La
porte Saint-Jacques, la porte Paris, la barrière des Sergents, les
Porcherons, la Galiote, les Célestins, les Capucins, le Mail, la Bourbe,
l'Arbre-de-Cracovie, la Petite-Pologne, le Petit-Picpus, ce sont les
noms du vieux Paris surnageant dans le nouveau. La mémoire du peuple
flotte sur ces épaves du passé.

Le Petit-Picpus, qui du reste a existé à peine et n'a jamais été qu'une
ébauche de quartier, avait presque l'aspect monacal d'une ville
espagnole. Les chemins étaient peu pavés, les rues étaient peu bâties.
Excepté les deux ou trois rues dont nous allons parler, tout y était
muraille et solitude. Pas une boutique, pas une voiture; à peine çà et
là une chandelle allumée aux fenêtres; toute lumière éteinte après dix
heures. Des jardins, des couvents, des chantiers, des marais; de rares
maisons basses, et de grands murs aussi hauts que les maisons.

Tel était ce quartier au dernier siècle. La révolution l'avait déjà fort
rabroué. L'édilité républicaine l'avait démoli, percé, troué. Des dépôts
de gravats y avaient été établis. Il y a trente ans, ce quartier
disparaissait sous la rature des constructions nouvelles. Aujourd'hui il
est biffé tout à fait. Le Petit-Picpus, dont aucun plan actuel n'a gardé
trace, est assez clairement indiqué dans le plan de 1727, publié à Paris
chez Denis Thierry, rue Saint-Jacques, vis-à-vis la rue du Plâtre, et à
Lyon chez Jean Girin rue Mercière, à la Prudence. Le Petit-Picpus avait
ce que nous venons d'appeler un Y de rues, formé par la rue du
Chemin-Vert-Saint-Antoine s'écartant en deux branches et prenant à
gauche le nom de petite rue Picpus et à droite le nom de rue Polonceau.
Les deux branches de l'Y étaient réunies à leur sommet comme par une
barre. Cette barre se nommait rue Droit-Mur. La rue Polonceau y
aboutissait; la petite rue Picpus passait outre, et montait vers le
marché Lenoir. Celui qui, venant de la Seine, arrivait à l'extrémité de
la rue Polonceau, avait à sa gauche la rue Droit-Mur, tournant
brusquement à angle droit, devant lui la muraille de cette rue, et à sa
droite un prolongement tronqué de la rue Droit-Mur, sans issue, appelé
le cul-de-sac Genrot.

C'est là qu'était Jean Valjean.

Comme nous venons de le dire, en apercevant la silhouette noire, en
vedette à l'angle de la rue Droit-Mur et de la petite rue Picpus, il
recula. Nul doute. Il était guetté par ce fantôme.

Que faire?

Il n'était plus temps de rétrograder. Ce qu'il avait vu remuer dans
l'ombre à quelque distance derrière lui le moment d'auparavant, c'était
sans doute Javert et son escouade. Javert était probablement déjà au
commencement de la rue à la fin de laquelle était Jean Valjean. Javert,
selon toute apparence, connaissait ce petit dédale, et avait pris ses
précautions en envoyant un de ses hommes garder l'issue. Ces
conjectures, si ressemblantes à des évidences, tourbillonnèrent tout de
suite, comme une poignée de poussière qui s'envole à un vent subit, dans
le cerveau douloureux de Jean Valjean. Il examina le cul-de-sac Genrot;
là, barrage. Il examina la petite rue Picpus; là, une sentinelle. Il
voyait cette figure sombre se détacher en noir sur le pavé blanc inondé
de lune. Avancer, c'était tomber sur cet homme. Reculer, c'était se
jeter dans Javert. Jean Valjean se sentait pris comme dans un filet qui
se resserrait lentement. Il regarda le ciel avec désespoir.




Chapitre IV

Les tâtonnements de l'évasion


Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se figurer d'une manière
exacte la ruelle Droit-Mur, et en particulier l'angle qu'on laissait à
gauche quand on sortait de la rue Polonceau pour entrer dans cette
ruelle. La ruelle Droit-Mur était à peu près entièrement bordée à droite
jusqu'à la petite rue Picpus par des maisons de pauvre apparence; à
gauche par un seul bâtiment d'une ligne sévère composé de plusieurs
corps de logis qui allaient se haussant graduellement d'un étage ou deux
à mesure qu'ils approchaient de la petite rue Picpus; de sorte que ce
bâtiment, très élevé du côté de la petite rue Picpus, était assez bas du
côté de la rue Polonceau. Là, à l'angle dont nous avons parlé, il
s'abaissait au point de n'avoir plus qu'une muraille. Cette muraille
n'allait pas aboutir carrément à la rue; elle dessinait un pan coupé
fort en retraite, dérobé par ses deux angles à deux observateurs qui
eussent été l'un rue Polonceau, l'autre rue Droit-Mur.

À partir des deux angles du pan coupé, la muraille se prolongeait sur la
rue Polonceau jusqu'à une maison qui portait le no 49 et sur la rue
Droit-Mur, où son tronçon était beaucoup plus court, jusqu'au bâtiment
sombre dont nous avons parlé et dont elle coupait le pignon, faisant
ainsi dans la rue un nouvel angle rentrant. Ce pignon était d'un aspect
morne; on n'y voyait qu'une seule fenêtre, ou, pour mieux dire, deux
volets revêtus d'une feuille de zinc, et toujours fermés.

L'état de lieux que nous dressons ici est d'une rigoureuse exactitude et
éveillera certainement un souvenir très précis dans l'esprit des anciens
habitants du quartier.

Le pan coupé était entièrement rempli par une chose qui ressemblait à
une porte colossale et misérable. C'était un vaste assemblage informe de
planches perpendiculaires, celles d'en haut plus larges que celles d'en
bas, reliées par de longues lanières de fer transversales. À côté il y
avait une porte cochère de dimension ordinaire et dont le percement ne
remontait évidemment pas à plus d'une cinquantaine d'années.

Un tilleul montrait son branchage au-dessus du pan coupé, et le mur
était couvert de lierre du côté de la rue Polonceau.

Dans l'imminent péril où se trouvait Jean Valjean, ce bâtiment sombre
avait quelque chose d'inhabité et de solitaire qui le tentait. Il le
parcourut rapidement des yeux. Il se disait que s'il parvenait à y
pénétrer, il était peut-être sauvé. Il eut d'abord une idée et une
espérance.

Dans la partie moyenne de la devanture de ce bâtiment sur la rue
Droit-Mur, il y avait à toutes les fenêtres des divers étages de
vieilles cuvettes-entonnoirs en plomb. Les embranchements variés des
conduits qui allaient d'un conduit central aboutir à toutes ces cuvettes
dessinaient sur la façade une espèce d'arbre. Ces ramifications de
tuyaux avec leurs cent coudes imitaient ces vieux ceps de vigne
dépouillés qui se tordent sur les devantures des anciennes fermes.

Ce bizarre espalier aux branches de tôle et de fer fut le premier objet
qui frappa le regard de Jean Valjean. Il assit Cosette le dos contre une
borne en lui recommandant le silence et courut à l'endroit où le conduit
venait toucher le pavé. Peut-être y avait-il moyen d'escalader par là et
d'entrer dans la maison. Mais le conduit était délabré et hors de
service et tenait à peine à son scellement. D'ailleurs toutes les
fenêtres de ce logis silencieux étaient grillées d'épaisses barres de
fer, même les mansardes du toit. Et puis la lune éclairait pleinement
cette façade, et l'homme qui l'observait du bout de la rue aurait vu
Jean Valjean faire l'escalade. Enfin que faire de Cosette? comment la
hisser au haut d'une maison à trois étages?

Il renonça à grimper par le conduit et rampa le long du mur pour rentrer
dans la rue Polonceau.

Quand il fut au pan coupé où il avait laissé Cosette, il remarqua que,
là, personne ne pouvait le voir. Il échappait, comme nous venons de
l'expliquer, à tous les regards, de quelque côté qu'ils vinssent. En
outre il était dans l'ombre. Enfin il y avait deux portes. Peut-être
pourrait-on les forcer. Le mur au-dessus duquel il voyait le tilleul et
le lierre donnait évidemment dans un jardin où il pourrait tout au moins
se cacher, quoiqu'il n'y eût pas encore de feuilles aux arbres, et
passer le reste de la nuit.

Le temps s'écoulait. Il fallait faire vite.

Il tâta la porte cochère et reconnut tout de suite quelle était
condamnée au dedans et au dehors. Il s'approcha de l'autre grande porte
avec plus d'espoir. Elle était affreusement décrépite, son immensité
même la rendait moins solide, les planches étaient pourries, les
ligatures de fer, il n'y en avait que trois, étaient rouillées. Il
semblait possible de percer cette clôture vermoulue.

En l'examinant, il vit que cette porte n'était pas une porte. Elle
n'avait ni gonds, ni pentures, ni serrure, ni fente au milieu. Les
bandes de fer la traversaient de part en part sans solution de
continuité. Par les crevasses des planches il entrevit des moellons et
des pierres grossièrement cimentés que les passants pouvaient y voir
encore il y a dix ans. Il fut forcé de s'avouer avec consternation que
cette apparence de porte était simplement le parement en bois d'une
bâtisse à laquelle elle était adossée. Il était facile d'arracher une
planche, mais on se trouvait face à face avec un mur.




Chapitre V

Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz


En ce moment un bruit sourd et cadencé commença à se faire entendre à
quelque distance. Jean Valjean risqua un peu son regard en dehors du
coin de la rue. Sept ou huit soldats disposés en peloton venaient de
déboucher dans la rue Polonceau. Il voyait briller les bayonnettes. Cela
venait vers lui.

Ces soldats, en tête desquels il distinguait la haute stature de Javert,
s'avançaient lentement et avec précaution. Ils s'arrêtaient fréquemment.
Il était visible qu'ils exploraient tous les recoins des murs et toutes
les embrasures de portes et d'allées.

C'était, et ici la conjecture ne pouvait se tromper, quelque patrouille
que Javert avait rencontrée et qu'il avait requise.

Les deux acolytes de Javert marchaient dans leurs rangs.

Du pas dont ils marchaient, et avec les stations qu'ils faisaient, il
leur fallait environ un quart d'heure pour arriver à l'endroit où se
trouvait Jean Valjean. Ce fut un instant affreux. Quelques minutes
séparaient Jean Valjean de cet épouvantable précipice qui s'ouvrait
devant lui pour la troisième fois. Et le bagne maintenant n'était plus
seulement le bagne, c'était Cosette perdue à jamais; c'est-à-dire une
vie qui ressemblait au dedans d'une tombe.

Il n'y avait plus qu'une chose possible.

Jean Valjean avait cela de particulier qu'on pouvait dire qu'il portait
deux besaces; dans l'une il avait les pensées d'un saint, dans l'autre
les redoutables talents d'un forçat. Il fouillait dans l'une ou dans
l'autre, selon l'occasion.

Entre autres ressources, grâce à ses nombreuses évasions du bagne de
Toulon, il était, on s'en souvient, passé maître dans cet art incroyable
de s'élever, sans échelles, sans crampons, par la seule force
musculaire, en s'appuyant de la nuque, des épaules, des hanches et des
genoux, en s'aidant à peine des rares reliefs de la pierre, dans l'angle
droit d'un mur, au besoin jusqu'à la hauteur d'un sixième étage; art qui
a rendu si effrayant et si célèbre le coin de la cour de la Conciergerie
de Paris par où s'échappa, il y a une vingtaine d'années, le condamné
Battemolle.

Jean Valjean mesura des yeux la muraille au-dessus de laquelle il voyait
le tilleul. Elle avait environ dix-huit pieds de haut. L'angle qu'elle
faisait avec le pignon du grand bâtiment était rempli, dans sa partie
inférieure, d'un massif de maçonnerie de forme triangulaire,
probablement destiné à préserver ce trop commode recoin des stations de
ces stercoraires qu'on appelle les passants. Ce remplissage préventif
des coins de mur est fort usité à Paris.

Ce massif avait environ cinq pieds de haut. Du sommet de ce massif
l'espace à franchir pour arriver sur le mur n'était guère que de
quatorze pieds.

Le mur était surmonté d'une pierre plate sans chevron.

La difficulté était Cosette. Cosette elle, ne savait pas escalader un
mur. L'abandonner? Jean Valjean n'y songeait pas. L'emporter était
impossible. Toutes les forces d'un homme lui sont nécessaires pour mener
à bien ces étranges ascensions. Le moindre fardeau dérangerait son
centre de gravité et le précipiterait.

Il aurait fallu une corde. Jean Valjean n'en avait pas. Où trouver une
corde à minuit, rue Polonceau? Certes, en cet instant-là, si Jean
Valjean avait eu un royaume, il l'eût donné pour une corde. Toutes les
situations extrêmes ont leurs éclairs qui tantôt nous aveuglent, tantôt
nous illuminent.

Le regard désespéré de Jean Valjean rencontra la potence du réverbère du
cul-de-sac Genrot.

À cette époque il n'y avait point de becs de gaz dans les rues de Paris.
À la nuit tombante on y allumait des réverbères placés de distance en
distance, lesquels montaient et descendaient au moyen d'une corde qui
traversait la rue de part en part et qui s'ajustait dans la rainure
d'une potence. Le tourniquet où se dévidait cette corde était scellé
au-dessous de la lanterne dans une petite armoire de fer dont l'allumeur
avait la clef, et la corde elle-même était protégée jusqu'à une certaine
hauteur par un étui de métal.

Jean Valjean, avec l'énergie d'une lutte suprême, franchit la rue d'un
bond, entra dans le cul-de-sac, fit sauter le pêne de la petite armoire
avec la pointe de son couteau, et un instant après il était revenu près
de Cosette. Il avait une corde. Ils vont vite en besogne, ces sombres
trouveurs d'expédients, aux prises avec la fatalité.

Nous avons expliqué que les réverbères n'avaient pas été allumés cette
nuit-là. La lanterne du cul-de-sac Genrot se trouvait donc naturellement
éteinte comme les autres, et l'on pouvait passer à côté sans même
remarquer qu'elle n'était plus à sa place.

Cependant l'heure, le lieu, l'obscurité, la préoccupation de Jean
Valjean, ses gestes singuliers, ses allées et venues, tout cela
commençait à inquiéter Cosette. Tout autre enfant qu'elle aurait depuis
longtemps jeté les hauts cris. Elle se borna à tirer Jean Valjean par le
pan de sa redingote. On entendait toujours de plus en plus distinctement
le bruit de la patrouille qui approchait.

--Père, dit-elle tout bas, j'ai peur. Qu'est-ce qui vient donc là?

--Chut! répondit le malheureux homme. C'est la Thénardier.

Cosette tressaillit. Il ajouta:

--Ne dis rien. Laisse-moi faire. Si tu cries, si tu pleures, la
Thénardier te guette. Elle vient pour te ravoir.

Alors, sans se hâter, mais sans s'y reprendre à deux fois pour rien,
avec une précision ferme et brève, d'autant plus remarquable en un
pareil moment que la patrouille et Javert pouvaient survenir d'un
instant à l'autre, il défit sa cravate, la passa autour du corps de
Cosette sous les aisselles en ayant soin qu'elle ne pût blesser
l'enfant, rattacha cette cravate à un bout de la corde au moyen de ce
noeud que les gens de mer appellent noeud d'hirondelle, prit l'autre
bout de cette corde dans ses dents, ôta ses souliers et ses bas qu'il
jeta par-dessus la muraille, monta sur le massif de maçonnerie, et
commença à s'élever dans l'angle du mur et du pignon avec autant de
solidité et de certitude que s'il eût eu des échelons sous les talons et
sous les coudes. Une demi-minute ne s'était pas écoulée qu'il était à
genoux sur le mur.

Cosette le considérait avec stupeur, sans dire une parole. La
recommandation de Jean Valjean et le nom de la Thénardier l'avaient
glacée.

Tout à coup elle entendit la voix de Jean Valjean qui lui criait, tout
en restant très basse:

--Adosse-toi au mur.

Elle obéit.

--Ne dis pas un mot et n'aie pas peur, reprit Jean Valjean.

Et elle se sentit enlever de terre.

Avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître, elle était au haut de
la muraille.

Jean Valjean la saisit, la mit sur son dos, lui prit ses deux petites
mains dans sa main gauche, se coucha à plat ventre et rampa sur le haut
du mur jusqu'au pan coupé. Comme il l'avait deviné, il y avait là une
bâtisse dont le toit partait du haut de la clôture en bois et descendait
fort près de terre, selon un plan assez doucement incliné, en effleurant
le tilleul.

Circonstance heureuse, car la muraille était beaucoup plus haute de ce
côté que du côté de la rue. Jean Valjean n'apercevait le sol au-dessous
de lui que très profondément.

Il venait d'arriver au plan incliné du toit et n'avait pas encore lâché
la crête de la muraille lorsqu'un hourvari violent annonça l'arrivée de
la patrouille. On entendit la voix tonnante de Javert:

--Fouillez le cul-de-sac! La rue Droit-Mur est gardée, la petite rue
Picpus aussi. Je réponds qu'il est dans le cul-de-sac!

Les soldats se précipitèrent dans le cul-de-sac Genrot.

Jean Valjean se laissa glisser le long du toit, tout en soutenant
Cosette, atteignit le tilleul et sauta à terre. Soit terreur, soit
courage, Cosette n'avait pas soufflé. Elle avait les mains un peu
écorchées.




Chapitre VI

Commencement d'une énigme


Jean Valjean se trouvait dans une espèce de jardin fort vaste et d'un
aspect singulier; un de ces jardins tristes qui semblent faits pour être
regardés l'hiver et la nuit. Ce jardin était d'une forme oblongue, avec
une allée de grands peupliers au fond, des futaies assez hautes dans les
coins, et un espace sans ombre au milieu, où l'on distinguait un très
grand arbre isolé, puis quelques arbres fruitiers tordus et hérissés
comme de grosses broussailles, des carrés de légumes, une melonnière
dont les cloches brillaient à la lune, et un vieux puisard. Il y avait
çà et là des bancs de pierre qui semblaient noirs de mousse. Les allées
étaient bordées de petits arbustes sombres, et toutes droites. L'herbe
en envahissait la moitié et une moisissure verte couvrait le reste.

Jean Valjean avait à côté de lui la bâtisse dont le toit lui avait servi
pour descendre, un tas de fagots, et derrière les fagots, tout contre le
mur, une statue de pierre dont la face mutilée n'était plus qu'un masque
informe qui apparaissait vaguement dans l'obscurité.

La bâtisse était une sorte de ruine où l'on distinguait des chambres
démantelées dont une, tout encombrée, semblait servir de hangar.

Le grand bâtiment de la rue Droit-Mur qui faisait retour sur la petite
rue Picpus développait sur ce jardin deux façades en équerre. Ces
façades du dedans étaient plus tragiques encore que celles du dehors.
Toutes les fenêtres étaient grillées. On n'y entrevoyait aucune lumière.
Aux étages supérieurs il y avait des hottes comme aux prisons. L'une de
ces façades projetait sur l'autre son ombre qui retombait sur le jardin
comme un immense drap noir.

On n'apercevait pas d'autre maison. Le fond du jardin se perdait dans la
brume et dans la nuit. Cependant on y distinguait confusément des
murailles qui s'entrecoupaient comme s'il y avait d'autres cultures au
delà, et les toits bas de la rue Polonceau.

On ne pouvait rien se figurer de plus farouche et de plus solitaire que
ce jardin. Il n'y avait personne, ce qui était tout simple à cause de
l'heure; mais il ne semblait pas que cet endroit fût fait pour que
quelqu'un y marchât, même en plein midi.

Le premier soin de Jean Valjean avait été de retrouver ses souliers et
de se rechausser, puis d'entrer dans le hangar avec Cosette. Celui qui
s'évade ne se croit jamais assez caché. L'enfant, songeant toujours à la
Thénardier, partageait son instinct de se blottir le plus possible.

Cosette tremblait et se serrait contre lui. On entendait le bruit
tumultueux de la patrouille qui fouillait le cul-de-sac et la rue, les
coups de crosse contre les pierres, les appels de Javert aux mouchards
qu'il avait postés, et ses imprécations mêlées de paroles qu'on ne
distinguait point.

Au bout d'un quart d'heure, il sembla que cette espèce de grondement
orageux commençait à s'éloigner. Jean Valjean ne respirait pas.

Il avait posé doucement sa main sur la bouche de Cosette.

Au reste la solitude où il se trouvait était si étrangement calme que
cet effroyable tapage, si furieux et si proche, n'y jetait même pas
l'ombre d'un trouble. Il semblait que ces murs fussent bâtis avec ces
pierres sourdes dont parle l'Écriture.

Tout à coup, au milieu de ce calme profond, un nouveau bruit s'éleva; un
bruit céleste, divin, ineffable, aussi ravissant que l'autre était
horrible. C'était un hymne qui sortait des ténèbres, un éblouissement de
prière et d'harmonie dans l'obscur et effrayant silence de la nuit; des
voix de femmes, mais des voix composées à la fois de l'accent pur des
vierges et de l'accent naïf des enfants, de ces voix qui ne sont pas de
la terre et qui ressemblent à celles que les nouveau-nés entendent
encore et que les moribonds entendent déjà. Ce chant venait du sombre
édifice qui dominait le jardin. Au moment où le vacarme des démons
s'éloignait, on eût dit un choeur d'anges qui s'approchait dans l'ombre.

Cosette et Jean Valjean tombèrent à genoux.

Ils ne savaient pas ce que c'était, ils ne savaient pas où ils étaient,
mais ils sentaient tous deux, l'homme et l'enfant, le pénitent et
l'innocent, qu'il fallait qu'ils fussent à genoux.

Ces voix avaient cela d'étrange qu'elles n'empêchaient pas que le
bâtiment ne parût désert. C'était comme un chant surnaturel dans une
demeure inhabitée.

Pendant que ces voix chantaient, Jean Valjean ne songeait plus à rien.
Il ne voyait plus la nuit, il voyait un ciel bleu. Il lui semblait
sentir s'ouvrir ces ailes que nous avons tous au dedans de nous.

Le chant s'éteignit. Il avait peut-être duré longtemps. Jean Valjean
n'aurait pu le dire. Les heures de l'extase ne sont jamais qu'une
minute.

Tout était retombé dans le silence. Plus rien dans la rue, plus rien
dans le jardin. Ce qui menaçait, ce qui rassurait, tout s'était évanoui.
Le vent froissait dans la crête du mur quelques herbes sèches qui
faisaient un petit bruit doux et lugubre.




Chapitre VII

Suite de l'énigme


La bise de nuit s'était levée, ce qui indiquait qu'il devait être entre
une et deux heures du matin. La pauvre Cosette ne disait rien. Comme
elle s'était assise à terre à son côté et qu'elle avait penché sa tête
sur lui, Jean Valjean pensa quelle s'était endormie. Il se baissa et la
regarda. Cosette avait les yeux tout grands ouverts et un air pensif qui
fit mal à Jean Valjean.

Elle tremblait toujours.

--As-tu envie de dormir? dit Jean Valjean.

--J'ai bien froid, répondit-elle.

Un moment après elle reprit:

--Est-ce qu'elle est toujours là?

--Qui? dit Jean Valjean.

--Madame Thénardier.

Jean Valjean avait déjà oublié le moyen dont il s'était servi pour faire
garder le silence à Cosette.

--Ah! dit-il, elle est partie. Ne crains plus rien.

L'enfant soupira comme si un poids se soulevait de dessus sa poitrine.

La terre était humide, le hangar ouvert de toute part, la bise plus
fraîche à chaque instant. Le bonhomme ôta sa redingote et en enveloppa
Cosette.

--As-tu moins froid ainsi? dit-il.

--Oh oui, père!

--Eh bien, attends-moi un instant. Je vais revenir.

Il sortit de la ruine, et se mit à longer le grand bâtiment, cherchant
quelque abri meilleur. Il rencontra des portes, mais elles étaient
fermées. Il y avait des barreaux à toutes les croisées du
rez-de-chaussée.

Comme il venait de dépasser l'angle intérieur de l'édifice, il remarqua
qu'il arrivait à des fenêtres cintrées, et il y aperçut quelque clarté.
Il se haussa sur la pointe du pied et regarda par l'une de ces fenêtres.
Elles donnaient toutes dans une salle assez vaste, pavée de larges
dalles, coupée d'arcades et de piliers, où l'on ne distinguait rien
qu'une petite lueur et de grandes ombres. La lueur venait d'une
veilleuse allumée dans un coin. Cette salle était déserte et rien n'y
bougeait. Cependant, à force de regarder, il crut voir à terre, sur le
pavé, quelque chose qui paraissait couvert d'un linceul et qui
ressemblait à une forme humaine. Cela était étendu à plat ventre, la
face contre la pierre, les bras en croix, dans l'immobilité de la mort.
On eût dit, à une sorte de serpent qui traînait sur le pavé, que cette
forme sinistre avait la corde au cou.

Toute la salle baignait dans cette brume des lieux à peine éclairés qui
ajoute à l'horreur.

Jean Valjean a souvent dit depuis que, quoique bien des spectacles
funèbres eussent traversé sa vie, jamais il n'avait rien vu de plus
glaçant et de plus terrible que cette figure énigmatique accomplissant
on ne sait quel mystère inconnu dans ce lieu sombre et ainsi entrevue
dans la nuit. Il était effrayant de supposer que cela était peut-être
mort, et plus effrayant encore de songer que cela était peut-être
vivant.

Il eut le courage de coller son front à la vitre et d'épier si cette
chose remuerait. Il eut beau rester un temps qui lui parut très long, la
forme étendue ne faisait aucun mouvement. Tout à coup il se sentit pris
d'une épouvante inexprimable, et il s'enfuit. Il se mit à courir vers le
hangar sans oser regarder en arrière. Il lui semblait que s'il tournait
la tête il verrait la figure marcher derrière lui à grands pas en
agitant les bras.

Il arriva à la ruine haletant. Ses genoux pliaient; la sueur lui coulait
dans les reins.

Où était-il? qui aurait jamais pu s'imaginer quelque chose de pareil à
cette espèce de sépulcre au milieu de Paris? qu'était-ce que cette
étrange maison? Édifice plein de mystères nocturnes, appelant les âmes
dans l'ombre avec la voix des anges et, lorsqu'elles viennent, leur
offrant brusquement cette vision épouvantable, promettant d'ouvrir la
porte radieuse du ciel et ouvrant la porte horrible du tombeau! Et cela
était bien en effet un édifice, une maison qui avait son numéro dans une
rue! Ce n'était pas un rêve! Il avait besoin d'en toucher les pierres
pour y croire.

Le froid, l'anxiété, l'inquiétude, les émotions de la soirée, lui
donnaient une véritable fièvre, et toutes ces idées s'entre-heurtaient
dans son cerveau.

Il s'approcha de Cosette. Elle dormait.




Chapitre VIII

L'énigme redouble


L'enfant avait posé sa tête sur une pierre et s'était endormie.

Il s'assit auprès d'elle et se mit à la considérer. Peu à peu, à mesure
qu'il la regardait, il se calmait, et il reprenait possession de sa
liberté d'esprit.

Il percevait clairement cette vérité, le fond de sa vie désormais, que
tant qu'elle serait là, tant qu'il l'aurait près de lui, il n'aurait
besoin de rien que pour elle, ni peur de rien qu'à cause d'elle. Il ne
sentait même pas qu'il avait très froid, ayant quitté sa redingote pour
l'en couvrir.

Cependant, à travers la rêverie où il était tombé, il entendait depuis
quelque temps un bruit singulier. C'était comme un grelot qu'on agitait.
Ce bruit était dans le jardin. On l'entendait distinctement, quoique
faiblement. Cela ressemblait à la petite musique vague que font les
clarines des bestiaux la nuit dans les pâturages.

Ce bruit fit retourner Jean Valjean.

Il regarda, et vit qu'il y avait quelqu'un dans le jardin.

Un être qui ressemblait à un homme marchait au milieu des cloches de la
melonnière, se levant, se baissant, s'arrêtant, avec des mouvements
réguliers, comme s'il traînait ou étendait quelque chose à terre. Cet
être paraissait boiter.

Jean Valjean tressaillit avec ce tremblement continuel des malheureux.
Tout leur est hostile et suspect. Ils se défient du jour parce qu'il
aide à les voir et de la nuit parce qu'elle aide à les surprendre. Tout
à l'heure il frissonnait de ce que le jardin était désert, maintenant il
frissonnait de ce qu'il y avait quelqu'un.

Il retomba des terreurs chimériques aux terreurs réelles. Il se dit que
Javert et les mouchards n'étaient peut-être pas partis, que sans doute
ils avaient laissé dans la rue des gens en observation, que, si cet
homme le découvrait dans ce jardin, il crierait au voleur, et le
livrerait. Il prit doucement Cosette endormie dans ses bras et la porta
derrière un tas de vieux meubles hors d'usage, dans le coin le plus
reculé du hangar. Cosette ne remua pas.

De là il observa les allures de l'être qui était dans la melonnière. Ce
qui était bizarre, c'est que le bruit du grelot suivait tous les
mouvements de cet homme. Quand l'homme s'approchait, le bruit
s'approchait; quand il s'éloignait, le bruit s'éloignait; s'il faisait
quelque geste précipité, un trémolo accompagnait ce geste; quand il
s'arrêtait, le bruit cessait. Il paraissait évident que le grelot était
attaché à cet homme; mais alors qu'est-ce que cela pouvait signifier?
qu'était-ce que cet homme auquel une clochette était suspendue comme à
un bélier ou à un boeuf?

Tout en se faisant ces questions, il toucha les mains de Cosette. Elles
étaient glacées.

--Ah mon Dieu! dit-il.

Il appela à voix basse:

--Cosette!

Elle n'ouvrit pas les yeux.

Il la secoua vivement.

Elle ne s'éveilla pas.

--Serait-elle morte! dit-il, et il se dressa debout, frémissant de la
tête aux pieds.

Les idées les plus affreuses lui traversèrent l'esprit pêle-mêle. Il y a
des moments où les suppositions hideuses nous assiègent comme une cohue
de furies et forcent violemment les cloisons de notre cerveau. Quand il
s'agit de ceux que nous aimons, notre prudence invente toutes les
folies. Il se souvint que le sommeil peut être mortel en plein air dans
une nuit froide.

Cosette, pâle, était retombée étendue à terre à ses pieds sans faire un
mouvement.

Il écouta son souffle; elle respirait; mais d'une respiration qui lui
paraissait faible et prête à s'éteindre.

Comment la réchauffer? comment la réveiller? Tout ce qui n'était pas
ceci s'effaça de sa pensée. Il s'élança éperdu hors de la ruine.

Il fallait absolument qu'avant un quart d'heure Cosette fût devant un
feu et dans un lit.




Chapitre IX

L'homme au grelot


Il marcha droit à l'homme qu'il apercevait dans le jardin. Il avait pris
à sa main le rouleau d'argent qui était dans la poche de son gilet.

Cet homme baissait la tête et ne le voyait pas venir. En quelques
enjambées, Jean Valjean fut à lui.

Jean Valjean l'aborda en criant:

--Cent francs!

L'homme fit un soubresaut et leva les yeux.

--Cent francs à gagner, reprit Jean Valjean, si vous me donnez asile
pour cette nuit!

La lune éclairait en plein le visage effaré de Jean Valjean.

--Tiens, c'est vous, père Madeleine! dit l'homme.

Ce nom, ainsi prononcé, à cette heure obscure, dans ce lieu inconnu, par
cet homme inconnu, fit reculer Jean Valjean.

Il s'attendait à tout, excepté à cela. Celui qui lui parlait était un
vieillard courbé et boiteux, vêtu à peu près comme un paysan, qui avait
au genou gauche une genouillère de cuir où pendait une assez grosse
clochette. On ne distinguait pas son visage qui était dans l'ombre.

Cependant ce bonhomme avait ôté son bonnet, et s'écriait tout tremblant:

--Ah mon Dieu! comment êtes-vous ici, père Madeleine? Par où êtes-vous
entré, Dieu Jésus? Vous tombez donc du ciel! Ce n'est pas l'embarras, si
vous tombez jamais, c'est de là que vous tomberez. Et comme vous voilà
fait! Vous n'avez pas de cravate, vous n'avez pas de chapeau, vous
n'avez pas d'habit! Savez-vous que vous auriez fait peur à quelqu'un qui
ne vous aurait pas connu? Mon Dieu Seigneur, est-ce que les saints
deviennent fous à présent? Mais comment donc êtes-vous entré ici?

Un mot n'attendait pas l'autre. Le vieux homme parlait avec une
volubilité campagnarde où il n'y avait rien d'inquiétant. Tout cela
était dit avec un mélange de stupéfaction et de bonhomie naïve.

--Qui êtes-vous? et qu'est-ce que c'est que cette maison-ci? demanda
Jean Valjean.

--Ah, pardieu, voilà qui est fort! s'écria le vieillard, je suis celui
que vous avez fait placer ici, et cette maison est celle où vous m'avez
fait placer. Comment! vous ne me reconnaissez pas?

--Non, dit Jean Valjean. Et comment se fait-il que vous me connaissiez,
vous?

--Vous m'avez sauvé la vie, dit l'homme.

Il se tourna, un rayon de lune lui dessina le profil, et Jean Valjean
reconnut le vieux Fauchelevent.

--Ah.! dit Jean Valjean, c'est vous? oui, je vous reconnais.

--C'est bien heureux! fit le vieux d'un ton de reproche.

--Et que faites-vous ici? reprit Jean Valjean.

--Tiens! je couvre mes melons donc!

Le vieux Fauchelevent tenait en effet à la main, au moment où Jean
Valjean l'avait accosté, le bout d'un paillasson qu'il était occupé à
étendre sur la melonnière. Il en avait déjà ainsi posé un certain nombre
depuis une heure environ qu'il était dans le jardin. C'était cette
opération qui lui faisait faire les mouvements particuliers observés du
hangar par Jean Valjean.

Il continua:

--Je me suis dit: la lune est claire, il va geler. Si je mettais à mes
melons leurs carricks? Et, ajouta-t-il en regardant Jean Valjean avec un
gros rire, vous auriez pardieu bien dû en faire autant! Mais comment
donc êtes-vous ici?

Jean Valjean, se sentant connu par cet homme, du moins sous son nom de
Madeleine, n'avançait plus qu'avec précaution. Il multipliait les
questions. Chose bizarre, les rôles semblaient intervertis. C'était lui,
intrus, qui interrogeait.

--Et qu'est-ce que c'est que cette sonnette que vous avez au genou?

--Ça? répondit Fauchelevent, c'est pour qu'on m'évite.

--Comment! pour qu'on vous évite?

Le vieux Fauchelevent cligna de l'oeil d'un air inexprimable.

--Ah dame! il n'y a que des femmes dans cette maison-ci; beaucoup de
jeunes filles. Il paraît que je serais dangereux à rencontrer. La
sonnette les avertit. Quand je viens, elles s'en vont.

--Qu'est-ce que c'est que cette maison-ci?

--Tiens! vous savez bien.

--Mais non, je ne sais pas.

--Puisque vous m'y avez fait placer jardinier!

--Répondez-moi comme si je ne savais rien.

--Eh bien, c'est le couvent du Petit-Picpus donc!

Les souvenirs revenaient à Jean Valjean. Le hasard, c'est-à-dire la
providence, l'avait jeté précisément dans ce couvent du quartier
Saint-Antoine où le vieux Fauchelevent, estropié par la chute de sa
charrette, avait été admis sur sa recommandation, il y avait deux ans de
cela. Il répéta comme se parlant à lui-même:

--Le couvent du Petit-Picpus!

--Ah çà mais, au fait, reprit Fauchelevent, comment diable avez-vous
fait pour y entrer, vous, père Madeleine? Vous avez beau être un saint,
vous êtes un homme, et il n'entre pas d'hommes ici.

--Vous y êtes bien.

--Il n'y a que moi.

--Cependant, reprit Jean Valjean, il faut que j'y reste.

--Ah mon Dieu! s'écria Fauchelevent.

Jean Valjean s'approcha du vieillard et lui dit d'une voix grave:

--Père Fauchelevent, je vous ai sauvé la vie.

--C'est moi qui m'en suis souvenu le premier, répondit Fauchelevent.

--Eh bien, vous pouvez faire aujourd'hui pour moi ce que j'ai fait
autrefois pour vous.

Fauchelevent prit dans ses vieilles mains ridées et tremblantes les deux
robustes mains de Jean Valjean, et fut quelques secondes comme s'il ne
pouvait parler. Enfin il s'écria:

--Oh! ce serait une bénédiction du bon Dieu si je pouvais vous rendre un
peu cela! Moi! vous sauver la vie! Monsieur le maire, disposez du vieux
bonhomme!

Une joie admirable avait comme transfiguré ce vieillard. Un rayon
semblait lui sortir du visage.

--Que voulez-vous que je fasse? reprit-il.

--Je vous expliquerai cela. Vous avez une chambre?

--J'ai une baraque isolée, là, derrière la ruine du vieux couvent, dans
un recoin que personne ne voit. Il y a trois chambres. La baraque était
en effet si bien cachée derrière la ruine et si bien disposée pour que
personne ne la vît, que Jean Valjean ne l'avait pas vue.

--Bien, dit Jean Valjean. Maintenant je vous demande deux choses.

--Lesquelles, monsieur le maire?

--Premièrement, vous ne direz à personne ce que vous savez de moi.
Deuxièmement, vous ne chercherez pas à en savoir davantage.

--Comme vous voudrez. Je sais que vous ne pouvez rien faire que
d'honnête et que vous avez toujours été un homme du bon Dieu. Et puis
d'ailleurs, c'est vous qui m'avez mis ici. Ça vous regarde. Je suis à
vous.

--C'est dit. À présent, venez avec moi. Nous allons chercher l'enfant.

--Ah! dit Fauchelevent. Il y a un enfant!

Il n'ajouta pas une parole et suivit Jean Valjean comme un chien suit
son maître.

Moins d'une demi-heure après, Cosette, redevenue rose à la flamme d'un
bon feu, dormait dans le lit du vieux jardinier. Jean Valjean avait
remis sa cravate et sa redingote; le chapeau lancé par-dessus le mur
avait été retrouvé et ramassé; pendant que Jean Valjean endossait sa
redingote, Fauchelevent avait ôté sa genouillère à clochette, qui
maintenant, accrochée à un clou près d'une hotte, ornait le mur. Les
deux hommes se chauffaient accoudés sur une table où Fauchelevent avait
posé un morceau de fromage, du pain bis, une bouteille de vin et deux
verres, et le vieux disait à Jean Valjean en lui posant la main sur le
genou:

--Ah! père Madeleine! vous ne m'avez pas reconnu tout de suite! Vous
sauvez la vie aux gens, et après vous les oubliez! Oh! c'est mal! eux
ils se souviennent de vous! vous êtes un ingrat!




Chapitre X

Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux


Les événements dont nous venons de voir, pour ainsi dire, l'envers,
s'étaient accomplis dans les conditions les plus simples.

Lorsque Jean Valjean, dans la nuit même du jour où Javert l'arrêta près
du lit de mort de Fantine, s'échappa de la prison municipale de
Montreuil-sur-Mer, la police supposa que le forçat évadé avait dû se
diriger vers Paris. Paris est un maelström où tout se perd, et tout
disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer.
Aucune forêt ne cache un homme comme cette foule. Les fugitifs de toute
espèce le savent. Ils vont à Paris comme à un engloutissement; il y a
des engloutissements qui sauvent. La police aussi le sait, et c'est à
Paris qu'elle cherche ce qu'elle a perdu ailleurs. Elle y chercha
l'ex-maire de Montreuil-sur-Mer. Javert fut appelé à Paris afin
d'éclairer les perquisitions. Javert en effet aida puissamment à
reprendre Jean Valjean. Le zèle et l'intelligence de Javert en cette
occasion furent remarqués de Mr Chabouillet, secrétaire de la préfecture
sous le comte Anglès. Mr Chabouillet, qui du reste avait déjà protégé
Javert, fit attacher l'inspecteur de Montreuil-sur-Mer à la police de
Paris. Là Javert se rendit diversement et, disons-le, quoique le mot
semble inattendu pour de pareils services, honorablement utile.

Il ne songeait plus à Jean Valjean,--à ces chiens toujours en chasse, le
loup d'aujourd'hui fait oublier le loup d'hier,--lorsqu'en décembre 1823
il lut un journal, lui qui ne lisait jamais de journaux; mais Javert,
homme monarchique, avait tenu à savoir les détails de l'entrée
triomphale du «prince généralissime» à Bayonne. Comme il achevait
l'article qui l'intéressait, un nom, le nom de Jean Valjean, au bas
d'une page, appela son attention. Le journal annonçait que le forçat
Jean Valjean était mort, et publiait le fait en termes si formels que
Javert n'en douta pas. Il se borna à dire: _c'est là le bon écrou_. Puis
il jeta le journal, et n'y pensa plus.

Quelque temps après il arriva qu'une note de police fut transmise par la
préfecture de Seine-et-Oise à la préfecture de police de Paris sur
l'enlèvement d'un enfant, qui avait eu lieu, disait-on, avec des
circonstances particulières, dans la commune de Montfermeil. Une petite
fille de sept à huit ans, disait la note, qui avait été confiée par sa
mère à un aubergiste du pays, avait été volée par un inconnu; cette
petite répondait au nom de Cosette et était l'enfant d'une fille nommée
Fantine, morte à l'hôpital, on ne savait quand ni où. Cette note passa
sous les yeux de Javert, et le rendit rêveur.

Le nom de Fantine lui était bien connu. Il se souvenait que Jean Valjean
l'avait fait éclater de rire, lui Javert, en lui demandant un répit de
trois jours pour aller chercher l'enfant de cette créature. Il se
rappela que Jean Valjean avait été arrêté à Paris au moment où il
montait dans la voiture de Montfermeil. Quelques indications avaient
même fait songer à cette époque que c'était la seconde fois qu'il
montait dans cette voiture, et qu'il avait déjà, la veille, fait une
première excursion aux environs de ce village, car on ne l'avait point
vu dans le village même. Qu'allait-il faire dans ce pays de Montfermeil?
on ne l'avait pu deviner. Javert le comprenait maintenant. La fille de
Fantine s'y trouvait. Jean Valjean l'allait chercher. Or, cette enfant
venait d'être volée par un inconnu. Quel pouvait être cet inconnu?
Serait-ce Jean Valjean? mais Jean Valjean était mort. Javert, sans rien
dire à personne, prit le coucou du _Plat d'étain_, cul-de-sac de la
Planchette, et fit le voyage de Montfermeil.

Il s'attendait à trouver là un grand éclaircissement; il y trouva une
grande obscurité.

Dans les premiers jours, les Thénardier, dépités, avaient jasé. La
disparition de l'Alouette avait fait bruit dans le village. Il y avait
eu tout de suite plusieurs versions de l'histoire qui avait fini par
être un vol d'enfant. De là, la note de police. Cependant, la première
humeur passée, le Thénardier, avec son admirable instinct, avait très
vite compris qu'il n'est jamais utile d'émouvoir monsieur le procureur
du roi, et que ses plaintes à propos de l'_enlèvement_ de Cosette
auraient pour premier résultat de fixer sur lui, Thénardier, et sur
beaucoup d'affaires troubles qu'il avait, l'étincelante prunelle de la
justice. La première chose que les hiboux ne veulent pas, c'est qu'on
leur apporte une chandelle. Et d'abord, comment se tirerait-il des
quinze cents francs qu'il avait reçus? Il tourna court, mit un bâillon à
sa femme, et fit l'étonné quand on lui parlait de l'_enfant volé_. Il
n'y comprenait rien; sans doute il s'était plaint dans le moment de ce
qu'on lui «enlevait» si vite cette chère petite; il eût voulu par
tendresse la garder encore deux ou trois jours; mais c'était son
«grand-père» qui était venu la chercher le plus naturellement du monde.
Il avait ajouté le grand-père, qui faisait bien. Ce fut sur cette
histoire que Javert tomba en arrivant à Montfermeil. Le grand-père
faisait évanouir Jean Valjean.

Javert pourtant enfonça quelques questions, comme des sondes, dans
l'histoire de Thénardier.--Qu'était-ce que ce grand-père, et comment
s'appelait-il?--Thénardier répondit avec simplicité:--C'est un riche
cultivateur. J'ai vu son passeport. Je crois qu'il s'appelle Mr
Guillaume Lambert.

Lambert est un nom bonhomme et très rassurant. Javert s'en revint à
Paris.

--Le Jean Valjean est bien mort, se dit-il, et je suis un jobard.

Il recommençait à oublier toute cette histoire, lorsque, dans le courant
de mars 1824, il entendit parler d'un personnage bizarre qui habitait
sur la paroisse de Saint-Médard et qu'on surnommait «le mendiant qui
fait l'aumône». Ce personnage était, disait-on, un rentier dont personne
ne savait au juste le nom et qui vivait seul avec une petite fille de
huit ans, laquelle ne savait rien elle-même sinon qu'elle venait de
Montfermeil. Montfermeil! ce nom revenait toujours, et fit dresser
l'oreille à Javert. Un vieux mendiant mouchard, ancien bedeau, auquel ce
personnage faisait la charité, ajoutait quelques autres détails.--Ce
rentier était un être très farouche,--ne sortant jamais que le soir,--ne
parlant à personne,--qu'aux pauvres quelquefois,--et ne se laissant pas
approcher. Il portait une horrible vieille redingote jaune qui valait
plusieurs millions, étant toute cousue de billets de banque.--Ceci piqua
décidément la curiosité de Javert. Afin de voir ce rentier fantastique
de très près sans l'effaroucher, il emprunta un jour au bedeau sa
défroque et la place où le vieux mouchard s'accroupissait tous les soirs
en nasillant des oraisons et en espionnant à travers la prière.

«L'individu suspect» vint en effet à Javert ainsi travesti, et lui fit
l'aumône. En ce moment Javert leva la tête, et la secousse que reçut
Jean Valjean en croyant reconnaître Javert, Javert la reçut en croyant
reconnaître Jean Valjean.

Cependant l'obscurité avait pu le tromper; la mort de Jean Valjean était
officielle; il restait à Javert des doutes, et des doutes graves; et
dans le doute Javert, l'homme du scrupule, ne mettait la main au collet
de personne.

Il suivit son homme jusqu'à la masure Gorbeau, et fit parler «la
vieille», ce qui n'était pas malaisé. La vieille lui confirma le fait de
la redingote doublée de millions, et lui conta l'épisode du billet de
mille francs. Elle avait vu! elle avait touché! Javert loua une chambre.
Le soir même il s'y installa. Il vint écouter à la porte du locataire
mystérieux, espérant entendre le son de sa voix, mais Jean Valjean
aperçut sa chandelle à travers la serrure et déjoua l'espion en gardant
le silence.

Le lendemain Jean Valjean décampait. Mais le bruit de la pièce de cinq
francs qu'il laissa tomber fut remarqué de la vieille qui, entendant
remuer de l'argent, songea qu'on allait déménager et se hâta de prévenir
Javert. À la nuit, lorsque Jean Valjean sortit, Javert l'attendait
derrière les arbres du boulevard avec deux hommes.

Javert avait réclamé main-forte à la préfecture, mais il n'avait pas dit
le nom de l'individu qu'il espérait saisir. C'était son secret; et il
l'avait gardé pour trois raisons: d'abord, parce que la moindre
indiscrétion pouvait donner l'éveil à Jean Valjean; ensuite, parce que
mettre la main sur un vieux forçat évadé et réputé mort, sur un condamné
que les notes de justice avaient jadis classé à jamais _parmi les
malfaiteurs de l'espèce la plus dangereuse_, c'était un magnifique
succès que les anciens de la police parisienne ne laisseraient
certainement pas à un nouveau venu comme Javert, et qu'il craignait
qu'on ne lui prît son galérien; enfin, parce que Javert, étant un
artiste, avait le goût de l'imprévu. Il haïssait ces succès annoncés
qu'on déflore en en parlant longtemps d'avance. Il tenait à élaborer ses
chefs-d'oeuvre dans l'ombre et à les dévoiler ensuite brusquement.

Javert avait suivi Jean Valjean d'arbre en arbre, puis de coin de rue en
coin de rue, et ne l'avait pas perdu de vue un seul instant. Même dans
les moments où Jean Valjean se croyait le plus en sûreté, l'oeil de
Javert était sur lui.

Pourquoi Javert n'arrêtait-il pas Jean Valjean? c'est qu'il doutait
encore.

Il faut se souvenir qu'à cette époque la police n'était pas précisément
à son aise; la presse libre la gênait. Quelques arrestations
arbitraires, dénoncées par les journaux, avaient retenti jusqu'aux
chambres, et rendu la préfecture timide. Attenter à la liberté
individuelle était un fait grave. Les agents craignaient de se tromper;
le préfet s'en prenait à eux; une erreur, c'était la destitution. Se
figure-t-on l'effet qu'eût fait dans Paris ce bref entrefilet reproduit
par vingt journaux:--Hier, un vieux grand-père en cheveux blancs,
rentier respectable, qui se promenait avec sa petite-fille âgée de huit
ans, a été arrêté et conduit au Dépôt de la Préfecture comme forçat
évadé! Répétons en outre que Javert avait ses scrupules à lui; les
recommandations de sa conscience s'ajoutaient aux recommandations du
préfet. Il doutait réellement.

Jean Valjean tournait le dos et marchait dans l'obscurité.

La tristesse, l'inquiétude, l'anxiété, l'accablement, ce nouveau malheur
d'être obligé de s'enfuir la nuit et de chercher un asile au hasard dans
Paris pour Cosette et pour lui, la nécessité de régler son pas sur le
pas d'un enfant, tout cela, à son insu même, avait changé la démarche de
Jean Valjean et imprimé à son habitude de corps une telle sénilité que
la police elle-même, incarnée dans Javert, pouvait s'y tromper, et s'y
trompa. L'impossibilité d'approcher de trop près, son costume de vieux
précepteur émigré, la déclaration de Thénardier qui le faisait
grand-père, enfin la croyance de sa mort au bagne, ajoutaient encore aux
incertitudes qui s'épaississaient dans l'esprit de Javert.

Il eut un moment l'idée de lui demander brusquement ses papiers. Mais si
cet homme n'était pas Jean Valjean, et si cet homme n'était pas un bon
vieux rentier honnête, c'était probablement quelque gaillard
profondément et savamment mêlé à la trame obscure des méfaits parisiens,
quelque chef de bande dangereux, faisant l'aumône pour cacher ses autres
talents, vieille rubrique. Il avait des affidés, des complices, des
logis en-cas où il allait se réfugier sans doute. Tous ces détours qu'il
faisait dans les rues semblaient indiquer que ce n'était pas un simple
bonhomme. L'arrêter trop vite, c'était «tuer la poule aux oeufs d'or».
Où était l'inconvénient d'attendre? Javert était bien sûr qu'il
n'échapperait pas.

Il cheminait donc assez perplexe, en se posant cent questions sur ce
personnage énigmatique.

Ce ne fut qu'assez tard, rue de Pontoise, que, grâce à la vive clarté
que jetait un cabaret, il reconnut décidément Jean Valjean. Il y a dans
ce monde deux êtres qui tressaillent profondément: la mère qui retrouve
son enfant, et le tigre qui retrouve sa proie. Javert eut ce
tressaillement profond.

Dès qu'il eut positivement reconnu Jean Valjean, le forçat redoutable,
il s'aperçut qu'ils n'étaient que trois, et il fit demander du renfort
au commissaire de police de la rue de Pontoise. Avant d'empoigner un
bâton d'épines, on met des gants.

Ce retard et la station au carrefour Rollin pour se concerter avec ses
agents faillirent lui faire perdre la piste. Cependant, il eut bien vite
deviné que Jean Valjean voudrait placer la rivière entre ses chasseurs
et lui. Il pencha la tête et réfléchit comme un limier qui met le nez à
terre pour être juste à la voie. Javert, avec sa puissante rectitude
d'instinct, alla droit au pont d'Austerlitz. Un mot au péager le mit au
fait:--Avez-vous vu un homme avec une petite fille?--Je lui ai fait
payer deux sous, répondit le péager. Javert arriva sur le pont à temps
pour voir de l'autre côté de l'eau Jean Valjean traverser avec Cosette à
la main l'espace éclairé par la lune. Il le vit s'engager dans la rue du
Chemin-Vert-Saint-Antoine; il songea au cul-de-sac Genrot disposé là
comme une trappe et à l'issue unique de la rue Droit-Mur sur la petite
rue Picpus. Il _assura les grands devants_, comme parlent les chasseurs;
il envoya en hâte par un détour un de ses agents garder cette issue. Une
patrouille, qui rentrait au poste de l'Arsenal, ayant passé, il la
requit et s'en fit accompagner. Dans ces parties-là, les soldats sont
des atouts. D'ailleurs, c'est le principe que, pour venir à bout d'un
sanglier, il faut faire science de veneur et force de chiens. Ces
dispositions combinées, sentant Jean Valjean saisi entre l'impasse
Genrot à droite, son agent à gauche, et lui Javert derrière, il prit une
prise de tabac.

Puis il se mit à jouer. Il eut un moment ravissant et infernal; il
laissa aller son homme devant lui, sachant qu'il le tenait, mais
désirant reculer le plus possible le moment de l'arrêter, heureux de le
sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupté
de l'araignée qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir
la souris. La griffe et la serre ont une sensualité monstrueuse; c'est
le mouvement obscur de la bête emprisonnée dans leur tenaille. Quel
délice que cet étouffement!

Javert jouissait. Les mailles de son filet étaient solidement attachées.
Il était sûr du succès; il n'avait plus maintenant qu'à fermer la main.

Accompagné comme il l'était, l'idée même de la résistance était
impossible, si énergique, si vigoureux, et si désespéré que fût Jean
Valjean.

Javert avança lentement, sondant et fouillant sur son passage tous les
recoins de la rue comme les poches d'un voleur.

Quand il arriva au centre de sa toile, il n'y trouva plus la mouche.

On imagine son exaspération.

Il interrogea sa vedette des rues Droit-Mur et Picpus; cet agent, resté
imperturbable à son poste, n'avait point vu passer l'homme.

Il arrive quelquefois qu'un cerf est brisé la tête couverte,
c'est-à-dire s'échappe, quoique ayant la meute sur le corps, et alors
les plus vieux chasseurs ne savent que dire. Duvivier, Ligniville et
Desprez restent court. Dans une déconvenue de ce genre, Artonge s'écria:
_Ce n'est pas un cerf, c'est un sorcier_.

Javert eût volontiers jeté le même cri.

Son désappointement tint un moment du désespoir et de la fureur. Il est
certain que Napoléon fit des fautes dans la guerre de Russie,
qu'Alexandre fit des fautes dans la guerre de l'Inde, que César fit des
fautes dans la guerre d'Afrique, que Cyrus fit des fautes dans la guerre
de Scythie, et que Javert fit des fautes dans cette campagne contre Jean
Valjean. Il eut tort peut-être d'hésiter à reconnaître l'ancien
galérien. Le premier coup d'oeil aurait dû lui suffire. Il eut tort de
ne pas l'appréhender purement et simplement dans la masure. Il eut tort
de ne pas l'arrêter quand il le reconnut positivement rue de Pontoise.
Il eut tort de se concerter avec ses auxiliaires en plein clair de lune
dans le carrefour Rollin; certes, les avis sont utiles, et il est bon de
connaître et d'interroger ceux des chiens qui méritent créance. Mais le
chasseur ne saurait prendre trop de précautions quand il chasse des
animaux inquiets, comme le loup et le forçat. Javert, en se préoccupant
trop de mettre les limiers de meute sur la voie, alarma la bête en lui
donnant vent du trait et la fit partir. Il eut tort surtout, dès qu'il
eut retrouvé la piste au pont d'Austerlitz, de jouer ce jeu formidable
et puéril de tenir un pareil homme au bout d'un fil. Il s'estima plus
fort qu'il n'était, et crut pouvoir jouer à la souris avec un lion. En
même temps, il s'estima trop faible quand il jugea nécessaire de
s'adjoindre du renfort. Précaution fatale, perte d'un temps précieux.
Javert commit toutes ces fautes, et n'en était pas moins un des espions
les plus savants et les plus corrects qui aient existé. Il était, dans
toute la force du terme, ce qu'en vénerie on appelle _un chien sage_.
Mais qui est-ce qui est parfait?

Les grands stratégistes ont leurs éclipses.

Les fortes sottises sont souvent faites, comme les grosses cordes, d'une
multitude de brins. Prenez le câble fil à fil, prenez séparément tous
les petits motifs déterminants, vous les cassez l'un après l'autre, et
vous dites: _Ce n'est que cela_! Tressez-les et tordez-les ensemble,
c'est une énormité; c'est Attila qui hésite entre Marcien à l'Orient et
Valentinien à l'Occident; c'est Annibal qui s'attarde à Capoue; c'est
Danton qui s'endort à Arcis-sur-Aube. Quoi qu'il en soit, au moment même
où il s'aperçut que Jean Valjean lui échappait, Javert ne perdit pas la
tête. Sûr que le forçat en rupture de ban ne pouvait être bien loin, il
établit des guets, il organisa des souricières et des embuscades et
battit le quartier toute la nuit. La première chose qu'il vit, ce fut le
désordre du réverbère, dont la corde était coupée. Indice précieux, qui
l'égara pourtant en ce qu'il fit dévier toutes ses recherches vers le
cul-de-sac Genrot. Il y a dans ce cul-de-sac des murs assez bas qui
donnent sur des jardins dont les enceintes touchent à d'immenses
terrains en friche. Jean Valjean avait dû évidemment s'enfuir par là. Le
fait est que, s'il eût pénétré un peu plus avant dans le cul-de-sac
Genrot, il l'eût fait probablement, et il était perdu. Javert explora
ces jardins et ces terrains comme s'il y eût cherché une aiguille.

Au point du jour, il laissa deux hommes intelligents en observation et
il regagna la préfecture de police, honteux comme un mouchard qu'un
voleur aurait pris.




Livre sixième--Le Petit-Picpus




Chapitre I

Petite rue Picpus, numéro 62


Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-siècle, à la première porte
cochère venue que la porte cochère du numéro 62 de la petite rue Picpus.
Cette porte, habituellement entrouverte de la façon la plus engageante,
laissait voir deux choses qui n'ont rien de très funèbre, une cour
entourée de murs tapissés de vigne et la face d'un portier qui flâne.
Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon
de soleil égayait la cour, quand un verre de vin égayait le portier, il
était difficile de passer devant le numéro 62 de la petite rue Picpus
sans en emporter une idée riante. C'était pourtant un lieu sombre qu'on
avait entrevu.

Le seuil souriait; la maison priait et pleurait.

Si l'on parvenait, ce qui n'était point facile, à franchir le
portier,--ce qui même pour presque tous était impossible, car il y avait
un _sésame, ouvre-toi!_ qu'il fallait savoir;--si, le portier franchi,
on entrait à droite dans un petit vestibule où donnait un escalier
resserré entre deux murs et si étroit qu'il n'y pouvait passer qu'une
personne à la fois, si l'on ne se laissait pas effrayer par le
badigeonnage jaune serin avec soubassement chocolat qui enduisait cet
escalier, si l'on s'aventurait à monter, on dépassait un premier palier,
puis un deuxième, et l'on arrivait au premier étage dans un corridor où
la détrempe jaune et la plinthe chocolat vous suivaient avec un
acharnement paisible. Escalier et corridor étaient éclairés par deux
belles fenêtres. Le corridor faisait un coude et devenait obscur. Si
l'on doublait ce cap, on parvenait après quelques pas devant une porte
d'autant plus mystérieuse qu'elle n'était pas fermée. On la poussait, et
l'on se trouvait dans une petite chambre d'environ six pieds carrés,
carrelée, lavée, propre, froide, tendue de papier nankin à fleurettes
vertes, à quinze sous le rouleau. Un jour blanc et mat venait d'une
grande fenêtre à petits carreaux qui était à gauche et qui tenait toute
la largeur de la chambre. On regardait, on ne voyait personne; on
écoutait, on n'entendait ni un pas ni un murmure humain. La muraille
était nue; la chambre n'était point meublée; pas une chaise.

On regardait encore, et l'on voyait au mur en face de la porte un trou
quadrangulaire d'environ un pied carré, grillé d'une grille en fer à
barreaux entre-croisés, noirs, noueux, solides, lesquels formaient des
carreaux, j'ai presque dit des mailles, de moins d'un pouce et demi de
diagonale. Les petites fleurettes vertes du papier nankin arrivaient
avec calme et en ordre jusqu'à ces barreaux de fer, sans que ce contact
funèbre les effarouchât et les fît tourbillonner. En supposant qu'un
être vivant eût été assez admirablement maigre pour essayer d'entrer ou
de sortir par le trou carré, cette grille l'en eût empêché. Elle ne
laissait point passer le corps, mais elle laissait passer les yeux,
c'est-à-dire l'esprit. Il semblait qu'on eût songé à cela, car on
l'avait doublée d'une lame de fer-blanc sertie dans la muraille un peu
en arrière et piquée de mille trous plus microscopiques que les trous
d'une écumoire. Au bas de cette plaque était percée une ouverture tout à
fait pareille à la bouche d'une boîte aux lettres. Un ruban de fil
attaché à un mouvement de sonnette pendait à droite du trou grillé.

Si l'on agitait ce ruban, une clochette tintait et l'on entendait une
voix, tout près de soi, ce qui faisait tressaillir.

--Qui est là? demandait la voix.

C'était une voix de femme, une voix douce, si douce qu'elle en était
lugubre.

Ici encore il y avait un mot magique qu'il fallait savoir. Si on ne le
savait pas, la voix se taisait, et le mur redevenait silencieux comme si
l'obscurité effarée du sépulcre eût été de l'autre côté.

Si l'on savait le mot, la voix reprenait:

--Entrez à droite.

On remarquait alors à sa droite, en face de la fenêtre, une porte vitrée
surmontée d'un châssis vitré et peinte en gris. On soulevait le loquet,
on franchissait la porte, et l'on éprouvait absolument la même
impression que lorsqu'on entre au spectacle dans une baignoire grillée
avant que la grille soit baissée et que le lustre soit allumé. On était
en effet dans une espèce de loge de théâtre, à peine éclairée par le
jour vague de la porte vitrée, étroite, meublée de deux vieilles chaises
et d'un paillasson tout démaillé, véritable loge avec sa devanture à
hauteur d'appui qui portait une tablette en bois noir. Cette loge était
grillée, seulement ce n'était pas une grille de bois doré comme à
l'Opéra, c'était un monstrueux treillis de barres de fer affreusement
enchevêtrées et scellées au mur par des scellements énormes qui
ressemblaient à des poings fermés.

Les premières minutes passées, quand le regard commençait à se faire à
ce demi-jour de cave, il essayait de franchir la grille, mais il
n'allait pas plus loin que six pouces au delà. Là il rencontrait une
barrière de volets noirs, assurés et fortifiés de traverses de bois
peintes en jaune pain d'épice. Ces volets étaient à jointures, divisés
en longues lames minces, et masquaient toute la longueur de la grille.
Ils étaient toujours clos.

Au bout de quelques instants, on entendait une voix qui vous appelait de
derrière ces volets et qui vous disait:

--Je suis là. Que me voulez-vous?

C'était une voix aimée, quelquefois une voix adorée. On ne voyait
personne. On entendait à peine le bruit d'un souffle. Il semblait que ce
fût une évocation qui vous parlait à travers la cloison de la tombe.

Si l'on était dans de certaines conditions voulues, bien rares,
l'étroite lame d'un des volets s'ouvrait en face de vous, et l'évocation
devenait une apparition. Derrière la grille, derrière le volet, on
apercevait, autant que la grille permettait d'apercevoir, une tête dont
on ne voyait que la bouche et le menton; le reste était couvert d'un
voile noir. On entrevoyait une guimpe noire et une forme à peine
distincte couverte d'un suaire noir. Cette tête vous parlait, mais ne
vous regardait pas et ne vous souriait jamais.

Le jour qui venait de derrière vous était disposé de telle façon que
vous la voyiez blanche et qu'elle vous voyait noir. Ce jour était un
symbole.

Cependant les yeux plongeaient avidement par cette ouverture qui s'était
faite dans ce lieu clos à tous les regards. Un vague profond enveloppait
cette forme vêtue de deuil. Les yeux fouillaient ce vague et cherchaient
à démêler ce qui était autour de l'apparition. Au bout de très peu de
temps on s'apercevait qu'on ne voyait rien. Ce qu'on voyait, c'était la
nuit, le vide, les ténèbres, une brume de l'hiver mêlée à une vapeur du
tombeau, une sorte de paix effrayante, un silence où l'on ne recueillait
rien, pas même des soupirs, une ombre où l'on ne distinguait rien, pas
même des fantômes.

Ce qu'on voyait, c'était l'intérieur d'un cloître.

C'était l'intérieur de cette maison morne et sévère qu'on appelait le
couvent des bernardines de l'Adoration Perpétuelle. Cette loge où l'on
était, c'était le parloir. Cette voix, la première qui vous avait parlé,
c'était la voix de la tourière qui était toujours assise, immobile et
silencieuse, de l'autre côté du mur, près de l'ouverture carrée,
défendue par la grille de fer et par la plaque à mille trous comme par
une double visière.

L'obscurité où plongeait la loge grillée venait de ce que le parloir qui
avait une fenêtre du côté du monde n'en avait aucune du côté du couvent.
Les yeux profanes ne devaient rien voir de ce lieu sacré.

Pourtant il y avait quelque chose au delà de cette ombre, il y avait une
lumière; il y avait une vie dans cette mort. Quoique ce couvent fût le
plus muré de tous, nous allons essayer d'y pénétrer et d'y faire
pénétrer le lecteur, et de dire, sans oublier la mesure, des choses que
les raconteurs n'ont jamais vues et par conséquent jamais dites.




Chapitre II

L'obédience de Martin Verga


Ce couvent, qui en 1824 existait depuis longues années déjà petite rue
Picpus, était une communauté de bernardines de l'obédience de Martin
Verga.

Ces bernardines, par conséquent, se rattachaient non à Clairvaux, comme
les bernardins, mais à Cîteaux, comme les bénédictins. En d'autres
termes, elles étaient sujettes, non de saint Bernard, mais de saint
Benoît.

Quiconque a un peu remué des in-folio sait que Martin Verga fonda en
1425 une congrégation de bernardines-bénédictines, ayant pour chef
d'ordre Salamanque et pour succursale Alcala.

Cette congrégation avait poussé des rameaux dans tous les pays
catholiques de l'Europe.

Ces greffes d'un ordre sur l'autre n'ont rien d'inusité dans l'église
latine. Pour ne parler que du seul ordre de saint Benoît dont il est ici
question, à cet ordre se rattachent, sans compter l'obédience de Martin
Verga, quatre congrégations: deux en Italie, le Mont-Cassin et
Sainte-Justine de Padoue, deux en France, Cluny et Saint-Maur; et neuf
ordres, Valombrosa, Grammont, les célestins, les camaldules, les
chartreux, les humiliés, les olivateurs, et les silvestrins, enfin
Cîteaux; car Cîteaux lui-même, tronc pour d'autres ordres, n'est qu'un
rejeton pour saint Benoît. Cîteaux date de saint Robert, abbé de Molesme
dans le diocèse de Langres en 1098. Or c'est en 529 que le diable,
retiré au désert de Subiaco (il était vieux; s'était-il fait ermite?),
fut chassé de l'ancien temple d'Apollon où il demeurait, par saint
Benoît, âgé de dix-sept ans.

Après la règle des carmélites, lesquelles vont pieds nus, portent une
pièce d'osier sur la gorge et ne s'asseyent jamais, la règle la plus
dure est celle des bernardines-bénédictines de Martin Verga. Elles sont
vêtues de noir avec une guimpe qui, selon la prescription expresse de
saint Benoît, monte jusqu'au menton. Une robe de serge à manches larges,
un grand voile de laine, la guimpe qui monte jusqu'au menton coupée
carrément sur la poitrine, le bandeau qui descend jusqu'aux yeux, voilà
leur habit. Tout est noir, excepté le bandeau qui est blanc. Les novices
portent le même habit, tout blanc. Les professes ont en outre un rosaire
au côté.

Les bernardines-bénédictines de Martin Verga pratiquent l'Adoration
Perpétuelle, comme les bénédictines dites dames du Saint-Sacrement,
lesquelles, au commencement de ce siècle, avaient à Paris deux maisons,
l'une au Temple, l'autre rue Neuve-Sainte-Geneviève. Du reste les
bernardines-bénédictines du Petit-Picpus, dont nous parlons, étaient un
ordre absolument autre que les dames du Saint-Sacrement cloîtrées rue
Neuve-Sainte-Geneviève et au Temple. Il y avait de nombreuses
différences dans la règle; il y en avait dans le costume. Les
bernardines-bénédictines du Petit-Picpus portaient la guimpe noire, et
les bénédictines du Saint-Sacrement et de la rue Neuve-Sainte-Geneviève
la portaient blanche, et avaient de plus sur la poitrine un
Saint-Sacrement d'environ trois pouces de haut en vermeil ou en cuivre
doré. Les religieuses du Petit-Picpus ne portaient point ce
Saint-Sacrement. L'Adoration Perpétuelle, commune à la maison du
Petit-Picpus et à la maison du Temple, laisse les deux ordres
parfaitement distincts. Il y a seulement ressemblance pour cette
pratique entre les dames du Saint-Sacrement et les bernardines de Martin
Verga, de même qu'il y avait similitude, pour l'étude et la
glorification de tous les mystères relatifs à l'enfance, à la vie et à
la mort de Jésus-Christ, et à la Vierge, entre deux ordres pourtant fort
séparés et dans l'occasion ennemis, l'oratoire d'Italie, établi à
Florence par Philippe de Néri, et l'oratoire de France, établi à Paris
par Pierre de Bérulle. L'oratoire de Paris prétendait le pas, Philippe
de Néri n'étant que saint, et Bérulle étant cardinal.

Revenons à la dure règle espagnole de Martin Verga.

Les bernardines-bénédictines de cette obédience font maigre toute
l'année, jeûnent le carême et beaucoup d'autres jours qui leur sont
spéciaux, se relèvent dans leur premier sommeil depuis une heure du
matin jusqu'à trois pour lire le bréviaire et chanter matines, couchent
dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, n'usent point
de bains, n'allument jamais de feu, se donnent la discipline tous les
vendredis, observent la règle du silence, ne se parlent qu'aux
récréations, lesquelles sont très courtes, et portent des chemises de
bure pendant six mois, du 14 septembre, qui est l'exaltation de la
sainte-croix, jusqu'à Pâques. Ces six mois sont une modération, la règle
dit toute l'année; mais cette chemise de bure, insupportable dans les
chaleurs de l'été, produisait des fièvres et des spasmes nerveux. Il a
fallu en restreindre l'usage. Même avec cet adoucissement, le 14
septembre, quand les religieuses mettent cette chemise, elles ont trois
ou quatre jours de fièvre. Obéissance, pauvreté, chasteté, stabilité
sous clôture; voilà leurs voeux, fort aggravés par la règle.

La prieure est élue pour trois ans par les mères, qu'on appelle _mères
vocales_ parce qu'elles ont voix au chapitre. Une prieure ne peut être
réélue que deux fois, ce qui fixe à neuf ans le plus long règne possible
d'une prieure.

Elles ne voient jamais le prêtre officiant, qui leur est toujours caché
par une serge tendue à neuf pieds de haut. Au sermon, quand le
prédicateur est dans la chapelle, elles baissent leur voile sur leur
visage. Elles doivent toujours parler bas, marcher les yeux à terre et
la tête inclinée. Un seul homme peut entrer dans le couvent,
l'archevêque diocésain.

Il y en a bien un autre, qui est le jardinier; mais c'est toujours un
vieillard, et afin qu'il soit perpétuellement seul dans le jardin et que
les religieuses soient averties de l'éviter, on lui attache une
clochette au genou.

Elles sont soumises à la prieure d'une soumission absolue et passive.
C'est la sujétion canonique dans toute son abnégation. Comme à la voix
du Christ, _ut voci Christi_, au geste, au premier signe, _ad nutum, ad
primum signum_, tout de suite, avec bonheur, avec persévérance, avec une
certaine obéissance aveugle, _prompte, hilariter perseveranter et caeca
quadam obedientia_, comme la lime dans la main de l'ouvrier, _quasi
limam in manibus fabri_, ne pouvant lire ni écrire quoi que ce soit sans
permission expresse, _legere vel scribere non addiscerit sine expressa
superioris licentia_.

À tour de rôle chacune d'elles fait ce qu'elles appellent _la
réparation_. La réparation, c'est la prière pour tous les péchés, pour
toutes les fautes, pour tous les désordres, pour toutes les violations,
pour toutes les iniquités, pour tous les crimes qui se commettent sur la
terre. Pendant douze heures consécutives, de quatre heures du soir à
quatre heures du matin, ou de quatre heures du matin à quatre heures du
soir, la soeur qui fait _la réparation_ reste à genoux sur la pierre
devant le Saint-Sacrement, les mains jointes, la corde au cou. Quand la
fatigue devient insupportable, elle se prosterne à plat ventre, la face
contre terre, les bras en croix; c'est là tout son soulagement. Dans
cette attitude, elle prie pour tous les coupables de l'univers. Ceci est
grand jusqu'au sublime.

Comme cet acte s'accomplit devant un poteau au haut duquel brûle un
cierge, on dit indistinctement _faire la réparation_ ou _être au
poteau_. Les religieuses préfèrent même, par humilité, cette dernière
expression qui contient une idée de supplice et d'abaissement.

_Faire la réparation_ est une fonction où toute l'âme s'absorbe. La
soeur au poteau ne se retournerait pas pour le tonnerre tombant derrière
elle.

En outre, il y a toujours une religieuse à genoux devant le
Saint-Sacrement. Cette station dure une heure. Elles se relèvent comme
des soldats en faction. C'est là l'Adoration Perpétuelle.

Les prieures et les mères portent presque toujours des noms empreints
d'une gravité particulière, rappelant, non des saintes et des martyres,
mais des moments de la vie de Jésus-Christ, comme la mère Nativité, la
mère Conception, la mère Présentation, la mère Passion. Cependant les
noms de saintes ne sont pas interdits.

Quand on les voit, on ne voit jamais que leur bouche. Toutes ont les
dents jaunes. Jamais une brosse à dents n'est entrée dans le couvent. Se
brosser les dents, est au haut d'une échelle au bas de laquelle il y a:
perdre son âme.

Elles ne disent de rien _ma_ ni _mon_. Elles n'ont rien à elles et ne
doivent tenir à rien. Elles disent de toute chose _notre;_ ainsi: notre
voile, notre chapelet; si elles parlaient de leur chemise, elles
diraient _notre chemise_. Quelquefois elles s'attachent à quelque petit
objet, à un livre d'heures, à une relique, à une médaille bénite. Dès
qu'elles s'aperçoivent qu'elles commencent à tenir à cet objet, elles
doivent le donner. Elles se rappellent le mot de sainte Thérèse à
laquelle une grande dame, au moment d'entrer dans son ordre, disait:
Permettez, ma mère, que j'envoie chercher une sainte bible à laquelle je
tiens beaucoup.--_Ah! vous tenez à quelque chose! En ce cas, n'entrez
pas chez nous_.

Défense à qui que ce soit de s'enfermer, et d'avoir un _chez-soi_, une
_chambre_. Elles vivent cellules ouvertes. Quand elles s'abordent, l'une
dit: _Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel_! L'autre
répond: _À jamais_. Même cérémonie quand l'une frappe à la porte de
l'autre. À peine la porte a-t-elle été touchée qu'on entend de l'autre
côté une voix douce dire précipitamment: À jamais! Comme toutes les
pratiques, cela devient machinal par l'habitude; et l'une dit
quelquefois _à jamais_ avant que l'autre ait eu le temps de dire, ce qui
est assez long d'ailleurs: _Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement
de l'autel_! Chez les visitandines, celle qui entre dit: _Ave Maria_, et
celle chez laquelle on entre dit: _Gratiâ plena_. C'est leur bonjour,
qui est «plein de grâce» en effet.

À chaque heure du jour, trois coups supplémentaires sonnent à la cloche
de l'église du couvent. À ce signal, prieure, mères vocales, professes,
converses, novices, postulantes, interrompent ce qu'elles disent, ce
qu'elles font ou ce qu'elles pensent, et toutes disent à la fois, s'il
est cinq heures, par exemple:--_À cinq heures et à toute heure, loué
soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel_! S'il est huit
heures:--_À huit heures et à toute heure_, etc., et ainsi de suite,
selon l'heure qu'il est.

Cette coutume, qui a pour but de rompre la pensée et de la ramener
toujours à Dieu, existe dans beaucoup de communautés; seulement la
formule varie. Ainsi, à l'Enfant-Jésus, on dit:--_À l'heure qu'il est et
à toute heure que l'amour de Jésus enflamme mon coeur!_

Les bénédictines-bernardines de Martin Verga, cloîtrées il y a cinquante
ans au Petit-Picpus, chantent les offices sur une psalmodie grave,
plain-chant pur, et toujours à pleine voix toute la durée de l'office.
Partout où il y a un astérisque dans le missel, elles font une pause et
disent à voix basse: _Jésus-Marie-Joseph_. Pour l'office des morts,
elles prennent le ton si bas, que c'est à peine si des voix de femmes
peuvent descendre jusque-là. Il en résulte un effet saisissant et
tragique.

Celles du Petit-Picpus avaient fait faire un caveau sous leur
maître-autel pour la sépulture de leur communauté. _Le gouvernement_,
comme elles disent, ne permit pas que ce caveau reçût les cercueils.
Elles sortaient donc du couvent quand elles étaient mortes. Ceci les
affligeait et les consternait comme une infraction.

Elles avaient obtenu, consolation médiocre, d'être enterrées à une heure
spéciale et en un coin spécial dans l'ancien cimetière Vaugirard, qui
était fait d'une terre appartenant jadis à leur communauté.

Le jeudi ces religieuses entendent la grand'messe, vêpres et tous les
offices comme le dimanche. Elles observent en outre scrupuleusement
toutes les petites fêtes, inconnues aux gens du monde, que l'église
prodiguait autrefois en France et prodigue encore en Espagne et en
Italie. Leurs stations à la chapelle sont interminables. Quant au nombre
et à la durée de leurs prières, nous ne pouvons en donner une meilleure
idée qu'en citant le mot naïf de l'une d'elles: _Les prières des
postulantes sont effrayantes, les prières des novices encore pires, et
les prières des professes encore pires_.

Une fois par semaine, on assemble le chapitre; la prieure préside, les
mères vocales assistent. Chaque soeur vient à son tour s'agenouiller sur
la pierre, et confesser à haute voix, devant toutes, les fautes et les
péchés qu'elle a commis dans la semaine. Les mères vocales se consultent
après chaque confession, et infligent tout haut les pénitences.

Outre la confession à haute voix, pour laquelle on réserve toutes les
fautes un peu graves, elles ont pour les fautes vénielles ce qu'elles
appellent _la coulpe_. Faire sa coulpe, c'est se prosterner à plat
ventre durant l'office devant la prieure jusqu'à ce que celle-ci, qu'on
ne nomme jamais que _notre mère_, avertisse la patiente par un petit
coup frappé sur le bois de sa stalle qu'elle peut se relever. On fait sa
coulpe pour très peu de chose, un verre cassé, un voile déchiré, un
retard involontaire de quelques secondes à un office, une fausse note à
l'église, etc., cela suffit, on fait sa coulpe. La coulpe est toute
spontanée; c'est _la coupable_ elle-même (ce mot est ici
étymologiquement à sa place) qui se juge et qui se l'inflige. Les jours
de fêtes et les dimanches il y a quatre mères chantres qui psalmodient
les offices devant un grand lutrin à quatre pupitres. Un jour une mère
chantre entonna un psaume qui commençait par _Ecce_, et, au lieu de
_Ecce_, dit à haute voix ces trois notes: _ut, si, sol;_ elle subit pour
cette distraction une coulpe qui dura tout l'office. Ce qui rendait la
faute énorme, c'est que le chapitre avait ri.

Lorsqu'une religieuse est appelée au parloir, fût-ce la prieure, elle
baisse son voile de façon, l'on s'en souvient, à ne laisser voir que sa
bouche.

La prieure seule peut communiquer avec des étrangers. Les autres ne
peuvent voir que leur famille étroite, et très rarement. Si par hasard
une personne du dehors se présente pour voir une religieuse qu'elle a
connue ou aimée dans le monde, il faut toute une négociation. Si c'est
une femme, l'autorisation peut être quelquefois accordée, la religieuse
vient et on lui parle à travers les volets, lesquels ne s'ouvrent que
pour une mère ou une soeur. Il va sans dire que la permission est
toujours refusée aux hommes.

Telle est la règle de saint Benoît, aggravée par Martin Verga.

Ces religieuses ne sont point gaies, roses et fraîches comme le sont
souvent les filles des autres ordres. Elles sont pâles et graves. De
1825 à 1830 trois sont devenues folles.




Chapitre III

Sévérités


On est au moins deux ans postulante, souvent quatre; quatre ans novice.
Il est rare que les voeux définitifs puissent être prononcés avant
vingt-trois ou vingt-quatre ans. Les bernardines-bénédictines de Martin
Verga n'admettent point de veuves dans leur ordre.

Elles se livrent dans leurs cellules à beaucoup de macérations inconnues
dont elles ne doivent jamais parler.

Le jour où une novice fait profession, on l'habille de ses plus beaux
atours, on la coiffe de roses blanches, on lustre et on boucle ses
cheveux, puis elle se prosterne; on étend sur elle un grand voile noir
et l'on chante l'office des morts. Alors les religieuses se divisent en
deux files, une file passe près d'elle en disant d'un accent plaintif:
_notre soeur est morte_, et l'autre file répond d'une voix éclatante:
_vivante en Jésus-Christ!_

À l'époque où se passe cette histoire, un pensionnat était joint au
couvent. Pensionnat de jeunes filles nobles, la plupart riches, parmi
lesquelles on remarquait mesdemoiselles de Sainte-Aulaire et de Bélissen
et une anglaise portant l'illustre nom catholique de Talbot. Ces jeunes
filles, élevées par ces religieuses entre quatre murs, grandissaient
dans l'horreur du monde et du siècle. Une d'elles nous disait un jour:
_Voir le pavé de la rue me faisait frissonner de la tête aux pieds_.
Elles étaient vêtues de bleu avec un bonnet blanc et un Saint-Esprit de
vermeil ou de cuivre fixé sur la poitrine. À de certains jours de grande
fête, particulièrement à la Sainte-Marthe, on leur accordait, comme
haute faveur et bonheur suprême, de s'habiller en religieuses et de
faire les offices et les pratiques de saint Benoît pendant toute une
journée. Dans les premiers temps, les religieuses leur prêtaient leurs
vêtements noirs. Cela parut profane, et la prieure le défendit. Ce prêt
ne fut permis qu'aux novices. Il est remarquable que ces
représentations, tolérées sans doute et encouragées dans le couvent par
un secret esprit de prosélytisme, et pour donner à ces enfants quelque
avant-goût du saint habit, étaient un bonheur réel et une vraie
récréation pour les pensionnaires. Elles s'en amusaient tout simplement.
_C'était nouveau, cela les changeait_. Candides raisons de l'enfance qui
ne réussissent pas d'ailleurs à faire comprendre à nous mondains cette
félicité de tenir en main un goupillon et de rester debout des heures
entières chantant à quatre devant un lutrin.

Les élèves, aux austérités près, se conformaient à toutes les pratiques
du couvent. Il est telle jeune femme qui, entrée dans le monde et après
plusieurs années de mariage, n'était pas encore parvenue à se
déshabituer de dire en toute hâte chaque fois qu'on frappait à sa porte:
_à jamais!_ Comme les religieuses, les pensionnaires ne voyaient leurs
parents qu'au parloir. Leurs mères elles-mêmes n'obtenaient pas de les
embrasser. Voici jusqu'où allait la sévérité sur ce point. Un jour une
jeune fille fut visitée par sa mère accompagnée d'une petite soeur de
trois ans. La jeune fille pleurait, car elle eût bien voulu embrasser sa
soeur. Impossible. Elle supplia du moins qu'il fût permis à l'enfant de
passer à travers les barreaux sa petite main pour qu'elle pût la baiser.
Ceci fut refusé presque avec scandale.




Chapitre IV

Gaîtés


Ces jeunes filles n'en ont pas moins rempli cette grave maison de
souvenirs charmants.

À de certaines heures, l'enfance étincelait dans ce cloître. La
récréation sonnait. Une porte tournait sur ses gonds. Les oiseaux
disaient: Bon! voilà les enfants! Une irruption de jeunesse inondait ce
jardin coupé d'une croix comme un linceul. Des visages radieux, des
fronts blancs, des yeux ingénus pleins de gaie lumière, toutes sortes
d'aurores, s'éparpillaient dans ces ténèbres. Après les psalmodies, les
cloches, les sonneries, les glas, les offices, tout à coup éclatait ce
bruit des petites filles, plus doux qu'un bruit d'abeilles. La ruche de
la joie s'ouvrait, et chacune apportait son miel. On jouait, on
s'appelait, on se groupait, on courait; de jolies petites dents blanches
jasaient dans des coins; les voiles, de loin, surveillaient les rires,
les ombres guettaient les rayons, mais qu'importe! on rayonnait et on
riait. Ces quatre murs lugubres avaient leur minute d'éblouissement. Ils
assistaient, vaguement blanchis du reflet de tant de joie, à ce doux
tourbillonnement d'essaims. C'était comme une pluie de roses traversant
ce deuil. Les jeunes filles folâtraient sous l'oeil des religieuses; le
regard de l'impeccabilité ne gêne pas l'innocence. Grâce à ces enfants,
parmi tant d'heures austères, il y avait l'heure naïve. Les petites
sautaient, les grandes dansaient. Dans ce cloître, le jeu était mêlé de
ciel. Rien n'était ravissant et auguste comme toutes ces fraîches âmes
épanouies. Homère fût venu rire là avec Perrault, et il y avait, dans ce
jardin noir, de la jeunesse, de la santé, du bruit, des cris, de
l'étourdissement, du plaisir, du bonheur, à dérider toutes les aïeules,
celles de l'épopée comme celles du conte, celles du trône comme celles
du chaume, depuis Hécube jusqu'à la Mère-Grand.

Il s'est dit dans cette maison, plus que partout ailleurs peut-être, de
ces _mots d'enfants_ qui ont tant de grâce et qui font rire d'un rire
plein de rêverie. C'est entre ces quatre murs funèbres qu'une enfant de
cinq ans s'écria un jour:--_Ma mère! une grande vient de me dire que je
n'ai plus que neuf ans et dix mois à rester ici. Quel bonheur!_

C'est encore là qu'eut lieu ce dialogue mémorable:

Une mère vocale.--Pourquoi pleurez-vous, mon enfant?

L'enfant: (_six ans_), sanglotant:--J'ai dit à Alix que je savais mon
histoire de France. Elle me dit que je ne la sais pas, et je la sais.

Alix (_la grande, neuf ans_).--Non. Elle ne la sait pas.

La mère.--Comment cela, mon enfant?

Alix.--Elle m'a dit d'ouvrir le livre au hasard et de lui faire une
question qu'il y a dans le livre, et qu'elle répondrait.

--Eh bien?

--Elle n'a pas répondu.

--Voyons. Que lui avez-vous demandé?

--J'ai ouvert le livre au hasard comme elle disait, et je lui ai demandé
la première demande que j'ai trouvée.

--Et qu'est-ce que c'était que cette demande?

--C'était: _Qu'arriva-t-il ensuite?_

C'est là qu'a été faite cette observation profonde sur une perruche un
peu gourmande qui appartenait à une dame pensionnaire:

--_Est-elle gentille! elle mange le dessus de sa tartine, comme une
personne!_

C'est sur une des dalles de ce cloître qu'a été ramassée cette
confession, écrite d'avance, pour ne pas l'oublier, par une pécheresse
âgée de sept ans:

«--Mon père, je m'accuse d'avoir été avarice.

«--Mon père, je m'accuse d'avoir été adultère.

«--Mon père, je m'accuse d'avoir élevé mes regards vers les monsieurs.»

C'est sur un des bancs de gazon de ce jardin qu'a été improvisé par une
bouche rose de six ans ce conte écouté par des yeux bleus de quatre à
cinq ans:

«--Il y avait trois petits coqs qui avaient un pays où il y avait
beaucoup de fleurs. Ils ont cueilli les fleurs, et ils les ont mises
dans leur poche. Après ça, ils ont cueilli les feuilles, et ils les ont
mises dans leurs joujoux. Il y avait un loup dans le pays, et il y avait
beaucoup de bois; et le loup était dans le bois; et il a mangé les
petits coqs.»

Et encore cet autre poème:

«--Il est arrivé un coup de bâton.

«C'est Polichinelle qui l'a donné au chat.

«Ça ne lui a pas fait de bien, ça lui a fait du mal.

«Alors une dame a mis Polichinelle en prison.»

C'est là qu'a été dit, par une petite abandonnée, enfant trouvé que le
couvent élevait par charité, ce mot doux et navrant. Elle entendait les
autres parler de leurs mères, et elle murmura dans son coin:

--_Moi, ma mère n'était pas là quand je suis née!_

Il y avait une grosse tourière qu'on voyait toujours se hâter dans les
corridors avec son trousseau de clefs et qui se nommait soeur Agathe.
Les _grandes grandes_, au-dessus de dix ans,--l'appelaient _Agathoclès_.

Le réfectoire, grande pièce oblongue et carrée, qui ne recevait de jour
que par un cloître à archivoltes de plain-pied avec le jardin, était
obscur et humide, et, comme disent les enfants,--plein de bêtes. Tous
les lieux circonvoisins y fournissaient leur contingent d'insectes.
Chacun des quatre coins en avait reçu, dans le langage des
pensionnaires, un nom particulier et expressif. Il y avait le coin des
Araignées, le coin des Chenilles, le coin des Cloportes et le coin des
Cricris. Le coin des Cricris était voisin de la cuisine et fort estimé.
On y avait moins froid qu'ailleurs. Du réfectoire les noms avaient passé
au pensionnat et servaient à y distinguer comme à l'ancien collège
Mazarin quatre nations. Toute élève était de l'une de ces quatre nations
selon le coin du réfectoire où elle s'asseyait aux heures des repas. Un
jour, Mr l'archevêque, faisant la visite pastorale, vit entrer dans la
classe où il passait une jolie petite fille toute vermeille avec
d'admirables cheveux blonds, il demanda à une autre pensionnaire,
charmante brune aux joues fraîches qui était près de lui:

--Qu'est-ce que c'est que celle-ci?

--C'est une araignée, monseigneur.

--Bah! et cette autre?

--C'est un cricri.

--Et celle-là?

--C'est une chenille.

--En vérité! et vous-même?

--Je suis un cloporte, monseigneur.

Chaque maison de ce genre a ses particularités. Au commencement de ce
siècle, Écouen était un de ces lieux gracieux et sévères où grandit,
dans une ombre presque auguste, l'enfance des jeunes filles. À Écouen,
pour prendre rang dans la procession du Saint-Sacrement, on distinguait
entre les vierges et les fleuristes. Il y avait aussi «les dais» et «les
encensoirs», les unes portant les cordons du dais, les autres encensant
le Saint-Sacrement. Les fleurs revenaient de droit aux fleuristes.
Quatre "vierges" marchaient en avant. Le matin de ce grand jour, il
n'était pas rare d'entendre demander dans le dortoir:

--Qui est-ce qui est vierge?

Madame Campan citait ce mot d'une «petite» de sept ans à une «grande» de
seize, qui prenait la tête de la procession pendant qu'elle, la petite,
restait à la queue:

--Tu es vierge, toi; moi, je ne le suis pas.




Chapitre V

Distractions


Au-dessus de la porte du réfectoire était écrite en grosses lettres
noires cette prière qu'on appelait la _Patenôtre blanche_, et qui avait
pour vertu de mener les gens droit en paradis:

«Petite patenôtre blanche, que Dieu fit, que Dieu dit, que Dieu mit en
paradis. Au soir, m'allant coucher, je trouvis (_sic_) trois anges à mon
lit couchés, un aux pieds, deux au chevet, la bonne vierge Marie au
milieu, qui me dit que je m'y couchis, que rien ne doutis. Le bon Dieu
est mon père, la bonne Vierge est ma mère, les trois apôtres sont mes
frères, les trois vierges sont mes soeurs. La chemise où Dieu fut né,
mon corps en est enveloppé; la croix Sainte-Marguerite à ma poitrine est
écrite; madame la Vierge s'en va sur les champs, Dieu pleurant,
rencontrit Mr saint Jean. Monsieur saint Jean, d'où venez-vous? Je viens
d'_Ave Salus_. Vous n'avez pas vu le bon Dieu, si est? Il est dans
l'arbre de la croix, les pieds pendants, les mains clouants, un petit
chapeau d'épine blanche sur la tête. Qui la dira trois fois au soir,
trois fois au matin, gagnera le paradis à la fin.»

En 1827, cette oraison caractéristique avait disparu du mur sous une
triple couche de badigeon. Elle achève à cette heure de s'effacer dans
la mémoire de quelques jeunes filles d'alors, vieilles femmes
aujourd'hui.

Un grand crucifix accroché au mur complétait la décoration de ce
réfectoire, dont la porte unique, nous croyons l'avoir dit, s'ouvrait
sur le jardin. Deux tables étroites, côtoyées chacune de deux bancs de
bois, faisaient deux longues lignes parallèles d'un bout à l'autre du
réfectoire. Les murs étaient blancs, les tables étaient noires; ces deux
couleurs du deuil sont le seul rechange des couvents. Les repas étaient
revêches et la nourriture des enfants eux-mêmes sévère. Un seul plat,
viande et légumes mêlés, ou poisson salé, tel était le luxe. Ce bref
ordinaire, réservé aux pensionnaires seules, était pourtant une
exception. Les enfants mangeaient et se taisaient sous le guet de la
mère semainière qui, de temps en temps, si une mouche s'avisait de voler
et de bourdonner contre la règle, ouvrait et fermait bruyamment un livre
de bois. Ce silence était assaisonné de la vie des saints, lue à haute
voix dans une petite chaire à pupitre située au pied du crucifix. La
lectrice était une grande élève, de semaine. Il y avait de distance en
distance sur la table nue des terrines vernies où les élèves lavaient
elles-mêmes leur timbale et leur couvert, et quelquefois jetaient
quelque morceau de rebut, viande dure ou poisson gâté; ceci était puni.
On appelait ces terrines _ronds d'eau_.

L'enfant qui rompait le silence faisait une «croix de langue». Où? à
terre. Elle léchait le pavé. La poussière, cette fin de toutes les
joies, était chargée de châtier ces pauvres petites feuilles de rose,
coupables de gazouillement.

Il y avait dans le couvent un livre qui n'a jamais été imprimé qu'_à
exemplaire unique_, et qu'il est défendu de lire. C'est la règle de
saint Benoît. Arcane où nul oeil profane ne doit pénétrer. _Nemo
regulas, seu constitutiones nostras, externis communicabit_.

Les pensionnaires parvinrent un jour à dérober ce livre, et se mirent à
le lire avidement, lecture souvent interrompue par des terreurs d'être
surprises qui leur faisaient refermer le volume précipitamment. Elles ne
tirèrent de ce grand danger couru qu'un plaisir médiocre. Quelques pages
inintelligibles sur les péchés des jeunes garçons, voilà ce qu'elles
eurent de «plus intéressant».

Elles jouaient dans une allée du jardin, bordée de quelques maigres
arbres fruitiers. Malgré l'extrême surveillance et la sévérité des
punitions, quand le vent avait secoué les arbres, elles réussissaient
quelquefois à ramasser furtivement une pomme verte, ou un abricot gâté,
ou une poire habitée. Maintenant je laisse parler une lettre que j'ai
sous les yeux, lettre écrite il y a vingt-cinq ans par une ancienne
pensionnaire, aujourd'hui madame la duchesse de--, une des plus
élégantes femmes de Paris. Je cite textuellement: «On cache sa poire ou
sa pomme, comme on peut. Lorsqu'on monte mettre le voile sur le lit en
attendant le souper, on les fourre sous son oreiller et le soir on les
mange dans son lit, et lorsqu'on ne peut pas, on les mange dans les
commodités.» C'était là une de leurs voluptés les plus vives.

Une fois, c'était encore à l'époque d'une visite de Mr l'archevêque au
couvent, une des jeunes filles, mademoiselle Bouchard, qui était un peu
Montmorency, gagea qu'elle lui demanderait un jour de congé, énormité
dans une communauté si austère. La gageure fut acceptée, mais aucune de
celles qui tenaient le pari n'y croyait. Au moment venu, comme
l'archevêque passait devant les pensionnaires, mademoiselle Bouchard, à
l'indescriptible épouvante de ses compagnes, sortit des rangs, et dit:
«Monseigneur, un jour de congé.» Mademoiselle Bouchard était fraîche et
grande, avec la plus jolie petite mine rose du monde. Mr de Quélen
sourit et dit: _Comment donc, ma chère enfant, un jour de congé! Trois
jours, s'il vous plaît. J'accorde trois jours._ La prieure n'y pouvait
rien, l'archevêque avait parlé. Scandale pour le couvent, mais joie pour
le pensionnat. Qu'on juge de l'effet.

Ce cloître bourru n'était pourtant pas si bien muré que la vie des
passions du dehors, que le drame, que le roman même, n'y pénétrassent.
Pour le prouver, nous nous bornerons à constater ici et à indiquer
brièvement un fait réel et incontestable, qui d'ailleurs n'a en lui-même
aucun rapport et ne tient par aucun fil à l'histoire que nous racontons.
Nous mentionnons ce fait pour compléter dans l'esprit du lecteur la
physionomie du couvent.

Vers cette époque donc, il y avait dans le couvent une personne
mystérieuse qui n'était pas religieuse, qu'on traitait avec grand
respect, et qu'on nommait _madame Albertine_. On ne savait rien d'elle
sinon qu'elle était folle, et que dans le monde elle passait pour morte.
Il y avait sous cette histoire, disait-on, des arrangements de fortune
nécessaires pour un grand mariage.

Cette femme, de trente ans à peine, brune, assez belle, regardait
vaguement avec de grands yeux noirs. Voyait-elle? On en doutait. Elle
glissait plutôt qu'elle ne marchait; elle ne parlait jamais; on n'était
pas bien sûr qu'elle respirât. Ses narines étaient pincées et livides
comme après le dernier soupir. Toucher sa main, c'était toucher de la
neige. Elle avait une étrange grâce spectrale. Là où elle entrait, on
avait froid. Un jour une soeur, la voyant passer, dit à une autre: Elle
passe pour morte.--Elle l'est peut-être, répondit l'autre.

On faisait sur madame Albertine cent récits. C'était l'éternelle
curiosité des pensionnaires. Il y avait dans la chapelle une tribune
qu'on appelait _l'OEil-de-Boeuf_. C'est dans cette tribune qui n'avait
qu'une baie circulaire, un _oeil-de-boeuf_, que madame Albertine
assistait aux offices. Elle y était habituellement seule, parce que de
cette tribune, placée au premier étage, on pouvait voir le prédicateur
ou l'officiant; ce qui était interdit aux religieuses. Un jour la chaire
était occupée par un jeune prêtre de haut rang, Mr le duc de Rohan, pair
de France, officier des mousquetaires rouges en 1815 lorsqu'il était
prince de Léon, mort après 1830 cardinal et archevêque de Besançon.
C'était la première fois que Mr de Rohan prêchait au couvent du
Petit-Picpus. Madame Albertine assistait ordinairement aux sermons et
aux offices dans un calme parfait et dans une immobilité complète. Ce
jour-là, dès qu'elle aperçut Mr de Rohan, elle se dressa à demi, et dit
à haute voix dans le silence de la chapelle: _Tiens! Auguste!_ Toute la
communauté stupéfaite tourna la tête, le prédicateur leva les yeux, mais
madame Albertine était retombée dans son immobilité. Un souffle du monde
extérieur, une lueur de vie avait passé un moment sur cette figure
éteinte et glacée, puis tout s'était évanoui, et la folle était
redevenue cadavre.

Ces deux mots cependant firent jaser tout ce qui pouvait parler dans le
couvent. Que de choses dans ce _tiens_! _Auguste!_ que de révélations!
Mr de Rohan s'appelait en effet Auguste. Il était évident que madame
Albertine sortait du plus grand monde, puisqu'elle connaissait Mr de
Rohan, qu'elle y était elle-même haut placée, puisqu'elle parlait d'un
si grand seigneur si familièrement, et qu'elle avait avec lui une
relation, de parenté peut-être, mais à coup sûr bien étroite,
puisqu'elle savait son «petit nom».

Deux duchesses très sévères, mesdames de Choiseul et de Sérent,
visitaient souvent la communauté, où elles pénétraient sans doute en
vertu du privilège _Magnates mulieres_, et faisaient grand'peur au
pensionnat. Quand les deux vieilles dames passaient, toutes les pauvres
jeunes filles tremblaient et baissaient les yeux.

M. de Rohan était du reste, à son insu, l'objet de l'attention des
pensionnaires. Il venait à cette époque d'être fait, en attendant
l'épiscopat, grand vicaire de l'archevêque de Paris. C'était une de ses
habitudes de venir assez souvent chanter aux offices de la chapelle des
religieuses du Petit-Picpus. Aucune des jeunes recluses ne pouvait
l'apercevoir, à cause du rideau de serge, mais il avait une voix douce
et un peu grêle, qu'elles étaient parvenues à reconnaître et à
distinguer. Il avait été mousquetaire; et puis on le disait fort coquet,
fort bien coiffé avec de beaux cheveux châtains arrangés en rouleau
autour de la tête, et qu'il avait une large ceinture moire magnifique,
et que sa soutane noire était coupée le plus élégamment du monde. Il
occupait fort toutes ces imaginations de seize ans.

Aucun bruit du dehors ne pénétrait dans le couvent. Cependant il y eut
une année où le son d'une flûte y parvint. Ce fut un événement, et les
pensionnaires d'alors s'en souviennent encore.

C'était une flûte dont quelqu'un jouait dans le voisinage. Cette flûte
jouait toujours le même air, un air aujourd'hui bien lointain: _Ma
Zétulbé, viens régner sur mon âme_, et on l'entendait deux ou trois fois
dans la journée. Les jeunes filles passaient des heures à écouter, les
mères vocales étaient bouleversées, les cervelles travaillaient, les
punitions pleuvaient. Cela dura plusieurs mois. Les pensionnaires
étaient toutes plus ou moins amoureuses du musicien inconnu. Chacune se
rêvait Zétulbé. Le bruit de flûte venait du côté de la rue Droit-Mur;
elles auraient tout donné, tout compromis, tout tenté, pour voir, ne
fût-ce qu'une seconde, pour entrevoir, pour apercevoir, le «jeune homme»
qui jouait si délicieusement de cette flûte et qui, sans s'en douter,
jouait en même temps de toutes ces âmes. Il y en eut qui s'échappèrent
par une porte de service et qui montèrent au troisième sur la rue
Droit-Mur, afin d'essayer de voir par les jours de souffrance.
Impossible. Une alla jusqu'à passer son bras au-dessus de sa tête par la
grille et agita son mouchoir blanc. Deux furent plus hardies encore.
Elles trouvèrent moyen de grimper jusque sur un toit et s'y risquèrent
et réussirent enfin à voir «le jeune homme». C'était un vieux
gentilhomme émigré, aveugle et ruiné, qui jouait de la flûte dans son
grenier pour se désennuyer.




Chapitre VI

Le petit couvent


Il y avait dans cette enceinte du Petit-Picpus trois bâtiments
parfaitement distincts, le grand couvent qu'habitaient les religieuses,
le pensionnat où logeaient les élèves, et enfin ce qu'on appelait le
petit couvent. C'était un corps de logis avec jardin où demeuraient en
commun toutes sortes de vieilles religieuses de divers ordres, restes
des cloîtres détruits par la révolution; une réunion de toutes les
bigarrures noires, grises et blanches, de toutes les communautés et de
toutes les variétés possibles; ce qu'on pourrait appeler, si un pareil
accouplement de mots était permis, une sorte de couvent-arlequin.

Dès l'Empire, il avait été accordé à toutes ces pauvres filles
dispersées et dépaysées de venir s'abriter là sous les ailes des
bénédictines-bernardines. Le gouvernement leur payait une petite
pension; les dames du Petit-Picpus les avaient reçues avec empressement.
C'était un pêle-mêle bizarre. Chacune suivait sa règle. On permettait
quelquefois aux élèves pensionnaires, comme grande récréation, de leur
rendre visite; ce qui fait que ces jeunes mémoires ont gardé entre
autres le souvenir de la mère Saint-Basile, de la mère
Sainte-Scolastique et de la mère Jacob.

Une de ces réfugiées se retrouvait presque chez elle. C'était une
religieuse de Sainte-Aure, la seule de son ordre qui eût survécu.
L'ancien couvent des dames de Sainte-Aure occupait dès le commencement
du XVIIIème siècle précisément cette même maison du Petit-Picpus qui
appartint plus tard aux bénédictines de Martin Verga. Cette sainte
fille, trop pauvre pour porter le magnifique habit de son ordre, qui
était une robe blanche avec le scapulaire écarlate, en avait revêtu
pieusement un petit mannequin qu'elle montrait avec complaisance et qu'à
sa mort elle a légué à la maison. En 1824, il ne restait de cet ordre
qu'une religieuse; aujourd'hui il n'en reste qu'une poupée.

Outre ces dignes mères, quelques vieilles femmes du monde avaient obtenu
de la prieure, comme madame Albertine, la permission de se retirer dans
le petit couvent. De ce nombre étaient madame de Beaufort d'Hautpoul et
madame la marquise Dufresne. Une autre n'a jamais été connue dans le
couvent que par le bruit formidable qu'elle faisait en se mouchant. Les
élèves l'appelaient madame Vacarmini.

Vers 1820 ou 1821, madame de Genlis, qui rédigeait à cette époque un
petit recueil périodique intitulé _l'Intrépide_, demanda à entrer dame
en chambre au couvent du Petit-Picpus. Mr le duc d'Orléans la
recommandait. Rumeur dans la ruche; les mères vocales étaient toutes
tremblantes. Madame de Genlis avait fait des romans. Mais elle déclara
qu'elle était la première à les détester, et puis elle était arrivée à
sa phase de dévotion farouche. Dieu aidant, et le prince aussi, elle
entra. Elle s'en alla au bout de six ou huit mois, donnant pour raison
que le jardin n'avait pas d'ombre. Les religieuses en furent ravies.
Quoique très vieille, elle jouait encore de la harpe, et fort bien.

En s'en allant, elle laissa sa marque à sa cellule. Madame de Genlis
était superstitieuse et latiniste. Ces deux mots donnent d'elle un assez
bon profil. On voyait encore, il y a quelques années, collés dans
l'intérieur d'une petite armoire de sa cellule où elle serrait son
argent et ses bijoux, ces cinq vers latins écrits de sa main à l'encre
rouge sur papier jaune, et qui, dans son opinion, avaient la vertu
d'effaroucher les voleurs:

          _Imparibus meritis pendent tria corpora ramis:_
           _Dismas et Gesmas, media est divina potestas;_
            _Alta petit Dismas, infelix, infima, Gesmas._
           _Nos et res nostras conservet summa potestas._
             _Hos versus dicas, ne tu furto tua perdas._

Ces vers, en latin du sixième siècle, soulèvent la question de savoir si
les deux larrons du calvaire s'appelaient, comme on le croit
communément, Dimas et Gestas, ou Dismas et Gesmas. Cette orthographe eût
pu contrarier les prétentions qu'avait, au siècle dernier, le vicomte de
Gestas à descendre du mauvais larron. Du reste, la vertu utile attachée
à ces vers fait article de foi dans l'ordre des hospitalières.

L'église de la maison, construite de manière à séparer, comme une
véritable coupure, le grand couvent du pensionnat, était, bien entendu,
commune au pensionnat, au grand couvent et au petit couvent. On y
admettait même le public par une sorte d'entrée de lazaret ménagée sur
la rue. Mais tout était disposé de façon qu'aucune des habitantes du
cloître ne pût voir un visage du dehors. Supposez une église dont le
choeur serait saisi par une main gigantesque, et plié de manière à
former, non plus, comme dans les églises ordinaires un prolongement
derrière l'autel, mais une sorte de salle ou de caverne obscure à la
droite de l'officiant; supposez cette salle fermée par le rideau de sept
pieds de haut dont nous avons déjà parlé; entassez dans l'ombre de ce
rideau, sur des stalles de bois, les religieuses de choeur à gauche, les
pensionnaires à droite, les converses et les novices au fond, et vous
aurez quelque idée des religieuses du Petit-Picpus, assistant au service
divin. Cette caverne, qu'on appelait le choeur, communiquait avec le
cloître par un couloir. L'église prenait jour sur le jardin. Quand les
religieuses assistaient à des offices où leur règle leur commandait le
silence, le public n'était averti de leur présence que par le choc des
miséricordes des stalles se levant ou s'abaissant avec bruit.




Chapitre VII

Quelques silhouettes de cette ombre


Pendant les six années qui séparent 1819 de 1825, la prieure du
Petit-Picpus était mademoiselle de Blemeur qui en religion s'appelait
mère Innocente. Elle était de la famille de la Marguerite de Blemeur,
auteur de _la Vie des saints de l'ordre de Saint-Benoît_. Elle avait été
réélue. C'était une femme d'une soixantaine d'années, courte, grosse,
«chantant comme un pot fêlé», dit la lettre que nous avons déjà citée;
du reste excellente, la seule gaie dans tout le couvent, et pour cela
adorée.

Mère Innocente tenait de son ascendante Marguerite, la Dacier de
l'Ordre. Elle était lettrée, érudite, savante, compétente, curieusement
historienne, farcie de latin, bourrée de grec, pleine d'hébreu, et
plutôt bénédictin que bénédictine.

La sous-prieure était une vieille religieuse espagnole presque aveugle,
la mère Cineres.

Les plus comptées parmi les _vocales_ étaient la mère Sainte-Honorine,
trésorière, la mère Sainte-Gertrude, première maîtresse des novices, la
mère Sainte-Ange, deuxième maîtresse, la mère Annonciation, sacristaine,
la mère Saint-Augustin, infirmière, la seule dans tout le couvent qui
fût méchante; puis mère Sainte-Mechtilde (Mlle Gauvain), toute jeune,
ayant une admirable voix; mère des Anges (Mlle Drouet), qui avait été au
couvent des Filles-Dieu et au couvent du Trésor entre Gisors et Magny;
mère Saint-Joseph (Mlle de Cogolludo); mère Sainte-Adélaïde (Mlle
d'Auverney); mère Miséricorde (Mlle de Cifuentes, qui ne put résister
aux austérités); mère Compassion (Mlle de la Miltière, reçue à soixante
ans, malgré la règle, très riche); mère Providence (Mlle de Laudinière);
mère Présentation (Mlle de Siguenza), qui fut prieure en 1847; enfin,
mère Sainte-Céligne (la soeur du sculpteur Ceracchi), devenue folle;
mère Sainte-Chantal (Mlle de Suzon), devenue folle.

Il y avait encore parmi les plus jolies une charmante fille de
vingt-trois ans, qui était de l'île Bourbon et descendante du chevalier
Roze, qui se fût appelée dans le monde mademoiselle Roze et qui
s'appelait mère Assomption.

La mère Sainte-Mechtilde, chargée du chant et du choeur, y employait
volontiers les pensionnaires. Elle en prenait ordinairement une gamme
complète, c'est-à-dire sept, de dix ans à seize inclusivement, voix et
tailles assorties, qu'elle faisait chanter debout, alignées côte à côte
par rang d'âge de la plus petite à la plus grande. Cela offrait aux
regards quelque chose comme un pipeau de jeunes filles, une sorte de
flûte de Pan vivante faite avec des anges.

Celles des soeurs converses que les pensionnaires aimaient le mieux,
c'étaient la soeur Sainte-Euphrasie, la soeur Sainte-Marguerite, la
soeur Sainte-Marthe, qui était en enfance, et la soeur Saint-Michel,
dont le long nez les faisait rire.

Toutes ces femmes étaient douces pour tous ces enfants. Les religieuses
n'étaient sévères que pour elles-mêmes. On ne faisait de feu qu'au
pensionnat, et la nourriture, comparée à celle du couvent, y était
recherchée. Avec cela mille soins. Seulement, quand un enfant passait
près d'une religieuse et lui parlait, la religieuse ne répondait jamais.

Cette règle du silence avait engendré ceci que, dans tout le couvent, la
parole était retirée aux créatures humaines et donnée aux objets
inanimés. Tantôt c'était la cloche de l'église qui parlait, tantôt le
grelot du jardinier. Un timbre très sonore, placé à côté de la tourière
et qu'on entendait de toute la maison, indiquait par des sonneries
variées, qui étaient une façon de télégraphe acoustique, toutes les
actions de la vie matérielle à accomplir, et appelait au parloir, si
besoin était, telle ou telle habitante de la maison. Chaque personne et
chaque chose avait sa sonnerie. La prieure avait un et un; la
sous-prieure un et deux. Six-cinq annonçait la classe, de telle sorte
que les élèves ne disaient jamais rentrer en classe, mais aller à
six-cinq. Quatre-quatre était le timbre de madame de Genlis. On
l'entendait très souvent. _C'est le diable à quatre_, disaient celles
qui n'étaient point charitables. Dix-neuf coups annonçaient un grand
événement. C'était l'ouverture de la _porte de clôture_, effroyable
planche de fer hérissée de verrous qui ne tournait sur ses gonds que
devant l'archevêque.

Lui et le jardinier exceptés, nous l'avons dit, aucun homme n'entrait
dans le couvent. Les pensionnaires en voyaient deux autres; l'aumônier,
l'abbé Banès, vieux et laid, qu'il leur était donné de contempler au
choeur à travers une grille; l'autre, le maître de dessin, Mr Ansiaux,
que la lettre dont on a déjà lu quelques lignes appelle Mr _Anciot_, et
qualifie _vieux affreux bossu_.

On voit que tous les hommes étaient choisis.

Telle était cette curieuse maison.




Chapitre VIII

_Post corda lapides_


Après en avoir esquissé la figure morale, il n'est pas inutile d'en
indiquer en quelques mots la configuration matérielle. Le lecteur en a
déjà quelque idée.

Le couvent du Petit-Picpus-Saint-Antoine emplissait presque entièrement
le vaste trapèze qui résultait des intersections de la rue Polonceau, de
la rue Droit-Mur, de la petite rue Picpus et de la ruelle condamnée
nommée dans les vieux plans rue Aumarais. Ces quatre rues entouraient ce
trapèze comme ferait un fossé. Le couvent se composait de plusieurs
bâtiments et d'un jardin. Le bâtiment principal, pris dans son entier,
était une juxtaposition de constructions hybrides qui, vues à vol
d'oiseau, dessinaient assez exactement une potence posée sur le sol. Le
grand bras de la potence occupait tout le tronçon de la rue Droit-Mur
compris entre la petite rue Picpus et la rue Polonceau; le petit bras
était une haute, grise et sévère façade grillée qui regardait la petite
rue Picpus; la porte cochère nº 62 en marquait l'extrémité. Vers le
milieu de cette façade, la poussière et la cendre blanchissaient une
vieille porte basse cintrée où les araignées faisaient leur toile et qui
ne s'ouvrait qu'une heure ou deux le dimanche et aux rares occasions où
le cercueil d'une religieuse sortait du couvent. C'était l'entrée
publique de l'église. Le coude de la potence était une salle carrée qui
servait d'office et que les religieuses nommaient _la dépense_. Dans le
grand bras étaient les cellules des mères et des soeurs et le noviciat.
Dans le petit bras les cuisines, le réfectoire, doublé du cloître, et
l'église. Entre la porte nº 62 et le coin de la ruelle fermée Aumarais
était le pensionnat, qu'on ne voyait pas du dehors. Le reste du trapèze
formait le jardin qui était beaucoup plus bas que le niveau de la rue
Polonceau; ce qui faisait les murailles bien plus élevées encore au
dedans qu'à l'extérieur. Le jardin, légèrement bombé, avait à son
milieu, au sommet d'une butte, un beau sapin aigu et conique duquel
partaient, comme du rond-point à pique d'un bouclier, quatre grandes
allées, et, disposées deux par deux dans les embranchements des grandes,
huit petites, de façon que, si l'enclos eût été circulaire, le plan
géométral des allées eût ressemblé à une croix posée sur une roue. Les
allées, venant toutes aboutir aux murs très irréguliers du jardin,
étaient de longueurs inégales. Elles étaient bordées de groseilliers. Au
fond une allée de grands peupliers allait des ruines du vieux couvent,
qui était à l'angle de la rue Droit-Mur, à la maison du petit couvent,
qui était à l'angle de la ruelle Aumarais. En avant du petit couvent, il
y avait ce qu'on intitulait le petit jardin. Qu'on ajoute à cet ensemble
une cour, toutes sortes d'angles variés que faisaient les corps de logis
intérieurs, des murailles de prison, pour toute perspective et pour tout
voisinage la longue ligne noire de toits qui bordait l'autre côté de la
rue Polonceau, et l'on pourra se faire une image complète de ce
qu'était, il y a quarante-cinq ans, la maison des bernardines du
Petit-Picpus. Cette sainte maison avait été bâtie précisément sur
l'emplacement d'un jeu de paume fameux du quatorzième au seizième siècle
qu'on appelait le _tripot des onze mille diables_.

Toutes ces rues du reste étaient des plus anciennes de Paris. Ces noms,
Droit-Mur et Aumarais, sont bien vieux; les rues qui les portent sont
beaucoup plus vieilles encore. La ruelle Aumarais s'est appelée la
ruelle Maugout; la rue Droit-Mur s'est appelée la rue des Églantiers,
car Dieu ouvrait les fleurs avant que l'homme taillât les pierres.




Chapitre IX

Un siècle sous une guimpe


Puisque nous sommes en train de détails sur ce qu'était autrefois le
couvent du Petit-Picpus et que nous avons osé ouvrir une fenêtre sur ce
discret asile, que le lecteur nous permette encore une petite
digression, étrangère au fond de ce livre, mais caractéristique et utile
en ce qu'elle fait comprendre que le cloître lui-même a ses figures
originales.

Il y avait dans le petit couvent une centenaire qui venait de l'abbaye
de Fontevrault. Avant la révolution elle avait même été du monde. Elle
parlait beaucoup de Mr de Miromesnil, garde des sceaux sous Louis XVI,
et d'une présidente Duplat qu'elle avait beaucoup connue. C'était son
plaisir et sa vanité de ramener ces deux noms à tout propos. Elle disait
merveilles de l'abbaye de Fontevrault, que c'était comme une ville, et
qu'il y avait des rues dans le monastère.

Elle parlait avec un parler picard qui égayait les pensionnaires. Tous
les ans, elle renouvelait solennellement ses voeux, et, au moment de
faire serment, elle disait au prêtre: Monseigneur saint François l'a
baillé à monseigneur saint Julien, monseigneur saint Julien l'a baillé à
monseigneur saint Eusèbe, monseigneur saint Eusèbe l'a baillé à
monseigneur saint Procope, etc., etc.; ainsi je vous le baille, mon
père.--Et les pensionnaires de rire, non sous cape, mais sous voile;
charmants petits rires étouffés qui faisaient froncer le sourcil aux
mères vocales.

Une autre fois, la centenaire racontait des histoires. Elle disait que
_dans sa jeunesse les bernardins ne le cédaient pas aux mousquetaires_.
C'était un siècle qui parlait, mais c'était le dix-huitième siècle. Elle
contait la coutume champenoise et bourguignonne des quatre vins avant la
révolution. Quand un grand personnage, un maréchal de France, un prince,
un duc et pair, traversait une ville de Bourgogne ou de Champagne, le
corps de ville venait le haranguer et lui présentait quatre gondoles
d'argent dans lesquelles on avait versé de quatre vins différents. Sur
le premier gobelet on lisait cette inscription: _vin de singe_, sur le
deuxième: _vin de lion_, sur le troisième: _vin de mouton_, sur le
quatrième: _vin de cochon_. Ces quatre légendes exprimaient les quatre
degrés que descend l'ivrogne; la première ivresse, celle qui égaye; la
deuxième, celle qui irrite; la troisième, celle qui hébète; la dernière
enfin, celle qui abrutit.

Elle avait dans une armoire, sous clef, un objet mystérieux auquel elle
tenait fort. La règle de Fontevrault ne le lui défendait pas. Elle ne
voulait montrer cet objet à personne. Elle s'enfermait, ce que sa règle
lui permettait, et se cachait chaque fois qu'elle voulait le contempler.
Si elle entendait marcher dans le corridor, elle refermait l'armoire
aussi précipitamment qu'elle le pouvait avec ses vieilles mains. Dès
qu'on lui parlait de cela, elle se taisait, elle qui parlait si
volontiers. Les plus curieuses échouèrent devant son silence et les plus
tenaces devant son obstination. C'était aussi là un sujet de
commentaires pour tout ce qui était désoeuvré ou ennuyé dans le couvent.
Que pouvait donc être cette chose si précieuse et si secrète qui était
le trésor de la centenaire? Sans doute quelque saint livre? quelque
chapelet unique? quelque relique prouvée? On se perdait en conjectures.
À la mort de la pauvre vieille, on courut à l'armoire plus vite
peut-être qu'il n'eût convenu, et on l'ouvrit. On trouva l'objet sous un
triple linge comme une patène bénite. C'était un plat de Faënza
représentant des amours qui s'envolent poursuivis par des garçons
apothicaires armés d'énormes seringues. La poursuite abonde en grimaces
et en postures comiques. Un des charmants petits amours est déjà tout
embroché. Il se débat, agite ses petites ailes et essaye encore de
voler, mais le matassin rit d'un rire satanique. Moralité: l'amour
vaincu par la colique. Ce plat, fort curieux d'ailleurs, et qui a
peut-être eu l'honneur de donner une idée à Molière, existait encore en
septembre 1845; il était à vendre chez un marchand de bric-à-brac du
boulevard Beaumarchais.

Cette bonne vieille ne voulait recevoir aucune visite du dehors, _à
cause_, disait-elle, _que le parloir est trop triste_.




Chapitre X

Origine de l'Adoration Perpétuelle


Du reste, ce parloir presque sépulcral dont nous avons essayé de donner
une idée est un fait tout local qui ne se reproduit pas avec la même
sévérité dans d'autres couvents. Au couvent de la rue du Temple en
particulier qui, à la vérité, était d'un autre ordre, les volets noirs
étaient remplacés par des rideaux bruns, et le parloir lui-même était un
salon parqueté dont les fenêtres s'encadraient de bonnes-grâces en
mousseline blanche et dont les murailles admettaient toutes sortes de
cadres, un portrait d'une bénédictine à visage découvert, des bouquets
en peinture, et jusqu'à une tête de turc.

C'est dans le jardin du couvent de la rue du Temple que se trouvait ce
marronnier d'Inde qui passait pour le plus beau et le plus grand de
France et qui avait parmi le bon peuple du dix-huitième siècle la
renommée d'être _le père de tous les marronniers du royaume_.

Nous l'avons dit, ce couvent du Temple était occupé par des bénédictines
de l'Adoration Perpétuelle, bénédictines tout autres que celles qui
relevaient de Cîteaux. Cet ordre de l'Adoration Perpétuelle n'est pas
très ancien et ne remonte pas à plus de deux cents ans. En 1649, le
Saint-Sacrement fut profané deux fois, à quelques jours de distance,
dans deux églises de Paris, à Saint-Sulpice et à Saint-Jean en Grève,
sacrilège effrayant et rare qui émut toute la ville. Mr le prieur grand
vicaire de Saint-Germain-des-Prés ordonna une procession solennelle de
tout son clergé où officia le nonce du pape. Mais l'expiation ne suffit
pas à deux dignes femmes, madame Courtin, marquise de Boucs, et la
comtesse de Châteauvieux. Cet outrage, fait au «très auguste sacrement
de l'autel», quoique passager, ne sortait pas de ces deux saintes âmes,
et leur parut ne pouvoir être réparé que par une «Adoration Perpétuelle»
dans quelque monastère de filles. Toutes deux, l'une en 1652, l'autre en
1653, firent donation de sommes notables à la mère Catherine de Bar,
dite du Saint-Sacrement, religieuse bénédictine, pour fonder, dans ce
but pieux, un monastère de l'ordre de Saint-Benoît; la première
permission pour cette fondation fut donnée à la mère Catherine de Bar
par Mr de Metz, abbé de Saint-Germain, «à la charge qu'aucune fille ne
pourrait être reçue, qu'elle n'apportât trois cents livres de pension,
qui font six mille livres au principal». Après l'abbé de Saint-Germain,
le roi accorda des lettres patentes, et le tout, charte abbatiale et
lettres royales, fut homologué en 1654 à la chambre des comptes et au
parlement.

Telle est l'origine et la consécration légale de l'établissement des
bénédictines de l'Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement à Paris. Leur
premier couvent fut «bâti à neuf», rue Cassette, des deniers de mesdames
de Boucs et de Châteauvieux.

Cet ordre, comme on voit, ne se confondait point avec les bénédictines
dites de Cîteaux. Il relevait de l'abbé de Saint-Germain des Prés, de la
même manière que les dames du Sacré-Coeur relèvent du général des
jésuites et les soeurs de charité du général des lazaristes.

Il était également tout à fait différent des bernardines du Petit-Picpus
dont nous venons de montrer l'intérieur. En 1657, le pape Alexandre VII
avait autorisé, par bref spécial, les bernardines du Petit-Picpus à
pratiquer l'Adoration Perpétuelle comme les bénédictines du
Saint-Sacrement. Mais les deux ordres n'en étaient pas moins restés
distincts.




Chapitre XI

Fin du Petit-Picpus


Dès le commencement de la Restauration, le couvent du Petit-Picpus
dépérissait; ce qui fait partie de la mort générale de l'ordre, lequel,
après le dix-huitième siècle, s'en va comme tous les ordres religieux.
La contemplation est, ainsi que la prière, un besoin de l'humanité;
mais, comme tout ce que la Révolution a touché, elle se transformera,
et, d'hostile au progrès social, lui deviendra favorable.

La maison du Petit-Picpus se dépeuplait rapidement. En 1840, le petit
couvent avait disparu, le pensionnat avait disparu. Il n'y avait plus ni
les vieilles femmes, ni les jeunes filles; les unes étaient mortes, les
autres s'en étaient allées. _Volaverunt_.

La règle de l'Adoration Perpétuelle est d'une telle rigidité qu'elle
épouvante; les vocations reculent, l'ordre ne se recrute pas. En 1845,
il se faisait encore çà et là quelques soeurs converses; mais de
religieuses de choeur, point. Il y a quarante ans, les religieuses
étaient près de cent; il y a quinze ans, elles n'étaient plus que
vingt-huit. Combien sont-elles aujourd'hui? En 1847, la prieure était
jeune, signe que le cercle du choix se restreint. Elle n'avait pas
quarante ans. À mesure que le nombre diminue, la fatigue augmente; le
service de chacune devient plus pénible; on voyait dès lors approcher le
moment où elles ne seraient plus qu'une douzaine d'épaules douloureuses
et courbées pour porter la lourde règle de saint Benoît. Le fardeau est
implacable et reste le même à peu comme à beaucoup. Il pesait, il
écrase. Aussi elles meurent. Du temps que l'auteur de ce livre habitait
encore Paris, deux sont mortes. L'une avait vingt-cinq ans, l'autre
vingt-trois. Celle-ci peut dire comme Julia Alpinula: _Hic jaceo. Vvixi
annos viginti et tres_. C'est à cause de cette décadence que le couvent
a renoncé à l'éducation des filles.

Nous n'avons pu passer devant cette maison extraordinaire, inconnue,
obscure, sans y entrer et sans y faire entrer les esprits qui nous
accompagnent et qui nous écoutent raconter, pour l'utilité de
quelques-uns peut-être, l'histoire mélancolique de Jean Valjean. Nous
avons pénétré dans cette communauté toute pleine de ces vieilles
pratiques qui semblent si nouvelles aujourd'hui. C'est le jardin fermé.
_Hortus conclusus_. Nous avons parlé de ce lieu singulier avec détail,
mais avec respect, autant du moins que le respect et le détail sont
conciliables. Nous ne comprenons pas tout, mais nous n'insultons rien.
Nous sommes à égale distance de l'hosanna de Joseph de Maistre qui
aboutit à sacrer le bourreau et du ricanement de Voltaire qui va jusqu'à
railler le crucifix.

Illogisme de Voltaire, soit dit en passant; car Voltaire eût défendu
Jésus comme il défendait Calas; et, pour ceux-là mêmes qui nient les
incarnations surhumaines, que représente le crucifix? Le sage assassiné.

Au dix-neuvième siècle, l'idée religieuse subit une crise. On désapprend
de certaines choses, et l'on fait bien, pourvu qu'en désapprenant ceci,
on apprenne cela. Pas de vide dans le coeur humain. De certaines
démolitions se font, et il est bon qu'elles se fassent, mais à la
condition d'être suivies de reconstructions.

En attendant, étudions les choses qui ne sont plus. Il est nécessaire de
les connaître, ne fût-ce que pour les éviter. Les contrefaçons du passé
prennent de faux noms et s'appellent volontiers l'avenir. Ce revenant,
le passé, est sujet à falsifier son passeport. Mettons-nous au fait du
piège. Défions-nous. Le passé a un visage, la superstition, et un
masque, l'hypocrisie. Dénonçons le visage et arrachons le masque.

Quant aux couvents, ils offrent une question complexe. Question de
civilisation, qui les condamne; question de liberté, qui les protège.




Livre septième--Parenthèse




Chapitre I

Le couvent, idée abstraite


Ce livre est un drame dont le premier personnage est l'infini.

L'homme est le second.

Cela étant, comme un couvent s'est trouvé sur notre chemin, nous avons
dû y pénétrer. Pourquoi? C'est que le couvent, qui est propre à l'orient
comme à l'occident, à l'antiquité comme aux temps modernes, au
paganisme, au bouddhisme, au mahométisme, comme au christianisme, est un
des appareils d'optique appliqués par l'homme sur l'infini.

Ce n'est point ici le lieu de développer hors de mesure de certaines
idées; cependant, tout en maintenant absolument nos réserves, nos
restrictions, et même nos indignations, nous devons le dire, toutes les
fois que nous rencontrons dans l'homme l'infini, bien ou mal compris,
nous nous sentons pris de respect. Il y a dans la synagogue, dans la
mosquée, dans la pagode, dans le wigwam, un côté hideux que nous
exécrons et un côté sublime que nous adorons. Quelle contemplation pour
l'esprit et quelle rêverie sans fond! la réverbération de Dieu sur le
mur humain.




Chapitre II

Le couvent, fait historique


Au point de vue de l'histoire, de la raison et de la vérité, le
monachisme est condamné.

Les monastères, quand ils abondent chez une nation, sont des noeuds à la
circulation, des établissements encombrants, des centres de paresse là
où il faut des centres de travail. Les communautés monastiques sont à la
grande communauté sociale ce que le gui est au chêne, ce que la verrue
est au corps humain. Leur prospérité et leur embonpoint sont
l'appauvrissement du pays. Le régime monacal, bon au début des
civilisations, utile à produire la réduction de la brutalité par le
spirituel, est mauvais à la virilité des peuples. En outre, lorsqu'il se
relâche, et qu'il entre dans sa période de dérèglement, comme il
continue à donner l'exemple il devient mauvais par toutes les raisons
qui le faisaient salutaire dans sa période de pureté.

Les claustrations ont fait leur temps. Les cloîtres, utiles à la
première éducation de la civilisation moderne, ont été gênants pour sa
croissance et sont nuisibles à son développement. En tant qu'institution
et que mode de formation pour l'homme, les monastères, bons au dixième
siècle, discutables au quinzième, sont détestables au dix-neuvième. La
lèpre monacale a presque rongé jusqu'au squelette deux admirables
nations, l'Italie et l'Espagne, l'une la lumière, l'autre la splendeur
de l'Europe pendant des siècles, et, à l'époque où nous sommes, ces deux
illustres peuples ne commencent à guérir que grâce à la saine et
vigoureuse hygiène de 1789.

Le couvent, l'antique couvent de femmes particulièrement, tel qu'il
apparaît encore au seuil de ce siècle en Italie, en Autriche, en
Espagne, est une des plus sombres concrétions du Moyen Age. Le cloître,
ce cloître-là, est le point d'intersection des terreurs. Le cloître
catholique proprement dit est tout rempli du rayonnement noir de la
mort.

Le couvent espagnol surtout est funèbre. Là montent dans l'obscurité,
sous des voûtes pleines de brume, sous des dômes vagues à force d'ombre,
de massifs autels babéliques, hauts comme des cathédrales; là pendent à
des chaînes dans les ténèbres d'immenses crucifix blancs; là s'étalent,
nus sur l'ébène, de grands Christs d'ivoire; plus que sanglants,
saignants; hideux et magnifiques, les coudes montrant les os, les
rotules montrant les téguments, les plaies montrant les chairs,
couronnés d'épines d'argent, cloués de clous d'or, avec des gouttes de
sang en rubis sur le front et des larmes en diamants dans les yeux. Les
diamants et les rubis semblent mouillés, et font pleurer en bas dans
l'ombre des êtres voilés qui ont les flancs meurtris par le cilice et
par le fouet aux pointes de fer, les seins écrasés par des claies
d'osier, les genoux écorchés par la prière; des femmes qui se croient
des épouses; des spectres qui se croient des séraphins. Ces femmes
pensent-elles? non. Veulent-elles? non. Aiment-elles? non. Vivent-elles?
non. Leurs nerfs sont devenus des os; leurs os sont devenus des pierres.
Leur voile est de la nuit tissue. Leur souffle sous le voile ressemble à
on ne sait quelle tragique respiration de la mort. L'abbesse, une larve,
les sanctifie et les terrifie. L'immaculé est là, farouche. Tels sont
les vieux monastères d'Espagne. Repaires de la dévotion terrible; antres
de vierges; lieux féroces.

L'Espagne catholique était plus romaine que Rome même. Le couvent
espagnol était par excellence le couvent catholique. On y sentait
l'orient. L'archevêque, kislar-aga du ciel, verrouillait et espionnait
ce sérail d'âmes réservé à Dieu. La nonne était l'odalisque, le prêtre
était l'eunuque. Les ferventes étaient choisies en songe et possédaient
Christ. La nuit, le beau jeune homme nu descendait de la croix et
devenait l'extase de la cellule. De hautes murailles gardaient de toute
distraction vivante la sultane mystique qui avait le crucifié pour
sultan. Un regard dehors était une infidélité. L' _in-pace_ remplaçait
le sac de cuir. Ce qu'on jetait à la mer en orient, on le jetait à la
terre en occident. Des deux côtés, des femmes se tordaient les bras; la
vague aux unes, la fosse aux autres; ici les noyées, là les enterrées.
Parallélisme monstrueux.

Aujourd'hui les souteneurs du passé, ne pouvant nier ces choses, ont
pris le parti d'en sourire. On a mis à la mode une façon commode et
étrange de supprimer les révélations de l'histoire, d'infirmer les
commentaires de la philosophie, et d'élider tous les faits gênants et
toutes les questions sombres. _Matière à déclamations_, disent les
habiles. Déclamations, répètent les niais. Jean-Jacques, déclamateur;
Diderot, déclamateur; Voltaire sur Calas, Labarre et Sirven,
déclamateur. Je ne sais qui a trouvé dernièrement que Tacite était un
déclamateur, que Néron était une victime, et que décidément il fallait
s'apitoyer «sur ce pauvre Holopherne».

Les faits pourtant sont malaisés à déconcerter, et s'obstinent. L'auteur
de ce livre a vu, de ses yeux, à huit lieues de Bruxelles, c'est là du
Moyen Age que tout le monde a sous la main, à l'abbaye de Villers, le
trou des oubliettes au milieu du pré qui a été la cour du cloître et, au
bord de la Dyle, quatre cachots de pierre, moitié sous terre, moitié
sous l'eau. C'étaient des _in-pace_. Chacun de ces cachots a un reste de
porte de fer, une latrine, et une lucarne grillée qui, dehors, est à
deux pieds au-dessus de la rivière, et, dedans, à six pieds au-dessus du
sol. Quatre pieds de rivière coulent extérieurement le long du mur. Le
sol est toujours mouillé. L'habitant de l' _in-pace_ avait pour lit
cette terre mouillée. Dans l'un des cachots, il y a un tronçon de carcan
scellé au mur; dans un autre on voit une espèce de boîte carrée faite de
quatre lames de granit, trop courte pour qu'on s'y couche, trop basse
pour qu'on s'y dresse. On mettait là dedans un être avec un couvercle de
pierre par-dessus. Cela est. On le voit. On le touche. Ces _in-pace_,
ces cachots, ces gonds de fer, ces carcans, cette haute lucarne au ras
de laquelle coule la rivière, cette boîte de pierre fermée d'un
couvercle de granit comme une tombe, avec cette différence qu'ici le
mort était un vivant, ce sol qui est de la boue, ce trou de latrines,
ces murs qui suintent, quels déclamateurs!




Chapitre III

À quelle condition on peut respecter le passé


Le monachisme, tel qu'il existait en Espagne et tel qu'il existe au
Thibet, est pour la civilisation une sorte de phtisie. Il arrête net la
vie. Il dépeuple, tout simplement. Claustration, castration. Il a été
fléau en Europe. Ajoutez à cela la violence si souvent faite à la
conscience, les vocations forcées, la féodalité s'appuyant au cloître,
l'aînesse versant dans le monachisme le trop-plein de la famille, les
férocités dont nous venons de parler, les _in-pace_, les bouches closes,
les cerveaux murés, tant d'intelligences infortunées mises au cachot des
voeux éternels, la prise d'habit, enterrement des âmes toutes vives.
Ajoutez les supplices individuels aux dégradations nationales, et, qui
que vous soyez, vous vous sentirez tressaillir devant le froc et le
voile, ces deux suaires d'invention humaine.

Pourtant, sur certains points et en certains lieux, en dépit de la
philosophie, en dépit du progrès, l'esprit claustral persiste en plein
dix-neuvième siècle, et une bizarre recrudescence ascétique étonne en ce
moment le monde civilisé. L'entêtement des institutions vieillies à se
perpétuer ressemble à l'obstination du parfum ranci qui réclamerait
notre chevelure, à la prétention du poisson gâté qui voudrait être
mangé, à la persécution du vêtement d'enfant qui voudrait habiller
l'homme, et à la tendresse des cadavres qui reviendraient embrasser les
vivants.

Ingrats! dit le vêtement, je vous ai protégés dans le mauvais temps,
pourquoi ne voulez-vous plus de moi? Je viens de la pleine mer, dit le
poisson. J'ai été la rose, dit le parfum. Je vous ai aimés, dit le
cadavre. Je vous ai civilisés, dit le couvent.

À cela une seule réponse: Jadis.

Rêver la prolongation indéfinie des choses défuntes et le gouvernement
des hommes par embaumement, restaurer les dogmes en mauvais état,
redorer les châsses, recrépir les cloîtres, rebénir les reliquaires,
remeubler les superstitions, ravitailler les fanatismes, remmancher les
goupillons et les sabres, reconstituer le monachisme et le militarisme,
croire au salut de la société par la multiplication des parasites,
imposer le passé au présent, cela semble étrange. Il y a cependant des
théoriciens pour ces théories-là. Ces théoriciens, gens d'esprit
d'ailleurs, ont un procédé bien simple, ils appliquent sur le passé un
enduit qu'ils appellent ordre social, droit divin, morale, famille,
respect des aïeux, autorité antique, tradition sainte, légitimité,
religion; et ils vont criant:--Voyez! prenez ceci, honnêtes gens.--Cette
logique était connue des anciens. Les aruspices la pratiquaient. Ils
frottaient de craie une génisse noire, et disaient: Elle est blanche.
_Bos cretatus_.

Quant à nous, nous respectons çà et là et nous épargnons partout le
passé, pourvu qu'il consente à être mort. S'il veut être vivant, nous
l'attaquons, et nous tâchons de le tuer.

Superstitions, bigotismes, cagotismes, préjugés, ces larves, toutes
larves qu'elles sont, sont tenaces à la vie, elles ont des dents et des
ongles dans leur fumée, et il faut les étreindre corps à corps, et leur
faire la guerre, et la leur faire sans trêve, car c'est une des
fatalités de l'humanité d'être condamnée à l'éternel combat des
fantômes. L'ombre est difficile à prendre à la gorge et à terrasser.

Un couvent en France, en plein midi du dix-neuvième siècle, c'est un
collège de hiboux faisant face au jour. Un cloître, en flagrant délit
d'ascétisme au beau milieu de la cité de 89, de 1830 et de 1848, Rome
s'épanouissant dans Paris, c'est un anachronisme. En temps ordinaire,
pour dissoudre un anachronisme et le faire évanouir, on n'a qu'à lui
faire épeler le millésime. Mais nous ne sommes point en temps ordinaire.

Combattons.

Combattons, mais distinguons. Le propre de la vérité, c'est de n'être
jamais excessive. Quel besoin a-t-elle d'exagérer? Il y a ce qu'il faut
détruire, et il y a ce qu'il faut simplement éclairer et regarder.
L'examen bienveillant et grave, quelle force! N'apportons point la
flamme là où la lumière suffit.

Donc, le dix-neuvième siècle étant donné, nous sommes contraire, en
thèse générale, et chez tous les peuples, en Asie comme en Europe, dans
l'Inde comme en Turquie, aux claustrations ascétiques. Qui dit couvent
dit marais. Leur putrescibilité est évidente, leur stagnation est
malsaine, leur fermentation enfièvre les peuples et les étiole; leur
multiplication devient plaie d'Égypte. Nous ne pouvons penser sans
effroi à ces pays où les fakirs, les bonzes, les santons, les caloyers,
les marabouts, les talapoins et les derviches pullulent jusqu'au
fourmillement vermineux.

Cela dit, la question religieuse subsiste. Cette question a de certains
côtés mystérieux, presque redoutables; qu'il nous soit permis de la
regarder fixement.




Chapitre IV

Le couvent au point de vue des principes


Des hommes se réunissent et habitent en commun. En vertu de quel droit?
en vertu du droit d'association.

Ils s'enferment chez eux. En vertu de quel droit? en vertu du droit qu'a
tout homme d'ouvrir ou de fermer sa porte.

Ils ne sortent pas. En vertu de quel droit? en vertu du droit d'aller et
de venir, qui implique le droit de rester chez soi.

Là, chez eux, que font-ils?

Ils parlent bas; ils baissent les yeux; ils travaillent. Ils renoncent
au monde, aux villes, aux sensualités, aux plaisirs, aux vanités, aux
orgueils, aux intérêts. Ils sont vêtus de grosse laine ou de grosse
toile. Pas un d'eux ne possède en propriété quoi que ce soit. En entrant
là, celui qui était riche se fait pauvre. Ce qu'il a, il le donne à
tous. Celui qui était ce qu'on appelle noble, gentilhomme et seigneur,
est l'égal de celui qui était paysan. La cellule est identique pour
tous. Tous subissent la même tonsure, portent le même froc, mangent le
même pain noir, dorment sur la même paille, meurent sur la même cendre.
Le même sac sur le dos, la même corde autour des reins. Si le parti pris
est d'aller pieds nus, tous vont pieds nus. Il peut y avoir là un
prince, ce prince est la même ombre que les autres. Plus de titres. Les
noms de famille même ont disparu. Ils ne portent que des prénoms. Tous
sont courbés sous l'égalité des noms de baptême. Ils ont dissous la
famille charnelle et constitué dans leur communauté la famille
spirituelle. Ils n'ont plus d'autres parents que tous les hommes. Ils
secourent les pauvres, ils soignent les malades. Ils élisent ceux
auxquels ils obéissent. Ils se disent l'un à l'autre: mon frère. Vous
m'arrêtez, et vous vous écriez:--Mais c'est là le couvent idéal!

Il suffit que ce soit le couvent possible, pour que j'en doive tenir
compte.

De là vient que, dans le livre précédent, j'ai parlé d'un couvent avec
un accent respectueux. Le moyen-âge écarté, l'Asie écartée, la question
historique et politique réservée, au point de vue philosophique pur, en
dehors des nécessités de la politique militante, à la condition que le
monastère soit absolument volontaire et ne renferme que des
consentements, je considérerai toujours la communauté claustrale avec
une certaine gravité attentive et, à quelques égards, déférente. Là où
il y a la communauté, il y a la commune; là où il y a la commune, il y a
le droit. Le monastère est le produit de la formule: Égalité,
Fraternité. Oh! que la Liberté est grande! et quelle transfiguration
splendide! la Liberté suffit à transformer le monastère en république.

Continuons.

Mais ces hommes, ou ces femmes, qui sont derrière ces quatre murs, ils
s'habillent de bure, ils sont égaux, ils s'appellent frères; c'est bien;
mais ils font encore autre chose?

Oui.

Quoi?

Ils regardent l'ombre, ils se mettent à genoux, et ils joignent les
mains.

Qu'est-ce que cela signifie?




Chapitre V

La prière


Ils prient.

Qui?

Dieu.

Prier Dieu, que veut dire ce mot?

Y a-t-il un infini hors de nous? Cet infini est-il un, immanent,
permanent; nécessairement substantiel, puisqu'il est infini, et que, si
la matière lui manquait, il serait borné là, nécessairement intelligent,
puisqu'il est infini, et que, si l'intelligence lui manquait, il serait
fini là? Cet infini éveille-t-il en nous l'idée d'essence, tandis que
nous ne pouvons nous attribuer à nous-mêmes que l'idée d'existence? En
d'autres termes, n'est-il pas l'absolu dont nous sommes le relatif?

En même temps qu'il y a un infini hors de nous, n'y a-t-il pas un infini
en nous? Ces deux infinis (quel pluriel effrayant!) ne se
superposent-ils pas l'un à l'autre? Le second infini n'est-il pas pour
ainsi dire sous-jacent au premier? n'en est-il pas le miroir, le reflet,
l'écho, abîme concentrique à un autre abîme? Ce second infini est-il
intelligent lui aussi? Pense-t-il? aime-t-il? veut-il? Si les deux
infinis sont intelligents, chacun d'eux a un principe voulant, et il y a
un moi dans l'infini d'en haut comme il y a un moi dans l'infini d'en
bas. Le moi d'en bas, c'est l'âme; le moi d'en haut, c'est Dieu.

Mettre par la pensée l'infini d'en bas en contact avec l'infini d'en
haut, cela s'appelle prier.

Ne retirons rien à l'esprit humain; supprimer est mauvais. Il faut
réformer et transformer. Certaines facultés de l'homme sont dirigées
vers l'Inconnu; la pensée, la rêverie, la prière. L'Inconnu est un
océan. Qu'est-ce que la conscience? C'est la boussole de l'Inconnu.
Pensée, rêverie, prière, ce sont là de grands rayonnements mystérieux.
Respectons-les. Où vont ces irradiations majestueuses de l'âme? à
l'ombre; c'est-à-dire à la lumière.

La grandeur de la démocratie, c'est de ne rien nier et de ne rien renier
de l'humanité. Près du droit de l'Homme, au moins à côté, il y a le
droit de l'Âme.

Écraser les fanatismes et vénérer l'infini, telle est la loi. Ne nous
bornons pas à nous prosterner sous l'arbre Création, et à contempler ses
immenses branchages pleins d'astres. Nous avons un devoir: travailler à
l'âme humaine, défendre le mystère contre le miracle, adorer
l'incompréhensible et rejeter l'absurde, n'admettre, en fait
d'inexplicable, que le nécessaire, assainir la croyance, ôter les
superstitions de dessus la religion; écheniller Dieu.




Chapitre VI

Bonté absolue de la prière


Quant au mode de prier, tous sont bons, pourvu qu'ils soient sincères.
Tournez votre livre à l'envers, et soyez dans l'infini.

Il y a, nous le savons, une philosophie qui nie l'infini. Il y a aussi
une philosophie, classée pathologiquement, qui nie le soleil; cette
philosophie s'appelle cécité.

Ériger un sens qui nous manque en source de vérité, c'est un bel aplomb
d'aveugle.

Le curieux, ce sont les airs hautains, supérieurs et compatissants que
prend, vis-à-vis de la philosophie qui voit Dieu, cette philosophie à
tâtons. On croit entendre une taupe s'écrier: Ils me font pitié avec
leur soleil!

Il y a, nous le savons, d'illustres et puissants athées. Ceux-là, au
fond, ramenés au vrai par leur puissance même, ne sont pas bien sûrs
d'être athées, ce n'est guère avec eux qu'une affaire de définition, et,
dans tous les cas, s'ils ne croient pas Dieu, étant de grands esprits,
ils prouvent Dieu.

Nous saluons en eux les philosophes, tout en qualifiant inexorablement
leur philosophie.

Continuons.

L'admirable aussi, c'est la facilité à se payer de mots. Une école
métaphysique du nord, un peu imprégnée de brouillard, a cru faire une
révolution dans l'entendement humain en remplaçant le mot Force par le
mot Volonté.

Dire: la plante veut; au lieu de: la plante croît; cela serait fécond,
en effet, si l'on ajoutait: l'univers veut. Pourquoi? C'est qu'il en
sortirait ceci: la plante veut, donc elle a un moi; l'univers veut, donc
il a un Dieu.

Quant à nous, qui pourtant, au rebours de cette école, ne rejetons rien
à priori, une volonté dans la plante, acceptée par cette école, nous
paraît plus difficile à admettre qu'une volonté dans l'univers, niée par
elle.

Nier la volonté de l'infini, c'est-à-dire Dieu, cela ne se peut qu'à la
condition de nier l'infini. Nous l'avons démontré.

La négation de l'infini mène droit au nihilisme. Tout devient «une
conception de l'esprit».

Avec le nihilisme pas de discussion possible. Car le nihilisme logique
doute que son interlocuteur existe, et n'est pas bien sûr d'exister
lui-même.

À son point de vue, il est possible qu'il ne soit lui-même pour lui-même
qu'une «conception de son esprit».

Seulement, il ne s'aperçoit point que tout ce qu'il a nié, il l'admet en
bloc, rien qu'en prononçant ce mot: Esprit.

En somme, aucune voie n'est ouverte pour la pensée par une philosophie
qui fait tout aboutir au monosyllabe Non.

À: Non, il n'y a qu'une réponse: Oui.

Le nihilisme est sans portée.

Il n'y a pas de néant. Zéro n'existe pas. Tout est quelque chose. Rien
n'est rien.

L'homme vit d'affirmation plus encore que de pain.

Voir et montrer, cela même ne suffit pas. La philosophie doit être une
énergie; elle doit avoir pour effort et pour effet d'améliorer l'homme.
Socrate doit entrer dans Adam et produire Marc-Aurèle; en d'autres
termes, faire sortir de l'homme de la félicité l'homme de la sagesse.
Changer l'Eden en Lycée. La science doit être un cordial. Jouir, quel
triste but et quelle ambition chétive! La brute jouit. Penser, voilà le
triomphe vrai de l'âme. Tendre la pensée à la soif des hommes, leur
donner à tous en élixir la notion de Dieu, faire fraterniser en eux la
conscience et la science, les rendre justes par cette confrontation
mystérieuse, telle est la fonction de la philosophie réelle. La morale
est un épanouissement de vérités. Contempler mène à agir. L'absolu doit
être pratique. Il faut que l'idéal soit respirable, potable et mangeable
à l'esprit humain. C'est l'idéal qui a le droit de dire: _Prenez, ceci
est ma chair, ceci est mon sang_. La sagesse est une communion sacrée.
C'est à cette condition qu'elle cesse d'être un stérile amour de la
science pour devenir le mode un et souverain du ralliement humain, et
que de philosophie elle est promue religion.

La philosophie ne doit pas être un encorbellement bâti sur le mystère
pour le regarder à son aise, sans autre résultat que d'être commode à la
curiosité.

Pour nous, en ajournant le développement de notre pensée à une autre
occasion, nous nous bornons à dire que nous ne comprenons ni l'homme
comme point de départ, ni le progrès comme but, sans ces deux forces qui
sont les deux moteurs: croire et aimer.

Le progrès est le but, l'idéal est le type.

Qu'est-ce que l'idéal? C'est Dieu.

Idéal, absolu, perfection, infini; mots identiques.




Chapitre VII

Précautions à prendre dans le blâme


L'histoire et la philosophie ont d'éternels devoirs qui sont en même
temps des devoirs simples; combattre Caïphe évêque, Dracon juge,
Trimalcion législateur, Tibère empereur, cela est clair, direct et
limpide, et n'offre aucune obscurité. Mais le droit de vivre à part,
même avec ses inconvénients et ses abus, veut être constaté et ménagé.
Le cénobitisme est un problème humain.

Lorsqu'on parle des couvents, ces lieux d'erreur, mais d'innocence,
d'égarement, mais de bonne volonté, d'ignorance, mais de dévouement, de
supplice, mais de martyre, il faut presque toujours dire oui et non.

Un couvent, c'est une contradiction. Pour but, le salut; pour moyen, le
sacrifice. Le couvent, c'est le suprême égoïsme ayant pour résultante la
suprême abnégation.

Abdiquer pour régner, semble être la devise du monachisme.

Au cloître, on souffre pour jouir. On tire une lettre de change sur la
mort. On escompte en nuit terrestre la lumière céleste. Au cloître,
l'enfer est accepté en avance d'hoirie sur le paradis.

La prise de voile ou de froc est un suicide payé d'éternité.

Il ne nous parait pas qu'en un pareil sujet la moquerie soit de mise.
Tout y est sérieux, le bien comme le mal.

L'homme juste fronce le sourcil, mais ne sourit jamais du mauvais
sourire. Nous comprenons la colère, non la malignité.




Chapitre VIII

Foi, loi


Encore quelques mots.

Nous blâmons l'Église quand elle est saturée d'intrigue, nous méprisons
le spirituel âpre au temporel; mais nous honorons partout l'homme
pensif.

Nous saluons qui s'agenouille.

Une foi; c'est là pour l'homme le nécessaire. Malheur à qui ne croit
rien!

On n'est pas inoccupé parce qu'on est absorbé. Il y a le labeur visible
et le labeur invisible.

Contempler, c'est labourer; penser, c'est agir. Les bras croisés
travaillent, les mains jointes font. Le regard au ciel est une oeuvre.

Thalès resta quatre ans immobile. Il fonda la philosophie.

Pour nous les cénobites ne sont pas des oisifs, et les solitaires ne
sont pas des fainéants.

Songer à l'Ombre est une chose sérieuse.

Sans rien infirmer de ce que nous venons de dire, nous croyons qu'un
perpétuel souvenir du tombeau convient aux vivants. Sur ce point le
prêtre et le philosophe sont d'accord. _Il faut mourir_. L'abbé de La
Trappe donne la réplique à Horace.

Mêler à sa vie une certaine présence du sépulcre, c'est la loi du sage;
et c'est la loi de l'ascète. Sous ce rapport l'ascète et le sage
convergent.

Il y a la croissance matérielle; nous la voulons. Il y a aussi la
grandeur morale; nous y tenons.

Les esprits irréfléchis et rapides disent:

--À quoi bon ces figures immobiles du côté du mystère? À quoi
servent-elles? qu'est-ce qu'elles font?

Hélas! en présence de l'obscurité qui nous environne et qui nous attend,
ne sachant pas ce que la dispersion immense fera de nous, nous
répondons: Il n'y a pas d'oeuvre plus sublime peut-être que celle que
font ces âmes. Et nous ajoutons: Il n'y a peut-être pas de travail plus
utile.

Il faut bien ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais.

Pour nous, toute la question est dans la quantité de pensée qui se mêle
à la prière.

Leibniz priant, cela est grand; Voltaire adorant, cela est beau. _Deo
erexit Voltaire_.

Nous sommes pour la religion contre les religions.

Nous sommes de ceux qui croient à la misère des oraisons et à la
sublimité de la prière.

Du reste, dans cette minute que nous traversons, minute qui heureusement
ne laissera pas au dix-neuvième siècle sa figure, à cette heure où tant
d'hommes ont le front bas et l'âme peu haute, parmi tant de vivants
ayant pour morale de jouir, et occupés des choses courtes et difformes
de la matière, quiconque s'exile nous semble vénérable. Le monastère est
un renoncement. Le sacrifice qui porte à faux est encore le sacrifice.
Prendre pour devoir une erreur sévère, cela a sa grandeur.

Pris en soi, et idéalement, et pour tourner autour de la vérité jusqu'à
épuisement impartial de tous les aspects, le monastère, le couvent de
femmes surtout, car dans notre société c'est la femme qui souffre le
plus, et dans cet exil du cloître il y a de la protestation, le couvent
de femmes a incontestablement une certaine majesté.

Cette existence claustrale si austère et si morne, dont nous venons
d'indiquer quelques linéaments, ce n'est pas la vie, car ce n'est pas la
liberté; ce n'est pas la tombe, car ce n'est pas la plénitude; c'est le
lieu étrange d'où l'on aperçoit, comme de la crête d'une haute montagne,
d'un côté l'abîme où nous sommes, de l'autre l'abîme où nous serons;
c'est une frontière étroite et brumeuse séparant deux mondes, éclairée
et obscurcie par les deux à la fois, où le rayon affaibli de la vie se
mêle au rayon vague de la mort; c'est la pénombre du tombeau.

Quant à nous, qui ne croyons pas ce que ces femmes croient, mais qui
vivons comme elles par la foi, nous n'avons jamais pu considérer sans
une espèce de terreur religieuse et tendre, sans une sorte de pitié
pleine d'envie, ces créatures dévouées, tremblantes et confiantes, ces
âmes humbles et augustes qui osent vivre au bord même du mystère,
attendant, entre le monde qui est fermé et le ciel qui n'est pas ouvert,
tournées vers la clarté qu'on ne voit pas, ayant seulement le bonheur de
penser qu'elles savent où elle est, aspirant au gouffre et à l'inconnu,
l'oeil fixé sur l'obscurité immobile, agenouillées, éperdues,
stupéfaites, frissonnantes, à demi soulevées à de certaines heures par
les souffles profonds de l'éternité.




Livre huitième--Les cimetières prennent ce qu'on leur donne




Chapitre I

Où il est traité de la manière d'entrer au couvent


C'est dans cette maison que Jean Valjean était, comme avait dit
Fauchelevent, «tombé du ciel».

Il avait franchi le mur du jardin qui faisait l'angle de la rue
Polonceau. Cet hymne des anges qu'il avait entendu au milieu de la nuit,
c'étaient les religieuses chantant matines; cette salle qu'il avait
entrevue dans l'obscurité, c'était la chapelle; ce fantôme qu'il avait
vu étendu à terre, c'était la soeur faisant la réparation; ce grelot
dont le bruit l'avait si étrangement surpris, c'était le grelot du
jardinier attaché au genou du père Fauchelevent.

Une fois Cosette couchée, Jean Valjean et Fauchelevent avaient, comme on
l'a vu, soupé d'un verre de vin et d'un morceau de fromage devant un bon
fagot flambant; puis, le seul lit qu'il y eût dans la baraque étant
occupé par Cosette, ils s'étaient jetés chacun sur une botte de paille.
Avant de fermer les yeux, Jean Valjean avait dit:--Il faut désormais que
je reste ici.--Cette parole avait trotté toute la nuit dans la tête de
Fauchelevent.

À vrai dire, ni l'un ni l'autre n'avaient dormi.

Jean Valjean, se sentant découvert et Javert sur sa piste, comprenait
que lui et Cosette étaient perdus s'ils rentraient dans Paris. Puisque
le nouveau coup de vent qui venait de souffler sur lui l'avait échoué
dans ce cloître, Jean Valjean n'avait plus qu'une pensée, y rester. Or,
pour un malheureux dans sa position, ce couvent était à la fois le lieu
le plus dangereux et le plus sûr; le plus dangereux, car, aucun homme ne
pouvant y pénétrer, si on l'y découvrait, c'était un flagrant délit, et
Jean Valjean ne faisait qu'un pas du couvent à la prison; le plus sûr,
car si l'on parvenait à s'y faire accepter et à y demeurer, qui
viendrait vous chercher là? Habiter un lieu impossible, c'était le
salut.

De son côté, Fauchelevent se creusait la cervelle. Il commençait par se
déclarer qu'il n'y comprenait rien. Comment Mr Madeleine se trouvait-il
là, avec les murs qu'il y avait? Des murs de cloître ne s'enjambent pas.
Comment s'y trouvait-il avec un enfant? On n'escalade pas une muraille à
pic avec un enfant dans ses bras. Qu'était-ce que cet enfant? D'où
venaient-ils tous les deux? Depuis que Fauchelevent était dans le
couvent, il n'avait plus entendu parler de Montreuil-sur-Mer, et il ne
savait rien de ce qui s'était passé. Le père Madeleine avait cet air qui
décourage les questions; et d'ailleurs Fauchelevent se disait: On ne
questionne pas un saint. Mr Madeleine avait conservé pour lui tout son
prestige. Seulement, de quelques mots échappés à Jean Valjean, le
jardinier crut pouvoir conclure que Mr Madeleine avait probablement fait
faillite par la dureté des temps, et qu'il était poursuivi par ses
créanciers; ou bien qu'il était compromis dans une affaire politique et
qu'il se cachait; ce qui ne déplut point à Fauchelevent, lequel, comme
beaucoup de nos paysans du nord, avait un vieux fond bonapartiste. Se
cachant, Mr Madeleine avait pris le couvent pour asile, et il était
simple qu'il voulût y rester. Mais l'inexplicable, où Fauchelevent
revenait toujours et où il se cassait la tête, c'était que Mr Madeleine
fût là, et qu'il y fût avec cette petite. Fauchelevent les voyait, les
touchait, leur parlait, et n'y croyait pas. L'incompréhensible venait de
faire son entrée dans la cahute de Fauchelevent. Fauchelevent était à
tâtons dans les conjectures, et ne voyait plus rien de clair sinon ceci:
Mr Madeleine m'a sauvé la vie. Cette certitude unique suffisait, et le
détermina. Il se dit à part lui: C'est mon tour. Il ajouta dans sa
conscience: Mr Madeleine n'a pas tant délibéré quand il s'est agi de se
fourrer sous la voiture pour m'en tirer. Il décida qu'il sauverait Mr
Madeleine.

Il se fit pourtant diverses questions et diverses réponses:--Après ce
qu'il a été pour moi, si c'était un voleur, le sauverais-je? Tout de
même. Si c'était un assassin, le sauverais-je? Tout de même. Puisque
c'est un saint, le sauverai-je? Tout de même.

Mais le faire rester dans le couvent, quel problème! Devant cette
tentative presque chimérique, Fauchelevent ne recula point; ce pauvre
paysan picard, sans autre échelle que son dévouement, sa bonne volonté,
et un peu de cette vieille finesse campagnarde mise cette fois au
service d'une intention généreuse, entreprit d'escalader les
impossibilités du cloître et les rudes escarpements de la règle de saint
Benoît. Le père Fauchelevent était un vieux qui toute sa vie avait été
égoïste, et qui, à la fin de ses jours, boiteux, infirme, n'ayant plus
aucun intérêt au monde, trouva doux d'être reconnaissant, et, voyant une
vertueuse action à faire, se jeta dessus comme un homme qui, au moment
de mourir, rencontrerait sous sa main un verre d'un bon vin dont il
n'aurait jamais goûté et le boirait avidement. On peut ajouter que l'air
qu'il respirait depuis plusieurs années déjà dans ce couvent avait
détruit la personnalité en lui, et avait fini par lui rendre nécessaire
une bonne action quelconque.

Il prit donc sa résolution: se dévouer à Mr Madeleine.

Nous venons de le qualifier _pauvre paysan picard_. La qualification est
juste, mais incomplète. Au point de cette histoire où nous sommes, un
peu de physiologie du père Fauchelevent devient utile. Il était paysan,
mais il avait été tabellion, ce qui ajoutait de la chicane à sa finesse,
et de la pénétration à sa naïveté. Ayant, pour des causes diverses,
échoué dans ses affaires, de tabellion il était tombé charretier et
manoeuvre. Mais, en dépit des jurons et des coups de fouet, nécessaires
aux chevaux, à ce qu'il paraît, il était resté du tabellion en lui. Il
avait quelque esprit naturel; il ne disait ni j'ons ni j'avons; il
causait, chose rare au village; et les autres paysans disaient de lui:
Il parle quasiment comme un monsieur à chapeau. Fauchelevent était en
effet de cette espèce que le vocabulaire impertinent et léger du dernier
siècle qualifiait: _demi-bourgeois, demi-manant;_ et que les métaphores
tombant du château sur la chaumière étiquetaient dans le casier de la
roture: _un peu rustre, un peu citadin; poivre et sel_. Fauchelevent,
quoique fort éprouvé et fort usé par le sort, espèce de pauvre vieille
âme montrant la corde, était pourtant homme de premier mouvement, et
très spontané; qualité précieuse qui empêche qu'on soit jamais mauvais.
Ses défauts et ses vices, car il en avait eu, étaient de surface; en
somme, sa physionomie était de celles qui réussissent près de
l'observateur. Ce vieux visage n'avait aucune de ces fâcheuses rides du
haut du front qui signifient méchanceté ou bêtise.

Au point du jour, ayant énormément songé, le père Fauchelevent ouvrit
les yeux et vit Mr Madeleine qui, assis sur sa botte de paille,
regardait Cosette dormir. Fauchelevent se dressa sur son séant et dit:

--Maintenant que vous êtes ici, comment allez-vous faire pour y entrer?

Ce mot résumait la situation, et réveilla Jean Valjean de sa rêverie.

Les deux bonshommes tinrent conseil.

--D'abord, dit Fauchelevent, vous allez commencer par ne pas mettre les
pieds hors de cette chambre. La petite ni vous. Un pas dans le jardin,
nous sommes flambés.

--C'est juste.

--Monsieur Madeleine, reprit Fauchelevent, vous êtes arrivé dans un
moment très bon, je veux dire très mauvais, il y a une de ces dames fort
malade. Cela fait qu'on ne regardera pas beaucoup de notre côté. Il
paraît qu'elle se meurt. On dit les prières de quarante heures. Toute la
communauté est en l'air. Ça les occupe. Celle qui est en train de s'en
aller est une sainte. Au fait, nous sommes tous des saints ici. Toute la
différence entre elles et moi, c'est qu'elles disent: notre cellule, et
que je dis: ma _piolle_. Il va y avoir l'oraison pour les agonisants, et
puis l'oraison pour les morts. Pour aujourd'hui nous serons tranquilles
ici; mais je ne réponds pas de demain.

--Pourtant, observa Jean Valjean, cette baraque est dans le rentrant du
mur, elle est cachée par une espèce de ruine, il y a des arbres, on ne
la voit pas du couvent.

--Et j'ajoute que les religieuses n'en approchent jamais.

--Eh bien? fit Jean Valjean.

Le point d'interrogation qui accentuait cet: eh bien, signifiait: il me
semble qu'on peut y demeurer caché. C'est à ce point d'interrogation que
Fauchelevent répondit:

--Il y a les petites.

--Quelles petites? demanda Jean Valjean.

Comme Fauchelevent ouvrait la bouche pour expliquer le mot qu'il venait
de prononcer, une cloche sonna un coup.

--La religieuse est morte, dit-il. Voici le glas.

Et il fit signe à Jean Valjean d'écouter.

La cloche sonna un second coup.

--C'est le glas, monsieur Madeleine. La cloche va continuer de minute en
minute pendant vingt-quatre heures jusqu'à la sortie du corps de
l'église. Voyez-vous, ça joue. Aux récréations, il suffit qu'une balle
roule pour qu'elles s'en viennent, malgré les défenses, chercher et
fourbanser partout par ici. C'est des diables, ces chérubins-là.

--Qui? demanda Jean Valjean.

--Les petites. Vous seriez bien vite découvert, allez. Elles crieraient:
Tiens! un homme! Mais il n'y a pas de danger aujourd'hui. Il n'y aura
pas de récréation. La journée va être tout prières. Vous entendez la
cloche. Comme je vous le disais, un coup par minute. C'est le glas.

--Je comprends, père Fauchelevent. Il y a des pensionnaires.

Et Jean Valjean pensa à part lui:

--Ce serait l'éducation de Cosette toute trouvée.

Fauchelevent s'exclama:

--Pardine! s'il y a des petites filles! Et qui piailleraient autour de
vous! et qui se sauveraient! Ici, être homme, c'est avoir la peste. Vous
voyez bien qu'on m'attache un grelot à la patte comme à une bête féroce.

Jean Valjean songeait de plus en plus profondément.

--Ce couvent nous sauverait, murmurait-il. Puis il éleva la voix:

--Oui, le difficile, c'est de rester.

--Non, dit Fauchelevent, c'est de sortir.

Jean Valjean sentit le sang lui refluer au coeur.

--Sortir!

--Oui, monsieur Madeleine, pour rentrer, il faut que vous sortiez.

Et, après avoir laissé passer un coup de cloche du glas, Fauchelevent
poursuivit:

--On ne peut pas vous trouver ici comme ça. D'où venez-vous? Pour moi
vous tombez du ciel, parce que je vous connais; mais des religieuses, ça
a besoin qu'on entre par la porte.

Tout à coup on entendit une sonnerie assez compliquée d'une autre
cloche.

--Ah! dit Fauchelevent, on sonne les mères vocales. Elles vont au
chapitre. On tient toujours chapitre quand quelqu'un est mort. Elle est
morte au point du jour. C'est ordinairement au point du jour qu'on
meurt. Mais est-ce que vous ne pourriez pas sortir par où vous êtes
entré? Voyons, ce n'est pas pour vous faire une question, par où
êtes-vous entré?

Jean Valjean devint pâle. La seule idée de redescendre dans cette rue
formidable le faisait frissonner. Sortez d'une forêt pleine de tigres,
et, une fois dehors, imaginez-vous un conseil d'ami qui vous engage à y
rentrer. Jean Valjean se figurait toute la police encore grouillante
dans le quartier, des agents en observation, des vedettes partout,
d'affreux poings tendus vers son collet, Javert peut-être au coin du
carrefour.

--Impossible! dit-il. Père Fauchelevent, mettez que je suis tombé de
là-haut.

--Mais je le crois, je le crois, reprit Fauchelevent. Vous n'avez pas
besoin de me le dire. Le bon Dieu vous aura pris dans sa main pour vous
regarder de près, et puis vous aura lâché. Seulement il voulait vous
mettre dans un couvent d'hommes; il s'est trompé. Allons, encore une
sonnerie. Celle-ci est pour avertir le portier d'aller prévenir la
municipalité pour qu'elle aille prévenir le médecin des morts pour qu'il
vienne voir qu'il y a une morte. Tout ça, c'est la cérémonie de mourir.
Elles n'aiment pas beaucoup cette visite-là, ces bonnes dames. Un
médecin, ça ne croit à rien. Il lève le voile. Il lève même quelquefois
autre chose. Comme elles ont vite fait avertir le médecin, cette
fois-ci! Qu'est-ce qu'il y a donc? Votre petite dort toujours. Comment
se nomme-t-elle?

--Cosette.

--C'est votre fille? comme qui dirait: vous seriez son grand-père?

--Oui.

--Pour elle, sortir d'ici, ce sera facile. J'ai ma porte de service qui
donne sur la cour. Je cogne. Le portier ouvre. J'ai ma hotte sur le dos,
la petite est dedans. Je sors. Le père Fauchelevent sort avec sa hotte,
c'est tout simple. Vous direz à la petite de se tenir bien tranquille.
Elle sera sous la bâche. Je la déposerai le temps qu'il faudra chez une
vieille bonne amie de fruitière que j'ai rue du Chemin-Vert, qui est
sourde et où il y a un petit lit. Je crierai dans l'oreille à la
fruitière que c'est une nièce à moi, et de me la garder jusqu'à demain.
Puis la petite rentrera avec vous. Car je vous ferai rentrer. Il le
faudra bien. Mais vous, comment ferez-vous pour sortir? Jean Valjean
hocha la tête.

--Que personne ne me voie. Tout est là, père Fauchelevent. Trouvez moyen
de me faire sortir comme Cosette dans une hotte et sous une bâche.

Fauchelevent se grattait le bas de l'oreille avec le médium de la main
gauche, signe de sérieux embarras.

Une troisième sonnerie fit diversion.

--Voici le médecin des morts qui s'en va, dit Fauchelevent. Il a
regardé, et dit: elle est morte, c'est bon. Quand le médecin a visé le
passeport pour le paradis, les pompes funèbres envoient une bière. Si
c'est une mère, les mères l'ensevelissent; si c'est une soeur, les
soeurs l'ensevelissent. Après quoi, je cloue. Cela fait partie de mon
jardinage. Un jardinier est un peu un fossoyeur. On la met dans une
salle basse de l'église qui communique à la rue et où pas un homme ne
peut entrer que le médecin des morts. Je ne compte pas pour des hommes
les croque-morts et moi. C'est dans cette salle que je cloue la bière.
Les croque-morts viennent la prendre, et fouette cocher! c'est comme
cela qu'on s'en va au ciel. On apporte une boîte où il n'y a rien, on la
remporte avec quelque chose dedans. Voilà ce que c'est qu'un
enterrement. _De profundis_.

Un rayon de soleil horizontal effleurait le visage de Cosette endormie
qui entrouvrait vaguement la bouche, et avait l'air d'un ange buvant de
la lumière. Jean Valjean s'était mis à la regarder. Il n'écoutait plus
Fauchelevent.

N'être pas écouté, ce n'est pas une raison pour se taire. Le brave vieux
jardinier continuait paisiblement son rabâchage:

--On fait la fosse au cimetière Vaugirard. On prétend qu'on va le
supprimer, ce cimetière Vaugirard. C'est un ancien cimetière qui est en
dehors des règlements, qui n'a pas l'uniforme, et qui va prendre sa
retraite. C'est dommage, car il est commode. J'ai là un ami, le père
Mestienne, le fossoyeur. Les religieuses d'ici ont un privilège, c'est
d'être portées à ce cimetière-là à la tombée de la nuit. Il y a un
arrêté de la préfecture exprès pour elles. Mais que d'événements depuis
hier! la mère Crucifixion est morte, et le père Madeleine....

--Est enterré, dit Jean Valjean souriant tristement.

Fauchelevent fit ricocher le mot.

--Dame! si vous étiez ici tout à fait, ce serait un véritable
enterrement.

Une quatrième sonnerie éclata. Fauchelevent détacha vivement du clou la
genouillère à grelot et la reboucla à son genou.

--Cette fois, c'est moi. La mère prieure me demande. Bon, je me pique à
l'ardillon de ma boucle. Monsieur Madeleine, ne bougez pas, et
attendez-moi. Il y a du nouveau. Si vous avez faim, il y a là le vin, le
pain et le fromage.

Et il sortit de la cahute en disant: On y va! on y va!

Jean Valjean le vit se hâter à travers le jardin, aussi vite que sa
jambe torse le lui permettait, tout en regardant de côté ses
melonnières.

Moins de dix minutes après, le père Fauchelevent, dont le grelot mettait
sur son passage les religieuses en déroute, frappait un petit coup à une
porte, et une voix douce répondait: _À jamais. À jamais_, c'est-à-dire:
_Entrez_.

Cette porte était celle du parloir réservé au jardinier pour les besoins
du service. Ce parloir était contigu à la salle du chapitre. La prieure,
assise sur l'unique chaise du parloir, attendait Fauchelevent.




Chapitre II

Fauchelevent en présence de la difficulté


Avoir l'air agité et grave, cela est particulier, dans les occasions
critiques, à de certains caractères et à de certaines professions,
notamment aux prêtres et aux religieux. Au moment où Fauchelevent entra,
cette double forme de la préoccupation était empreinte sur la
physionomie de la prieure, qui était cette charmante et savante Mlle de
Blemeur, mère Innocente, ordinairement gaie.

Le jardinier fit un salut craintif, et resta sur le seuil de la cellule.
La prieure, qui égrenait son rosaire, leva les yeux et dit:

--Ah! c'est vous, père Fauvent.

Cette abréviation avait été adoptée dans le couvent.

Fauchelevent recommença son salut.

--Père Fauvent, je vous ai fait appeler.

--Me voici, révérende mère.

--J'ai à vous parler.

--Et moi, de mon côté, dit Fauchelevent avec une hardiesse dont il avait
peur intérieurement, j'ai quelque chose à dire à la très révérende mère.

La prieure le regarda.

--Ah! vous avez une communication à me faire.

--Une prière.

--Eh bien, parlez.

Le bonhomme Fauchelevent, ex-tabellion, appartenait à la catégorie des
paysans qui ont de l'aplomb. Une certaine ignorance habile est une
force; on ne s'en défie pas et cela vous prend. Depuis un peu plus de
deux ans qu'il habitait le couvent, Fauchelevent avait réussi dans la
communauté. Toujours solitaire, et tout en vaquant à son jardinage, il
n'avait guère autre chose à faire que d'être curieux. À distance comme
il était de toutes ces femmes voilées allant et venant, il ne voyait
guère devant lui qu'une agitation d'ombres. À force d'attention et de
pénétration, il était parvenu à remettre de la chair dans tous ces
fantômes, et ces mortes vivaient pour lui. Il était comme un sourd dont
la vue s'allonge et comme un aveugle dont l'ouïe s'aiguise. Il s'était
appliqué à démêler le sens des diverses sonneries, et il y était arrivé,
de sorte que ce cloître énigmatique et taciturne n'avait rien de caché
pour lui; ce sphinx lui bavardait tous ses secrets à l'oreille.
Fauchelevent, sachant tout, cachait tout. C'était là son art. Tout le
couvent le croyait stupide. Grand mérite en religion. Les mères vocales
faisaient cas de Fauchelevent. C'était un curieux muet. Il inspirait la
confiance. En outre, il était régulier, et ne sortait que pour les
nécessités démontrées du verger et du potager. Cette discrétion
d'allures lui était comptée. Il n'en avait pas moins fait jaser deux
hommes; au couvent, le portier, et il savait les particularités du
parloir; et, au cimetière, le fossoyeur, et il savait les singularités
de la sépulture; de la sorte, il avait, à l'endroit de ces religieuses,
une double lumière, l'une sur la vie, l'autre sur la mort. Mais il
n'abusait de rien. La congrégation tenait à lui. Vieux, boiteux, n'y
voyant goutte, probablement un peu sourd, que de qualités! On l'eût
difficilement remplacé.

Le bonhomme, avec l'assurance de celui qui se sent apprécié, entama,
vis-à-vis de la révérende prieure, une harangue campagnarde assez
diffuse et très profonde. Il parla longuement de son âge, de ses
infirmités, de la surcharge des années comptant double désormais pour
lui, des exigences croissantes du travail, de la grandeur du jardin, des
nuits à passer, comme la dernière, par exemple, où il avait fallu mettre
des paillassons sur les melonnières à cause de la lune, et il finit par
aboutir à ceci: qu'il avait un frère,--(la prieure fit un mouvement)--un
frère point jeune,--(second mouvement de la prieure, mais mouvement
rassuré)--que, si on le voulait bien, ce frère pourrait venir loger avec
lui et l'aider, qu'il était excellent jardinier, que la communauté en
tirerait de bons services, meilleurs que les siens à lui;--que,
autrement, si l'on n'admettait point son frère, comme, lui, l'aîné, il
se sentait cassé, et insuffisant à la besogne, il serait, avec bien du
regret, obligé de s'en aller;--et que son frère avait une petite fille
qu'il amènerait avec lui, qui s'élèverait en Dieu dans la maison, et qui
peut-être, qui sait? ferait une religieuse un jour.

Quand il eut fini de parler, la prieure interrompit le glissement de son
rosaire entre ses doigts, et lui dit:

--Pourriez-vous, d'ici à ce soir, vous procurer une forte barre de fer?

--Pourquoi faire?

--Pour servir de levier.

--Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent.

La prieure, sans ajouter une parole, se leva, et entra dans la chambre
voisine, qui était la salle du chapitre et où les mères vocales étaient
probablement assemblées. Fauchelevent demeura seul.




Chapitre III

Mère Innocente


Un quart d'heure environ s'écoula. La prieure rentra et revint s'asseoir
sur la chaise.

Les deux interlocuteurs semblaient préoccupés. Nous sténographions de
notre mieux le dialogue qui s'engagea.

--Père Fauvent?

--Révérende mère?

--Vous connaissez la chapelle?

--J'y ai une petite cage pour entendre la messe et les offices.

--Et vous êtes entré dans le choeur pour votre ouvrage?

--Deux ou trois fois.

--Il s'agit de soulever une pierre.

--Lourde?

--La dalle du pavé qui est à côté de l'autel.

--La pierre qui ferme le caveau?

--Oui.

--C'est là une occasion où il serait bon d'être deux hommes.

--La mère Ascension, qui est forte comme un homme, vous aidera.

--Une femme n'est jamais un homme.

--Nous n'avons qu'une femme pour vous aider. Chacun fait ce qu'il peut.
Parce que dom Mabillon donne quatre cent dix-sept épîtres de saint
Bernard et que Merlonus Horstius n'en donne que trois cent
soixante-sept, je ne méprise point Merlonus Horstius.

--Ni moi non plus.

--Le mérite est de travailler selon ses forces. Un cloître n'est pas un
chantier.

--Et une femme n'est pas un homme. C'est mon frère qui est fort!

--Et puis vous aurez un levier.

--C'est la seule espèce de clef qui aille à ces espèces de portes.

--Il y a un anneau à la pierre.

--J'y passerai le levier.

--Et la pierre est arrangée de façon à pivoter.

--C'est bien, révérende mère. J'ouvrirai le caveau.

--Et les quatre mères chantres vous assisteront.

--Et quand le caveau sera ouvert?

--Il faudra le refermer.

--Sera-ce tout?

--Non.

--Donnez-moi vos ordres, très révérende mère.

--Fauvent, nous avons confiance en vous.

--Je suis ici pour tout faire.

--Et pour tout taire.

--Oui, révérende mère.

--Quand le caveau sera ouvert....

--Je le refermerai.

--Mais auparavant....

--Quoi, révérende mère?

--Il faudra y descendre quelque chose.

Il y eut un silence. La prieure, après une moue de la lèvre inférieure
qui ressemblait à de l'hésitation, le rompit.

--Père Fauvent?

--Révérende mère?

--Vous savez qu'une mère est morte ce matin.

--Non.

--Vous n'avez donc pas entendu la cloche?

--On n'entend rien au fond du jardin.

--En vérité?

--C'est à peine si je distingue ma sonnerie.

--Elle est morte à la pointe du jour.

--Et puis, ce matin, le vent ne portait pas de mon côté.

--C'est la mère Crucifixion. Une bienheureuse.

La prieure se tut, remua un moment les lèvres, comme pour une oraison
mentale, et reprit:

--Il y a trois ans, rien que pour avoir vu prier la mère Crucifixion,
une janséniste, madame de Béthune, s'est faite orthodoxe.

--Ah oui, j'entends le glas maintenant, révérende mère.

--Les mères l'ont portée dans la chambre des mortes qui donne dans
l'église.

--Je sais.

--Aucun autre homme que vous ne peut et ne doit entrer dans cette
chambre-là. Veillez-y bien. Il ferait beau voir qu'un homme entrât dans
la chambre des mortes!

--Plus souvent!

--Hein?

--Plus souvent!

--Qu'est-ce que vous dites?

--Je dis plus souvent.

--Plus souvent que quoi?

--Révérende mère, je ne dis pas plus souvent que quoi, je dis plus
souvent.

--Je ne vous comprends pas. Pourquoi dites-vous plus souvent?

--Pour dire comme vous, révérende mère.

--Mais je n'ai pas dit plus souvent.

--Vous ne l'avez pas dit, mais je l'ai dit pour dire comme vous.

En ce moment neuf heures sonnèrent.

--À neuf heures du matin et à toute heure loué soit et adoré le très
Saint-Sacrement de l'autel, dit la prieure.

--Amen, dit Fauchelevent.

L'heure sonna à propos. Elle coupa court à Plus Souvent. Il est probable
que sans elle la prieure et Fauchelevent ne se fussent jamais tirés de
cet écheveau.

Fauchelevent s'essuya le front.

La prieure fit un nouveau petit murmure intérieur, probablement sacré,
puis haussa la voix.

--De son vivant, mère Crucifixion faisait des conversions; après sa
mort, elle fera des miracles.

--Elle en fera! répondit Fauchelevent emboîtant le pas, et faisant
effort pour ne plus broncher désormais.

--Père Fauvent, la communauté a été bénie en la mère Crucifixion. Sans
doute il n'est point donné à tout le monde de mourir comme le cardinal
de Bérulle en disant la sainte messe, et d'exhaler son âme vers Dieu en
prononçant ces paroles: _Hanc igitur oblationem_. Mais, sans atteindre à
tant de bonheur, la mère Crucifixion a eu une mort très précieuse. Elle
a eu sa connaissance jusqu'au dernier instant. Elle nous parlait, puis
elle parlait aux anges. Elle nous a fait ses derniers commandements. Si
vous aviez un peu plus de foi, et si vous aviez pu être dans sa cellule,
elle vous aurait guéri votre jambe en y touchant. Elle souriait. On
sentait qu'elle ressuscitait en Dieu. Il y a eu du paradis dans cette
mort-là.

Fauchelevent crut que c'était une oraison qui finissait.

--Amen, dit-il.

--Père Fauvent, il faut faire ce que veulent les morts.

La prieure dévida quelques grains de son chapelet. Fauchelevent se
taisait. Elle poursuivit.

--J'ai consulté sur cette question plusieurs ecclésiastiques travaillant
en Notre-Seigneur qui s'occupent dans l'exercice de la vie cléricale et
qui font un fruit admirable.

--Révérende mère, on entend bien mieux le glas d'ici que dans le jardin.

--D'ailleurs, c'est plus qu'une morte, c'est une sainte.

--Comme vous, révérende mère.

--Elle couchait dans son cercueil depuis vingt ans, par permission
expresse de notre saint-père Pie VII.

--Celui qui a couronné l'emp.... Buonaparte.

Pour un habile homme comme Fauchelevent, le souvenir était
malencontreux. Heureusement la prieure, toute à sa pensée, ne l'entendit
pas. Elle continua:

--Père Fauvent?

--Révérende mère?

--Saint Diodore, archevêque de Cappadoce, voulut qu'on écrivît sur sa
sépulture ce seul mot: _Acarus_, qui signifie ver de terre; cela fut
fait. Est-ce vrai?

--Oui, révérende mère.

--Le bienheureux Mezzocane, abbé d'Aquila, voulut être inhumé sous la
potence; cela fut fait.

--C'est vrai.

--Saint Térence, évêque de Port sur l'embouchure du Tibre dans la mer,
demanda qu'on gravât sur sa pierre le signe qu'on mettait sur la fosse
des parricides, dans l'espoir que les passants cracheraient sur son
tombeau. Cela fut fait. Il faut obéir aux morts.

--Ainsi soit-il.

--Le corps de Bernard Guidonis, né en France près de Roche-Abeille, fut,
comme il l'avait ordonné et malgré le roi de Castille, porté en l'église
des Dominicains de Limoges, quoique Bernard Guidonis fût évêque de Tuy
en Espagne. Peut-on dire le contraire?

--Pour ça non, révérende mère.

--Le fait est attesté par Plantavit de la Fosse.

Quelques grains du chapelet s'égrenèrent encore silencieusement. La
prieure reprit:

--Père Fauvent, la mère Crucifixion sera ensevelie dans le cercueil où
elle a couché depuis vingt ans.

--C'est juste.

--C'est une continuation de sommeil.

--J'aurai donc à la clouer dans ce cercueil-là?

--Oui.

--Et nous laisserons de côté la bière des pompes?

--Précisément.

--Je suis aux ordres de la très révérende communauté.

--Les quatre mères chantres vous aideront.

--À clouer le cercueil? Je n'ai pas besoin d'elles.

--Non. À le descendre.

--Où?

--Dans le caveau.

--Quel caveau?

--Sous l'autel.

Fauchelevent fit un soubresaut.

--Le caveau sous l'autel!

--Sous l'autel.

--Mais....

--Vous aurez une barre de fer.

--Oui, mais....

--Vous lèverez la pierre avec la barre au moyen de l'anneau.

--Mais....

--Il faut obéir aux morts. Être enterrée dans le caveau sous l'autel de
la chapelle, ne point aller en sol profane, rester morte là où elle a
prié vivante; ç'a été le voeu suprême de la mère Crucifixion. Elle nous
l'a demandé, c'est-à-dire commandé.

--Mais c'est défendu.

--Défendu par les hommes, ordonné par Dieu.

--Si cela venait à se savoir?

--Nous avons confiance en vous.

--Oh, moi, je suis une pierre de votre mur.

--Le chapitre s'est assemblé. Les mères vocales, que je viens de
consulter encore et qui sont en délibération, ont décidé que la mère
Crucifixion serait, selon son voeu, enterrée dans son cercueil sous
notre autel. Jugez, père Fauvent, s'il allait se faire des miracles ici!
quelle gloire en Dieu pour la communauté! Les miracles sortent des
tombeaux.

--Mais, révérende mère, si l'agent de la commission de salubrité....

--Saint Benoît II, en matière de sépulture, a résisté à Constantin
Pogonat.

--Pourtant le commissaire de police....

--Chonodemaire, un des sept rois allemands qui entrèrent dans les Gaules
sous l'empire de Constance, a reconnu expressément le droit des
religieux d'être inhumés en religion, c'est-à-dire sous l'autel.

--Mais l'inspecteur de la préfecture....

--Le monde n'est rien devant la croix. Martin, onzième général des
chartreux, a donné cette devise à son ordre: _Stat crux dum volvitur
orbis_.

--Amen, dit Fauchelevent, imperturbable dans cette façon de se tirer
d'affaire toutes les fois qu'il entendait du latin.

Un auditoire quelconque suffit à qui s'est tu trop longtemps. Le jour où
le rhéteur Gymnastoras sortit de prison, ayant dans le corps beaucoup de
dilemmes et de syllogismes rentrés, il s'arrêta devant le premier arbre
qu'il rencontra, le harangua, et fit de très grands efforts pour le
convaincre. La prieure, habituellement sujette au barrage du silence, et
ayant du trop-plein dans son réservoir, se leva et s'écria avec une
loquacité d'écluse lâchée:

--J'ai à ma droite Benoît et à ma gauche Bernard. Qu'est-ce que Bernard?
c'est le premier abbé de Clairvaux. Fontaines en Bourgogne est un pays
béni pour l'avoir vu naître. Son père s'appelait Técelin et sa mère
Alèthe. Il a commencé par Cîteaux pour aboutir à Clairvaux; il a été
ordonné abbé par l'évêque de Châlon-sur-Saône, Guillaume de Champeaux;
il a eu sept cents novices et fondé cent soixante monastères; il a
terrassé Abeilard au concile de Sens, en 1140, et Pierre de Bruys et
Henry son disciple, et une autre sorte de dévoyés qu'on nommait les
Apostoliques; il a confondu Arnaud de Bresce, foudroyé le moine Raoul,
le tueur de juifs, dominé en 1148 le concile de Reims, fait condamner
Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers, fait condamner Eon de l'Étoile,
arrangé les différends des princes, éclairé le roi Louis le Jeune,
conseillé le pape Eugène III, réglé le Temple, prêché la croisade, fait
deux cent cinquante miracles dans sa vie, et jusqu'à trente-neuf en un
jour. Qu'est-ce que Benoît? c'est le patriarche de Mont-Cassin; c'est le
deuxième fondateur de la sainteté claustrale, c'est le Basile de
l'occident. Son ordre a produit quarante papes, deux cents cardinaux,
cinquante patriarches, seize cents archevêques, quatre mille six cents
évêques, quatre empereurs, douze impératrices, quarante-six rois,
quarante et une reines, trois mille six cents saints canonisés, et
subsiste depuis quatorze cents ans. D'un côté saint Bernard; de l'autre
l'agent de la salubrité! D'un côté saint Benoît; de l'autre l'inspecteur
de la voirie! L'état, la voirie, les pompes funèbres, les règlements,
l'administration, est-ce que nous connaissons cela? Aucuns passants
seraient indignés de voir comme on nous traite. Nous n'avons même pas le
droit de donner notre poussière à Jésus-Christ! Votre salubrité est une
invention révolutionnaire. Dieu subordonné au commissaire de police; tel
est le siècle. Silence, Fauvent!

Fauchelevent, sous cette douche, n'était pas fort à son aise. La prieure
continua.

--Le droit du monastère à la sépulture ne fait doute pour personne. Il
n'y a pour le nier que les fanatiques et les errants. Nous vivons dans
des temps de confusion terrible. On ignore ce qu'il faut savoir, et l'on
sait ce qu'il faut ignorer. On est crasse et impie. Il y a dans cette
époque des gens qui ne distinguent pas entre le grandissime saint
Bernard et le Bernard dit des Pauvres Catholiques, certain bon
ecclésiastique qui vivait dans le treizième siècle. D'autres blasphèment
jusqu'à rapprocher l'échafaud de Louis XVI de la croix de Jésus-Christ.
Louis XVI n'était qu'un roi. Prenons donc garde à Dieu! Il n'y a plus ni
juste ni injuste. On sait le nom de Voltaire et l'on ne sait pas le nom
de César de Bus. Pourtant César de Bus est un bienheureux et Voltaire
est un malheureux. Le dernier archevêque, le cardinal de Périgord, ne
savait même pas que Charles de Gondren a succédé à Bérulle, et François
Bourgoin à Gondren, et Jean-François Senault à Bourgoin, et le père de
Sainte-Marthe à Jean-François Senault. On connaît le nom du père Coton,
non parce qu'il a été un des trois qui ont poussé à la fondation de
l'Oratoire, mais parce qu'il a été matière à juron pour le roi huguenot
Henri IV. Ce qui fait saint François de Sales aimable aux gens du monde,
c'est qu'il trichait au jeu. Et puis on attaque la religion. Pourquoi?
Parce qu'il y a eu de mauvais prêtres, parce que Sagittaire, évêque de
Gap, était frère de Salone, évêque d'Embrun, et que tous les deux ont
suivi Mommol. Qu'est-ce que cela fait? Cela empêche-t-il Martin de Tours
d'être un saint et d'avoir donné la moitié de son manteau à un pauvre?
On persécute les saints. On ferme les yeux aux vérités. Les ténèbres
sont l'habitude. Les plus féroces bêtes sont les bêtes aveugles.
Personne ne pense à l'enfer pour de bon. Oh! le méchant peuple! De par
le Roi signifie aujourd'hui de par la Révolution. On ne sait plus ce
qu'on doit, ni aux vivants, ni aux morts. Il est défendu de mourir
saintement. Le sépulcre est une affaire civile. Ceci fait horreur. Saint
Léon II a écrit deux lettres exprès, l'une à Pierre Notaire, l'autre au
roi des Visigoths, pour combattre et rejeter, dans les questions qui
touchent aux morts, l'autorité de l'exarque et la suprématie de
l'empereur. Gautier, évêque de Châlons, tenait tête en cette matière à
Othon, duc de Bourgogne. L'ancienne magistrature en tombait d'accord.
Autrefois nous avions voix au chapitre même dans les choses du siècle.
L'abbé de Cîteaux, général de l'ordre, était conseiller-né au parlement
de Bourgogne. Nous faisons de nos morts ce que nous voulons. Est-ce que
le corps de saint Benoît lui-même n'est pas en France dans l'abbaye de
Fleury, dite Saint-Benoît-sur-Loire, quoiqu'il soit mort en Italie au
Mont-Cassin, un samedi 21 du mois de mars de l'an 543? Tout ceci est
incontestable. J'abhorre les psallants, je hais les prieurs, j'exècre
les hérétiques, mais je détesterais plus encore quiconque me
soutiendrait le contraire. On n'a qu'à lire Arnoul Wion, Gabriel
Bucelin, Trithème, Maurolicus et dom Luc d'Achery.

La prieure respira, puis se tourna vers Fauchelevent:

--Père Fauvent, est-ce dit?

--C'est dit, révérende mère.

--Peut-on compter sur vous?

--J'obéirai.

--C'est bien.

--Je suis tout dévoué au couvent.

--C'est entendu. Vous fermerez le cercueil. Les soeurs le porteront dans
la chapelle. On dira l'office des morts. Puis on rentrera dans le
cloître. Entre onze heures et minuit, vous viendrez avec votre barre de
fer. Tout se passera dans le plus grand secret. Il n'y aura dans la
chapelle que les quatre mères chantres, la mère Ascension, et vous.

--Et la soeur qui sera au poteau?

--Elle ne se retournera pas.

--Mais elle entendra.

--Elle n'écoutera pas. D'ailleurs, ce que le cloître sait, le monde
l'ignore.

Il y eut encore une pause. La prieure poursuivit:

--Vous ôterez votre grelot. Il est inutile que la soeur au poteau
s'aperçoive que vous êtes là.

--Révérende mère?

--Quoi, père Fauvent?

--Le médecin des morts a-t-il fait sa visite?

--Il va la faire aujourd'hui à quatre heures. On a sonné la sonnerie qui
fait venir le médecin des morts. Mais vous n'entendez donc aucune
sonnerie?

--Je ne fais attention qu'à la mienne.

--Cela est bien, père Fauvent.

--Révérende mère, il faudra un levier d'au moins six pieds.

--Où le prendrez-vous?

--Où il ne manque pas de grilles, il ne manque pas de barres de fer.
J'ai mon tas de ferrailles au fond du jardin.

--Trois quarts d'heure environ avant minuit; n'oubliez pas.

--Révérende mère?

--Quoi?

--Si jamais vous aviez d'autres ouvrages comme ça, c'est mon frère qui
est fort. Un Turc!

--Vous ferez le plus vite possible.

--Je ne vais pas hardi vite. Je suis infirme; c'est pour cela qu'il me
faudrait un aide. Je boite.

--Boiter n'est pas un tort, et peut être une bénédiction. L'empereur
Henri II, qui combattit l'antipape Grégoire et rétablit Benoît VIII, a
deux surnoms: le Saint et le Boiteux.

--C'est bien bon, deux surtout, murmura Fauchelevent, qui, en réalité,
avait l'oreille un peu dure.

--Père Fauvent, j'y pense, prenons une heure entière. Ce n'est pas trop.
Soyez près du maître-autel avec votre barre de fer à onze heures.
L'office commence à minuit. Il faut que tout soit fini un bon quart
d'heure auparavant.

--Je ferai tout pour prouver mon zèle à la communauté. Voilà qui est
dit. Je clouerai le cercueil. À onze heures précises je serai dans la
chapelle. Les mères chantres y seront, la mère Ascension y sera. Deux
hommes, cela vaudrait mieux. Enfin, n'importe! J'aurai mon levier. Nous
ouvrirons le caveau, nous descendrons le cercueil, et nous refermerons
le caveau. Après quoi, plus trace de rien. Le gouvernement ne s'en
doutera pas. Révérende mère, tout est arrangé ainsi?

--Non.

--Qu'y a-t-il donc encore?

--Il reste la bière vide.

Ceci fit un temps d'arrêt. Fauchelevent songeait. La prieure songeait.

--Père Fauvent, que fera-t-on de la bière?

--On la portera en terre.

--Vide?

Autre silence. Fauchelevent fit de la main gauche cette espèce de geste
qui donne congé à une question inquiétante.

--Révérende mère, c'est moi qui cloue la bière dans la chambre basse de
l'église, et personne n'y peut entrer que moi, et je couvrirai la bière
du drap mortuaire.

--Oui, mais les porteurs, en la mettant dans le corbillard et en la
descendant dans la fosse, sentiront bien qu'il n'y a rien dedans.

--Ah! di...! s'écria Fauchelevent.

La prieure commença un signe de croix, et regarda fixement le jardinier.
_Able_ lui resta dans le gosier.

Il se hâta d'improviser un expédient pour faire oublier le juron.

--Révérende mère, je mettrai de la terre dans la bière. Cela fera
l'effet de quelqu'un.

--Vous avez raison. La terre, c'est la même chose que l'homme. Ainsi
vous arrangerez la bière vide?

--J'en fais mon affaire.

Le visage de la prieure, jusqu'alors trouble et obscur, se rasséréna.
Elle lui fit le signe du supérieur congédiant l'inférieur. Fauchelevent
se dirigea vers la porte. Comme il allait sortir, la prieure éleva
doucement la voix:

--Père Fauvent, je suis contente de vous; demain, après l'enterrement,
amenez-moi votre frère, et dites-lui qu'il m'amène sa fille.




Chapitre IV

Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo


Des enjambées de boiteux sont comme des oeillades de borgne; elles
n'arrivent pas vite au but. En outre, Fauchelevent était perplexe. Il
mit près d'un quart d'heure à revenir dans la baraque du jardin. Cosette
était éveillée. Jean Valjean l'avait assise près du feu. Au moment où
Fauchelevent entra, Jean Valjean lui montrait la hotte du jardinier
accrochée au mur et lui disait:

--Écoute-moi bien, ma petite Cosette. Il faudra nous en aller de cette
maison, mais nous y reviendrons et nous y serons très bien. Le bonhomme
d'ici t'emportera sur son dos là-dedans. Tu m'attendras chez une dame.
J'irai te retrouver. Surtout, si tu ne veux pas que la Thénardier te
reprenne, obéis et ne dis rien!

Cosette fit un signe de tête d'un air grave.

Au bruit de Fauchelevent poussant la porte, Jean Valjean se retourna.

--Eh bien?

--Tout est arrangé, et rien ne l'est, dit Fauchelevent. J'ai permission
de vous faire entrer; mais avant de vous faire entrer, il faut vous
faire sortir. C'est là qu'est l'embarras de charrettes. Pour la petite,
c'est aisé.

--Vous l'emporterez?

--Et elle se taira?

--J'en réponds.

--Mais vous, père Madeleine?

Et, après un silence où il y avait de l'anxiété, Fauchelevent s'écria:

--Mais sortez donc par où vous êtes entré!

Jean Valjean, comme la première fois, se borna à répondre:

--Impossible.

Fauchelevent, se parlant plus à lui-même qu'à Jean Valjean, grommela:

--Il y a une autre chose qui me tourmente. J'ai dit que j'y mettrais de
la terre. C'est que je pense que de la terre là-dedans, au lieu d'un
corps, ça ne sera pas ressemblant, ça n'ira pas, ça se déplacera, ça
remuera. Les hommes le sentiront. Vous comprenez, père Madeleine, le
gouvernement s'en apercevra.

Jean Valjean le considéra entre les deux yeux, et crut qu'il délirait.

Fauchelevent reprit:

--Comment di--antre allez-vous sortir? C'est qu'il faut que tout cela
soit fait demain! C'est demain que je vous amène. La prieure vous
attend.

Alors il expliqua à Jean Valjean que c'était une récompense pour un
service que lui, Fauchelevent, rendait à la communauté. Qu'il entrait
dans ses attributions de participer aux sépultures, qu'il clouait les
bières et assistait le fossoyeur au cimetière. Que la religieuse morte
le matin avait demandé d'être ensevelie dans le cercueil qui lui servait
de lit et enterrée dans le caveau sous l'autel de la chapelle. Que cela
était défendu par les règlements de police, mais que c'était une de ces
mortes à qui l'on ne refuse rien. Que la prieure et les mères vocales
entendaient exécuter le voeu de la défunte. Que tant pis pour le
gouvernement. Que lui Fauchelevent clouerait le cercueil dans la
cellule, lèverait la pierre dans la chapelle, et descendrait la morte
dans le caveau. Et que, pour le remercier, la prieure admettait dans la
maison son frère comme jardinier et sa nièce comme pensionnaire. Que son
frère, c'était Mr Madeleine, et que sa nièce, c'était Cosette. Que la
prieure lui avait dit d'amener son frère le lendemain soir, après
l'enterrement postiche au cimetière. Mais qu'il ne pouvait pas amener du
dehors Mr Madeleine, si Mr Madeleine n'était pas dehors. Que c'était là
le premier embarras. Et puis qu'il avait encore un embarras, la bière
vide.

--Qu'est-ce que c'est que la bière vide? demanda Jean Valjean.

Fauchelevent répondit:

--La bière de l'administration.

--Quelle bière? et quelle administration?

--Une religieuse meurt. Le médecin de la municipalité vient et dit: il y
a une religieuse morte. Le gouvernement envoie une bière. Le lendemain
il envoie un corbillard et des croque-morts pour reprendre la bière et
la porter au cimetière. Les croque-morts viendront et soulèveront la
bière; il n'y aura rien dedans.

--Mettez-y quelque chose.

--Un mort? je n'en ai pas.

--Non.

--Quoi donc?

--Un vivant.

--Quel vivant?

--Moi, dit Jean Valjean.

Fauchelevent, qui s'était assis, se leva comme si un pétard fût parti
sous sa chaise.

--Vous!

--Pourquoi pas?

Jean Valjean eut un de ces rares sourires qui lui venaient comme une
lueur dans un ciel d'hiver.

--Vous savez, Fauchelevent, que vous avez dit: La mère Crucifixion est
morte, et j'ai ajouté: Et le père Madeleine est enterré. Ce sera cela.

--Ah, bon, vous riez. Vous ne parlez pas sérieusement.

--Très sérieusement. Il faut sortir d'ici?

--Sans doute.

--Je vous ai dit de me trouver pour moi aussi une hotte et une bâche.

--Eh bien?

--La hotte sera en sapin, et la bâche sera un drap noir.

--D'abord, un drap blanc. On enterre les religieuses en blanc.

--Va pour le drap blanc.

--Vous n'êtes pas un homme comme les autres, père Madeleine.

Voir de telles imaginations, qui ne sont pas autre chose que les
sauvages et téméraires inventions du bagne, sortir des choses paisibles
qui l'entouraient et se mêler à ce qu'il appelait le «petit train-train
du couvent», c'était pour Fauchelevent une stupeur comparable à celle
d'un passant qui verrait un goéland pêcher dans le ruisseau de la rue
Saint-Denis.

Jean Valjean poursuivit:

--Il s'agit de sortir d'ici sans être vu. C'est un moyen. Mais d'abord
renseignez-moi. Comment cela se passe-t-il? Où est cette bière?

--Celle qui est vide?

--Oui.

--En bas, dans ce qu'on appelle la salle des mortes. Elle est sur deux
tréteaux et sous le drap mortuaire.

--Quelle est la longueur de la bière?

--Six pieds.

--Qu'est-ce que c'est que la salle des mortes?

--C'est une chambre du rez-de-chaussée qui a une fenêtre grillée sur le
jardin qu'on ferme du dehors avec un volet, et deux portes; l'une qui va
au couvent, l'autre qui va à l'église.

--Quelle église?

--L'église de la rue, l'église de tout le monde.

--Avez-vous les clefs de ces deux portes?

--Non. J'ai la clef de la porte qui communique au couvent; le concierge
a la clef de la porte qui communique à l'église.

--Quand le concierge ouvre-t-il cette porte-là?

--Uniquement pour laisser entrer les croque-morts qui viennent chercher
la bière. La bière sortie, la porte se referme.

--Qui est-ce qui cloue la bière?

--C'est moi.

--Qui est-ce qui met le drap dessus?

--C'est moi.

--Êtes-vous seul?

--Pas un autre homme, excepté le médecin de la police, ne peut entrer
dans la salle des mortes. C'est même écrit sur le mur.

--Pourriez-vous, cette nuit, quand tout dormira dans le couvent, me
cacher dans cette salle?

--Non. Mais je puis vous cacher dans un petit réduit noir qui donne dans
la salle des mortes, où je mets mes outils d'enterrement, et dont j'ai
la garde et la clef.

--À quelle heure le corbillard viendra-t-il chercher la bière demain?

--Vers trois heures du soir. L'enterrement se fait au cimetière
Vaugirard, un peu avant la nuit. Ce n'est pas tout près.

--Je resterai caché dans votre réduit à outils toute la nuit et toute la
matinée. Et à manger? J'aurai faim.

--Je vous porterai de quoi.

--Vous pourriez venir me clouer dans la bière à deux heures.

Fauchelevent recula et se fît craquer les os des doigts.

--Mais c'est impossible!

--Bah! prendre un marteau et clouer des clous dans une planche!

Ce qui semblait inouï à Fauchelevent était, nous le répétons, simple
pour Jean Valjean. Jean Valjean avait traversé de pires détroits.
Quiconque a été prisonnier sait l'art de se rapetisser selon le diamètre
des évasions. Le prisonnier est sujet à la fuite comme le malade à la
crise qui le sauve ou qui le perd. Une évasion, c'est une guérison. Que
n'accepte-t-on pas pour guérir? Se faire clouer et emporter dans une
caisse comme un colis, vivre longtemps dans une boîte, trouver de l'air
où il n'y en a pas, économiser sa respiration des heures entières,
savoir étouffer sans mourir, c'était là un des sombres talents de Jean
Valjean.

Du reste, une bière dans laquelle il y a un être vivant, cet expédient
de forçat, est aussi un expédient d'empereur. S'il faut en croire le
moine Austin Castillejo, ce fut le moyen que Charles-Quint, voulant
après son abdication revoir une dernière fois la Plombes, employa pour
la faire entrer dans le monastère de Saint-Just et pour l'en faire
sortir.

Fauchelevent, un peu revenu à lui, s'écria:

--Mais comment ferez-vous pour respirer?

--Je respirerai.

--Dans cette boîte! Moi, seulement d'y penser, je suffoque.

--Vous avez bien une vrille, vous ferez quelques petits trous autour de
la bouche çà et là, et vous clouerez sans serrer la planche de dessus.

--Bon! Et s'il vous arrive de tousser ou d'éternuer?

--Celui qui s'évade ne tousse pas et n'éternue pas.

Et Jean Valjean ajouta:

--Père Fauchelevent, il faut se décider: ou être pris ici, ou accepter
la sortie par le corbillard.

Tout le monde a remarqué le goût qu'ont les chats de s'arrêter et de
flâner entre les deux battants d'une porte entre-bâillée. Qui n'a dit à
un chat: Mais entre donc! Il y a des hommes qui, dans un incident
entr'ouvert devant eux, ont aussi une tendance à rester indécis entre
deux résolutions, au risque de se faire écraser par le destin fermant
brusquement l'aventure. Les trop prudents, tout chats qu'ils sont, et
parce qu'ils sont chats, courent quelquefois plus de danger que les
audacieux. Fauchelevent était de cette nature hésitante. Pourtant le
sang-froid de Jean Valjean le gagnait malgré lui. Il grommela:

--Au fait, c'est qu'il n'y a pas d'autre moyen.

Jean Valjean reprit:

--La seule chose qui m'inquiète, c'est ce qui se passera au cimetière.

--C'est justement cela qui ne m'embarrasse pas, s'écria Fauchelevent. Si
vous êtes sûr de vous tirer de la bière, moi je suis sûr de vous tirer
de la fosse. Le fossoyeur est un ivrogne de mes amis. C'est le père
Mestienne. Un vieux de la vieille vigne. Le fossoyeur met les morts dans
la fosse, et moi je mets le fossoyeur dans ma poche. Ce qui se passera
je vais vous le dire. On arrivera un peu avant la brune, trois quarts
d'heure avant la fermeture des grilles du cimetière. Le corbillard
roulera jusqu'à la fosse. Je suivrai; c'est ma besogne. J'aurai un
marteau, un ciseau et des tenailles dans ma poche. Le corbillard
s'arrête, les croque-morts vous nouent une corde autour de votre bière
et vous descendent. Le prêtre dit les prières, fait le signe de croix,
jette l'eau bénite, et file. Je reste seul avec le père Mestienne. C'est
mon ami, je vous dis. De deux choses l'une, ou il sera soûl, ou il ne
sera pas soûl. S'il n'est pas soûl, je lui dis: Viens boire un coup
pendant que le _Bon Coing_ est encore ouvert. Je l'emmène, je le grise,
le père Mestienne n'est pas long à griser, il est toujours commencé, je
te le couche sous la table, je lui prends sa carte pour rentrer au
cimetière, et je reviens sans lui. Vous n'avez plus affaire qu'à moi.
S'il est soûl, je lui dis: Va-t'en, je vais faire ta besogne. Il s'en
va, et je vous tire du trou.

Jean Valjean lui tendit sa main sur laquelle Fauchelevent se précipita
avec une touchante effusion paysanne.

--C'est convenu, père Fauchelevent. Tout ira bien.

--Pourvu que rien ne se dérange, pensa Fauchelevent. Si cela allait
devenir terrible!




Chapitre V

Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel


Le lendemain, comme le soleil déclinait, les allants et venants fort
clairsemés du boulevard du Maine ôtaient leur chapeau au passage d'un
corbillard vieux modèle, orné de têtes de mort, de tibias et de larmes.
Dans ce corbillard il y avait un cercueil couvert d'un drap blanc sur
lequel s'étalait une vaste croix noire, pareille à une grande morte dont
les bras pendent. Un carrosse drapé, où l'on apercevait un prêtre en
surplis et un enfant de choeur en calotte rouge, suivait. Deux
croque-morts en uniforme gris à parements noirs marchaient à droite et à
gauche du corbillard. Derrière venait un vieux homme en habits
d'ouvrier, qui boitait. Ce cortège se dirigeait vers le cimetière
Vaugirard.

On voyait passer de la poche de l'homme le manche d'un marteau, la lame
d'un ciseau à froid et la double antenne d'une paire de tenailles.

Le cimetière Vaugirard faisait exception parmi les cimetières de Paris.
Il avait ses usages particuliers, de même qu'il avait sa porte cochère
et sa porte bâtarde que, dans le quartier, les vieilles gens, tenaces
aux vieux mots, appelaient la porte cavalière et la porte piétonne. Les
bernardines-bénédictines du Petit-Picpus avaient obtenu, nous l'avons
dit, d'y être enterrées dans un coin à part et le soir, ce terrain ayant
jadis appartenu à leur communauté. Les fossoyeurs, ayant de cette façon
dans le cimetière un service du soir l'été et de nuit l'hiver, y étaient
astreints à une discipline particulière. Les portes des cimetières de
Paris se fermaient à cette époque au coucher du soleil, et, ceci étant
une mesure d'ordre municipal, le cimetière Vaugirard y était soumis
comme les autres. La porte cavalière et la porte piétonne étaient deux
grilles contiguës, accostées d'un pavillon bâti par l'architecte
Perronet et habité par le portier du cimetière. Ces grilles tournaient
donc inexorablement sur leurs gonds à l'instant où le soleil
disparaissait derrière le dôme des Invalides. Si quelque fossoyeur, à ce
moment-là, était attardé dans le cimetière, il n'avait qu'une ressource
pour sortir, sa carte de fossoyeur délivrée par l'administration des
pompes funèbres. Une espèce de boîte aux lettres était pratiquée dans le
volet de la fenêtre du concierge. Le fossoyeur jetait sa carte dans
cette boîte, le concierge l'entendait tomber, tirait le cordon, et la
porte piétonne s'ouvrait. Si le fossoyeur n'avait pas sa carte, il se
nommait, le concierge, parfois couché et endormi, se levait, allait
reconnaître le fossoyeur, et ouvrait la porte avec la clef; le fossoyeur
sortait, mais payait quinze francs d'amende.

Ce cimetière, avec ses originalités en dehors de la règle, gênait la
symétrie administrative. On l'a supprimé peu après 1830. Le cimetière
Montparnasse, dit cimetière de l'Est, lui a succédé, et a hérité de ce
fameux cabaret mitoyen au cimetière Vaugirard qui était surmonté d'un
coing peint sur une planche, et qui faisait angle, d'un côté sur les
tables des buveurs, de l'autre sur les tombeaux, avec cette enseigne:
_Au Bon Coing_.

Le cimetière Vaugirard était ce qu'on pourrait appeler un cimetière
fané. Il tombait en désuétude. La moisissure l'envahissait, les fleurs
le quittaient. Les bourgeois se souciaient peu d'être enterrés à
Vaugirard; cela sentait le pauvre. Le Père-Lachaise, à la bonne heure!
Être enterré au Père-Lachaise, c'est comme avoir des meubles en acajou.
L'élégance se reconnaît là. Le cimetière Vaugirard était un enclos
vénérable, planté en ancien jardin français. Des allées droites, des
buis, des thuias, des houx, de vieilles tombes sous de vieux ifs,
l'herbe très haute. Le soir y était tragique. Il y avait là des lignes
très lugubres.

Le soleil n'était pas encore couché quand le corbillard au drap blanc et
à la croix noire entra dans l'avenue du cimetière Vaugirard. L'homme
boiteux qui le suivait n'était autre que Fauchelevent.

L'enterrement de la mère Crucifixion dans le caveau sous l'autel, la
sortie de Cosette, l'introduction de Jean Valjean dans la salle des
mortes, tout s'était exécuté sans encombre, et rien n'avait accroché.

Disons-le en passant, l'inhumation de la mère Crucifixion sous l'autel
du couvent est pour nous chose parfaitement vénielle. C'est une de ces
fautes qui ressemblent à un devoir. Les religieuses l'avaient accomplie,
non seulement sans trouble, mais avec l'applaudissement de leur
conscience. Au cloître, ce qu'on appelle «le gouvernement» n'est qu'une
immixtion dans l'autorité, immixtion toujours discutable. D'abord la
règle; quant au code, on verra. Hommes, faites des lois tant qu'il vous
plaira, mais gardez-les pour vous. Le péage à César n'est jamais que le
reste du péage à Dieu. Un prince n'est rien près d'un principe.

Fauchelevent boitait derrière le corbillard, très content. Ses deux
complots jumeaux, l'un avec les religieuses, l'autre avec Mr Madeleine,
l'un pour le couvent, l'autre contre, avaient réussi de front. Le calme
de Jean Valjean était de ces tranquillités puissantes qui se
communiquent. Fauchelevent ne doutait plus du succès. Ce qui restait à
faire n'était rien. Depuis deux ans, il avait grisé dix fois le
fossoyeur, le brave père Mestienne, un bonhomme joufflu. Il en jouait,
du père Mestienne. Il en faisait ce qu'il voulait. Il le coiffait de sa
volonté et de sa fantaisie. La tête de Mestienne s'ajustait au bonnet de
Fauchelevent. La sécurité de Fauchelevent était complète.

Au moment où le convoi entra dans l'avenue menant au cimetière,
Fauchelevent, heureux, regarda le corbillard et se frotta ses grosses
mains en disant à demi-voix:

--En voilà une farce!

Tout à coup le corbillard s'arrêta; on était à la grille. Il fallait
exhiber le permis d'inhumer. L'homme des pompes funèbres s'aboucha avec
le portier du cimetière. Pendant ce colloque, qui produit toujours un
temps d'arrêt d'une ou deux minutes, quelqu'un, un inconnu, vint se
placer derrière le corbillard à côté de Fauchelevent. C'était une espèce
d'ouvrier qui avait une veste aux larges poches, et une pioche sous le
bras.

Fauchelevent regarda cet inconnu.

--Qui êtes-vous? demanda-t-il.

L'homme répondit:

--Le fossoyeur.

Si l'on survivait à un boulet de canon en pleine poitrine, on ferait la
figure que fit Fauchelevent.

--Le fossoyeur!

--Oui.

--Vous?

--Moi.

--Le fossoyeur, c'est le père Mestienne.

--C'était.

--Comment! c'était?

--Il est mort.

Fauchelevent s'était attendu à tout, excepté à ceci, qu'un fossoyeur pût
mourir. C'est pourtant vrai; les fossoyeurs eux-mêmes meurent.

À force de creuser la fosse des autres, on ouvre la sienne.

Fauchelevent demeura béant. Il eut à peine la force de bégayer:

--Mais ce n'est pas possible!

--Cela est.

--Mais, reprit-il faiblement, le fossoyeur, c'est le père Mestienne.

--Après Napoléon, Louis XVIII. Après Mestienne, Gribier. Paysan, je
m'appelle Gribier.

Fauchelevent, tout pâle, considéra ce Gribier.

C'était un homme long, maigre, livide, parfaitement funèbre. Il avait
l'air d'un médecin manqué tourné fossoyeur.

Fauchelevent éclata de rire.

--Ah! comme il arrive de drôles de choses! le père Mestienne est mort.
Le petit père Mestienne est mort, mais vive le petit père Lenoir! Vous
savez ce que c'est que le petit père Lenoir? C'est le cruchon du rouge à
six sur le plomb. C'est le cruchon du Suresne, morbigou! du vrai Suresne
de Paris! Ah! il est mort, le vieux Mestienne! J'en suis fâché; c'était
un bon vivant. Mais vous aussi, vous êtes un bon vivant. Pas vrai,
camarade? Nous allons aller boire ensemble un coup, tout à l'heure.

L'homme répondit:--J'ai étudié. J'ai fait ma quatrième. Je ne bois
jamais.

Le corbillard s'était remis en marche et roulait dans la grande allée du
cimetière.

Fauchelevent avait ralenti son pas. Il boitait, plus encore d'anxiété
que d'infirmité.

Le fossoyeur marchait devant lui.

Fauchelevent passa encore une fois l'examen du Gribier inattendu.

C'était un de ces hommes qui, jeunes, ont l'air vieux, et qui, maigres,
sont très forts.

--Camarade! cria Fauchelevent.

L'homme se retourna.

--Je suis le fossoyeur du couvent.

--Mon collègue, dit l'homme.

Fauchelevent, illettré, mais très fin, comprit qu'il avait affaire à une
espèce redoutable, à un beau parleur.

Il grommela:

--Comme ça, le père Mestienne est mort.

L'homme répondit:

--Complètement. Le bon Dieu a consulté son carnet d'échéances. C'était
le tour du père Mestienne. Le père Mestienne est mort.

Fauchelevent répéta machinalement:

--Le bon Dieu....

--Le bon Dieu, fit l'homme avec autorité. Pour les philosophes, le Père
éternel; pour les jacobins, l'Être suprême.

--Est-ce que nous ne ferons pas connaissance? balbutia Fauchelevent.

--Elle est faite. Vous êtes paysan, je suis parisien.

--On ne se connaît pas tant qu'on n'a pas bu ensemble. Qui vide son
verre vide son coeur. Vous allez venir boire avec moi. Ça ne se refuse
pas.

--D'abord la besogne.

Fauchelevent pensa: je suis perdu.

On n'était plus qu'à quelques tours de roue de la petite allée qui
menait au coin des religieuses. Le fossoyeur reprit:

--Paysan, j'ai sept mioches qu'il faut nourrir. Comme il faut qu'ils
mangent, il ne faut pas que je boive.

Et il ajouta avec la satisfaction d'un être sérieux qui fait une phrase:

--Leur faim est ennemie de ma soif.

Le corbillard tourna un massif de cyprès, quitta la grande allée, en
prit une petite, entra dans les terres et s'enfonça dans un fourré. Ceci
indiquait la proximité immédiate de la sépulture. Fauchelevent
ralentissait son pas, mais ne pouvait ralentir le corbillard.
Heureusement la terre meuble, et mouillée par les pluies d'hiver,
engluait les roues et alourdissait la marche.

Il se rapprocha du fossoyeur.

--Il y a un si bon petit vin d'Argenteuil, murmura Fauchelevent.

--Villageois, reprit l'homme, cela ne devrait pas être que je sois
fossoyeur. Mon père était portier au Prytanée. Il me destinait à la
littérature. Mais il a eu des malheurs. Il a fait des pertes à la
Bourse. J'ai dû renoncer à l'état d'auteur. Pourtant je suis encore
écrivain public.

--Mais vous n'êtes donc pas fossoyeur? repartit Fauchelevent, se
raccrochant à cette branche, bien faible.

--L'un n'empêche pas l'autre. Je cumule.

Fauchelevent ne comprit pas ce dernier mot.

--Venons boire, dit-il.

Ici une observation est nécessaire. Fauchelevent, quelle que fût son
angoisse, offrait à boire, mais ne s'expliquait pas sur un point: qui
payera? D'ordinaire Fauchelevent offrait, et le père Mestienne payait.
Une offre à boire résultait évidemment de la situation nouvelle créée
par le fossoyeur nouveau, et cette offre il fallait la faire, mais le
vieux jardinier laissait, non sans intention, le proverbial quart
d'heure, dit de Rabelais, dans l'ombre. Quant à lui, Fauchelevent, si
ému qu'il fût, il ne se souciait point de payer.

Le fossoyeur poursuivit, avec un sourire supérieur:

--Il faut manger. J'ai accepté la survivance du père Mestienne. Quand on
a fait presque ses classes, on est philosophe. Au travail de la main,
j'ai ajouté le travail du bras. J'ai mon échoppe d'écrivain au marché de
la rue de Sèvres. Vous savez? le marché aux Parapluies. Toutes les
cuisinières de la Croix-Rouge s'adressent à moi. Je leur bâcle leurs
déclarations aux tourlourous. Le matin j'écris des billets doux, le soir
je creuse des fosses. Telle est la vie, campagnard.

Le corbillard avançait. Fauchelevent, au comble de l'inquiétude,
regardait de tous les côtés autour de lui. De grosses larmes de sueur
lui tombaient du front.

--Pourtant, continua le fossoyeur, on ne peut pas servir deux
maîtresses. Il faudra que je choisisse de la plume ou de la pioche. La
pioche me gâte la main.

Le corbillard s'arrêta.

L'enfant de choeur descendit de la voiture drapée, puis le prêtre.

Une des petites roues de devant du corbillard montait un peu sur un tas
de terre au delà duquel on voyait une fosse ouverte.

--En voilà une farce! répéta Fauchelevent consterné.




Chapitre VI

Entre quatre planches


Qui était dans la bière? on le sait. Jean Valjean.

Jean Valjean s'était arrangé pour vivre là dedans, et il respirait à peu
près.

C'est une chose étrange à quel point la sécurité de la conscience donne
la sécurité du reste. Toute la combinaison préméditée par Jean Valjean
marchait, et marchait bien, depuis la veille. Il comptait, comme
Fauchelevent, sur le père Mestienne. Il ne doutait pas de la fin. Jamais
situation plus critique, jamais calme plus complet.

Les quatre planches du cercueil dégagent une sorte de paix terrible. Il
semblait que quelque chose du repos des morts entrât dans la
tranquillité de Jean Valjean.

Du fond de cette bière, il avait pu suivre et il suivait toutes les
phases du drame redoutable qu'il jouait avec la mort.

Peu après que Fauchelevent eut achevé de clouer la planche de dessus,
Jean Valjean s'était senti emporter, puis rouler. À moins de secousses,
il avait senti qu'on passait du pavé à la terre battue, c'est-à-dire
qu'on quittait les rues et qu'on arrivait aux boulevards. À un bruit
sourd, il avait deviné qu'on traversait le pont d'Austerlitz. Au premier
temps d'arrêt, il avait compris qu'on entrait dans le cimetière; au
second temps d'arrêt, il s'était dit: voici la fosse.

Brusquement il sentit que des mains saisissaient la bière, puis un
frottement rauque sur les planches; il se rendit compte que c'était une
corde qu'on nouait autour du cercueil pour le descendre dans
l'excavation.

Puis il eut une espèce d'étourdissement.

Probablement les croque-morts et le fossoyeur avaient laissé basculer le
cercueil et descendu la tête avant les pieds. Il revint pleinement à lui
en se sentant horizontal et immobile. Il venait de toucher le fond.

Il sentit un certain froid.

Une voix s'éleva au-dessus de lui, glaciale et solennelle. Il entendit
passer, si lentement qu'il pouvait les saisir l'un après l'autre, des
mots latins qu'il ne comprenait pas:

--_Qui dormiunt in terrae pulvere, evigilabunt; alii in vitam aeternam,
et alii in opprobrium, ut videant semper_.

Une voix d'enfant dit:

--_De profundis_.

La voix grave recommença:

--_Requiem aeternam dona ei, Domine_.

La voix d'enfant répondit:

--_Et lux perpetua luceat ei_.

Il entendit sur la planche qui le recouvrait quelque chose comme le
frappement doux de quelques gouttes de pluie. C'était probablement l'eau
bénite.

Il songea: Cela va être fini. Encore un peu de patience. Le prêtre va
s'en aller. Fauchelevent emmènera Mestienne boire. On me laissera. Puis
Fauchelevent reviendra seul, et je sortirai. Ce sera l'affaire d'une
bonne heure.

La voix grave reprit:

--_Requiescat in pace_.

Et la voix d'enfant dit:

--_Amen_.

Jean Valjean, l'oreille tendue, perçut quelque chose comme des pas qui
s'éloignaient.

--Les voilà qui s'en vont, pensa-t-il. Je suis seul.

Tout à coup il entendit sur sa tête un bruit qui lui sembla la chute du
tonnerre.

C'était une pelletée de terre qui tombait sur le cercueil.

Une seconde pelletée de terre tomba.

Un des trous par où il respirait venait de se boucher.

Une troisième pelletée de terre tomba.

Puis une quatrième.

Il est des choses plus fortes que l'homme le plus fort. Jean Valjean
perdit connaissance.




Chapitre VII

Où l'on trouvera l'origine du mot:
ne pas perdre la carte


Voici ce qui se passait au-dessus de la bière où était Jean Valjean.

Quand le corbillard se fut éloigné, quand le prêtre et l'enfant de
choeur furent remontés en voiture et partis, Fauchelevent, qui ne
quittait pas des yeux le fossoyeur, le vit se pencher et empoigner sa
pelle, qui était enfoncée droite dans le tas de terre.

Alors Fauchelevent prit une résolution suprême.

Il se plaça entre la fosse et le fossoyeur, croisa les bras, et dit:

--C'est moi qui paye!

Le fossoyeur le regarda avec étonnement, et répondit:

--Quoi, paysan?

Fauchelevent répéta:

--C'est moi qui paye!

--Quoi?

--Le vin.

--Quel vin?

--L'Argenteuil.

--Où ça l'Argenteuil?

--Au Bon Coing.

--Va-t'en au diable! dit le fossoyeur.

Et il jeta une pelletée de terre sur le cercueil.

La bière rendit un son creux. Fauchelevent se sentit chanceler et prêt à
tomber lui-même dans la fosse. Il cria, d'une voix où commençait à se
mêler l'étranglement du râle:

--Camarade, avant que le Bon Coing soit fermé!

Le fossoyeur reprit de la terre dans la pelle. Fauchelevent continua:

--Je paye!

Et il saisit le bras du fossoyeur.

--Écoutez-moi, camarade. Je suis le fossoyeur du couvent. Je viens pour
vous aider. C'est une besogne qui peut se faire la nuit. Commençons donc
par aller boire un coup.

Et tout en parlant, tout en se cramponnant à cette insistance
désespérée, il faisait cette réflexion lugubre:

--Et quand il boirait! se griserait-il?

--Provincial, dit le fossoyeur, si vous le voulez absolument, j'y
consens. Nous boirons. Après l'ouvrage, jamais avant.

Et il donna le branle à sa pelle. Fauchelevent le retint.

--C'est de l'Argenteuil à six!

--Ah çà, dit le fossoyeur, vous êtes sonneur de cloches. Din don, din
don; vous ne savez dire que ça. Allez vous faire lanlaire.

Et il lança la seconde pelletée.

Fauchelevent arrivait à ce moment où l'on ne sait plus ce qu'on dit.

--Mais venez donc boire, cria-t-il, puisque c'est moi qui paye!

--Quand nous aurons couché l'enfant, dit le fossoyeur.

Il jeta la troisième pelletée.

Puis il enfonça la pelle dans la terre et ajouta:

--Voyez-vous, il va faire froid cette nuit, et la morte crierait
derrière nous si nous la plantions là sans couverture.

En ce moment, tout en chargeant sa pelle, le fossoyeur se courbait et la
poche de sa veste bâillait.

Le regard effaré de Fauchelevent tomba machinalement dans cette poche,
et s'y arrêta.

Le soleil n'était pas encore caché par l'horizon; il faisait assez jour
pour qu'on pût distinguer quelque chose de blanc au fond de cette poche
béante.

Toute la quantité d'éclair que peut avoir l'oeil d'un paysan picard
traversa la prunelle de Fauchelevent. Il venait de lui venir une idée.

Sans que le fossoyeur, tout à sa pelletée de terre, s'en aperçût, il lui
plongea par derrière la main dans la poche, et il retira de cette poche
la chose blanche qui était au fond.

Le fossoyeur envoya dans la fosse la quatrième pelletée.

Au moment où il se retournait pour prendre la cinquième, Fauchelevent le
regarda avec un profond calme et lui dit:

--À propos, nouveau, avez-vous votre carte?

Le fossoyeur s'interrompit.

--Quelle carte?

--Le soleil va se coucher.

--C'est bon, qu'il mette son bonnet de nuit.

--La grille du cimetière va se fermer.

--Eh bien, après?

--Avez-vous votre carte?

--Ah, ma carte! dit le fossoyeur.

Et il fouilla dans sa poche.

Une poche fouillée, il fouilla l'autre. Il passa aux goussets, explora
le premier, retourna le second.

--Mais non, dit-il, je n'ai pas ma carte. Je l'aurai oubliée.

--Quinze francs d'amende, dit Fauchelevent.

Le fossoyeur devint vert. Le vert est la pâleur des gens livides.

--Ah Jésus-mon-Dieu-bancroche-à-bas-la-lune! s'écria-t-il. Quinze francs
d'amende!

--Trois pièces-cent-sous, dit Fauchelevent.

Le fossoyeur laissa tomber sa pelle.

Le tour de Fauchelevent était venu.

--Ah çà, dit Fauchelevent, conscrit, pas de désespoir. Il ne s'agit pas
de se suicider, et de profiter de la fosse. Quinze francs, c'est quinze
francs, et d'ailleurs vous pouvez ne pas les payer. Je suis vieux, vous
êtes nouveau. Je connais les trucs, les trocs, les trics et les tracs.
Je vas vous donner un conseil d'ami. Une chose est claire, c'est que le
soleil se couche, il touche au dôme, le cimetière va fermer dans cinq
minutes.

--C'est vrai, répondit le fossoyeur.

--D'ici à cinq minutes, vous n'avez pas le temps de remplir la fosse,
elle est creuse comme le diable, cette fosse, et d'arriver à temps pour
sortir avant que la grille soit fermée.

--C'est juste.

--En ce cas quinze francs d'amende.

--Quinze francs.

--Mais vous avez le temps...--Où demeurez-vous?

--À deux pas de la barrière. À un quart d'heure d'ici. Rue de Vaugirard,
numéro 87.

--Vous avez le temps, en pendant vos guiboles à votre cou, de sortir
tout de suite.

--C'est exact.

--Une fois hors de la grille, vous galopez chez vous, vous prenez votre
carte, vous revenez, le portier du cimetière vous ouvre. Ayant votre
carte, rien à payer. Et vous enterrez votre mort. Moi, je vas vous le
garder en attendant pour qu'il ne se sauve pas.

--Je vous dois la vie, paysan.

--Fichez-moi le camp, dit Fauchelevent.

Le fossoyeur, éperdu de reconnaissance, lui secoua la main, et partit en
courant.

Quand le fossoyeur eut disparu dans le fourré, Fauchelevent écouta
jusqu'à ce qu'il eût entendu le pas se perdre, puis il se pencha vers la
fosse et dit à demi-voix:

--Père Madeleine!

Rien ne répondit. Fauchelevent eut un frémissement. Il se laissa rouler
dans la fosse plutôt qu'il n'y descendit, se jeta sur la tête du
cercueil et cria:

--Êtes-vous là?

Silence dans la bière.

Fauchelevent, ne respirant plus à force de tremblement, prit son ciseau
à froid et son marteau, et fit sauter la planche de dessus. La face de
Jean Valjean apparut dans le crépuscule, les yeux fermés, pâle.

Les cheveux de Fauchelevent se hérissèrent, il se leva debout, puis
tomba adossé à la paroi de la fosse, prêt à s'affaisser sur la bière. Il
regarda Jean Valjean.

Jean Valjean gisait, blême et immobile.

Fauchelevent murmura d'une voix basse comme un souffle:

--Il est mort!

Et se redressant, croisant les bras si violemment que ses deux poings
fermés vinrent frapper ses deux épaules, il cria:

--Voilà comme je le sauve, moi!

Alors le pauvre bonhomme se mit à sangloter. Monologuant, car c'est une
erreur de croire que le monologue n'est pas dans la nature. Les fortes
agitations parlent souvent à haute voix.

--C'est la faute au père Mestienne. Pourquoi est-il mort, cet
imbécile-là? qu'est-ce qu'il avait besoin de crever au moment où on ne
s'y attend pas? c'est lui qui fait mourir monsieur Madeleine. Père
Madeleine! Il est dans la bière. Il est tout porté. C'est fini.

--Aussi, ces choses-là, est-ce que ça a du bon sens? Ah! mon Dieu! il
est mort! Eh bien, et sa petite, qu'est-ce que je vas en faire?
qu'est-ce que la fruitière va dire? Qu'un homme comme çà meure comme ça,
si c'est Dieu possible! Quand je pense qu'il s'était mis sous ma
charrette! Père Madeleine! père Madeleine! Pardine, il a étouffé, je
disais bien. Il n'a pas voulu me croire. Eh bien, voilà une jolie
polissonnerie de faite! Il est mort, ce brave homme, le plus bon homme
qu'il y eût dans les bonnes gens du bon Dieu! Et sa petite Ah! d'abord
je ne rentre pas là-bas, moi. Je reste ici. Avoir fait un coup comme çà!
C'est bien la peine d'être deux vieux pour être deux vieux fous. Mais
d'abord comment avait-il fait pour entrer dans le couvent? c'était déjà
le commencement. On ne doit pas faire de ces choses-là. Père Madeleine!
père Madeleine! Madeleine! monsieur Madeleine! monsieur le maire! Il ne
m'entend pas. Tirez-vous donc de là à présent!

Et il s'arracha les cheveux.

On entendit au loin dans les arbres un grincement aigu. C'était la
grille du cimetière qui se fermait.

Fauchelevent se pencha sur Jean Valjean, et tout à coup eut une sorte de
rebondissement et tout le recul qu'on peut avoir dans une fosse. Jean
Valjean avait les yeux ouverts, et le regardait.

Voir une mort est effrayant, voir une résurrection l'est presque autant.
Fauchelevent devint comme de pierre, pâle, hagard, bouleversé par tous
ces excès d'émotions, ne sachant s'il avait affaire à un vivant ou à un
mort, regardant Jean Valjean qui le regardait.

--Je m'endormais, dit Jean Valjean.

Et il se mit sur son séant.

Fauchelevent tomba à genoux.

--Juste bonne Vierge! m'avez-vous fait peur!

Puis il se releva et cria:

--Merci, père Madeleine!

Jean Valjean n'était qu'évanoui. Le grand air l'avait réveillé.

La joie est le reflux de la terreur. Fauchelevent avait presque autant à
faire que Jean Valjean pour revenir à lui.

--Vous n'êtes donc pas mort! Oh! comme vous avez de l'esprit, vous! Je
vous ai tant appelé que vous êtes revenu. Quand j'ai vu vos yeux fermés,
j'ai dit: bon! le voilà étouffé. Je serais devenu fou furieux, vrai fou
à camisole. On m'aurait mis à Bicêtre. Qu'est-ce que vous voulez que je
fasse si vous étiez mort? Et votre petite! c'est la fruitière qui n'y
aurait rien compris! On lui campe l'enfant sur les bras, et le
grand-père est mort! Quelle histoire! mes bons saints du paradis, quelle
histoire! Ah! vous êtes vivant, voilà le bouquet.

--J'ai froid, dit Jean Valjean.

Ce mot rappela complètement Fauchelevent à la réalité, qui était
urgente. Ces deux hommes, même revenus à eux, avaient, sans s'en rendre
compte, l'âme trouble, et en eux quelque chose d'étrange qui était
l'égarement sinistre du lieu.

--Sortons vite d'ici, s'écria Fauchelevent.

Il fouilla dans sa poche, et en tira une gourde dont il s'était pourvu.

--Mais d'abord la goutte! dit-il.

La gourde acheva ce que le grand air avait commencé. Jean Valjean but
une gorgée d'eau-de-vie et reprit pleine possession de lui-même.

Il sortit de la bière, et aida Fauchelevent à en reclouer le couvercle.

Trois minutes après, ils étaient hors de la fosse.

Du reste Fauchelevent était tranquille. Il prit son temps. Le cimetière
était fermé. La survenue du fossoyeur Gribier n'était pas à craindre. Ce
«conscrit» était chez lui, occupé à chercher sa carte, et bien empêché
de la trouver dans son logis puisqu'elle était dans la poche de
Fauchelevent. Sans carte, il ne pouvait rentrer au cimetière.

Fauchelevent prit la pelle et Jean Valjean la pioche, et tous deux
firent l'enterrement de la bière vide.

Quand la fosse fut comblée, Fauchelevent dit à Jean Valjean:

--Venons-nous-en. Je garde la pelle; emportez la pioche.

La nuit tombait.

Jean Valjean eut quelque peine à se remuer et à marcher. Dans cette
bière, il s'était roidi et était devenu un peu cadavre. L'ankylose de la
mort l'avait saisi entre ces quatre planches. Il fallut, en quelque
sorte, qu'il se dégelât du sépulcre.

--Vous êtes gourd, dit Fauchelevent. C'est dommage que je sois bancal,
nous battrions la semelle.

--Bah! répondit Jean Valjean, quatre pas me mettront la marche dans les
jambes.

Ils s'en allèrent par les allées où le corbillard avait passé. Arrivés
devant la grille fermée et le pavillon du portier, Fauchelevent, qui
tenait à sa main la carte du fossoyeur, la jeta dans la boîte, le
portier tira le cordon, la porte s'ouvrit, ils sortirent.

--Comme tout cela va bien! dit Fauchelevent; quelle bonne idée vous avez
eue, père Madeleine!

Ils franchirent la barrière Vaugirard de la façon la plus simple du
monde. Aux alentours d'un cimetière, une pelle et une pioche sont deux
passeports.

La rue de Vaugirard était déserte.

--Père Madeleine, dit Fauchelevent tout en cheminant et en levant les
yeux vers les maisons, vous avez de meilleurs yeux que moi. Indiquez-moi
donc le numéro 87.

--Le voici justement, dit Jean Valjean.

--Il n'y a personne dans la rue, reprit Fauchelevent. Donnez-moi la
pioche, et attendez-moi deux minutes.

Fauchelevent entra au numéro 87, monta tout en haut, guidé par
l'instinct qui mène toujours le pauvre au grenier, et frappa dans
l'ombre à la porte d'une mansarde. Une voix répondit:

--Entrez.

C'était la voix de Gribier.

Fauchelevent poussa la porte. Le logis du fossoyeur était, comme toutes
ces infortunées demeures, un galetas démeublé et encombré. Une caisse
d'emballage,--une bière peut-être,--y tenait lieu de commode, un pot à
beurre y tenait lieu de fontaine, une paillasse y tenait lieu de lit, le
carreau y tenait lieu de chaises et de table. Il y avait dans un coin,
sur une loque qui était un vieux lambeau de tapis, une femme maigre et
force enfants, faisant un tas. Tout ce pauvre intérieur portait les
traces d'un bouleversement. On eût dit qu'il y avait eu là un
tremblement de terre «pour un». Les couvercles étaient déplacés, les
haillons étaient épars, la cruche était cassée, la mère avait pleuré,
les enfants probablement avaient été battus; traces d'une perquisition
acharnée et bourrue. Il était visible que le fossoyeur avait éperdument
cherché sa carte, et fait tout responsable de cette perte dans le
galetas, depuis sa cruche jusqu'à sa femme. Il avait l'air désespéré.

Mais Fauchelevent se hâtait trop vers le dénouement de l'aventure pour
remarquer ce côté triste de son succès.

Il entra et dit:

--Je vous rapporte votre pioche et votre pelle.

Gribier le regarda stupéfait.

--C'est vous, paysan?

--Et demain matin chez le concierge du cimetière vous trouverez votre
carte.

Et il posa la pelle et la pioche sur le carreau.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Gribier.

--Cela veut dire que vous aviez laissé tomber votre carte de votre
poche, que je l'ai trouvée à terre quand vous avez été parti, que j'ai
enterré le mort, que j'ai rempli la fosse, que j'ai fait votre besogne,
que le portier vous rendra votre carte, et que vous ne payerez pas
quinze francs. Voilà, conscrit.

--Merci, villageois! s'écria Gribier ébloui. La prochaine fois, c'est
moi qui paye à boire.




Chapitre VIII

Interrogatoire réussi


Une heure après, par la nuit noire, deux hommes et un enfant se
présentaient au numéro 62 de la petite rue Picpus. Le plus vieux de ces
hommes levait le marteau et frappait.

C'étaient Fauchelevent, Jean Valjean et Cosette.

Les deux bonshommes étaient allés chercher Cosette chez la fruitière de
la rue du Chemin-Vert où Fauchelevent l'avait déposée la veille. Cosette
avait passé ces vingt-quatre heures à ne rien comprendre et à trembler
silencieusement. Elle tremblait tant qu'elle n'avait pas pleuré. Elle
n'avait pas mangé non plus, ni dormi. La digne fruitière lui avait fait
cent questions, sans obtenir d'autre réponse qu'un regard morne,
toujours le même. Cosette n'avait rien laissé transpirer de tout ce
qu'elle avait entendu et vu depuis deux jours. Elle devinait qu'on
traversait une crise. Elle sentait profondément qu'il fallait «être
sage». Qui n'a éprouvé la souveraine puissance de ces trois mots
prononcés avec un certain accent dans l'oreille d'un petit être effrayé:
_Ne dis rien_! La peur est une muette. D'ailleurs, personne ne garde un
secret comme un enfant.

Seulement, quand, après ces lugubres vingt-quatre heures, elle avait
revu Jean Valjean, elle avait poussé un tel cri de joie, que quelqu'un
de pensif qui l'eût entendu eût deviné dans ce cri la sortie d'un abîme.

Fauchelevent était du couvent et savait les mots de passe. Toutes les
portes s'ouvrirent.

Ainsi fut résolu le double et effrayant problème: sortir, et entrer.

Le portier, qui avait ses instructions, ouvrit la petite porte de
service qui communiquait de la cour au jardin, et qu'il y a vingt ans on
voyait encore de la rue, dans le mur du fond de la cour, faisant face à
la porte cochère. Le portier les introduisit tous les trois par cette
porte, et de là, ils gagnèrent ce parloir intérieur réservé où
Fauchelevent, la veille, avait pris les ordres de la prieure.

La prieure, son rosaire à la main, les attendait. Une mère vocale, le
voile bas, était debout près d'elle. Une chandelle discrète éclairait,
on pourrait presque dire faisait semblant d'éclairer le parloir.

La prieure passa en revue Jean Valjean. Rien n'examine comme un oeil
baissé.

Puis elle le questionna:

--C'est vous le frère?

--Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent.

--Comment vous appelez-vous?

Fauchelevent répondit:

--Ultime Fauchelevent.

Il avait eu en effet un frère nommé Ultime qui était mort.

--De quel pays êtes-vous?

Fauchelevent répondit:

--De Picquigny, près Amiens.

--Quel âge avez-vous?

Fauchelevent répondit:

--Cinquante ans.

--Quel est votre état?

Fauchelevent répondit:

--Jardinier.

--Êtes-vous bon chrétien?

Fauchelevent répondit:

--Tout le monde l'est dans la famille.

--Cette petite est à vous?

Fauchelevent répondit:

--Oui, révérende mère.

--Vous êtes son père?

Fauchelevent répondit:

--Son grand-père.

La mère vocale dit à la prieure à demi-voix:

--Il répond bien.

Jean Valjean n'avait pas prononcé un mot.

La prieure regarda Cosette avec attention, et dit à demi-voix à la mère
vocale:

--Elle sera laide.

Les deux mères causèrent quelques minutes très bas dans l'angle du
parloir, puis la prieure se retourna et dit:

--Père Fauvent, vous aurez une autre genouillère avec grelot. Il en faut
deux maintenant.

Le lendemain en effet on entendait deux grelots dans le jardin, et les
religieuses ne résistaient pas à soulever un coin de leur voile. On
voyait au fond sous les arbres deux hommes bêcher côte à côte, Fauvent
et un autre. Événement énorme. Le silence fut rompu jusqu'à
s'entre-dire: C'est un aide-jardinier.

Les mères vocales ajoutaient: C'est un frère au père Fauvent.

Jean Valjean en effet était régulièrement installé; il avait la
genouillère de cuir, et le grelot; il était désormais officiel. Il
s'appelait Ultime Fauchelevent.

La plus forte cause déterminante de l'admission avait été l'observation
de la prieure sur Cosette: _Elle sera laide_.

La prieure, ce pronostic prononcé, prit immédiatement Cosette en amitié,
et lui donna place au pensionnat comme élève de charité.

Ceci n'a rien que de très logique. On a beau n'avoir point de miroir au
couvent, les femmes ont une conscience pour leur figure; or, les filles
qui se sentent jolies se laissent malaisément faire religieuses; la
vocation étant assez volontiers en proportion inverse de la beauté, on
espère plus des laides que des belles. De là un goût vif pour les
laiderons.

Toute cette aventure grandit le bon vieux Fauchelevent; il eut un triple
succès; auprès de Jean Valjean qu'il sauva et abrita; auprès du
fossoyeur Gribier qui se disait: il m'a épargné l'amende; auprès du
couvent qui, grâce à lui, en gardant le cercueil de la mère Crucifixion
sous l'autel, éluda César et satisfit Dieu. Il y eut une bière avec
cadavre au Petit-Picpus et une bière sans cadavre au cimetière
Vaugirard; l'ordre public en fut sans doute profondément troublé, mais
ne s'en aperçut pas. Quant au couvent, sa reconnaissance pour
Fauchelevent fut grande. Fauchelevent devint le meilleur des serviteurs
et le plus précieux des jardiniers. À la plus prochaine visite de
l'archevêque, la prieure conta la chose à Sa Grandeur, en s'en
confessant un peu et en s'en vantant aussi. L'archevêque, au sortir du
couvent, en parla, avec applaudissement et tout bas, à Mr de Latil,
confesseur de Monsieur, plus tard archevêque de Reims et cardinal.
L'admiration pour Fauchelevent fit du chemin, car elle alla à Rome. Nous
avons eu sous les yeux un billet adressé par le pape régnant alors, Léon
XII, à un de ses parents, monsignor dans la nonciature de Paris, et
nommé comme lui Della Genga; on y lit ces lignes: «Il paraît qu'il y a
dans un couvent de Paris un jardinier excellent, qui est un saint homme,
appelé Fauvent.» Rien de tout ce triomphe ne parvint jusqu'à
Fauchelevent dans sa baraque; il continua de greffer, de sarcler, et de
couvrir ses melonnières, sans être au fait de son excellence et de sa
sainteté. Il ne se douta pas plus de sa gloire que ne s'en doute un
boeuf de Durham ou de Surrey dont le portrait est publié dans l'
_Illustrated London News_ avec cette inscription: _Boeuf qui a remporté
le prix au concours des bêtes à cornes_.




Chapitre IX

Clôture


Cosette au couvent continua de se taire.

Cosette se croyait tout naturellement la fille de Jean Valjean. Du
reste, ne sachant rien, elle ne pouvait rien dire, et puis, dans tous
les cas, elle n'aurait rien dit. Nous venons de le faire remarquer, rien
ne dresse les enfants au silence comme le malheur. Cosette avait tant
souffert qu'elle craignait tout, même de parler, même de respirer. Une
parole avait si souvent fait crouler sur elle une avalanche! À peine
commençait-elle à se rassurer depuis qu'elle était à Jean Valjean. Elle
s'habitua assez vite au couvent. Seulement elle regrettait Catherine,
mais elle n'osait pas le dire. Une fois pourtant elle dit à Jean
Valjean:

--Père, si j'avais su, je l'aurais emmenée.

Cosette, en devenant pensionnaire du couvent, dut prendre l'habit des
élèves de la maison. Jean Valjean obtint qu'on lui remît les vêtements
qu'elle dépouillait. C'était ce même habillement de deuil qu'il lui
avait fait revêtir lorsqu'elle avait quitté la gargote Thénardier. Il
n'était pas encore très usé. Jean Valjean enferma ces nippes, plus les
bas de laine et les souliers, avec force camphre et tous les aromates
dont abondent les couvents, dans une petite valise qu'il trouva moyen de
se procurer. Il mit cette valise sur une chaise près de son lit, et il
en avait toujours la clef sur lui.--Père, lui demanda un jour Cosette,
qu'est-ce que c'est donc que cette boîte-là qui sent si bon?

Le père Fauchelevent, outre cette gloire que nous venons de raconter et
qu'il ignora, fut récompensé de sa bonne action; d'abord il en fut
heureux; puis il eut beaucoup moins de besogne, la partageant. Enfin,
comme il aimait beaucoup le tabac, il trouvait à la présence de Mr
Madeleine cet avantage qu'il prenait trois fois plus de tabac que par le
passé, et d'une manière infiniment plus voluptueuse, attendu que Mr
Madeleine le lui payait.

Les religieuses n'adoptèrent point ce nom d'Ultime; elles appelèrent
Jean Valjean _l'autre Fauvent_.

Si ces saintes filles avaient eu quelque chose du regard de Javert,
elles auraient pu finir par remarquer que, lorsqu'il y avait quelque
course à faire au dehors pour l'entretien du jardin, c'était toujours
l'aîné Fauchelevent, le vieux, l'infirme, le bancal, qui sortait, et
jamais l'autre; mais, soit que les yeux toujours fixés sur Dieu ne
sachent pas espionner, soit qu'elles fussent, de préférence, occupées à
se guetter entre elles, elles n'y firent point attention.

Du reste bien en prit à Jean Valjean de se tenir coi et de ne pas
bouger. Javert observa le quartier plus d'un grand mois.

Ce couvent était pour Jean Valjean comme une île entourée de gouffres.
Ces quatre murs étaient désormais le monde pour lui. Il y voyait le ciel
assez pour être serein et Cosette assez pour être heureux.

Une vie très douce recommença pour lui.

Il habitait avec le vieux Fauchelevent la baraque du fond du jardin.
Cette bicoque, bâtie en plâtras, qui existait encore en 1845, était
composée, comme on sait, de trois chambres, lesquelles étaient toutes
nues et n'avaient que les murailles. La principale avait été cédée de
force, car Jean Valjean avait résisté en vain, par le père Fauchelevent
à Mr Madeleine. Le mur de cette chambre, outre les deux clous destinés à
l'accrochement de la genouillère et de la hotte, avait pour ornement un
papier-monnaie royaliste de 93 appliqué à la muraille au-dessus de la
cheminée et dont voici le fac-similé exact:



Cet assignat vendéen avait été cloué au mur par le précédent jardinier,
ancien chouan qui était mort dans le couvent et que Fauchelevent avait
remplacé.

Jean Valjean travaillait tous les jours dans le jardin et y était très
utile. Il avait été jadis émondeur et se retrouvait volontiers
jardinier. On se rappelle qu'il avait toutes sortes de recettes et de
secrets de culture. Il en tira parti. Presque tous les arbres du verger
étaient des sauvageons; il les écussonna et leur fit donner d'excellents
fruits.

Cosette avait permission de venir tous les jours passer une heure près
de lui. Comme les soeurs étaient tristes et qu'il était bon, l'enfant le
comparait et l'adorait. À l'heure fixée, elle accourait vers la baraque.
Quand elle entrait dans la masure, elle l'emplissait de paradis. Jean
Valjean s'épanouissait, et sentait son bonheur s'accroître du bonheur
qu'il donnait à Cosette. La joie que nous inspirons a cela de charmant
que, loin de s'affaiblir comme tout reflet, elle nous revient plus
rayonnante. Aux heures des récréations, Jean Valjean regardait de loin
Cosette jouer et courir, et il distinguait son rire du rire des autres.

Car maintenant Cosette riait.

La figure de Cosette en était même jusqu'à un certain point changée. Le
sombre en avait disparu. Le rire, c'est le soleil; il chasse l'hiver du
visage humain.

La récréation finie, quand Cosette rentrait, Jean Valjean regardait les
fenêtres de sa classe, et la nuit il se relevait pour regarder les
fenêtres de son dortoir.

Du reste Dieu a ses voies; le couvent contribua, comme Cosette, à
maintenir et à compléter dans Jean Valjean l'oeuvre de l'évêque. Il est
certain qu'un des côtés de la vertu aboutit à l'orgueil. Il y a là un
pont bâti par le diable. Jean Valjean était peut-être à son insu assez
près de ce côté-là et de ce pont-là, lorsque la providence le jeta dans
le couvent du Petit-Picpus. Tant qu'il ne s'était comparé qu'à l'évêque,
il s'était trouvé indigne et il avait été humble; mais depuis quelque
temps il commençait à se comparer aux hommes, et l'orgueil naissait. Qui
sait? il aurait peut-être fini par revenir tout doucement à la haine.

Le couvent l'arrêta sur cette pente.

C'était le deuxième lieu de captivité qu'il voyait. Dans sa jeunesse,
dans ce qui avait été pour lui le commencement de la vie, et plus tard,
tout récemment encore, il en avait vu un autre, lieu affreux, lieu
terrible, et dont les sévérités lui avaient toujours paru être
l'iniquité de la justice et le crime de la loi. Aujourd'hui après le
bagne il voyait le cloître; et songeant qu'il avait fait partie du bagne
et qu'il était maintenant, pour ainsi dire, spectateur du cloître, il
les confrontait dans sa pensée avec anxiété.

Quelquefois il s'accoudait sur sa bêche et descendait lentement dans les
spirales sans fond de la rêverie.

Il se rappelait ses anciens compagnons; comme ils étaient misérables;
ils se levaient dès l'aube et travaillaient jusqu'à la nuit; à peine
leur laissait-on le sommeil; ils couchaient sur des lits de camp, où
l'on ne leur tolérait que des matelas de deux pouces d'épaisseur, dans
des salles qui n'étaient chauffées qu'aux mois les plus rudes de
l'année; ils étaient vêtus d'affreuses casaques rouges; on leur
permettait, par grâce, un pantalon de toile dans les grandes chaleurs et
une roulière de laine sur le dos dans les grands froids; ils ne buvaient
de vin et ne mangeaient de viande que lorsqu'ils allaient «à la
fatigue». Ils vivaient, n'ayant plus de noms, désignés seulement par des
numéros et en quelque sorte faits chiffres, baissant les yeux, baissant
la voix, les cheveux coupés, sous le bâton, dans la honte.

Puis son esprit retombait sur les êtres qu'il avait devant les yeux.

Ces êtres vivaient, eux aussi, les cheveux coupés, les yeux baissés, la
voix basse, non dans la honte, mais au milieu des railleries du monde,
non le dos meurtri par le bâton, mais les épaules déchirées par la
discipline. À eux aussi, leur nom parmi les hommes s'était évanoui; ils
n'existaient plus que sous des appellations austères. Ils ne mangeaient
jamais de viande et ne buvaient jamais de vin; ils restaient souvent
jusqu'au soir sans nourriture; ils étaient vêtus, non d'une veste rouge,
mais d'un suaire noir, en laine, pesant l'été, léger l'hiver, sans
pouvoir y rien retrancher ni y rien ajouter; sans même avoir, selon la
saison, la ressource du vêtement de toile ou du surtout de laine; et ils
portaient six mois de l'année des chemises de serge qui leur donnaient
la fièvre. Ils habitaient, non des salles chauffées seulement dans les
froids rigoureux, mais des cellules où l'on n'allumait jamais de feu;
ils couchaient, non sur des matelas épais de deux pouces, mais sur la
paille. Enfin on ne leur laissait pas même le sommeil; toutes les nuits,
après une journée de labeur, il fallait, dans l'accablement du premier
repos, au moment où l'on s'endormait et où l'on se réchauffait à peine,
se réveiller, se lever, et s'en aller prier dans une chapelle glacée et
sombre, les deux genoux sur la pierre.

À de certains jours, il fallait que chacun de ces êtres, à tour de rôle,
restât douze heures de suite agenouillé sur la dalle ou prosterné la
face contre terre et les bras en croix.

Les autres étaient des hommes; ceux-ci étaient des femmes.

Qu'avaient fait ces hommes? Ils avaient volé, violé, pillé, tué,
assassiné. C'étaient des bandits, des faussaires, des empoisonneurs, des
incendiaires, des meurtriers, des parricides. Qu'avaient fait ces
femmes? Elles n'avaient rien fait.

D'un côté le brigandage, la fraude, le dol, la violence, la lubricité,
l'homicide, toutes les espèces du sacrilège, toutes les variétés de
l'attentat; de l'autre une seule chose, l'innocence.

L'innocence parfaite, presque enlevée dans une mystérieuse assomption,
tenant encore à la terre par la vertu, tenant déjà au ciel par la
sainteté.

D'un côté des confidences de crimes qu'on se fait à voix basse. De
l'autre la confession des fautes qui se fait à voix haute. Et quels
crimes! et quelles fautes!

D'un côté des miasmes, de l'autre un ineffable parfum. D'un côté une
peste morale, gardée à vue, parquée sous le canon, et dévorant lentement
ses pestiférés; de l'autre un chaste embrasement de toutes les âmes dans
le même foyer. Là les ténèbres; ici l'ombre; mais une ombre pleine de
clartés, et des clartés pleines de rayonnements.

Deux lieux d'esclavage; mais dans le premier la délivrance possible, une
limite légale toujours entrevue, et puis l'évasion. Dans le second, la
perpétuité; pour toute espérance, à l'extrémité lointaine de l'avenir,
cette lueur de liberté que les hommes appellent la mort.

Dans le premier, on n'était enchaîné que par des chaînes; dans l'autre,
on était enchaîné par sa foi.

Que se dégageait-il du premier? Une immense malédiction, le grincement
de dents, la haine, la méchanceté désespérée, un cri de rage contre
l'association humaine, un sarcasme au ciel.

Que sortait-il du second? La bénédiction et l'amour.

Et dans ces deux endroits si semblables et si divers, ces deux espèces
d'êtres si différents accomplissaient la même oeuvre, l'expiation.

Jean Valjean comprenait bien l'expiation des premiers; l'expiation
personnelle, l'expiation pour soi-même. Mais il ne comprenait pas celle
des autres, celle de ces créatures sans reproche et sans souillure, et
il se demandait avec un tremblement: Expiation de quoi? quelle
expiation?

Une voix répondait dans sa conscience: La plus divine des générosités
humaines, l'expiation pour autrui.

Ici toute théorie personnelle est réservée, nous ne sommes que
narrateur; c'est au point de vue de Jean Valjean que nous nous plaçons,
et nous traduisons ses impressions.

Il avait sous les yeux le sommet sublime de l'abnégation, la plus haute
cime de la vertu possible; l'innocence qui pardonne aux hommes leurs
fautes et qui les expie à leur place; la servitude subie, la torture
acceptée, le supplice réclamé par les âmes qui n'ont pas péché pour en
dispenser les âmes qui ont failli; l'amour de l'humanité s'abîmant dans
l'amour de Dieu, mais y demeurant distinct, et suppliant; de doux êtres
faibles ayant la misère de ceux qui sont punis et le sourire de ceux qui
sont récompensés.

Et il se rappelait qu'il avait osé se plaindre!

Souvent, au milieu de la nuit, il se relevait pour écouter le chant
reconnaissant de ces créatures innocentes et accablées de sévérités, et
il se sentait froid dans les veines en songeant que ceux qui étaient
châtiés justement n'élevaient la voix vers le ciel que pour blasphémer,
et que lui, misérable, il avait montré le poing à Dieu.

Chose frappante et qui le faisait rêver profondément comme un
avertissement à voix basse de la providence même, l'escalade, les
clôtures franchies, l'aventure acceptée jusqu'à la mort, l'ascension
difficile et dure, tous ces mêmes efforts qu'il avait faits pour sortir
de l'autre lieu d'expiation, il les avait faits pour entrer dans
celui-ci. Était-ce un symbole de sa destinée?

Cette maison était une prison aussi, et ressemblait lugubrement à
l'autre demeure dont il s'était enfui, et pourtant il n'avait jamais eu
l'idée de rien de pareil.

Il revoyait des grilles, des verrous, des barreaux de fer, pour garder
qui? Des anges.

Ces hautes murailles qu'il avait vues autour des tigres, il les revoyait
autour des brebis.

C'était un lieu d'expiation, et non de châtiment; et pourtant il était
plus austère encore, plus morne et plus impitoyable que l'autre. Ces
vierges étaient plus durement courbées que les forçats. Un vent froid et
rude, ce vent qui avait glacé sa jeunesse, traversait la fosse grillée
et cadenassée des vautours; une bise plus âpre et plus douloureuse
encore soufflait dans la cage des colombes. Pourquoi?

Quand il pensait à ces choses, tout ce qui était en lui s'abîmait devant
ce mystère de sublimité.

Dans ces méditations l'orgueil s'évanouit. Il fit toutes sortes de
retours sur lui-même; il se sentit chétif et pleura bien des fois. Tout
ce qui était entré dans sa vie depuis six mois le ramenait vers les
saintes injonctions de l'évêque, Cosette par l'amour, le couvent par
l'humilité.

Quelquefois, le soir, au crépuscule, à l'heure où le jardin était
désert, on le voyait à genoux au milieu de l'allée qui côtoyait la
chapelle, devant la fenêtre où il avait regardé la nuit de son arrivée,
tourné vers l'endroit où il savait que la soeur qui faisait la
réparation était prosternée et en prière. Il priait, ainsi agenouillé
devant cette soeur.

Il semblait qu'il n'osait s'agenouiller directement devant Dieu.

Tout ce qui l'entourait, ce jardin paisible, ces fleurs embaumées, ces
enfants poussant des cris joyeux, ces femmes graves et simples, ce
cloître silencieux, le pénétraient lentement, et peu à peu son âme se
composait de silence comme ce cloître, de parfum comme ces fleurs, de
paix comme ce jardin, de simplicité comme ces femmes, de joie comme ces
enfants. Et puis il songeait que c'étaient deux maisons de Dieu qui
l'avaient successivement recueilli aux deux instants critiques de sa
vie, la première lorsque toutes les portes se fermaient et que la
société humaine le repoussait, la deuxième au moment où la société
humaine se remettait à sa poursuite et où le bagne se rouvrait; et que
sans la première il serait retombé dans le crime et sans la seconde dans
le supplice.

Tout son coeur se fondait en reconnaissance et il aimait de plus en
plus.

Plusieurs années s'écoulèrent ainsi; Cosette grandissait.





﻿Tome III--MARIUS

(1862)




Table des matières


Livre premier--Paris étudié dans son atome

Chapitre I Parvulus
Chapitre II Quelques-uns de ses signes particuliers
Chapitre III Il est agréable
Chapitre IV Il peut être utile
Chapitre V Ses frontières
Chapitre VI Un peu d'histoire
Chapitre VII Le gamin aurait sa place dans les classifications de l'Inde
Chapitre VIII Où on lira un mot charmant du dernier roi
Chapitre IX La vieille âme de la Gaule
Chapitre X Ecce Paris, ecce homo
Chapitre XI Railler, régner
Chapitre XII L'avenir latent dans le peuple
Chapitre XIII Le petit Gavroche


Livre deuxième--Le grand bourgeois

Chapitre I Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents
Chapitre II Tel maître, tel logis
Chapitre III Luc-Esprit
Chapitre IV Aspirant centenaire
Chapitre V Basque et Nicolette
Chapitre VI Où l'on entrevoit la Magnon et ses deux petits
Chapitre VII Règle: Ne recevoir personne que le soir
Chapitre VIII Les deux ne font pas la paire


Livre troisième--Le grand-père et le petit-fils

Chapitre I Un ancien salon
Chapitre II Un des spectres rouges de ce temps-là
Chapitre III _Requiescant_
Chapitre IV Fin du brigand
Chapitre V Utilité d'aller à la messe pour devenir révolutionnaire
Chapitre VI Ce que c'est que d'avoir rencontrer un marguillier
Chapitre VII Quelque cotillon
Chapitre VIII Marbre contre granit


Livre quatrième--Les amis de l'A B C

Chapitre I Un groupe qui a failli devenir historique
Chapitre II Oraison funèbre de Blondeau, par Bossuet
Chapitre III Les étonnements de Marius
Chapitre IV L'arrière-salle du café Musain
Chapitre V Élargissement de l'horizon
Chapitre VI _Res angusta_


Livre cinquième--Excellence du malheur

Chapitre I Marius indigent
Chapitre II Marius pauvre
Chapitre III Marius grandi
Chapitre IV M. Mabeuf
Chapitre V Pauvreté, bonne voisine de misère
Chapitre VI Le remplaçant


Livre sixième--La conjonction de deux étoiles

Chapitre I Le sobriquet: mode de formation des noms de familles
Chapitre II _Lux facta est_
Chapitre III Effet de printemps
Chapitre IV Commencement d'une grande maladie
Chapitre V Divers coups de foudre tombent sur mame Bougon
Chapitre VI Fait prisonnier
Chapitre VII Aventures de la lettre U livrée aux conjectures
Chapitre VIII Les invalides eux-mêmes peuvent être heureux
Chapitre IX Éclipse


Livre septième--Patron-minette

Chapitre I Les mines et les mineurs
Chapitre II Le bas-fond
Chapitre III Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse
Chapitre IV Composition de la troupe


Livre huitième--Le mauvais pauvre

Chapitre I Marius, cherchant une fille en chapeau, rencontre un
     homme en casquette
Chapitre II Trouvaille
Chapitre III _Quadrifrons_
Chapitre IV Une rose dans la misère
Chapitre V Le judas de la providence
Chapitre VI L'homme fauve au gîte
Chapitre VII Stratégie et tactique
Chapitre VIII Le rayon dans le bouge
Chapitre IX Jondrette pleure presque
Chapitre X Tarif des cabriolets de régie: deux francs l'heure
Chapitre XI Offres de service de la misère à la douleur
Chapitre XII Emploi de la pièce de cinq francs de M. Leblanc
Chapitre XIII _Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare
     pater noster_
Chapitre XIV Où un agent de police donne deux coups de poing à un avocat
Chapitre XV Jondrette fait son emplette
Chapitre XVI Où l'on retrouvera la chanson sur un air anglais à la mode
     en 1832
Chapitre XVII Emploi de la pièce de cinq francs de Marius
Chapitre XVIII Les deux chaises de Marius se font vis-à-vis
Chapitre XIX Se préoccuper des fonds obscurs
Chapitre XX Le guet-apens
Chapitre XXI On devrait toujours commencer par arrêter les victimes
Chapitre XXII Le petit qui criait au tome deux




Livre premier--Paris étudié dans son atome




Chapitre I

Parvulus


Paris a un enfant et la forêt a un oiseau; l'oiseau s'appelle le
moineau; l'enfant s'appelle le gamin.

Accouplez ces deux idées qui contiennent, l'une toute la fournaise,
l'autre toute l'aurore, choquez ces étincelles, Paris, l'enfance; il en
jaillit un petit être. _Homuncio_, dirait Plaute.

Ce petit être est joyeux. Il ne mange pas tous les jours et il va au
spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. Il n'a pas de chemise sur
le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tête; il est
comme les mouches du ciel qui n'ont rien de tout cela. Il a de sept à
treize ans, vit par bandes, bat le pavé, loge en plein air, porte un
vieux pantalon de son père qui lui descend plus bas que les talons, un
vieux chapeau de quelque autre père qui lui descend plus bas que les
oreilles, une seule bretelle en lisière jaune, court, guette, quête,
perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damné, hante le cabaret,
connaît des voleurs, tutoie des filles, parle argot, chante des chansons
obscènes, et n'a rien de mauvais dans le coeur. C'est qu'il a dans l'âme
une perle, l'innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue.
Tant que l'homme est enfant, Dieu veut qu'il soit innocent.

Si l'on demandait à l'énorme ville: Qu'est-ce que c'est que cela? elle
répondrait: C'est mon petit.




Chapitre II

Quelques-uns de ses signes particuliers


Le gamin de Paris, c'est le nain de la géante.

N'exagérons point, ce chérubin du ruisseau a quelquefois une chemise
mais alors il n'en a qu'une; il a quelquefois des souliers, mais alors
ils n'ont point de semelles; il a quelquefois un logis, et il l'aime,
car il y trouve sa mère; mais il préfère la rue, parce qu'il y trouve la
liberté. Il a ses jeux à lui, ses malices à lui dont la haine des
bourgeois fait le fond; ses métaphores à lui; être mort, cela s'appelle
_manger des pissenlits par la racine;_ ses métiers à lui, amener des
fiacres, baisser les marchepieds des voitures, établir des péages d'un
côté de la rue à l'autre dans les grosses pluies, ce qu'il appelle faire
_des ponts des arts_, crier les discours prononcés par l'autorité en
faveur du peuple français, gratter l'entre-deux des pavés; il a sa
monnaie à lui, qui se compose de tous les petits morceaux de cuivre
façonné qu'on peut trouver sur la voie publique. Cette curieuse monnaie,
qui prend le nom de _loques_, a un cours invariable et fort bien réglé
dans cette petite bohème d'enfants.

Enfin il a sa faune à lui, qu'il observe studieusement dans des coins;
la bête à bon Dieu, le puceron tête-de-mort, le faucheux, le «diable»,
insecte noir qui menace en tordant sa queue armée de deux cornes. Il a
son monstre fabuleux qui a des écailles sous le ventre et qui n'est pas
un lézard, qui a des pustules sur le dos et qui n'est pas un crapaud,
qui habite les trous des vieux fours à chaux et des puisards desséchés,
noir, velu, visqueux, rampant, tantôt lent, tantôt rapide, qui ne crie
pas, mais qui regarde, et qui est si terrible que personne ne l'a jamais
vu; il nomme ce monstre «le sourd». Chercher des sourds dans les
pierres, c'est un plaisir du genre redoutable. Autre plaisir, lever
brusquement un pavé, et voir des cloportes. Chaque région de Paris est
célèbre par les trouvailles intéressantes qu'on peut y faire. Il y a des
perce-oreilles dans les chantiers des Ursulines, il y a des mille-pieds
au Panthéon, il y a des têtards dans les fossés du Champ de Mars.

Quant à des mots, cet enfant en a comme Talleyrand. Il n'est pas moins
cynique, mais il est plus honnête. Il est doué d'on ne sait quelle
jovialité imprévue; il ahurit le boutiquier de son fou rire. Sa gamme va
gaillardement de la haute comédie à la farce.

Un enterrement passe. Parmi ceux qui accompagnent le mort, il y a un
médecin.--Tiens, s'écrie un gamin, depuis quand les médecins
reportent-ils leur ouvrage?

Un autre est dans une foule. Un homme grave, orné de lunettes et de
breloques, se retourne indigné:--Vaurien, tu viens de prendre «la
taille» à ma femme.

--Moi, monsieur! fouillez-moi.




Chapitre III

Il est agréable


Le soir, grâce à quelques sous qu'il trouve toujours moyen de se
procurer, l'_homuncio_ entre dans un théâtre. En franchissant ce seuil
magique, il se transfigure; il était le gamin, il devient le titi. Les
théâtres sont des espèces de vaisseaux retournés qui ont la cale en
haut. C'est dans cette cale que le titi s'entasse. Le titi est au gamin
ce que la phalène est à la larve; le même être envolé et planant. Il
suffit qu'il soit là, avec son rayonnement de bonheur, avec sa puissance
d'enthousiasme et de joie, avec son battement de mains qui ressemble à
un battement d'ailes, pour que cette cale étroite, fétide, obscure,
sordide, malsaine, hideuse, abominable, se nomme le Paradis.

Donnez à un être l'inutile et ôtez-lui le nécessaire, vous aurez le
gamin.

Le gamin n'est pas sans quelque intuition littéraire. Sa tendance, nous
le disons avec la quantité de regret qui convient, ne serait point le
goût classique. Il est, de sa nature, peu académique. Ainsi, pour donner
un exemple, la popularité de mademoiselle Mars dans ce petit public
d'enfants orageux était assaisonnée d'une pointe d'ironie. Le gamin
l'appelait mademoiselle _Muche_.

Cet être braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un
bambin et des guenilles comme un philosophe, pêche dans l'égout, chasse
dans le cloaque, extrait la gaîté de l'immondice, fouaille de sa verve
les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule,
tempère Alleluia par Matanturlurette, psalmodie tous les rythmes depuis
le De Profundis jusqu'à la Chienlit, trouve sans chercher, sait ce qu'il
ignore, est spartiate jusqu'à la filouterie, est fou jusqu'à la sagesse,
est lyrique jusqu'à l'ordure, s'accroupirait sur l'Olympe, se vautre
dans le fumier et en sort couvert d'étoiles. Le gamin de Paris, c'est
Rabelais petit.

Il n'est pas content de sa culotte, s'il n'y a point de gousset de
montre.

Il s'étonne peu, s'effraye encore moins, chansonne les superstitions,
dégonfle les exagérations, blague les mystères, tire la langue aux
revenants, dépoétise les échasses, introduit la caricature dans les
grossissements épiques. Ce n'est pas qu'il est prosaïque; loin de là;
mais il remplace la vision solennelle par la fantasmagorie farce. Si
Adamastor lui apparaissait, le gamin dirait: Tiens! Croquemitaine!




Chapitre IV

Il peut être utile


Paris commence au badaud et finit au gamin, deux êtres dont aucune autre
ville n'est capable; l'acceptation passive qui se satisfait de regarder,
et l'initiative inépuisable; Prudhomme et Fouillou. Paris seul a cela
dans son histoire naturelle. Toute la monarchie est dans le badaud.
Toute l'anarchie est dans le gamin.

Ce pâle enfant des faubourgs de Paris vit et se développe, se noue et
«se dénoue» dans la souffrance, en présence des réalités sociales et des
choses humaines, témoin pensif. Il se croit lui-même insouciant; il ne
l'est pas. Il regarde, prêt à rire; prêt à autre chose aussi. Qui que
vous soyez qui vous nommez Préjugé, Abus, Ignominie, Oppression,
Iniquité, Despotisme, Injustice, Fanatisme, Tyrannie, prenez garde au
gamin béant.

Ce petit grandira.

De quelle argile est-il fait? de la première fange venue. Une poignée de
boue, un souffle, et voilà Adam. Il suffît qu'un dieu passe. Un dieu a
toujours passé sur le gamin. La fortune travaille à ce petit être. Par
ce mot la fortune, nous entendons un peu l'aventure. Ce pygmée pétri à
même dans la grosse terre commune, ignorant, illettré, ahuri, vulgaire,
populacier, sera-ce un ionien ou un béotien? Attendez, _currit rota_,
l'esprit de Paris, ce démon qui crée les enfants du hasard et les hommes
du destin, au rebours du potier latin, fait de la cruche une amphore.




Chapitre V

Ses frontières


Le gamin aime la ville, il aime aussi la solitude, ayant du sage en lui.
_Urbis amator_, comme Fuscus; _ruris amator_, comme Flaccus.

Errer songeant, c'est-à-dire flâner, est un bon emploi du temps pour le
philosophe; particulièrement dans cette espèce de campagne un peu
bâtarde, assez laide, mais bizarre et composée de deux natures, qui
entoure certaines grandes villes, notamment Paris. Observer la banlieue,
c'est observer l'amphibie. Fin des arbres, commencement des toits, fin
de l'herbe, commencement du pavé, fin des sillons, commencement des
boutiques, fin des ornières, commencement des passions, fin du murmure
divin, commencement de la rumeur humaine; de là un intérêt
extraordinaire.

De là, dans ces lieux peu attrayants, et marqués à jamais par le passant
de l'épithète: _triste_, les promenades, en apparence sans but, du
songeur.

Celui qui écrit ces lignes a été longtemps rôdeur de barrières à Paris,
et c'est pour lui une source de souvenirs profonds. Ce gazon ras, ces
sentiers pierreux, cette craie, ces marnes, ces plâtres, ces âpres
monotonies des friches et des jachères, les plants de primeurs des
maraîchers aperçus tout à coup dans un fond, ce mélange du sauvage et du
bourgeois, ces vastes recoins déserts où les tambours de la garnison
tiennent bruyamment école et font une sorte de bégayement de la
bataille, ces thébaïdes le jour, coupe-gorge la nuit, le moulin
dégingandé qui tourne au vent, les roues d'extraction des carrières, les
guinguettes au coin des cimetières, le charme mystérieux des grands murs
sombres coupant carrément d'immenses terrains vagues inondés de soleil
et pleins de papillons, tout cela l'attirait.

Presque personne sur la terre ne connaît ces lieux singuliers, la
Glacière, la Cunette, le hideux mur de Grenelle tigré de balles, le
Mont-Parnasse, la Fosse-aux-Loups, les Aubiers sur la berge de la Marne,
Montsouris, la Tombe-Issoire, la Pierre-Plate de Châtillon où il y a une
vieille carrière épuisée qui ne sert plus qu'à faire pousser des
champignons, et que ferme à fleur de terre une trappe en planches
pourries. La campagne de Rome est une idée, la banlieue de Paris en est
une autre; ne voir dans ce que nous offre un horizon rien que des
champs, des maisons ou des arbres, c'est rester à la surface; tous les
aspects des choses sont des pensées de Dieu. Le lieu où une plaine fait
sa jonction avec une ville est toujours empreint d'on ne sait quelle
mélancolie pénétrante. La nature et l'humanité vous y parlent à la fois.
Les originalités locales y apparaissent.

Quiconque a erré comme nous dans ces solitudes contiguës à nos faubourgs
qu'on pourrait nommer les limbes de Paris, y a entrevu çà et là, à
l'endroit le plus abandonné, au moment le plus inattendu, derrière une
haie maigre ou dans l'angle d'un mur lugubre, des enfants, groupés
tumultueusement, fétides, boueux, poudreux, dépenaillés, hérissés, qui
jouent à la pigoche couronnés de bleuets. Ce sont tous les petits
échappés des familles pauvres. Le boulevard extérieur est leur milieu
respirable; la banlieue leur appartient. Ils y font une éternelle école
buissonnière. Ils y chantent ingénument leur répertoire de chansons
malpropres. Ils sont là, ou pour mieux dire, ils existent là, loin de
tout regard, dans la douce clarté de mai ou de juin, agenouillés autour
d'un trou dans la terre, chassant des billes avec le pouce, se disputant
des liards, irresponsables, envolés, lâchés, heureux; et, dès qu'ils
vous aperçoivent, ils se souviennent qu'ils ont une industrie, et qu'il
leur faut gagner leur vie, et ils vous offrent à vendre un vieux bas de
laine plein de hannetons ou une touffe de lilas. Ces rencontres
d'enfants étranges sont une des grâces charmantes, et en même temps
poignantes, des environs de Paris.

Quelquefois, dans ces tas de garçons, il y a des petites
filles,--sont-ce leurs soeurs?--presque jeunes filles, maigres,
fiévreuses, gantées de hâle, marquées de taches de rousseur, coiffées
d'épis de seigle et de coquelicots, gaies, hagardes, pieds nus. On en
voit qui mangent des cerises dans les blés. Le soir on les entend rire.
Ces groupes, chaudement éclairés de la pleine lumière de midi ou
entrevus dans le crépuscule, occupent longtemps le songeur, et ces
visions se mêlent à son rêve.

Paris, centre, la banlieue, circonférence; voilà pour ces enfants toute
la terre. Jamais ils ne se hasardent au delà. Ils ne peuvent pas plus
sortir de l'atmosphère parisienne que les poissons ne peuvent sortir de
l'eau. Pour eux, à deux lieues des barrières, il n'y a plus rien. Ivry,
Gentilly, Arcueil, Belleville, Aubervilliers, Ménilmontant
Choisy-le-Roi, Billancourt, Meudon, Issy, Vanves, Sèvres, Puteaux,
Neuilly, Gennevilliers, Colombes, Romainville, Chatou, Asnières,
Bougival, Nanterre, Enghien, Noisy-le-Sec, Nogent, Gournay, Drancy,
Gonesse, c'est là que finit l'univers.




Chapitre VI

Un peu d'histoire


À l'époque, d'ailleurs presque contemporaine, où se passe l'action de ce
livre, il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un sergent de ville à chaque
coin de rue (bienfait qu'il n'est pas temps de discuter); les enfants
errants abondaient dans Paris. Les statistiques donnent une moyenne de
deux cent soixante enfants sans asile ramassés alors annuellement par
les rondes de police dans les terrains non clos, dans les maisons en
construction et sous les arches des ponts. Un de ces nids, resté fameux,
a produit «les hirondelles du pont d'Arcole». C'est là, du reste, le
plus désastreux des symptômes sociaux. Tous les crimes de l'homme
commencent au vagabondage de l'enfant.

Exceptons Paris pourtant. Dans une mesure relative, et nonobstant le
souvenir que nous venons de rappeler, l'exception est juste. Tandis que
dans toute autre grande ville un enfant vagabond est un homme perdu,
tandis que, presque partout, l'enfant livré à lui-même est en quelque
sorte dévoué et abandonné à une sorte d'immersion fatale dans les vices
publics qui dévore en lui l'honnêteté et la conscience, le gamin de
Paris, insistons-y, si fruste, et si entamé à la surface, est
intérieurement à peu près intact. Chose magnifique à constater et qui
éclate dans la splendide probité de nos révolutions populaires, une
certaine incorruptibilité résulte de l'idée qui est dans l'air de Paris
comme du sel qui est dans l'eau de l'océan. Respirer Paris, cela
conserve l'âme.

Ce que nous disons là n'ôte rien au serrement de coeur dont on se sent
pris chaque fois qu'on rencontre un de ces enfants autour desquels il
semble qu'on voie flotter les fils de la famille brisée. Dans la
civilisation actuelle, si incomplète encore, ce n'est point une chose
très anormale que ces fractures de familles se vidant dans l'ombre, ne
sachant plus trop ce que leurs enfants sont devenus, et laissant tomber
leurs entrailles sur la voie publique. De là des destinées obscures.
Cela s'appelle, car cette chose triste a fait locution, «être jeté sur
le pavé de Paris».

Soit dit en passant, ces abandons d'enfants n'étaient point découragés
par l'ancienne monarchie. Un peu d'Égypte et de Bohême dans les basses
régions accommodait les hautes sphères, et faisait l'affaire des
puissants. La haine de l'enseignement des enfants du peuple était un
dogme. À quoi bon les «demi-lumières»? Tel était le mot d'ordre. Or
l'enfant errant est le corollaire de l'enfant ignorant.

D'ailleurs, la monarchie avait quelquefois besoin d'enfants, et alors
elle écumait la rue. Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, le
roi voulait, avec raison, créer une flotte. L'idée était bonne. Mais
voyons le moyen. Pas de flotte si, à côté du navire à voiles, jouet du
vent, et pour le remorquer au besoin, on n'a pas le navire qui va où il
veut, soit par la rame, soit par la vapeur; les galères étaient alors à
la marine ce que sont aujourd'hui les steamers. Il fallait donc des
galères; mais la galère ne se meut que par le galérien; il fallait donc
des galériens. Colbert faisait faire par les intendants de province et
par les parlements le plus de forçats qu'il pouvait. La magistrature y
mettait beaucoup de complaisance. Un homme gardait son chapeau sur sa
tête devant une procession, attitude huguenote; on l'envoyait aux
galères. On rencontrait un enfant dans la rue, pourvu qu'il eût quinze
ans et qu'il ne sût où coucher, on l'envoyait aux galères. Grand règne;
grand siècle.

Sous Louis XV, les enfants disparaissaient dans Paris; la police les
enlevait, on ne sait pour quel mystérieux emploi. On chuchotait avec
épouvante de monstrueuses conjectures sur les bains de pourpre du roi.
Barbier parle naïvement de ces choses. Il arrivait parfois que les
exempts, à court d'enfants, en prenaient qui avaient des pères. Les
pères, désespérés, couraient sus aux exempts. En ce cas-là, le parlement
intervenait, et faisait pendre, qui? Les exempts? Non. Les pères.




Chapitre VII

Le gamin aurait sa place dans les classifications de l'Inde


La gaminerie parisienne est presque une caste. On pourrait dire: n'en
est pas qui veut.

Ce mot, _gamin_, fut imprimé pour la première fois et arriva de la
langue populaire dans la langue littéraire en 1834. C'est dans un
opuscule intitulé _Claude Gueux_ que ce mot fit son apparition. Le
scandale fut vif. Le mot a passé.

Les éléments qui constituent la considération des gamins entre eux sont
très variés. Nous en avons connu et pratiqué un qui était fort respecté
et fort admiré pour avoir vu tomber un homme du haut des tours de
Notre-Dame; un autre, pour avoir réussi à pénétrer dans l'arrière-cour
où étaient momentanément déposées les statues du dôme des Invalides et
leur avoir «chipé» du plomb; un troisième, pour avoir vu verser une
diligence; un autre encore, parce qu'il «connaissait» un soldat qui
avait manqué crever un oeil à un bourgeois.

C'est ce qui explique cette exclamation d'un gamin parisien, épiphonème
profond dont le vulgaire rit sans le comprendre:--_Dieu de Dieu! ai-je
du malheur! dire que je n'ai pas encore vu quelqu'un tomber d'un
cinquième!_ (_Ai-je_ se prononce _j'ai-t-y; cinquième_ se prononce
_cintième_.)

Certes, c'est un beau mot de paysan que celui-ci: Père un tel, votre
femme est morte de sa maladie; pourquoi n'avez-vous pas envoyé chercher
de médecin? Que voulez-vous, monsieur, nous autres pauvres gens, _j'nous
mourons nous-mêmes_. Mais si toute la passivité narquoise du paysan est
dans ce mot, toute l'anarchie libre-penseuse du mioche faubourien est, à
coup sûr, dans cet autre. Un condamné à mort dans la charrette écoute
son confesseur. L'enfant de Paris se récrie:--_Il parle à son calotin.
Oh! le capon!_

Une certaine audace en matière religieuse rehausse le gamin. Être esprit
fort est important.

Assister aux exécutions constitue un devoir. On se montre la guillotine
et l'on rit. On l'appelle de toutes sortes de petits noms:--Fin de la
soupe,--Grognon,--La mère au Bleu (au ciel),--La dernière
bouchée,--etc., etc. Pour ne rien perdre de la chose, on escalade les
murs, on se hisse aux balcons, on monte aux arbres, on se suspend aux
grilles, on s'accroche aux cheminées. Le gamin naît couvreur comme il
naît marin. Un toit ne lui fait pas plus peur qu'un mât. Pas de fête qui
vaille la Grève. Samson et l'abbé Montés sont les vrais noms populaires.
On hue le patient pour l'encourager. On l'admire quelquefois. Lacenaire,
gamin, voyant l'affreux Dautun mourir bravement, a dit ce mot où il y a
un avenir: _J'en étais jaloux_. Dans la gaminerie, on ne connaît pas
Voltaire, mais on connaît Papavoine. On mêle dans la même légende «les
politiques» aux assassins. On a les traditions du dernier vêtement de
tous. On sait que Tolleron avait un bonnet de chauffeur, Avril une
casquette de loutre, Louvel un chapeau rond, que le vieux Delaporte
était chauve et nu-tête, que Castaing était tout rose et très joli, que
Bories avait une barbiche romantique, que Jean Martin avait gardé ses
bretelles, que Lecouffé et sa mère se querellaient.--_Ne vous reprochez
donc pas votre panier_, leur cria un gamin. Un autre, pour voir passer
Debacker, trop petit dans la foule, avise la lanterne du quai et y
grimpe. Un gendarme, de station là, fronce le sourcil.--Laissez-moi
monter, m'sieu le gendarme, dit le gamin. Et pour attendrir l'autorité,
il ajoute: Je ne tomberai pas.--Je m'importe peu que tu tombes, répond
le gendarme.

Dans la gaminerie, un accident mémorable est fort compté. On parvient
au sommet de la considération s'il arrive qu'on se coupe très
profondément, «jusqu'à l'os».

Le poing n'est pas un médiocre élément de respect. Une des choses que le
gamin dit le plus volontiers, c'est: _Je suis joliment fort, va!_--Être
gaucher vous rend fort enviable. Loucher est une chose estimée.




Chapitre VIII

Où on lira un mot charmant du dernier roi


L'été, il se métamorphose en grenouille; et le soir, à la nuit tombante,
devant les ponts d'Austerlitz et d'Iéna, du haut des trains à charbon et
des bateaux de blanchisseuses, il se précipite tête baissée dans la
Seine et dans toutes les infractions possibles aux lois de la pudeur et
de la police. Cependant les sergents de ville veillent, et il en résulte
une situation hautement dramatique qui a donné lieu une fois à un cri
fraternel et mémorable; ce cri, qui fut célèbre vers 1830, est un
avertissement stratégique de gamin à gamin; il se scande comme un vers
d'Homère, avec une notation presque aussi inexprimable que la mélopée
éleusiaque des Panathénées, et l'on y retrouve l'antique Évohé. Le
voici:--_Ohé, Titi, ohéée! y a de la grippe, y a de la cogne, prends tes
zardes et va-t'en, pâsse par l'égout!_

Quelquefois ce moucheron--c'est ainsi qu'il se qualifie lui-même--sait
lire; quelquefois il sait écrire, toujours il sait barbouiller. Il
n'hésite pas à se donner, par on ne sait quel mystérieux enseignement
mutuel, tous les talents qui peuvent être utiles à la chose publique: de
1815 à 1830, il imitait le cri du dindon; de 1830 à 1848, il griffonnait
une poire sur les murailles. Un soir d'été, Louis-Philippe, rentrant à
pied, en vit un, tout petit, haut comme cela, qui suait et se haussait
pour charbonner une poire gigantesque sur un des piliers de la grille
de Neuilly; le roi, avec cette bonhomie qui lui venait de Henri IV,
aida le gamin, acheva la poire, et donna un louis à l'enfant en lui
disant: _La poire est aussi là-dessus_. Le gamin aime le hourvari. Un
certain état violent lui plaît. Il exècre «les curés». Un jour, rue de
l'université, un de ces jeunes drôles faisait un pied de nez à la porte
cochère du numéro 69.--Pourquoi fais-tu cela à cette porte? lui demanda
un passant. L'enfant répondit: Il y a là un curé. C'est là, en effet,
que demeure le nonce du pape. Cependant, quel que soit le voltairianisme
du gamin, si l'occasion se présente d'être enfant de choeur, il se peut
qu'il accepte, et dans ce cas il sert la messe poliment. Il y a deux
choses dont il est le Tantale et qu'il désire toujours sans y atteindre
jamais: renverser le gouvernement et faire recoudre son pantalon.

Le gamin à l'état parfait possède tous les sergents de ville de Paris,
et sait toujours, lorsqu'il en rencontre un, mettre le nom sous la
figure. Il les dénombre sur le bout du doigt. Il étudie leurs moeurs et
il a sur chacun des notes spéciales. Il lit à livre ouvert dans les âmes
de la police. Il vous dira couramment et sans broncher:--«Un tel est_
traître;_--un tel est _très méchant;_--un tel est _grand;_--un tel est
_ridicule;_» (tous ces mots, traître, méchant, grand, ridicule, ont dans
sa bouche une acception particulière)--«celui-ci s'imagine que le
Pont-Neuf est à lui et empêche _le monde_ de se promener sur la corniche
en dehors des parapets; celui-là a la manie de tirer les oreilles aux
_personnes_ etc., etc...»




Chapitre IX

La vieille âme de la Gaule


Il y avait de cet enfant-là dans Poquelin, fils des Halles; il y en
avait dans Beaumarchais. La gaminerie est une nuance de l'esprit
gaulois. Mêlée au bon sens, elle lui ajoute parfois de la force, comme
l'alcool au vin. Quelquefois elle est défaut. Homère rabâche, soit; on
pourrait dire que Voltaire gamine. Camille Desmoulins était faubourien.
Championnet, qui brutalisait les miracles, était sorti du pavé de Paris;
il avait, tout petit, _inondé les portiques_ de Saint-Jean de Beauvais
et de Saint-Etienne du Mont; il avait assez tutoyé la châsse de sainte
Geneviève pour donner des ordres à la fiole de saint Janvier.

Le gamin de Paris est respectueux, ironique et insolent. Il a de
vilaines dents parce qu'il est mal nourri et que son estomac souffre, et
de beaux yeux parce qu'il a de l'esprit. Jéhovah présent, il sauterait à
cloche-pied les marches du paradis. Il est fort à la savate. Toutes les
croissances lui sont possibles. Il joue dans le ruisseau et se redresse
par l'émeute; son effronterie persiste devant la mitraille; c'était un
polisson, c'est un héros; ainsi que le petit thébain, il secoue la peau
du lion; le tambour Bara était un gamin de Paris; il crie: En avant!
comme le cheval de l'Écriture dit: Vah! et en une minute, il passe du
marmot au géant.

Cet enfant du bourbier est aussi l'enfant de l'idéal. Mesurez cette
envergure qui va de Molière à Bara.

Somme toute, et pour tout résumer d'un mot, le gamin est un être qui
s'amuse, parce qu'il est malheureux.




Chapitre X

Ecce Paris, ecce homo


Pour tout résumer encore, le gamin de Paris aujourd'hui, comme autrefois
le _gracculus_ de Rome, c'est le peuple enfant ayant au front la ride du
monde vieux.

Le gamin est une grâce pour la nation, et en même temps une maladie.
Maladie qu'il faut guérir. Comment? Par la lumière.

La lumière assainit.

La lumière allume.

Toutes les généreuses irradiations sociales sortent de la science, des
lettres, des arts, de l'enseignement. Faites des hommes, faites des
hommes. Éclairez-les pour qu'ils vous échauffent. Tôt ou tard la
splendide question de l'instruction universelle se posera avec
l'irrésistible autorité du vrai absolu; et alors ceux qui gouverneront
sous la surveillance de l'idée française auront à faire ce choix: les
enfants de la France, ou les gamins de Paris; des flammes dans la
lumière ou des feux follets dans les ténèbres.

Le gamin exprime Paris, et Paris exprime le monde.

Car Paris est un total. Paris est le plafond du genre humain. Toute
cette prodigieuse ville est un raccourci des moeurs mortes et des moeurs
vivantes. Qui voit Paris croit voir le dessous de toute l'histoire avec
du ciel et des constellations dans les intervalles. Paris a un Capitole,
l'Hôtel de ville, un Parthénon, Notre-Dame, un Mont Aventin, le faubourg
Saint-Antoine, un Asinarium, la Sorbonne, un Panthéon, le Panthéon, une
Voie Sacrée, le boulevard des Italiens, une Tour des Vents, l'opinion;
et il remplace les gémonies par le ridicule. Son majo s'appelle le
faraud, son transtévérin s'appelle le faubourien,son hammal s'appelle le
fort de la halle, son lazzarone s'appelle la pègre, son cockney
s'appelle le gandin. Tout ce qui est ailleurs est à Paris. La poissarde
de Dumarsais peut donner la réplique à la vendeuse d'herbes d'Euripide,
le discobole Vejanus revit dans le danseur de corde Forioso,
Therapontigonus Miles prendrait bras dessus bras dessous le grenadier
Vadeboncoeur, Damasippe le brocanteur serait heureux chez les marchands
de bric-à-brac, Vincennes empoignerait Socrate tout comme l'Agora
coffrerait Diderot, Grimod de la Reynière a découvert le roastbeef au
suif comme Curtillus avait inventé le hérisson rôti, nous voyons
reparaître sous le ballon de l'arc de l'Étoile le trapèze qui est dans
Plaute, le mangeur d'épées du Poecile rencontré par Apulée est avaleur
de sabres sur le Pont-Neuf, le neveu de Rameau et Curculion le parasite
font la paire, Ergasile se ferait présenter chez Cambacérès par
d'Aigrefeuille; les quatre muscadins de Rome, Alcesimarchus, Phoedromus,
Diabolus et Argirippe descendent de la Courtille dans la chaise de poste
de Labatut; Aulu-Gelle ne s'arrêtait pas plus longtemps devant Congrio
que Charles Nodier devant Polichinelle; Marton n'est pas une tigresse,
mais Pardalisca n'était point un dragon; Pantolabus le loustic blague au
café anglais Nomentanus le viveur, Hermogène est ténor aux
Champs-Élysées, et, autour de lui, Thrasius le gueux, vêtu en Bobèche,
fait la quête; l'importun qui vous arrête aux Tuileries par le bouton de
votre habit vous fait répéter après deux mille ans l'apostrophe de
Thesprion: _quis properantem me prehendit pallio_? le vin de Suresnes
parodie le vin d'Albe, le rouge bord de Desaugiers fait équilibre à la
grande coupe de Balatron, le Père-Lachaise exhale sous les pluies
nocturnes les mêmes lueurs que les Esquilies, et la fosse du pauvre
achetée pour cinq ans vaut la bière de louage de l'Esclave.

Cherchez quelque chose que Paris n'ait pas. La cuve de Trophonius ne
contient rien qui ne soit dans le baquet de Mesmer; Ergaphilos
ressuscite dans Cagliostro; le brahmine Vâsaphantâ s'incarne dans le
comte de Saint-Germain; le cimetière de Saint-Médard fait de tout aussi
bons miracles que la mosquée Oumoumié de Damas.

Paris a un Ésope qui est Mayeux, et une Canidie qui est mademoiselle
Lenormand. Il s'effare comme Delphes aux réalités fulgurantes de la
vision; il fait tourner les tables comme Dodone les trépieds. Il met la
grisette sur le trône comme Rome y met la courtisane; et, somme toute,
si Louis XV est pire que Claude, madame Dubarry vaut mieux que
Messaline. Paris combine dans un type inouï, qui a vécu et que nous
avons coudoyé, la nudité grecque, l'ulcère hébraïque et le quolibet
gascon. Il mêle Diogène, Job et Paillasse, habille un spectre de vieux
numéros du _Constitutionnel_, et fait Chodruc Duclos.

Bien que Plutarque dise:_ le tyran n'envieillit guère_, Rome, sous Sylla
comme sous Domitien, se résignait et mettait volontiers de l'eau dans
son vin. Le Tibre était un Léthé, s'il faut en croire l'éloge un peu
doctrinaire qu'en faisait Varus Vibiscus: _Contra Gracchos Tiberim
habemus. Bibere Tiberim, id est seditionem oblivisci_. Paris boit un
million de litres d'eau par jour, mais cela ne l'empêche pas dans
l'occasion de battre la générale et de sonner le tocsin.

À cela près, Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout; il n'est
pas difficile en fait de Vénus; sa callipyge est hottentote; pourvu
qu'il rie, il amnistie; la laideur l'égaye, la difformité le désopile,
le vice le distrait; soyez drôle, et vous pourrez être un drôle;
l'hypocrisie même, ce cynisme suprême, ne le révolte pas; il est si
littéraire qu'il ne se bouche pas le nez devant Basile, et il ne se
scandalise pas plus de la prière de Tartuffe qu'Horace ne s'effarouche
du «hoquet» de Priape. Aucun trait de la face universelle ne manque au
profil de Paris. Le bal Mabille n'est pas la danse polymnienne du
Janicule, mais la revendeuse à la toilette y couve des yeux la lorette
exactement comme l'entremetteuse Staphyla guettait la vierge Planesium.
La barrière du Combat n'est pas un Colisée, mais on y est féroce comme
si César regardait. L'hôtesse syrienne a plus de grâce que la mère
Saguet, mais, si Virgile hantait le cabaret romain, David d'Angers,
Balzac et Charlet se sont attablés à la gargote parisienne. Paris règne.
Les génies y flamboient, les queues rouges y prospèrent. Adonaï y passe
sur son char aux douze roues de tonnerre et d'éclairs; Silène y fait son
entrée sur sa bourrique. Silène, lisez Ramponneau.

Paris est synonyme de Cosmos. Paris est Athènes, Rome, Sybaris,
Jérusalem, Pantin. Toutes les civilisations y sont en abrégé, toutes les
barbaries aussi. Paris serait bien fâché de n'avoir pas une guillotine.

Un peu de place de Grève est bon. Que serait toute cette fête éternelle
sans cet assaisonnement? Nos lois y ont sagement pourvu, et, grâce à
elles, ce couperet s'égoutte sur ce mardi gras.




Chapitre XI

Railler, régner


De limite à Paris, point. Aucune ville n'a eu cette domination qui
bafoue parfois ceux qu'elle subjugue. _Vous plaire, ô Athéniens!_
s'écriait Alexandre. Paris fait plus que la loi, il fait la mode; Paris
fait plus que la mode, il fait la routine. Paris peut être bête si bon
lui semble, il se donne quelquefois ce luxe; alors l'univers est bête
avec lui; puis Paris se réveille, se frotte les yeux, dit: Suis-je
stupide! et éclate de rire à la face du genre humain. Quelle merveille
qu'une telle ville! Chose étrange que ce grandiose et ce burlesque
fassent bon voisinage, que toute cette majesté ne soit pas dérangée par
toute cette parodie, et que la même bouche puisse souffler aujourd'hui
dans le clairon du jugement dernier et demain dans la flûte à l'oignon!
Paris a une jovialité souveraine. Sa gaîté est de la foudre et sa farce
tient un sceptre. Son ouragan sort parfois d'une grimace. Ses
explosions, ses journées, ses chefs-d'oeuvre, ses prodiges, ses épopées,
vont au bout de l'univers, et ses coq-à-l'âne aussi. Son rire est une
bouche de volcan qui éclabousse toute la terre. Ses lazzis sont des
flammèches. Il impose aux peuples ses caricatures aussi bien que son
idéal; les plus hauts monuments de la civilisation humaine acceptent ses
ironies et prêtent leur éternité à ses polissonneries. Il est superbe;
il a un prodigieux 14 juillet qui délivre le globe; il fait faire le
serment du Jeu de Paume à toutes les nations; sa nuit du 4 août dissout
en trois heures mille ans de féodalité; il fait de sa logique le muscle
de la volonté unanime; il se multiplie sous toutes les formes du
sublime; il emplit de sa lueur Washington, Kosciusko, Bolivar, Botzaris,
Riego, Bem, Manin, Lopez, John Brown, Garibaldi; il est partout où
l'avenir s'allume, à Boston en 1779, à l'île de Léon en 1820, à Pesth en
1848, à Palerme en 1860; il chuchote le puissant mot d'ordre: _Liberté_,
à l'oreille des abolitionnistes américains groupés au bac de Harper's
Ferry, et à l'oreille des patriotes d'Ancône assemblés dans l'ombre aux
Archi, devant l'auberge Gozzi, au bord de la mer; il crée Canaris; il
crée Quiroga; il crée Pisacane; il rayonne le grand sur la terre; c'est
en allant où son souffle les pousse que Byron meurt à Missolonghi et que
Mazet meurt à Barcelone; il est tribune sous les pieds de Mirabeau et
cratère sous les pieds de Robespierre; ses livres, son théâtre, son
art, sa science, sa littérature, sa philosophie, sont les manuels du
genre humain; il a Pascal, Régnier, Corneille, Descartes, Jean-Jacques,
Voltaire pour toutes les minutes, Molière pour tous les siècles; il fait
parler sa langue à la bouche universelle, et cette langue devient verbe;
il construit dans tous les esprits l'idée de progrès; les dogmes
libérateurs qu'il forge sont pour les générations des épées de chevet,
et c'est avec l'âme de ses penseurs et de ses poètes que sont faits
depuis 1789 tous les héros de tous les peuples; cela ne l'empêche pas de
gaminer; et ce génie énorme qu'on appelle Paris, tout en transfigurant
le monde par sa lumière, charbonne le nez de Bouginier au mur du temple
de Thésée et écrit _Crédeville voleur_ sur les Pyramides.

Paris montre toujours les dents; quand il ne gronde pas, il rit.

Tel est ce Paris. Les fumées de ses toits sont les idées de l'univers.
Tas de boue et de pierres si l'on veut, mais, par-dessus tout, être
moral. Il est plus que grand, il est immense. Pourquoi? parce qu'il ose.

Oser; le progrès est à ce prix.

Toutes les conquêtes sublimes sont plus ou moins des prix de hardiesse.
Pour que la révolution soit, il ne suffit pas que Montesquieu la
pressente, que Diderot la prêche, que Beaumarchais l'annonce, que
Condorcet la calcule, qu'Arouet la prépare, que Rousseau la prémédite;
il faut que Danton l'ose.

Le cri: _Audace!_ est un _Fiat Lux_. Il faut, pour la marche en avant du
genre humain, qu'il y ait sur les sommets en permanence de fières leçons
de courage. Les témérités éblouissent l'histoire et sont une des grandes
clartés de l'homme. L'aurore ose quand elle se lève. Tenter, braver,
persister, persévérer, s'être fidèle à soi-même, prendre corps à corps
le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu'elle nous fait,
tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre,
tenir bon, tenir tête; voilà l'exemple dont les peuples ont besoin, et
la lumière qui les électrise. Le même éclair formidable va de la torche
de Prométhée au brûle-gueule de Cambronne.




Chapitre XII

L'avenir latent dans le peuple


Quant au peuple parisien, même homme fait, il est toujours le gamin;
peindre l'enfant, c'est peindre la ville; et c'est pour cela que nous
avons étudié cet aigle dans ce moineau franc.

C'est surtout dans les faubourgs, insistons-y, que la race parisienne
apparaît; là est le pur sang; là est la vraie physionomie; là ce peuple
travaille et souffre, et la souffrance et le travail sont les deux
figures de l'homme. Il y a là des quantités profondes d'êtres inconnus
où fourmillent les types les plus étranges depuis le déchargeur de la
Râpée jusqu'à l'équarrisseur de Montfaucon. _Fex urbis_, s'écrie
Cicéron; _mob_, ajoute Burke indigné; tourbe, multitude, populace. Ces
mots-là sont vite dits. Mais soit. Qu'importe? qu'est-ce que cela fait
qu'ils aillent pieds nus? Ils ne savent pas lire; tant pis. Les
abandonnerez-vous pour cela? leur ferez-vous de leur détresse une
malédiction? la lumière ne peut-elle pénétrer ces masses? Revenons à ce
cri: Lumière! et obstinons-nous-y! Lumière! lumière!--Qui sait si ces
opacités ne deviendront pas transparentes? les révolutions ne sont-elles
pas des transfigurations? Allez, philosophes, enseignez, éclairez,
allumez, pensez haut, parlez haut, courez joyeux au grand soleil,
fraternisez avec les places publiques, annoncez les bonnes nouvelles,
prodiguez les alphabets, proclamez les droits, chantez les
Marseillaises, semez les enthousiasmes, arrachez des branches vertes aux
chênes. Faites de l'idée un tourbillon. Cette foule peut être sublimée.
Sachons nous servir de ce vaste embrasement des principes et des vertus
qui pétille, éclate et frissonne à de certaines heures. Ces pieds nus,
ces bras nus, ces haillons, ces ignorances, ces abjections, ces
ténèbres, peuvent être employés à la conquête de l'idéal. Regardez à
travers le peuple et vous apercevrez la vérité. Ce vil sable que vous
foulez aux pieds, qu'on le jette dans la fournaise, qu'il y fonde et
qu'il y bouillonne, il deviendra cristal splendide, et c'est grâce à lui
que Galilée et Newton découvriront les astres.




Chapitre XIII

Le petit Gavroche


Huit ou neuf ans environ après les évènements racontés dans la deuxième
partie de cette histoire, on remarquait sur le boulevard du Temple et
dans les régions du Château-d'Eau un petit garçon de onze à douze ans
qui eût assez correctement réalisé cet idéal du gamin ébauché plus haut,
si, avec le rire de son âge sur les lèvres, il n'eût pas eu le coeur
absolument sombre et vide. Cet enfant était bien affublé d'un pantalon
d'homme, mais il ne le tenait pas de son père, et d'une camisole de
femme, mais il ne la tenait pas de sa mère. Des gens quelconques
l'avaient habillé de chiffons par charité. Pourtant il avait un père et
une mère. Mais son père ne songeait pas à lui et sa mère ne l'aimait
point. C'était un de ces enfants dignes de pitié entre tous qui ont père
et mère et qui sont orphelins.

Cet enfant ne se sentait jamais si bien que dans la rue. Le pavé lui
était moins dur que le coeur de sa mère.

Ses parents l'avaient jeté dans la vie d'un coup de pied.

Il avait tout bonnement pris sa volée.

C'était un garçon bruyant, blême, leste, éveillé, goguenard, à l'air
vivace et maladif. Il allait, venait, chantait, jouait à la fayousse,
grattait les ruisseaux, volait un peu, mais comme les chats et les
passereaux, gaîment, riait quand on l'appelait galopin, se fâchait quand
on l'appelait voyou. Il n'avait pas de gîte, pas de pain, pas de feu,
pas d'amour; mais il était joyeux parce qu'il était libre.

Quand ces pauvres êtres sont des hommes, presque toujours la meule de
l'ordre social les rencontre et les broie, mais tant qu'ils sont
enfants, ils échappent, étant petits. Le moindre trou les sauve.

Pourtant, si abandonné que fût cet enfant, il arrivait parfois, tous les
deux ou trois mois, qu'il disait: Tiens, je vais voir maman! Alors il
quittait le boulevard, le Cirque, la porte Saint-Martin, descendait aux
quais, passait les ponts, gagnait les faubourgs, atteignait la
Salpêtrière, et arrivait où? Précisément à ce double numéro 50-52 que le
lecteur connaît, à la masure Gorbeau.

À cette époque, la masure 50-52, habituellement déserte et éternellement
décorée de l'écriteau: «Chambres à louer», se trouvait, chose rare,
habitée par plusieurs individus qui, du reste, comme cela est toujours à
Paris, n'avaient aucun lien ni aucun rapport entre eux. Tous
appartenaient à cette classe indigente qui commence à partir du dernier
petit bourgeois gêné et qui se prolonge de misère en misère dans les
bas-fonds de la société jusqu'à ces deux êtres auxquels toutes les
choses matérielles de la civilisation viennent aboutir, l'égoutier qui
balaye la boue et le chiffonnier qui ramasse les guenilles.

La «principale locataire» du temps de Jean Valjean était morte et avait
été remplacée par toute pareille. Je ne sais quel philosophe a dit: On
ne manque jamais de vieilles femmes.

Cette nouvelle vieille s'appelait madame Burgon, et n'avait rien de
remarquable dans sa vie qu'une dynastie de trois perroquets, lesquels
avaient successivement régné sur son âme.

Les plus misérables entre ceux qui habitaient la masure étaient une
famille de quatre personnes, le père, la mère et deux filles déjà assez
grandes, tous les quatre logés dans le même galetas, une de ces cellules
dont nous avons déjà parlé.

Cette famille n'offrait au premier abord rien de très particulier que
son extrême dénûment. Le père en louant la chambre avait dit s'appeler
Jondrette. Quelque temps après son emménagement qui avait singulièrement
ressemblé, pour emprunté l'expression mémorable de la principale
locataire, à _l'entrée de rien du tout_, ce Jondrette avait dit à cette
femme qui, comme sa devancière, était en même temps portière et balayait
l'escalier:--Mère une telle, si quelqu'un venait par hasard demander un
polonais ou un italien, ou peut-être un espagnol, ce serait moi.

Cette famille était la famille du joyeux va-nu-pieds. Il y arrivait et
il y trouvait la pauvreté, la détresse, et, ce qui est plus triste,
aucun sourire; le froid dans l'âtre et le froid dans les coeurs. Quand
il entrait, on lui demandait:--D'où viens-tu? Il répondait:--De la rue.
Quand il s'en allait, on lui demandait:--Où vas-tu? il répondait:--Dans
la rue. Sa mère lui disait:--Qu'est-ce que tu viens faire ici?

Cet enfant vivait dans cette absence d'affection comme ces herbes pâles
qui viennent dans les caves. Il ne souffrait pas d'être ainsi et n'en
voulait à personne. Il ne savait pas au juste comment devaient être un
père et une mère.

Du reste sa mère aimait ses soeurs.

Nous avons oublié de dire que sur le boulevard du Temple on nommait cet
enfant le petit Gavroche. Pourquoi s'appelait-il Gavroche? Probablement
parce que son père s'appelait Jondrette.

Casser le fil semble être l'instinct de certaines familles misérables.

La chambre que les Jondrette habitaient dans la masure Gorbeau était la
dernière au bout du corridor. La cellule d'à côté était occupée par un
jeune homme très pauvre qu'on nommait Marius.

Disons ce que c'était que monsieur Marius.




Livre deuxième--Le grand bourgeois




Chapitre I

Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents


Rue Boucherat, rue de Normandie et rue de Saintonge, il existe encore
quelques anciens habitants qui ont gardé le souvenir d'un bonhomme
appelé M. Gillenormand, et qui en parlent avec complaisance. Ce bonhomme
était vieux quand ils étaient jeunes. Cette silhouette, pour ceux qui
regardent mélancoliquement ce vague fourmillement d'ombres qu'on nomme
le passé, n'a pas encore tout à fait disparu du labyrinthe des rues
voisines du Temple auxquelles, sous Louis XIV, on a attaché les noms de
toutes les provinces de France, absolument comme on a donné de nos jours
aux rues du nouveau quartier Tivoli les noms de toutes les capitales
d'Europe; progression, soit dit en passant, où est visible le progrès.

M. Gillenormand, lequel était on ne peut plus vivant en 1831, était un
de ces hommes devenus curieux à voir uniquement à cause qu'ils ont
longtemps vécu, et qui sont étranges parce qu'ils ont jadis ressemblé à
tout le monde et que maintenant ils ne ressemblent plus à personne.
C'était un vieillard particulier, et bien véritablement l'homme d'un
autre âge, le vrai bourgeois complet et un peu hautain du dix-huitième
siècle, portant sa bonne vieille bourgeoisie de l'air dont les marquis
portaient leur marquisat. Il avait dépassé quatre-vingt-dix ans,
marchait droit, parlait haut, voyait clair, buvait sec, mangeait,
dormait et ronflait. Il avait ses trente-deux dents. Il ne mettait de
lunettes que pour lire. Il était d'humeur amoureuse, mais disait que
depuis une dizaine d'années il avait décidément et tout à fait renoncé
aux femmes. Il ne pouvait plus plaire, disait-il; il n'ajoutait pas: Je
suis trop vieux, mais: Je suis trop pauvre. Il disait: Si je n'étais pas
ruiné... héée!--Il ne lui restait en effet qu'un revenu d'environ quinze
mille livres. Son rêve était de faire un héritage et d'avoir cent mille
francs de rente pour avoir des maîtresses. Il n'appartenait point, comme
on voit, à cette variété malingre d'octogénaires qui, comme M. de
Voltaire, ont été mourants toute leur vie; ce n'était pas une longévité
de pot fêlé; ce vieillard gaillard s'était toujours bien porté. Il était
superficiel, rapide, aisément courroucé. Il entrait en tempête à tout
propos, le plus souvent à contre-sens du vrai. Quand on le contredisait,
il levait la canne; il battait les gens, comme au grand siècle. Il avait
une fille de cinquante ans passés, non mariée, qu'il rossait très fort
quand il se mettait en colère, et qu'il eût volontiers fouettée. Elle
lui faisait l'effet d'avoir huit ans. Il souffletait énergiquement ses
domestiques et disait: Ah! carogne! Un de ses jurons était: _Par la
pantoufloche de la pantouflochade!_ Il avait des tranquillités
singulières; il se faisait raser tous les jours par un barbier qui avait
été fou, et qui le détestait, étant jaloux de M. Gillenormand à cause de
sa femme, jolie barbière coquette. M. Gillenormand admirait son propre
discernement en toute chose, et se déclarait très sagace; voici un de
ses mots: «J'ai, en vérité, quelque pénétration; je suis de force à
dire, quand une puce me pique, de quelle femme elle me vient.» Les mots
qu'il prononçait le plus souvent, c'était: _l'homme sensible_ et _la
nature_. Il ne donnait pas à ce dernier mot la grande acception que
notre époque lui a rendue. Mais il le faisait entrer à sa façon dans ses
petites satires du coin du feu:--La nature, disait-il, pour que la
civilisation ait un peu de tout, lui donne jusqu'à des spécimens de
barbarie amusante. L'Europe a des échantillons de l'Asie et de
l'Afrique, en petit format. Le chat est un tigre de salon, le lézard est
un crocodile de poche. Les danseuses de l'Opéra sont des sauvagesses
roses. Elles ne mangent pas les hommes, elles les grugent. Ou bien, les
magiciennes! elles les changent en huîtres, et les avalent. Les caraïbes
ne laissent que les os, elles ne laissent que l'écaille. Telles sont nos
moeurs. Nous ne dévorons pas, nous rongeons; nous n'exterminons pas,
nous griffons.




Chapitre II

Tel maître, tel logis


Il demeurait au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, nº 6. La maison
était à lui. Cette maison a été démolie et rebâtie depuis, et le chiffre
en a probablement été changé dans ces révolutions de numérotage que
subissent les rues de Paris. Il occupait un vieil et vaste appartement
au premier, entre la rue et des jardins, meublé jusqu'aux plafonds de
grandes tapisseries des Gobelins et de Beauvais représentant des
bergerades; les sujets des plafonds et des panneaux étaient répétés en
petit sur les fauteuils. Il enveloppait son lit d'un vaste paravent à
neuf feuilles en laque de Coromandel. De longs rideaux diffus pendaient
aux croisées et y faisaient de grands plis cassés très magnifiques. Le
jardin immédiatement situé sous ses fenêtres se rattachait à celle
d'entre elles qui faisait l'angle au moyen d'un escalier de douze ou
quinze marches fort allégrement monté et descendu par ce bonhomme. Outre
une bibliothèque contiguë à sa chambre, il avait un boudoir auquel il
tenait fort, réduit galant tapissé d'une magnifique tenture de paille
fleurdelysée et fleurie faite sur les galères de Louis XIV et commandée
par M. de Vivonne à ses forçats pour sa maîtresse. M. Gillenormand avait
hérité cela d'une farouche grand'tante maternelle, morte centenaire. Il
avait eu deux femmes. Ses manières tenaient le milieu entre l'homme de
cour qu'il n'avait jamais été et l'homme de robe qu'il aurait pu être.
Il était gai, et caressant quand il voulait. Dans sa jeunesse, il avait
été de ces hommes qui sont toujours trompés par leur femme et jamais par
leur maîtresse, parce qu'ils sont à la fois les plus maussades maris et
les plus charmants amants qu'il y ait. Il était connaisseur en peinture.
Il avait dans sa chambre un merveilleux portrait d'on ne sait qui, peint
par Jordaens, fait à grands coups de brosse, avec des millions de
détails, à la façon fouillis et comme au hasard. Le vêtement de M.
Gillenormand n'était pas l'habit Louis XV, ni même l'habit Louis XVI;
c'était le costume des incroyables du Directoire. Il s'était cru tout
jeune jusque-là et avait suivi les modes. Son habit était en drap léger,
avec de spacieux revers, une longue queue de morue et de larges boutons
d'acier. Avec cela la culotte course et les souliers à boucles. Il
mettait toujours les mains dans ses goussets. Il disait avec autorité:
_La Révolution française est un tas de chenapans_.




Chapitre III

Luc-Esprit


À l'âge de seize ans, un soir, à l'Opéra, il avait eu l'honneur d'être
lorgné à la fois par deux beautés alors mûres et célèbres et chantées
par Voltaire, la Camargo et la Sallé. Pris entre deux feux, il avait
fait une retraite héroïque vers une petite danseuse, fillette appelée
Nahenry, qui avait seize ans comme lui, obscure comme un chat, et dont
il était amoureux. Il abondait en souvenirs. Il s'écriait:--Qu'elle
était jolie, cette Guimard-Guimardini-Guimardinette, la dernière fois
que je l'ai vue à Longchamps, frisée en sentiments soutenus, avec ses
venez-y-voir en turquoises, sa robe couleur de gens nouvellement
arrivés, et son manchon d'agitation!--Il avait porté dans son
adolescence une veste de Nain-Londrin dont il parlait volontiers et avec
effusion.--J'étais vêtu comme un turc du Levant levantin, disait-il. Mme
de Boufflers, l'ayant vu par hasard quand il avait vingt ans, l'avait
qualifié «un fol charmant». Il se scandalisait de tous les noms qu'il
voyait dans la politique et au pouvoir, les trouvant bas et bourgeois.
Il lisait les journaux, _les papiers nouvelles, les gazettes_, comme il
disait, en étouffant des éclats de rire. Oh! disait-il, quelles sont ces
gens-là! Corbière! Humann! Casimir-Perier! cela vous est ministre. Je me
figure ceci dans un journal: M. Gillenormand, ministre! ce serait farce.
Eh bien! ils sont si bêtes que ça irait! Il appelait allégrement toutes
choses par le mot propre ou malpropre et ne se gênait pas devant les
femmes. Il disait des grossièretés, des obscénités et des ordures avec
je ne sais quoi de tranquille et de peu étonné qui était élégant.
C'était le sans-façon de son siècle. Il est à remarquer que le temps des
périphrases en vers a été le temps des crudités en prose. Son parrain
avait prédit qu'il serait un homme de génie, et lui avait donné ces deux
prénoms significatifs: Luc-Esprit.




Chapitre IV

Aspirant centenaire


Il avait eu des prix en son enfance au collège de Moulins où il était
né, et il avait été couronné de la main du duc de Nivernais qu'il
appelait le duc de Nevers. Ni la Convention ni la mort de Louis XVI, ni
Napoléon, ni le retour des Bourbons, rien n'avait pu effacer le souvenir
de ce couronnement. _Le duc de Nevers_ était pour lui la grande figure
du siècle. Quel charmant grand seigneur, disait-il, et qu'il avait bon
air avec son cordon bleu! Aux yeux de M. Gillenormand, Catherine II
avait réparé le crime du partage de la Pologne en achetant pour trois
mille roubles le secret de l'élixir d'or à Bestuchef. Là-dessus, il
s'animait:--L'élixir d'or, s'écriait-il, la teinture jaune de Bestuchef,
les gouttes du général Lamotte, c'était, au dix-huitième siècle, à un
louis le flacon d'une demi-once, le grand remède aux catastrophes de
l'amour, la panacée contre Vénus. Louis XV en envoyait deux cents
flacons au pape.--On l'eût fort exaspéré et mis hors des gonds si on lui
eût dit que l'élixir d'or n'est autre chose que le perchlorure de fer.
M. Gillenormand adorait les Bourbons et avait en horreur 1789; il
racontait sans cesse de quelle façon il s'était sauvé dans la Terreur,
et comment il lui avait fallu bien de la gaîté et bien de l'esprit pour
ne pas avoir la tête coupée. Si quelque jeune homme s'avisait de faire
devant lui l'éloge de la République, il devenait bleu et s'irritait à
s'évanouir. Quelquefois il faisait allusion à son âge de quatrevingt-dix
ans, et disait: _J'espère bien que je ne verrai pas deux fois
quatrevingt-treize_. D'autres fois, il signifiait aux gens qu'il
entendait vivre cent ans.




Chapitre V

Basque et Nicolette


Il avait des théories. En voici une: «Quand un homme aime passionnément
les femmes, et qu'il a lui-même une femme à lui dont il se soucie peu,
laide, revêche, légitime, pleine de droits, juchée sur le code et
jalouse au besoin, il n'a qu'une façon de s'en tirer et d'avoir la paix,
c'est de laisser à sa femme les cordons de la bourse. Cette abdication
le fait libre. La femme s'occupe alors, se passionne au maniement des
espèces, s'y vert-de-grise les doigts, entreprend l'élève des métayers
et le dressage des fermiers, convoque les avoués, préside les notaires,
harangue les tabellions, visite les robins, suit les procès, rédige les
baux, dicte les contrats, se sent souveraine, vend, achète, règle,
jordonne, promet et compromet, lie et résilie, cède, concède et
rétrocède, arrange, dérange, thésaurise, prodigue, elle fait des
sottises, bonheur magistral et personnel, et cela console. Pendant que
son mari la dédaigne, elle a la satisfaction de ruiner son mari.» Cette
théorie, M. Gillenormand se l'était appliquée, et elle était devenue son
histoire. Sa femme, la deuxième, avait administré sa fortune de telle
façon qu'il restait à M. Gillenormand, quand un beau jour il se trouva
veuf, juste de quoi vivre, en plaçant presque tout en viager, une
quinzaine de mille francs de rente dont les trois quarts devaient
s'éteindre avec lui. Il n'avait pas hésité, peu préoccupé du souci de
laisser un héritage. D'ailleurs il avait vu que les patrimoines avaient
des aventures, et, par exemple, devenaient des _biens nationaux;_ il
avait assisté aux avatars du tiers consolidé, et il croyait peu au
grand-livre.--_Rue Quincampoix que tout cela_! disait-il. Sa maison de
la rue des Filles-du-Calvaire, nous l'avons dit, lui appartenait. Il
avait deux domestiques, «un mâle et un femelle». Quand un domestique
entrait chez lui, M. Gillenormand le rebaptisait. Il donnait aux hommes
le nom de leur province: Nîmois, Comtois, Poitevin, Picard. Son dernier
valet était un gros homme fourbu et poussif de cinquante-cinq ans,
incapable de courir vingt pas, mais, comme il était né à Bayonne, M.
Gillenormand l'appelait Basque. Quant aux servantes, toutes s'appelaient
chez lui Nicolette (même la Magnon dont il sera question plus loin). Un
jour une fière cuisinière, cordon bleu, de haute race de concierges, se
présenta.--Combien voulez-vous gagner de gages par mois? lui demanda M.
Gillenormand.--Trente francs.--Comment vous nommez-vous?--Olympie.--Tu
auras cinquante francs, et tu t'appelleras Nicolette.




Chapitre VI

Où l'on entrevoit la Magnon et ses deux petits


Chez M. Gillenormand la douleur se traduisait en colère; il était
furieux d'être désespéré. Il avait tous les préjugés et prenait toutes
les licences. Une des choses dont il composait son relief extérieur et
sa satisfaction intime, c'était, nous venons de l'indiquer, d'être resté
vert galant, et de passer énergiquement pour tel. Il appelait cela avoir
«royale renommée». La royale renommée lui attirait parfois de
singulières aubaines. Un jour on apporta chez lui dans une bourriche,
comme une cloyère d'huîtres, un gros garçon nouveau-né, criant le diable
et dûment emmitouflé de langes, qu'une servante chassée six mois
auparavant lui attribuait. M. Gillenormand avait alors ses parfaits
quatrevingt-quatre ans. Indignation et clameur dans l'entourage. Et à
qui cette effrontée drôlesse espérait-elle faire accroire cela? Quelle
audace! quelle abominable calomnie! M. Gillenormand, lui, n'eut aucune
colère. Il regarda le maillot avec l'aimable sourire d'un bonhomme
flatté de la calomnie, et dit à la cantonade: «--Eh bien quoi?
qu'est-ce? qu'y a-t-il? qu'est-ce qu'il y a? vous vous ébahissez
bellement, et, en vérité, comme aucunes personnes ignorantes. Monsieur
le duc d'Angoulême, bâtard de sa majesté Charles IX, se maria à
quatrevingt-cinq ans avec une péronnelle de quinze ans, monsieur
Virginal, marquis d'Alluye, frère du cardinal de Sourdis, archevêque de
Bordeaux, eut à quatrevingt-trois ans d'une fille de chambre de madame
la présidente Jacquin un fils, un vrai fils d'amour, qui fut chevalier
de Malte et conseiller d'état d'épée; un des grands hommes de ce
siècle-ci, l'abbé Tabaraud, est fils d'un homme de quatrevingt-sept ans.
Ces choses-là n'ont rien que d'ordinaire. Et la Bible donc! Sur ce, je
déclare que ce petit monsieur n'est pas de moi. Qu'on en prenne soin. Ce
n'est pas sa faute.»--Le procédé était débonnaire. La créature, celle-là
qui se nommait Magnon, lui fit un deuxième envoi l'année d'après.
C'était encore un garçon. Pour le coup, M. Gillenormand capitula. Il
remit à la mère les deux mioches, s'engageant à payer pour leur
entretien quatre-vingts francs par mois, à la condition que ladite mère
ne recommencerait plus. Il ajouta: «J'entends que la mère les traite
bien. Je les irai voir de temps en temps.» Ce qu'il fit. Il avait eu un
frère prêtre, lequel avait été trente-trois ans recteur de l'académie de
Poitiers, et était mort à soixante-dix-neuf ans. _Je l'ai perdu jeune_,
disait-il. Ce frère, dont il est resté peu de souvenir, était un
paisible avare qui, étant prêtre, se croyait obligé de faire l'aumône
aux pauvres qu'il rencontrait, mais il ne leur donnait jamais que des
monnerons ou des sous démonétisés, trouvant ainsi moyen d'aller en enfer
par le chemin du paradis. Quant à M. Gillenormand aîné, il ne
marchandait pas l'aumône et donnait volontiers, et noblement. Il était
bienveillant, brusque, charitable, et s'il eût été riche, sa pente eût
été le magnifique. Il voulait que tout ce qui le concernait fût fait
grandement, même les friponneries. Un jour, dans une succession, ayant
été dévalisé par un homme d'affaires d'une manière grossière et visible,
il jeta cette exclamation solennelle:--«Fi! c'est malproprement fait!
j'ai vraiment honte de ces grivelleries. Tout a dégénéré dans ce siècle,
même les coquins. Morbleu! ce n'est pas ainsi qu'on doit voler un homme
de ma sorte. Je suis volé comme dans un bois, mais mal volé. _Sylvae
sint consule dignae!»_--il avait eu, nous l'avons dit, deux femmes; de
la première une fille qui était restée fille, et de la seconde une autre
fille, morte vers l'âge de trente ans, laquelle avait épousé par amour
ou hasard ou autrement un soldat de fortune qui avait servi dans les
armées de la République et de l'Empire, avait eu la croix à Austerlitz
et avait été fait colonel à Waterloo. _C'est la honte de ma famille_,
disait le vieux bourgeois. Il prenait force tabac, et avait une grâce
particulière à chiffonner son jabot de dentelle d'un revers de main. Il
croyait fort peu en Dieu.




Chapitre VII

Règle: Ne recevoir personne que le soir


Tel était M. Luc-Esprit Gillenormand, lequel n'avait point perdu ses
cheveux, plutôt gris que blancs, et était toujours coiffé en oreilles de
chien. En somme, et avec tout cela, vénérable.

Il tenait du dix-huitième siècle: frivole et grand.

Dans les premières années de la Restauration, M. Gillenormand, qui était
encore jeune,--il n'avait que soixante-quatorze ans en 1814,--avait
habité le faubourg Saint-Germain, rue Servandoni, près Saint-Sulpice. Il
ne s'était retiré au Marais qu'en sortant du monde, bien après ses
quatre-vingts ans sonnés.

Et en sortant du monde, il s'était muré dans ses habitudes. La
principale, et où il était invariable, c'était de tenir sa porte
absolument fermée le jour, et de ne jamais recevoir qui que ce soit,
pour quelque affaire que ce fût, que le soir. Il dînait à cinq heures,
puis sa porte était ouverte. C'était la mode de son siècle, et il n'en
voulait point démordre.--Le jour est canaille, disait-il, et ne mérite
qu'un volet fermé. Les gens comme il faut allument leur esprit quand le
zénith allume ses étoiles.--Et il se barricadait pour tout le monde,
fût-ce pour le roi. Vieille élégance de son temps.




Chapitre VIII

Les deux ne font pas la paire


Quant aux deux filles de M. Gillenormand, nous venons d'en parler. Elles
étaient nées à dix ans d'intervalle. Dans leur jeunesse elles s'étaient
fort peu ressemblé, et, par le caractère comme par le visage, avaient
été aussi peu soeurs que possible. La cadette était une charmante âme
tournée vers tout ce qui est lumière, occupée de fleurs, de vers et de
musique, envolée dans des espaces glorieux, enthousiaste, éthérée,
fiancée dès l'enfance dans l'idéal à une vague figure héroïque. L'aînée
avait aussi sa chimère; elle voyait dans l'azur un fournisseur, quelque
bon gros munitionnaire bien riche, un mari splendidement bête, un
million fait homme, ou bien, un préfet; les réceptions de la préfecture,
un huissier d'antichambre chaîne au cou, les bals officiels, les
harangues de la mairie, être «madame la préfète», cela tourbillonnait
dans son imagination. Les deux soeurs s'égaraient ainsi, chacune dans
son rêve, à l'époque où elles étaient jeunes filles. Toutes deux avaient
des ailes, l'une comme un ange, l'autre comme une oie.

Aucune ambition ne se réalise pleinement, ici-bas du moins. Aucun
paradis ne devient terrestre à l'époque où nous sommes. La cadette avait
épousé l'homme de ses songes, mais elle était morte. L'aînée ne s'était
pas mariée.

Au moment où elle fait son entrée dans l'histoire que nous racontons,
c'était une vieille vertu, une prude incombustible, un des nez les plus
pointus et un des esprits les plus obtus qu'on pût voir. Détail
caractéristique: en dehors de la famille étroite, personne n'avait
jamais su son petit nom. On l'appelait _mademoiselle Gillenormand
l'aînée_.

En fait de cant, mademoiselle Gillenormand l'aînée eût rendu des points
à une miss. C'était la pudeur poussée au noir. Elle avait un souvenir
affreux dans sa vie; un jour, un homme avait vu sa jarretière.

L'âge n'avait fait qu'accroître cette pudeur impitoyable. Sa guimpe
n'était jamais assez opaque, et ne montait jamais assez haut. Elle
multipliait les agrafes et les épingles là où personne ne songeait à
regarder. Le propre de la pruderie, c'est de mettre d'autant plus de
factionnaires que la forteresse est moins menacée.

Pourtant, explique qui pourra ces vieux mystères d'innocence, elle se
laissait embrasser sans déplaisir par un officier de lanciers qui était
son petit-neveu et qui s'appelait Théodule.

En dépit de ce lancier favorisé, l'étiquette: _Prude_, sous laquelle
nous l'avons classée, lui convenait absolument. Mlle Gillenormand était
une espèce d'âme crépusculaire. La pruderie est une demi-vertu et un
demi-vice.

Elle ajoutait à la pruderie le bigotisme, doublure assortie. Elle était
de la confrérie de la Vierge, portait un voile blanc à de certaines
fêtes, marmottait des oraisons spéciales, révérait «le saint sang»,
vénérait «le sacré coeur», restait des heures en contemplation devant un
autel rococo-jésuite dans une chapelle fermée au commun des fidèles, et
y laissait envoler son âme parmi de petites nuées de marbre et à travers
de grands rayons de bois doré.

Elle avait une amie de chapelle, vieille vierge comme elle, appelée Mlle
Vaubois, absolument hébétée, et près de laquelle Mlle Gillenormand avait
le plaisir d'être un aigle. En dehors des agnus dei et des ave maria,
Mlle Vaubois n'avait de lumières que sur les différentes façons de faire
les confitures. Mlle Vaubois, parfaite en son genre, était l'hermine de
la stupidité sans une seule tache d'intelligence.

Disons-le, en vieillissant Mlle Gillenormand avait plutôt gagné que
perdu. C'est le fait des natures passives. Elle n'avait jamais été
méchante, ce qui est une bonté relative; et puis, les années usent les
angles, et l'adoucissement de la durée lui était venu. Elle était triste
d'une tristesse obscure dont elle n'avait pas elle-même le secret. Il y
avait dans toute sa personne la stupeur d'une vie finie qui n'a pas
commencé.

Elle tenait la maison de son père. M. Gillenormand avait près de lui sa
fille comme on a vu que monseigneur Bienvenu avait près de lui sa soeur.
Ces ménages d'un vieillard et d'une vieille fille ne sont point rares et
ont l'aspect toujours touchant de deux faiblesses qui s'appuient l'une
sur l'autre.

Il y avait en outre dans la maison, entre cette vieille fille et ce
vieillard, un enfant, un petit garçon toujours tremblant et muet devant
M. Gillenormand. M. Gillenormand ne parlait jamais à cet enfant que
d'une voix sévère et quelquefois la canne levée:--_Ici!
monsieur!--Maroufle, polisson, approchez!--Répondez, drôle!--Que je vous
voie, vaurien!_ etc., etc. Il l'idolâtrait.

C'était son petit-fils. Nous retrouverons cet enfant.




Livre troisième--Le grand-père et le petit-fils




Chapitre I

Un ancien salon


Lorsque M. Gillenormand habitait la rue Servandoni, il hantait plusieurs
salons très bons et très nobles. Quoique bourgeois, M. Gillenormand
était reçu. Comme il avait deux fois de l'esprit, d'abord l'esprit qu'il
avait, ensuite l'esprit qu'on lui prêtait, on le recherchait même, et on
le fêtait. Il n'allait nulle part qu'à la condition d'y dominer. Il est
des gens qui veulent à tout prix l'influence et qu'on s'occupe d'eux; là
où ils ne peuvent être oracles, ils se font loustics. M. Gillenormand
n'était pas de cette nature; sa domination dans les salons royalistes
qu'il fréquentait ne coûtait rien à son respect de lui-même. Il était
oracle partout. Il lui arrivait de tenir tête à M. de Bonald, et même à
M. Bengy-Puy-Vallée.

Vers 1817, il passait invariablement deux après-midi par semaine dans
une maison de son voisinage, rue Férou, chez madame la baronne de T.,
digne et respectable personne dont le mari avait été, sous Louis XVI,
ambassadeur de France à Berlin. Le baron de T., qui de son vivant
donnait passionnément dans les extases et les visions magnétiques, était
mort ruiné dans l'émigration, laissant, pour toute fortune, en dix
volumes manuscrits reliés en maroquin rouge et dorés sur tranche, des
mémoires fort curieux sur Mesmer et son baquet. Madame de T. n'avait
point publié les mémoires par dignité, et se soutenait d'une petite
rente, qui avait surnagé on ne sait comment. Madame de T. vivait loin de
la cour, _monde fort mêlé_, disait-elle, dans un isolement noble, fier
et pauvre. Quelques amis se réunissaient deux fois par semaine autour de
son feu de veuve et cela constituait un salon royaliste pur. On y
prenait le thé, et l'on y poussait, selon que le vent était à l'élégie
ou au dithyrambe, des gémissements ou des cris d'horreur sur le siècle,
sur la charte, sur les buonapartistes, sur la prostitution du cordon
bleu à des bourgeois, sur le jacobinisme de Louis XVIII, et l'on s'y
entretenait tout bas des espérances que donnait Monsieur, depuis Charles
X.

On y accueillait avec des transports de joie des chansons poissardes où
Napoléon était appelé _Nicolas_. Des duchesses, les plus délicates et
les plus charmantes femmes du monde, s'y extasiaient sur des couplets
comme celui-ci adressé «aux fédérés»:

          _Renfoncez dans vos culottes_
          _Le bout d'chemis' qui vous pend._
          _Qu'on n'dis'pas qu'les patriotes_
          _Ont arboré l'drapeau blanc!_

On s'y amusait à des calembours qu'on croyait terribles, à des jeux de
mots innocents qu'on supposait venimeux, à des quatrains, même à des
distiques; ainsi sur le ministère Dessolles, cabinet modéré dont
faisaient partie MM. Decazes et Deserre:

          _Pour raffermir le trône ébranlé sur sa base,_
          _Il faut changer de sol, et de serre et de case._

Ou bien on y façonnait la liste de la chambre des pairs, «chambre
abominablement jacobine», et l'on combinait sur cette liste des
alliances de noms, de manière à faire, par exemple, des phrases comme
celle-ci: _Damas, Sabran, Gouvion Saint-Cyr_. Le tout gaîment.

Dans ce monde-là on parodiait la Révolution. On avait je ne sais quelles
velléités d'aiguiser les mêmes colères en sens inverse. On chantait son
petit _Ça ira_:

          _Ah! ça ira! ça ira! ça ira_
          _Les buonapartist'à la lanterne!_


Les chansons sont comme la guillotine; elles coupent indifféremment,
aujourd'hui cette tête-ci, demain celle-là. Ce n'est qu'une variante.

Dans l'affaire Fualdès, qui est de cette époque, 1816, on prenait parti
pour Bastide et Jausion, parce que Fualdès était «buonapartiste». On
qualifiait les libéraux, _les frères et amis;_ c'était le dernier degré
de l'injure.

Comme certains clochers d'église, le salon de madame la baronne de T.
avait deux coqs. L'un était M. Gillenormand, l'autre était le comte de
Lamothe-Valois, duquel on se disait à l'oreille avec une sorte de
considération: _Vous savez? C'est le Lamothe de l'affaire du collier_.
Les partis ont de ces amnisties singulières.

Ajoutons ceci: dans la bourgeoisie, les situations honorées
s'amoindrissent par des relations trop faciles; il faut prendre garde à
qui l'on admet; de même qu'il y a perte de calorique dans le voisinage
de ceux qui ont froid, il y a diminution de considération dans
l'approche des gens méprisés. L'ancien monde d'en haut se tenait
au-dessus de cette loi-là comme de toutes les autres. Marigny, frère de
la Pompadour, a ses entrées chez M. le prince de Soubise. Quoique? non,
parce que. Du Barry, parrain de la Vaubernier, est le très bien venu
chez M. le maréchal de Richelieu. Ce monde-là, c'est l'olympe. Mercure
et le prince de Guéménée y sont chez eux. Un voleur y est admis, pourvu
qu'il soit dieu.

Le comte de Lamothe qui, en 1815, était un vieillard de soixante-quinze
ans, n'avait de remarquable que son air silencieux et sentencieux, sa
figure anguleuse et froide, ses manières parfaitement polies, son habit
boutonné jusqu'à la cravate, et ses grandes jambes toujours croisées
dans un long pantalon flasque couleur de terre de Sienne brûlée. Son
visage était de la couleur de son pantalon.

Ce M. de Lamothe était «compté» dans ce salon, à cause de sa
«célébrité», et, chose étrange à dire, mais exacte, à cause du nom de
Valois.

Quant à M. Gillenormand, sa considération était absolument de bon aloi.
Il faisait autorité. Il avait, tout léger qu'il était et sans que cela
coûtât rien à sa gaîté, une certaine façon d'être, imposante, digne,
honnête et bourgeoisement altière; et son grand âge s'y ajoutait. On
n'est pas impunément un siècle. Les années finissent par faire autour
d'une tête un échevellement vénérable.

Il avait en outre de ces mots qui sont tout à fait l'étincelle de la
vieille roche. Ainsi quand le roi de Prusse, après avoir restauré Louis
XVIII, vint lui faire visite sous le nom de comte de Ruppin, il fut reçu
par le descendant de Louis XIV un peu comme marquis de Brandebourg et
avec l'impertinence la plus délicate. M. Gillenormand approuva.--_Tous
les rois qui ne sont pas le roi de France_, dit-il, _sont des rois de
province_. On fit un jour devant lui cette demande et cette réponse:--À
quoi donc a été condamné le rédacteur du _Courrier français_?--À être
suspendu.--_Sus_ est de trop, observa Gillenormand. Des paroles de ce
genre fondent une situation.

À un _te deum_ anniversaire du retour des Bourbons, voyant passer M. de
Talleyrand, il dit: _Voilà son excellence le Mal_.

M. Gillenormand venait habituellement accompagné de sa fille, cette
longue mademoiselle qui avait alors passé quarante ans et en semblait
cinquante, et d'un beau petit garçon de sept ans, blanc, rose, frais,
avec des yeux heureux et confiants, lequel n'apparaissait jamais dans ce
salon sans entendre toutes les voix bourdonner autour de lui: Qu'il est
joli! quel dommage! pauvre enfant! Cet enfant était celui dont nous
avons dit un mot tout à l'heure. On l'appelait--pauvre enfant--parce
qu'il avait pour père «un brigand de la Loire».

Ce brigand de la Loire était ce gendre de M. Gillenormand dont il a déjà
été fait mention, et que M. Gillenormand qualifiait _la honte de sa
famille_.




Chapitre II

Un des spectres rouges de ce temps-là


Quelqu'un qui aurait passé à cette époque dans la petite ville de Vernon
et qui s'y serait promené sur ce beau pont monumental auquel succédera
bientôt, espérons-le, quelque affreux pont en fil de fer, aurait pu
remarquer, en laissant tomber ses yeux du haut du parapet, un homme
d'une cinquantaine d'années coiffé d'une casquette de cuir, vêtu d'un
pantalon et d'une veste de gros drap gris, à laquelle était cousu
quelque chose de jaune qui avait été un ruban rouge, chaussé de sabots,
hâlé par le soleil, la face presque noire et les cheveux presque blancs,
une large cicatrice sur le front se continuant sur la joue, courbé,
voûté, vieilli avant l'âge, se promenant à peu près tous les jours, une
bêche et une serpe à la main, dans un de ces compartiments entourés de
murs qui avoisinent le pont et qui bordent comme une chaîne de terrasses
la rive gauche de la Seine, charmants enclos pleins de fleurs desquels
on dirait, s'ils étaient beaucoup plus grands: ce sont des jardins, et,
s'ils étaient un peu plus petits: ce sont des bouquets. Tous ces enclos
aboutissent par un bout à la rivière et par l'autre à une maison.
L'homme en veste et en sabots dont nous venons de parler habitait vers
1817 le plus étroit de ces enclos et la plus humble de ces maisons. Il
vivait là seul, et solitaire, silencieusement et pauvrement, avec une
femme ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, ni paysanne, ni
bourgeoise, qui le servait. Le carré de terre qu'il appelait son jardin
était célèbre dans la ville pour la beauté des fleurs qu'il y cultivait.
Les fleurs étaient son occupation.

À force de travail, de persévérance, d'attention et de seaux d'eau, il
avait réussi à créer après le créateur, et il avait inventé de certaines
tulipes et de certains dahlias qui semblaient avoir été oubliés par la
nature. Il était ingénieux; il avait devancé Soulange Bodin dans la
formation des petits massifs de terre de bruyère pour la culture des
rares et précieux arbustes d'Amérique et de Chine. Dès le point du jour,
en été, il était dans ses allées, piquant, taillant, sarclant, arrosant,
marchant au milieu de ses fleurs avec un air de bonté, de tristesse et
de douceur, quelquefois rêveur et immobile des heures entières, écoutant
le chant d'un oiseau dans un arbre, le gazouillement d'un enfant dans
une maison, ou bien les yeux fixés au bout d'un brin d'herbe sur quelque
goutte de rosée dont le soleil faisait une escarboucle. Il avait une
table fort maigre, et buvait plus de lait que de vin. Un marmot le
faisait céder, sa servante le grondait. Il était timide jusqu'à sembler
farouche, sortait rarement, et ne voyait personne que les pauvres qui
frappaient à sa porte et son curé, l'abbé Mabeuf, bon vieux homme.
Pourtant si des habitants de la ville ou des étrangers, les premiers
venus, curieux de voir ses tulipes et ses roses, venaient sonner à sa
petite maison, il ouvrait sa porte en souriant. C'était le brigand de la
Loire.

Quelqu'un qui, dans le même temps, aurait lu les mémoires militaires,
les biographies, le _Moniteur_ et les bulletins de la grande Armée,
aurait pu être frappé d'un nom qui y revient assez souvent, le nom de
Georges Pontmercy. Tout jeune, ce Georges Pontmercy était soldat au
régiment de Saintonge. La Révolution éclata. Le régiment de Saintonge
fit partie de l'armée du Rhin. Car les anciens régiments de la monarchie
gardèrent leurs noms de province, même après la chute de la monarchie,
et ne furent embrigadés qu'en 1794. Pontmercy se battit à Spire, à
Worms, à Neustadt, à Turkheim, à Alzey, à Mayence où il était des deux
cents qui formaient l'arrière-garde de Houchard. Il tint, lui douzième,
contre le corps du prince de Hesse, derrière le vieux rempart
d'Andernach, et ne se replia sur le gros de l'armée que lorsque le canon
ennemi eut ouvert la brèche depuis le cordon du parapet jusqu'au talus
de plongée. Il était sous Kléber à Marchiennes et au combat du
Mont-Palissel où il eut le bras cassé d'un biscaïen. Puis il passa à la
frontière d'Italie, et il fut un des trente grenadiers qui défendirent
le col de Tende avec Joubert. Joubert en fut nommé adjudant-général et
Pontmercy sous-lieutenant. Pontmercy était à côté de Berthier au milieu
de la mitraille dans cette journée de Lodi qui fit dire à Bonaparte:
_Berthier a été canonnier, cavalier et grenadier_. Il vit son ancien
général Joubert tomber à Novi, au moment où, le sabre levé, il criait:
«En avant!» Ayant été embarqué avec sa compagnie pour les besoins de la
campagne dans une péniche qui allait de Gênes à je ne sais plus quel
petit port de la côte, il tomba dans un guêpier de sept ou huit voiles
anglaises. Le commandant génois voulait jeter les canons à la mer,
cacher les soldats dans l'entre-pont et se glisser dans l'ombre comme
navire marchand. Pontmercy fit frapper les couleurs à la drisse du mât
de pavillon, et passa fièrement sous le canon des frégates britanniques.
À vingt lieues de là, son audace croissant, avec sa péniche il attaqua
et captura un gros transport anglais qui portait des troupes en Sicile,
si chargé d'hommes et de chevaux que le bâtiment était bondé jusqu'aux
hiloires. En 1805, il était de cette division Malher qui enleva
Günzbourg à l'archiduc Ferdinand. À Weltingen, il reçut dans ses bras,
sous une grêle de balles, le colonel Maupetit blessé mortellement à la
tête du 9ème dragons. Il se distingua à Austerlitz dans cette admirable
marche en échelons faite sous le feu de l'ennemi. Lorsque la cavalerie
de la garde impériale russe écrasa un bataillon du 4ème de ligne,
Pontmercy fut de ceux qui prirent la revanche et qui culbutèrent cette
garde. L'empereur lui donna la croix. Pontmercy vit successivement faire
prisonniers Wurmser dans Mantoue, Mélas dans Alexandrie, Mack dans Ulm.
Il fit partie du huitième corps de la grande Armée que Mortier
commandait et qui s'empara de Hambourg. Puis il passa dans le 55ème de
ligne qui était l'ancien régiment de Flandre. À Eylau, il était dans le
cimetière où l'héroïque capitaine Louis Hugo, oncle de l'auteur de ce
livre, soutint seul avec sa compagnie de quatrevingt-trois hommes,
pendant deux heures, tout l'effort de l'armée ennemie. Pontmercy fut un
des trois qui sortirent de ce cimetière vivants. Il fut de Friedland.
Puis il vit Moscou, puis la Bérésina, puis Lutzen, Bautzen, Dresde,
Wachau, Leipsick, et les défilés de Gelenhausen; puis Montmirail,
Château-Thierry, Craon, les bords de la Marne, les bords de l'Aisne et
la redoutable position de Laon. À Arnay-le-Duc, étant capitaine, il
sabra dix cosaques, et sauva, non son général, mais son caporal. Il fut
haché à cette occasion, et on lui tira vingt-sept esquilles rien que du
bras gauche. Huit jours avant la capitulation de Paris, il venait de
permuter avec un camarade et d'entrer dans la cavalerie. Il avait ce
qu'on appelait dans l'ancien régime _la double-main_, c'est-à-dire une
aptitude égale à manier, soldat, le sabre ou le fusil, officier, un
escadron ou un bataillon. C'est de cette aptitude, perfectionnée par
l'éducation militaire, que sont nées certaines armes spéciales, les
dragons, par exemple, qui sont tout ensemble cavaliers et fantassins. Il
accompagna Napoléon à l'île d'Elbe. À Waterloo, il était chef d'escadron
de cuirassiers dans la brigade Dubois. Ce fut lui qui prit le drapeau du
bataillon de Lunebourg. Il vint jeter le drapeau aux pieds de
l'empereur. Il était couvert de sang. Il avait reçu, en arrachant le
drapeau, un coup de sabre à travers le visage. L'empereur, content, lui
cria: _Tu es colonel, tu es baron, tu es officier de la légion
d'honneur_! Pontmercy répondit: _Sire, je vous remercie pour ma veuve_.
Une heure après, il tombait dans le ravin d'Ohain. Maintenant
qu'était-ce que ce Georges Pontmercy? C'était ce même brigand de la
Loire.

On a déjà vu quelque chose de son histoire. Après Waterloo, Pontmercy,
tiré, on s'en souvient, du chemin creux d'Ohain, avait réussi à regagner
l'armée, et s'était traîné d'ambulance en ambulance jusqu'aux
cantonnements de la Loire.

La Restauration l'avait mis à la demi-solde, puis l'avait envoyé en
résidence, c'est-à-dire en surveillance, à Vernon. Le roi Louis XVIII,
considérant comme non avenu tout ce qui s'était fait dans les
Cent-Jours, ne lui avait reconnu ni sa qualité d'officier de la légion
d'honneur, ni son grade de colonel, ni son titre de baron. Lui de son
côté ne négligeait aucune occasion de signer _le colonel baron
Pontmercy_. Il n'avait qu'un vieil habit bleu, et il ne sortait jamais
sans y attacher la rosette d'officier de la légion d'honneur. Le
procureur du roi le fit prévenir que le parquet le poursuivrait pour
«port illégal de cette décoration». Quand cet avis lui fut donné par un
intermédiaire officieux, Pontmercy répondit avec un amer sourire: Je ne
sais point si c'est moi qui n'entends plus le français, ou si c'est vous
qui ne le parlez plus, mais le fait est que je ne comprends pas.--Puis
il sortit huit jours de suite avec sa rosette. On n'osa point
l'inquiéter. Deux ou trois fois le ministre de la guerre et le général
commandant le département lui écrivirent avec cette suscription: _À
monsieur le commandant Pontmercy_. Il renvoya les lettres non
décachetées. En ce même moment, Napoléon à Sainte-Hélène traitait de la
même façon les missives de sir Hudson Lowe adressées _au général
Bonaparte_. Pontmercy avait fini, qu'on nous passe le mot, par avoir
dans la bouche la même salive que son empereur.

Il y avait ainsi à Rome des soldats carthaginois prisonniers qui
refusaient de saluer Flaminius et qui avaient un peu de l'âme d'Annibal.

Un matin, il rencontra le procureur du roi dans une rue de Vernon, alla
à lui, et lui dit:--Monsieur le procureur du roi, m'est-il permis de
porter ma balafre?

Il n'avait rien, que sa très chétive demi-solde de chef d'escadron. Il
avait loué à Vernon la plus petite maison qu'il avait pu trouver. Il y
vivait seul, on vient de voir comment. Sous l'Empire, entre deux
guerres, il avait trouvé le temps d'épouser mademoiselle Gillenormand.
Le vieux bourgeois, indigné au fond, avait consenti en soupirant et en
disant: _Les plus grandes familles y sont forcées_. En 1815, madame
Pontmercy, femme du reste de tout point admirable, élevée et rare et
digne de son mari, était morte, laissant un enfant. Cet enfant eût été
la joie du colonel dans sa solitude; mais l'aïeul avait impérieusement
réclamé son petit-fils, déclarant que, si on ne le lui donnait pas, il
le déshériterait. Le père avait cédé dans l'intérêt du petit, et, ne
pouvant avoir son enfant, il s'était mis à aimer les fleurs.

Il avait du reste renoncé à tout, ne remuant ni ne conspirant. Il
partageait sa pensée entre les choses innocentes qu'il faisait et les
choses grandes qu'il avait faites. Il passait son temps à espérer un
oeillet ou à se souvenir d'Austerlitz.

M. Gillenormand n'avait aucune relation avec son gendre. Le colonel
était pour lui «un bandit», et il était pour le colonel «une ganache».
M. Gillenormand ne parlait jamais du colonel, si ce n'est quelquefois
pour faire des allusions moqueuses à «sa baronnie». Il était
expressément convenu que Pontmercy n'essayerait jamais de voir son fils
ni de lui parler, sous peine qu'on le lui rendît chassé et déshérité.
Pour les Gillenormand, Pontmercy était un pestiféré. Ils entendaient
élever l'enfant à leur guise. Le colonel eut tort peut-être d'accepter
ces conditions, mais il les subit, croyant bien faire et ne sacrifier
que lui. L'héritage du père Gillenormand était peu de chose, mais
l'héritage de Mlle Gillenormand aînée était considérable. Cette tante,
restée fille, était fort riche du côté maternel, et le fils de sa soeur
était son héritier naturel.

L'enfant, qui s'appelait Marius, savait qu'il avait un père, mais rien
de plus. Personne ne lui en ouvrait la bouche. Cependant, dans le monde
où son grand-père le menait, les chuchotements, les demi-mots, les clins
d'yeux, s'étaient fait jour à la longue jusque dans l'esprit du petit,
il avait fini par comprendre quelque chose, et comme il prenait
naturellement, par une sorte d'infiltration et de pénétration lente, les
idées et les opinions qui étaient, pour ainsi dire, son milieu
respirable, il en vint peu à peu à ne songer à son père qu'avec honte et
le coeur serré.

Pendant qu'il grandissait ainsi, tous les deux ou trois mois, le colonel
s'échappait, venait furtivement à Paris comme un repris de justice qui
rompt son ban, et allait se poster à Saint-Sulpice, à l'heure où la
tante Gillenormand menait Marius à la messe. Là, tremblant que la tante
ne se retournât, caché derrière un pilier, immobile, n'osant respirer,
il regardait son enfant. Ce balafré avait peur de cette vieille fille.

De là même était venue sa liaison avec le curé de Vernon, M. l'abbé
Mabeuf.

Ce digne prêtre était frère d'un marguillier de Saint-Sulpice, lequel
avait plusieurs fois remarqué cet homme contemplant cet enfant, et la
cicatrice qu'il avait sur la joue, et la grosse larme qu'il avait dans
les yeux. Cet homme qui avait si bien l'air d'un homme et qui pleurait
comme une femme avait frappé le marguillier. Cette figure lui était
restée dans l'esprit. Un jour, étant allé à Vernon voir son frère, il
rencontra sur le pont le colonel Pontmercy et reconnut l'homme de
Saint-Sulpice. Le marguillier en parla au curé, et tous deux sous un
prétexte quelconque firent une visite au colonel. Cette visite en amena
d'autres. Le colonel d'abord très fermé finit par s'ouvrir, et le curé
et le marguillier arrivèrent à savoir toute l'histoire, et comment
Pontmercy sacrifiait son bonheur à l'avenir de son enfant. Cela fit que
le curé le prit en vénération et en tendresse, et le colonel de son côté
prit en affection le curé. D'ailleurs, quand d'aventure ils sont
sincères et bons tous les deux, rien ne se pénètre et ne s'amalgame plus
aisément qu'un vieux prêtre et un vieux soldat. Au fond, c'est le même
homme. L'un s'est dévoué pour la patrie d'en bas, l'autre pour la patrie
d'en haut; pas d'autre différence.

Deux fois par an, au 1er janvier et à la Saint-Georges, Marius écrivait
à son père des lettres de devoir que sa tante dictait, et qu'on eût dit
copiées dans quelque formulaire; c'était tout ce que tolérait M.
Gillenormand; et le père répondait des lettres fort tendres que l'aïeul
fourrait dans sa poche sans les lire.




Chapitre III

_Requiescant_


Le salon de madame de T. était tout ce que Marius Pontmercy connaissait
du monde. C'était la seule ouverture par laquelle il pût regarder dans
la vie. Cette ouverture était sombre, et il lui venait par cette lucarne
plus de froid que de chaleur, plus de nuit que de jour. Cet enfant, qui
n'était que joie et lumière en entrant dans ce monde étrange, y devint
en peu de temps triste, et, ce qui est plus contraire encore à cet âge,
grave. Entouré de toutes ces personnes imposantes et singulières, il
regardait autour de lui avec un étonnement sérieux. Tout se réunissait
pour accroître en lui cette stupeur. Il y avait dans le salon de madame
de T. de vieilles nobles dames très vénérables qui s'appelaient Mathan,
Noé, Lévis qu'on prononçait Lévi, Cambis qu'on prononçait Cambyse. Ces
antiques visages et ces noms bibliques se mêlaient dans l'esprit de
l'enfant à son ancien testament qu'il apprenait par coeur, et quand
elles étaient là toutes, assises en cercle autour d'un feu mourant, à
peine éclairées par une lampe voilée de vert, avec leurs profils
sévères, leurs cheveux gris ou blancs, leurs longues robes d'un autre
âge dont on ne distinguait que les couleurs lugubres, laissant tomber à
de rares intervalles des paroles à la fois majestueuses et farouches, le
petit Marius les considérait avec des yeux effarés, croyant voir, non
des femmes, mais des patriarches et des mages, non des êtres réels, mais
des fantômes.

À ces fantômes se mêlaient plusieurs prêtres, habitués de ce salon
vieux, et quelques gentilshommes; le marquis de Sassenaye, secrétaire
des commandements de madame de Berry, le vicomte de Valory, qui publiait
sous le pseudonyme de _Charles-Antoine_ des odes monorimes, le prince de
Beauffremont qui, assez jeune, avait un chef grisonnant et une jolie et
spirituelle femme dont les toilettes de velours écarlate à torsades
d'or, fort décolletées, effarouchaient ces ténèbres, le marquis de
Coriolis d'Espinouse, l'homme de France qui savait le mieux «la
politesse proportionnée», le comte d'Amendre, le bonhomme au menton
bienveillant, et le chevalier de Port-de-Guy, pilier de la bibliothèque
du Louvre, dite le cabinet du roi. M. de Port-de-Guy, chauve et plutôt
vieilli que vieux, contait qu'en 1793, âgé de seize ans, on l'avait mis
au bagne comme réfractaire, et ferré avec un octogénaire, l'évêque de
Mirepoix, réfractaire aussi, mais comme prêtre, tandis que lui l'était
comme soldat. C'était à Toulon. Leur fonction était d'aller la nuit
ramasser sur l'échafaud les têtes et les corps des guillotinés du jour;
ils emportaient sur leur dos ces troncs ruisselants, et leurs capes
rouges de galériens avaient derrière leur nuque une croûte de sang,
sèche le matin, humide le soir. Ces récits tragiques abondaient dans le
salon de madame de T.; et à force d'y maudire Marat, on y applaudissait
Trestaillon. Quelques députés du genre introuvable y faisaient leur
whist, M. Thibord du Chalard, M. Lemarchant de Gomicourt, et le célèbre
railleur de la droite, M. Cornet-Dincourt. Le bailli de Ferrette, avec
ses culottes courtes et ses jambes maigres, traversait quelquefois ce
salon en allant chez M. de Talleyrand. Il avait été le camarade de
plaisir de M. le comte d'Artois, et, à l'inverse d'Aristote accroupi
sous Campaspe, il avait fait marcher la Guimard à quatre pattes, et de
la sorte montré aux siècles un philosophe vengé par un bailli.

Quant aux prêtres, c'étaient l'abbé Halma, le même à qui M. Larose, son
collaborateur à _la Foudre_, disait: _Bah! qui est-ce qui n'a pas
cinquante ans? quelques blancs-becs peut-être_! l'abbé Letourneur,
prédicateur du roi, l'abbé Frayssinous, qui n'était encore ni comte, ni
évêque, ni ministre, ni pair, et qui portait une vieille soutane où il
manquait des boutons, et l'abbé Keravenant, curé de Saint-Germain des
Prés; plus le nonce du pape, alors monsignor Macchi, archevêque de
Nisibi, plus tard cardinal, remarquable par son long nez pensif, et un
autre monsignor ainsi intitulé: abbate Palmieri, prélat domestique, un
des sept protonotaires participants du saint-siège, chanoine de
l'insigne basilique libérienne, avocat des saints, _postulatore di
santi_, ce qui se rapporte aux affaires de canonisation et signifie à
peu près maître des requêtes de la section du paradis; enfin deux
cardinaux, M. de la Luzerne et M. de Clermont-Tonnerre. M. le cardinal
de la Luzerne était un écrivain et devait avoir, quelques années plus
tard, l'honneur de signer dans le _Conservateur_ des articles côte à
côte avec Chateaubriand; M. de Clermont-Tonnerre était archevêque de
Toulouse, et venait souvent en villégiature à Paris chez son neveu le
marquis de Tonnerre, qui a été ministre de la marine et de la guerre. Le
cardinal de Clermont-Tonnerre était un petit vieillard gai montrant ses
bas rouges sous sa soutane troussée; il avait pour spécialité de haïr
l'encyclopédie et de jouer éperdument au billard, et les gens qui, à
cette époque, passaient dans les soirs d'été rue Madame, où était alors
l'hôtel de Clermont-Tonnerre, s'arrêtaient pour entendre le choc des
billes, et la voix aiguë du cardinal criant à son conclaviste,
monseigneur Cottret, évêque _in partibus_ de Caryste: _Marque, l'abbé,
je carambole_. Le cardinal de Clermont-Tonnerre avait été amené chez
madame de T. par son ami le plus intime, M. de Roquelaure, ancien évêque
de Senlis et l'un des quarante. M. de Roquelaure était considérable par
sa haute taille et par son assiduité à l'académie; à travers la porte
vitrée de la salle voisine de la bibliothèque où l'académie française
tenait alors ses séances, les curieux pouvaient tous les jeudis
contempler l'ancien évêque de Senlis, habituellement debout, poudré à
frais, en bas violets, et tournant le dos à la porte, apparemment pour
mieux faire voir son petit collet. Tous ces ecclésiastiques, quoique la
plupart hommes de cour autant qu'hommes d'église, s'ajoutaient à la
gravité du salon de T., dont cinq pairs de France, le marquis de
Vibraye, le marquis de Talaru, le marquis d'Herbouville, le vicomte
Dambray et le duc de Valentinois, accentuaient l'aspect seigneurial. Ce
duc de Valentinois, quoique prince de Monaco, c'est-à-dire prince
souverain étranger, avait une si haute idée de la France et de la pairie
qu'il voyait tout à travers elles. C'était lui qui disait: _Les
cardinaux sont les pairs de France de Rome, les lords sont les pairs de
France d'Angleterre_. Au reste, car il faut en ce siècle que la
révolution soit partout, ce salon féodal était, comme nous l'avons dit,
dominé par un bourgeois. M. Gillenormand y régnait.

C'était là l'essence et la quintessence de la société parisienne
blanche. On y tenait en quarantaine les renommées, même royalistes. Il y
a toujours de l'anarchie dans la renommée. Chateaubriand, entrant là,
eût fait l'effet du père Duchêne. Quelques ralliés pourtant pénétraient,
par tolérance, dans ce monde orthodoxe. Le comte Beugnot y était reçu à
correction.

Les salons «nobles» d'aujourd'hui ne ressemblent plus à ces salons-là.
Le faubourg Saint-Germain d'à présent sent le fagot. Les royalistes de
maintenant sont des démagogues, disons-le à leur louange.

Chez madame de T., le monde étant supérieur, le goût était exquis et
hautain, sous une grande fleur de politesse. Les habitudes y
comportaient toutes sortes de raffinements involontaires qui étaient
l'ancien régime même, enterré, mais vivant. Quelques-unes de ces
habitudes, dans le langage surtout, semblaient bizarres. Des
connaisseurs superficiels eussent pris pour province ce qui n'était que
vétusté. On appelait une femme _madame la générale. Madame la colonelle_
n'était pas absolument inusité. La charmante madame de Léon, en souvenir
sans doute des duchesses de Longueville et de Chevreuse, préférait cette
appellation à son titre de princesse. La marquise de Créquy, elle aussi,
s'était appelée _madame la colonelle_.

Ce fut ce petit haut monde qui inventa aux Tuileries le raffinement de
dire toujours en parlant au roi dans l'intimité _le roi_ à la troisième
personne et jamais _votre majesté_, la qualification _votre majesté_
ayant été «souillée par l'usurpateur».

On jugeait là les faits et les hommes. On raillait le siècle, ce qui
dispensait de le comprendre. On s'entr'aidait dans l'étonnement. On se
communiquait la quantité de clarté qu'on avait. Mathusalem renseignait
Épiménide. Le sourd mettait l'aveugle au courant. On déclarait non avenu
le temps écoulé depuis Coblentz. De même que Louis XVIII était, par la
grâce de Dieu, à la vingt-cinquième année de son règne, les émigrés
étaient, de droit, à la vingt-cinquième année de leur adolescence.

Tout était harmonieux; rien ne vivait trop; la parole était à peine un
souffle; le journal, d'accord avec le salon, semblait un papyrus. Il y
avait des jeunes gens, mais ils étaient un peu morts. Dans
l'antichambre, les livrées étaient vieillottes. Ces personnages,
complètement passés, étaient servis par des domestiques du même genre.
Tout cela avait l'air d'avoir vécu il y a longtemps, et de s'obstiner
contre le sépulcre. Conserver, Conservation, Conservateur, c'était là à
peu près tout le dictionnaire. _Être en bonne odeur_, était la question.
Il y avait en effet des aromates dans les opinions de ces groupes
vénérables, et leurs idées sentaient le vétyver. C'était un monde momie.
Les maîtres étaient embaumés, les valets étaient empaillés.

Une digne vieille marquise émigrée et ruinée, n'ayant plus qu'une bonne,
continuait de dire: _Mes gens_.

Que faisait-on dans le salon de madame de T.? On était ultra.

Être ultra; ce mot, quoique ce qu'il représente n'ait peut-être pas
disparu, ce mot n'a plus de sens aujourd'hui. Expliquons-le.

Être ultra, c'est aller au delà. C'est attaquer le sceptre au nom du
trône et la mitre au nom de l'autel; c'est malmener la chose qu'on
traîne; c'est ruer dans l'attelage; c'est chicaner le bûcher sur le
degré de cuisson des hérétiques; c'est reprocher à l'idole son peu
d'idolâtrie; c'est insulter par excès de respect; c'est trouver dans le
pape pas assez de papisme, dans le roi pas assez de royauté, et trop de
lumière à la nuit; c'est être mécontent de l'albâtre, de la neige, du
cygne et du lys au nom de la blancheur; c'est être partisan des choses
au point d'en devenir l'ennemi; c'est être si fort pour, qu'on est
contre.

L'esprit ultra caractérise spécialement la première phase de la
Restauration.

Rien dans l'histoire n'a ressemblé à ce quart d'heure qui commence à
1814 et qui se termine vers 1820 à l'avènement de M. de Villèle, l'homme
pratique de la droite. Ces six années furent un moment extraordinaire, à
la fois brillant et morne, riant et sombre, éclairé comme par le
rayonnement de l'aube et tout couvert en même temps des ténèbres des
grandes catastrophes qui emplissaient encore l'horizon et s'enfonçaient
lentement dans le passé. Il y eut là, dans cette lumière et dans cette
ombre, tout un petit monde nouveau et vieux, bouffon et triste, juvénile
et sénile, se frottant les yeux; rien ne ressemble au réveil comme le
retour; groupe qui regardait la France avec humeur et que la France
regardait avec ironie; de bons vieux hiboux marquis plein les rues, les
revenus et les revenants, des «ci-devant» stupéfaits de tout, de braves
et nobles gentilshommes souriant d'être en France et en pleurant aussi,
ravis de revoir leur patrie, désespérés de ne plus retrouver leur
monarchie; la noblesse des croisades conspuant la noblesse de l'Empire,
c'est-à-dire la noblesse de l'épée; les races historiques ayant perdu le
sens de l'histoire; les fils des compagnons de Charlemagne dédaignant
les compagnons de Napoléon. Les épées, comme nous venons de le dire, se
renvoyaient l'insulte; l'épée de Fontenoy était risible et n'était
qu'une rouillarde; l'épée de Marengo était odieuse et n'était qu'un
sabre. Jadis méconnaissait Hier. On n'avait plus le sentiment de ce qui
était grand, ni le sentiment de ce qui était ridicule. Il y eut
quelqu'un qui appela Bonaparte Scapin. Ce monde n'est plus. Rien,
répétons-le, n'en reste aujourd'hui. Quand nous en tirons par hasard
quelque figure et que nous essayons de le faire revivre par la pensée,
il nous semble étrange comme un monde antédiluvien. C'est qu'en effet il
a été lui aussi englouti par un déluge. Il a disparu sous deux
révolutions. Quels flots que les idées! Comme elles couvrent vite tout
ce qu'elles ont mission de détruire et d'ensevelir, et comme elles font
promptement d'effrayantes profondeurs!

Telle était la physionomie des salons de ces temps lointains et candides
où M. Martainville avait plus d'esprit que Voltaire.

Ces salons avaient une littérature et une politique à eux. On y croyait
en Fiévée. M. Agier y faisait loi. On y commentait M. Colnet, le
publiciste bouquiniste du quai Malaquais. Napoléon y était pleinement
Ogre de Corse. Plus tard, l'introduction dans l'histoire de M. le
marquis de Buonaparte, lieutenant général des armées du roi, fut une
concession à l'esprit du siècle.

Ces salons ne furent pas longtemps purs. Dès 1818, quelques doctrinaires
commencèrent à y poindre, nuance inquiétante. La manière de ceux-là
était d'être royalistes et de s'en excuser. Là où les ultras étaient
très fiers, les doctrinaires étaient un peu honteux. Ils avaient de
l'esprit; ils avaient du silence; leur dogme politique était
convenablement empesé de morgue; ils devaient réussir. Ils faisaient,
utilement d'ailleurs, des excès de cravate blanche et d'habit boutonné.
Le tort, ou le malheur, du parti doctrinaire a été de créer la jeunesse
vieille. Ils prenaient des poses de sages. Ils rêvaient de greffer sur
le principe absolu et excessif un pouvoir tempéré. Ils opposaient, et
parfois avec une rare intelligence, au libéralisme démolisseur un
libéralisme conservateur. On les entendait dire: «Grâce pour le
royalisme! il a rendu plus d'un service. Il a rapporté la tradition, le
culte, la religion, le respect. Il est fidèle, brave, chevaleresque,
aimant, dévoué. Il vient mêler, quoique à regret, aux grandeurs
nouvelles de la nation les grandeurs séculaires de la monarchie. Il a le
tort de ne pas comprendre la Révolution, l'Empire, la gloire, la
liberté, les jeunes idées, les jeunes générations, le siècle. Mais ce
tort qu'il a envers nous, ne l'avons-nous pas quelquefois envers lui? La
Révolution, dont nous sommes les héritiers, doit avoir l'intelligence de
tout. Attaquer le royalisme, c'est le contre-sens du libéralisme. Quelle
faute! et quel aveuglement! La France révolutionnaire manque de respect
à la France historique, c'est-à-dire à sa mère, c'est-à-dire à
elle-même. Après le 5 septembre, on traite la noblesse de la monarchie
comme après le 8 juillet on traitait la noblesse de l'Empire. Ils ont
été injustes pour l'aigle, nous sommes injustes pour la fleur de lys. On
veut donc toujours avoir quelque chose à proscrire! Dédorer la couronne
de Louis XIV, gratter l'écusson d'Henri IV, cela est-il bien utile? Nous
raillons M. de Vaublanc qui effaçait les N du pont d'Iéna! Que
faisait-il donc? Ce que nous faisons. Bouvines nous appartient comme
Marengo. Les fleurs de lys sont à nous comme les N. C'est notre
patrimoine. À quoi bon l'amoindrir? Il ne faut pas plus renier la patrie
dans le passé que dans le présent. Pourquoi ne pas vouloir toute
l'histoire? Pourquoi ne pas aimer toute la France?»

C'est ainsi que les doctrinaires critiquaient et protégeaient le
royalisme, mécontent d'être critiqué et furieux d'être protégé.

Les ultras marquèrent la première époque du royalisme; la congrégation
caractérisa la seconde. À la fougue succéda l'habileté. Bornons ici
cette esquisse.

Dans le cours de ce récit, l'auteur de ce livre a trouvé sur son chemin
ce moment curieux de l'histoire contemporaine; il a dû y jeter en
passant un coup d'oeil et retracer quelques-uns des linéaments
singuliers de cette société aujourd'hui inconnue. Mais il le fait
rapidement et sans aucune idée amère ou dérisoire. Des souvenirs,
affectueux et respectueux, car ils touchent à sa mère, l'attachent à ce
passé. D'ailleurs, disons-le, ce même petit monde avait sa grandeur. On
en peut sourire, mais on ne peut ni le mépriser ni le haïr. C'était la
France d'autrefois.

Marius Pontmercy fit comme tous les enfants des études quelconques.
Quand il sortit des mains de la tante Gillenormand, son grand-père le
confia à un digne professeur de la plus pure innocence classique. Cette
jeune âme qui s'ouvrait passa d'une prude à un cuistre. Marius eut ses
années de collège, puis il entra à l'école de droit. Il était royaliste,
fanatique et austère. Il aimait peu son grand-père dont la gaîté et le
cynisme le froissaient, et il était sombre à l'endroit de son père.

C'était du reste un garçon ardent et froid, noble, généreux, fier,
religieux, exalté; digne jusqu'à la dureté, pur jusqu'à la sauvagerie.




Chapitre IV

Fin du brigand


L'achèvement des études classiques de Marius coïncida avec la sortie du
monde de M. Gillenormand. Le vieillard dit adieu au faubourg
Saint-Germain et au salon de madame de T., et vint s'établir au Marais
dans sa maison de la rue des Filles-du-Calvaire. Il avait là pour
domestiques, outre le portier, cette femme de chambre Nicolette qui
avait succédé à la Magnon, et ce Basque essoufflé et poussif dont il a
été parlé plus haut.

En 1827, Marius venait d'atteindre ses dix-sept ans. Comme il rentrait
un soir, il vit son grand-père qui tenait une lettre à la main.

--Marius, dit M. Gillenormand, tu partiras demain pour Vernon.

--Pourquoi? dit Marius.

--Pour voir ton père.

Marius eut un tremblement. Il avait songé à tout, excepté à ceci, qu'il
pourrait un jour se faire qu'il eût à voir son père. Rien ne pouvait
être pour lui plus inattendu, plus surprenant, et, disons-le, plus
désagréable. C'était l'éloignement contraint au rapprochement. Ce
n'était pas un chagrin, non, c'était une corvée.

Marius, outre ses motifs d'antipathie politique, était convaincu que son
père, le sabreur, comme l'appelait M. Gillenormand dans ses jours de
douceur, ne l'aimait pas; cela était évident, puisqu'il l'avait
abandonné ainsi et laissé à d'autres. Ne se sentant point aimé, il
n'aimait point. Rien de plus simple, se disait-il.

Il fut si stupéfait qu'il ne questionna pas M. Gillenormand. Le
grand-père reprit:

--Il paraît qu'il est malade. Il te demande.

Et après un silence il ajouta:

--Pars demain matin. Je crois qu'il y a cour des Fontaines une voiture
qui part à six heures et qui arrive le soir. Prends la. Il dit que c'est
pressé.

Puis il froissa la lettre et la mit dans sa poche. Marius aurait pu
partir le soir même et être près de son père le lendemain matin. Une
diligence de la rue du Bouloi faisait à cette époque le voyage de Rouen
la nuit et passait par Vernon. Ni M. Gillenormand ni Marius ne songèrent
à s'informer.

Le lendemain, à la brune, Marius arrivait à Vernon. Les chandelles
commençaient à s'allumer. Il demanda au premier passant venu: _la maison
de monsieur Pontmercy_. Car dans sa pensée il était de l'avis de la
Restauration, et, lui non plus, ne reconnaissait son père ni baron ni
colonel.

On lui indiqua le logis. Il sonna; une femme vint lui ouvrir, une petite
lampe à la main.

--Monsieur Pontmercy? dit Marius.

La femme resta immobile.

--Est-ce ici? demanda Marius.

La femme fit de la tête un signe affirmatif.

--Pourrais-je lui parler?

La femme fit un signe négatif.

--Mais je suis son fils, reprit Marius. Il m'attend.

--Il ne vous attend plus, dit la femme.

Alors il s'aperçut qu'elle pleurait.

Elle lui désigna du doigt la porte d'une salle basse. Il entra.

Dans cette salle qu'éclairait une chandelle de suif posée sur la
cheminée, il y avait trois hommes, un qui était debout, un qui était à
genoux, et un qui était à terre et en chemise couché tout de son long
sur le carreau. Celui qui était à terre était le colonel.

Les deux autres étaient un médecin et un prêtre, qui priait.

Le colonel était depuis trois jours atteint d'une fièvre cérébrale. Au
début de la maladie, ayant un mauvais pressentiment, il avait écrit à M.
Gillenormand pour demander son fils. La maladie avait empiré. Le soir
même de l'arrivée de Marius à Vernon, le colonel avait eu un accès de
délire; il s'était levé de son lit malgré la servante, en criant:--Mon
fils n'arrive pas! je vais au-devant de lui!--Puis il était sorti de sa
chambre et était tombé sur le carreau de l'antichambre. Il venait
d'expirer.

On avait appelé le médecin et le curé. Le médecin était arrivé trop
tard, le curé était arrivé trop tard. Le fils aussi était arrivé trop
tard.

À la clarté crépusculaire de la chandelle, on distinguait sur la joue du
colonel gisant et pâle une grosse larme qui avait coulé de son oeil
mort. L'oeil était éteint, mais la larme n'était pas séchée. Cette
larme, c'était le retard de son fils.

Marius considéra cet homme qu'il voyait pour la première fois, et pour
la dernière, ce visage vénérable et mâle, ces yeux ouverts qui ne
regardaient pas, ces cheveux blancs, ces membres robustes sur lesquels
on distinguait çà et là des lignes brunes qui étaient des coups de sabre
et des espèces d'étoiles rouges qui étaient des trous de balles. Il
considéra cette gigantesque balafre qui imprimait l'héroïsme sur cette
face où Dieu avait empreint la bonté. Il songea que cet homme était son
père et que cet homme était mort, et il resta froid.

La tristesse qu'il éprouvait fut la tristesse qu'il aurait ressentie
devant tout autre homme qu'il aurait vu étendu mort.

Le deuil, un deuil poignant, était dans cette chambre. La servante se
lamentait dans un coin, le curé priait, et on l'entendait sangloter, le
médecin s'essuyait les yeux; le cadavre lui-même pleurait.

Ce médecin, ce prêtre et cette femme regardaient Marius à travers leur
affliction sans dire une parole; c'était lui qui était l'étranger.
Marius, trop peu ému, se sentit honteux et embarrassé de son attitude;
il avait son chapeau à la main, il le laissa tomber à terre, afin de
faire croire que la douleur lui ôtait la force de le tenir.

En même temps il éprouvait comme un remords et il se méprisait d'agir
ainsi. Mais était-ce sa faute? Il n'aimait pas son père, quoi!

Le colonel ne laissait rien. La vente du mobilier paya à peine
l'enterrement. La servante trouva un chiffon de papier qu'elle remit à
Marius. Il y avait ceci, écrit de la main du colonel:

«--_Pour mon fils_.--L'empereur m'a fait baron sur le champ de bataille
de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j'ai payé
de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu'il en
sera digne.»

Derrière, le colonel avait ajouté:

«À cette même bataille de Waterloo, un sergent m'a sauvé la vie. Cet
homme s'appelle Thénardier. Dans ces derniers temps, je crois qu'il
tenait une petite auberge dans un village des environs de Paris, à
Chelles ou à Montfermeil. Si mon fils le rencontre, il fera à Thénardier
tout le bien qu'il pourra.»

Non par religion pour son père, mais à cause de ce respect vague de la
mort qui est toujours si impérieux au coeur de l'homme, Marius prit ce
papier et le serra.

Rien ne resta du colonel. M. Gillenormand fît vendre au fripier son épée
et son uniforme. Les voisins dévalisèrent le jardin et pillèrent les
fleurs rares. Les autres plantes devinrent ronces et broussailles, ou
moururent.

Marius n'était demeuré que quarante-huit heures à Vernon. Après
l'enterrement, il était revenu à Paris et s'était remis à son droit,
sans plus songer à son père que s'il n'eût jamais vécu. En deux jours le
colonel avait été enterré, et en trois jours oublié.

Marius avait un crêpe à son chapeau. Voilà tout.




Chapitre V

Utilité d'aller à la messe pour devenir révolutionnaire


Marius avait gardé les habitudes religieuses de son enfance. Un dimanche
qu'il était allé entendre la messe à Saint-Sulpice, à cette même
chapelle de la Vierge où sa tante le menait quand il était petit, étant
ce jour-là distrait et rêveur plus qu'à l'ordinaire, il s'était placé
derrière un pilier et agenouillé, sans y faire attention, sur une chaise
en velours d'Utrecht au dossier de laquelle était écrit ce nom:
_Monsieur Mabeuf, marguillier_. La messe commençait à peine qu'un
vieillard se présenta et dit à Marius:

--Monsieur, c'est ma place.

Marius s'écarta avec empressement, et le vieillard reprit sa chaise.

La messe finie, Marius était resté pensif à quelques pas; le vieillard
s'approcha de nouveau et lui dit:

--Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir dérangé tout à l'heure
et de vous déranger encore en ce moment; mais vous avez dû me trouver
fâcheux, il faut que je vous explique.

--Monsieur, dit Marius, c'est inutile.

--Si! reprit le vieillard, je ne veux pas que vous ayez mauvaise idée de
moi. Voyez-vous, je tiens à cette place. Il me semble que la messe y est
meilleure. Pourquoi? je vais vous le dire. C'est à cette place-là que
j'ai vu venir pendant dix années, tous les deux ou trois mois
régulièrement, un pauvre brave père qui n'avait pas d'autre occasion et
pas d'autre manière de voir son enfant, parce que, pour des arrangements
de famille, on l'en empêchait. Il venait à l'heure où il savait qu'on
menait son fils à la messe. Le petit ne se doutait pas que son père
était là. Il ne savait même peut-être pas qu'il avait un père,
l'innocent! Le père, lui, se tenait derrière un pilier pour qu'on ne le
vît pas. Il regardait son enfant, et il pleurait. Il adorait ce petit,
ce pauvre homme! J'ai vu cela. Cet endroit est devenu comme sanctifié
pour moi, et j'ai pris l'habitude de venir y entendre la messe. Je le
préfère au banc d'oeuvre où j'aurais droit d'être comme marguillier.
J'ai même un peu connu ce malheureux monsieur. Il avait un beau-père,
une tante riche, des parents, je ne sais plus trop, qui menaçaient de
déshériter l'enfant si, lui le père, il le voyait. Il s'était sacrifié
pour que son fils fût riche un jour et heureux. On l'en séparait pour
opinion politique. Certainement j'approuve les opinions politiques, mais
il y a des gens qui ne savent pas s'arrêter. Mon Dieu! parce qu'un homme
a été à Waterloo, ce n'est pas un monstre; on ne sépare point pour cela
un père de son enfant. C'était un colonel de Bonaparte. Il est mort, je
crois. Il demeurait à Vernon où j'ai mon frère curé, et il s'appelait
quelque chose comme Pontmarie ou Montpercy....--Il avait, ma foi, un
beau coup de sabre.

--Pontmercy? dit Marius en pâlissant.

--Précisément. Pontmercy. Est-ce que vous l'avez connu?

--Monsieur, dit Marius, c'était mon père.

Le vieux marguillier joignit les mains, et s'écria:

--Ah! vous êtes l'enfant! Oui, c'est cela, ce doit être un homme à
présent. Eh bien! pauvre enfant, vous pouvez dire que vous avez eu un
père qui vous a bien aimé!

Marius offrit son bras au vieillard et le ramena jusqu'à son logis. Le
lendemain, il dit à M. Gillenormand:

--Nous avons arrangé une partie de chasse avec quelques amis.
Voulez-vous me permettre de m'absenter trois jours?

--Quatre! répondit le grand-père. Va, amuse-toi.

Et, clignant de l'oeil, il dit bas à sa fille:

--Quelque amourette!




Chapitre VI

Ce que c'est que d'avoir rencontrer un marguillier


Où alla Marius, on le verra un peu plus loin.

Marius fut trois jours absent, puis il revint à Paris, alla droit à la
bibliothèque de l'école de droit, et demanda la collection du
_Moniteur_.

Il lut le _Moniteur_, il lut toutes les histoires de la République et de
l'empire, le _Mémorial de Sainte-Hélène_, tous les mémoires, les
journaux, les bulletins, les proclamations; il dévora tout. La première
fois qu'il rencontra le nom de son père dans les bulletins de la grande
Armée, il en eut la fièvre toute une semaine. Il alla voir les généraux
sous lesquels Georges Pontmercy avait servi, entre autres le comte H. Le
marguillier Mabeuf, qu'il était allé revoir, lui avait conté la vie de
Vernon, la retraite du colonel, ses fleurs, sa solitude. Marius arriva à
connaître pleinement cet homme rare, sublime et doux, cette espèce de
lion-agneau qui avait été son père.

Cependant, occupé de cette étude qui lui prenait tous ses instants comme
toutes ses pensées, il ne voyait presque plus les Gillenormand. Aux
heures des repas, il paraissait; puis on le cherchait, il n'était plus
là. La tante bougonnait. Le père Gillenormand souriait. Bah! bah! c'est
le temps des fillettes!--Quelquefois le vieillard ajoutait:--Diable! je
croyais que c'était une galanterie, il paraît que c'est une passion.

C'était une passion en effet. Marius était en train d'adorer son père.

En même temps un changement extraordinaire se faisait dans ses idées.
Les phases de ce changement furent nombreuses et successives. Comme ceci
est l'histoire de beaucoup d'esprits de notre temps, nous croyons utile
de suivre ces phases pas à pas et de les indiquer toutes.

Cette histoire où il venait de mettre les yeux l'effarait.

Le premier effet fut l'éblouissement.

La République, l'empire, n'avaient été pour lui jusqu'alors que des mots
monstrueux. La République, une guillotine dans un crépuscule; l'empire,
un sabre dans la nuit. Il venait d'y regarder, et là où il s'attendait à
ne trouver qu'un chaos de ténèbres, il avait vu, avec une sorte de
surprise inouïe mêlée de crainte et de joie, étinceler des astres,
Mirabeau, Vergniaud, Saint-Just, Robespierre, Camille Desmoulins,
Danton, et se lever un soleil, Napoléon. Il ne savait où il en était. Il
reculait aveuglé de clartés. Peu à peu, l'étonnement passé, il
s'accoutuma à ces rayonnements, il considéra les actions sans vertige,
il examina les personnages sans terreur; la révolution et l'empire se
mirent lumineusement en perspective devant sa prunelle visionnaire; il
vit chacun de ces deux groupes d'événements et d'hommes se résumer dans
deux faits énormes; la République dans la souveraineté du droit civique
restituée aux masses, l'empire dans la souveraineté de l'idée française
imposée à l'Europe; il vit sortir de la révolution la grande figure du
peuple et de l'empire la grande figure de la France. Il se déclara dans
sa conscience que tout cela avait été bon.

Ce que son éblouissement négligeait dans cette première appréciation
beaucoup trop synthétique, nous ne croyons pas nécessaire de l'indiquer
ici. C'est l'état d'un esprit en marche que nous constatons. Les progrès
ne se font pas tous en une étape. Cela dit, une fois pour toutes, pour
ce qui précède comme pour ce qui va suivre, nous continuons.

Il s'aperçut alors que jusqu'à ce moment il n'avait pas plus compris son
pays qu'il n'avait compris son père. Il n'avait connu ni l'un ni
l'autre, et il avait eu une sorte de nuit volontaire sur les yeux. Il
voyait maintenant; et d'un côté il admirait, de l'autre il adorait.

Il était plein de regrets, et de remords, et il songeait avec désespoir
que tout ce qu'il avait dans l'âme, il ne pouvait plus le dire
maintenant qu'à un tombeau! Oh! si son père avait existé, s'il l'avait
eu encore, si Dieu dans sa compassion et dans sa bonté avait permis que
ce père fût encore vivant, comme il aurait couru, comme il se serait
précipité, comme il aurait crié à son père: Père! me voici! c'est moi!
j'ai le même coeur que toi! je suis ton fils! Comme il aurait embrassé
sa tête blanche, inondé ses cheveux de larmes, contemplé sa cicatrice,
pressé ses mains, adoré ses vêtements, baisé ses pieds! Oh! pourquoi ce
père était-il mort si tôt, avant l'âge, avant la justice, avant l'amour
de son fils! Marius avait un continuel sanglot dans le coeur qui disait
à tout moment: hélas! En même temps, il devenait plus vraiment sérieux,
plus vraiment grave, plus sûr de sa foi et de sa pensée. À chaque
instant des lueurs du vrai venaient compléter sa raison. Il se faisait
en lui comme une croissance intérieure. Il sentait une sorte
d'agrandissement naturel que lui apportaient ces deux choses, nouvelles
pour lui, son père et sa patrie.

Comme lorsqu'on a une clef, tout s'ouvrait; il s'expliquait ce qu'il
avait haï, il pénétrait ce qu'il avait abhorré; il voyait désormais
clairement le sens providentiel, divin et humain, des grandes choses
qu'on lui avait appris à détester et des grands hommes qu'on lui avait
enseigné à maudire. Quand il songeait à ses précédentes opinions, qui
n'étaient que d'hier et qui pourtant lui semblaient déjà si anciennes,
il s'indignait et il souriait.

De la réhabilitation de son père il avait naturellement passé à la
réhabilitation de Napoléon.

Pourtant, celle-ci, disons-le, ne s'était point faite sans labeur.

Dès l'enfance on l'avait imbu des jugements du parti de 1814 sur
Bonaparte. Or, tous les préjugés de la Restauration, tous ses intérêts,
tous ses instincts, tendaient à défigurer Napoléon. Elle l'exécrait
plus encore que Robespierre. Elle avait exploité assez habilement la
fatigue de la nation et la haine des mères. Bonaparte était devenu une
sorte de monstre presque fabuleux, et, pour le peindre à l'imagination
du peuple qui, comme nous l'indiquions tout à l'heure, ressemble à
l'imagination des enfants, le parti de 1814 faisait apparaître
successivement tous les masques effrayants, depuis ce qui est terrible
en restant grandiose jusqu'à ce qui est terrible en devenant grotesque,
depuis Tibère jusqu'à Croquemitaine. Ainsi, en parlant de Bonaparte, on
était libre de sangloter ou de pouffer de rire, pourvu que la haine fît
la basse. Marius n'avait jamais eu--sur cet homme, comme on
l'appelait,--d'autres idées dans l'esprit. Elles s'étaient combinées
avec la ténacité qui était dans sa nature. Il y avait en lui tout un
petit homme têtu qui haïssait Napoléon.

En lisant l'histoire, en l'étudiant surtout dans les documents et les
matériaux, le voile qui couvrait Napoléon aux yeux de Marius se déchira
peu à peu. Il entrevit quelque chose d'immense, et soupçonna qu'il
s'était trompé jusqu'à ce moment sur Bonaparte comme sur tout le reste;
chaque jour il voyait mieux; et il se mit à gravir lentement, pas à pas,
au commencement presque à regret, ensuite avec enivrement et comme
attiré par une fascination irrésistible, d'abord les degrés sombres,
puis les degrés vaguement éclairés, enfin les degrés lumineux et
splendides de l'enthousiasme.

Une nuit, il était seul dans sa petite chambre située sous le toit. Sa
bougie était allumée; il lisait accoudé sur sa table à côté de sa
fenêtre ouverte. Toutes sortes de rêveries lui arrivaient de l'espace et
se mêlaient à sa pensée. Quel spectacle que la nuit! on entend des
bruits sourds sans savoir d'où ils viennent, on voit rutiler comme une
braise Jupiter qui est douze cents fois plus gros que la terre, l'azur
est noir, les étoiles brillent, c'est formidable.

Il lisait les bulletins de la grande Armée, ces strophes héroïques
écrites sur le champ de bataille; il y voyait par intervalles le nom de
son père, toujours le nom de l'empereur; tout le grand empire lui
apparaissait; il sentait comme une marée qui se gonflait en lui et qui
montait; il lui semblait par moments que son père passait près de lui
comme un souffle, et lui parlait à l'oreille; il devenait peu à peu
étrange; il croyait entendre les tambours, le canon, les trompettes, le
pas mesuré des bataillons, le galop sourd et lointain des cavaleries; de
temps en temps ses yeux se levaient vers le ciel et regardaient luire
dans les profondeurs sans fond les constellations colossales, puis ils
retombaient sur le livre et ils y voyaient d'autres choses colossales
remuer confusément. Il avait le coeur serré. Il était transporté,
tremblant, haletant; tout à coup, sans savoir lui-même ce qui était en
lui et à quoi il obéissait, il se dressa, étendit ses deux bras hors de
la fenêtre, regarda fixement l'ombre, le silence, l'infini ténébreux,
l'immensité éternelle, et cria: Vive l'empereur!

À partir de ce moment, tout fut dit. L'ogre de Corse,--l'usurpateur,--le
tyran,--le monstre qui était l'amant de ses soeurs,--l'histrion qui
prenait des leçons de Talma,--l'empoisonneur de Jaffa,--le
tigre,--Buonaparté,--tout cela s'évanouit, et fit place dans son esprit
à un vague et éclatant rayonnement où resplendissait à une hauteur
inaccessible le pâle fantôme de marbre de César. L'empereur n'avait été
pour son père que le bien-aimé capitaine qu'on admire et pour qui l'on
se dévoue; il fut pour Marius quelque chose de plus. Il fut le
constructeur prédestiné du groupe français succédant au groupe romain
dans la domination de l'univers. Il fut le prodigieux architecte d'un
écroulement, le continuateur de Charlemagne, de Louis XI, de Henri IV,
de Richelieu, de Louis XIV et du comité de salut public, ayant sans
doute ses taches, ses fautes et même son crime, c'est-à-dire étant
homme; mais auguste dans ses fautes, brillant dans ses taches, puissant
dans son crime. Il fut l'homme prédestiné qui avait forcé toutes les
nations à dire:--la grande nation. Il fut mieux encore; il fut
l'incarnation même de la France, conquérant l'Europe par l'épée qu'il
tenait et le monde par la clarté qu'il jetait. Marius vit en Bonaparte
le spectre éblouissant qui se dressera toujours sur la frontière et qui
gardera l'avenir. Despote, mais dictateur; despote résultant d'une
République et résumant une révolution. Napoléon devint pour lui
l'homme-peuple comme Jésus est l'homme-Dieu.

On le voit, à la façon de tous les nouveaux venus dans une religion, sa
conversion l'enivrait, il se précipitait dans l'adhésion et il allait
trop loin. Sa nature était ainsi: une fois sur une pente, il lui était
presque impossible d'enrayer. Le fanatisme pour l'épée le gagnait et
compliquait dans son esprit l'enthousiasme pour l'idée. Il ne
s'apercevait point qu'avec le génie, et pêle-mêle, il admirait la force,
c'est-à-dire qu'il installait dans les deux compartiments de son
idolâtrie, d'un côté ce qui est divin, de l'autre ce qui est brutal. À
plusieurs égards, il s'était mis à se tromper autrement. Il admettait
tout. Il y a une manière de rencontrer l'erreur en allant à la vérité.
Il avait une sorte de bonne foi violente qui prenait tout en bloc. Dans
la voie nouvelle où il était entré, en jugeant les torts de l'ancien
régime comme en mesurant la gloire de Napoléon, il négligeait les
circonstances atténuantes.

Quoi qu'il en fût, un pas prodigieux était fait. Où il avait vu
autrefois la chute de la monarchie, il voyait maintenant l'avènement de
la France. Son orientation était changée. Ce qui avait été le couchant
était le levant. Il s'était retourné.

Toutes ces révolutions s'accomplissaient en lui sans que sa famille s'en
doutât.

Quand, dans ce mystérieux travail, il eut tout à fait perdu son ancienne
peau de bourbonien et d'ultra, quand il eut dépouillé l'aristocrate, le
jacobite et le royaliste, lorsqu'il fut pleinement révolutionnaire,
profondément démocrate, et presque républicain, il alla chez un graveur
du quai des Orfèvres et y commanda cent cartes portant ce nom: _le baron
Marius Pontmercy_.

Ce qui n'était qu'une conséquence très logique du changement qui s'était
opéré en lui, changement dans lequel tout gravitait autour de son père.
Seulement, comme il ne connaissait personne, et qu'il ne pouvait semer
ces cartes chez aucun portier, il les mit dans sa poche.

Par une autre conséquence naturelle, à mesure qu'il se rapprochait de
son père, de sa mémoire, et des choses pour lesquelles le colonel avait
combattu vingt-cinq ans, il s'éloignait de son grand-père. Nous l'avons
dit, dès longtemps l'humeur de M. Gillenormand ne lui agréait point. Il
y avait déjà entre eux toutes les dissonances de jeune homme grave à
vieillard frivole. La gaîté de Géronte choque et exaspère la mélancolie
de Werther. Tant que les mêmes opinions politiques et les mêmes idées
leur avaient été communes, Marius s'était rencontré là avec M.
Gillenormand comme sur un pont. Quand ce pont tomba, l'abîme se fit. Et
puis, par-dessus tout, Marius éprouvait des mouvements de révolte
inexprimables en songeant que c'était M. Gillenormand qui, pour des
motifs stupides, l'avait arraché sans pitié au colonel, privant ainsi le
père de l'enfant et l'enfant du père.

À force de piété pour son père, Marius en était presque venu à
l'aversion pour son aïeul.

Rien de cela du reste, nous l'avons dit, ne se trahissait au dehors.
Seulement il était froid de plus en plus; laconique aux repas, et rare
dans la maison. Quand sa tante l'en grondait, il était très doux et
donnait pour prétexte ses études, les cours, les examens, des
conférences, etc. Le grand-père ne sortait pas de son diagnostic
infaillible:--Amoureux! Je m'y connais.

Marius faisait de temps en temps quelques absences.

Où va-t-il donc comme cela? demandait la tante.

Dans un de ces voyages, toujours très courts, il était allé à
Montfermeil pour obéir à l'indication que son père lui avait laissée, et
il avait cherché l'ancien sergent de Waterloo, l'aubergiste Thénardier.
Thénardier avait fait faillite, l'auberge était fermée, et l'on ne
savait ce qu'il était devenu. Pour ces recherches, Marius fut quatre
jours hors de la maison.

--Décidément, dit le grand-père, il se dérange.

On avait cru remarquer qu'il portait sur sa poitrine et sous sa chemise
quelque chose qui était attaché à son cou par un ruban noir.




Chapitre VII

Quelque cotillon


C'était un arrière-petit-neveu que M. Gillenormand avait du côté
paternel, et qui menait, en dehors de la famille et loin de tous les
foyers domestiques, la vie de garnison. Le lieutenant Théodule
Gillenormand remplissait toutes les conditions voulues pour être ce
qu'on appelle un joli officier. Il avait «une taille de demoiselle», une
façon de traîner le sabre victorieuse, et la moustache en croc. Il
venait fort rarement à Paris, si rarement que Marius ne l'avait jamais
vu. Les deux cousins ne se connaissaient que de nom. Théodule était,
nous croyons l'avoir dit, le favori de la tante Gillenormand, qui le
préférait parce qu'elle ne le voyait pas. Ne pas voir les gens, cela
permet de leur supposer toutes les perfections.

Un matin, Mlle Gillenormand ainée était rentrée chez elle aussi émue que
sa placidité pouvait l'être. Marius venait encore de demander à son
grand-père la permission de faire un petit voyage, ajoutant qu'il
comptait partir le soir même.--Va! avait répondu le grand-père, et M.
Gillenormand avait ajouté à part en poussant ses deux sourcils vers le
haut de son front: Il découche avec récidive. Mlle Gillenormand était
remontée dans sa chambre très intriguée, et avait jeté dans l'escalier
ce point d'exclamation: C'est fort! et ce point d'interrogation: Mais où
donc est-ce qu'il va? Elle entrevoyait quelque aventure de coeur plus ou
moins illicite, une femme dans la pénombre, un rendez-vous, un mystère,
et elle n'eût pas été fâchée d'y fourrer ses lunettes. La dégustation
d'un mystère, cela ressemble à la primeur d'un esclandre; les saintes
âmes ne détestent point cela. Il y a dans les compartiments secrets de
la bigoterie quelque curiosité pour le scandale.

Elle était donc en proie au vague appétit de savoir une histoire.

Pour se distraire de cette curiosité qui l'agitait un peu au delà de ses
habitudes, elle s'était réfugiée dans ses talents, et elle s'était mise
à festonner avec du coton sur du coton une de ces broderies de l'Empire
et de la Restauration où il y a beaucoup de roues de cabriolet. Ouvrage
maussade, ouvrière revêche. Elle était depuis plusieurs heures sur sa
chaise quand la porte s'ouvrit. Mlle Gillenormand leva le nez; le
lieutenant Théodule était devant elle, et lui faisait le salut
d'ordonnance. Elle poussa un cri de bonheur. On est vieille, on est
prude, on est dévote, on est la tante; mais c'est toujours agréable de
voir entrer dans sa chambre un lancier.

--Toi ici, Théodule! s'écria-t-elle.

--En passant, ma tante.

--Mais embrasse-moi donc.

--Voilà! dit Théodule.

Et il l'embrassa. La tante Gillenormand alla à son secrétaire, et
l'ouvrit.

--Tu nous restes au moins toute la semaine?

--Ma tante, je repars ce soir.

--Pas possible!

--Mathématiquement!

--Reste, mon petit Théodule, je t'en prie.

--Le coeur dit oui, mais la consigne dit non. L'histoire est simple. On
nous change de garnison; nous étions à Melun, on nous met à Gaillon.
Pour aller de l'ancienne garnison à la nouvelle, il faut passer par
Paris. J'ai dit: je vais aller voir ma tante.

--Et voici pour ta peine.

Elle lui mit dix louis dans la main.

--Vous voulez dire pour mon plaisir, chère tante.

Théodule l'embrassa une seconde fois, et elle eut la joie d'avoir le cou
un peu écorché par les soutaches de l'uniforme.

--Est-ce que tu fais le voyage à cheval avec ton régiment? lui
demanda-t-elle.

--Non, ma tante. J'ai tenu à vous voir. J'ai une permission spéciale.
Mon Grosseur mène mon cheval; je vais par la diligence. Et à ce propos,
il faut que je vous demande une chose.

--Quoi?

--Mon cousin Marius Pontmercy voyage donc aussi, lui?

--Comment sais-tu cela? fit la tante, subitement chatouillée au vif de
la curiosité.

--En arrivant, je suis allé à la diligence retenir une place dans le
coupé.

--Eh bien?

--Un voyageur était déjà venu retenir une place sur l'impériale. J'ai vu
sur la feuille son nom.

--Quel nom?

--Marius Pontmercy.

--Le mauvais sujet! s'écria la tante. Ah! ton cousin n'est pas un garçon
rangé comme toi. Dire qu'il va passer la nuit en diligence!

--Comme moi.

--Mais toi, c'est par devoir; lui, c'est par désordre.

--Bigre! fit Théodule.

Ici, il arriva un événement à Mlle Gillenormand aînée; elle eut une
idée. Si elle eût été homme, elle se fût frappée le front. Elle
apostropha Théodule:

--Sais-tu que ton cousin ne te connaît pas?

--Non. Je l'ai vu, moi; mais il n'a jamais daigné me remarquer.

--Vous allez donc voyager ensemble comme cela?

--Lui sur l'impériale, moi dans le coupé.

--Où va cette diligence?

--Aux Andelys.

--C'est donc là que va Marius?

--À moins que, comme moi, il ne s'arrête en route. Moi, je descends à
Vernon pour prendre la correspondance de Gaillon. Je ne sais rien de
l'itinéraire de Marius.

--Marius! quel vilain nom! Quelle idée a-t-on eue de l'appeler Marius!
Tandis que toi, au moins, tu t'appelles Théodule!

--J'aimerais mieux m'appeler Alfred, dit l'officier.

--Écoute, Théodule.

--J'écoute, ma tante.

--Fais attention.

--Je fais attention.

--Y es-tu?

--Oui.

--Eh bien, Marius fait des absences.

--Eh! eh!

--Il voyage.

--Ah! ah!

--Il découche.

--Oh! oh!

--Nous voudrions savoir ce qu'il y a là-dessous.

Théodule répondit avec le calme d'un homme bronzé:

--Quelque cotillon.

Et avec ce rire entre cuir et chair qui décèle la certitude, il ajouta:

--Une fillette.

--C'est évident, s'écria la tante qui crut entendre parler M.
Gillenormand, et qui sentit sa conviction sortir irrésistiblement de ce
mot _fillette_, accentué presque de la même façon par le grand-oncle et
par le petit-neveu. Elle reprit:

--Fais-nous un plaisir. Suis un peu Marius. Il ne te connaît pas, cela
te sera facile. Puisque fillette il y a, tâche de voir la fillette. Tu
nous écriras l'historiette. Cela amusera le grand-père.

Théodule n'avait point un goût excessif pour ce genre de guet; mais il
était fort touché des dix louis, et il croyait leur voir une suite
possible. Il accepta la commission et dit:--Comme il vous plaira, ma
tante. Et il ajouta à part lui:--Me voilà duègne.

Mlle Gillenormand l'embrassa.

--Ce n'est pas toi, Théodule, qui ferais de ces frasques-là. Tu obéis à
la discipline, tu es l'esclave de la consigne, tu es un homme de
scrupule et de devoir, et tu ne quitterais pas ta famille pour aller
voir une créature.

Le lancier fit la grimace satisfaite de Cartouche loué pour sa probité.

Marius, le soir qui suivit ce dialogue, monta en diligence sans se
douter qu'il eût un surveillant. Quant au surveillant, la première chose
qu'il fit, ce fut de s'endormir. Le sommeil fut complet et
consciencieux. Argus ronfla toute la nuit.

Au point du jour, le conducteur de la diligence cria:--Vernon! relais de
Vernon! les voyageurs pour Vernon!--Et le lieutenant Théodule se
réveilla.

--Bon, grommela-t-il, à demi endormi encore, c'est ici que je descends.

Puis, sa mémoire se nettoyant par degrés, effet du réveil, il songea à
sa tante, aux dix louis, et au compte qu'il s'était chargé de rendre des
faits et gestes de Marius. Cela le fit rire.

Il n'est peut-être plus dans la voiture, pensa-t-il, tout en
reboutonnant sa veste de petit uniforme. Il a pu s'arrêter à Poissy; il
a pu s'arrêter à Triel; s'il n'est pas descendu à Meulan, il a pu
descendre à Mantes, à moins qu'il ne soit descendu à Rolleboise, ou
qu'il n'ait poussé jusqu'à Pacy, avec le choix de tourner à gauche sur
Évreux ou à droite sur Laroche-Guyon. Cours après, ma tante. Que diable
vais-je lui écrire, à la bonne vieille?

En ce moment un pantalon noir qui descendait de l'impériale apparut à la
vitre du coupé.

--Serait-ce Marius? dit le lieutenant.

C'était Marius.

Une petite paysanne, au bas de la voiture, mêlée aux chevaux et aux
postillons, offrait des fleurs aux voyageurs.--Fleurissez vos dames,
criait-elle.

Marius s'approcha d'elle et lui acheta les plus belles fleurs de son
éventaire.

--Pour le coup, dit Théodule sautant à bas du coupé, voilà qui me pique.
À qui diantre va-t-il porter ces fleurs-là? Il faut une fièrement jolie
femme pour un si beau bouquet. Je veux la voir.

Et, non plus par mandat maintenant, mais par curiosité personnelle,
comme ces chiens qui chassent pour leur compte, il se mit à suivre
Marius.

Marius ne faisait nulle attention à Théodule. Des femmes élégantes
descendaient de la diligence; il ne les regarda pas. Il semblait ne rien
voir autour de lui.

--Est-il amoureux! pensa Théodule.

Marius se dirigea vers l'église.

--À merveille, se dit Théodule. L'église! c'est cela. Les rendez-vous
assaisonnés d'un peu de messe sont les meilleurs. Rien n'est exquis
comme une oeillade qui passe par-dessus le bon Dieu.

Parvenu à l'église, Marius n'y entra point, et tourna derrière le
chevet. Il disparut à l'angle d'un des contreforts de l'abside.

--Le rendez-vous est dehors, dit Théodule. Voyons la fillette.

Et il s'avança sur la pointe de ses bottes vers l'angle où Marius avait
tourné.

Arrivé là, il s'arrêta stupéfait.

Marius, le front dans ses deux mains, était agenouillé dans l'herbe sur
une fosse. Il y avait effeuillé son bouquet. À l'extrémité de la fosse,
à un renflement qui marquait la tête, il y avait une croix de bois noir
avec ce nom en lettres blanches: _Colonel Baron Pontmercy_. On entendait
Marius sangloter.

La fillette était une tombe.




Chapitre VIII

Marbre contre granit


C'était là que Marius était venu la première fois qu'il s'était absenté
de Paris. C'était là qu'il revenait chaque fois que M. Gillenormand
disait: Il découche.

Le lieutenant Théodule fut absolument décontenancé par ce coudoiement
inattendu d'un sépulcre; il éprouva une sensation désagréable et
singulière qu'il était incapable d'analyser, et qui se composait du
respect d'un tombeau mêlé au respect d'un colonel. Il recula, laissant
Marius seul dans le cimetière, et il y eut de la discipline dans cette
reculade. La mort lui apparut avec de grosses épaulettes, et il lui fit
presque le salut militaire. Ne sachant qu'écrire à la tante, il prit le
parti de ne rien écrire du tout; et il ne serait probablement rien
résulté de la découverte faite par Théodule sur les amours de Marius,
si, par un de ces arrangements mystérieux si fréquents dans le hasard,
la scène de Vernon n'eût eu presque immédiatement une sorte de
contre-coup à Paris.

Marius revint de Vernon le troisième jour de grand matin, descendit chez
son grand-père, et, fatigué de deux nuits passées en diligence, sentant
le besoin de réparer son insomnie par une heure d'école de natation,
monta rapidement à sa chambre, ne prit que le temps de quitter sa
redingote de voyage et le cordon noir qu'il avait au cou, et s'en alla
au bain.

M. Gillenormand, levé de bonne heure comme tous les vieillards qui se
portent bien, l'avait entendu rentrer, et s'était hâté d'escalader, le
plus vite qu'il avait pu avec ses vieilles jambes, l'escalier des
combles où habitait Marius, afin de l'embrasser, et de le questionner
dans l'embrassade, et de savoir un peu d'où il venait.

Mais l'adolescent avait mis moins de temps à descendre que l'octogénaire
à monter, et quand le père Gillenormand entra dans la mansarde, Marius
n'y était plus.

Le lit n'était pas défait, et sur le lit s'étalaient sans défiance la
redingote et le cordon noir.

--J'aime mieux ça, dit M. Gillenormand.

Et un moment après il fit son entrée dans le salon où était déjà assise
Mlle Gillenormand aînée, brodant ses roues de cabriolet.

L'entrée fut triomphante.

M. Gillenormand tenait d'une main la redingote et de l'autre le ruban de
cou, et criait:

--Victoire! nous allons pénétrer le mystère! nous allons savoir le fin
du fin, nous allons palper les libertinages de notre sournois! nous
voici à même le roman. J'ai le portrait!

En effet, une boîte de chagrin noir, assez semblable à un médaillon,
était suspendue au cordon.

Le vieillard prit cette boîte et la considéra quelque temps sans
l'ouvrir, avec cet air de volupté, de ravissement et de colère d'un
pauvre diable affamé regardant passer sous son nez un admirable dîner
qui ne serait pas pour lui.

--Car c'est évidemment là un portrait. Je m'y connais. Cela se porte
tendrement sur le coeur. Sont-ils bêtes! Quelque abominable goton, qui
fait frémir probablement! Les jeunes gens ont si mauvais goût
aujourd'hui!

--Voyons, mon père, dit la vieille fille.

La boîte s'ouvrait en pressant un ressort. Ils n'y trouvèrent rien qu'un
papier soigneusement plié.

--_De la même au même_, dit M. Gillenormand éclatant de rire. Je sais ce
que c'est. Un billet doux!

--Ah! lisons donc! dit la tante.

Et elle mit ses lunettes. Ils déplièrent le papier et lurent ceci:

«--_Pour mon fils_.--L'empereur m'a fait baron sur le champ de bataille
de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j'ai payé
de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu'il en
sera digne.»

Ce que le père et la fille éprouvèrent ne saurait se dire. Ils se
sentirent glacés comme par le souffle d'une tête de mort. Ils
n'échangèrent pas un mot. Seulement M. Gillenormand dit à voix basse et
comme se parlant à lui-même:

--C'est l'écriture de ce sabreur.

La tante examina le papier, le retourna dans tous les sens, puis le
remit dans la boîte.

Au même moment, un petit paquet carré long enveloppé de papier bleu
tomba d'une poche de la redingote. Mademoiselle Gillenormand le ramassa
et développa le papier bleu. C'était le cent de cartes de Marius. Elle
en passa une à M. Gillenormand qui lut: _Le baron Marius Pontmercy_.

Le vieillard sonna. Nicolette vint. M. Gillenormand prit le cordon, la
boîte et la redingote, jeta le tout à terre au milieu du salon, et dit:

--Remportez ces nippes.

Une grande heure se passa dans le plus profond silence. Le vieux homme
et la vieille fille s'étaient assis se tournant le dos l'un à l'autre,
et pensaient, chacun de leur côté, probablement les mêmes choses. Au
bout de cette heure, la tante Gillenormand dit:

--Joli!

Quelques instants après, Marius parut. Il rentrait. Avant même d'avoir
franchi le seuil du salon, il aperçut son grand-père qui tenait à la
main une de ses cartes et qui, en le voyant, s'écria avec son air de
supériorité bourgeoise et ricanante qui était quelque chose d'écrasant:

--Tiens! tiens! tiens! tiens! tiens! tu es baron à présent. Je te fais
mon compliment. Qu'est-ce que cela veut dire?

Marius rougit légèrement, et répondit:

--Cela veut dire que je suis le fils de mon père.

M. Gillenormand cessa de rire et dit durement:

--Ton père, c'est moi.

--Mon père, reprit Marius les yeux baissés et l'air sévère, c'était un
homme humble et héroïque qui a glorieusement servi la République et la
France, qui a été grand dans la plus grande histoire que les hommes
aient jamais faite, qui a vécu un quart de siècle au bivouac, le jour
sous la mitraille et sous les balles, la nuit dans la neige, dans la
boue, sous la pluie, qui a pris deux drapeaux, qui a reçu vingt
blessures, qui est mort dans l'oubli et dans l'abandon, et qui n'a
jamais eu qu'un tort, c'est de trop aimer deux ingrats, son pays et moi!

C'était plus que M. Gillenormand n'en pouvait entendre. À ce mot, _la
République_, il s'était levé, ou pour mieux dire, dressé debout. Chacune
des paroles que Marius venait de prononcer avait fait sur le visage du
vieux royaliste l'effet des bouffées d'un soufflet de forge sur un tison
ardent. De sombre il était devenu rouge, de rouge pourpre, et de pourpre
flamboyant.

--Marius! s'écria-t-il. Abominable enfant! je ne sais pas ce qu'était
ton père! je ne veux pas le savoir! je n'en sais rien et je ne le sais
pas! mais ce que je sais, c'est qu'il n'y a jamais eu que des misérables
parmi tous ces gens-là! c'est que c'étaient tous des gueux, des
assassins, des bonnets rouges, des voleurs! je dis tous! je dis tous! je
ne connais personne! je dis tous! entends-tu, Marius! Vois-tu bien, tu
es baron comme ma pantoufle! C'étaient tous des bandits qui ont servi
Robespierre! tous des brigands qui ont servi Bu--o--na--parté! tous des
traîtres qui ont trahi, trahi, trahi, leur roi légitime! tous des lâches
qui se sont sauvés devant les Prussiens et les Anglais à Waterloo! Voilà
ce que je sais. Si monsieur votre père est là-dessous, je l'ignore, j'en
suis fâché, tant pis, votre serviteur!

À son tour, c'était Marius qui était le tison, et M. Gillenormand qui
était le soufflet. Marius frissonnait dans tous ses membres, il ne
savait que devenir, sa tête flambait. Il était le prêtre qui regarde
jeter au vent toutes ses hosties, le fakir qui voit un passant cracher
sur son idole. Il ne se pouvait que de telles choses eussent été dites
impunément devant lui. Mais que faire? Son père venait d'être foulé aux
pieds et trépigné en sa présence, mais par qui? par son grand-père.
Comment venger l'un sans outrager l'autre? Il était impossible qu'il
insultât son grand-père, et il était également impossible qu'il ne
vengeât point son père. D'un côté une tombe sacrée, de l'autre des
cheveux blancs. Il fut quelques instants ivre et chancelant, ayant tout
ce tourbillon dans la tête; puis il leva les yeux, regarda fixement son
aïeul, et cria d'une voix tonnante:

--À bas les Bourbons, et ce gros cochon de Louis XVIII!

Louis XVIII était mort depuis quatre ans, mais cela lui était bien égal.

Le vieillard, d'écarlate qu'il était, devint subitement plus blanc que
ses cheveux. Il se tourna vers un buste de M. le duc de Berry qui était
sur la cheminée et le salua profondément avec une sorte de majesté
singulière. Puis il alla deux fois, lentement et en silence, de la
cheminée à la fenêtre et de la fenêtre à la cheminée, traversant toute
la salle et faisant craquer le parquet comme une figure de pierre qui
marche. À la seconde fois, il se pencha vers sa fille, qui assistait à
ce choc avec la stupeur d'une vieille brebis, et lui dit en souriant
d'un sourire presque calme.

--Un baron comme monsieur et un bourgeois comme moi ne peuvent rester
sous le même toit.

Et tout à coup se redressant, blême, tremblant, terrible, le front
agrandi par l'effrayant rayonnement de la colère, il étendit le bras
vers Marius et lui cria:

--Va-t'en.

Marius quitta la maison.

Le lendemain, M. Gillenormand dit à sa fille:

--Vous enverrez tous les six mois soixante pistoles à ce buveur de sang,
et vous ne m'en parlerez jamais.

Ayant un immense reste de fureur à dépenser et ne sachant qu'en faire,
il continua de dire _vous_ à sa fille pendant plus de trois mois.

Marius, de son côté, était sorti indigné. Une circonstance qu'il faut
dire avait aggravé encore son exaspération. Il y a toujours de ces
petites fatalités qui compliquent les drames domestiques. Les griefs
s'en augmentent, quoique au fond les torts n'en soient pas accrus. En
reportant précipitamment, sur l'ordre du grand-père, «les nippes» de
Marius dans sa chambre, Nicolette avait, sans s'en apercevoir, laissé
tomber, probablement dans l'escalier des combles, qui était obscur, le
médaillon de chagrin noir où était le papier écrit par le colonel. Ce
papier ni ce médaillon ne purent être retrouvés. Marius fut convaincu
que «monsieur Gillenormand», à dater de ce jour il ne l'appela plus
autrement, avait jeté «le testament de son père», au feu. Il savait par
coeur les quelques lignes écrites par le colonel, et, par conséquent,
rien n'était perdu. Mais le papier, l'écriture, cette relique sacrée,
tout cela était son coeur même. Qu'en avait-on fait?

Marius s'en était allé, sans dire où il allait, et sans savoir où il
allait, avec trente francs, sa montre, et quelques hardes dans un sac de
nuit. Il était monté dans un cabriolet de place, l'avait pris à l'heure
et s'était dirigé à tout hasard vers le pays latin.

Qu'allait devenir Marius?




Livre quatrième--Les amis de l'A B C




Chapitre I

Un groupe qui a failli devenir historique


À cette époque, indifférente en apparence, un certain frisson
révolutionnaire courait vaguement. Des souffles, revenus des profondeurs
de 89 et de 92, étaient dans l'air. La jeunesse était, qu'on nous passe
le mot, en train de muer. On se transformait, presque sans s'en douter,
par le mouvement même du temps. L'aiguille qui marche sur le cadran
marche aussi dans les âmes. Chacun faisait en avant le pas qu'il avait à
faire. Les royalistes devenaient libéraux, les libéraux devenaient
démocrates.

C'était comme une marée montante compliquée de mille reflux; le propre
des reflux, c'est de faire des mélanges; de là des combinaisons d'idées
très singulières; on adorait à la fois Napoléon et la liberté. Nous
faisons ici de l'histoire. C'étaient les mirages de ce temps-là. Les
opinions traversent des phases. Le royalisme voltairien, variété
bizarre, a eu un pendant non moins étrange, le libéralisme bonapartiste.

D'autres groupes d'esprits étaient plus sérieux. Là on sondait le
principe; là on s'attachait au droit. On se passionnait pour l'absolu,
on entrevoyait les réalisations infinies; l'absolu, par sa rigidité
même, pousse les esprits vers l'azur et les fait flotter dans
l'illimité. Rien n'est tel que le dogme pour enfanter le rêve. Et rien
n'est tel que le rêve pour engendrer l'avenir. Utopie aujourd'hui, chair
et os demain.

Les opinions avancées avaient des doubles fonds. Un commencement de
mystère menaçait «l'ordre établi», lequel était suspect et sournois.
Signe au plus haut point révolutionnaire. L'arrière-pensée du pouvoir
rencontre dans la sape l'arrière-pensée du peuple. L'incubation des
insurrections donne la réplique à la préméditation des coups d'État.

Il n'y avait pas encore en France alors de ces vastes organisations
sous-jacentes comme le tugendbund allemand et le carbonarisme italien:
mais çà et là des creusements obscurs, se ramifiant. La Cougourde
s'ébauchait à Aix; il y avait à Paris, entre autres affiliations de ce
genre, la société des Amis de l'A B C.

Qu'était-ce que les Amis de l'A B C? une société ayant pour but, en
apparence, l'éducation des enfants, en réalité le redressement des
hommes.

On se déclarait les amis de l'A B C.--_L'Abaissé_, c'était le peuple. On
voulait le relever. Calembour dont on aurait tort de rire. Les
calembours sont quelquefois graves en politique; témoin le _Castratus ad
castra_ qui fit de Narsès un général d'armée; témoin: _Barbari et
Barberini_; témoin: _Fueros y Fuegos;_ témoin: _Tu es Petrus et super
hanc petram_, etc., etc.

Les amis de l'A B C étaient peu nombreux. C'était une société secrète à
l'état d'embryon; nous dirions presque une coterie, si les coteries
aboutissaient à des héros. Ils se réunissaient à Paris en deux endroits,
près des halles, dans un cabaret appelé _Corinthe_ dont il sera question
plus tard, et près du Panthéon dans un petit café de la place
Saint-Michel appelé _le café Musain_, aujourd'hui démoli; le premier de
ces lieux de rendez-vous était contigu aux ouvriers, le deuxième, aux
étudiants.

Les conciliabules habituels des Amis de l'A B C se tenaient dans une
arrière-salle du café Musain.

Cette salle, assez éloignée du café, auquel elle communiquait par un
très long couloir, avait deux fenêtres et une issue avec un escalier
dérobé sur la petite rue des Grès. On y fumait, on y buvait, on y
jouait, on y riait. On y causait très haut de tout, et à voix basse
d'autre chose. Au mur était clouée, indice suffisant pour éveiller le
flair d'un agent de police, une vieille carte de la France sous la
République.

La plupart des amis de l'A B C étaient des étudiants, en entente
cordiale avec quelques ouvriers. Voici les noms des principaux. Ils
appartiennent dans une certaine mesure à l'histoire: Enjolras,
Combeferre, Jean Prouvaire, Feuilly, Courfeyrac, Bahorel, Lesgle ou
Laigle, Joly, Grantaire.

Ces jeunes gens faisaient entre eux une sorte de famille, à force
d'amitié. Tous, Laigle excepté, étaient du midi.

Ce groupe était remarquable. Il s'est évanoui dans les profondeurs
invisibles qui sont derrière nous. Au point de ce drame où nous sommes
parvenus, il n'est pas inutile peut-être de diriger un rayon de clarté
sur ces jeunes têtes avant que le lecteur les voie s'enfoncer dans
l'ombre d'une aventure tragique.

Enjolras, que nous avons nommé le premier, on verra plus tard pourquoi,
était fils unique et riche.

Enjolras était un jeune homme charmant, capable d'être terrible. Il
était angéliquement beau. C'était Antinoüs farouche. On eût dit, à voir
la réverbération pensive de son regard, qu'il avait déjà, dans quelque
existence précédente, traversé l'apocalypse révolutionnaire. Il en avait
la tradition comme un témoin. Il savait tous les petits détails de la
grande chose. Nature pontificale et guerrière, étrange dans un
adolescent. Il était officiant et militant; au point de vue immédiat,
soldat de la démocratie; au-dessus du mouvement contemporain, prêtre de
l'idéal. Il avait la prunelle profonde, la paupière un peu rouge, la
lèvre inférieure épaisse et facilement dédaigneuse, le front haut.
Beaucoup de front dans un visage, c'est comme beaucoup de ciel dans un
horizon. Ainsi que certains jeunes hommes du commencement de ce siècle
et de la fin du siècle dernier qui ont été illustres de bonne heure, il
avait une jeunesse excessive, fraîche comme chez les jeunes filles,
quoique avec des heures de pâleur. Déjà homme, il semblait encore
enfant. Ses vingt-deux ans en paraissaient dix-sept. Il était grave, il
ne semblait pas savoir qu'il y eût sur la terre un être appelé la femme.
Il n'avait qu'une passion, le droit, qu'une pensée, renverser
l'obstacle. Sur le mont Aventin, il eût été Gracchus; dans la
Convention, il eût été Saint-Just. Il voyait à peine les roses, il
ignorait le printemps, il n'entendait pas chanter les oiseaux; la gorge
nue d'Évadné ne l'eût pas plus ému qu'Aristogiton; pour lui, comme pour
Harmodius, les fleurs n'étaient bonnes qu'à cacher l'épée. Il était
sévère dans les joies. Devant tout ce qui n'était pas la République, il
baissait chastement les yeux. C'était l'amoureux de marbre de la
Liberté. Sa parole était âprement inspirée et avait un frémissement
d'hymne. Il avait des ouvertures d'ailes inattendues. Malheur à
l'amourette qui se fût risquée de son côté! Si quelque grisette de la
place Cambrai ou de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, voyant cette figure
d'échappé de collège, cette encolure de page, ces longs cils blonds, ces
yeux bleus, cette chevelure tumultueuse au vent, ces joues roses, ces
lèvres neuves, ces dents exquises, eût eu appétit de toute cette aurore,
et fût venue essayer sa beauté sur Enjolras, un regard surprenant et
redoutable lui eût montré brusquement l'abîme, et lui eût appris à ne
pas confondre avec le chérubin galant de Baumarchais le formidable
chérubin d'Ézéchiel.

À côté d'Enjolras qui représentait la logique de la révolution,
Combeferre en représentait la philosophie. Entre la logique de la
révolution et sa philosophie, il y a cette différence que sa logique
peut conclure à la guerre, tandis que sa philosophie ne peut aboutir
qu'à la paix. Combeferre complétait et rectifiait Enjolras. Il était
moins haut et plus large. Il voulait qu'on versât aux esprits les
principes étendus d'idées générales; il disait: Révolution, mais
civilisation; et autour de la montagne à pic il ouvrait le vaste horizon
bleu. De là, dans toutes les vues de Combeferre, quelque chose
d'accessible et de praticable. La révolution avec Combeferre était plus
respirable qu'avec Enjolras. Enjolras en exprimait le droit divin, et
Combeferre le droit naturel. Le premier se rattachait à Robespierre; le
second confinait à Condorcet. Combeferre vivait plus qu'Enjolras de la
vie de tout le monde. S'il eût été donné à ces deux jeunes hommes
d'arriver jusqu'à l'histoire, l'un eût été le juste, l'autre eût été le
sage. Enjolras était plus viril, Combeferre était plus humain. _Homo_ et
_Vir_, c'était bien là en effet leur nuance. Combeferre était doux comme
Enjolras était sévère, par blancheur naturelle. Il aimait le mot
citoyen, mais il préférait le mot homme. Il eût volontiers dit:
_Hombre_, comme les espagnols. Il lisait tout, allait aux théâtres,
suivait les cours publics, apprenait d'Arago la polarisation de la
lumière, se passionnait pour une leçon où Geoffroy Saint-Hilaire avait
expliqué la double fonction de l'artère carotide externe et de l'artère
carotide interne, l'une qui fait le visage, l'autre qui fait le cerveau;
il était au courant, suivait la science pas à pas, confrontait
Saint-Simon avec Fourier, déchiffrait les hiéroglyphes, cassait les
cailloux qu'il trouvait et raisonnait géologie, dessinait de mémoire un
papillon bombyx, signalait les fautes de français dans le Dictionnaire
de l'Académie, étudiait Puységur et Deleuze, n'affirmait rien, pas même
les miracles, ne niait rien, pas même les revenants, feuilletait la
collection du _Moniteur_, songeait. Il déclarait que l'avenir est dans
la main du maître d'école, et se préoccupait des questions d'éducation.
Il voulait que la société travaillât sans relâche à l'élévation du
niveau intellectuel et moral, au monnayage de la science, à la mise en
circulation des idées, à la croissance de l'esprit dans la jeunesse, et
il craignait que la pauvreté actuelle des méthodes, la misère du point
de vue littéraire borné à deux ou trois siècles classiques, le
dogmatisme tyrannique des pédants officiels, les préjugés scolastiques
et les routines ne finissent par faire de nos collèges des huîtrières
artificielles. Il était savant, puriste, précis, polytechnique,
piocheur, et en même temps pensif «jusqu'à la chimère», disaient ses
amis. Il croyait à tous les rêves: les chemins de fer, la suppression de
la souffrance dans les opérations chirurgicales, la fixation de l'image
de la chambre noire, le télégraphe électrique, la direction des ballons.
Du reste peu effrayé des citadelles bâties de toutes parts contre le
genre humain par les superstitions, les despotismes et les préjugés. Il
était de ceux qui pensent que la science finira par tourner la position.
Enjolras était un chef, Combeferre était un guide. On eût voulu
combattre avec l'un et marcher avec l'autre. Ce n'est pas que Combeferre
ne fût capable de combattre, il ne refusait pas de prendre corps à corps
l'obstacle et de l'attaquer de vive force et par explosion; mais mettre
peu à peu, par l'enseignement des axiomes et la promulgation des lois
positives, le genre humain d'accord avec ses destinées, cela lui
plaisait mieux; et, entre deux clartés, sa pente était plutôt pour
l'illumination que pour l'embrasement. Un incendie peut faire une aurore
sans doute, mais pourquoi ne pas attendre le lever du jour? Un volcan
éclaire, mais l'aube éclaire encore mieux. Combeferre préférait
peut-être la blancheur du beau au flamboiement du sublime. Une clarté
troublée par de la fumée, un progrès acheté par de la violence, ne
satisfaisaient qu'à demi ce tendre et sérieux esprit. Une précipitation
à pic d'un peuple dans la vérité, un 93, l'effarait; cependant la
stagnation lui répugnait plus encore, il y sentait la putréfaction et la
mort; à tout prendre, il aimait mieux l'écume que le miasme, et il
préférait au cloaque le torrent, et la chute du Niagara au lac de
Montfaucon. En somme il ne voulait ni halte, ni hâte. Tandis que ses
tumultueux amis, chevaleresquement épris de l'absolu, adoraient et
appelaient les splendides aventures révolutionnaires, Combeferre
inclinait à laisser faire le progrès, le bon progrès, froid peut-être,
mais pur; méthodique, mais irréprochable; flegmatique, mais
imperturbable. Combeferre se fût agenouillé et eût joint les mains pour
que l'avenir arrivât avec toute sa candeur, et pour que rien ne troublât
l'immense évolution vertueuse des peuples. _Il faut que le bien soit
innocent_, répétait-il sans cesse. Et en effet, si la grandeur de la
révolution, c'est de regarder fixement l'éblouissant idéal et d'y voler
à travers les foudres, avec du sang et du feu à ses serres, la beauté du
progrès, c'est d'être sans tache; et il y a entre Washington qui
représente l'un et Danton qui incarne l'autre, la différence qui sépare
l'ange aux ailes de cygne de l'ange aux ailes d'aigle.

Jean Prouvaire était une nuance plus adoucie encore que Combeferre. Il
s'appelait Jehan, par cette petite fantaisie momentanée qui se mêlait au
puissant et profond mouvement d'où est sortie l'étude si nécessaire du
moyen-âge. Jean Prouvaire était amoureux, cultivait un pot de fleurs,
jouait de la flûte, faisait des vers, aimait le peuple, plaignait la
femme, pleurait sur l'enfant, confondait dans la même confiance l'avenir
et Dieu, et blâmait la révolution d'avoir fait tomber une tête royale,
celle d'André Chénier. Il avait la voix habituellement délicate et tout
à coup virile. Il était lettré jusqu'à l'érudition, et presque
orientaliste. Il était bon par-dessus tout; et, chose toute simple pour
qui sait combien la bonté confine à la grandeur, en fait de poésie il
préférait l'immense. Il savait l'italien, le latin, le grec et l'hébreu;
et cela lui servait à ne lire que quatre poètes: Dante, Juvénal, Eschyle
et Isaïe. En français, il préférait Corneille à Racine et Agrippa
d'Aubigné à Corneille. Il flânait volontiers dans les champs de folle
avoine et de bleuets, et s'occupait des nuages presque autant que des
événements. Son esprit avait deux attitudes, l'une du côté de l'homme,
l'autre du côté de Dieu; il étudiait, ou il contemplait. Toute la
journée il approfondissait les questions sociales; le salaire, le
capital, le crédit, le mariage, la religion, la liberté de penser, la
liberté d'aimer, l'éducation, la pénalité, la misère, l'association, la
propriété, la production et la répartition, l'énigme d'en bas qui couvre
d'ombre la fourmilière humaine; et le soir, il regardait les astres, ces
êtres énormes. Comme Enjolras, il était riche et fils unique. Il parlait
doucement, penchait la tête, baissait les yeux, souriait avec embarras,
se mettait mal, avait l'air gauche, rougissait de rien, était fort
timide. Du reste, intrépide.

Feuilly était un ouvrier éventailliste, orphelin de père et de mère, qui
gagnait péniblement trois francs par jour, et qui n'avait qu'une pensée,
délivrer le monde. Il avait une autre préoccupation encore: s'instruire;
ce qu'il appelait aussi se délivrer. Il s'était enseigné à lui-même à
lire et à écrire; tout ce qu'il savait, il l'avait appris seul. Feuilly
était un généreux coeur. Il avait l'embrassement immense. Cet orphelin
avait adopté les peuples. Sa mère lui manquant, il avait médité sur la
patrie. Il ne voulait pas qu'il y eût sur la terre un homme qui fût sans
patrie. Il couvait en lui-même, avec la divination profonde de l'homme
du peuple, ce que nous appelons aujourd'hui _l'idée des nationalités_.
Il avait appris l'histoire exprès pour s'indigner en connaissance de
cause. Dans ce jeune cénacle d'utopistes, surtout occupés de la France,
il représentait le dehors. Il avait pour spécialité la Grèce, la
Pologne, la Hongrie, la Roumanie, l'Italie. Il prononçait ces noms-là
sans cesse, à propos et hors de propos, avec la ténacité du droit. La
Turquie sur la Grèce et la Thessalie, la Russie sur Varsovie, l'Autriche
sur Venise, ces viols l'exaspéraient. Entre toutes, la grande voie de
fait de 1772 le soulevait. Le vrai dans l'indignation, il n'y a pas de
plus souveraine éloquence, il était éloquent de cette éloquence-là. Il
ne tarissait pas sur cette date infâme, 1772, sur ce noble et vaillant
peuple supprimé par trahison, sur ce Crime à trois, sur ce guet-apens
monstre, prototype et patron de toutes ces effrayantes suppressions
d'états qui, depuis, ont frappé plusieurs nobles nations, et leur ont,
pour ainsi dire, raturé leur acte de naissance. Tous les attentats
sociaux contemporains dérivent du partage de la Pologne. Le partage de
la Pologne est un théorème dont tous les forfaits politiques actuels
sont les corollaires. Pas un despote, pas un traître, depuis tout à
l'heure un siècle, qui n'ait visé, homologué, contre-signé et paraphé,
_ne varietur_, le partage de la Pologne. Quand on compulse le dossier
des trahisons modernes, celle-là apparaît la première. Le congrès de
Vienne a consulté ce crime avant de consommer le sien. 1772 sonne
l'hallali, 1815 est la curée. Tel était le texte habituel de Feuilly. Ce
pauvre ouvrier s'était fait le tuteur de la justice, et elle le
récompensait en le faisant grand. C'est qu'en effet il y a de l'éternité
dans le droit. Varsovie ne peut pas plus être tartare que Venise ne peut
être tudesque. Les rois y perdent leur peine, et leur honneur. Tôt ou
tard, la patrie submergée flotte à la surface et reparaît. La Grèce
redevient la Grèce; l'Italie redevient l'Italie. La protestation du
droit contre le fait persiste à jamais. Le vol d'un peuple ne se
prescrit pas. Ces hautes escroqueries n'ont point d'avenir. On ne
démarque pas une nation comme un mouchoir.

Courfeyrac avait un père qu'on nommait M. de Courfeyrac. Une des idées
fausses de la bourgeoisie de la Restauration en fait d'aristocratie et
de noblesse, c'était de croire à la particule. La particule, on le sait,
n'a aucune signification. Mais les bourgeois du temps de _la Minerve_
estimaient si haut ce pauvre _de_ qu'on se croyait obligé de l'abdiquer.
M. de Chauvelin se faisait appeler M. Chauvelin, M. de Caumartin, M.
Caumartin, M. de Constant de Rebecque, Benjamin Constant, M. de
Lafayette, M. Lafayette. Courfeyrac n'avait pas voulu rester en arrière,
et s'appelait Courfeyrac tout court.

Nous pourrions presque, en ce qui concerne Courfeyrac, nous en tenir là,
et nous borner à dire quant au reste: Courfeyrac, voyez Tholomyès.

Courfeyrac en effet avait cette verve de jeunesse qu'on pourrait
appeler la beauté du diable de l'esprit. Plus tard, cela s'éteint comme
la gentillesse du petit chat, et toute cette grâce aboutit, sur deux
pieds, au bourgeois, et, sur quatre pattes, au matou.

Ce genre d'esprit, les générations qui traversent les écoles, les levées
successives de la jeunesse, se le transmettent, et se le passent de main
en main, _quasi cursores_, à peu près toujours le même; de sorte que,
ainsi que nous venons de l'indiquer, le premier venu qui eût écouté
Courfeyrac en 1828 eût cru entendre Tholomyès en 1817. Seulement
Courfeyrac était un brave garçon. Sous les apparentes similitudes de
l'esprit extérieur, la différence entre Tholomyès et lui était grande.
L'homme latent qui existait en eux était chez le premier tout autre que
chez le second. Il y avait dans Tholomyès un procureur et dans
Courfeyrac un paladin.

Enjolras était le chef. Combeferre était le guide, Courfeyrac était le
centre. Les autres donnaient plus de lumière, lui il donnait plus de
calorique; le fait est qu'il avait toutes les qualités d'un centre, la
rondeur et le rayonnement.

Bahorel avait figuré dans le tumulte sanglant de juin 1822, à l'occasion
de l'enterrement du jeune Lallemand.

Bahorel était un être de bonne humeur et de mauvaise compagnie, brave,
panier percé, prodigue et rencontrant la générosité, bavard et
rencontrant l'éloquence, hardi et rencontrant l'effronterie; la
meilleure pâte de diable qui fût possible; ayant des gilets téméraires
et des opinions écarlates; tapageur en grand, c'est-à-dire n'aimant rien
tant qu'une querelle, si ce n'est une émeute, et rien tant qu'une
émeute, si ce n'est une révolution; toujours prêt à casser un carreau,
puis à dépaver une rue, puis à démolir un gouvernement, pour voir
l'effet; étudiant de onzième année. Il flairait le droit, mais il ne le
faisait pas. Il avait pris pour devise: _avocat jamais_, et pour
armoiries une table de nuit dans laquelle on entrevoyait un bonnet
carré. Chaque fois qu'il passait devant l'école de droit, ce qui lui
arrivait rarement, il boutonnait sa redingote, le paletot n'était pas
encore inventé, et il prenait des précautions hygiéniques. Il disait du
portail de l'école: quel beau vieillard! et du doyen, M. Delvincourt:
quel monument! Il voyait dans ses cours des sujets de chansons et dans
ses professeurs des occasions de caricatures. Il mangeait à rien faire
une assez grosse pension, quelque chose comme trois mille francs. Il
avait des parents paysans auxquels il avait su inculquer le respect de
leur fils.

Il disait d'eux: Ce sont des paysans, et non des bourgeois; c'est pour
cela qu'ils ont de l'intelligence.

Bahorel, homme de caprice, était épars sur plusieurs cafés; les autres
avaient des habitudes, lui n'en avait pas. Il flânait. Errer est humain,
flâner est parisien. Au fond, esprit pénétrant, et penseur plus qu'il ne
semblait.

Il servait de lien entre les Amis de l'A B C et d'autres groupes encore
informes, mais qui devaient se dessiner plus tard.

Il y avait dans ce conclave de jeunes têtes un membre chauve.

Le marquis d'Avaray, que Louis XVIII fit duc pour l'avoir aidé à monter
dans un cabriolet de place le jour où il émigra, racontait qu'en 1814, à
son retour en France, comme le roi débarquait à Calais, un homme lui
présenta un placet.--Que demandez-vous? dit le roi.--Sire, un bureau de
poste.--Comment vous appelez-vous?--L'Aigle.

Le roi fronça le sourcil, regarda la signature du placet et vit le nom
écrit ainsi: _Lesgle_. Cette orthographe peu bonapartiste toucha le roi
et il commença à sourire. Sire, reprit l'homme au placet, j'ai pour
ancêtre un valet de chiens, surnommé Lesgueules. Ce surnom a fait mon
nom. Je m'appelle Lesgueules, par contraction Lesgle, et par corruption
L'Aigle.--Ceci fit que le roi acheva son sourire. Plus tard il donna à
l'homme le bureau de poste de Meaux, exprès ou par mégarde.

Le membre chauve du groupe était fils de ce Lesgle, ou Lègle, et signait
Lègle (de Meaux). Ses camarades, pour abréger, l'appelaient Bossuet.

Bossuet était un garçon gai qui avait du malheur. Sa spécialité était de
ne réussir à rien. Par contre, il riait de tout. À vingt-cinq ans, il
était chauve. Son père avait fini par avoir une maison et un champ; mais
lui, le fils, n'avait rien eu de plus pressé que de perdre dans une
fausse spéculation ce champ et cette maison. Il ne lui était rien resté.
Il avait de la science et de l'esprit, mais il avortait. Tout lui
manquait, tout le trompait; ce qu'il échafaudait croulait sur lui. S'il
fendait du bois, il se coupait un doigt. S'il avait une maîtresse, il
découvrait bientôt qu'il avait aussi un ami. À tout moment quelque
misère lui advenait; de là sa jovialité. Il disait: _J'habite sous le
toit des tuiles qui tombent_. Peu étonné, car pour lui l'accident était
le prévu, il prenait la mauvaise chance en sérénité et souriait des
taquineries de la destinée comme quelqu'un qui entend la plaisanterie.
Il était pauvre, mais son gousset de bonne humeur était inépuisable. Il
arrivait vite à son dernier sou, jamais à son dernier éclat de rire.
Quand l'adversité entrait chez lui, il saluait cordialement cette
ancienne connaissance, il tapait sur le ventre aux catastrophes; il
était familier avec la Fatalité au point de l'appeler par son petit
nom.--Bonjour, Guignon, lui disait-il.

Ces persécutions du sort l'avaient fait inventif. Il était plein de
ressources. Il n'avait point d'argent, mais il trouvait moyen de faire,
quand bon lui semblait, «des dépenses effrénées». Une nuit, il alla
jusqu'à manger «cent francs» dans un souper avec une péronnelle, ce qui
lui inspira au milieu de l'orgie ce mot mémorable: _Fille de cinq louis,
tire-moi mes bottes_.

Bossuet se dirigeait lentement vers la profession d'avocat; il faisait
son droit, à la manière de Bahorel. Bossuet avait peu de domicile;
quelquefois pas du tout. Il logeait tantôt chez l'un, tantôt chez
l'autre, le plus souvent chez Joly. Joly étudiait la médecine. Il avait
deux ans de moins que Bossuet.

Joly était le malade imaginaire jeune. Ce qu'il avait gagné à la
médecine, c'était d'être plus malade que médecin. À vingt-trois ans, il
se croyait valétudinaire et passait sa vie à regarder sa langue dans son
miroir. Il affirmait que l'homme s'aimante comme une aiguille, et dans
sa chambre il mettait son lit au midi et les pieds au nord, afin que, la
nuit, la circulation de son sang ne fût pas contrariée par le grand
courant magnétique du globe. Dans les orages, il se tâtait le pouls. Du
reste, le plus gai de tous. Toutes ces incohérences, jeune, maniaque,
malingre, joyeux, faisaient bon ménage ensemble, et il en résultait un
être excentrique et agréable que ses camarades, prodigues de consonnes
ailées, appelaient Jolllly.--Tu peux t'envoler sur quatre L, lui disait
Jean Prouvaire.

Joly avait l'habitude de se toucher le nez avec le bout de sa canne, ce
qui est l'indice d'un esprit sagace.

Tous ces jeunes gens, si divers, et dont, en somme, il ne faut parler
que sérieusement, avaient une même religion: le Progrès.

Tous étaient les fils directs de la révolution française. Les plus
légers devenaient solennels en prononçant cette date: 89. Leurs pères
selon la chair étaient ou avaient été feuillants, royalistes,
doctrinaires; peu importait; ce pêle-mêle antérieur à eux, qui étaient
jeunes, ne les regardait point; le pur sang des principes coulait dans
leurs veines. Ils se rattachaient sans nuance intermédiaire au droit
incorruptible et au devoir absolu.

Affiliés et initiés, ils ébauchaient souterrainement l'idéal.

Parmi tous ces coeurs passionnés et tous ces esprits convaincus, il y
avait un sceptique. Comment se trouvait-il là? Par juxtaposition. Ce
sceptique s'appelait Grantaire, et signait habituellement de ce rébus:
R. Grantaire était un homme qui se gardait bien de croire à quelque
chose. C'était du reste un des étudiants qui avaient le plus appris
pendant leurs cours à Paris; il savait que le meilleur café était au
café Lemblin, et le meilleur billard au café Voltaire, qu'on trouvait de
bonnes galettes et de bonnes filles à l'Ermitage sur le boulevard du
Maine, des poulets à la crapaudine chez la mère Saguet, d'excellentes
matelotes barrière de la Cunette, et un certain petit vin blanc barrière
du Combat. Pour tout, il savait les bons endroits; en outre la savate et
le chausson, quelques danses, et il était profond bâtonniste. Par-dessus
le marché, grand buveur. Il était laid démesurément; la plus jolie
piqueuse de bottines de ce temps-là, Irma Boissy, indignée de sa
laideur, avait rendu cette sentence: _Grantaire est impossible;_ mais la
fatuité de Grantaire ne se déconcertait pas. Il regardait tendrement et
fixement toutes les femmes, ayant l'air de dire de toutes: _si je
voulais_! et cherchant à faire croire aux camarades qu'il était
généralement demandé.

Tous ces mots: droit du peuple, droits de l'homme, contrat social,
révolution française, République, démocratie, humanité, civilisation,
religion, progrès, étaient, pour Grantaire, très voisins de ne rien
signifier du tout. Il en souriait. Le scepticisme, cette carie de
l'intelligence, ne lui avait pas laissé une idée entière dans l'esprit.
Il vivait avec ironie. Ceci était son axiome: Il n'y a qu'une certitude,
mon verre plein. Il raillait tous les dévouements dans tous les partis,
aussi bien le frère que le père, aussi bien Robespierre jeune que
Loizerolles.--Ils sont bien avancés d'être morts, s'écriait-il. Il
disait du crucifix: Voilà une potence qui a réussi. Coureur, joueur,
libertin, souvent ivre, il faisait à ces jeunes songeurs le déplaisir de
chantonner sans cesse: _J'aimons les filles et j'aimons le bon vin_.
Air: Vive Henri IV.

Du reste ce sceptique avait un fanatisme. Ce fanatisme n'était ni une
idée ni un dogme, ni un art, ni une science; c'était un homme: Enjolras.
Grantaire admirait, aimait et vénérait Enjolras. À qui se ralliait ce
douteur anarchique dans cette phalange d'esprits absolus? Au plus
absolu. De quelle façon Enjolras le subjuguait-il? Par les idées? Non.
Par le caractère. Phénomène souvent observé. Un sceptique qui adhère à
un croyant, cela est simple comme la loi des couleurs complémentaires.
Ce qui nous manque nous attire. Personne n'aime le jour comme l'aveugle.
La naine adore le tambour-major. Le crapaud a toujours les yeux au ciel;
pourquoi? pour voir voler l'oiseau. Grantaire, en qui rampait le doute,
aimait à voir dans Enjolras la foi planer. Il avait besoin d'Enjolras.
Sans qu'il s'en rendît clairement compte et sans qu'il songeât à se
l'expliquer à lui-même, cette nature chaste, saine, ferme, droite, dure,
candide, le charmait. Il admirait, d'instinct, son contraire. Ses idées
molles, fléchissantes, disloquées, malades, difformes, se rattachaient à
Enjolras comme à une épine dorsale. Son rachis moral s'appuyait à cette
fermeté. Grantaire, près d'Enjolras, redevenait quelqu'un. Il était
lui-même d'ailleurs composé de deux éléments en apparence incompatibles.
Il était ironique et cordial. Son indifférence aimait. Son esprit se
passait de croyance et son coeur ne pouvait se passer d'amitié.
Contradiction profonde; car une affection est une conviction. Sa nature
était ainsi. Il y a des hommes qui semblent nés pour être le verso,
l'envers, le revers. Ils sont Pollux, Patrocle, Nisus, Eudamidas,
Éphestion, Pechméja. Ils ne vivent qu'à la condition d'être adossés à un
autre; leur nom est une suite, et ne s'écrit que précédé de la
conjonction _et_; leur existence ne leur est pas propre; elle est
l'autre côté d'une destinée qui n'est pas la leur. Grantaire était un de
ces hommes. Il était l'envers d'Enjolras.

On pourrait presque dire que les affinités commencent aux lettres de
l'alphabet. Dans la série, O et P sont inséparables. Vous pouvez, à
votre gré, prononcer O et P, ou Oreste et Pylade.

Grantaire, vrai satellite d'Enjolras, habitait ce cercle de jeunes gens;
il y vivait; il ne se plaisait que là; il les suivait partout. Sa joie
était de voir aller et venir ces silhouettes dans les fumées du vin. On
le tolérait pour sa bonne humeur.

Enjolras, croyant, dédaignait ce sceptique, et, sobre, cet ivrogne. Il
lui accordait un peu de pitié hautaine. Grantaire était un Pylade point
accepté. Toujours rudoyé par Enjolras, repoussé durement, rejeté et
revenant, il disait d'Enjolras: Quel beau marbre!




Chapitre II

Oraison funèbre de Blondeau, par Bossuet


Une certaine après-midi, qui avait, comme on va le voir, quelque
coïncidence avec les événements racontés plus haut, Laigle de Meaux
était mensuellement adossé au chambranle de la porte du café Musain. Il
avait l'air d'une cariatide en vacances; il ne portait rien que sa
rêverie. Il regardait la place Saint-Michel. S'adosser, c'est une
manière d'être couché debout qui n'est point haïe des songeurs. Laigle
de Meaux pensait, sans mélancolie, à une petite mésaventure qui lui
était échue l'avant-veille à l'école de droit, et qui modifiait ses
plans personnels d'avenir, plans d'ailleurs assez indistincts.

La rêverie n'empêche pas un cabriolet de passer, et le songeur de
remarquer le cabriolet. Laigle de Meaux, dont les yeux erraient dans une
sorte de flânerie diffuse, aperçut, à travers ce somnambulisme, un
véhicule à deux roues cheminant dans la place, lequel allait au pas, et
comme indécis. À qui en voulait ce cabriolet? pourquoi allait-il au pas?
Laigle y regarda. Il y avait dedans, à côté du cocher, un jeune homme,
et devant ce jeune homme un assez gros sac de nuit. Le sac montrait aux
passants ce nom écrit en grosses lettres noires sur une carte cousue à
l'étoffe: _Marius Pontmercy_.

Ce nom fit changer d'attitude à Laigle. Il se dressa et jeta cette
apostrophe au jeune homme du cabriolet:

--Monsieur Marius Pontmercy!

Le cabriolet interpellé s'arrêta.

Le jeune homme qui, lui aussi, semblait songer profondément, leva les
yeux.

--Hein? dit-il.

--Vous êtes monsieur Marius Pontmercy?

--Sans doute.

--Je vous cherchais, reprit Laigle de Meaux.

--Comment cela? demanda Marius; car c'était lui, en effet, qui sortait
de chez son grand-père, et il avait devant lui une figure qu'il voyait
pour la première fois. Je ne vous connais pas.

--Moi non plus, je ne vous connais point, répondit Laigle.

Marius crut à une rencontre de loustic, à un commencement de
mystification en pleine rue. Il n'était pas d'humeur facile en ce
moment-là. Il fronça le sourcil. Laigle de Meaux, imperturbable,
poursuivit:

--Vous n'étiez pas avant-hier à l'école?

--Cela est possible.

--Cela est certain.

--Vous êtes étudiant? demanda Marius.

--Oui, monsieur. Comme vous. Avant-hier je suis entré à l'école par
hasard. Vous savez, on a quelquefois de ces idées-là. Le professeur
était en train de faire l'appel. Vous n'ignorez pas qu'ils sont très
ridicules dans ce moment-ci. Au troisième appel manqué, on vous raye
l'inscription. Soixante francs dans le gouffre.

Marius commençait à écouter. Laigle continua:

--C'était Blondeau qui faisait l'appel. Vous connaissez Blondeau, il a
le nez fort pointu et fort malicieux, et il flaire avec délices les
absents. Il a sournoisement commencé par la lettre P. Je n'écoutais pas,
n'étant point compromis dans cette lettre-là. L'appel n'allait pas mal.
Aucune radiation. L'univers était présent. Blondeau était triste. Je
disais à part moi: Blondeau, mon amour, tu ne feras pas la plus petite
exécution aujourd'hui. Tout à coup Blondeau appelle _Marius Pontmercy_.
Personne ne répond. Blondeau, plein d'espoir, répète plus fort: _Marius
Pontmercy_. Et il prend sa plume. Monsieur, j'ai des entrailles. Je me
suis dit rapidement: Voilà un brave garçon qu'on va rayer. Attention.
Ceci est un véritable vivant qui n'est pas exact. Ceci n'est pas un bon
élève. Ce n'est point là un cul-de-plomb, un étudiant qui étudie, un
blanc-bec pédant, fort en sciences, lettres, théologie et sapience, un
de ces esprits bêtas tirés à quatre épingles; une épingle par faculté.
C'est un honorable paresseux qui flâne, qui pratique la villégiature,
qui cultive la grisette, qui fait la cour aux belles, qui est peut-être
en cet instant-ci chez ma maîtresse. Sauvons-le. Mort à Blondeau! En ce
moment, Blondeau a trempé dans l'encre sa plume noire de ratures, a
promené sa prunelle fauve sur l'auditoire, et a répété pour la troisième
fois: _Marius Pontmercy_! J'ai répondu: _Présent_! Cela fait que vous
n'avez pas été rayé.

--Monsieur!... dit Marius.

--Et que, moi, je l'ai été, ajouta Laigle de Meaux.

--Je ne vous comprends pas, fit Marius.

Laigle reprit:

--Rien de plus simple. J'étais près de la chaire pour répondre et près
de la porte pour m'enfuir. Le professeur me contemplait avec une
certaine fixité. Brusquement, Blondeau, qui doit être le nez malin dont
parle Boileau, saute à la lettre L. L, c'est ma lettre. Je suis de
Meaux, et je m'appelle Lesgle.

--L'Aigle! interrompit Marius, quel beau nom!

--Monsieur, le Blondeau arrive à ce beau nom, et crie: _Laigle_! Je
réponds: _Présent_! Alors Blondeau me regarde avec la douceur du tigre,
sourit, et me dit: Si vous êtes Pontmercy, vous n'êtes pas Laigle.
Phrase qui a l'air désobligeante pour vous, mais qui n'était lugubre que
pour moi. Cela dit, il me raye.

Marius s'exclama.

--Monsieur, je suis mortifié...

--Avant tout, interrompit Laigle, je demande à embaumer Blondeau dans
quelques phrases d'éloge senti. Je le suppose mort. Il n'y aurait pas
grand'chose à changer à sa maigreur, à sa pâleur, à sa froideur, à sa
roideur, et à son odeur. Et je dis: _Erudimini qui judicatis terram_.
Ci-gît Blondeau, Blondeau le Nez, Blondeau Nasica, le boeuf de la
discipline, _bos disciplinæ_, le molosse de la consigne, l'ange de
l'appel, qui fut droit, carré, exact, rigide, honnête et hideux. Dieu le
raya comme il m'a rayé.

Marius reprit:

--Je suis désolé...

--Jeune homme, dit Laigle de Meaux, que ceci vous serve de leçon. À
l'avenir, soyez exact.

--Je vous fais vraiment mille excuses.

--Ne vous exposez plus à faire rayer votre prochain.

--Je suis désespéré...

Laigle éclata de rire.

--Et moi, ravi. J'étais sur la pente d'être avocat. Cette rature me
sauve. Je renonce aux triomphes du barreau. Je ne défendrai point la
veuve et je n'attaquerai point l'orphelin. Plus de toge, plus de stage.
Voilà ma radiation obtenue. C'est à vous que je la dois, monsieur
Pontmercy. J'entends vous faire solennellement une visite de
remercîments. Où demeurez-vous?

--Dans ce cabriolet, dit Marius.

--Signe d'opulence, repartit Laigle avec calme. Je vous félicite. Vous
avez là un loyer de neuf mille francs par an.

En ce moment Courfeyrac sortait du café.

Marius sourit tristement:

--Je suis dans ce loyer depuis deux heures et j'aspire à en sortir; mais
c'est une histoire comme cela, je ne sais où aller.

--Monsieur, dit Courfeyrac, venez chez moi.

--J'aurais la priorité, observa Laigle, mais je n'ai pas de chez moi.

--Tais-toi, Bossuet, reprit Courfeyrac.

--Bossuet, fit Marius, mais il me semblait que vous vous appeliez
Laigle.

--De Meaux, répondit Laigle; par métaphore, Bossuet.

Courfeyrac monta dans le cabriolet.

--Cocher, dit-il, hôtel de la Porte-Saint-Jacques.

Et le soir même, Marius était installé dans une chambre de l'hôtel de la
Porte-Saint-Jacques, côte à côte avec Courfeyrac.




Chapitre III

Les étonnements de Marius


En quelques jours, Marius fut l'ami de Courfeyrac. La jeunesse est la
saison des promptes soudures et des cicatrisations rapides. Marius près
de Courfeyrac respirait librement, chose assez nouvelle pour lui.
Courfeyrac ne lui fit pas de questions. Il n'y songea même pas. À cet
âge, les visages disent tout de suite tout. La parole est inutile. Il y
a tel jeune homme dont on pourrait dire que sa physionomie bavarde. On
se regarde, on se connaît.

Un matin pourtant, Courfeyrac lui jeta brusquement cette interrogation:

--À propos, avez-vous une opinion politique?

--Tiens! dit Marius, presque offensé de la question.

--Qu'est-ce que vous êtes?

--Démocrate-bonapartiste.

--Nuance gris de souris rassurée, dit Courfeyrac.

Le lendemain, Courfeyrac introduisit Marius au café Musain. Puis il lui
chuchota à l'oreille avec un sourire: Il faut que je vous donne vos
entrées dans la révolution. Et il le mena dans la salle des Amis de l'A
B C. Il le présenta aux autres camarades en disant à demi-voix ce simple
moi que Marius ne comprit pas: Un élève.

Marius était tombé dans un guêpier d'esprits. Du reste, quoique
silencieux et grave, il n'était ni le moins ailé ni le moins armé.

Marius, jusque-là solitaire et inclinant au monologue et à l'aparté par
habitude et par goût, fut un peu effarouché de cette volée de jeunes
gens autour de lui. Toutes ces initiatives diverses le sollicitaient à
la fois, et le tiraillaient. Le va-et-vient tumultueux de tous ces
esprits en liberté et en travail faisait tourbillonner ses idées.
Quelquefois, dans le trouble, elles s'en allaient si loin de lui qu'il
avait de la peine à les retrouver. Il entendait parler de philosophie,
de littérature, d'art, d'histoire, de religion, d'une façon inattendue.
Il entrevoyait des aspects étranges; et comme il ne les mettait point en
perspective, il n'était pas sûr de ne pas voir le chaos. En quittant les
opinions de son grand-père pour les opinions de son père, il s'était cru
fixé; il soupçonnait maintenant, avec inquiétude et sans oser se
l'avouer, qu'il ne l'était pas. L'angle sous lequel il voyait toute
chose commençait de nouveau à se déplacer. Une certaine oscillation
mettait en branle tous les horizons de son cerveau. Bizarre remue-ménage
intérieur. Il en souffrait presque.

Il semblait qu'il n'y eût pas pour ces jeunes gens de «choses
consacrées». Marius entendait, sur toute matière, des langages
singuliers, gênants pour son esprit encore timide.

Une affiche de théâtre se présentait, ornée d'un titre de tragédie du
vieux répertoire, dit classique.--À bas la tragédie chère aux bourgeois!
criait Bahorel. Et Marius entendait Combeferre répliquer:

--Tu as tort, Bahorel. La bourgeoisie aime la tragédie, et il faut
laisser sur ce point la bourgeoisie tranquille. La tragédie à perruque a
sa raison d'être, et je ne suis pas de ceux qui, de par Eschyle, lui
contestent le droit d'exister. Il y a des ébauches dans la nature; il y
a, dans la création, des parodies toutes faites; un bec qui n'est pas un
bec, des ailes qui ne sont pas des ailes, des nageoires qui ne sont pas
des nageoires, des pattes qui ne sont pas des pattes, un cri douloureux
qui donne envie de rire, voilà le canard. Or, puisque la volaille existe
à côté de l'oiseau, je ne vois pas pourquoi la tragédie classique
n'existerait point en face de la tragédie antique.

Ou bien le hasard faisait que Marius passait rue Jean-Jacques-Rousseau
entre Enjolras et Courfeyrac.

Courfeyrac lui prenait le bras.

--Faites attention. Ceci est la rue Plâtrière, nommée aujourd'hui rue
Jean-Jacques-Rousseau, à cause d'un ménage singulier qui l'habitait il
y a une soixantaine d'années. C'étaient Jean-Jacques et Thérèse. De
temps en temps, il naissait là de petits êtres. Thérèse les enfantait,
Jean-Jacques les enfantrouvait.

Et Enjolras rudoyait Courfeyrac.

--Silence devant Jean-Jacques! Cet homme, je l'admire. Il a renié ses
enfants, soit; mais il a adopté le peuple.

Aucun de ces jeunes gens n'articulait ce mot: l'empereur. Jean Prouvaire
seul disait quelquefois Napoléon; tous les autres disaient Bonaparte.
Enjolras prononçait _Buonaparte_. Marius s'étonnait vaguement. _Initium
sapientiæ_.




Chapitre IV

L'arrière-salle du café Musain


Une des conversations entre ces jeunes gens, auxquelles Marius assistait
et dans lesquelles il intervenait quelquefois, fut une véritable
secousse pour son esprit.

Cela se passait dans l'arrière-salle du café Musain. À peu près tous les
Amis de l'A B C étaient réunis ce soir-là. Le quinquet était
solennellement allumé. On parlait de choses et d'autres, sans passion et
avec bruit. Excepté Enjolras et Marius, qui se taisaient, chacun
haranguait un peu au hasard. Les causeries entre camarades ont parfois
de ces tumultes paisibles. C'était un jeu et un pêle-mêle autant qu'une
conversation. On se jetait des mots qu'on rattrapait. On causait aux
quatre coins.

Aucune femme n'était admise dans cette arrière-salle, excepté Louison,
la laveuse de vaisselle du café, qui la traversait de temps en temps
pour aller de la laverie au «laboratoire».

Grantaire, parfaitement gris, assourdissait le coin dont il s'était
emparé. Il raisonnait et déraisonnait à tue-tête, il criait:

--J'ai soif. Mortels, je fais un rêve: que la tonne de Heidelberg ait
une attaque d'apoplexie, et être de la douzaine de sangsues qu'on lui
appliquera. Je voudrais boire. Je désire oublier la vie. La vie est une
invention hideuse de je ne sais qui. Cela ne dure rien et cela ne vaut
rien. On se casse le cou à vivre. La vie est un décor où il y a peu de
praticables. Le bonheur est un vieux châssis peint d'un seul côté.
L'Ecclésiaste dit: tout est vanité; je pense comme ce bonhomme qui n'a
peut-être jamais existé. Zéro, ne voulant pas aller tout nu, s'est vêtu
de vanité. Ô vanité! rhabillage de tout avec de grands mots! une cuisine
est un laboratoire, un danseur est un professeur, un saltimbanque est un
gymnaste, un boxeur est un pugiliste, un apothicaire est un chimiste, un
perruquier est un artiste, un gâcheux est un architecte, un jockey est
un sportsman, un cloporte est un ptérygibranche. La vanité a un envers
et un endroit; l'endroit est bête, c'est le nègre avec ses verroteries;
l'envers est sot, c'est le philosophe avec ses guenilles. Je pleure sur
l'un et je ris de l'autre. Ce qu'on appelle honneurs et dignités, et
même honneur et dignité, est généralement en chrysocale. Les rois font
joujou avec l'orgueil humain. Caligula faisait consul un cheval; Charles
II faisait chevalier un aloyau. Drapez-vous donc maintenant entre le
consul Incitatus et le baronnet Roastbeef. Quant à la valeur intrinsèque
des gens, elle n'est guère plus respectable. Écoutez le panégyrique que
le voisin fait du voisin. Blanc sur blanc est féroce; si le lys parlait,
comme il arrangerait la colombe! une bigote qui jase d'une dévote est
plus venimeuse que l'aspic et le bongare bleu. C'est dommage que je sois
un ignorant, car je vous citerais une foule de choses; mais je ne sais
rien. Par exemple, j'ai toujours eu de l'esprit; quand j'étais élève
chez Gros, au lieu de barbouiller des tableautins, je passais mon temps
à chiper des pommes; rapin est le mâle de rapine. Voilà pour moi; quant
à vous autres, vous me valez. Je me fiche de vos perfections,
excellences et qualités. Toute qualité verse dans un défaut; l'économe
touche à l'avare, le généreux confine au prodigue, le brave côtoie le
bravache; qui dit très pieux dit un peu cagot; il y a juste autant de
vices dans la vertu qu'il y a de trous au manteau de Diogène. Qui
admirez-vous, le tué ou le tueur, César ou Brutus? Généralement on est
pour le tueur. Vive Brutus! il a tué. C'est ça qui est la vertu. Vertu,
soit, mais folie aussi. Il y a des taches bizarres à ces grands
hommes-là. Le Brutus qui tua César était amoureux d'une statue de petit
garçon. Cette statue était du statuaire grec Strongylion, lequel avait
aussi sculpté cette figure d'amazone appelée Belle-Jambe, Eucnemos, que
Néron emportait avec lui dans ses voyages. Ce Strongylion n'a laissé que
deux statues qui ont mis d'accord Brutus et Néron; Brutus fut amoureux
de l'une et Néron de l'autre. Toute l'histoire n'est qu'un long
rabâchage. Un siècle est le plagiaire de l'autre. La bataille de Marengo
copie la bataille de Pydna; le Tolbiac de Clovis et l'Austerlitz de
Napoléon se ressemblent comme deux gouttes de sang. Je fais peu de cas
de la victoire. Rien n'est stupide comme vaincre; la vraie gloire est
convaincre. Mais tâchez donc de prouver quelque chose! Vous vous
contentez de réussir, quelle médiocrité! et de conquérir, quelle misère!
Hélas, vanité et lâcheté partout. Tout obéit au succès, même la
grammaire. _Si volet usus_, dit Horace. Donc, je dédaigne le genre
humain. Descendrons-nous du tout à la partie? Voulez-vous que je me
mette à admirer les peuples? Quel peuple, s'il vous plaît? Est-ce la
Grèce? Les Athéniens, ces Parisiens de jadis, tuaient Phocion, comme qui
dirait Coligny, et flagornaient les tyrans au point qu'Anacéphore disait
de Pisistrate: Son urine attire les abeilles. L'homme le plus
considérable de la Grèce pendant cinquante ans a été ce grammairien
Philetas, lequel était si petit et si menu qu'il était obligé de plomber
ses souliers pour n'être pas emporté par le vent. Il y avait sur la plus
grande place de Corinthe une statue sculptée par Silanion et cataloguée
par Pline; cette statue représentait Épisthate. Qu'a fait Épisthate? il
a inventé le croc-en-jambe. Ceci résume la Grèce et la gloire. Passons à
d'autres. Admirerai-je l'Angleterre? Admirerai-je la France? La France?
pourquoi? À cause de Paris? je viens de vous dire mon opinion sur
Athènes. L'Angleterre? pourquoi? À cause de Londres? je hais Carthage.
Et puis, Londres, métropole du luxe, est le chef-lieu de la misère. Sur
la seule paroisse de Charing-Cross, il y a par an cent morts de faim.
Telle est Albion. J'ajoute, pour comble, que j'ai vu une Anglaise danser
avec une couronne de roses et des lunettes bleues. Donc un groing pour
l'Angleterre! Si je n'admire pas John Bull, j'admirerai donc frère
Jonathan? Je goûte peu ce frère à esclaves. Ôtez _time is money_, que
reste-t-il de l'Angleterre? Ôtez _cotton is king_, que reste-t-il de
l'Amérique? L'Allemagne, c'est la lymphe; l'Italie, c'est la bile. Nous
extasierons-nous sur la Russie? Voltaire l'admirait. Il admirait aussi
la Chine. Je conviens que la Russie a ses beautés, entre autres un fort
despotisme; mais je plains les despotes. Ils ont une santé délicate. Un
Alexis décapité, un Pierre poignardé, un Paul étranglé, un autre Paul
aplati à coups de talon de botte, divers Ivans égorgés, plusieurs
Nicolas et Basiles empoisonnés, tout cela indique que le palais des
empereurs de Russie est dans une condition flagrante d'insalubrité. Tous
les peuples civilisés offrent à l'admiration du penseur ce détail: la
guerre; or la guerre, la guerre civilisée, épuise et totalise toutes les
formes du banditisme, depuis le brigandage des trabucaires aux gorges du
mont Jaxa jusqu'à la maraude des Indiens Comanches dans la
Passe-Douteuse. Bah! me direz-vous, l'Europe vaut pourtant mieux que
l'Asie? Je conviens que l'Asie est farce; mais je ne vois pas trop ce
que vous avez à rire du grand lama, vous peuples d'occident qui avez
mêlé à vos modes et à vos élégances toutes les ordures compliquées de
majesté, depuis la chemise sale de la reine Isabelle jusqu'à la chaise
percée du dauphin. Messieurs les humains, je vous dis bernique! C'est à
Bruxelles que l'on consomme le plus de bière, à Stockholm le plus
d'eau-de-vie, à Madrid le plus de chocolat, à Amsterdam le plus de
genièvre, à Londres le plus de vin, à Constantinople le plus de café, à
Paris le plus d'absinthe; voilà toutes les notions utiles. Paris
l'emporte, en somme. À Paris, les chiffonniers mêmes sont des sybarites;
Diogène eût autant aimé être chiffonnier place Maubert que philosophe au
Pirée. Apprenez encore ceci: les cabarets des chiffonniers s'appellent
bibines; les plus célèbres sont _la Casserole_ et _l'Abattoir_. Donc, ô
guinguettes, goguettes, bouchons, caboulots, bouibouis, mastroquets,
bastringues, manezingues, bibines des chiffonniers, caravansérails des
califes, je vous atteste, je suis un voluptueux, je mange chez Richard à
quarante sous par tête, il me faut des tapis de Perse à y rouler
Cléopâtre nue! Où est Cléopâtre? Ah! c'est toi, Louison. Bonjour.

Ainsi se répandait en paroles, accrochant la laveuse de vaisselle au
passage, dans son coin de l'arrière-salle Musain, Grantaire plus
qu'ivre.

Bossuet, étendant la main vers lui, essayait de lui imposer silence, et
Grantaire repartait de plus belle:

--Aigle de Meaux, à bas les pattes. Tu ne me fais aucun effet avec ton
geste d'Hippocrate refusant le bric-à-brac d'Artaxerce. Je te dispense
de me calmer. D'ailleurs je suis triste. Que voulez-vous que je vous
dise? L'homme est mauvais, l'homme est difforme. Le papillon est réussi,
l'homme est raté. Dieu a manqué cet animal-là. Une foule est un choix de
laideurs. Le premier venu est un misérable. Femme rime à infâme. Oui,
j'ai le spleen, compliqué de la mélancolie, avec la nostalgie, plus
l'hypocondrie, et je bisque, et je rage, et je bâille, et je m'ennuie,
et je m'assomme, et je m'embête! Que Dieu aille au diable!

--Silence donc, R majuscule! reprit Bossuet qui discutait un point de
droit avec la cantonade, et qui était engagé plus qu'à mi-corps dans une
phrase d'argot judiciaire dont voici la fin:

--...Et quant à moi, quoique je sois à peine légiste et tout au plus
procureur amateur, je soutiens ceci: qu'aux termes de la coutume de
Normandie, à la Saint-Michel, et pour chaque année, un Équivalent devait
être payé au profit du seigneur, sauf autrui droit, par tous et un
chacun, tant les propriétaires que les saisis d'héritage, et ce, pour
toutes emphytéoses, baux, alleux, contrats domaniaires et domaniaux,
hypothécaires et hypothécaux....

--Échos, nymphes plaintives, fredonna Grantaire.

Tout près de Grantaire, sur une table presque silencieuse, une feuille
de papier, un encrier et une plume entre deux petits verres annonçaient
qu'un vaudeville s'ébauchait. Cette grosse affaire se traitait à voix
basse, et les deux têtes en travail se touchaient:

--Commençons par trouver les noms. Quand on a les noms, on trouve le
sujet.

--C'est juste. Dicte. J'écris.

--Monsieur Dorimon?

--Rentier?

--Sans doute.

--Sa fille, Célestine.

--... tine. Après?

--Le colonel Sainval.

--Sainval est usé. Je dirais Valsin.

À côté des aspirants vaudevillistes, un autre groupe, qui, lui aussi,
profitait du brouhaha pour parler bas, discutait un duel. Un vieux,
trente ans, conseillait un jeune, dix-huit ans, et lui expliquait à quel
adversaire il avait affaire:

--Diable! méfiez-vous. C'est une belle épée. Son jeu est net. Il a de
l'attaque, pas de feintes perdues, du poignet, du pétillement, de
l'éclair, la parade juste, et des ripostes mathématiques, bigre! et il
est gaucher.

Dans l'angle opposé à Grantaire, Joly et Bahorel jouaient aux dominos et
parlaient d'amour.

--Tu es heureux, toi, disait Joly. Tu as une maîtresse qui rit toujours.

--C'est une faute qu'elle fait, répondait Bahorel. La maîtresse qu'on a
tort de rire. Ça encourage à la tromper. La voir gaie, cela vous ôte le
remords; si on la voit triste, on se fait conscience.

--Ingrat! c'est si bon une femme qui rit! Et jamais vous ne vous
querellez!

--Cela tient au traité que nous avons fait. En faisant notre petite
sainte-alliance, nous nous sommes assigné à chacun notre frontière que
nous ne dépassons jamais. Ce qui est situé du côté de bise appartient à
Vaud, du côté de vent à Gex. De là la paix.

--La paix, c'est le bonheur digérant.

--Et toi, Jolllly, où en es-tu avec ta brouillerie avec mamselle... tu
sais qui je veux dire?

--Elle me boude avec une patience cruelle.

--Tu es pourtant un amoureux attendrissant de maigreur.

--Hélas!

--À ta place, je la planterais là.

--C'est facile à dire.

--Et à faire. N'est-ce pas Musichetta qu'elle s'appelle?

--Oui. Ah! mon pauvre Bahorel, c'est une fille superbe, très littéraire,
de petits pieds, de petites mains, se mettant bien, blanche, potelée,
avec des yeux de tireuse de cartes. J'en suis fou.

--Mon cher, alors il faut lui plaire, être élégant, et faire des effets
de rotule. Achète-moi chez Staub un bon pantalon de cuir de laine. Cela
prête.

--À combien? cria Grantaire.

Le troisième coin était en proie à une discussion poétique. La
mythologie païenne se gourmait avec la mythologie chrétienne. Il
s'agissait de l'Olympe dont Jean Prouvaire, par romantisme même, prenait
le parti. Jean Prouvaire n'était timide qu'au repos. Une fois excité, il
éclatait, une sorte de gaîté accentuait son enthousiasme, et il était à
la fois riant et lyrique:

--N'insultons pas les dieux, disait-il. Les dieux ne s'en sont peut-être
pas allés. Jupiter ne me fait point l'effet d'un mort. Les dieux sont
des songes, dites-vous. Eh bien, même dans la nature, telle qu'elle est
aujourd'hui, après la fuite de ces songes, on retrouve tous les grands
vieux mythes païens. Telle montagne à profil de citadelle, comme le
Vignemale, par exemple, est encore pour moi la coiffure de Cybèle; il ne
m'est pas prouvé que Pan ne vienne pas la nuit souffler dans le tronc
creux des saules, en bouchant tour à tour les trous avec ses doigts; et
j'ai toujours cru qu'Io était pour quelque chose dans la cascade de
Pissevache.

Dans le dernier coin, on parlait politique. On malmenait la charte
octroyée. Combeferre la soutenait mollement, Courfeyrac la battait en
brèche énergiquement. Il y avait sur la table un malencontreux
exemplaire de la fameuse Charte-Touquet. Courfeyrac l'avait saisie et la
secouait, mêlant à ses arguments le frémissement de cette feuille de
papier.

--Premièrement, je ne veux pas de rois. Ne fût-ce qu'au point de vue
économique, je n'en veux pas; un roi est un parasite. On n'a pas de roi
gratis. Écoutez ceci: Cherté des rois. À la mort de François Ier, la
dette publique en France était de trente mille livres de rente; à la
mort de Louis XIV, elle était de deux milliards six cents millions à
vingt-huit livres le marc, ce qui équivalait en 1760, au dire de
Desmarets, à quatre milliards cinq cents millions, et ce qui
équivaudrait aujourd'hui à douze milliards. Deuxièmement, n'en déplaise
à Combeferre, une charte octroyée est un mauvais expédient de
civilisation. Sauver la transition, adoucir le passage, amortir la
secousse, faire passer insensiblement la nation de la monarchie à la
démocratie par la pratique des fictions constitutionnelles, détestables
raisons que tout cela! Non! non! n'éclairons jamais le peuple à faux
jour. Les principes s'étiolent et pâlissent dans votre cave
constitutionnelle. Pas d'abâtardissement. Pas de compromis. Pas d'octroi
du roi au peuple. Dans tous ces octrois-là, il y a un article 14. À côté
de la main qui donne, il y a la griffe qui reprend. Je refuse net votre
charte. Une charte est un masque; le mensonge est dessous. Un peuple qui
accepte une charte abdique. Le droit n'est le droit qu'entier. Non! pas
de charte!

On était en hiver; deux bûches pétillaient dans la cheminée. Cela était
tentant, et Courfeyrac n'y résista pas. Il froissa dans son poing la
pauvre Charte-Touquet, et la jeta au feu. Le papier flamba. Combeferre
regarda philosophiquement brûler le chef-d'oeuvre de Louis XVIII, et se
contenta de dire:

--La charte métamorphosée en flamme.

Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose française
qu'on appelle l'entrain, cette chose anglaise qu'on appelle l'humour, le
bon et le mauvais goût, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les
folles fusées du dialogue, montant à la fois et se croisant de tous les
points de la salle, faisaient au-dessus des têtes une sorte de
bombardement joyeux.




Chapitre V

Élargissement de l'horizon


Les chocs des jeunes esprits entre eux ont cela d'admirable qu'on ne
peut jamais prévoir l'étincelle ni deviner l'éclair. Que va-t-il jaillir
tout à l'heure? on l'ignore. L'éclat de rire part de l'attendrissement.
Au moment bouffon, le sérieux fait son entrée. Les impulsions dépendent
du premier mot venu. La verve de chacun est souveraine. Un lazzi suffit
pour ouvrir le champ à l'inattendu. Ce sont des entretiens à brusques
tournants où la perspective change tout à coup. Le hasard est le
machiniste de ces conversations-là.

Une pensée sévère, bizarrement sortie d'un cliquetis de mots, traversa
tout à coup la mêlée de paroles où ferraillaient confusément Grantaire,
Bahorel, Prouvaire, Bossuet, Combeferre et Courfeyrac.

Comment une phrase survient-elle dans le dialogue? d'où vient qu'elle se
souligne tout à coup d'elle-même dans l'attention de ceux qui
l'entendent? Nous venons de le dire, nul n'en sait rien. Au milieu du
brouhaha, Bossuet termina tout à coup une apostrophe quelconque à
Combeferre par cette date.

--18 juin 1815: Waterloo.

À ce nom, Waterloo, Marius, accoudé près d'un verre d'eau sur une table,
ôta son poignet de dessous son menton, et commença à regarder fixement
l'auditoire.

--Pardieu, s'écria Courfeyrac (_Parbleu_, à cette époque, tombait en
désuétude), ce chiffre 18 est étrange, et me frappe. C'est le nombre
fatal de Bonaparte. Mettez Louis devant et Brumaire derrière, vous avez
toute la destinée de l'homme, avec cette particularité expressive que le
commencement y est talonné par la fin.

Enjolras, jusque-là muet, rompit le silence, et adressa à Courfeyrac
cette parole:

--Tu veux dire le crime par l'expiation.

Ce mot, _crime_, dépassait la mesure de ce que pouvait accepter Marius,
déjà très ému par la brusque évocation de Waterloo.

Il se leva, il marcha lentement vers la carte de France étalée sur le
mur et au bas de laquelle on voyait une île dans un compartiment séparé,
il posa son doigt sur ce compartiment, et dit:

--La Corse. Une petite île qui a fait la France bien grande.

Ce fut le souffle d'air glacé. Tous s'interrompirent. On sentit que
quelque chose allait commencer.

Bahorel, ripostant à Bossuet, était en train de prendre une pose de
torse à laquelle il tenait. Il y renonça pour écouter.

Enjolras, dont l'oeil bleu n'était attaché sur personne et semblait
considérer le vide, répondit sans regarder Marius:

--La France n'a besoin d'aucune Corse pour être grande. La France est
grande parce qu'elle est la France. _Quia nominor leo_.

Marius n'éprouva nulle velléité de reculer; il se tourna vers Enjolras,
et sa voix éclata avec une vibration qui venait du tressaillement des
entrailles:

--À Dieu ne plaise que je diminue la France! mais ce n'est point la
diminuer que de lui amalgamer Napoléon. Ah çà, parlons donc. Je suis
nouveau venu parmi vous, mais je vous avoue que vous m'étonnez. Où en
sommes-nous? qui sommes-nous? qui êtes-vous? qui suis-je?
Expliquons-nous sur l'empereur. Je vous entends dire Buonaparte en
accentuant l'u comme des royalistes. Je vous préviens que mon grand-père
fait mieux encore; il dit Buonaparté. Je vous croyais des jeunes gens.
Où mettez-vous donc votre enthousiasme? et qu'est-ce que vous en faites?
qui admirez-vous si vous n'admirez pas l'empereur? et que vous faut-il
de plus?

Si vous ne voulez pas de ce grand homme-là, de quels grands hommes
voudrez-vous? Il avait tout. Il était complet. Il avait dans son cerveau
le cube des facultés humaines. Il faisait des codes comme Justinien, il
dictait comme César, sa causerie mêlait l'éclair de Pascal au coup de
foudre de Tacite, il faisait l'histoire et il l'écrivait, ses bulletins
sont des Iliades, il combinait le chiffre de Newton avec la métaphore de
Mahomet, il laissait derrière lui dans l'orient des paroles grandes
comme les pyramides; à Tilsitt il enseignait la majesté aux empereurs, à
l'académie des sciences il donnait la réplique à Laplace, au conseil
d'état il tenait tête à Merlin, il donnait une âme à la géométrie des
uns et à la chicane des autres, il était légiste avec les procureurs et
sidéral avec les astronomes; comme Cromwell soufflant une chandelle sur
deux, il s'en allait au Temple marchander un gland de rideau; il voyait
tout, il savait tout; ce qui ne l'empêchait pas de rire d'un rire
bonhomme au berceau de son petit enfant; et tout à coup, l'Europe
effarée écoutait, des armées se mettaient en marche, des parcs
d'artillerie roulaient, des ponts de bateaux s'allongeaient sur les
fleuves, les nuées de la cavalerie galopaient dans l'ouragan, cris,
trompettes, tremblement de trônes partout, les frontières des royaumes
oscillaient sur la carte, on entendait le bruit d'un glaive surhumain
qui sortait du fourreau, on le voyait, lui, se dresser debout sur
l'horizon avec un flamboiement dans la main et un resplendissement dans
les yeux, déployant dans le tonnerre ses deux ailes, la grande Armée et
la vieille garde, et c'était l'archange de la guerre!

Tous se taisaient, et Enjolras baissait la tête. Le silence fait
toujours un peu l'effet de l'acquiescement ou d'une sorte de mise au
pied du mur. Marius, presque sans reprendre haleine, continua avec un
surcroît d'enthousiasme:

--Soyons justes, mes amis! être l'empire d'un tel empereur, quelle
splendide destinée pour un peuple, lorsque ce peuple est la France et
qu'il ajoute son génie au génie de cet homme! Apparaître et régner,
marcher et triompher, avoir pour étapes toutes les capitales, prendre
ses grenadiers et en faire des rois, décréter des chutes de dynastie,
transfigurer l'Europe au pas de charge, qu'on sente, quand vous menacez,
que vous mettez la main sur le pommeau de l'épée de Dieu, suivre dans un
seul homme Annibal, César et Charlemagne, être le peuple de quelqu'un
qui mêle à toutes vos aubes l'annonce éclatante d'une bataille gagnée,
avoir pour réveille-matin le canon des Invalides, jeter dans des abîmes
de lumière des mots prodigieux qui flamboient à jamais, Marengo, Arcole,
Austerlitz, Iéna, Wagram! faire à chaque instant éclore au zénith des
siècles des constellations de victoires, donner l'empire français pour
pendant à l'empire romain, être la grande nation et enfanter la grande
Armée, faire envoler par toute la terre ses légions comme une montagne
envoie de tous côtés ses aigles, vaincre, dominer, foudroyer, être en
Europe une sorte de peuple doré à force de gloire, sonner à travers
l'histoire une fanfare de titans, conquérir le monde deux fois, par la
conquête et par l'éblouissement, cela est sublime; et qu'y a-t-il de
plus grand?

--Être libre, dit Combeferre.

Marius à son tour baissa la tête. Ce mot simple et froid avait traversé
comme une lame d'acier son effusion épique, et il la sentait s'évanouir
en lui. Lorsqu'il leva les yeux, Combeferre n'était plus là. Satisfait
probablement de sa réplique à l'apothéose, il venait de partir, et tous,
excepté Enjolras, l'avaient suivi. La salle s'était vidée. Enjolras,
resté seul avec Marius, le regardait gravement. Marius cependant, ayant
un peu rallié ses idées, ne se tenait pas pour battu; il y avait en lui
un reste de bouillonnement qui allait sans doute se traduire en
syllogismes déployés contre Enjolras, quand tout à coup on entendit
quelqu'un qui chantait dans l'escalier en s'en allant. C'était
Combeferre, et voici ce qu'il chantait:

          _Si César m'avait donné_
          _La gloire et la guerre,_
          _Et qu'il me fallût quitter_
          _L'amour de ma mère_
          _Je dirais au grand César:_
          _Reprends ton sceptre et ton char,_
          _J'aime mieux ma mère, ô gué!_
          _J'aime mieux ma mère._

L'accent tendre et farouche dont Combeferre le chantait donnait à ce
couplet une sorte de grandeur étrange. Marius, pensif et l'oeil au
plafond, répéta presque machinalement: Ma mère?...

En ce moment, il sentit sur son épaule la main d'Enjolras.

--Citoyen, lui dit Enjolras, ma mère, c'est la République.




Chapitre VI

_Res angusta_


Cette soirée laissa à Marius un ébranlement profond, et une obscurité
triste dans l'âme. Il éprouva ce qu'éprouve peut-être la terre au moment
où on l'ouvre avec le fer pour y déposer le grain de blé; elle ne sent
que la blessure; le tressaillement du germe et la joie du fruit
n'arrivent que plus tard.

Marius fut sombre. Il venait à peine de se faire une foi; fallait-il
donc déjà la rejeter? il s'affirma à lui-même que non. Il se déclara
qu'il ne voulait pas douter, et il commença à douter malgré lui. Être
entre deux religions, l'une dont on n'est pas encore sorti, l'autre où
l'on n'est pas encore entré, cela est insupportable; et ces crépuscules
ne plaisent qu'aux âmes chauves-souris. Marius était une prunelle
franche, et il lui fallait de la vraie lumière. Les demi-jours du doute
lui faisaient mal. Quel que fût son désir de rester où il était et de
s'en tenir là, il était invinciblement contraint de continuer,
d'avancer, d'examiner, de penser, de marcher plus loin. Où cela
allait-il le conduire? il craignait, après avoir fait tant de pas qui
l'avaient rapproché de son père, de faire maintenant des pas qui l'en
éloigneraient. Son malaise croissait de toutes les réflexions qui lui
venaient. L'escarpement se dessinait autour de lui. Il n'était d'accord
ni avec son grand-père, ni avec ses amis; téméraire pour l'un, arriéré
pour les autres; et il se reconnut doublement isolé, du côté de la
vieillesse, et du côté de la jeunesse. Il cessa d'aller au café Musain.

Dans ce trouble où était sa conscience, il ne songeait plus guère à de
certains côtés sérieux de l'existence. Les réalités de la vie ne se
laissent pas oublier. Elles vinrent brusquement lui donner leur coup de
coude.

Un matin, le maître de l'hôtel entra dans la chambre de Marius et lui
dit:

--Monsieur Courfeyrac a répondu pour vous.

--Oui.

--Mais il me faudrait de l'argent.

--Priez Courfeyrac de venir me parler, dit Marius.

Courfeyrac venu, l'hôte les quitta. Marius lui conta ce qu'il n'avait
pas songé à lui dire encore, qu'il était comme seul au monde et n'ayant
pas de parents.

--Qu'allez-vous devenir? dit Courfeyrac.

--Je n'en sais rien, répondit Marius.

--Qu'allez-vous faire?

--Je n'en sais rien.

--Avez-vous de l'argent?

--Quinze francs.

--Voulez-vous que je vous en prête?

--Jamais.

--Avez-vous des habits?

--Voilà.

--Avez-vous des bijoux?

--Une montre.

--D'argent?

--D'or. La voici.

--Je sais un marchand d'habits qui vous prendra votre redingote et un
pantalon.

--C'est bien.

--Vous n'aurez plus qu'un pantalon, un gilet, un chapeau et un habit.

--Et mes bottes.

--Quoi! vous n'irez pas pieds nus? quelle opulence!

--Ce sera assez.

--Je sais un horloger qui vous achètera votre montre.

--C'est bon.

--Non, ce n'est pas bon. Que ferez-vous après?

--Tout ce qu'il faudra. Tout l'honnête du moins.

--Savez-vous l'anglais?

--Non.

--Savez-vous l'allemand?

--Non.

--Tant pis.

--Pourquoi?

--C'est qu'un de mes amis, libraire, fait une façon d'encyclopédie pour
laquelle vous auriez pu traduire des articles allemands ou anglais.
C'est mal payé, mais on vit.

--J'apprendrai l'anglais et l'allemand.

--Et en attendant?

--En attendant je mangerai mes habits et ma montre.

On fit venir le marchand d'habits. Il acheta la défroque vingt francs.
On alla chez l'horloger. Il acheta la montre quarante-cinq francs.

--Ce n'est pas mal, disait Marius à Courfeyrac en rentrant à l'hôtel,
avec mes quinze francs, cela fait quatre-vingts francs.

--Et la note de l'hôtel? observa Courfeyrac.

--Tiens, j'oubliais, dit Marius.

L'hôte présenta sa note qu'il fallut payer sur-le-champ. Elle se
montait à soixante-dix francs.

--Il me reste dix francs, dit Marius.

--Diable, fit Courfeyrac, vous mangerez cinq francs pendant que vous
apprendrez l'anglais, et cinq francs pendant que vous apprendrez
l'allemand. Ce sera avaler une langue bien vite ou une pièce de cent
sous bien lentement.

Cependant la tante Gillenormand, assez bonne personne au fond dans les
occasions tristes, avait fini par déterrer le logis de Marius. Un matin,
comme Marius revenait de l'école, il trouva une lettre de sa tante et
les _soixante pistoles_, c'est-à-dire six cents francs en or dans une
boîte cachetée.

Marius renvoya les trente louis à sa tante avec une lettre respectueuse
où il déclarait avoir des moyens d'existence et pouvoir suffire
désormais à tous ses besoins. En ce moment-là il lui restait trois
francs.

La tante n'informa point le grand-père de ce refus de peur d'achever de
l'exaspérer. D'ailleurs n'avait-il pas dit: Qu'on ne me parle jamais de
ce buveur de sang!

Marius sortit de l'hôtel de la porte Saint-Jacques, ne voulant pas s'y
endetter.




Livre cinquième--Excellence du malheur




Chapitre I

Marius indigent


La vie devint sévère pour Marius. Manger ses habits et sa montre, ce
n'était rien. Il mangea de cette chose inexprimable qu'on appelle _de la
vache enragée_. Chose horrible, qui contient les jours sans pain, les
nuits sans sommeil, les soirs sans chandelle, l'âtre sans feu, les
semaines sans travail, l'avenir sans espérance, l'habit percé au coude,
le vieux chapeau qui fait rire les jeunes filles, la porte qu'on trouve
fermée le soir parce qu'on ne paye pas son loyer, l'insolence du portier
et du gargotier, les ricanements des voisins, les humiliations, la
dignité refoulée, les besognes quelconques acceptées, les dégoûts,
l'amertume, l'accablement. Marius apprit comment on dévore tout cela, et
comment ce sont souvent les seules choses qu'on ait à dévorer. À ce
moment de l'existence où l'homme a besoin d'orgueil parce qu'il a besoin
d'amour, il se sentit moqué parce qu'il était mal vêtu, et ridicule
parce qu'il était pauvre. À l'âge où la jeunesse vous gonfle le coeur
d'une fierté impériale, il abaissa plus d'une fois ses yeux sur ses
bottes trouées, et il connut les hontes injustes et les rougeurs
poignantes de la misère. Admirable et terrible épreuve dont les faibles
sortent infâmes, dont les forts sortent sublimes. Creuset où la destinée
jette un homme, toutes les fois qu'elle veut avoir un gredin ou un
demi-dieu.

Car il se fait beaucoup de grandes actions dans les petites luttes. Il y
a des bravoures opiniâtres et ignorées qui se défendent pied à pied dans
l'ombre contre l'envahissement fatal des nécessités et des turpitudes.
Nobles et mystérieux triomphes qu'aucun regard ne voit, qu'aucune
renommée ne paye, qu'aucune fanfare ne salue. La vie, le malheur,
l'isolement, l'abandon, la pauvreté, sont des champs de bataille qui ont
leurs héros; héros obscurs plus grands parfois que les héros illustres.

De fermes et rares natures sont ainsi créées; la misère, presque
toujours marâtre, est quelquefois mère; le dénûment enfante la
puissance d'âme et d'esprit; la détresse est nourrice de la fierté; le
malheur est un bon lait pour les magnanimes.

Il y eut un moment dans la vie de Marius où il balayait son palier, où
il achetait un sou de fromage de Brie chez la fruitière, où il attendait
que la brune tombât pour s'introduire chez le boulanger, et y acheter un
pain qu'il emportait furtivement dans son grenier, comme s'il l'eût
volé. Quelquefois on voyait se glisser dans la boucherie du coin, au
milieu des cuisinières goguenardes qui le coudoyaient, un jeune homme
gauche portant des livres sous son bras, qui avait l'air timide et
furieux, qui en entrant ôtait son chapeau de son front où perlait la
sueur, faisait un profond salut à la bouchère étonnée, un autre salut au
garçon boucher, demandait une côtelette de mouton, la payait six ou sept
sous, l'enveloppait de papier, la mettait sous son bras entre deux
livres, et s'en allait. C'était Marius. Avec cette côtelette, qu'il
faisait cuire lui-même, il vivait trois jours.

Le premier jour il mangeait la viande, le second jour il mangeait la
graisse, le troisième jour il rongeait l'os.

À plusieurs reprises la tante Gillenormand fit des tentatives, et lui
adressa les soixante pistoles. Marius les renvoya constamment, en disant
qu'il n'avait besoin de rien.

Il était encore en deuil de son père quand la révolution que nous avons
racontée s'était faite en lui. Depuis lors, il n'avait plus quitté les
vêtements noirs. Cependant ses vêtements le quittèrent. Un jour vint où
il n'eut plus d'habit. Le pantalon allait encore. Que faire? Courfeyrac,
auquel il avait de son côté rendu quelques bons offices, lui donna un
vieil habit. Pour trente sous, Marius le fit retourner par un portier
quelconque, et ce fut un habit neuf. Mais cet habit était vert. Alors
Marius ne sortit plus qu'après la chute du jour. Cela faisait que son
habit était noir. Voulant toujours être en deuil, il se vêtissait de la
nuit.

À travers tout cela, il se fit recevoir avocat. Il était censé habiter
la chambre de Courfeyrac, qui était décente et où un certain nombre de
bouquins de droit soutenus et complétés par des volumes de romans
dépareillés figuraient la bibliothèque voulue par les règlements. Il se
faisait adresser ses lettres chez Courfeyrac.

Quand Marius fut avocat, il en informa son grand-père par une lettre
froide, mais pleine de soumission et de respect. M. Gillenormand prit la
lettre avec un tremblement, la lut, et la jeta, déchirée en quatre, au
panier. Deux ou trois jours après, mademoiselle Gillenormand entendit
son père qui était seul dans sa chambre et qui parlait tout haut. Cela
lui arrivait chaque fois qu'il était très agité. Elle prêta l'oreille;
le vieillard disait:--Si tu n'étais pas un imbécile, tu saurais qu'on
ne peut pas être à la fois baron et avocat.




Chapitre II

Marius pauvre


Il en est de la misère comme de tout. Elle arrive à devenir possible.
Elle finit par prendre une forme et se composer. On végète, c'est-à-dire
on se développe d'une certaine façon chétive, mais suffisante à la vie.
Voici de quelle manière l'existence de Marius Pontmercy s'était
arrangée:

Il était sorti du plus étroit, le défilé s'élargissait un peu devant
lui. À force de labeur, de courage, de persévérance et de volonté, il
était parvenu à tirer de son travail environ sept cents francs par an.
Il avait appris l'allemand et l'anglais. Grâce à Courfeyrac qui l'avait
mis en rapport avec son ami le libraire, Marius remplissait dans la
littérature-librairie le modeste rôle d'_utilité_. Il faisait des
prospectus, traduisait des journaux, annotait des éditions, compilait
des biographies, etc. Produit net, bon an mal an, sept cents francs. Il
en vivait. Pas mal. Comment? Nous l'allons dire.

Marius occupait dans la masure Gorbeau, moyennant le prix annuel de
trente francs, un taudis sans cheminée qualifié cabinet où il n'y avait,
en fait de meubles, que l'indispensable. Ces meubles étaient à lui. Il
donnait trois francs par mois à la vieille principale locataire pour
qu'elle vînt balayer le taudis et lui apporter chaque matin un peu d'eau
chaude, un oeuf frais et un pain d'un sou. De ce pain et de cet oeuf, il
déjeunait. Son déjeuner variait de deux à quatre sous selon que les
oeufs étaient chers ou bon marché. À six heures du soir, il descendait
rue Saint-Jacques, dîner chez Rousseau, vis-à-vis Basset le marchand
d'estampes du coin de la rue des Mathurins. Il ne mangeait pas de soupe.
Il prenait un plat de viande de six sous, un demi-plat de légumes de
trois sous, et un dessert de trois sous. Pour trois sous, du pain à
discrétion. Quant au vin, il buvait de l'eau. En payant au comptoir, où
siégeait majestueusement madame Rousseau, à cette époque toujours grasse
et encore fraîche, il donnait un sou au garçon, et madame Rousseau lui
donnait un sourire. Puis il s'en allait. Pour seize sous, il avait eu un
sourire et un dîner.

Ce restaurant Rousseau, où l'on vidait si peu de bouteilles et tant de
carafes, était un calmant plus encore qu'un restaurant. Il n'existe plus
aujourd'hui. Le maître avait un beau surnom; on l'appelait _Rousseau
l'aquatique_.

Ainsi, déjeuner quatre sous, dîner seize sous; sa nourriture lui coûtait
vingt sous par jour; ce qui faisait trois cent soixante-cinq francs par
an. Ajoutez les trente francs de loyer et les trente-six francs à la
vieille, plus quelques menus frais; pour quatre cent cinquante francs,
Marius était nourri, logé et servi. Son habillement lui coûtait cent
francs, son linge cinquante francs, son blanchissage cinquante francs,
le tout ne dépassait pas six cent cinquante francs. Il lui restait
cinquante francs. Il était riche. Il prêtait dans l'occasion dix francs
à un ami; Courfeyrac avait pu lui emprunter une fois soixante francs.
Quant au chauffage, n'ayant pas de cheminée, Marius l'avait «simplifié».

Marius avait toujours deux habillements complets; l'un vieux, «pour tous
les jours», l'autre tout neuf, pour les occasions. Les deux étaient
noirs. Il n'avait que trois chemises, l'une sur lui, l'autre dans sa
commode, la troisième chez la blanchisseuse. Il les renouvelait à mesure
qu'elles s'usaient. Elles étaient habituellement déchirées, ce qui lui
faisait boutonner son habit jusqu'au menton.

Pour que Marius en vînt à cette situation florissante, il avait fallu
des années. Années rudes; difficiles, les unes à traverser, les autres à
gravir. Marius n'avait point failli un seul jour. Il avait tout subi, en
fait de dénûment; il avait tout fait, excepté des dettes. Il se rendait
ce témoignage que jamais il n'avait dû un sou à personne. Pour lui, une
dette, c'était le commencement de l'esclavage. Il se disait même qu'un
créancier est pire qu'un maître; car un maître ne possède que votre
personne, un créancier possède votre dignité et peut la souffleter.
Plutôt que d'emprunter il ne mangeait pas. Il avait eu beaucoup de jours
de jeûne. Sentant que toutes les extrémités se touchent et que, si l'on
n'y prend garde, l'abaissement de fortune peut mener à la bassesse
d'âme, il veillait jalousement sur sa fierté. Telle formule ou telle
démarche qui, dans toute autre situation, lui eût paru déférence, lui
semblait platitude, et il se redressait. Il ne hasardait rien, ne
voulant pas reculer. Il avait sur le visage une sorte de rougeur sévère.
Il était timide jusqu'à l'âpreté.

Dans toutes ses épreuves il se sentait encouragé et quelquefois même
porté par une force secrète qu'il avait en lui. L'âme aide le corps, et
à de certains moments le soulève. C'est le seul oiseau qui soutienne sa
cage.

À côté du nom de son père, un autre nom était gravé dans le coeur de
Marius, le nom de Thénardier. Marius, dans sa nature enthousiaste et
grave, environnait d'une sorte d'auréole l'homme auquel, dans sa pensée,
il devait la vie de son père, cet intrépide sergent qui avait sauvé le
colonel au milieu des boulets et des balles de Waterloo. Il ne séparait
jamais le souvenir de cet homme du souvenir de son père, et il les
associait dans sa vénération. C'était une sorte de culte à deux degrés,
le grand autel pour le colonel, le petit pour Thénardier. Ce qui
redoublait l'attendrissement de sa reconnaissance, c'est l'idée de
l'infortune où il savait Thénardier tombé et englouti. Marius avait
appris à Montfermeil la ruine et la faillite du malheureux aubergiste.
Depuis il avait fait des efforts inouïs pour saisir sa trace et tâcher
d'arriver à lui dans ce ténébreux abîme de la misère où Thénardier avait
disparu. Marius avait battu tout le pays; il était allé à Chelles, à
Bondy, à Gournay, à Nogent, à Lagny. Pendant trois années il s'y était
acharné, dépensant à ces explorations le peu d'argent qu'il épargnait.
Personne n'avait pu lui donner de nouvelles de Thénardier; on le croyait
passé en pays étranger. Ses créanciers l'avaient cherché aussi, avec
moins d'amour que Marius, mais avec autant d'acharnement, et n'avaient
pu mettre la main sur lui. Marius s'accusait et s'en voulait presque de
ne pas réussir dans ses recherches. C'était la seule dette que lui eût
laissée le Colonel, et Marius tenait à honneur de la payer.--Comment!
pensait-il, quand mon père gisait mourant sur le champ de bataille,
Thénardier, lui, a bien su le trouver à travers la fumée et la mitraille
et l'emporter sur ses épaules, et il ne lui devait rien cependant, et
moi qui dois tant à Thénardier, je ne saurais pas le rejoindre dans
cette ombre où il agonise et le rapporter à mon tour de la mort à la
vie! Oh! je le retrouverai!--Pour retrouver Thénardier en effet, Marius
eût donné un de ses bras, et, pour le tirer de la misère, tout son sang.
Revoir Thénardier, rendre un service quelconque à Thénardier, lui dire:
Vous ne me connaissez pas, eh bien, moi, je vous connais! je suis là!
disposez de moi!--c'était le plus doux et le plus magnifique rêve de
Marius.




Chapitre III

Marius grandi


À cette époque, Marius avait vingt ans. Il y avait trois ans qu'il avait
quitté son grand-père. On était resté dans les mêmes termes de part et
d'autre, sans tenter de rapprochement et sans chercher à se revoir.
D'ailleurs, se revoir, à quoi bon? pour se heurter? Lequel eût eu raison
de l'autre? Marius était le vase d'airain, mais le père Gillenormand
était le pot de fer.

Disons-le, Marius s'était mépris sur le coeur de son grand-père. Il
s'était figuré que M. Gillenormand ne l'avait jamais aimé, et que ce
bonhomme bref, dur et riant, qui jurait, criait, tempêtait et levait la
canne, n'avait pour lui tout au plus que cette affection à la fois
légère et sévère des Gérontes de comédie. Marius se trompait. Il y a des
pères qui n'aiment pas leurs enfants; il n'existe point d'aïeul qui
n'adore son petit-fils. Au fond, nous l'avons dit, M. Gillenormand
idolâtrait Marius. Il l'idolâtrait à sa façon, avec accompagnement de
bourrades et même de gifles; mais, cet enfant disparu, il se sentit un
vide noir dans le coeur. Il exigea qu'on ne lui en parlât plus, en
regrettant tout bas d'être si bien obéi. Dans les premiers temps il
espéra que ce buonapartiste, ce jacobin, ce terroriste, ce septembriseur
reviendrait. Mais les semaines se passèrent, les mois se passèrent, les
années se passèrent; au grand désespoir de M. Gillenormand, le buveur
de sang ne reparut pas.--Je ne pouvais pourtant pas faire autrement que
de le chasser, se disait le grand-père, et il se demandait: si c'était à
refaire, le referais-je? Son orgueil sur-le-champ répondait oui, mais sa
vieille tête qu'il hochait en silence répondait tristement non. Il avait
ses heures d'abattement. Marius lui manquait. Les vieillards ont besoin
d'affections comme de soleil. C'est de la chaleur. Quelle que fût sa
forte nature, l'absence de Marius avait changé quelque chose en lui.
Pour rien au monde, il n'eût voulu faire un pas vers ce «petit drôle»
mais il souffrait. Il ne s'informait jamais de lui, mais il y pensait
toujours. Il vivait, de plus en plus retiré, au Marais. Il était encore,
comme autrefois, gai et violent, mais sa gaîté avait une dureté
convulsive comme si elle contenait de la douleur et de la colère, et ses
violences se terminaient toujours par une sorte d'accablement doux et
sombre. Il disait quelquefois:--Oh! s'il revenait, quel bon soufflet je
lui donnerais!

Quant à la tante, elle pensait trop peu pour aimer beaucoup; Marius
n'était plus pour elle qu'une espèce de silhouette noire et vague; et
elle avait fini par s'en occuper beaucoup moins que du chat ou du
perroquet qu'il est probable qu'elle avait.

Ce qui accroissait la souffrance secrète du père Gillenormand, c'est
qu'il la renfermait tout entière et n'en laissait rien deviner. Son
chagrin était comme ces fournaises nouvellement inventées qui brûlent
leur fumée. Quelquefois, il arrivait que des officieux malencontreux lui
parlaient de Marius, et lui demandaient:--Que fait, ou que devient
monsieur votre petit-fils?--Le vieux bourgeois répondait, en soupirant,
s'il était trop triste, ou en donnant une chiquenaude à sa manchette,
s'il voulait paraître gai:--Monsieur le baron Pontmercy plaidaille dans
quelque coin.

Pendant que le vieillard regrettait, Marius s'applaudissait. Comme à
tous les bons coeurs, le malheur lui avait ôté l'amertume. Il ne pensait
à M. Gillenormand qu'avec douceur, mais il avait tenu à ne plus rien
recevoir de l'homme _qui avait été mal pour son père_.--C'était
maintenant la traduction mitigée de ses premières indignations. En
outre, il était heureux d'avoir souffert, et de souffrir encore. C'était
pour son père. La dureté de sa vie le satisfaisait et lui plaisait. Il
se disait avec une sorte de joie que--_c'était bien le moins_; que
c'était--une expiation;--que,--sans cela, il eût été puni, autrement et
plus tard, de son indifférence impie pour son père et pour un tel père;
qu'il n'aurait pas été juste que son père eût eu toute la souffrance, et
lui rien;--qu'était-ce d'ailleurs que ses travaux et son dénûment
comparés à la vie héroïque du colonel? qu'enfin sa seule manière de se
rapprocher de son père et de lui ressembler, c'était d'être vaillant
contre l'indigence comme lui avait été brave contre l'ennemi; et que
c'était là sans doute ce que le colonel avait voulu dire par ce mot: _il
en sera digne_.--Paroles que Marius continuait de porter, non sur sa
poitrine, l'écrit du colonel ayant disparu, mais dans son coeur.

Et puis, le jour où son grand-père l'avait chassé, il n'était encore
qu'un enfant, maintenant il était un homme. Il le sentait. La misère,
insistons-y, lui avait été bonne. La pauvreté dans la jeunesse, quand
elle réussit, a cela de magnifique qu'elle tourne toute la volonté vers
l'effort et toute l'âme vers l'aspiration. La pauvreté met tout de suite
la vie matérielle à nu et la fait hideuse; de là d'inexprimables élans
vers la vie idéale. Le jeune homme riche a cent distractions brillantes
et grossières, les courses de chevaux, la chasse, les chiens, le tabac,
le jeu, les bons repas, et le reste; occupations des bas côtés de l'âme
aux dépens des côtés hauts et délicats. Le jeune homme pauvre se donne
de la peine pour avoir son pain; il mange; quand il a mangé, il n'a plus
que la rêverie. Il va aux spectacles gratis que Dieu donne; il regarde
le ciel, l'espace, les astres, les fleurs, les enfants, l'humanité dans
laquelle il souffre, la création dans laquelle il rayonne. Il regarde
tant l'humanité qu'il voit l'âme, il regarde tant la création qu'il voit
Dieu. Il rêve, et il se sent grand; il rêve encore, et il se sent
tendre. De l'égoïsme de l'homme qui souffre, il passe à la compassion de
l'homme qui médite. Un admirable sentiment éclate en lui, l'oubli de soi
et la pitié pour tous. En songeant aux jouissances sans nombre que la
nature offre, donne et prodigue aux âmes ouvertes et refuse aux âmes
fermées, il en vient à plaindre, lui millionnaire de l'intelligence, les
millionnaires de l'argent. Toute haine s'en va de son coeur à mesure que
toute clarté entre dans son esprit. D'ailleurs est-il malheureux? Non.
La misère d'un jeune homme n'est jamais misérable. Le premier jeune
garçon venu, si pauvre qu'il soit, avec sa santé, sa force, sa marche
vive, ses yeux brillants, son sang qui circule chaudement, ses cheveux
noirs, ses joues fraîches, ses lèvres roses, ses dents blanches, son
souffle pur, fera toujours envie à un vieil empereur. Et puis chaque
matin il se remet à gagner son pain; et tandis que ses mains gagnent du
pain, son épine dorsale gagne de la fierté, son cerveau gagne des idées.
Sa besogne finie, il revient aux extases ineffables, aux contemplations,
aux joies; il vit les pieds dans les afflictions, dans les obstacles,
sur le pavé, dans les ronces, quelquefois dans la boue; la tête dans la
lumière. Il est ferme, serein, doux, paisible, attentif, sérieux,
content de peu, bienveillant; et il bénit Dieu de lui avoir donné ces
deux richesses qui manquent à bien des riches, le travail qui le fait
libre et la pensée qui le fait digne.

C'était là ce qui s'était passé en Marius. Il avait même, pour tout
dire, un peu trop versé du côté de la contemplation. Du jour où il était
arrivé à gagner sa vie à peu près sûrement, il s'était arrêté là,
trouvant bon d'être pauvre, et retranchant au travail pour donner à la
pensée. C'est-à-dire qu'il passait quelquefois des journées entières à
songer, plongé et englouti comme un visionnaire dans les voluptés
muettes de l'extase et du rayonnement intérieur. Il avait ainsi posé le
problème de sa vie: travailler le moins possible du travail matériel
pour travailler le plus possible du travail impalpable; en d'autres
termes, donner quelques heures à la vie réelle, et jeter le reste dans
l'infini. Il ne s'apercevait pas, croyant ne manquer de rien, que la
contemplation ainsi comprise finit par être une des formes de la
paresse; qu'il s'était contenté de dompter les premières nécessités de
la vie, et qu'il se reposait trop tôt.

Il était évident que, pour cette nature énergique et généreuse, ce ne
pouvait être là qu'un état transitoire, et qu'au premier choc contre les
inévitables complications de la destinée, Marius se réveillerait.

En attendant, bien qu'il fût avocat et quoi qu'en pensât le père
Gillenormand, il ne plaidait pas, il ne plaidaillait même pas. La
rêverie l'avait détourné de la plaidoirie. Hanter les avoués, suivre le
palais, chercher des causes, ennui. Pourquoi faire? Il ne voyait aucune
raison pour changer de gagne-pain. Cette librairie marchande et obscure
avait fini par lui faire un travail sûr, un travail de peu de labeur,
qui, comme nous venons de l'expliquer, lui suffisait.

Un des libraires pour lesquels il travaillait, M. Magimel, je crois, lui
avait offert de le prendre chez lui, de le bien loger, de lui fournir un
travail régulier, et de lui donner quinze cents francs par an. Être bien
logé! quinze cents francs! Sans doute. Mais renoncer à sa liberté! être
un gagiste! une espèce d'homme de lettres commis! Dans la pensée de
Marius, en acceptant, sa position devenait meilleure et pire en même
temps, il gagnait du bien-être et perdait de la dignité; c'était un
malheur complet et beau qui se changeait en une gêne laide et ridicule;
quelque chose comme un aveugle qui deviendrait borgne. Il refusa.

Marius vivait solitaire. Par ce goût qu'il avait de rester en dehors de
tout, et aussi pour avoir été par trop effarouché, il n'était décidément
pas entré dans le groupe présidé par Enjolras. On était resté bons
camarades; on était prêt à s'entr'aider dans l'occasion de toutes les
façons possibles; mais rien de plus. Marius avait deux amis, un jeune,
Courfeyrac, et un vieux, M. Mabeuf. Il penchait vers le vieux. D'abord
il lui devait la révolution qui s'était faite en lui; il lui devait
d'avoir connu et aimé son père. _Il m'a opéré de la cataracte_,
disait-il.

Certes, ce marguillier avait été décisif.

Ce n'est pas pourtant que M. Mabeuf eût été dans cette occasion autre
chose que l'agent calme et impassible de la providence. Il avait éclairé
Marius par hasard et sans le savoir, comme fait une chandelle que
quelqu'un apporte; il avait été la chandelle et non le quelqu'un.

Quant à la révolution politique intérieure de Marius, M. Mabeuf était
tout à fait incapable de la comprendre, de la vouloir et de la diriger.

Comme on retrouvera plus tard M. Mabeuf, quelques mots ne sont pas
inutiles.




Chapitre IV

M. Mabeuf


Le jour où M. Mabeuf disait à Marius: _Certainement, j'approuve les
opinions politiques_, il exprimait le véritable état de son esprit.
Toutes les opinions politiques lui étaient indifférentes, et il les
approuvait toutes sans distinguer, pour qu'elles le laissassent
tranquille, comme les Grecs appelaient les Furies «les belles, les
bonnes, les charmantes», les _Euménides_. M. Mabeuf avait pour opinion
politique d'aimer passionnément les plantes, et surtout les livres. Il
possédait comme tout le monde sa terminaison en _iste_, sans laquelle
personne n'aurait pu vivre en ce temps-là, mais il n'était ni royaliste,
ni bonapartiste, ni chartiste, ni orléaniste, ni anarchiste; il était
bouquiniste.

Il ne comprenait pas que les hommes s'occupassent à se haïr à propos de
billevesées comme la charte, la démocratie, la légitimité, la monarchie,
la République, etc., lorsqu'il y avait dans ce monde toutes sortes de
mousses, d'herbes et d'arbustes qu'ils pouvaient regarder, et des tas
d'in-folio et même d'in-trente-deux qu'ils pouvaient feuilleter. Il se
gardait fort d'être inutile; avoir des livres ne l'empêchait pas de
lire, être botaniste ne l'empêchait pas d'être jardinier. Quand il avait
connu Pontmercy, il y avait eu cette sympathie entre le colonel et lui,
que ce que le colonel faisait pour les fleurs, il le faisait pour les
fruits. M. Mabeuf était parvenu à produire des poires de semis aussi
savoureuses que les poires de Saint-Germain; c'est d'une de ses
combinaisons qu'est née, à ce qu'il paraît, la mirabelle d'octobre,
célèbre aujourd'hui, et non moins parfumée que la mirabelle d'été. Il
allait à la messe plutôt par douceur que par dévotion, et puis parce
qu'aimant le visage des hommes, mais haïssant leur bruit, il ne les
trouvait qu'à l'église réunis et silencieux. Sentant qu'il fallait être
quelque chose dans l'état, il avait choisi la carrière de marguillier.
Du reste, il n'avait jamais réussi à aimer aucune femme autant qu'un
oignon de tulipe ou aucun homme autant qu'un elzevir. Il avait depuis
longtemps passé soixante ans lorsqu'un jour quelqu'un lui demanda:
--Est-ce que vous ne vous êtes jamais marié?--J'ai oublié, dit-il. Quand
il lui arrivait parfois--à qui cela n'arrive-t-il pas?--de dire:--Oh!
si j'étais riche!--ce n'était pas en lorgnant une jolie fille, comme le
père Gillenormand, c'était en contemplant un bouquin. Il vivait seul,
avec une vieille gouvernante. Il était un peu chiragre, et quand il
dormait ses vieux doigts ankylosés par le rhumatisme s'arc-boutaient
dans les plis de ses draps. Il avait fait et publié une _Flore des
environs de Cauteretz_ avec planches coloriées, ouvrage assez estimé
dont il possédait les cuivres et qu'il vendait lui-même. On venait deux
ou trois fois par jour sonner chez lui, rue Mézières, pour cela. Il en
tirait bien deux mille francs par an; c'était à peu près là toute sa
fortune. Quoique pauvre, il avait eu le talent de se faire, à force de
patience, de privations et de temps, une collection précieuse
d'exemplaires rares en tous genres. Il ne sortait jamais qu'avec un
livre sous le bras et il revenait souvent avec deux. L'unique décoration
des quatre chambres au rez-de-chaussée qui, avec un petit jardin,
composaient son logis, c'étaient des herbiers encadrés et des gravures
de vieux maîtres. La vue d'un sabre ou d'un fusil le glaçait. De sa vie,
il n'avait approché d'un canon, même aux Invalides. Il avait un estomac
passable, un frère curé, les cheveux tout blancs, plus de dents ni dans
la bouche ni dans l'esprit, un tremblement de tout le corps, l'accent
picard, un rire enfantin, l'effroi facile, et l'air d'un vieux mouton.
Avec cela point d'autre amitié ou d'autre habitude parmi les vivants
qu'un vieux libraire de la porte Saint-Jacques appelé Royol. Il avait
pour rêve de naturaliser l'indigo en France.

Sa servante était, elle aussi, une variété de l'innocence. La pauvre
bonne vieille femme était vierge. Sultan, son matou, qui eût pu miauler
le Miserere d'Allegri à la chapelle Sixtine, avait rempli son coeur et
suffisait à la quantité de passion qui était en elle. Aucun de ses rêves
n'était allé jusqu'à l'homme. Elle n'avait jamais pu franchir son chat.
Elle avait, comme lui, des moustaches. Sa gloire était dans ses bonnets,
toujours blancs. Elle passait son temps le dimanche après la messe à
compter son linge dans sa malle et à étaler sur son lit des robes en
pièce qu'elle achetait et qu'elle ne faisait jamais faire. Elle savait
lire. M. Mabeuf l'avait surnommée _la mère Plutarque_.

M. Mabeuf avait pris Marius en gré, parce que Marius, étant jeune et
doux, réchauffait sa vieillesse sans effaroucher sa timidité. La
jeunesse avec la douceur fait aux vieillards l'effet du soleil sans le
vent. Quand Marius était saturé de gloire militaire, de poudre à canon,
de marches et de contre-marches, et de toutes ces prodigieuses batailles
où son père avait donné et reçu de si grands coups de sabre, il allait
voir M. Mabeuf, et M. Mabeuf lui parlait du héros au point de vue des
fleurs.

Vers 1830, son frère le curé était mort, et presque tout de suite, comme
lorsque la nuit vient, tout l'horizon s'était assombri pour M. Mabeuf.
Une faillite--de notaire--lui enleva une somme de dix mille francs, qui
était tout ce qu'il possédait du chef de son frère et du sien. La
révolution de Juillet amena une crise dans la librairie. En temps de
gêne, la première chose qui ne se vend pas, c'est une _Flore_. _La Flore
des environs de Cauteretz_ s'arrêta court. Des semaines s'écoulaient
sans un acheteur. Quelquefois M. Mabeuf tressaillait à un coup de
sonnette.--Monsieur, lui disait tristement la mère Plutarque, c'est le
porteur d'eau.--Bref, un jour M. Mabeuf quitta la rue Mézières, abdiqua
les fonctions de marguillier, renonça à Saint-Sulpice, vendit une
partie, non de ses livres, mais de ses estampes,--ce à quoi il tenait le
moins,--et s'alla installer dans une petite maison du boulevard
Montparnasse, où du reste il ne demeura qu'un trimestre, pour deux
raisons: premièrement, le rez-de-chaussée et le jardin coûtaient trois
cents francs et il n'osait pas mettre plus de deux cents francs à son
loyer; deuxièmement, étant voisin du tir Fatou, il entendait toute la
journée des coups de pistolet, ce qui lui était insupportable.

Il emporta sa _Flore_, ses cuivres, ses herbiers, ses portefeuilles et
ses livres, et s'établit près de la Salpêtrière dans une espèce de
chaumière du village d'Austerlitz, où il avait pour cinquante écus par
an trois chambres et un jardin clos d'une haie avec puits. Il profita de
ce déménagement pour vendre presque tous ses meubles. Le jour de son
entrée dans ce nouveau logis, il fut très gai et cloua lui-même les
clous pour accrocher les gravures et les herbiers, il piocha son jardin
le reste de la journée, et, le soir, voyant que la mère Plutarque avait
l'air morne et songeait, il lui frappa sur l'épaule et lui dit en
souriant:--Bah! nous avons l'indigo!

Deux seuls visiteurs, le libraire de la porte Saint-Jacques et Marius,
étaient admis à le voir dans sa chaumière d'Austerlitz, nom tapageur qui
lui était, pour tout dire, assez désagréable.

Du reste, comme nous venons de l'indiquer, les cerveaux absorbés dans
une sagesse, ou dans une folie, ou, ce qui arrive souvent, dans les deux
à la fois, ne sont que très lentement perméables aux choses de la vie.
Leur propre destin leur est lointain. Il résulte de ces
concentrations-là une passivité qui, si elle était raisonnée,
ressemblerait à la philosophie. On décline, on descend, on s'écoule, on
s'écroule même, sans trop s'en apercevoir. Cela finit toujours, il est
vrai, par un réveil, mais tardif. En attendant, il semble qu'on soit
neutre dans le jeu qui se joue entre notre bonheur et notre malheur. On
est l'enjeu, et l'on regarde la partie avec indifférence.

C'est ainsi qu'à travers cet obscurcissement qui se faisait autour de
lui, toutes ses espérances s'éteignant l'une après l'autre, M. Mabeuf
était resté serein, un peu puérilement, mais très profondément. Ses
habitudes d'esprit avaient le va-et-vient d'un pendule. Une fois monté
par une illusion, il allait très longtemps, même quand l'illusion avait
disparu. Une horloge ne s'arrête pas court au moment précis où l'on en
perd la clef.

M. Mabeuf avait des plaisirs innocents. Ces plaisirs étaient peu coûteux
et inattendus; le moindre hasard les lui fournissait. Un jour la mère
Plutarque lisait un roman dans un coin de la chambre. Elle lisait haut,
trouvant qu'elle comprenait mieux ainsi. Lire haut, c'est s'affirmer à
soi-même sa lecture. Il y a des gens qui lisent très haut et qui ont
l'air de se donner leur parole d'honneur de ce qu'ils lisent.

La mère Plutarque lisait avec cette énergie-là le roman qu'elle tenait à
la main. M. Mabeuf entendait sans écouter.

Tout en lisant, la mère Plutarque arriva à cette phrase. Il était
question d'un officier de dragons et d'une belle:

«...La belle bouda, et le dragon...»

Ici elle s'interrompit pour essuyer ses lunettes.

--Bouddha et le Dragon, reprit à mi-voix M. Mabeuf. Oui, c'est vrai, il
y avait un dragon qui, du fond de sa caverne, jetait des flammes par la
gueule et brûlait le ciel. Plusieurs étoiles avaient déjà été incendiées
par ce monstre qui, en outre, avait des griffes de tigre. Bouddha alla
dans son antre et réussit à convertir le dragon. C'est un bon livre que
vous lisez là, mère Plutarque. Il n'y a pas de plus belle légende.

Et M. Mabeuf tomba dans une rêverie délicieuse.




Chapitre V

Pauvreté, bonne voisine de misère


Marius avait du goût pour ce vieillard candide qui se voyait lentement
saisi par l'indigence, et qui arrivait à s'étonner peu à peu, sans
pourtant s'attrister encore. Marius rencontrait Courfeyrac et cherchait
M. Mabeuf. Fort rarement pourtant, une ou deux fois par mois, tout au
plus.

Le plaisir de Marius était de faire de longues promenades seul sur les
boulevards extérieurs, ou au Champ de Mars ou dans les allées les moins
fréquentées du Luxembourg. Il passait quelquefois une demi-journée à
regarder le jardin d'un maraîcher, les carrés de salade, les poules
dans le fumier et le cheval tournant la roue de la noria. Les passants
le considéraient avec surprise, et quelques-uns lui trouvaient une mise
suspecte et une mine sinistre. Ce n'était qu'un jeune homme pauvre,
rêvant sans objet.

C'est dans une de ses promenades qu'il avait découvert la masure
Gorbeau, et, l'isolement et le bon marché le tentant, il s'y était logé.
On ne l'y connaissait que sous le nom de monsieur Marius.

Quelques-uns des anciens généraux ou des anciens camarades de son père
l'avaient invité, quand ils le connurent, à les venir voir. Marius
n'avait point refusé. C'étaient des occasions de parler de son père. Il
allait ainsi de temps en temps chez le comte Pajol, chez le général
Bellavesne, chez le général Fririon, aux Invalides. On y faisait de la
musique, on y dansait. Ces soirs-là Marius mettait son habit neuf. Mais
il n'allait jamais à ces soirées ni à ces bals que les jours où il
gelait à pierre fendre, car il ne pouvait payer une voiture et il ne
voulait arriver qu'avec des bottes comme des miroirs.

Il disait quelquefois, mais sans amertume:--Les hommes sont ainsi faits
que, dans un salon, vous pouvez être crotté partout, excepté sur les
souliers. On ne vous demande là, pour vous bien accueillir, qu'une chose
irréprochable; la conscience? non, les bottes.

Toutes les passions, autres que celles du coeur, se dissipent dans la
rêverie. Les fièvres politiques de Marius s'y étaient évanouies. La
révolution de 1830, en le satisfaisant, et en le calmant, y avait aidé.
Il était resté le même, aux colères près. Il avait toujours les mêmes
opinions, seulement elles s'étaient attendries. À proprement parler, il
n'avait plus d'opinions, il avait des sympathies. De quel parti
était-il? du parti de l'humanité. Dans l'humanité il choisissait la
France; dans la nation il choisissait le peuple; dans le peuple il
choisissait la femme. C'était là surtout que sa pitié allait. Maintenant
il préférait une idée à un fait, un poète à un héros, et il admirait
plus encore un livre comme Job qu'un événement comme Marengo. Et puis
quand, après une journée de méditation, il s'en revenait le soir par les
boulevards et qu'à travers les branches des arbres il apercevait
l'espace sans fond, les lueurs sans nom, l'abîme, l'ombre, le mystère,
tout ce qui n'est qu'humain lui semblait bien petit.

Il croyait être et il était peut-être en effet arrivé au vrai de la vie
et de la philosophie humaine, et il avait fini par ne plus guère
regarder que le ciel, seule chose que la vérité puisse voir du fond de
son puits.

Cela ne l'empêchait pas de multiplier les plans, les combinaisons, les
échafaudages, les projets d'avenir. Dans cet état de rêverie, un oeil
qui eût regardé au dedans de Marius, eût été ébloui de la pureté de
cette âme. En effet, s'il était donné à nos yeux de chair de voir dans
la conscience d'autrui, on jugerait bien plus sûrement un homme d'après
ce qu'il rêve que d'après ce qu'il pense. Il y a de la volonté dans la
pensée, il n'y en a pas dans le rêve. Le rêve, qui est tout spontané,
prend et garde, même dans le gigantesque et l'idéal, la figure de notre
esprit. Rien ne sort plus directement et plus sincèrement du fond même
de notre âme que nos aspirations irréfléchies et démesurées vers les
splendeurs de la destinée. Dans ces aspirations, bien plus que dans les
idées composées, raisonnées et coordonnées, on peut retrouver le vrai
caractère de chaque homme. Nos chimères sont ce qui nous ressemble le
mieux. Chacun rêve l'inconnu et l'impossible selon sa nature.

Vers le milieu de cette année 1831, la vieille qui servait Marius lui
conta qu'on allait mettre à la porte ses voisins, le misérable ménage
Jondrette. Marius, qui passait presque toutes ses journées dehors,
savait à peine qu'il eût des voisins.

--Pourquoi les renvoie-t-on? dit-il.

--Parce qu'ils ne payent pas leur loyer. Ils doivent deux termes.

--Combien est-ce?

--Vingt francs, dit la vieille.

Marius avait trente francs en réserve dans un tiroir.

--Tenez, dit-il à la vieille, voilà vingt-cinq francs. Payez pour ces
pauvres gens, donnez-leur cinq francs, et ne dites pas que c'est moi.




Chapitre VI

Le remplaçant


Le hasard fit que le régiment dont était le lieutenant Théodule vint
tenir garnison à Paris. Ceci fut l'occasion d'une deuxième idée pour la
tante Gillenormand. Elle avait, une première fois, imaginé de faire
surveiller Marius par Théodule; elle complota de faire succéder Théodule
à Marius.

À toute aventure, et pour le cas où le grand-père aurait le vague besoin
d'un jeune visage dans la maison, ces rayons d'aurore sont quelquefois
doux aux ruines, il était expédient de trouver un autre Marius. Soit,
pensa-t-elle, c'est un simple erratum comme j'en vois dans les livres;
Marius, lisez Théodule.

Un petit-neveu est l'à peu près d'un petit-fils; à défaut d'un avocat,
on prend un lancier.

Un matin, que M. Gillenormand était en train de lire quelque chose comme
la _Quotidienne_, sa fille entra, et lui dit de sa voix la plus douce,
car il s'agissait de son favori:

--Mon père, Théodule va venir ce matin vous présenter ses respects.

--Qui ça, Théodule?

--Votre petit-neveu.

--Ah! fit le grand-père.

Puis il se remit à lire, ne songea plus au petit-neveu qui n'était qu'un
Théodule quelconque, et ne tarda pas à avoir beaucoup d'humeur, ce qui
lui arrivait presque toujours quand il lisait. La «feuille», qu'il
tenait, royaliste d'ailleurs, cela va de soi, annonçait pour le
lendemain, sans aménité aucune, un des petits événements quotidiens du
Paris d'alors:

--Que les élèves des écoles de droit et de médecine devaient se réunir
sur la place du Panthéon à midi;--pour délibérer.--Il s'agissait d'une
des questions du moment, de l'artillerie de la garde nationale, et d'un
conflit entre le ministre de la guerre et «la milice citoyenne» au sujet
des canons parqués dans la cour du Louvre. Les étudiants devaient
«délibérer» là-dessus. Il n'en fallait pas beaucoup plus pour gonfler M.
Gillenormand.

Il songea à Marius, qui était étudiant, et qui, probablement, irait,
comme les autres, «délibérer, à midi, sur la place du Panthéon».

Comme il faisait ce songe pénible, le lieutenant Théodule entra, vêtu en
bourgeois, ce qui était habile, et discrètement introduit par
mademoiselle Gillenormand. Le lancier avait fait ce raisonnement:--Le
vieux druide n'a pas tout placé en viager. Cela vaut bien qu'on se
déguise en pékin de temps en temps.

Mademoiselle Gillenormand dit, haut, à son père:

--Théodule, votre petit-neveu.

Et, bas, au lieutenant:

--Approuve tout.

Et se retira.

Le lieutenant, peu accoutumé à des rencontres si vénérables, balbutia
avec quelque timidité: Bonjour, mon oncle, et fit un salut mixte composé
de l'ébauche involontaire et machinale du salut militaire achevée en
salut bourgeois.

--Ah! c'est vous; c'est bien, asseyez-vous, dit l'aïeul.

Cela dit, il oublia parfaitement le lancier.

Théodule s'assit, et M. Gillenormand se leva.

M. Gillenormand se mit à marcher de long en large, les mains dans ses
poches, parlant tout haut et tourmentant avec ses vieux doigts irrités
les deux montres qu'il avait dans ses deux goussets.

--Ce tas de morveux! ça se convoque sur la place du Panthéon! Vertu de
ma mie! Des galopins qui étaient hier en nourrice! Si on leur pressait
le nez, il en sortirait du lait! Et ça délibère demain à midi! Où
va-t-on? où va-t-on? Il est clair qu'on va à l'abîme. C'est là que nous
ont conduits les descamisados! L'artillerie citoyenne! Délibérer sur
l'artillerie citoyenne! S'en aller jaboter en plein air sur les
pétarades de la garde nationale! Et avec qui vont-ils se trouver là?
Voyez un peu où mène le jacobinisme. Je parie tout ce qu'on voudra, un
million contre un fichtre, qu'il n'y aura là que des repris de justice
et des forçats libérés. Les républicains et les galériens, ça ne fait
qu'un nez et qu'un mouchoir. Carnot disait: Où veux-tu que j'aille,
traître? Fouché répondait: Où tu voudras, imbécile! Voilà ce que c'est
que les républicains.

--C'est juste, dit Théodule.

M. Gillenormand tourna la tête à demi, vit Théodule, et continua:

--Quand on pense que ce drôle a eu la scélératesse de se faire
carbonaro! Pourquoi as-tu quitté ma maison? Pour t'aller faire
républicain. Pssst! d'abord le peuple n'en veut pas de ta République, il
n'en veut pas, il a du bon sens, il sait bien qu'il y a toujours eu des
rois et qu'il y en aura toujours, il sait bien que le peuple, après
tout, ce n'est que le peuple, il s'en hurle, de ta République,
entends-tu, crétin! Est-ce assez horrible, ce caprice-là! S'amouracher
du père Duchêne, faire les yeux doux à la guillotine, chanter des
romances et jouer de la guitare sous le balcon de 93, c'est à cracher
sur tous ces jeunes gens-là, tant ils sont bêtes! Ils en sont tous là.
Pas un n'échappe. Il suffit de respirer l'air qui passe dans la rue pour
être insensé. Le dix-neuvième siècle est du poison. Le premier polisson
venu laisse pousser sa barbe de bouc, se croit un drôle pour de vrai, et
vous plante là les vieux parents. C'est républicain, c'est romantique.
Qu'est-ce que c'est que ça, romantique? faites-moi l'amitié de me dire
ce que c'est que ça? Toutes les folies possibles. Il y a un an, ça vous
allait à _Hernani_. Je vous demande un peu, _Hernani_! des antithèses!
des abominations qui ne sont pas même écrites en français! Et puis on a
des canons dans la cour du Louvre. Tels sont les brigandages de ce
temps-ci.

--Vous avez raison, mon oncle, dit Théodule.

M. Gillenormand reprit:

--Des canons dans la cour du Muséum! pourquoi faire? Canon, que me
veux-tu? Vous voulez donc mitrailler l'Apollon du Belvédère? Qu'est-ce
que les gargousses ont à faire avec la Vénus de Médicis? Oh! ces jeunes
gens d'à présent, tous des chenapans! Quel pas grand'chose que leur
Benjamin Constant! Et ceux qui ne sont pas des scélérats sont des
dadais! Ils font tout ce qu'ils peuvent pour être laids, ils sont mal
habillés, ils ont peur des femmes, ils ont autour des cotillons un air
de mendier qui fait éclater de rire les jeannetons; ma parole d'honneur,
on dirait les pauvres honteux de l'amour. Ils sont difformes, et ils se
complètent en étant stupides; ils répètent les calembours de Tiercelin
et de Potier, ils ont des habits-sacs, des gilets de palefrenier, des
chemises de grosse toile, des pantalons de gros drap, des bottes de gros
cuir, et le ramage ressemble au plumage. On pourrait se servir de leur
jargon pour ressemeler leurs savates. Et toute cette inepte marmaille
vous a des opinions politiques. Il devrait être sévèrement défendu
d'avoir des opinions politiques. Ils fabriquent des systèmes, ils refont
la société, ils démolissent la monarchie, ils flanquent par terre toutes
les lois, ils mettent le grenier à la place de la cave et mon portier à
la place du roi, ils bousculent l'Europe de fond en comble, ils
rebâtissent le monde, et ils ont pour bonne fortune de regarder
sournoisement les jambes des blanchisseuses qui remontent dans leurs
charrettes! Ah! Marius! ah! gueusard! aller vociférer en place publique!
discuter, débattre, prendre des mesures! ils appellent cela des mesures,
justes dieux! le désordre se rapetisse et devient niais. J'ai vu le
chaos, je vois le gâchis. Des écoliers délibérer sur la garde nationale,
cela ne se verrait pas chez les Ogibbewas et chez les Cadodaches! Les
sauvages qui vont tout nus, la caboche coiffée comme un volant de
raquette, avec une massue à la patte, sont moins brutes que ces
bacheliers-là! Des marmousets de quatre sous! ça fait les entendus et
les jordonnes! ça délibère et ratiocine! C'est la fin du monde. C'est
évidemment la fin de ce misérable globe terraqué. Il fallait un hoquet
final, la France le pousse. Délibérez, mes drôles! Ces choses-là
arriveront tant qu'ils iront lire les journaux sous les arcades de
l'Odéon. Cela leur coûte un sou, et leur bon sens, et leur intelligence,
et leur coeur, et leur âme, et leur esprit. On sort de là, et l'on fiche
le camp de chez sa famille. Tous les journaux sont de la peste; tous,
même le _Drapeau blanc_! au fond Martainville était un jacobin! Ah!
juste ciel! tu pourras te vanter d'avoir désespéré ton grand-père, toi!

--C'est évident, dit Théodule.

Et, profitant de ce que M. Gillenormand reprenait haleine, le lancier
ajouta magistralement:

--Il ne devrait pas y avoir d'autre journal que le _Moniteur_ et d'autre
livre que l'_Annuaire militaire_.

M. Gillenormand poursuivit:

--C'est comme leur Sieyès! un régicide aboutissant à un sénateur! car
c'est toujours par là qu'ils finissent. On se balafre avec le tutoiement
citoyen pour arriver à se faire dire monsieur le comte. Monsieur le
comte gros comme le bras, des assommeurs de septembre! Le philosophe
Sieyès! Je me rends cette justice que je n'ai jamais fait plus de cas
des philosophies de tous ces philosophes-là que des lunettes du
grimacier de Tivoli! J'ai vu un jour les sénateurs passer sur le quai
Malaquais en manteaux de velours violet semés d'abeilles avec des
chapeaux à la Henri IV. Ils étaient hideux. On eût dit les singes de la
cour du tigre. Citoyens, je vous déclare que votre progrès est une
folie, que votre humanité est un rêve, que votre révolution est un
crime, que votre République est un monstre, que votre jeune France
pucelle sort du lupanar, et je vous le soutiens à tous, qui que vous
soyez, fussiez-vous publicistes, fussiez-vous économistes, fussiez-vous
légistes, fussiez-vous plus connaisseurs en liberté, en égalité et en
fraternité que le couperet de la guillotine! Je vous signifie cela, mes
bonshommes!

--Parbleu, cria le lieutenant, voilà qui est admirablement vrai.

M. Gillenormand interrompit un geste qu'il avait commencé, se retourna,
regarda fixement le lancier Théodule entre les deux yeux, et lui dit:

--Vous êtes un imbécile.




Livre sixième--La conjonction de deux étoiles




Chapitre I

Le sobriquet: mode de formation des noms de familles


Marius à cette époque était un beau jeune homme de moyenne taille, avec
d'épais cheveux très noirs, un front haut et intelligent, les narines
ouvertes et passionnées, l'air sincère et calme, et sur tout son visage
je ne sais quoi qui était hautain, pensif et innocent. Son profil, dont
toutes les lignes étaient arrondies sans cesser d'être fermes, avait
cette douceur germanique qui a pénétré dans la physionomie française par
l'Alsace et la Lorraine, et cette absence complète d'angles qui rendait
les Sicambres si reconnaissables parmi les romains et qui distingue la
race léonine de la race aquiline. Il était à cette saison de la vie où
l'esprit des hommes qui pensent se compose, presque à proportions
égales, de profondeur et de naïveté. Une situation grave étant donnée,
il avait tout ce qu'il fallait pour être stupide; un tour de clef de
plus, il pouvait être sublime. Ses façons étaient réservées, froides,
polies, peu ouvertes. Comme sa bouche était charmante, ses lèvres les
plus vermeilles et ses dents les plus blanches du monde, son sourire
corrigeait ce que toute sa physionomie avait de sévère. À de certains
moments, c'était un singulier contraste que ce front chaste et ce
sourire voluptueux. Il avait l'oeil petit et le regard grand.

Au temps de sa pire misère, il remarquait que les jeunes filles se
retournaient quand il passait, et il se sauvait ou se cachait, la mort
dans l'âme. Il pensait qu'elles le regardaient pour ses vieux habits et
qu'elles en riaient; le fait est qu'elles le regardaient pour sa grâce
et qu'elles en rêvaient.

Ce muet malentendu entre lui et les jolies passantes l'avait rendu
farouche. Il n'en choisit aucune, par l'excellente raison qu'il
s'enfuyait devant toutes. Il vécut ainsi indéfiniment,--bêtement, disait
Courfeyrac.

Courfeyrac lui disait encore:--N'aspire pas à être vénérable (car ils se
tutoyaient; glisser au tutoiement est la pente des amitiés jeunes). Mon
cher, un conseil. Ne lis pas tant dans les livres et regarde un peu plus
les margotons. Les coquines ont du bon, ô Marius! À force de t'enfuir et
de rougir, tu t'abrutiras.

D'autres fois Courfeyrac le rencontrait et lui disait:

--Bonjour, monsieur l'abbé.

Quand Courfeyrac lui avait tenu quelque propos de ce genre, Marius était
huit jours à éviter plus que jamais les femmes, jeunes et vieilles, et
il évitait par-dessus le marché Courfeyrac.

Il y avait pourtant dans toute l'immense création deux femmes que Marius
ne fuyait pas et auxquelles il ne prenait point garde. À la vérité on
l'eût fort étonné si on lui eût dit que c'étaient des femmes. L'une
était la vieille barbue qui balayait sa chambre et qui faisait dire à
Courfeyrac: Voyant que sa servante porte sa barbe, Marius ne porte point
la sienne. L'autre était une espèce de petite fille qu'il voyait très
souvent et qu'il ne regardait jamais.

Depuis plus d'un an, Marius remarquait dans une allée déserte du
Luxembourg, l'allée qui longe le parapet de la Pépinière, un homme et
une toute jeune fille presque toujours assis côte à côte sur le même
banc, à l'extrémité la plus solitaire de l'allée, du côté de la rue de
l'Ouest. Chaque fois que ce hasard qui se mêle aux promenades des gens
dont l'oeil est retourné en dedans amenait Marius dans cette allée, et
c'était presque tous les jours, il y retrouvait ce couple. L'homme
pouvait avoir une soixantaine d'années, il paraissait triste et sérieux;
toute sa personne offrait cet aspect robuste et fatigué des gens de
guerre retirés du service. S'il avait eu une décoration, Marius eût dit:
c'est un ancien officier. Il avait l'air bon, mais inabordable, et il
n'arrêtait jamais son regard sur le regard de personne. Il portait un
pantalon bleu, une redingote bleue et un chapeau à bords larges, qui
paraissaient toujours neufs, une cravate noire et une chemise de quaker,
c'est-à-dire, éclatante de blancheur, mais de grosse toile. Une grisette
passant un jour près de lui, dit: Voilà un veuf fort propre. Il avait
les cheveux très blancs.

La première fois que la jeune fille qui l'accompagnait vint s'asseoir
avec lui sur le banc qu'ils semblaient avoir adopté, c'était une façon
de fille de treize ou quatorze ans, maigre, au point d'en être presque
laide, gauche, insignifiante, et qui promettait peut-être d'avoir
d'assez beaux yeux. Seulement ils étaient toujours levés avec une sorte
d'assurance déplaisante. Elle avait cette mise à la fois vieille et
enfantine des pensionnaires de couvent; une robe mal coupée de gros
mérinos noir. Ils avaient l'air du père et de la fille.

Marius examina pendant deux ou trois jours cet homme vieux qui n'était
pas encore un vieillard et cette petite fille qui n'était pas encore une
personne, puis il n'y fit plus aucune attention. Eux de leur côté
semblaient ne pas même le voir. Ils causaient entre eux d'un air
paisible et indifférent. La fille jasait sans cesse, et gaîment. Le
vieux homme parlait peu, et, par instants, il attachait sur elle des
yeux remplis d'une ineffable paternité.

Marius avait pris l'habitude machinale de se promener dans cette allée.
Il les y retrouvait invariablement.

Voici comment la chose se passait:

Marius arrivait le plus volontiers par le bout de l'allée opposé à leur
banc. Il marchait toute la longueur de l'allée, passait devant eux, puis
s'en retournait jusqu'à l'extrémité par où il était venu, et
recommençait. Il faisait ce va-et-vient cinq ou six fois dans sa
promenade, et cette promenade cinq ou six fois par semaine sans qu'ils
en fussent arrivés, ces gens et lui, à échanger un salut. Ce personnage
et cette jeune fille, quoiqu'ils parussent et peut-être parce qu'ils
paraissaient éviter les regards, avaient naturellement quelque peu
éveillé l'attention des cinq ou six étudiants qui se promenaient de
temps en temps le long de la Pépinière, les studieux après leur cours,
les autres après leur partie de billard. Courfeyrac, qui était un des
derniers, les avait observés quelque temps, mais trouvant la fille
laide, il s'en était bien vite et soigneusement écarté. Il s'était enfui
comme un Parthe en leur décochant un sobriquet. Frappé uniquement de la
robe de la petite et des cheveux du vieux, il avait appelé la fille
_mademoiselle Lanoire_ et le père _monsieur Leblanc_, si bien que,
personne ne les connaissant d'ailleurs, en l'absence du nom, le surnom
avait fait loi. Les étudiants disaient:--Ah! monsieur Leblanc est à son
banc! et Marius, comme les autres, avait trouvé commode d'appeler ce
monsieur inconnu M. Leblanc.

Nous ferons comme eux, et nous dirons M. Leblanc pour la facilité de ce
récit.

Marius les vit ainsi presque tous les jours à la même heure pendant la
première année. Il trouvait l'homme à son gré, mais la fille assez
maussade.




Chapitre II

_Lux facta est_


La seconde année, précisément au point de cette histoire où le lecteur
est parvenu, il arriva que cette habitude du Luxembourg s'interrompit,
sans que Marius sût trop pourquoi lui-même, et qu'il fut près de six
mois sans mettre les pieds dans son allée. Un jour enfin il y retourna.
C'était par une sereine matinée d'été, Marius était joyeux comme on
l'est quand il fait beau. Il lui semblait qu'il avait dans le coeur tous
les chants d'oiseaux qu'il entendait et tous les morceaux du ciel bleu
qu'il voyait à travers les feuilles des arbres.

Il alla droit à «son allée», et, quand il fut au bout, il aperçut,
toujours sur le même banc, ce couple connu. Seulement, quand il
approcha, c'était bien le même homme; mais il lui parut que ce n'était
plus la même fille. La personne qu'il voyait maintenant était une grande
et belle créature ayant toutes les formes les plus charmantes de la
femme à ce moment précis où elles se combinent encore avec toutes les
grâces les plus naïves de l'enfant; moment fugitif et pur que peuvent
seuls traduire ces deux mots: quinze ans. C'étaient d'admirables cheveux
châtains nuancés de veines dorées, un front qui semblait fait de marbre,
des joues qui semblaient faites d'une feuille de rose, un incarnat pâle,
une blancheur émue, une bouche exquise d'où le sourire sortait comme une
clarté et la parole comme une musique, une tête que Raphaël eût donnée à
Marie posée sur un cou que Jean Goujon eût donné à Vénus. Et, afin que
rien ne manquât à cette ravissante figure, le nez n'était pas beau, il
était joli; ni droit ni courbé, ni italien ni grec; c'était le nez
parisien; c'est-à-dire quelque chose de spirituel, de fin, d'irrégulier
et de pur, qui désespère les peintres et qui charme les poètes.

Quand Marius passa près d'elle, il ne put voir ses yeux qui étaient
constamment baissés. Il ne vit que ses longs cils châtains pénétrés
d'ombre et de pudeur.

Cela n'empêchait pas la belle enfant de sourire tout en écoutant l'homme
à cheveux blancs qui lui parlait, et rien n'était ravissant comme ce
frais sourire avec des yeux baissés.

Dans le premier moment, Marius pensa que c'était une autre fille du même
homme, une soeur sans doute de la première. Mais, quand l'invariable
habitude de la promenade le ramena pour la seconde fois près du banc, et
qu'il l'eut examinée avec attention, il reconnut que c'était la même. En
six mois la petite fille était devenue jeune fille; voilà tout. Rien
n'est plus fréquent que ce phénomène. Il y a un instant où les filles
s'épanouissent en un clin d'oeil et deviennent des roses tout à coup.
Hier on les a laissées enfants, aujourd'hui on les retrouve
inquiétantes.

Celle-ci n'avait pas seulement grandi, elle s'était idéalisée. Comme
trois jours en avril suffisent à de certains arbres pour se couvrir de
fleurs, six mois lui avaient suffi pour se vêtir de beauté. Son avril à
elle était venu.

On voit quelquefois des gens qui, pauvres et mesquins, semblent se
réveiller, passent subitement de l'indigence au faste, font des dépenses
de toutes sortes, et deviennent tout à coup éclatants, prodigues et
magnifiques. Cela tient à une rente empochée; il y a eu échéance hier.
La jeune fille avait touché son semestre.

Et puis ce n'était plus la pensionnaire avec son chapeau de peluche, sa
robe de mérinos, ses souliers d'écolier et ses mains rouges; le goût
lui était venu avec la beauté; c'était une personne bien mise avec une
sorte d'élégance simple et riche et sans manière. Elle avait une robe de
damas noir, un camail de même étoffe et un chapeau de crêpe blanc. Ses
gants blancs montraient la finesse de sa main qui jouait avec le manche
d'une ombrelle en ivoire chinois, et son brodequin de soie dessinait la
petitesse de son pied. Quand on passait près d'elle, toute sa toilette
exhalait un parfum jeune et pénétrant.

Quant à l'homme, il était toujours le même.

La seconde fois que Marius arriva près d'elle, la jeune fille leva les
paupières. Ses yeux étaient d'un bleu céleste et profond, mais dans cet
azur voilé il n'y avait encore que le regard d'un enfant. Elle regarda
Marius avec indifférence, comme elle eût regardé le marmot qui courait
sous les sycomores, ou le vase de marbre qui faisait de l'ombre sur le
banc; et Marius de son côté continua sa promenade en pensant à autre
chose.

Il passa encore quatre ou cinq fois près du banc où était la jeune
fille, mais sans même tourner les yeux vers elle.

Les jours suivants, il revint comme à l'ordinaire au Luxembourg, comme à
l'ordinaire, il y trouva «le père et la fille», mais il n'y fit plus
attention. Il ne songea pas plus à cette fille quand elle fut belle
qu'il n'y songeait lorsqu'elle était laide. Il passait fort près du banc
où elle était, parce que c'était son habitude.




Chapitre III

Effet de printemps


Un jour, l'air était tiède, le Luxembourg était inondé d'ombre et de
soleil, le ciel était pur comme si les anges l'eussent lavé le matin,
les passereaux poussaient de petits cris dans les profondeurs des
marronniers, Marius avait ouvert toute son âme à la nature, il ne
pensait à rien, il vivait et il respirait, il passa près de ce banc, la
jeune fille leva les yeux sur lui, leurs deux regards se rencontrèrent.

Qu'y avait-il cette fois dans le regard de la jeune fille? Marius n'eût
pu le dire. Il n'y avait rien et il y avait tout. Ce fut un étrange
éclair.

Elle baissa les yeux, et il continua son chemin.

Ce qu'il venait de voir, ce n'était pas l'oeil ingénu et simple d'un
enfant, c'était un gouffre mystérieux qui s'était entr'ouvert, puis
brusquement refermé.

Il y a un jour où toute jeune fille regarde ainsi. Malheur à qui se
trouve là!

Ce premier regard d'une âme qui ne se connaît pas encore est comme
l'aube dans le ciel. C'est l'éveil de quelque chose de rayonnant et
d'inconnu. Rien ne saurait rendre le charme dangereux de cette lueur
inattendue qui éclaire vaguement tout-à-coup d'adorables ténèbres et qui
se compose de toute l'innocence du présent et de toute la passion de
l'avenir. C'est une sorte de tendresse indécise qui se révèle au hasard
et qui attend. C'est un piège que l'innocence tend à son insu et où elle
prend des coeurs sans le vouloir et sans le savoir. C'est une vierge qui
regarde comme une femme.

Il est rare qu'une rêverie profonde ne naisse pas de ce regard là où il
tombe. Toutes les puretés et toutes les candeurs se concentrent dans ce
rayon céleste et fatal qui, plus que les oeillades les mieux travaillées
des coquettes, a le pouvoir magique de faire subitement éclore au fond
d'une âme cette fleur sombre, pleine de parfums et de poisons, qu'on
appelle l'amour.

Le soir, en rentrant dans son galetas, Marius jeta les yeux sur son
vêtement, et s'aperçut pour la première fois qu'il avait la malpropreté,
l'inconvenance et la stupidité inouïe d'aller se promener au Luxembourg
avec ses habits «de tous les jours», c'est-à-dire avec un chapeau cassé
près de la ganse, de grosses bottes de roulier, un pantalon noir blanc
aux genoux et un habit noir pâle aux coudes.




Chapitre IV

Commencement d'une grande maladie


Le lendemain, à l'heure accoutumée, Marius tira de son armoire son habit
neuf, son pantalon neuf, son chapeau neuf et ses bottes neuves; il se
revêtit de cette panoplie complète, mit des gants, luxe prodigieux, et
s'en alla au Luxembourg.

Chemin faisant, il rencontra Courfeyrac, et feignit de ne pas le voir.
Courfeyrac en rentrant chez lui dit à ses amis. Je viens de rencontrer le
chapeau neuf et l'habit neuf de Marius et Marius dedans. Il allait sans
doute passer un examen. Il avait l'air tout bête.

Arrivé au Luxembourg, Marius fit le tour du bassin et considéra les
cygnes, puis il demeura longtemps en contemplation devant une statue qui
avait la tête toute noire de moisissure et à laquelle une hanche
manquait. Il y avait près du bassin un bourgeois quadragénaire et ventru
qui tenait par la main un petit garçon de cinq ans et lui disait:--Évite
les excès. Mon fils, tiens-toi à égale distance du despotisme et de
l'anarchie.--Marius écouta ce bourgeois. Puis il fit encore une fois le
tour du bassin. Enfin il se dirigea vers «son allée», lentement et comme
s'il y allait à regret. On eût dit qu'il était à la fois forcé et
empêché d'y aller. Il ne se rendait aucun compte de tout cela, et
croyait faire comme tous les jours.

En débouchant dans l'allée, il aperçut à l'autre bout «sur leur banc» M.
Leblanc et la jeune fille. Il boutonna son habit jusqu'en haut, le
tendit sur son torse pour qu'il ne fît pas de plis, examina avec une
certaine complaisance les reflets lustrés de son pantalon, et marcha sur
le banc. Il y avait de l'attaque dans cette marche et certainement une
velléité de conquête. Je dis donc: il marcha sur le banc, comme je
dirais: Annibal marcha sur Rome.

Du reste il n'y avait rien que de machinal dans tous ses mouvements, et
il n'avait aucunement interrompu les préoccupations habituelles de son
esprit et de ses travaux. Il pensait en ce moment-là que le _Manuel du
Baccalauréat_ était un livre stupide et qu'il fallait qu'il eût été
rédigé par de rares crétins pour qu'on y analysât comme chef-d'oeuvre de
l'esprit humain trois tragédies de Racine et seulement une comédie de
Molière. Il avait un sifflement aigu dans l'oreille. Tout en approchant
du banc, il tendait les plis de son habit, et ses yeux se fixaient sur
la jeune fille. Il lui semblait qu'elle emplissait toute l'extrémité de
l'allée d'une vague lueur bleue.

À mesure qu'il approchait, son pas se ralentissait de plus en plus.
Parvenu à une certaine distance du banc, bien avant d'être à la fin de
l'allée, il s'arrêta, et il ne put savoir lui-même comment il se fit
qu'il rebroussa chemin. Il ne se dit même point qu'il n'allait pas
jusqu'au bout. Ce fut à peine si la jeune fille put l'apercevoir de
loin et voir le bel air qu'il avait dans ses habits neufs. Cependant il
se tenait très droit, pour avoir bonne mine dans le cas où quelqu'un qui
serait derrière lui le regarderait.

Il atteignit le bout opposé, puis revint, et cette fois il s'approcha un
peu plus près du banc. Il parvint même jusqu'à une distance de trois
intervalles d'arbres, mais là il sentit je ne sais quelle impossibilité
d'aller plus loin, et il hésita. Il avait cru voir le visage de la jeune
fille se pencher vers lui. Cependant il fit un effort viril et violent,
dompta l'hésitation, et continua d'aller en avant. Quelques secondes
après, il passait devant le banc, droit et ferme, rouge jusqu'aux
oreilles, sans oser jeter un regard à droite, ni à gauche, la main dans
son habit comme un homme d'état. Au moment où il passa--sous le canon de
la place--il éprouva un affreux battement de coeur. Elle avait comme la
veille sa robe de damas et son chapeau de crêpe. Il entendit une voix
ineffable qui devait être «sa voix». Elle causait tranquillement. Elle
était bien jolie. Il le sentait, quoiqu'il n'essayât pas de la
voir.--Elle ne pourrait cependant, pensait-il, s'empêcher d'avoir de
l'estime et de la considération pour moi si elle savait que c'est moi
qui suis le véritable auteur de la dissertation sur Marcos Obregon de la
Ronda que monsieur François de Neufchâteau a mise, comme étant de lui,
en tête de son édition de _Gil Blas_!

Il dépassa le banc, alla jusqu'à l'extrémité de l'allée qui était tout
proche, puis revint sur ses pas et passa encore devant la belle fille.
Cette fois il était très pâle. Du reste il n'éprouvait rien que de fort
désagréable. Il s'éloigna du banc et de la jeune fille, et, tout en lui
tournant le dos, il se figurait qu'elle le regardait, et cela le faisait
trébucher.

Il n'essaya plus de s'approcher du banc, il s'arrêta vers la moitié de
l'allée, et là, chose qu'il ne faisait jamais, il s'assit, jetant des
regards de côté, et songeant, dans les profondeurs les plus indistinctes
de son esprit, qu'après tout il était difficile que les personnes dont
il admirait le chapeau blanc et la robe noire fussent absolument
insensibles à son pantalon lustré et à son habit neuf.

Au bout d'un quart d'heure il se leva, comme s'il allait recommencer à
marcher vers ce banc qu'une auréole entourait. Cependant il restait
debout et immobile. Pour la première fois depuis quinze mois il se dit
que ce monsieur qui s'asseyait là tous les jours avec sa fille l'avait
sans doute remarqué de son côté et trouvait probablement son assiduité
étrange.

Pour la première fois aussi il sentit quelque irrévérence à désigner cet
inconnu, même dans le secret de sa pensée, par le sobriquet de M.
Leblanc.

Il demeura ainsi quelques minutes la tête baissée, et faisant des
dessins sur le sable avec une baguette qu'il avait à la main.

Puis il se tourna brusquement du côté opposé au banc, à M. Leblanc et à
sa fille, et s'en revint chez lui.

Ce jour-là il oublia d'aller dîner. À huit heures du soir il s'en
aperçut, et comme il était trop tard pour descendre rue Saint-Jacques,
tiens dit-il, et il mangea un morceau de pain.

Il ne se coucha qu'après avoir brossé son habit et l'avoir plié avec
soin.




Chapitre V

Divers coups de foudre tombent sur mame Bougon


Le lendemain, mame Bougon,--c'est ainsi que Courfeyrac nommait la
vieille portière-principale-locataire-femme-de-ménage de la masure
Gorbeau, elle s'appelait en réalité madame Burgon, nous l'avons
constaté, mais ce brise-fer de Courfeyrac ne respectait rien,--mame
Bougon, stupéfaite, remarqua que monsieur Marius sortait encore avec son
habit neuf.

Il retourna au Luxembourg, mais il ne dépassa point son banc de la
moitié de l'allée. Il s'y assit comme la veille, considérant de loin et
voyant distinctement le chapeau blanc, la robe noire et surtout la lueur
bleue. Il n'en bougea pas, et ne rentra chez lui que lorsqu'on ferma les
portes du Luxembourg. Il ne vit pas M. Leblanc et sa fille se retirer.
Il en conclut qu'ils étaient sortis du jardin par la grille de la rue de
l'Ouest. Plus tard, quelques semaines après, quand il y songea, il ne
put jamais se rappeler où il avait dîné ce soir-là.

Le lendemain, c'était le troisième jour, mame Bougon fut refoudroyée.
Marius sortit avec son habit neuf.

--Trois jours de suite! s'écria-t-elle.

Elle essaya de le suivre, mais Marius marchait lestement et avec
d'immenses enjambées; c'était un hippopotame entreprenant la poursuite
d'un chamois. Elle le perdit de vue en deux minutes et rentra
essoufflée, aux trois quarts étouffée par son asthme, furieuse.--Si cela
a du bon sens, grommela-t-elle, de mettre ses beaux habits tous les
jours et de faire courir les personnes comme cela!

Marius s'était rendu au Luxembourg.

La jeune fille y était avec M. Leblanc. Marius approcha le plus près
qu'il put en faisant semblant de lire dans un livre, mais il resta
encore fort loin, puis revint s'asseoir sur son banc où il passa quatre
heures à regarder sauter dans l'allée les moineaux francs qui lui
faisaient l'effet de se moquer de lui.

Une quinzaine s'écoula ainsi. Marius allait au Luxembourg non plus pour
se promener, mais pour s'y asseoir toujours à la même place et sans
savoir pourquoi. Arrivé là, il ne remuait plus. Il mettait chaque matin
son habit neuf pour ne pas se montrer, et il recommençait le lendemain.

Elle était décidément d'une beauté merveilleuse. La seule remarque qu'on
pût faire qui ressemblât à une critique, c'est que la contradiction
entre son regard qui était triste et son sourire qui était joyeux
donnait à son visage quelque chose d'un peu égaré, ce qui fait qu'à de
certains moments ce doux visage devenait étrange sans cesser d'être
charmant.




Chapitre VI

Fait prisonnier


Un des derniers jours de la seconde semaine, Marius était comme à son
ordinaire assis sur son banc, tenant à la main un livre ouvert dont
depuis deux heures il n'avait pas tourné une page. Tout à coup il
tressaillit. Un événement se passait à l'extrémité de l'allée. M.
Leblanc et sa fille venaient de quitter leur banc, la fille avait pris
le bras du père, et tous deux se dirigeaient lentement vers le milieu de
l'allée où était Marius. Marius ferma son livre, puis il le rouvrit,
puis il s'efforça de lire. Il tremblait. L'auréole venait droit à
lui.--Ah! Mon dieu! pensait-il, je n'aurai jamais le temps de prendre
une attitude.--Cependant, l'homme à cheveux blancs et la jeune fille
s'avançaient. Il lui paraissait que cela durait un siècle et que cela
n'était qu'une seconde.--Qu'est-ce qu'ils viennent faire par ici? se
demandait-il. Comment! elle va passer là! Ses pieds vont marcher sur ce
sable, dans cette allée, à deux pas de moi!--Il était bouleversé, il eût
voulu être très beau, il eût voulu avoir la croix! Il entendait
s'approcher le bruit doux et mesuré de leurs pas. Il s'imaginait que M.
Leblanc lui jetait des regards irrités. Est-ce que ce monsieur va me
parler? pensait-il. Il baissa la tête; quand il la releva, ils étaient
tout près de lui. La jeune fille passa, et en passant elle le regarda.
Elle le regarda fixement, avec une douceur pensive qui fit frissonner
Marius de la tête aux pieds. Il lui sembla qu'elle lui reprochait
d'avoir été si longtemps sans venir jusqu'à elle et qu'elle lui disait:
C'est moi qui viens. Marius resta ébloui devant ces prunelles pleines de
rayons et d'abîmes.

Il se sentait un brasier dans le cerveau. Elle était venue à lui, quelle
joie! Et puis, comme elle l'avait regardé! Elle lui parut plus belle
qu'il ne l'avait encore vue. Belle d'une beauté tout ensemble féminine
et angélique, d'une beauté complète qui eût fait chanter Pétrarque et
agenouiller Dante. Il lui semblait qu'il nageait en plein ciel bleu. En
même temps il était horriblement contrarié, parce qu'il avait de la
poussière sur ses bottes.

Il croyait être sûr qu'elle avait regardé aussi ses bottes.

Il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu. Puis il se mit à
marcher dans le Luxembourg comme un fou. Il est probable que par moments
il riait tout seul et parlait haut. Il était si rêveur près des bonnes
d'enfants que chacune le croyait amoureux d'elle.

Il sortit du Luxembourg, espérant la retrouver dans une rue.

Il se croisa avec Courfeyrac sous les arcades de l'Odéon et lui dit:
Viens dîner avec moi. Ils s'en allèrent chez Rousseau, et dépensèrent
six francs. Marius mangea comme un ogre. Il donna six sous au garçon. Au
dessert il dit à Courfeyrac: As-tu lu le journal? Quel beau discours a
fait Audry de Puyraveau!

Il était éperdument amoureux.

Après le dîner, il dit à Courfeyrac: Je te paye le spectacle. Ils
allèrent à la Porte-Saint-Martin voir Frédérick dans _l'Auberge des
Adrets_. Marius s'amusa énormément.

En même temps il eut un redoublement de sauvagerie. En sortant du
théâtre, il refusa de regarder la jarretière d'une modiste qui enjambait
un ruisseau, et Courfeyrac ayant dit: _Je mettrais volontiers cette
femme dans ma collection_, lui fit presque horreur.

Courfeyrac l'avait invité à déjeuner au café Voltaire le lendemain.
Marius y alla, et mangea encore plus que la veille. Il était tout pensif
et très gai. On eût dit qu'il saisissait toutes les occasions de rire
aux éclats. Il embrassa tendrement un provincial quelconque qu'on lui
présenta. Un cercle d'étudiants s'était fait autour de la table et l'on
avait parlé des niaiseries payées par l'état qui se débitent en chaire à
la Sorbonne, puis la conversation était tombée sur les fautes et les
lacunes des dictionnaires et des prosodies-Quicherat. Marius interrompit
la discussion pour s'écrier:--C'est cependant bien agréable d'avoir la
croix!

--Voilà qui est drôle! dit Courfeyrac bas à Jean Prouvaire.

--Non, répondit Jean Prouvaire, voilà qui est sérieux.

Cela était sérieux en effet. Marius en était à cette première heure
violente et charmante qui commence les grandes passions.

Un regard avait fait tout cela.

Quand la mine est chargée, quand l'incendie est prêt, rien n'est plus
simple. Un regard est une étincelle.

C'en était fait. Marius aimait une femme. Sa destinée entrait dans
l'inconnu.

Le regard des femmes ressemble à de certains rouages tranquilles en
apparence et formidables. On passe à côté tous les jours paisiblement et
impunément et sans se douter de rien. Il vient un moment où l'on oublie
même que cette chose est là. On va, on vient, on rêve, on parle, on rit.
Tout à coup on se sent saisi. C'est fini. Le rouage vous tient, le
regard vous a pris. Il vous a pris, n'importe par où ni comment, par une
partie quelconque de votre pensée qui traînait, par une distraction que
vous avez eue. Vous êtes perdu. Vous y passerez tout entier. Un
enchaînement de forces mystérieuses s'empare de vous. Vous vous débattez
en vain. Plus de secours humain possible. Vous allez tomber d'engrenage
en engrenage, d'angoisse en angoisse, de torture en torture, vous, votre
esprit, votre fortune, votre avenir, votre âme; et, selon que vous serez
au pouvoir d'une créature méchante ou d'un noble coeur, vous ne sortirez
de cette effrayante machine que défiguré par la honte ou transfiguré par
la passion.




Chapitre VII

Aventures de la lettre U livrée aux conjectures


L'isolement, le détachement de tout, la fierté, l'indépendance, le goût
de la nature, l'absence d'activité quotidienne et matérielle, la vie en
soi, les luttes secrètes de la chasteté, l'extase bienveillante devant
toute la création, avaient préparé Marius à cette possession qu'on nomme
la passion. Son culte pour son père était devenu peu à peu une religion,
et, comme toute religion, s'était retiré au fond de l'âme. Il fallait
quelque chose sur le premier plan. L'amour vint.

Tout un grand mois s'écoula, pendant lequel Marius alla tous les jours
au Luxembourg. L'heure venue, rien ne pouvait le retenir.--Il est de
service, disait Courfeyrac. Marius vivait dans les ravissements. Il est
certain que la jeune fille le regardait.

Il avait fini par s'enhardir, et il s'approchait du banc. Cependant il
ne passait plus devant, obéissant à la fois à l'instinct de timidité et
à l'instinct de prudence des amoureux. Il jugeait utile de ne point
attirer «l'attention du père». Il combinait ses stations derrière les
arbres et les piédestaux des statues avec un machiavélisme profond, de
façon à se faire voir le plus possible à la jeune fille et à se laisser
voir le moins possible du vieux monsieur. Quelquefois pendant des
demi-heures entières, il restait immobile à l'ombre d'un Léonidas ou
d'un Spartacus quelconque, tenant à la main un livre au-dessus duquel
ses yeux, doucement levés, allaient chercher la belle fille, et elle, de
son côté, détournait avec un vague sourire son charmant profil vers lui.
Tout en causant le plus naturellement et le plus tranquillement du monde
avec l'homme à cheveux blancs, elle appuyait sur Marius toutes les
rêveries d'un oeil virginal et passionné. Antique et immémorial manège
qu'Ève savait dès le premier jour du monde et que toute femme sait dès
le premier jour de la vie! Sa bouche donnait la réplique à l'un et son
regard donnait la réplique à l'autre.

Il faut croire pourtant que M. Leblanc finissait par s'apercevoir de
quelque chose, car souvent, lorsque Marius arrivait, il se levait et se
mettait à marcher. Il avait quitté leur place accoutumée et avait
adopté, à l'autre extrémité de l'allée, le banc voisin du Gladiateur,
comme pour voir si Marius les y suivrait. Marius ne comprit point, et
fit cette faute. Le «père» commença à devenir inexact, et n'amena plus
«sa fille» tous les jours. Quelquefois il venait seul. Alors Marius ne
restait pas. Autre faute.

Marius ne prenait point garde à ces symptômes. De la phase de timidité
il avait passé, progrès naturel et fatal, à la phase d'aveuglement. Son
amour croissait. Il en rêvait toutes les nuits. Et puis il lui était
arrivé un bonheur inespéré, huile sur le feu, redoublement de ténèbres
sur ses yeux. Un soir, à la brune, il avait trouvé sur le banc que «M.
Leblanc et sa fille» venaient de quitter, un mouchoir. Un mouchoir tout
simple et sans broderie, mais blanc, fin, et qui lui parut exhaler des
senteurs ineffables. Il s'en empara avec transport. Ce mouchoir était
marqué des lettres U. F.; Marius ne savait rien de cette belle enfant,
ni sa famille, ni son nom, ni sa demeure; ces deux lettres étaient la
première chose d'elle qu'il saisissait, adorables initiales sur
lesquelles il commença tout de suite à construire son échafaudage. U
était évidemment le prénom. Ursule! pensa-t-il, quel délicieux nom! Il
baisa le mouchoir, l'aspira, le mit sur son coeur, sur sa chair, pendant
le jour, et la nuit sous ses lèvres pour s'endormir.

--J'y sens toute son âme! s'écriait-il.

Ce mouchoir était au vieux monsieur qui l'avait tout bonnement laissé
tomber de sa poche.

Les jours qui suivirent la trouvaille, il ne se montra plus au
Luxembourg que baisant le mouchoir et l'appuyant sur son coeur. La belle
enfant n'y comprenait rien et le lui marquait par des signes
imperceptibles.

--Ô pudeur! disait Marius.




Chapitre VIII

Les invalides eux-mêmes peuvent être heureux


Puisque nous avons prononcé le mot _pudeur_, et puisque nous ne cachons
rien, nous devons dire qu'une fois pourtant, à travers ses extases, «son
Ursule» lui donna un grief très sérieux. C'était un de ces jours où elle
déterminait M. Leblanc à quitter le banc et à se promener dans l'allée.
Il faisait une vive brise de prairial qui remuait le haut des platanes.
Le père et la fille, se donnant le bras, venaient de passer devant le
banc de Marius. Marius s'était levé derrière eux et les suivait du
regard, comme il convient dans cette situation d'âme éperdue.

Tout à coup un souffle de vent, plus en gaîté que les autres, et
probablement chargé de faire les affaires du printemps, s'envola de la
pépinière, s'abattit sur l'allée, enveloppa la jeune fille dans un
ravissant frisson digne des nymphes de Virgile et des faunes de
Théocrite, et souleva sa robe, cette robe plus sacrée que celle d'Isis,
presque jusqu'à la hauteur de la jarretière. Une jambe d'une forme
exquise apparut. Marius la vit. Il fut exaspéré et furieux.

La jeune fille avait rapidement baissé sa robe d'un mouvement divinement
effarouché, mais il n'en fut pas moins indigné.--Il était seul dans
l'allée, c'est vrai. Mais il pouvait y avoir eu quelqu'un. Et s'il y
avait eu quelqu'un! Comprend-on une chose pareille! C'est horrible ce
qu'elle vient de faire là!--Hélas! la pauvre enfant n'avait rien fait;
il n'y avait qu'un coupable, le vent; mais Marius, en qui frémissait
confusément le Bartholo qu'il y a dans Chérubin, était déterminé à être
mécontent, et était jaloux de son ombre. C'est ainsi en effet que
s'éveille dans le coeur humain, et que s'impose, même sans droit,
l'âcre et bizarre jalousie de la chair. Du reste, en dehors même de
cette jalousie, la vue de cette jambe charmante n'avait eu pour lui rien
d'agréable; le bas blanc de la première femme venue lui eût fait plus de
plaisir.

Quand «son Ursule», après avoir atteint l'extrémité de l'allée, revint
sur ses pas avec M. Leblanc et passa devant le banc où Marius s'était
rassis, Marius lui jeta un regard bourru et féroce. La jeune fille eut
ce petit redressement en arrière accompagné d'un haussement de paupières
qui signifie: Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?

Ce fut là leur «première querelle».

Marius achevait à peine de lui faire cette scène avec les yeux que
quelqu'un traversa l'allée. C'était un invalide tout courbé, tout ridé
et tout blanc, en uniforme Louis XV, ayant sur le torse la petite plaque
ovale de drap rouge aux épées croisées, croix de Saint-Louis du soldat,
et orné en outre d'une manche d'habit sans bras dedans, d'un menton
d'argent et d'une jambe de bois. Marius crut distinguer que cet être
avait l'air extrêmement satisfait. Il lui sembla même que le vieux
cynique, tout en clopinant près de lui, lui avait adressé un clignement
d'oeil très fraternel et très joyeux, comme si un hasard quelconque
avait fait qu'ils pussent être d'intelligence et qu'ils eussent savouré
en commun quelque bonne aubaine. Qu'avait-il donc à être si content, ce
débris de Mars? Que s'était-il donc passé entre cette jambe de bois et
l'autre? Marius arriva au paroxysme de la jalousie.--Il était peut-être
là! se dit-il; il a peut-être vu!--Et il eut envie d'exterminer
l'invalide.

Le temps aidant, toute pointe s'émousse. Cette colère de Marius contre
«Ursule», si juste et si légitime qu'elle fût, passa. Il finit par
pardonner; mais ce fut un grand effort; il la bouda trois jours.

Cependant, à travers tout cela et à cause de tout cela, la passion
grandissait et devenait folle.




Chapitre IX

Éclipse


On vient de voir comment Marius avait découvert ou cru découvrir qu'Elle
s'appelait Ursule.

L'appétit vient en aimant. Savoir qu'elle se nommait Ursule, c'était
déjà beaucoup; c'était peu. Marius en trois ou quatre semaines eut
dévoré ce bonheur. Il en voulut un autre. Il voulut savoir où elle
demeurait.

Il avait fait une première faute: tomber dans l'embûche du banc du
Gladiateur. Il en avait fait une seconde: ne pas rester au Luxembourg
quand M. Leblanc y venait seul. Il en fit une troisième. Immense. Il
suivit «Ursule».

Elle demeurait rue de l'Ouest, à l'endroit de la rue le moins fréquenté,
dans une maison neuve à trois étages d'apparence modeste.

À partir de ce moment, Marius ajouta à son bonheur de la voir au
Luxembourg le bonheur de la suivre jusque chez elle.

Sa faim augmentait. Il savait comment elle s'appelait, son petit nom du
moins, le nom charmant, le vrai nom d'une femme; il savait où elle
demeurait; il voulut savoir qui elle était.

Un soir, après qu'il les eut suivis jusque chez eux et qu'il les eut vus
disparaître sous la porte cochère, il entra à leur suite et dit
vaillamment au portier:

--C'est le monsieur du premier qui vient de rentrer?

--Non, répondit le portier. C'est le monsieur du troisième.

Encore un pas de fait. Ce succès enhardit Marius.

--Sur le devant? demanda-t-il.

--Parbleu! fit le portier, la maison n'est bâtie que sur la rue.

--Et quel est l'état de ce monsieur? repartit Marius.

--C'est un rentier, monsieur. Un homme bien bon, et qui fait du bien aux
malheureux, quoique pas riche.

--Comment s'appelle-t-il? reprit Marius.

Le portier leva la tête, et dit:

--Est-ce que monsieur est mouchard?

Marius s'en alla assez penaud, mais fort ravi. Il avançait.

--Bon, pensa-t-il. Je sais qu'elle s'appelle Ursule, qu'elle est fille
d'un rentier, et qu'elle demeure là, au troisième, rue de l'Ouest.

Le lendemain M. Leblanc et sa fille ne firent au Luxembourg qu'une
courte apparition; ils s'en allèrent qu'il faisait grand jour. Marius
les suivit rue de l'Ouest comme il en avait pris l'habitude. En arrivant
à la porte cochère, M. Leblanc fit passer sa fille devant puis s'arrêta
avant de franchir le seuil, se retourna et regarda Marius fixement.

Le jour d'après, ils ne vinrent pas au Luxembourg. Marius attendit en
vain toute la journée.

À la nuit tombée, il alla rue de l'Ouest, et vit de la lumière aux
fenêtres du troisième. Il se promena sous ces fenêtres jusqu'à ce que
cette lumière fût éteinte.

Le jour suivant, personne au Luxembourg. Marius attendit tout le jour,
puis alla faire sa faction de nuit sous les croisées. Cela le conduisait
jusqu'à dix heures du soir. Son dîner devenait ce qu'il pouvait. La
fièvre nourrit le malade et l'amour l'amoureux.

Il se passa huit jours de la sorte. M. Leblanc et sa fille ne
paraissaient plus au Luxembourg. Marius faisait des conjectures tristes;
il n'osait guetter la porte cochère pendant le jour. Il se contentait
d'aller à la nuit contempler la clarté rougeâtre des vitres. Il y voyait
par moments passer des ombres, et le coeur lui battait.

Le huitième jour, quand il arriva sous les fenêtres, il n'y avait pas de
lumière.--Tiens! dit-il, la lampe n'est pas encore allumée. Il fait nuit
pourtant. Est-ce qu'ils seraient sortis? Il attendit. Jusqu'à dix
heures. Jusqu'à minuit. Jusqu'à une heure du matin. Aucune lumière ne
s'alluma aux fenêtres du troisième étage et personne ne rentra dans la
maison. Il s'en alla très sombre.

Le lendemain,--car il ne vivait que de lendemains en lendemains, il n'y
avait, pour ainsi dire, plus d'aujourd'hui pour lui,--le lendemain il ne
trouva personne au Luxembourg, il s'y attendait; à la brune, il alla à
la maison. Aucune lueur aux fenêtres; les persiennes étaient fermées; le
troisième était tout noir.

Marius frappa à la porte cochère, entra et dit au portier:

--Le monsieur du troisième?

--Déménagé, répondit le portier.

Marius chancela et dit faiblement:

--Depuis quand donc?

--D'hier.

--Où demeure-t-il maintenant?

--Je n'en sais rien.

--Il n'a donc point laissé sa nouvelle adresse?

--Non.

Et le portier levant le nez reconnut Marius.

--Tiens! c'est vous! dit-il, mais vous êtes donc décidément
quart-d'oeil?




Livre septième--Patron-minette




Chapitre I

Les mines et les mineurs


Les sociétés humaines ont toutes ce qu'on appelle dans les théâtres _un
troisième dessous_. Le sol social est partout miné, tantôt pour le bien,
tantôt pour le mal. Ces travaux se superposent. Il y a les mines
supérieures et les mines inférieures. Il y a un haut et un bas dans cet
obscur sous-sol qui s'effondre parfois sous la civilisation, et que
notre indifférence et notre insouciance foulent aux pieds.
L'Encyclopédie, au siècle dernier, était une mine, presque à ciel
ouvert. Les ténèbres, ces sombres couveuses du christianisme primitif,
n'attendaient qu'une occasion pour faire explosion sous les Césars et
pour inonder le genre humain de lumière. Car dans les ténèbres sacrées
il y a de la lumière latente. Les volcans sont pleins d'une ombre
capable de flamboiement. Toute lave commence par être nuit. Les
catacombes, où s'est dite la première messe, n'étaient pas seulement la
cave de Rome, elles étaient le souterrain du monde.

Il y a sous la construction sociale, cette merveille compliquée d'une
masure, des excavations de toutes sortes. Il y a la mine religieuse, la
mine philosophique, la mine politique, la mine économique, la mine
révolutionnaire. Tel pioche avec l'idée, tel pioche avec le chiffre, tel
pioche avec la colère. On s'appelle et on se répond d'une catacombe à
l'autre. Les utopies cheminent sous terre dans ces conduits. Elles s'y
ramifient en tous sens. Elles s'y rencontrent parfois, et y
fraternisent. Jean-Jacques prête son pic à Diogène qui lui prête sa
lanterne. Quelquefois elles s'y combattent. Calvin prend Socin aux
cheveux. Mais rien n'arrête ni n'interrompt la tension de toutes ces
énergies vers le but, et la vaste activité simultanée, qui va et vient,
monte, descend et remonte dans ces obscurités, et qui transforme
lentement le dessus par le dessous et le dehors par le dedans; immense
fourmillement inconnu. La société se doute à peine de ce creusement qui
lui laisse sa surface et lui change les entrailles. Autant d'étages
souterrains, autant de travaux différents, autant d'extractions
diverses. Que sort-il de toutes ces fouilles profondes? L'avenir.

Plus on s'enfonce, plus les travailleurs sont mystérieux. Jusqu'à un
degré que le philosophe social sait reconnaître, le travail est bon; au
delà de ce degré, il est douteux et mixte; plus bas, il devient
terrible. À une certaine profondeur, les excavations ne sont plus
pénétrables à l'esprit de civilisation, la limite respirable à l'homme
est dépassée; un commencement de monstres est possible.

L'échelle descendante est étrange; et chacun de ces échelons correspond
à un étage où la philosophie peut prendre pied, et où l'on rencontre un
de ces ouvriers, quelquefois divins, quelquefois difformes. Au-dessous
de Jean Huss, il y a Luther; au-dessous de Luther, il y a Descartes;
au-dessous de Descartes, il y a Voltaire; au-dessous de Voltaire, il y a
Condorcet; au-dessous de Condorcet, il y a Robespierre; au-dessous de
Robespierre, il y a Marat; au-dessous de Marat, il y a Babeuf. Et cela
continue. Plus bas, confusément, à la limite qui sépare l'indistinct de
l'invisible, on aperçoit d'autres hommes sombres, qui peut-être
n'existent pas encore. Ceux d'hier sont des spectres; ceux de demain
sont des larves. L'oeil de l'esprit les distingue obscurément. Le
travail embryonnaire de l'avenir est une des visions du philosophe.

Un monde dans les limbes à l'état de foetus, quelle silhouette inouïe!

Saint-Simon, Owen, Fourier, sont là aussi, dans des sapes latérales.

Certes, quoiqu'une divine chaîne invisible lie entre eux à leur insu
tous ces pionniers souterrains, qui, presque toujours, se croient
isolés, et qui ne le sont pas, leurs travaux sont bien divers, et la
lumière des uns contraste avec le flamboiement des autres. Les uns sont
paradisiaques, les autres sont tragiques. Pourtant, quel que soit le
contraste, tous ces travailleurs, depuis le plus haut jusqu'au plus
nocturne, depuis le plus sage jusqu'au plus fou, ont une similitude, et
la voici: le désintéressement. Marat s'oublie comme Jésus. Ils se
laissent de côté, ils s'omettent, ils ne songent point à eux. Ils voient
autre chose qu'eux-mêmes. Ils ont un regard, et ce regard cherche
l'absolu. Le premier a tout le ciel dans les yeux; le dernier, si
énigmatique qu'il soit, a encore sous le sourcil la pâle clarté de
l'infini. Vénérez, quoi qu'il fasse, quiconque a ce signe: la prunelle
étoile.

La prunelle ombre est l'autre signe.

À elle commence le mal. Devant qui n'a pas de regard songez et tremblez.
L'ordre social a ses mineurs noirs.

Il y a un point où l'approfondissement est de l'ensevelissement, et où
la lumière s'éteint.

Au-dessous de toutes ces mines que nous venons d'indiquer, au-dessous de
toutes ces galeries, au-dessous de tout cet immense système veineux
souterrain du progrès et de l'utopie, bien plus avant dans la terre,
plus bas que Marat, plus bas que Babeuf, plus bas, beaucoup plus bas, et
sans relation aucune avec les étages supérieurs, il y a la dernière
sape. Lieu formidable. C'est ce que nous avons nommé le troisième
dessous. C'est la fosse des ténèbres. C'est la cave des aveugles.
_Inferi_.

Ceci communique aux abîmes.




Chapitre II

Le bas-fond


Là le désintéressement s'évanouit. Le démon s'ébauche vaguement; chacun
pour soi. Le moi sans yeux hurle, cherche, tâtonne et ronge. L'Ugolin
social est dans ce gouffre.

Les silhouettes farouches qui rôdent dans cette fosse, presque bêtes,
presque fantômes, ne s'occupent pas du progrès universel, elles ignorent
l'idée et le mot, elles n'ont souci que de l'assouvissement individuel.
Elles sont presque inconscientes, et il y a au dedans d'elles une sorte
d'effacement effrayant. Elles ont deux mères, toutes deux marâtres,
l'ignorance et la misère. Elles ont un guide, le besoin; et, pour toutes
les formes de la satisfaction, l'appétit. Elles sont brutalement
voraces, c'est-à-dire féroces, non à la façon du tyran, mais à la façon
du tigre. De la souffrance ces larves passent au crime; filiation
fatale, engendrement vertigineux, logique de l'ombre. Ce qui rampe dans
le troisième dessous social, ce n'est plus la réclamation étouffée de
l'absolu; c'est la protestation de la matière. L'homme y devient dragon.
Avoir faim, avoir soif, c'est le point de départ; être Satan, c'est le
point d'arrivée. De cette cave sort Lacenaire.

On vient de voir tout à l'heure, au livre quatrième, un des
compartiments de la mine supérieure, de la grande sape politique,
révolutionnaire et philosophique. Là, nous venons de le dire, tout est
noble, pur, digne, honnête. Là, certes, on peut se tromper, et l'on se
trompe; mais l'erreur y est vénérable tant elle implique d'héroïsme.
L'ensemble du travail qui se fait là a un nom: le Progrès.

Le moment est venu d'entrevoir d'autres profondeurs, les profondeurs
hideuses.

Il y a sous la société, insistons-y, et, jusqu'au jour où l'ignorance
sera dissipée, il y aura la grande caverne du mal.

Cette cave est au-dessous de toutes et est l'ennemie de toutes. C'est la
haine sans exception. Cette cave ne connaît pas de philosophes. Son
poignard n'a jamais taillé de plume. Sa noirceur n'a aucun rapport avec
la noirceur sublime de l'écritoire. Jamais les doigts de la nuit qui se
crispent sous ce plafond asphyxiant n'ont feuilleté un livre ni déplié
un journal. Babeuf est un exploiteur pour Cartouche! Marat est un
aristocrate pour Schinderhannes. Cette cave a pour but l'effondrement de
tout.

De tout. Y compris les sapes supérieures, qu'elle exècre. Elle ne mine
pas seulement, dans son fourmillement hideux, l'ordre social actuel;
elle mine la philosophie, elle mine la science, elle mine le droit, elle
mine la pensée humaine, elle mine la civilisation, elle mine la
révolution, elle mine le progrès. Elle s'appelle tout simplement vol,
prostitution, meurtre et assassinat. Elle est ténèbres, et elle veut le
chaos. Sa voûte est faite d'ignorance.

Toutes les autres, celles d'en haut, n'ont qu'un but, la supprimer.
C'est là que tendent, par tous leurs organes à la fois, par
l'amélioration du réel comme par la contemplation de l'absolu, la
philosophie et le progrès. Détruisez la cave Ignorance, vous détruisez
la taupe Crime.

Condensons en quelques mots une partie de ce que nous venons d'écrire.
L'unique péril social, c'est l'Ombre.

Humanité, c'est identité. Tous les hommes sont la même argile. Nulle
différence, ici-bas du moins, dans la prédestination. Même ombre avant,
même chair pendant, même cendre après. Mais l'ignorance mêlée à la pâte
humaine la noircit. Cette incurable noirceur gagne le dedans de l'homme
et y devient le Mal.




Chapitre III

Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse


Un quatuor de bandits, Claquesous, Gueulemer, Babet et Montparnasse,
gouvernait de 1830 à 1835 le troisième dessous de Paris.

Gueulemer était un Hercule déclassé. Il avait pour antre l'égout de
l'Arche-Marion. Il avait six pieds de haut, des pectoraux de marbre, des
biceps d'airain, une respiration de caverne, le torse d'un colosse, un
crâne d'oiseau. On croyait voir l'Hercule Farnèse vêtu d'un pantalon de
coutil et d'une veste de velours de coton. Gueulemer, bâti de cette
façon sculpturale, aurait pu dompter les monstres; il avait trouvé plus
court d'en être un. Front bas, tempes larges, moins de quarante ans et
la patte d'oie, le poil rude et court, la joue en brosse, une barbe
sanglière; on voit d'ici l'homme. Ses muscles sollicitaient le travail,
sa stupidité n'en voulait pas. C'était une grosse force paresseuse. Il
était assassin par nonchalance. On le croyait créole. Il avait
probablement un peu touché au maréchal Brune, ayant été portefaix à
Avignon en 1815. Après ce stage, il était passé bandit.

La diaphanéité de Babet contrastait avec la viande de Gueulemer. Babet
était maigre et savant. Il était transparent, mais impénétrable. On
voyait le jour à travers les os, mais rien à travers la prunelle. Il se
déclarait chimiste. Il avait été pitre chez Bobèche et paillasse chez
Bobino. Il avait joué le vaudeville à Saint-Mihiel. C'était un homme à
intentions, beau parleur, qui soulignait ses sourires et guillemetait
ses gestes. Son industrie était de vendre en plein vent des bustes de
plâtre et des portraits du «chef de l'État». De plus, il arrachait les
dents. Il avait montré des phénomènes dans les foires, et possédé une
baraque avec trompette, et cette affiche:--Babet, artiste dentiste,
membre des académies, fait des expériences physiques sur métaux et
métalloïdes, extirpe les dents, entreprend les chicots abandonnés par
ses confrères. Prix: une dent, un franc cinquante centimes; deux dents,
deux francs; trois dents, deux francs cinquante. Profitez de
l'occasion.--(Ce «profitez de l'occasion» signifiait: faites-vous-en
arracher le plus possible.) Il avait été marié et avait eu des enfants.
Il ne savait pas ce que sa femme et ses enfants étaient devenus. Il les
avait perdus comme on perd son mouchoir. Haute exception dans le monde
obscur dont il était, Babet lisait les journaux. Un jour, du temps qu'il
avait sa famille avec lui dans sa baraque roulante, il avait lu dans le
_Messager_ qu'une femme venait d'accoucher d'un enfant suffisamment
viable, ayant un mufle de veau, et il s'était écrié: _Voilà une fortune!
ce n'est pas ma femme qui aurait l'esprit de me faire un enfant comme
cela_!

Depuis, il avait tout quitté pour «entreprendre Paris». Expression de
lui.

Qu'était-ce que Claquesous? C'était la nuit. Il attendait pour se
montrer que le ciel se fût barbouillé de noir. Le soir il sortait d'un
trou où il rentrait avant le jour. Où était ce trou? Personne ne le
savait. Dans la plus complète obscurité, à ses complices, il ne parlait
qu'en tournant le dos. S'appelait-il Claquesous? non. Il disait: Je
m'appelle Pas-du-tout. Si une chandelle survenait, il mettait un masque.
Il était ventriloque. Babet disait: _Claquesous est un nocturne à deux
voix_. Claquesous était vague, errant, terrible. On n'était pas sûr
qu'il eût un nom, Claquesous étant un sobriquet; on n'était pas sûr
qu'il eût une voix, son ventre parlant plus souvent que sa bouche; on
n'était pas sûr qu'il eût un visage, personne n'ayant jamais vu que son
masque. Il disparaissait comme un évanouissement; ses apparitions
étaient des sorties de terre.

Un être lugubre, c'était Montparnasse. Montparnasse était un enfant;
moins de vingt ans, un joli visage, des lèvres qui ressemblaient à des
cerises, de charmants cheveux noirs, la clarté du printemps dans les
yeux; il avait tous les vices et aspirait à tous les crimes. La
digestion du mal le mettait en appétit du pire. C'était le gamin tourné
voyou, et le voyou devenu escarpe. Il était gentil, efféminé, gracieux,
robuste, mou, féroce. Il avait le bord du chapeau relevé à gauche pour
faire place à la touffe de cheveux, selon le style de 1829. Il vivait de
voler violemment. Sa redingote était de la meilleure coupe, mais râpée.
Montparnasse, c'était une gravure de modes ayant de la misère et
commettant des meurtres. La cause de tous les attentats de cet
adolescent était l'envie d'être bien mis. La première grisette qui lui
avait dit: Tu es beau, lui avait jeté la tache des ténèbres dans le
coeur, et avait fait un Caïn de cet Abel. Se trouvant joli, il avait
voulu être élégant; or la première élégance, c'est l'oisiveté;
l'oisiveté d'un pauvre, c'est le crime. Peu de rôdeurs étaient aussi
redoutés que Montparnasse. À dix-huit ans, il avait déjà plusieurs
cadavres derrière lui. Plus d'un passant les bras étendus gisait dans
l'ombre de ce misérable, la face dans une mare de sang. Frisé, pommadé,
pincé à la taille, des hanches de femme, un buste d'officier prussien,
le murmure d'admiration des filles du boulevard autour de lui, la
cravate savamment nouée, un casse-tête dans sa poche, une fleur à sa
boutonnière; tel était ce mirliflore du sépulcre.




Chapitre IV

Composition de la troupe


À eux quatre, ces bandits formaient une sorte de Protée, serpentant à
travers la police et s'efforçant d'échapper aux regards indiscrets de
Vidocq «sous diverse figure, arbre, flamme, fontaine», s'entre-prêtant
leurs noms et leurs trucs, se dérobant dans leur propre ombre, boîtes à
secrets et asiles les uns pour les autres, défaisant leurs personnalités
comme on ôte son faux nez au bal masqué, parfois se simplifiant au point
de ne plus être qu'un, parfois se multipliant au point que Coco-Lacour
lui-même les prenait pour une foule.

Ces quatre hommes n'étaient point quatre hommes; c'était une sorte de
mystérieux voleur à quatre têtes travaillant en grand sur Paris; c'était
le polype monstrueux du mal habitant la crypte de la société.

Grâce à leurs ramifications, et au réseau sous-jacent de leurs
relations, Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse avaient
l'entreprise générale des guets-apens du département de la Seine. Ils
faisaient sur le passant le coup d'état d'en bas. Les trouveurs d'idées
en ce genre, les hommes à imagination nocturne, s'adressaient à eux pour
l'exécution. On fournissait aux quatre coquins le canevas, ils se
chargeaient de la mise en scène. Ils travaillaient sur scénario. Ils
étaient toujours en situation de prêter un personnel proportionné et
convenable à tous les attentats ayant besoin d'un coup d'épaule et
suffisamment lucratifs. Un crime étant en quête de bras, ils lui
sous-louaient des complices. Ils avaient une troupe d'acteurs de
ténèbres à la disposition de toutes les tragédies de cavernes.

Ils se réunissaient habituellement à la nuit tombante, heure de leur
réveil, dans les steppes qui avoisinent la Salpêtrière. Là, ils
conféraient. Ils avaient les douze heures noires devant eux; ils en
réglaient l'emploi.

_Patron-Minette_, tel était le nom qu'on donnait dans la circulation
souterraine à l'association de ces quatre hommes. Dans la vieille langue
populaire fantasque qui va s'effaçant tous les jours, _Patron-Minette_
signifie le matin, de même que _Entre chien et loup_ signifie le soir.
Cette appellation, _Patron-Minette_, venait probablement de l'heure à
laquelle leur besogne finissait, l'aube étant l'instant de
l'évanouissement des fantômes et de la séparation des bandits. Ces
quatre hommes étaient connus sous cette rubrique. Quand le président des
assises visita Lacenaire dans sa prison, il le questionna sur un méfait
que Lacenaire niait.--Qui a fait cela? demanda le président. Lacenaire
fit cette réponse, énigmatique pour le magistrat, mais claire pour la
police:--C'est peut-être Patron-Minette.

On devine parfois une pièce sur l'énoncé des personnages; on peut de
même presque apprécier une bande sur la liste des bandits. Voici, car
ces noms-là surnagent dans les mémoires spéciales, à quelles
appellations répondaient les principaux affiliés de Patron-Minette:

  Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille.
  Brujon. (Il y avait une dynastie de Brujon; nous ne renonçons pas
  à en dire un mot.)
  Boulatruelle, le cantonnier déjà entrevu.
  Laveuve.
  Finistère.
  Homère Hogu, nègre.
  Mardisoir.
  Dépêche.
  Fauntleroy, dit Bouquetière.
  Glorieux, forçat libéré.
  Barrecarrosse, dit monsieur Dupont.
  Lesplanade-du-Sud.
  Poussagrive.
  Carmagnolet.
  Kruideniers, dit Bizarro.
  Mangedentelle.
  Les-pieds-en-l'air.
  Demi-liards, dit Deux-milliards.
  Etc., etc.

Nous en passons, et non des pires. Ces noms ont des figures. Ils
n'expriment pas seulement des êtres, mais des espèces. Chacun de ces
noms répond à une variété de ces difformes champignons du dessous de la
civilisation. Ces êtres, peu prodigues de leurs visages, n'étaient pas
de ceux qu'on voit passer dans les rues. Le jour, fatigués des nuits
farouches qu'ils avaient, ils s'en allaient dormir, tantôt dans les
fours à plâtre, tantôt dans les carrières abandonnées de Montmartre ou
de Montrouge, parfois dans les égouts. Ils se terraient.

Que sont devenus ces hommes? Ils existent toujours. Ils ont toujours
existé. Horace en parle: _Ambubaiarum collegia, phannacopolae, mendici,
mimae;_ et, tant que la société sera ce qu'elle est, ils seront ce
qu'ils sont. Sous l'obscur plafond de leur cave, ils renaissent à jamais
du suintement social. Ils reviennent, spectres, toujours identiques;
seulement ils ne portent plus les mêmes noms et ils ne sont plus dans
les mêmes peaux.

Les individus extirpés, la tribu subsiste.

Ils ont toujours les mêmes facultés. Du truand au rôdeur, la race se
maintient pure. Ils devinent les bourses dans les poches, ils flairent
les montres dans les goussets. L'or et l'argent ont pour eux une odeur.
Il y a des bourgeois naïfs dont on pourrait dire qu'ils ont l'air
volables. Ces hommes suivent patiemment ces bourgeois. Au passage d'un
étranger ou d'un provincial, ils ont des tressaillements d'araignée.

Ces hommes-là, quand, vers minuit, sur un boulevard désert, on les
rencontre ou on les entrevoit, sont effrayants. Ils ne semblent pas des
hommes, mais des formes faites de brume vivante; on dirait qu'ils font
habituellement bloc avec les ténèbres, qu'ils n'en sont pas distincts,
qu'ils n'ont pas d'autre âme que l'ombre, et que c'est momentanément, et
pour vivre pendant quelques minutes d'une vie monstrueuse, qu'ils se
sont désagrégés de la nuit.

Que faut-il pour faire évanouir ces larves? De la lumière. De la lumière
à flots. Pas une chauve-souris ne résiste à l'aube. Éclairez la société
en dessous.




Livre huitième--Le mauvais pauvre




Chapitre I

Marius, cherchant une fille en chapeau, rencontre un homme en casquette


L'été passa, puis l'automne; l'hiver vint. Ni M. Leblanc ni la jeune
fille n'avaient remis les pieds au Luxembourg. Marius n'avait plus
qu'une pensée, revoir ce doux et adorable visage. Il cherchait toujours,
il cherchait partout; il ne trouvait rien. Ce n'était plus Marius le
rêveur enthousiaste, l'homme résolu, ardent et ferme, le hardi
provocateur de la destinée, le cerveau qui échafaudait avenir sur
avenir, le jeune esprit encombré de plans, de projets, de fiertés,
d'idées et de volontés; c'était un chien perdu. Il tomba dans une
tristesse noire. C'était fini. Le travail le rebutait, la promenade le
fatiguait, la solitude l'ennuyait; la vaste nature, si remplie autrefois
de formes, de clartés, de voix, de conseils, de perspectives,
d'horizons, d'enseignements, était maintenant vide devant lui. Il lui
semblait que tout avait disparu.

Il pensait toujours, car il ne pouvait faire autrement; mais il ne se
plaisait plus dans ses pensées. À tout ce qu'elles lui proposaient tout
bas sans cesse, il répondait dans l'ombre: À quoi bon?

Il se faisait cent reproches. Pourquoi l'ai-je suivie? J'étais si
heureux rien que de la voir! Elle me regardait, est-ce que ce n'était
pas immense? Elle avait l'air de m'aimer. Est-ce que ce n'était pas
tout? J'ai voulu avoir quoi? Il n'y a rien après cela. J'ai été absurde.
C'est ma faute, etc., etc. Courfeyrac, auquel il ne confiait rien,
c'était sa nature, mais qui devinait un peu tout, c'était sa nature
aussi, avait commencé par le féliciter d'être amoureux, en s'en
ébahissant d'ailleurs; puis, voyant Marius tombé dans cette mélancolie,
il avait fini par lui dire:--Je vois que tu as été simplement un animal.
Tiens, viens à la Chaumière!

Une fois, ayant confiance dans un beau soleil de septembre, Marius
s'était laissé mener au bal de Sceaux par Courfeyrac, Bossuet et
Grantaire, espérant, quel rêve! qu'il la retrouverait peut-être là. Bien
entendu, il n'y vit pas celle qu'il cherchait.--C'est pourtant ici qu'on
retrouve toutes les femmes perdues, grommelait Grantaire en aparté.
Marius laissa ses amis au bal, et s'en retourna à pied, seul, las,
fiévreux, les yeux troubles et tristes dans la nuit, ahuri de bruit et
de poussière par les joyeux coucous pleins d'êtres chantants qui
revenaient de la fête et passaient à côté de lui, découragé, aspirant
pour se rafraîchir la tête l'âcre senteur des noyers de la route.

Il se remit à vivre de plus en plus seul, égaré, accablé, tout à son
angoisse intérieure, allant et venant dans sa douleur comme le loup dans
le piège, quêtant partout l'absente, abruti d'amour.

Une autre fois, il avait fait une rencontre qui lui avait produit un
effet singulier. Il avait croisé dans les petites rues qui avoisinent le
boulevard des Invalides un homme vêtu comme un ouvrier et coiffé d'une
casquette à longue visière qui laissait passer des mèches de cheveux
très blancs. Marius fut frappé de la beauté de ces cheveux blancs et
considéra cet homme qui marchait à pas lents et comme absorbé dans une
méditation douloureuse. Chose étrange, il lui parut reconnaître M.
Leblanc. C'étaient les mêmes cheveux, le même profil, autant que la
casquette le laissait voir, la même allure, seulement plus triste. Mais
pourquoi ces habits d'ouvrier? qu'est-ce que cela voulait dire? que
signifiait ce déguisement? Marius fut très étonné. Quand il revint à
lui, son premier mouvement fut de se mettre à suivre cet homme; qui sait
s'il ne tenait point enfin la trace qu'il cherchait? En tout cas, il
fallait revoir l'homme de près et éclaircir l'énigme. Mais il s'avisa de
cette idée trop tard, l'homme n'était déjà plus là. Il avait pris
quelque petite rue latérale, et Marius ne put le retrouver. Cette
rencontre le préoccupa quelques jours, puis s'effaça.--Après tout, se
dit-il, ce n'est probablement qu'une ressemblance.




Chapitre II

Trouvaille


Marius n'avait pas cessé d'habiter la masure Gorbeau. Il n'y faisait
attention à personne.

À cette époque, à la vérité, il n'y avait plus dans cette masure
d'autres habitants que lui et ces Jondrette dont il avait une fois
acquitté le loyer, sans avoir du reste jamais parlé ni au père, ni aux
filles. Les autres locataires étaient déménagés ou morts, ou avaient été
expulsés faute de payement.

Un jour de cet hiver-là, le soleil s'était un peu montré dans
l'après-midi, mais c'était le 2 février, cet antique jour de la
Chandeleur dont le Soleil traître, précurseur d'un froid de six
semaines, a inspiré à Mathieu Laensberg ces deux vers restés justement
classiques:

          _Qu'il luise ou qu'il luiserne,_
          _L'ours rentre en sa caverne._

Marius venait de sortir de la sienne. La nuit tombait. C'était l'heure
d'aller dîner; car il avait bien fallu se remettre à dîner, hélas! ô
infirmités des passions idéales!

Il venait de franchir le seuil de sa porte que mame Bougon balayait en
ce moment-là même tout en prononçant ce mémorable monologue:

--Qu'est-ce qui est bon marché à présent? tout est cher. Il n'y a que la
peine du monde qui est bon marché; elle est pour rien, la peine du
monde!

Marius montait à pas lents le boulevard vers la barrière afin de gagner
la rue Saint-Jacques. Il marchait pensif, la tête baissée.

Tout à coup il se sentit coudoyé dans la brume; il se retourna, et vit
deux jeunes filles en haillons, l'une longue et mince, l'autre un peu
moins grande, qui passaient rapidement, essoufflées, effarouchées, et
comme ayant l'air de s'enfuir; elles venaient à sa rencontre, ne
l'avaient pas vu, et l'avaient heurté en passant. Marius distinguait
dans le crépuscule leurs figures livides, leurs têtes décoiffées, leurs
cheveux épars, leurs affreux bonnets, leurs jupes en guenilles et leurs
pieds nus. Tout en courant, elles se parlaient. La plus grande disait
d'une voix très basse:

--Les cognes sont venus. Ils ont manqué me pincer au demi-cercle.

L'autre répondait:--Je les ai vus. J'ai cavalé, cavalé, cavalé!

Marius comprit, à travers cet argot sinistre, que les gendarmes ou les
sergents de ville avaient failli saisir ces deux enfants, et que ces
enfants s'étaient échappées.

Elles s'enfoncèrent sous les arbres du boulevard derrière lui, et y
firent pendant quelques instants dans l'obscurité une espèce de
blancheur vague qui s'effaça.

Marius s'était arrêté un moment.

Il allait continuer son chemin, lorsqu'il aperçut un petit paquet
grisâtre à terre à ses pieds. Il se baissa et le ramassa. C'était une
façon d'enveloppe qui paraissait contenir des papiers.

--Bon, dit-il, ces malheureuses auront laissé tomber cela!

Il revint sur ses pas, il appela, il ne les retrouva plus; il pensa
qu'elles étaient déjà loin, mit le paquet dans sa poche, et s'en alla
dîner.

Chemin faisant, il vit dans une allée de la rue Mouffetard une bière
d'enfant couverte d'un drap noir, posée sur trois chaises et éclairée
par une chandelle. Les deux filles du crépuscule lui revinrent à
l'esprit.

--Pauvres mères! pensa-t-il. Il y a une chose plus triste que de voir
ses enfants mourir; c'est de les voir mal vivre.

Puis ces ombres qui variaient sa tristesse lui sortirent de la pensée,
et il retomba dans ses préoccupations habituelles. Il se remit à songer
à ses six mois d'amour et de bonheur en plein air et en pleine lumière
sous les beaux arbres du Luxembourg.

--Comme ma vie est devenue sombre! se disait-il. Les jeunes filles
m'apparaissent toujours. Seulement autrefois c'étaient les anges;
maintenant ce sont les goules.




Chapitre III

_Quadrifrons_


Le soir, comme il se déshabillait pour se coucher, sa main rencontra
dans la poche de son habit le paquet qu'il avait ramassé sur le
boulevard. Il l'avait oublié. Il songea qu'il serait utile de l'ouvrir,
et que ce paquet contenait peut-être l'adresse de ces jeunes filles, si,
en réalité, il leur appartenait, et dans tous les cas les renseignements
nécessaires pour le restituer à la personne qui l'avait perdu.

Il défit l'enveloppe.

Elle n'était pas cachetée et contenait quatre lettres, non cachetées
également.

Les adresses y étaient mises.

Toutes quatre exhalaient une odeur d'affreux tabac.

La première lettre était adressée: _à Madame, madame la marquise de
Grucheray, place vis-à-vis la chambre des députés, nº_...

Marius se dit qu'il trouverait probablement là les indications qu'il
cherchait, et que d'ailleurs la lettre n'étant pas fermée, il était
vraisemblable qu'elle pouvait être lue sans inconvénient.

Elle était ainsi conçue:

«Madame la marquise,

«La vertu de la clémence et pitié est celle qui unit plus étroitement la
société. Promenez votre sentiment chrétien, et faites un regard de
compassion sur cette infortuné español victime de la loyauté et
d'attachement à la cause sacrée de la légitimé, qu'il a payé de son
sang, consacrée sa fortune, toute, pour défendre cette cause, et
aujourd'hui se trouve dans la plus grande misère. Il ne doute point que
votre honorable personne l'accordera un secours pour conserver une
existence extrêmement pénible pour un militaire d'éducation et d'honneur
plein de blessures. Compte d'avance sur l'humanité qui vous animé et sur
l'intérêt que Madame la marquise porte à une nation aussi malheureuse.
Leur prière ne sera pas en vaine, et leur reconnaissance conservera sont
charmant souvenir.

«De mes sentiments respectueux avec lesquelles j'ai l'honneur d'être,

«Madame,

«Don Alvarez, capitaine español de caballerie, royaliste refugié en
France que se trouve en voyagé pour sa patrie et le manquent les
réssources pour continuer son voyagé.»

Aucune adresse n'était jointe à la signature. Marius espéra trouver
l'adresse dans la deuxième lettre dont la suscription portait: _à
Madame, madame la contesse de Montvernet, rue Cassette, nº 9_.

Voici ce que Marius y lut:

«Madame la comtesse,

«C'est une malheureuse meré de famille de six enfants dont le dernier
n'a que huit mois. Moi malade depuis ma dernière couche, abandonnée de
mon mari depuis cinq mois n'aiyant aucune réssource au monde dans la
plus affreuse indigance.

«Dans l'espoir de Madame la contesse, elle a l'honneur d'être, madame,
avec un profond respect,

«Femme Balizard.»

Marius passa à la troisième lettre, qui était comme les précédentes une
supplique; on y lisait:

«Monsieur Pabourgeot, électeur, négociant-bonnetier en gros, rue
Saint-Denis au coin de la rue aux Fers.

«Je me permets de vous adresser cette lettre pour vous prier de
m'accorder la faveur prétieuse de vos simpaties et de vous intéresser à
un homme de lettres qui vient d'envoyer un drame au théâtre-français. Le
sujet en est historique, et l'action se passe en Auvergne du temps de
l'empire. Le style, je crois, en est naturel, laconique, et peut avoir
quelque mérite. Il y a des couplets a chanter a quatre endroits. Le
comique, le sérieux, l'imprévu, s'y mêlent à la variété des caractères
et a une teinte de romantisme répandue légèrement dans toute l'intrigue
qui marche mistérieusement, et va, par des péripessies frappantes, se
denouer au milieu de plusieurs coups de scènes éclatants.

«Mon but principal est de satisfère le desir qui anime progresivement
l'homme de notre siècle, c'est à dire, la mode, cette caprisieuse et
bizarre girouette qui change presque à chaque nouveau vent.

«Malgré ces qualités j'ai lieu de craindre que la jalousie, l'égoïsme
des auteurs privilégiés, obtienne mon exclusion du théâtre, car je
n'ignore pas les déboires dont on abreuve les nouveaux venus.

«Monsieur Pabourgeot, votre juste réputation de protecteur éclairé des
gants de lettres m'enhardit à vous envoyer ma fille qui vous exposera
notre situation indigante, manquant de pain et de feu dans cette saison
d'hyver. Vous dire que je vous prie d'agreer l'hommage que je désire
vous faire de mon drame et de tous ceux que je ferai, c'est vous prouver
combien j'ambicionne l'honneur de m'abriter sous votre égide, et de
parer mes écrits de votre nom. Si vous daignez m'honorer de la plus
modeste offrande, je m'occuperai aussitôt à faire une pièsse de vers
pour vous payer mon tribu de reconnaissance. Cette pièsse, que je
tacherai de rendre aussi parfaite que possible, vous sera envoyée avant
d'être insérée au commencement du drame et débitée sur la scène.

                  «À Monsieur,
             «Et Madame Pabourgeot,
          «Mes hommages les plus respectueux.
           «Genflot, homme de lettres.

«P. S. Ne serait-ce que quarante sous.

«Excusez-moi d'envoyer ma fille et de ne pas me présenter moi-même, mais
de tristes motifs de toilette ne me permettent pas, hélas! de sortir...»

Marius ouvrit enfin la quatrième lettre. Il y avait sur l'adresse: _Au
monsieur bienfaisant de l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Elle
contenait ces quelques lignes:

«Homme bienfaisant,

«Si vous daignez accompagner ma fille, vous verrez une calamité
missérable, et je vous montrerai mes certificats.

«À l'aspect de ces écrits votre âme généreuse sera mue d'un sentiment de
sensible bienveillance, car les vrais philosophes éprouvent toujours de
vives émotions.

«Convenez, homme compatissant, qu'il faut éprouver le plus cruel besoin,
et qu'il est bien douloureux, pour obtenir quelque soulagement, de le
faire attester par l'autorité comme si l'on n'était pas libre de
souffrir et de mourir d'inanition en attendant que l'on soulage notre
misère. Les destins sont bien fatals pour d'aucuns et trop prodigue ou
trop protecteur pour d'autres.

«J'attends votre présence ou votre offrande, si vous daignez la faire,
et je vous prie de vouloir bien agréer les sentiments respectueux avec
lesquels je m'honore d'être,

             «homme vraiment magnanime,
                «votre très humble
            «et très obéissant serviteur,
          «P. Fabantou, artiste dramatique.»

Après avoir lu ces quatre lettres, Marius ne se trouva pas beaucoup plus
avancé qu'auparavant.

D'abord aucun des signataires ne donnait son adresse.

Ensuite elles semblaient venir de quatre individus différents, don
Alvarès, la femme Balizard, le poète Genflot et l'artiste dramatique
Fabantou, mais ces lettres offraient ceci d'étrange qu'elles étaient
écrites toutes quatre de la même écriture.

Que conclure de là, sinon qu'elles venaient de la même personne?

En outre, et cela rendait la conjecture plus vraisemblable, le papier,
grossier et jauni, était le même pour les quatre, l'odeur de tabac
était la même, et, quoiqu'on eût évidemment cherché à varier le style,
les mêmes fautes d'orthographe s'y reproduisaient avec une tranquillité
profonde, et l'homme de lettres Genflot n'en était pas plus exempt que
le capitaine español.

S'évertuer à deviner ce petit mystère était peine inutile. Si ce n'eût
pas été une trouvaille, cela eût eu l'air d'une mystification. Marius
était trop triste pour bien prendre même une plaisanterie du hasard et
pour se prêter au jeu que paraissait vouloir jouer avec lui le pavé de
la rue. Il lui semblait qu'il était à colin-maillard entre ces quatre
lettres qui se moquaient de lui.

Rien n'indiquait d'ailleurs que ces lettres appartinssent aux jeunes
filles que Marius avait rencontrées sur le boulevard. Après tout,
c'étaient des paperasses évidemment sans aucune valeur.

Marius les remit dans l'enveloppe, jeta le tout dans un coin, et se
coucha.

Vers sept heures du matin, il venait de se lever et de déjeuner, et il
essayait de se mettre au travail lorsqu'on frappa doucement à sa porte.

Comme il ne possédait rien, il n'ôtait jamais sa clef, si ce n'est
quelquefois, fort rarement, lorsqu'il travaillait à quelque travail
pressé. Du reste, même absent, il laissait sa clef à sa serrure.--On
vous volera, disait mame Bougon.--Quoi? disait Marius.--Le fait est
pourtant qu'un jour on lui avait volé une vieille paire de bottes, au
grand triomphe de mame Bougon.

On frappa un second coup, très doux comme le premier.

--Entrez, dit Marius.

La porte s'ouvrit.

--Qu'est-ce que vous voulez, mame Bougon? reprit Marius sans quitter des
yeux les livres et les manuscrits qu'il avait sur sa table.

Une voix, qui n'était pas celle de mame Bougon, répondit:

--Pardon, monsieur....

C'était une voix sourde, cassée, étranglée, éraillée, une voix de vieux
homme enroué d'eau-de-vie et de rogome.

Marius se tourna vivement, et vit une jeune fille.




Chapitre IV

Une rose dans la misère


Une toute jeune fille était debout dans la porte entrebâillée. La
lucarne du galetas où le jour paraissait était précisément en face de la
porte et éclairait cette figure d'une lumière blafarde. C'était une
créature hâve, chétive, décharnée; rien qu'une chemise et une jupe sur
une nudité frissonnante et glacée. Pour ceinture une ficelle, pour
coiffure une ficelle, des épaules pointues sortant de la chemise, une
pâleur blonde et lymphatique, des clavicules terreuses, des mains
rouges, la bouche entr'ouverte et dégradée, des dents de moins, l'oeil
terne, hardi et bas, les formes d'une jeune fille avortée et le regard
d'une vieille femme corrompue; cinquante ans mêlés à quinze ans; un de
ces êtres qui sont tout ensemble faibles et horribles et qui font frémir
ceux qu'ils ne font pas pleurer.

Marius s'était levé et considérait avec une sorte de stupeur cet être
presque pareil aux formes de l'ombre qui traversent les rêves.

Ce qui était poignant surtout, c'est que cette fille n'était pas venue
au monde pour être laide. Dans sa première enfance, elle avait dû même
être jolie. La grâce de l'âge luttait encore contre la hideuse
vieillesse anticipée de la débauche et de la pauvreté. Un reste de
beauté se mourait sur ce visage de seize ans, comme ce pâle soleil qui
s'éteint sous d'affreuses nuées à l'aube d'une journée d'hiver.

Ce visage n'était pas absolument inconnu à Marius. Il croyait se
rappeler l'avoir vu quelque part.

--Que voulez-vous, mademoiselle? demanda-t-il.

La jeune fille répondit avec sa voix de galérien ivre:

--C'est une lettre pour vous, monsieur Marius.

Elle appelait Marius par son nom; il ne pouvait douter que ce ne fût à
lui qu'elle eût affaire; mais qu'était-ce que cette fille? comment
savait-elle son nom?

Sans attendre qu'il lui dît d'avancer, elle entra. Elle entra
résolûment, regardant avec une sorte d'assurance qui serrait le coeur
toute la chambre et le lit défait. Elle avait les pieds nus. De larges
trous à son jupon laissaient voir ses longues jambes et ses genoux
maigres. Elle grelottait.

Elle tenait en effet une lettre à la main qu'elle présenta à Marius.

Marius en ouvrant cette lettre remarqua que le pain à cacheter large et
énorme était encore mouillé. Le message ne pouvait venir de bien loin.
Il lut:

«Mon aimable voisin, jeune homme!

«J'ai apris vos bontés pour moi, que vous avez payé mon terme il y a six
mois. Je vous bénis, jeune homme. Ma fille aînée vous dira que nous
sommes sans un morceau de pain depuis deux jours, quatre personnes, et
mon épouse malade. Si je ne suis point dessu dans ma pensée, je crois
devoir espérer que votre coeur généreux s'humanisera à cet exposé et
vous subjuguera le désir de m'être propice en daignant me prodiguer un
léger bienfait.

«Je suis avec la considération distinguée qu'on doit aux bienfaiteurs de
l'humanité,

                  «Jondrette.

«P. S.--Ma fille attendra vos ordres, cher monsieur Marius.»

Cette lettre, au milieu de l'aventure obscure qui occupait Marius depuis
la veille au soir, c'était une chandelle dans une cave. Tout fut
brusquement éclairé.

Cette lettre venait d'où venaient les quatre autres. C'était la même
écriture, le même style, la même orthographe, le même papier, la même
odeur de tabac.

Il y avait cinq missives, cinq histoires, cinq noms, cinq signatures, et
un seul signataire. Le capitaine español don Alvarès, la malheureuse
mère Balizard, le poëte dramatique Genflot, le vieux comédien Fabantou
se nommaient tous les quatre Jondrette, si toutefois Jondrette lui-même
s'appelait Jondrette.

Depuis assez longtemps déjà que Marius habitait la masure, il n'avait
eu, nous l'avons dit, que de bien rares occasions de voir, d'entrevoir
même son très infime voisinage. Il avait l'esprit ailleurs, et où est
l'esprit est le regard. Il avait dû plus d'une fois croiser les
Jondrette dans le corridor ou dans l'escalier; mais ce n'était pour lui
que des silhouettes; il y avait pris si peu garde que la veille au soir
il avait heurté sur le boulevard sans les reconnaître les filles
Jondrette, car c'était évidemment elles, et que c'était à grand'peine
que celle-ci, qui venait d'entrer dans sa chambre, avait éveillé en lui,
à travers le dégoût et la pitié, un vague souvenir de l'avoir rencontrée
ailleurs.

Maintenant il voyait clairement tout. Il comprenait que son voisin
Jondrette avait pour industrie dans sa détresse d'exploiter la charité
des personnes bienfaisantes, qu'il se procurait des adresses, et qu'il
écrivait sous des noms supposés à des gens qu'il jugeait riches et
pitoyables des lettres que ses filles portaient, à leurs risques et
périls, car ce père en était là qu'il risquait ses filles; il jouait une
partie avec la destinée et il les mettait au jeu. Marius comprenait que
probablement, à en juger par leur fuite de la veille, par leur
essoufflement, par leur terreur, et par ces mots d'argot qu'il avait
entendus, ces infortunées faisaient encore on ne sait quels métiers
sombres, et que de tout cela, il était résulté, au milieu de la société
humaine telle qu'elle est faite, deux misérables êtres qui n'étaient ni
des enfants, ni des filles, ni des femmes, espèces de monstres impurs et
innocents produits par la misère.

Tristes créatures sans nom, sans âge, sans sexe, auxquelles ni le bien,
ni le mal ne sont plus possibles, et qui, en sortant de l'enfance, n'ont
déjà plus rien dans ce monde, ni la liberté, ni la vertu, ni la
responsabilité. Âmes écloses hier, fanées aujourd'hui, pareilles à ces
fleurs tombées dans la rue que toutes les boues flétrissent en attendant
qu'une roue les écrase.

Cependant, tandis que Marius attachait sur elle un regard étonné et
douloureux, la jeune fille allait et venait dans la mansarde avec une
audace de spectre. Elle se démenait sans se préoccuper de sa nudité. Par
instants, sa chemise défaite et déchirée lui tombait presque à la
ceinture. Elle remuait les chaises, elle dérangeait les objets de
toilette posés sur la commode, elle touchait aux vêtements de Marius,
elle furetait ce qu'il y avait dans les coins.

--Tiens, dit-elle, vous avez un miroir!

Et elle fredonnait, comme si elle eût été seule, des bribes de
vaudeville, des refrains folâtres que sa voix gutturale et rauque
faisait lugubres. Sous cette hardiesse perçait je ne sais quoi de
contraint, d'inquiet et d'humilié. L'effronterie est une honte.

Rien n'était plus morne que de la voir s'ébattre et pour ainsi dire
voleter dans la chambre avec des mouvements d'oiseau que le jour effare,
ou qui a l'aile cassée. On sentait qu'avec d'autres conditions
d'éducation et de destinée, l'allure gaie et libre de cette jeune fille
eût pu être quelque chose de doux et de charmant. Jamais parmi les
animaux la créature née pour être une colombe ne se change en une
orfraie. Cela ne se voit que parmi les hommes.

Marius songeait, et la laissait faire.

Elle s'approcha de la table.

--Ah! dit-elle, des livres!

Une lueur traversa son oeil vitreux. Elle reprit, et son accent
exprimait ce bonheur de se vanter de quelque chose, auquel nulle
créature humaine n'est insensible:

--Je sais lire, moi.

Elle saisit vivement le livre ouvert sur la table, et lut assez
couramment:

«...Le général Bauduin reçut l'ordre d'enlever avec les cinq bataillons
de sa brigade le château de Hougomont qui est au milieu de la plaine de
Waterloo...»

Elle s'interrompit:

--Ah! Waterloo! Je connais ça. C'est une bataille dans les temps. Mon
père y était. Mon père a servi dans les armées. Nous sommes joliment
bonapartistes chez nous, allez! C'est contre les Anglais Waterloo.

Elle posa le livre, prit une plume, et s'écria:

--Et je sais écrire aussi!

Elle trempa la plume dans l'encre, et se tournant vers Marius:

--Voulez-vous voir? Tenez, je vais écrire un mot pour voir.

Et avant qu'il eût eu le temps de répondre, elle écrivit sur une feuille
de papier blanc qui était au milieu de la table: _Les cognes sont là_.

Puis, jetant la plume:

--Il n'y a pas de fautes d'orthographe. Vous pouvez regarder. Nous avons
reçu de l'éducation, ma soeur et moi. Nous n'avons pas toujours été
comme nous sommes. Nous n'étions pas faites....

Ici elle s'arrêta, fixa sa prunelle éteinte sur Marius, et éclata de
rire en disant avec une intonation qui contenait toutes les angoisses
étouffées par tous les cynismes:

--Bah!

Et elle se mit à fredonner ces paroles sur un air gai:

          _J'ai faim, mon père._
            _Pas de fricot._
          _J'ai froid, ma mère._
            _Pas de tricot._
              _Grelotte,_
              _Lolotte!_
              _Sanglote,_
              _Jacquot!_

À peine eut-elle achevé ce couplet qu'elle s'écria:

--Allez-vous quelquefois au spectacle, monsieur Marius? Moi, j'y vais.
J'ai un petit frère qui est ami avec des artistes et qui me donne des
fois des billets. Par exemple, je n'aime pas les banquettes de galeries.
On y est gêné, on y est mal. Il y a quelquefois du gros monde; il y a
aussi du monde qui sent mauvais.

Puis elle considéra Marius, prit un air étrange, et lui dit:

--Savez-vous, monsieur Marius, que vous êtes très joli garçon?

Et en même temps il leur vint à tous les deux la même pensée, qui la fit
sourire et qui le fit rougir.

Elle s'approcha de lui, et lui posa une main sur l'épaule.

--Vous ne faites pas attention à moi, mais je vous connais, monsieur
Marius. Je vous rencontre ici dans l'escalier, et puis je vous vois
entrer chez un appelé le père Mabeuf qui demeure du côté d'Austerlitz,
des fois, quand je me promène par là. Cela vous va très bien, vos
cheveux ébouriffés.

Sa voix cherchait à être très douce et ne parvenait qu'à être basse. Une
partie des mots se perdait dans le trajet du larynx aux lèvres comme sur
un clavier où il manque des notes.

Marius s'était reculé doucement.

--Mademoiselle, dit-il avec sa gravité froide, j'ai là un paquet qui
est, je crois, à vous. Permettez-moi de vous le remettre.

Et il lui tendit l'enveloppe qui renfermait les quatre lettres.

Elle frappa dans ses deux mains, et s'écria:

--Nous avons cherché partout!

Puis elle saisit vivement le paquet, et défit l'enveloppe, tout en
disant:

--Dieu de Dieu! avons-nous cherché, ma soeur et moi! Et c'est vous qui
l'aviez trouvé! Sur le boulevard, n'est-ce pas? ce doit être sur le
boulevard? Voyez-vous, ça a tombé quand nous avons couru. C'est ma
mioche de soeur qui a fait la bêtise. En rentrant nous ne l'avons plus
trouvé. Comme nous ne voulions pas être battues, que cela est inutile,
que cela est entièrement inutile, que cela est absolument inutile, nous
avons dit chez nous que nous avions porté les lettres chez les personnes
et qu'on nous avait dit nix! Les voilà, ces pauvres lettres! Et à quoi
avez-vous vu qu'elles étaient à moi? Ah! oui, à l'écriture! C'est donc
vous que nous avons cogné en passant hier au soir. On n'y voyait pas,
quoi! J'ai dit à ma soeur: Est-ce que c'est un monsieur? Ma soeur m'a
dit: Je crois que c'est un monsieur!

Cependant, elle avait déplié la supplique adressée «au monsieur
bienfaisant de l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas».

--Tiens! dit-elle, c'est celle pour ce vieux qui va à la messe. Au fait,
c'est l'heure. Je vas lui porter. Il nous donnera peut-être de quoi
déjeuner.

Puis elle se remit à rire, et ajouta:

--Savez-vous ce que cela fera si nous déjeunons aujourd'hui? Cela fera
que nous aurons eu notre déjeuner d'avant-hier, notre dîner
d'avant-hier, notre déjeuner d'hier, notre dîner d'hier, tout ça en une
fois, ce matin. Tiens! parbleu! si vous n'êtes pas contents, crevez,
chiens!

Ceci fit souvenir Marius de ce que la malheureuse venait chercher chez
lui.

Il fouilla dans son gilet, il n'y trouva rien.

La jeune fille continuait, et semblait parler comme si elle n'avait plus
conscience que Marius fût là.

--Des fois je m'en vais le soir. Des fois je ne rentre pas. Avant d'être
ici, l'autre hiver nous demeurions sous les arches des ponts. On se
serrait pour ne pas geler. Ma petite soeur pleurait. L'eau, comme c'est
triste! Quand je pensais à me noyer, je disais: Non, c'est trop froid.
Je vais toute seule quand je veux, je dors des fois dans les fossés.
Savez-vous, la nuit, quand je marche sur le boulevard, je vois les
arbres comme des fourches, je vois des maisons toutes noires grosses
comme les tours de Notre-Dame, je me figure que les murs blancs sont la
rivière, je me dis: Tiens, il y a de l'eau là! Les étoiles sont comme
des lampions d'illuminations, on dirait qu'elles fument et que le vent
les éteint, je suis ahurie, comme si j'avais des chevaux qui me
soufflent dans l'oreille; quoique ce soit la nuit, j'entends des orgues
de Barbarie et les mécaniques des filatures, est-ce que je sais, moi? Je
crois qu'on me jette des pierres, je me sauve sans savoir, tout tourne,
tout tourne. Quand on n'a pas mangé, c'est très drôle.

Et elle le regarda d'un air égaré.

À force de creuser et d'approfondir ses poches, Marius avait fini par
réunir cinq francs seize sous. C'était en ce moment tout ce qu'il
possédait au monde.--Voilà toujours mon dîner d'aujourd'hui, pensa-t-il,
demain nous verrons.--Il prit les seize sous et donna les cinq francs à
la fille.

Elle saisit la pièce.

--Bon, dit-elle, il y a du soleil!

Et comme si ce soleil eût eu la propriété de faire fondre dans son
cerveau des avalanches d'argot, elle poursuivit:

--Cinque francs! du luisant! un monarque! dans cette piolle! c'est
chenâtre! Vous êtes un bon mion. Je vous fonce mon palpitant. Bravo les
fanandels! deux jours de pivois! et de la viandemuche! et du fricotmar!
on pitancera chenument! et de la bonne mouise!

Elle ramena sa chemise sur ses épaules, fit un profond salut à Marius,
puis un signe familier de la main, et se dirigea vers la porte en
disant:

--Bonjour, monsieur. C'est égal. Je vas trouver mon vieux.

En passant, elle aperçut sur la commode une croûte de pain desséchée qui
y moisissait dans la poussière; elle se jeta dessus et y mordit en
grommelant:

--C'est bon! c'est dur! ça me casse les dents!

Puis elle sortit.




Chapitre V

Le judas de la providence


Marius depuis cinq ans avait vécu dans la pauvreté, dans le dénûment,
dans la détresse même, mais il s'aperçut qu'il n'avait point connu la
vraie misère. La vraie misère, il venait de la voir. C'était cette larve
qui venait de passer sous ses yeux. C'est qu'en effet qui n'a vu que la
misère de l'homme n'a rien vu, il faut voir la misère de la femme; qui
n'a vu que la misère de la femme n'a rien vu, il faut voir la misère de
l'enfant.

Quand l'homme est arrivé aux dernières extrémités, il arrive en même
temps aux dernières ressources. Malheur aux êtres sans défense qui
l'entourent! Le travail, le salaire, le pain, le feu, le courage, la
bonne volonté, tout lui manque à la fois. La clarté du jour semble
s'éteindre au dehors, la lumière morale s'éteint au dedans; dans ces
ombres, l'homme rencontre la faiblesse de la femme et de l'enfant, et
les ploie violemment aux ignominies.

Alors toutes les horreurs sont possibles. Le désespoir est entouré de
cloisons fragiles qui donnent toutes sur le vice ou sur le crime.

La santé, la jeunesse, l'honneur, les saintes et farouches délicatesses
de la chair encore neuve, le coeur, la virginité, la pudeur, cet
épiderme de l'âme, sont sinistrement maniés par ce tâtonnement qui
cherche des ressources, qui rencontre l'opprobre, et qui s'en accommode.
Pères, mères, enfants, frères, soeurs, hommes, femmes, filles, adhèrent,
et s'agrègent presque comme une formation minérale, dans cette brumeuse
promiscuité de sexes, de parentés, d'âges, d'infamies, d'innocences. Ils
s'accroupissent, adossés les uns aux autres, dans une espèce de destin
taudis. Ils s'entreregardent lamentablement. Ô les infortunés! comme ils
sont pâles! comme ils ont froid! Il semble qu'ils soient dans une
planète bien plus loin du soleil que nous.

Cette jeune fille fut pour Marius une sorte d'envoyée des ténèbres.

Elle lui révéla tout un côté hideux de la nuit.

Marius se reprocha presque les préoccupations de rêverie et de passion
qui l'avaient empêché jusqu'à ce jour de jeter un coup d'oeil sur ses
voisins. Avoir payé leur loyer, c'était un mouvement machinal, tout le
monde eût eu ce mouvement; mais lui Marius eût dû faire mieux. Quoi! un
mur seulement le séparait de ces êtres abandonnés, qui vivaient à tâtons
dans la nuit, en dehors du reste des vivants, il les coudoyait, il était
en quelque sorte, lui, le dernier chaînon du genre humain qu'ils
touchassent, il les entendait vivre ou plutôt râler à côté de lui, et il
n'y prenait point garde! tous les jours à chaque instant, à travers la
muraille, il les entendait marcher, aller, venir, parler, et il ne
prêtait pas l'oreille! et dans ces paroles il y avait des gémissements,
et il ne les écoutait même pas! sa pensée était ailleurs, à des songes,
à des rayonnements impossibles, à des amours en l'air, à des folies; et
cependant des créatures humaines, ses frères en Jésus-Christ, ses frères
dans le peuple, agonisaient à côté de lui! agonisaient inutilement! Il
faisait même partie de leur malheur, et il l'aggravait. Car s'ils
avaient eu un autre voisin, un voisin moins chimérique et plus attentif,
un homme ordinaire et charitable, évidemment leur indigence eût été
remarquée, leurs signaux de détresse eussent été aperçus, et depuis
longtemps déjà peut-être ils eussent été recueillis et sauvés! Sans
doute ils paraissaient bien dépravés, bien corrompus, bien avilis, bien
odieux même, mais ils sont rares, ceux qui sont tombés sans être
dégradés; d'ailleurs il y a un point où les infortunés et les infâmes se
mêlent et se confondent dans un seul mot, mot fatal, les misérables; de
qui est-ce la faute? Et puis, est-ce que ce n'est pas quand la chute est
plus profonde que la charité doit être plus grande?

Tout en se faisant cette morale, car il y avait des occasions où Marius,
comme tous les coeurs vraiment honnêtes, était à lui-même son propre
pédagogue, et se grondait plus qu'il ne le méritait, il considérait le
mur qui le séparait des Jondrette, comme s'il eût pu faire passer à
travers cette cloison son regard plein de pitié et en aller réchauffer
ces malheureux. Le mur était une mince lame de plâtre soutenue par des
lattes et des solives, et qui, comme on vient de le lire, laissait
parfaitement distinguer le bruit des paroles et des voix. Il fallait
être le songeur Marius pour ne pas s'en être encore aperçu. Aucun papier
n'était collé sur ce mur ni du côté des Jondrette, ni du côté de Marius;
on en voyait à nu la grossière construction. Sans presque en avoir
conscience, Marius examinait cette cloison; quelquefois la rêverie
examine, observe et scrute comme ferait la pensée. Tout à coup il se
leva, il venait de remarquer vers le haut, près du plafond, un trou
triangulaire résultant de trois lattes qui laissaient un vide entre
elles. Le plâtras qui avait dû boucher ce vide était absent, et en
montant sur la commode on pouvait voir par cette ouverture dans le
galetas des Jondrette. La commisération a et doit avoir sa curiosité. Ce
trou faisait une espèce de judas. Il est permis de regarder l'infortune
en traître pour la secourir.--Voyons un peu ce que c'est que ces
gens-là, pensa Marius, et où ils en sont.

Il escalada la commode, approcha sa prunelle de la crevasse et regarda.




Chapitre VI

L'homme fauve au gîte


Les villes, comme les forêts, ont leurs antres où se cachent tout ce
qu'elles ont de plus méchant et de plus redoutable. Seulement, dans les
villes, ce qui se cache ainsi est féroce, immonde et petit, c'est-à-dire
laid; dans les forêts, ce qui se cache est féroce, sauvage et grand,
c'est-à-dire beau. Repaires pour repaires, ceux des bêtes sont
préférables à ceux des hommes. Les cavernes valent mieux que les bouges.

Ce que Marius voyait était un bouge.

Marius était pauvre et sa chambre était indigente; mais, de même que sa
pauvreté était noble, son grenier était propre. Le taudis où son regard
plongeait en ce moment était abject, sale, fétide, infect, ténébreux,
sordide. Pour tous meubles, une chaise de paille, une table infirme,
quelques vieux tessons, et dans deux coins deux grabats indescriptibles;
pour toute clarté, une fenêtre-mansarde à quatre carreaux, drapée de
toiles d'araignée. Il venait par cette lucarne juste assez de jour pour
qu'une face d'homme parût une face de fantôme. Les murs avaient un
aspect lépreux, et étaient couverts de coutures et de cicatrices comme
un visage défiguré par quelque horrible maladie. Une humidité chassieuse
y suintait. On y distinguait des dessins obscènes grossièrement
charbonnés.

La chambre que Marius occupait avait un pavage de briques délabré;
celle-ci n'était ni carrelée, ni planchéiée; on y marchait à cru sur
l'antique plâtre de la masure devenu noir sous les pieds. Sur ce sol
inégal, où la poussière était comme incrustée, et qui n'avait qu'une
virginité, celle du balai, se groupaient capricieusement des
constellations de vieux chaussons, de savates et de chiffons affreux; du
reste cette chambre avait une cheminée; aussi la louait-on quarante
francs par an. Il y avait de tout dans cette cheminée, un réchaud, une
marmite, des planches cassées, des loques pendues à des clous, une cage
d'oiseau, de la cendre, et même un peu de feu. Deux tisons y fumaient
tristement.

Une chose qui ajoutait encore à l'horreur de ce galetas, c'est que
c'était grand. Cela avait des saillies, des angles, des trous noirs, des
dessous de toits, des baies et des promontoires. De là d'affreux coins
insondables où il semblait que devaient se blottir des araignées grosses
comme le poing, des cloportes larges comme le pied, et peut-être même on
ne sait quels êtres humains monstrueux.

L'un des grabats était près de la porte, l'autre près de la fenêtre.
Tous deux touchaient par une extrémité à la cheminée et faisaient face à
Marius.

Dans un angle voisin de l'ouverture par où Marius regardait, était
accrochée au mur dans un cadre de bois noir une gravure coloriée au bas
de laquelle était écrit en grosses lettres: LE SONGE. Cela représentait
une femme endormie et un enfant endormi, l'enfant sur les genoux de la
femme, un aigle dans un nuage avec une couronne dans le bas, et la femme
écartant la couronne de la tête de l'enfant, sans se réveiller
d'ailleurs; au fond Napoléon dans une gloire s'appuyait sur une colonne
gros bleu à chapiteau jaune ornée de cette inscription:

MARINGO. AUSTERLITS. IÉNA. WAGRAMME. ELOT.

Au-dessus de ce cadre, une espèce de panneau de bois plus long que large
était posé à terre et appuyé en plan incliné contre le mur. Cela avait
l'air d'un tableau retourné, d'un châssis probablement barbouillé de
l'autre côté, de quelque trumeau détaché d'une muraille et oublié là en
attendant qu'on le raccroche.

Près de la table, sur laquelle Marius apercevait une plume, de l'encre
et du papier, était assis un homme d'environ soixante ans, petit,
maigre, livide, hagard, l'air fin, cruel et inquiet; un gredin hideux.

Lavater, s'il eût considéré ce visage, y eût trouvé le vautour mêlé au
procureur; l'oiseau de proie et l'homme de chicane s'enlaidissant et se
complétant l'un par l'autre, l'homme de chicane faisant l'oiseau de
proie ignoble, l'oiseau de proie faisant l'homme de chicane horrible.

Cet homme avait une longue barbe grise. Il était vêtu d'une chemise de
femme qui laissait voir sa poitrine velue et ses bras nus hérissés de
poils gris. Sous cette chemise, on voyait passer un pantalon boueux et
des bottes dont sortaient les doigts de ses pieds.

Il avait une pipe à la bouche et il fumait. Il n'y avait plus de pain
dans le taudis, mais il y avait encore du tabac.

Il écrivait, probablement quelque lettre comme celles que Marius avait
lues.

Sur le coin de la table on apercevait un vieux volume rougeâtre
dépareillé, et le format, qui était l'ancien in-12 des cabinets de
lecture, révélait un roman. Sur la couverture, s'étalait ce titre
imprimé en grosses majuscules: DIEU, LE ROI, L'HONNEUR ET LES DAMES, PAR
DUCRAY-DUMINIL. 1814.

Tout en écrivant, l'homme parlait haut, et Marius entendait ses paroles:

--Dire qu'il n'y a pas d'égalité, même quand on est mort! Voyez un peu
le Père-Lachaise! Les grands, ceux qui sont riches, sont en haut, dans
l'allée des acacias, qui est pavée. Ils peuvent y arriver en voiture.
Les petits, les pauvres gens, les malheureux, quoi! on les met dans le
bas, où il y a de la boue jusqu'aux genoux, dans les trous, dans
l'humidité. On les met là pour qu'ils soient plus vite gâtés! On ne peut
pas aller les voir sans enfoncer dans la terre.

Ici il s'arrêta, frappa du poing sur la table, et ajouta en grinçant des
dents:

--Oh! je mangerais le monde!

Une grosse femme qui pouvait avoir quarante ans ou cent ans était
accroupie près de la cheminée sur ses talons nus.

Elle n'était vêtue, elle aussi, que d'une chemise et d'un jupon de
tricot rapiécé avec des morceaux de vieux drap. Un tablier de grosse
toile cachait la moitié du jupon. Quoique cette femme fût pliée et
ramassée sur elle-même, on voyait qu'elle était de très haute taille.
C'était une espèce de géante à côté de son mari. Elle avait d'affreux
cheveux d'un blond roux grisonnants qu'elle remuait de temps en temps
avec ses énormes mains luisantes à ongles plats.

À côté d'elle était posé à terre, tout grand ouvert, un volume du même
format que l'autre, et probablement du même roman.

Sur un des grabats, Marius entrevoyait une espèce de longue petite fille
blême assise, presque nue et les pieds pendants, n'ayant l'air ni
d'écouter, ni de voir, ni de vivre.

La soeur cadette sans doute de celle qui était venue chez lui.

Elle paraissait onze ou douze ans. En l'examinant avec attention, on
reconnaissait qu'elle en avait bien quatorze. C'était l'enfant qui
disait la veille au soir sur le boulevard: _J'ai cavalé! cavalé!
cavalé!_

Elle était de cette espèce malingre qui reste longtemps en retard, puis
pousse vite et tout à coup. C'est l'indigence qui fait ces tristes
plantes humaines. Ces créatures n'ont ni enfance ni adolescence. À
quinze ans, elles en paraissent douze, à seize ans, elles en paraissent
vingt. Aujourd'hui petites filles, demain femmes. On dirait qu'elles
enjambent la vie, pour avoir fini plus vite.

En ce moment, cet être avait l'air d'un enfant.

Du reste, il ne se révélait dans ce logis la présence d'aucun travail;
pas un métier, pas un rouet, pas un outil. Dans un coin quelques
ferrailles d'un aspect douteux. C'était cette morne paresse qui suit le
désespoir et qui précède l'agonie.

Marius considéra quelque temps cet intérieur funèbre plus effrayant que
l'intérieur d'une tombe, car on y sentait remuer l'âme humaine et
palpiter la vie.

Le galetas, la cave, la basse-fosse où de certains indigents rampent au
plus bas de l'édifice social, n'est pas tout à fait le sépulcre, c'en
est l'antichambre; mais, comme ces riches qui étalent leurs plus grandes
magnificences à l'entrée de leur palais, il semble que la mort, qui est
tout à côté, mette ses plus grandes misères dans ce vestibule.

L'homme s'était tu, la femme ne parlait pas, la jeune fille ne semblait
pas respirer. On entendait crier la plume sur le papier.

L'homme grommela, sans cesser d'écrire:

--Canaille! canaille! tout est canaille!

Cette variante à l'épiphonème de Salomon arracha un soupir à la femme.

--Petit ami, calme-toi, dit-elle. Ne te fais pas de mal, chéri. Tu es
trop bon d'écrire à tous ces gens-là, mon homme.

Dans la misère, les corps se serrent les uns contre les autres, comme
dans le froid, mais les coeurs s'éloignent. Cette femme, selon toute
apparence, avait dû aimer cet homme de la quantité d'amour qui était en
elle; mais probablement, dans les reproches quotidiens et réciproques
d'une affreuse détresse pesant sur tout le groupe, cela s'était éteint.
Il n'y avait plus en elle pour son mari que de la cendre d'affection.
Pourtant les appellations caressantes, comme cela arrive souvent,
avaient survécu. Elle lui disait: _Chéri_, _petit ami_, _mon homme_, etc.,
de bouche, le coeur se taisant.

L'homme s'était remis à écrire.




Chapitre VII

Stratégie et tactique


Marius, la poitrine oppressée, allait redescendre de l'espèce
d'observatoire qu'il s'était improvisé, quand un bruit attira son
attention et le fit rester à sa place.

La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement.

La fille aînée parut sur le seuil.

Elle avait aux pieds de gros souliers d'homme tachés de boue qui avait
jailli jusque sur ses chevilles rouges, et elle était couverte d'une
vieille mante en lambeaux que Marius ne lui avait pas vue une heure
auparavant, mais qu'elle avait probablement déposée à sa porte afin
d'inspirer plus de pitié, et qu'elle avait dû reprendre en sortant. Elle
entra, repoussa la porte derrière elle, s'arrêta pour reprendre haleine,
car elle était tout essoufflée, puis cria avec une expression de
triomphe et de joie:

--Il vient!

Le père tourna les yeux, la femme tourna la tête, la petite soeur ne
bougea pas.

--Qui? demanda le père.

--Le monsieur!

--Le philanthrope?

--Oui.

--De l'église Saint-Jacques?

--Oui.

--Ce vieux?

--Oui.

--Et il va venir?

--Il me suit.

--Tu es sûre?

--Je suis sûre.

--Là, vrai, il vient?

--Il vient en fiacre.

--En fiacre. C'est Rothschild!

Le père se leva.

--Comment es-tu sûre? s'il vient en fiacre, comment se fait-il que tu
arrives avant lui? Lui as-tu bien donné l'adresse au moins? lui as-tu
bien dit la dernière porte au fond du corridor à droite? Pourvu qu'il ne
se trompe pas! Tu l'as donc trouvé à l'église? a-t-il lu ma lettre?
qu'est-ce qu'il t'a dit?

--Ta, ta, ta! dit la fille, comme tu galopes, bonhomme! Voici: je suis
entrée dans l'église, il était à sa place d'habitude, je lui ai fait la
révérence, et je lui ai remis la lettre, il a lu, et il m'a dit: Où
demeurez-vous, mon enfant? J'ai dit: Monsieur, je vas vous mener. Il m'a
dit: Non, donnez-moi votre adresse, ma fille a des emplettes à faire, je
vais prendre une voiture, et j'arriverai chez vous en même temps que
vous. Je lui ai donné l'adresse. Quand je lui ait dit la maison, il a
paru surpris et qu'il hésitait un instant, puis il a dit: C'est égal,
j'irai. La messe finie, je l'ai vu sortir de l'église avec sa fille, je
les ai vus monter en fiacre. Et je lui ai bien dit la dernière porte au
fond du corridor à droite.

--Et qu'est-ce qui te dit qu'il viendra?

--Je viens de voir le fiacre qui arrivait rue du Petit-Banquier. C'est
ce qui fait que j'ai couru.

--Comment sais-tu que c'est le même fiacre?

--Parce que j'en avais remarqué le numéro donc!

--Quel est ce numéro?

--440.

--Bien, tu es une fille d'esprit.

La fille regarda hardiment son père, et, montrant les chaussures qu'elle
avait aux pieds:--Une fille d'esprit, c'est possible. Mais je dis que je
ne mettrai plus ces souliers-là, et que je n'en veux plus, pour la santé
d'abord, et pour la propreté ensuite. Je ne connais rien de plus agaçant
que des semelles qui jutent et qui font ghi, ghi, ghi, tout le long du
chemin. J'aime mieux aller nu-pieds.

--Tu as raison, répondit le père d'un ton de douceur qui contrastait
avec la rudesse de la jeune fille, mais c'est qu'on ne te laisserait pas
entrer dans les églises. Il faut que les pauvres aient des souliers. On
ne va pas pieds nus chez le bon Dieu, ajouta-t-il amèrement. Puis
revenant à l'objet qui le préoccupait:--Et tu es sûre, là, sûre, qu'il
vient?

--Il est derrière mes talons, dit-elle.

L'homme se dressa. Il y avait une sorte d'illumination sur son visage.

--Ma femme! cria-t-il, tu entends. Voilà le philanthrope. Éteins le feu.

La mère stupéfaite ne bougea pas.

Le père, avec l'agilité d'un saltimbanque, saisit un pot égueulé qui
était sur la cheminée et jeta de l'eau sur les tisons.

Puis s'adressant à sa fille aînée:

--Toi! dépaille la chaise!

Sa fille ne comprenait point.

Il empoigna la chaise et d'un coup de talon il en fit une chaise
dépaillée. Sa jambe passa au travers.

Tout en retirant sa jambe, il demanda à sa fille:

--Fait-il froid?

--Très froid. Il neige.

Le père se tourna vers la cadette qui était sur le grabat près de la
fenêtre et lui cria d'une voix tonnante:

--Vite! à bas du lit, fainéante! tu ne feras donc jamais rien! Casse un
carreau!

La petite se jeta à bas du lit en frissonnant.

--Casse un carreau! reprit-il.

L'enfant demeura interdite.

--M'entends-tu? répéta le père, je te dis de casser un carreau!

L'enfant, avec une sorte d'obéissance terrifiée, se dressa sur la pointe
du pied, et donna un coup de poing dans un carreau. La vitre se brisa et
tomba à grand bruit.

--Bien, dit le père.

Il était grave et brusque. Son regard parcourait rapidement tous les
recoins du galetas.

On eût dit un général qui fait les derniers préparatifs au moment où la
bataille va commencer.

La mère, qui n'avait pas encore dit un mot, se souleva et demanda d'une
voix lente et sourde et dont les paroles semblaient sortir comme figées:

--Chéri, qu'est-ce que tu veux faire?

--Mets-toi au lit répondit l'homme.

L'intonation n'admettait pas de délibération. La mère obéit et se jeta
lourdement sur un des grabats.

Cependant on entendait un sanglot dans un coin.

--Qu'est-ce que c'est? cria le père.

La fille cadette, sans sortir de l'ombre où elle s'était blottie, montra
son poing ensanglanté. En brisant la vitre elle s'était blessée; elle
s'en était allée près du grabat de sa mère, et elle pleurait
silencieusement.

Ce fut le tour de la mère de se redresser et de crier:

--Tu vois bien! les bêtises que tu fais! en cassant ton carreau, elle
s'est coupée!

--Tant mieux! dit l'homme, c'était prévu.

--Comment? tant mieux? reprit la femme.

--Paix! répliqua le père, je supprime la liberté de la presse.

Puis, déchirant la chemise de femme qu'il avait sur le corps, il fit un
lambeau de toile dont il enveloppa vivement le poignet sanglant de la
petite.

Cela fait, son oeil s'abaissa sur la chemise déchirée avec satisfaction.

--Et la chemise aussi, dit-il. Tout cela a bon air.

Une bise glacée sifflait à la vitre et entrait dans la chambre. La brume
du dehors y pénétrait et s'y dilatait comme une ouate blanchâtre
vaguement démêlée par des doigts invisibles. À travers le carreau cassé,
on voyait tomber la neige. Le froid promis la veille par le soleil de la
Chandeleur était en effet venu.

Le père promena un coup d'oeil autour de lui comme pour s'assurer qu'il
n'avait rien oublié. Il prit une vieille pelle et répandit de la cendre
sur les tisons mouillés de façon à les cacher complètement.

Puis se relevant et s'adossant à la cheminée:

--Maintenant, dit-il, nous pouvons recevoir le philanthrope.




Chapitre VIII

Le rayon dans le bouge


La grande fille s'approcha et posa sa main sur celle de son père.

--Tâte comme j'ai froid, dit-elle.

--Bah! répondit le père, j'ai bien plus froid que cela.

La mère cria impétueusement:

--Tu as toujours tout mieux que les autres, toi! même le mal.

--À bas! dit l'homme.

La mère, regardée d'une certaine façon, se tut.

Il y eut dans le bouge un moment de silence. La fille aînée décrottait
d'un air insouciant le bas de sa mante, la jeune soeur continuait de
sangloter; la mère lui avait pris la tête dans ses deux mains et la
couvrait de baisers en lui disant tout bas:

--Mon trésor, je t'en prie, ce ne sera rien, ne pleure pas, tu vas
fâcher ton père.

--Non! cria le père, au contraire! sanglote! sanglote! cela fait bien.

Puis, revenant à l'aînée:

--Ah çà, mais! il n'arrive pas! S'il allait ne pas venir! j'aurais
éteint mon feu, défoncé ma chaise, déchiré ma chemise et cassé mon
carreau pour rien!

--Et blessé la petite! murmura la mère.

--Savez-vous, reprit le père, qu'il fait un froid de chien dans ce
galetas du diable? Si cet homme ne venait pas! Oh! voilà! il se fait
attendre! il se dit: Eh bien! ils m'attendront! ils sont là pour
cela!--Oh! je les hais, et comme je les étranglerais avec jubilation,
joie, enthousiasme et satisfaction, ces riches! tous ces riches! ces
prétendus hommes charitables, qui font les conflits, qui vont à la
messe, qui donnent dans la prêtraille, prêchi, prêcha, dans les
calottes, et qui se croient au-dessus de nous, et qui viennent nous
humilier, et nous apporter des vêtements! comme ils disent! des nippes
qui ne valent pas quatre sous, et du pain! Ce n'est pas cela que je
veux, tas de canailles! c'est de l'argent! Ah! de l'argent! jamais!
parce qu'ils disent que nous l'irions boire, et que nous sommes des
ivrognes et des fainéants! et eux! qu'est-ce qu'ils sont donc, et
qu'est-ce qu'ils ont été dans leur temps? des voleurs! ils ne se
seraient pas enrichis sans cela! Oh! l'on devrait prendre la société par
les quatre coins de la nappe et tout jeter en l'air! tout se casserait,
c'est possible, mais au moins personne n'aurait rien, ce serait cela de
gagné!--Mais qu'est-ce qu'il fait donc, ton mufle de monsieur
bienfaisant? viendra-t-il! L'animal a peut-être oublié l'adresse!
Gageons que cette vieille bête....

En ce moment on frappa un léger coup à la porte; l'homme s'y précipita
et l'ouvrit en s'écriant avec des salutations profondes et des sourires
d'adoration:

--Entrez, monsieur! daignez entrer, mon respectable bienfaiteur, ainsi
que votre charmante demoiselle.

Un homme d'un âge mûr et une jeune fille parurent sur le seuil du
galetas.

Marius n'avait pas quitté sa place. Ce qu'il éprouva en ce moment
échappe à la langue humaine.

C'était Elle.

Quiconque a aimé sait tous les sens rayonnants que contiennent les
quatre lettres de ce mot: Elle.

C'était bien elle. C'est à peine si Marius la distinguait à travers la
vapeur lumineuse qui s'était subitement répandue sur ses yeux. C'était
ce doux être absent, cet astre qui lui avait lui pendant six mois,
c'était cette prunelle, ce front, cette bouche, ce beau visage évanoui
qui avait fait la nuit en s'en allant. La vision s'était éclipsée, elle
reparaissait!

Elle reparaissait dans cette ombre, dans ce galetas, dans ce bouge
difforme, dans cette horreur!

Marius frémissait éperdument. Quoi! c'était elle! les palpitations de
son coeur lui troublaient la vue. Il se sentait prêt à fondre en larmes.
Quoi! il la revoyait enfin après l'avoir cherchée si longtemps! il lui
semblait qu'il avait perdu son âme et qu'il venait de la retrouver.

Elle était toujours la même, un peu pâle seulement; sa délicate figure
s'encadrait dans un chapeau de velours violet, sa taille se dérobait
sous une pelisse de satin noir. On entrevoyait sous sa longue robe son
petit pied serré dans un brodequin de soie.

Elle était toujours accompagnée de M. Leblanc.

Elle avait fait quelques pas dans la chambre et avait déposé un assez
gros paquet sur la table.

La Jondrette aînée s'était retirée derrière la porte et regardait d'un
oeil sombre ce chapeau de velours, cette mante de soie, et ce charmant
visage heureux.




Chapitre IX

Jondrette pleure presque


Le taudis était tellement obscur que les gens qui venaient du dehors
éprouvaient en y pénétrant un effet d'entrée de cave. Les deux nouveaux
venus avancèrent donc avec une certaine hésitation, distinguant à peine
des formes vagues autour d'eux, tandis qu'ils étaient parfaitement vus
et examinés par les yeux des habitants du galetas, accoutumés à ce
crépuscule.

M. Leblanc s'approcha avec son regard bon et triste, et dit au père
Jondrette:

--Monsieur, vous trouverez dans ce paquet des hardes neuves, des bas et
des couvertures de laine.

--Notre angélique bienfaiteur nous comble, dit Jondrette en s'inclinant
jusqu'à terre.--Puis, se penchant à l'oreille de sa fille aînée, pendant
que les deux visiteurs examinaient cet intérieur lamentable, il ajouta
bas et rapidement:

--Hein? qu'est-ce que je disais? des nippes! pas d'argent. Ils sont tous
les mêmes! À propos, comment la lettre à cette vieille ganache
était-elle signée?

--Fabantou, répondit la fille.

--L'artiste dramatique, bon!

Bien en prit à Jondrette, car en ce moment-là même M. Leblanc se
retournait vers lui, et lui disait de cet air de quelqu'un qui cherche
le nom:

--Je vois que vous êtes bien à plaindre, monsieur....

--Fabantou, répondit vivement Jondrette.

--Monsieur Fabantou, oui, c'est cela, je me rappelle.

--Artiste dramatique, monsieur, et qui a eu des succès.

Ici Jondrette crut évidemment le moment venu de s'emparer du
«philanthrope». Il s'écria avec un son de voix qui tenait tout à la fois
de la gloriole du bateleur dans les foires et de l'humilité du mendiant
sur les grandes routes:

--Élève de Talma, monsieur! je suis élève de Talma! La fortune m'a souri
jadis. Hélas! maintenant c'est le tour du malheur. Voyez, mon
bienfaiteur, pas de pain, pas de feu. Mes pauvres mômes n'ont pas de
feu! Mon unique chaise dépaillée! Un carreau cassé! par le temps qu'il
fait! Mon épouse au lit! malade!

--Pauvre femme! dit M. Leblanc.

--Mon enfant blessée! ajouta Jondrette.

L'enfant, distraite par l'arrivée des étrangers, s'était mise à
contempler «la demoiselle», et avait cessé de sangloter.

--Pleure donc! braille donc! lui dit Jondrette bas.

En même temps il lui pinça sa main malade. Tout cela avec un talent
d'escamoteur.

La petite jeta les hauts cris.

L'adorable jeune fille que Marius nommait dans son coeur «son Ursule»
s'approcha vivement:

--Pauvre chère enfant! dit-elle.

--Voyez, ma belle demoiselle, poursuivit Jondrette, son poignet
ensanglanté! C'est un accident qui est arrivé en travaillant sous une
mécanique pour gagner six sous par jour. On sera peut-être obligé de lui
couper le bras!

--Vraiment? dit le vieux monsieur alarmé.

La petite fille, prenant cette parole au sérieux, se remit à sangloter
de plus belle.

--Hélas, oui, mon bienfaiteur! répondit le père.

Depuis quelques instants, Jondrette considérait, «le philanthrope» d'une
manière bizarre. Tout en parlant, il semblait le scruter avec attention
comme s'il cherchait à recueillir des souvenirs. Tout à coup, profitant
d'un moment où les nouveaux venus questionnaient avec intérêt la petite
sur sa main blessée, il passa près de sa femme qui était dans son lit
avec un air accablé et stupide, et lui dit vivement et très bas:

--Regarde donc cet homme-là!

Puis se retournant vers M. Leblanc, et continuant sa lamentation:

--Voyez, monsieur! je n'ai, moi, pour tout vêtement qu'une chemise de ma
femme! et toute déchirée! au coeur de l'hiver. Je ne puis sortir faute
d'un habit. Si j'avais le moindre habit, j'irais voir mademoiselle Mars
qui me connaît et qui m'aime beaucoup. Ne demeure-t-elle pas toujours
rue de la Tour-des-Dames? Savez-vous, monsieur? nous avons joué ensemble
en province. J'ai partagé ses lauriers. Célimène viendrait à mon
secours, monsieur! Elmire ferait l'aumône à Bélisaire! Mais non, rien!
Et pas un sou dans la maison! Ma femme malade, pas un sou! Ma fille
dangereusement blessée, pas un sou! Mon épouse a des étouffements. C'est
son âge, et puis le système nerveux s'en est mêlé. Il lui faudrait des
secours, et à ma fille aussi! Mais le médecin! mais le pharmacien!
comment payer? pas un liard! Je m'agenouillerais devant un décime,
monsieur! Voilà où les arts en sont réduits! Et savez-vous, ma charmante
demoiselle, et vous, mon généreux protecteur, savez-vous, vous qui
respirez la vertu et la bonté, et qui parfumez cette église où ma
pauvre fille en venant faire sa prière vous aperçoit tous les jours?...
Car j'élève mes filles dans la religion, monsieur. Je n'ai pas voulu
qu'elles prissent le théâtre. Ah! les drôlesses; que je les voie
broncher! Je ne badine pas, moi! Je leur flanque des bouzins sur
l'honneur, sur la morale, sur la vertu! Demandez-leur. Il faut que ça
marche droit. Elles ont un père. Ce ne sont pas de ces malheureuses qui
commencent par n'avoir pas de famille et qui finissent par épouser le
public. On est mamselle Personne, on devient madame Tout-le-Monde.
Crebleur! pas de ça dans la famille Fabantou! J'entends les éduquer
vertueusement, et que ça soit honnête, et que ça soit gentil, et que ça
croie en Dieu! sacré nom!--Eh bien, monsieur, mon digne monsieur,
savez-vous ce qui va se passer demain? Demain, c'est le 4 février, le
jour fatal, le dernier délai que m'a donné mon propriétaire; si ce soir
je ne l'ai pas payé, demain ma fille aînée, moi, mon épouse avec sa
fièvre, mon enfant avec sa blessure, nous serons tous quatre chassés
d'ici, et jetés dehors, dans la rue, sur le boulevard, sans abri, sous
la pluie, sur la neige. Voilà, monsieur. Je dois quatre termes, une
année! c'est-à-dire une soixantaine de francs.

Jondrette mentait. Quatre termes n'eussent fait que quarante francs, et
il n'en pouvait devoir quatre, puisqu'il n'y avait pas six mois que
Marius en avait payé deux.

M. Leblanc tira cinq francs de sa poche et les posa sur la table.

Jondrette eut le temps de grommeler à l'oreille de sa grande fille:

--Gredin! que veut-il que je fasse avec ses cinq francs? Cela ne me paye
pas ma chaise et mon carreau! Faites donc des frais!

Cependant, M. Leblanc avait quitté une grande redingote brune qu'il
portait par-dessus sa redingote bleue et l'avait jetée sur le dos de la
chaise.

--Monsieur Fabantou, dit-il, je n'ai plus que ces cinq francs sur moi,
mais je vais reconduire ma fille à la maison et je reviendrai ce soir;
n'est-ce pas ce soir que vous devez payer?...

Le visage de Jondrette s'éclaira d'une expression étrange.

Il répondit vivement:

--Oui, mon respectable monsieur. À huit heures je dois être chez mon
propriétaire.

--Je serai ici à six heures, et je vous apporterai les soixante francs.

--Mon bienfaiteur! cria Jondrette éperdu.

Et il ajouta tout bas:

--Regarde-le bien, ma femme!

M. Leblanc avait repris le bras de la belle jeune fille et se tournait
vers la porte:

--À ce soir, mes amis, dit-il.

--Six heures? fit Jondrette.

--Six heures précises.

En ce moment le par-dessus resté sur la chaise frappa les yeux de la
Jondrette aînée.

--Monsieur, dit-elle, vous oubliez votre redingote.

Jondrette dirigea vers sa fille un regard foudroyant accompagné d'un
haussement d'épaules formidable.

M. Leblanc se retourna et répondit avec un sourire:

--Je ne l'oublie pas, je la laisse.

--Ô mon protecteur, dit Jondrette, mon auguste bienfaiteur, je fonds en
larmes! Souffrez que je vous reconduise jusqu'à votre fiacre.

--Si vous sortez, repartit M. Leblanc, mettez ce par-dessus. Il fait
vraiment très froid.

Jondrette ne se le fit pas dire deux fois. Il endossa vivement la
redingote brune.

Et ils sortirent tous les trois, Jondrette précédant les deux étrangers.




Chapitre X

Tarif des cabriolets de régie: deux francs l'heure


Marius n'avait rien perdu de toute cette scène, et pourtant en réalité
il n'en avait rien vu. Ses yeux étaient restés fixés sur la jeune fille,
son coeur l'avait pour ainsi dire saisie et enveloppée tout entière dès
son premier pas dans le galetas. Pendant tout le temps qu'elle avait été
là, il avait vécu de cette vie de l'extase qui suspend les perceptions
matérielles et précipite toute l'âme sur un seul point. Il contemplait,
non pas cette fille, mais cette lumière qui avait une pelisse de satin
et un chapeau de velours. L'étoile Sirius fût entrée dans la chambre
qu'il n'eût pas été plus ébloui.

Tandis que la jeune fille ouvrait le paquet, dépliait les hardes et les
couvertures, questionnait la mère malade avec bonté et la petite blessée
avec attendrissement, il épiait tous ses mouvements, il tâchait
d'écouter ses paroles. Il connaissait ses yeux, son front, sa beauté, sa
taille, sa démarche, il ne connaissait pas le son de sa voix. Il avait
cru en saisir quelques mots une fois au Luxembourg, mais il n'en était
pas absolument sûr. Il eût donné dix ans de sa vie pour l'entendre, pour
pouvoir emporter dans son âme un peu de cette musique. Mais tout se
perdait dans les étalages lamentables et les éclats de trompette de
Jondrette. Cela mêlait une vraie colère au ravissement de Marius. Il la
couvait des yeux. Il ne pouvait s'imaginer que ce fût vraiment cette
créature divine qu'il apercevait au milieu de ces êtres immondes dans ce
taudis monstrueux. Il lui semblait voir un colibri parmi des crapauds.

Quand elle sortit, il n'eut qu'une pensée, la suivre, s'attacher à sa
trace, ne la quitter que sachant où elle demeurait, ne pas la reperdre
au moins après l'avoir si miraculeusement retrouvée! Il sauta à bas de
la commode et prit son chapeau. Comme il mettait la main au pêne de la
serrure et allait sortir, une réflexion l'arrêta. Le corridor était
long, l'escalier roide, le Jondrette bavard, M. Leblanc n'était sans
doute pas encore remonté en voiture; si, en se retournant dans le
corridor, ou dans l'escalier, ou sur le seuil, il l'apercevait lui,
Marius, dans cette maison, évidemment il s'alarmerait et trouverait
moyen de lui échapper de nouveau, et ce serait encore une fois fini. Que
faire? Attendre un peu? mais pendant cette attente, la voiture pouvait
partir. Marius était perplexe. Enfin il se risqua, et sortit de sa
chambre.

Il n'y avait plus personne dans le corridor. Il courut à l'escalier. Il
n'y avait personne dans l'escalier. Il descendit en hâte, et il arriva
sur le boulevard à temps pour voir un fiacre tourner le coin de la rue
du Petit-Banquier et rentrer dans Paris.

Marius se précipita dans cette direction. Parvenu à l'angle du
boulevard, il revit le fiacre qui descendait rapidement la rue
Mouffetard; le fiacre était déjà très loin, aucun moyen de le rejoindre;
quoi? courir après? impossible; et d'ailleurs de la voiture on
remarquerait certainement un individu courant à toutes jambes à la
poursuite du fiacre, et le père le reconnaîtrait. En ce moment, hasard
inouï et merveilleux, Marius aperçut un cabriolet de régie qui passait à
vide sur le boulevard. Il n'y avait qu'un parti à prendre, monter dans
ce cabriolet, et suivre le fiacre. Cela était sûr, efficace et sans
danger.

Marius fit signe au cocher d'arrêter, et lui cria:

--À l'heure!

Marius était sans cravate, il avait son vieil habit de travail auquel
des boutons manquaient, sa chemise était déchirée à l'un des plis de la
poitrine.

Le cocher s'arrêta, cligna de l'oeil et étendit vers Marius sa main
gauche en frottant doucement son index avec son pouce.

--Quoi? dit Marius.

--Payez d'avance, dit le cocher.

Marius se souvint qu'il n'avait sur lui que seize sous.

--Combien? demanda-t-il.

--Quarante sous.

--Je payerai en revenant.

Le cocher, pour toute réponse, siffla l'air de La Palisse et fouetta son
cheval.

Marius regarda le cabriolet s'éloigner d'un air égaré. Pour vingt-quatre
sous qui lui manquaient, il perdait sa joie, son bonheur, son amour! il
retombait dans la nuit! il avait vu et il redevenait aveugle! il songea
amèrement et, il faut bien le dire, avec un regret profond, aux cinq
francs qu'il avait donnés le matin même à cette misérable fille. S'il
avait eu ces cinq francs, il était sauvé, il renaissait, il sortait des
limbes et des ténèbres, il sortait de l'isolement, du spleen, du
veuvage; il renouait le fil noir de sa destinée à ce beau fil d'or qui
venait de flotter devant ses yeux et de se casser encore une fois. Il
rentra dans la masure désespéré.

Il aurait pu se dire que M. Leblanc avait promis de revenir le soir, et
qu'il n'y aurait qu'à s'y mieux prendre cette fois pour le suivre; mais
dans sa contemplation, c'est à peine s'il avait entendu.

Au moment de monter l'escalier, il aperçut de l'autre côté du boulevard,
le long du mur désert de la rue de la Barrière des Gobelins, Jondrette
enveloppé du par-dessus du «philanthrope», qui parlait à un de ces
hommes de mine inquiétante qu'on est convenu d'appeler _rôdeurs de
barrières;_ gens à figures équivoques, à monologues suspects, qui ont un
air de mauvaise pensée, et qui dorment assez habituellement de jour, ce
qui fait supposer qu'ils travaillent la nuit.

Ces deux hommes, causant immobiles sous la neige qui tombait par
tourbillons, faisaient un groupe qu'un sergent de ville eût à coup sûr
observé, mais que Marius remarqua à peine.

Cependant, quelle que fût sa préoccupation douloureuse, il ne put
s'empêcher de se dire que ce rôdeur de barrières à qui Jondrette
parlait ressemblait à un certain Panchaud, dit Printanier, dit
Bigrenaille, que Courfeyrac lui avait montré une fois et qui passait
dans le quartier pour un promeneur nocturne assez dangereux. On a vu,
dans le livre précédent, le nom de cet homme. Ce Panchaud, dit
Printanier, dit Bigrenaille, a figuré plus tard dans plusieurs procès
criminels et est devenu depuis un coquin célèbre. Il n'était encore
alors qu'un fameux coquin. Aujourd'hui il est à l'état de tradition
parmi les bandits et les escarpes. Il faisait école vers la fin du
dernier règne. Et le soir, à la nuit tombante, à l'heure où les groupes
se forment et se parlent bas, on en causait à la Force dans la
fosse-aux-lions. On pouvait même, dans cette prison, précisément à
l'endroit où passait sous le chemin de ronde ce canal des latrines qui
servit à la fuite inouïe en plein jour de trente détenus en 1843, on
pouvait, au-dessus de la date de ces latrines, lire son nom, PANCHAUD,
audacieusement gravé par lui sur le mur de ronde dans une de ses
tentatives d'évasion. En 1832, la police le surveillait déjà, mais il
n'avait pas encore sérieusement débuté.




Chapitre XI

Offres de service de la misère à la douleur


Marius monta l'escalier de la masure à pas lents; à l'instant où il
allait rentrer dans sa cellule, il aperçut derrière lui dans le corridor
la Jondrette aînée qui le suivait. Cette fille lui fut odieuse à voir,
c'était elle qui avait ses cinq francs, il était trop tard pour les lui
redemander, le cabriolet n'était plus là, le fiacre était bien loin.
D'ailleurs elle ne les lui rendrait pas. Quant à la questionner sur la
demeure des gens qui étaient venus tout à l'heure, cela était inutile,
il était évident qu'elle ne la savait point, puisque la lettre signée
Fabantou était adressée _au monsieur bienfaisant de l'église
Saint-Jacques-du-Haut-Pas_.

Marius entra dans sa chambre et poussa sa porte derrière lui.

Elle ne se ferma pas; il se retourna et vit une main qui retenait la
porte entr'ouverte.

--Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il, qui est là?

C'était la fille Jondrette.

--C'est vous? reprit Marius presque durement, toujours vous donc! Que me
voulez-vous?

Elle semblait pensive et ne regardait pas. Elle n'avait plus son
assurance du matin. Elle n'était pas entrée et se tenait dans l'ombre du
corridor, où Marius l'apercevait par la porte entre-bâillée.

--Ah çà, répondrez-vous? fit Marius. Qu'est-ce que vous me voulez?

Elle leva sur lui son oeil morne où une espèce de clarté semblait
s'allumer vaguement, et lui dit:

--Monsieur Marius, vous avez l'air triste. Qu'est-ce que vous avez?

--Moi! dit Marius.

--Oui, vous.

--Je n'ai rien.

--Si!

--Non.

--Je vous dis que si!

--Laissez-moi tranquille!

Marius poussa de nouveau la porte, elle continua de la retenir.

--Tenez, dit-elle, vous avez tort. Quoique vous ne soyez pas riche, vous
avez été bon ce matin. Soyez-le encore à présent. Vous m'avez donné de
quoi manger, dites-moi maintenant ce que vous avez. Vous avez du
chagrin, cela se voit. Je ne voudrais pas que vous eussiez du chagrin.
Qu'est-ce qu'il faut faire pour cela? Puis-je servir à quelque chose?
Employez-moi. Je ne vous demande pas vos secrets, vous n'aurez pas
besoin de me dire, mais enfin je peux être utile. Je peux bien vous
aider, puisque j'aide mon père. Quand il faut porter des lettres, aller
dans les maisons, demander de porte en porte, trouver une adresse,
suivre quelqu'un, moi je sers à ça. Eh bien, vous pouvez bien me dire ce
que vous avez, j'irai parler aux personnes. Quelquefois quelqu'un qui
parle aux personnes, ça suffit pour qu'on sache les choses, et tout
s'arrange. Servez-vous de moi.

Une idée traversa l'esprit de Marius. Quelle branche dédaigne-t-on quand
on se sent tomber?

Il s'approcha de la Jondrette.

--Écoute... lui dit-il.

Elle l'interrompit avec un éclair de joie dans les yeux.

--Oh! oui, tutoyez-moi! j'aime mieux cela.

--Eh bien, reprit-il, tu as amené ici ce vieux monsieur avec sa
fille....

--Oui.

--Sais-tu leur adresse?

--Non.

--Trouve-la-moi.

L'oeil de la Jondrette, de morne, était devenu joyeux, de joyeux il
devint sombre.

--C'est là ce que vous voulez? demanda-t-elle.

--Oui.

--Est-ce que vous les connaissez?

--Non.

--C'est-à-dire, reprit-elle vivement, vous ne la connaissez pas, mais
vous voulez la connaître.

Ce _les_ qui était devenu _la_ avait je ne sais quoi de significatif et
d'amer.

--Enfin, peux-tu? dit Marius.

--Vous avoir l'adresse de la belle demoiselle?

Il y avait encore dans ces mots «la belle demoiselle» une nuance qui
importuna Marius. Il reprit:

--Enfin n'importe! l'adresse du père et de la fille. Leur adresse,
quoi!

Elle le regarda fixement.

--Qu'est-ce que vous me donnerez?

--Tout ce que tu voudras!

--Tout ce que je voudrai?

--Oui.

--Vous aurez l'adresse.

Elle baissa la tête, puis d'un mouvement brusque elle tira la porte qui
se referma.

Marius se retrouva seul.

Il se laissa tomber sur une chaise, la tête et les deux coudes sur son
lit, abîmé dans des pensées qu'il ne pouvait saisir et comme en proie à
un vertige. Tout ce qui s'était passé depuis le matin, l'apparition de
l'ange, sa disparition, ce que cette créature venait de lui dire, une
lueur d'espérance flottant dans un désespoir immense, voilà ce qui
emplissait confusément son cerveau.

Tout à coup il fut violemment arraché à sa rêverie.

Il entendit la voix haute et dure de Jondrette prononcer ces paroles
pleines du plus étrange intérêt pour lui:

--Je te dis que j'en suis sûr et que je l'ai reconnu.

De qui parlait Jondrette? il avait reconnu qui? M. Leblanc? le père de
«son Ursule»? quoi! est-ce que Jondrette le connaissait? Marius
allait-il avoir de cette façon brusque et inattendue tous les
renseignements sans lesquels sa vie était obscure pour lui-même?
allait-il savoir enfin qui il aimait, qui était cette jeune fille? qui
était son père? l'ombre si épaisse qui les couvrait était-elle au moment
de s'éclaircir? Le voile allait-il se déchirer? Ah! ciel!

Il bondit, plutôt qu'il ne monta, sur la commode, et reprit sa place
près de la petite lucarne de la cloison.

Il revoyait l'intérieur du bouge Jondrette.




Chapitre XII

Emploi de la pièce de cinq francs de M. Leblanc


Rien n'était changé dans l'aspect de la famille, sinon que la femme et
les filles avaient puisé dans le paquet, et mis des bas et des camisoles
de laine. Deux couvertures neuves étaient jetées sur les deux lits.

Le Jondrette venait évidemment de rentrer. Il avait encore
l'essoufflement du dehors. Ses filles étaient près de la cheminée,
assises à terre, l'aînée pansant la main de la cadette. Sa femme était
comme affaissée sur le grabat voisin de la cheminée avec un visage
étonné. Jondrette marchait dans le galetas de long en large à grands
pas. Il avait les yeux extraordinaires.

La femme, qui semblait timide et frappée de stupeur devant son mari, se
hasarda à lui dire:

--Quoi, vraiment? tu es sûr?

--Sûr! Il y a huit ans! mais je le reconnais! Ah! je le reconnais! je
l'ai reconnu tout de suite! Quoi, cela ne t'a pas sauté aux yeux?

--Non.

--Mais je t'ai dit pourtant: fais attention! mais c'est la taille, c'est
le visage, à peine plus vieux, il y a des gens qui ne vieillissent pas,
je ne sais pas comment ils font; c'est le son de voix. Il est mieux mis,
voilà tout! Ah! vieux mystérieux du diable, je te tiens, va!

Il s'arrêta et dit à ses filles:

--Allez-vous-en, vous autres!--C'est drôle que cela ne t'ait pas sauté
aux yeux.

Elles se levèrent pour obéir.

La mère balbutia:

--Avec sa main malade?

--L'air lui fera du bien, dit Jondrette. Allez.

Il était visible que cet homme était de ceux auxquels on ne réplique
pas. Les deux filles sortirent.

Au moment où elles allaient passer la porte, le père retint l'aînée par
le bras et dit avec un accent particulier:

--Vous serez ici à cinq heures précises. Toutes les deux. J'aurai besoin
de vous.

Marius redoubla d'attention.

Demeuré seul avec sa femme, Jondrette se remit à marcher dans la chambre
et en fit deux ou trois fois le tour en silence. Puis il passa quelques
minutes à faire rentrer et à enfoncer dans la ceinture de son pantalon
le bas de la chemise de femme qu'il portait.

Tout à coup il se tourna vers la Jondrette, croisa les bras, et s'écria:

--Et veux-tu que je te dise une chose? La demoiselle....

--Eh bien quoi! repartit la femme, la demoiselle?

Marius n'en pouvait douter, c'était bien d'elle qu'on parlait. Il
écoutait avec une anxiété ardente. Toute sa vie était dans ses oreilles.

Mais le Jondrette s'était penché, et avait parlé bas à sa femme. Puis il
se releva et termina tout haut:

--C'est elle!

--Ça? dit la femme.

--Ça! dit le mari.

Aucune expression ne saurait rendre ce qu'il y avait dans le _ça_ de la
mère. C'était la surprise, la rage, la haine, la colère, mêlées et
combinées dans une intonation monstrueuse. Il avait suffi de quelques
mots prononcés, du nom sans doute, que son mari lui avait dit à
l'oreille, pour que cette grosse femme assoupie se réveillât, et de
repoussante devînt effroyable.

--Pas possible! s'écria-t-elle. Quand je pense que mes filles vont
nu-pieds et n'ont pas une robe à mettre! Comment! une pelisse de satin,
un chapeau de velours, des brodequins, et tout! pour plus de deux cents
francs d'effets! qu'on croirait que c'est une dame! Non, tu te trompes!
Mais d'abord l'autre était affreuse, celle-ci n'est pas mal! elle n'est
vraiment pas mal! ce ne peut pas être elle!

--Je te dis que c'est elle. Tu verras.

À cette affirmation si absolue, la Jondrette leva sa large face rouge et
blonde et regarda le plafond avec une expression difforme. En ce moment
elle parut à Marius plus redoutable encore que son mari. C'était une
truie avec le regard d'une tigresse.

--Quoi! reprit-elle, cette horrible belle demoiselle qui regardait mes
filles d'un air de pitié, ce serait cette gueuse! Oh! je voudrais lui
crever le ventre à coups de sabot!

Elle sauta à bas du lit, et resta un moment debout, décoiffée, les
narines gonflées, la bouche entr'ouverte, les poings crispés et rejetés
en arrière. Puis elle se laissa retomber sur le grabat. L'homme allait
et venait sans faire attention à sa femelle.

Après quelques instants de ce silence, il s'approcha de la Jondrette et
s'arrêta devant elle, les bras croisés, comme le moment d'auparavant.

--Et veux-tu que je te dise encore une chose?

--Quoi? demanda-t-elle.

Il répondit d'une voix brève et basse:

--C'est que ma fortune est faite.

La Jondrette le considéra de ce regard qui veut dire: Est-ce que celui
qui me parle deviendrait fou?

Lui continua:

--Tonnerre! voilà pas mal longtemps déjà que je suis paroissien de la
paroisse-meurs-de-faim-si-tu-as-du-feu-meurs-de-froid-si-tu-as-du-pain!
j'en ai assez eu de la misère! ma charge et la charge des autres! Je ne
plaisante plus, je ne trouve plus ça comique, assez de calembours, bon
Dieu! plus de farces, père éternel! Je veux manger à ma faim, je veux
boire à ma soif! bâfrer! dormir! ne rien faire! je veux avoir mon tour,
moi, tiens! avant de crever! je veux être un peu millionnaire.

Il fit le tour du bouge et ajouta:

--Comme les autres.

--Qu'est-ce que tu veux dire? demanda la femme.

Il secoua la tête, cligna de l'oeil et haussa la voix comme un physicien
de carrefour qui va faire une démonstration:

--Ce que je veux dire? écoute!

--Chut! grommela la Jondrette, pas si haut! si ce sont des affaires
qu'il ne faut pas qu'on entende.

--Bah! qui ça? le voisin? je l'ai vu sortir tout à l'heure. D'ailleurs
est-ce qu'il entend, ce grand bêta? Et puis je te dis que je l'ai vu
sortir.

Cependant, par une sorte d'instinct, Jondrette baissa la voix, pas assez
pourtant pour que ses paroles échappassent à Marius. Une circonstance
favorable, et qui avait permis à Marius de ne rien perdre de cette
conversation, c'est que la neige tombée assourdissait le bruit des
voitures sur le boulevard.

Voici ce que Marius entendit:

--Écoute bien. Il est pris, le crésus! C'est tout comme. C'est déjà
fait. Tout est arrangé. J'ai vu des gens. Il viendra ce soir à six
heures. Apporter ses soixante francs, canaille! As-tu vu comme je vous
ai débagoulé ça, mes soixante francs, mon propriétaire, mon 4 février!
ce n'est seulement pas un terme! était-ce bête! Il viendra donc à six
heures! c'est l'heure où le voisin est allé dîner. La mère Burgon lave
la vaisselle en ville. Il n'y a personne dans la maison. Le voisin ne
rentre jamais avant onze heures. Les petites feront le guet. Tu nous
aideras. Il s'exécutera.

--Et s'il ne s'exécute pas? demanda la femme.

Jondrette fit un geste sinistre et dit:

--Nous l'exécuterons.

Et il éclata de rire.

C'était la première fois que Marius le voyait rire. Ce rire était froid
et doux, et faisait frissonner.

Jondrette ouvrit un placard près de la cheminée et en tira une vieille
casquette qu'il mit sur sa tête après l'avoir brossée avec sa manche.

--Maintenant, fit-il, je sors. J'ai encore des gens à voir. Des bons. Tu
verras comme ça va marcher. Je serai dehors le moins longtemps possible.
C'est un beau coup à jouer. Garde la maison.

Et, les deux poings dans les deux goussets de son pantalon, il resta un
moment pensif, puis s'écria:

--Sais-tu qu'il est tout de même bien heureux qu'il ne m'ait pas
reconnu, lui! S'il m'avait reconnu de son côté, il ne serait pas revenu.
Il nous échappait! C'est ma barbe qui m'a sauvé! ma barbiche romantique!
ma jolie petite barbiche romantique!

Et il se remit à rire.

Il alla à la fenêtre. La neige tombait toujours et rayait le gris du
ciel.

--Quel chien de temps! dit-il.

Puis croisant la redingote:

--La pelure est trop large.--C'est égal, ajouta-t-il, il a diablement
bien fait de me la laisser, le vieux coquin! Sans cela je n'aurais pas
pu sortir et tout aurait encore manqué! À quoi les choses tiennent
pourtant!

Et, enfonçant la casquette sur ses yeux, il sortit.

À peine avait-il eu le temps de faire quelques pas dehors que la porte
se rouvrit et que son profil fauve et intelligent reparut par
l'ouverture.

--J'oubliais, dit-il. Tu auras un réchaud de charbon.

Et il jeta dans le tablier de sa femme la pièce de cinq francs que lui
avait laissée le «philanthrope».

--Un réchaud de charbon? demanda la femme.

--Oui.

--Combien de boisseaux?

--Deux bons.

--Cela fera trente sous. Avec le reste j'achèterai de quoi dîner.

--Diable, non.

--Pourquoi?

--Ne va pas dépenser la pièce-cent-sous.

--Pourquoi?

--Parce que j'aurai quelque chose à acheter de mon côté.

--Quoi?

--Quelque chose.

--Combien te faudra-t-il?

--Où y a-t-il un quincaillier par ici?

--Rue Mouffetard.

--Ah oui, au coin d'une rue, je vois la boutique.

--Mais dis-moi donc combien il te faudra pour ce que tu as à acheter?

--Cinquante sous-trois francs.

--Il ne restera pas gras pour le dîner.

--Aujourd'hui il ne s'agit pas de manger. Il y a mieux à faire.

--Ça suffit, mon bijou.

Sur ce mot de sa femme, Jondrette referma la porte, et cette fois Marius
entendit son pas s'éloigner dans le corridor de la masure et descendre
rapidement l'escalier.

Une heure sonnait en cet instant à Saint-Médard.




Chapitre XIII

_Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare pater noster_


Marius, tout songeur qu'il était, était, nous l'avons dit, une nature
ferme et énergique. Les habitudes de recueillement solitaire, en
développant en lui la sympathie et la compassion, avaient diminué
peut-être la faculté de s'irriter, mais laissé intacte la faculté de
s'indigner; il avait la bienveillance d'un brahme et la sévérité d'un
juge; il avait pitié d'un crapaud, mais il écrasait une vipère. Or,
c'était dans un trou de vipères que son regard venait de plonger;
c'était un nid de monstres qu'il avait sous les yeux.

--Il faut mettre le pied sur ces misérables, dit-il.

Aucune des énigmes qu'il espérait voir dissiper ne s'était éclaircie; au
contraire, toutes s'étaient épaissies peut-être; il ne savait rien de
plus sur la belle enfant du Luxembourg et sur l'homme qu'il appelait M.
Leblanc, sinon que Jondrette les connaissait. À travers les paroles
ténébreuses qui avaient été dites, il n'entrevoyait distinctement qu'une
chose, c'est qu'un guet-apens se préparait, un guet-apens obscur, mais
terrible; c'est qu'ils couraient tous les deux un grand danger, elle
probablement, son père à coup sûr; c'est qu'il fallait les sauver;
c'est qu'il fallait déjouer les combinaisons hideuses des Jondrette et
rompre la toile de ces araignées.

Il observa un moment la Jondrette. Elle avait tiré d'un coin un vieux
fourneau de tôle et elle fouillait dans des ferrailles.

Il descendit de la commode le plus doucement qu'il put et en ayant soin
de ne faire aucun bruit.

Dans son effroi de ce qui s'apprêtait et dans l'horreur dont les
Jondrette l'avaient pénétré, il sentait une sorte de joie à l'idée qu'il
lui serait peut-être donné de rendre un tel service à celle qu'il
aimait.

Mais comment faire? Avertir les personnes menacées? où les trouver? Il
ne savait pas leur adresse. Elles avaient reparu un instant à ses yeux,
puis elles s'étaient replongées dans les immenses profondeurs de Paris.
Attendre M. Leblanc à la porte le soir à six heures, au moment où il
arriverait, et le prévenir du piège? Mais Jondrette et ses gens le
verraient guetter, le lieu était désert, ils seraient plus forts que
lui, ils trouveraient moyen de le saisir ou de l'éloigner, et celui que
Marius voulait sauver serait perdu. Une heure venait de sonner, le
guet-apens devait s'accomplir à six heures. Marius avait cinq heures
devant lui.

Il n'y avait qu'une chose à faire.

Il mit son habit passable, se noua un foulard au cou, prit son chapeau,
et sortit, sans faire plus de bruit que s'il eût marché sur de la mousse
avec des pieds nus.

D'ailleurs la Jondrette continuait de fourgonner dans ses ferrailles.

Une fois hors de la maison, il gagna la rue du Petit-Banquier.

Il était vers le milieu de cette rue près d'un mur très bas qu'on peut
enjamber à de certains endroits et qui donne dans un terrain vague, il
marchait lentement, préoccupé qu'il était, la neige assourdissait ses
pas; tout à coup il entendit des voix qui parlaient tout près de lui. Il
tourna la tête, la rue était déserte, il n'y avait personne, c'était en
plein jour, et cependant il entendait distinctement des voix.

Il eut l'idée de regarder par-dessus le mur qu'il côtoyait.

Il y avait là en effet deux hommes adossés à la muraille, assis dans la
neige et se parlant bas.

Ces deux figures lui étaient inconnues. L'un était un homme barbu en
blouse et l'autre un homme chevelu en guenilles. Le barbu avait une
calotte grecque, l'autre la tête nue et de la neige dans les cheveux.

En avançant la tête au-dessus d'eux, Marius pouvait entendre.

Le chevelu poussait l'autre du coude et disait:

--Avec Patron-Minette, ça ne peut pas manquer.

--Crois-tu? dit le barbu; et le chevelu repartit:

--Ce sera pour chacun un fafiot de cinq cents balles, et le pire qui
puisse arriver: cinq ans, six ans, dix ans au plus!

L'autre répondit avec quelque hésitation et en grelottant sous son
bonnet grec:

--Ça, c'est une chose réelle. On ne peut pas aller à l'encontre de ces
choses-là.

--Je te dis que l'affaire ne peut pas manquer, reprit le chevelu. La
maringotte du père Chose sera attelée.

Puis ils se mirent à parler d'un mélodrame qu'ils avaient vu la veille à
la Gaîté.

Marius continua son chemin.

Il lui semblait que les paroles obscures de ces hommes, si étrangement
cachés derrière ce mur et accroupis dans la neige, n'étaient pas
peut-être sans quelque rapport avec les abominables projets de
Jondrette. Ce devait être là _l'affaire_.

Il se dirigea vers le faubourg Saint-Marceau et demanda à la première
boutique qu'il rencontra où il y avait un commissaire de police.

On lui indiqua la rue de Pontoise et le numéro 14.

Marius s'y rendit.

Et passant devant un boulanger, il acheta un pain de deux sous et le
mangea, prévoyant qu'il ne dînerait pas.

Chemin faisant, il rendit justice à la providence. Il songea que, s'il
n'avait pas donné ses cinq francs le matin à la fille Jondrette, il
aurait suivi le fiacre de M. Leblanc, et par conséquent tout ignoré, que
rien n'aurait fait obstacle au guet-apens des Jondrette, et que M.
Leblanc était perdu, et sans doute sa fille avec lui.




Chapitre XIV

Où un agent de police donne deux coups de poing à un avocat


Arrivé au numéro 14 de la rue de Pontoise, il monta au premier et
demanda le commissaire de police.

--Monsieur le commissaire de police n'y est pas, dit un garçon de bureau
quelconque; mais il y a un inspecteur qui le remplace. Voulez-vous lui
parler? est-ce pressé?

--Oui, dit Marius.

Le garçon de bureau l'introduisit dans le cabinet du commissaire. Un
homme de haute taille s'y tenait debout, derrière une grille, appuyé à
un poêle, et relevant de ses deux mains les pans d'un vaste carrick à
trois collets. C'était une figure carrée, une bouche mince et ferme,
d'épais favoris grisonnants très farouches, un regard à retourner vos
poches. On eût pu dire de ce regard, non qu'il pénétrait, mais qu'il
fouillait.

Cet homme n'avait pas l'air beaucoup moins féroce ni beaucoup moins
redoutable que Jondrette; le dogue quelquefois n'est pas moins
inquiétant à rencontrer que le loup.

--Que voulez-vous? dit-il à Marius, sans ajouter monsieur.

--Monsieur le commissaire de police?

--Il est absent. Je le remplace.

--C'est pour une affaire très secrète.

--Alors parlez.

--Et très pressée.

--Alors, parlez vite.

Cet homme, calme et brusque, était tout à la fois effrayant et
rassurant. Il inspirait la crainte et la confiance. Marius lui conta
l'aventure.--Qu'une personne qu'il ne connaissait que de vue devait être
attirée le soir même dans un guet-apens;--qu'habitant la chambre voisine
du repaire il avait, lui Marius Pontmercy, avocat, entendu tout le
complot à travers la cloison;--que le scélérat qui avait imaginé le
piège était un nommé Jondrette;--qu'il aurait des complices,
probablement des rôdeurs de barrières, entre autres un certain Panchaud,
dit Printanier, dit Bigrenaille;--que les filles de Jondrette feraient
le guet;--qu'il n'existait aucun moyen de prévenir l'homme menacé,
attendu qu'on ne savait même pas son nom;--et qu'enfin tout cela devait
s'exécuter à six heures du soir au point le plus désert du boulevard de
l'Hôpital, dans la maison du numéro 50-52.

À ce numéro, l'inspecteur leva la tête, et dit froidement:

--C'est donc dans la chambre du fond du corridor?

--Précisément, fit Marius, et il ajouta:--Est-ce que vous connaissez
cette maison?

L'inspecteur resta un moment silencieux, puis répondit en chauffant le
talon de sa botte à la bouche du poêle:

--Apparemment.

Il continua dans ses dents, parlant moins à Marius qu'à sa cravate:

--Il doit y avoir un peu de Patron-Minette là dedans.

Ce mot frappa Marius.

--Patron-Minette, dit-il. J'ai en effet entendu prononcer ce mot-là.

Et il raconta à l'inspecteur le dialogue de l'homme chevelu et de
l'homme barbu dans la neige derrière le mur de la rue du Petit-Banquier.

L'inspecteur grommela:

--Le chevelu doit être Brujon, et le barbu doit être Demi-Liard, dit
Deux-Milliards.

Il avait de nouveau baissé les paupières, et il méditait.

--Quant au père Chose, je l'entrevois. Voilà que j'ai brûlé mon carrick.
Ils font toujours trop de feu dans ces maudits poêles. Le numéro 50-52.
Ancienne propriété Gorbeau.

Puis il regarda Marius.

--Vous n'avez vu que ce barbu et ce chevelu?

--Et Panchaud.

--Vous n'avez pas vu rôdailler par là une espèce de petit muscadin du
diable?

--Non.

--Ni un grand gros massif matériel qui ressemble à l'éléphant du Jardin
des Plantes?

--Non.

--Ni un malin qui a l'air d'une ancienne queue-rouge?

--Non.

--Quant au quatrième, personne ne le voit, pas même ses adjudants,
commis et employés. Il est peu surprenant que vous ne l'ayez pas aperçu.

--Non. Qu'est-ce que c'est, demanda Marius, que tous ces êtres-là?

L'inspecteur répondit:

--D'ailleurs ce n'est pas leur heure.

Il retomba dans son silence, puis reprit:

--50-52. Je connais la baraque. Impossible de nous cacher dans
l'intérieur sans que les artistes s'en aperçoivent. Alors ils en
seraient quittes pour décommander le vaudeville. Ils sont si modestes!
le public les gêne. Pas de ça, pas de ça. Je veux les entendre chanter
et les faire danser.

Ce monologue terminé, il se tourna vers Marius et lui demanda en le
regardant fixement:

--Aurez-vous peur?

--De quoi? dit Marius.

--De ces hommes?

--Pas plus que de vous! répliqua rudement Marius qui commençait à
remarquer que ce mouchard ne lui avait pas encore dit monsieur.

L'inspecteur regarda Marius plus fixement encore et reprit avec une
sorte de solennité sentencieuse.

--Vous parlez là comme un homme brave et comme un homme honnête. Le
courage ne craint pas le crime, et l'honnêteté ne craint pas l'autorité.

Marius l'interrompit:

--C'est bon; mais que comptez-vous faire?

L'inspecteur se borna à lui répondre:

--Les locataires de cette maison-là ont des passe-partout pour rentrer
la nuit chez eux. Vous devez en avoir un?

--Oui, dit Marius.

--L'avez-vous sur vous?

--Oui.

--Donnez-le-moi, dit l'inspecteur.

Marius prit sa clef dans son gilet, la remit à l'inspecteur, et ajouta:

--Si vous m'en croyez, vous viendrez en force.

L'inspecteur jeta sur Marius le coup d'oeil de Voltaire à un académicien
de province qui lui eût proposé une rime; il plongea d'un seul mouvement
ses deux mains, qui étaient énormes, dans les deux poches de son
carrick, et en tira deux petits pistolets d'acier, de ces pistolets
qu'on appelle coups de poing. Il les présenta à Marius en disant
vivement et d'un ton bref:

--Prenez ceci. Rentrez chez vous. Cachez-vous dans votre chambre. Qu'on
vous croie sorti. Ils sont chargés. Chacun de deux balles. Vous
observerez, il y a un trou au mur, comme vous me l'avez dit. Les gens
viendront. Laissez-les aller un peu. Quand vous jugerez la chose à
point, et qu'il sera temps de l'arrêter, vous tirerez un coup de
pistolet. Pas trop tôt. Le reste me regarde. Un coup de pistolet en
l'air, au plafond, n'importe où. Surtout pas trop tôt. Attendez qu'il y
ait commencement d'exécution, vous êtes avocat, vous savez ce que c'est.

Marius prit les pistolets et les mit dans la poche de côté de son habit.

--Cela fait une bosse comme cela, cela se voit, dit l'inspecteur.
Mettez-les plutôt dans vos goussets.

Marius cacha les pistolets dans ses goussets.

--Maintenant, poursuivit l'inspecteur, il n'y a plus une minute à perdre
pour personne. Quelle heure est-il? Deux heures et demie. C'est pour
sept heures?

--Six heures, dit Marius.

--J'ai le temps, reprit l'inspecteur, mais je n'ai que le temps.
N'oubliez rien de ce que je vous ai dit. Pan. Un coup de pistolet.

--Soyez tranquille, répondit Marius.

Et comme Marius mettait la main au loquet de la porte pour sortir
l'inspecteur lui cria:

--À propos, si vous aviez besoin de moi d'ici-là, venez ou envoyez ici.
Vous feriez demander l'inspecteur Javert.




Chapitre XV

Jondrette fait son emplette


Quelques instants après, vers trois heures, Courfeyrac passait par
aventure rue Mouffetard en compagnie de Bossuet. La neige redoublait et
emplissait l'espace. Bossuet était en train de dire à Courfeyrac:

--À voir tomber tous ces flocons de neige, on dirait qu'il y a au ciel
une peste de papillons blancs.--Tout à coup, Bossuet aperçut Marius qui
remontait la rue vers la barrière et avait un air particulier.

--Tiens! s'exclama Bossuet. Marius!

--Je l'ai vu, dit Courfeyrac. Ne lui parlons pas.

--Pourquoi?

--Il est occupé.

--À quoi?

--Tu ne vois donc pas la mine qu'il a?

--Quelle mine?

--Il a l'air de quelqu'un qui suit quelqu'un.

--C'est vrai, dit Bossuet.

--Vois donc les yeux qu'il fait! reprit Courfeyrac.

--Mais qui diable suit-il?

--Quelque mimi-goton-bonnet-fleuri! il est amoureux.

--Mais, observa Bossuet, c'est que je ne vois pas de mimi, ni de goton,
ni de bonnet-fleuri dans la rue. Il n'y a pas une femme.

Courfeyrac regarda, et s'écria:

--Il suit un homme!

Un homme en effet, coiffé d'une casquette, et dont on distinguait la
barbe grise quoiqu'on ne le vît que de dos, marchait à une vingtaine de
pas en avant de Marius.

Cet homme était vêtu d'une redingote toute neuve trop grande pour lui et
d'un épouvantable pantalon en loques tout noirci par la boue.

Bossuet éclata de rire.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là?

--Ça? reprit Courfeyrac, c'est un poète. Les poètes portent assez
volontiers des pantalons de marchands de peaux de lapin et des
redingotes de pairs de France.

--Voyons où va Marius, fit Bossuet, voyons où va cet homme, suivons-les,
hein?

--Bossuet! s'écria Courfeyrac, aigle de Meaux! vous êtes une prodigieuse
brute. Suivre un homme qui suit un homme!

Ils rebroussèrent chemin.

Marius en effet avait vu passer Jondrette rue Mouffetard, et l'épiait.

Jondrette allait devant lui sans se douter qu'il y eût déjà un regard
qui le tenait.

Il quitta la rue Mouffetard, et Marius le vit entrer dans une des plus
affreuses bicoques de la rue Gracieuse, il y resta un quart d'heure
environ, puis revint rue Mouffetard. Il s'arrêta chez un quincaillier
qu'il y avait à cette époque au coin de la rue Pierre-Lombard, et,
quelques minutes après, Marius le vit sortir de la boutique, tenant à la
main un grand ciseau à froid emmanché de bois blanc qu'il cacha sous sa
redingote. À la hauteur de la rue du Petit-Gentilly, il tourna à gauche
et gagna rapidement la rue du Petit-Banquier. Le jour tombait, la neige
qui avait cessé un moment venait de recommencer. Marius s'embusqua au
coin même de la rue du Petit-Banquier qui était déserte comme toujours,
et il n'y suivit pas Jondrette. Bien lui en prit, car, parvenu près du
mur bas où Marius avait entendu parler l'homme chevelu et l'homme barbu,
Jondrette se retourna, s'assura que personne ne le suivait et ne le
voyait, puis enjamba le mur, et disparut.

Le terrain vague que ce mur bordait communiquait avec l'arrière-cour
d'un ancien loueur de voitures mal famé qui avait fait faillite et qui
avait encore quelques vieux berlingots sous des hangars.

Marius pensa qu'il était sage de profiter de l'absence de Jondrette pour
rentrer; d'ailleurs l'heure avançait; tous les soirs mame Burgon, en
partant pour aller laver la vaisselle en ville, avait coutume de fermer
la porte de la maison qui était toujours close à la brune; Marius avait
donné sa clef à l'inspecteur de police; il était donc important qu'il se
hâtât.

Le soir était venu; la nuit était à peu près fermée; il n'y avait plus,
sur l'horizon et dans l'immensité, qu'un point éclairé par le soleil,
c'était la lune.

Elle se levait rouge derrière le dôme bas de la Salpêtrière.

Marius regagna à grands pas le nº 50-52. La porte était encore ouverte
quand il arriva. Il monta l'escalier sur la pointe du pied et se glissa
le long du mur du corridor jusqu'à sa chambre. Ce corridor, on s'en
souvient, était bordé des deux côtés de galetas en ce moment tous à
louer et vides. Mame Burgon en laissait habituellement les portes
ouvertes. En passant devant une de ces portes, Marius crut apercevoir
dans la cellule inhabitée quatre têtes d'hommes immobiles que
blanchissait vaguement un reste de jour tombant par une lucarne. Marius
ne chercha pas à voir, ne voulant pas être vu. Il parvint à rentrer dans
sa chambre sans être aperçu et sans bruit. Il était temps. Un moment
après, il entendit mame Burgon qui s'en allait et la porte de la maison
qui se fermait.




Chapitre XVI

Où l'on retrouvera la chanson sur un air anglais à la mode en 1832


Marius s'assit sur son lit. Il pouvait être cinq heures et demie. Une
demi-heure seulement le séparait de ce qui allait arriver. Il entendait
battre ses artères comme on entend le battement d'une montre dans
l'obscurité. Il songeait à cette double marche qui se faisait en ce
moment dans les ténèbres, le crime s'avançant d'un côté, la justice
venant de l'autre. Il n'avait pas peur, mais il ne pouvait penser sans
un certain tressaillement aux choses qui allaient se passer. Comme à
tous ceux que vient assaillir soudainement une aventure surprenante,
cette journée entière lui faisait l'effet d'un rêve, et, pour ne point
se croire en proie à un cauchemar, il avait besoin de sentir dans ses
goussets le froid des deux pistolets d'acier.

Il ne neigeait plus; la lune, de plus en plus claire, se dégageait des
brumes, et sa lueur mêlée au reflet blanc de la neige tombée donnait à
la chambre un aspect crépusculaire.

Il y avait de la lumière dans le taudis Jondrette. Marius voyait le trou
de la cloison briller d'une clarté rouge qui lui paraissait sanglante.

Il était réel que cette clarté ne pouvait guère être produite par une
chandelle. Du reste, aucun mouvement chez les Jondrette, personne n'y
bougeait, personne n'y parlait, pas un souffle, le silence y était
glacial et profond, et sans cette lumière on se fût cru à côté d'un
sépulcre.

Marius ôta doucement ses bottes et les poussa sous son lit.

Quelques minutes s'écoulèrent. Marius entendit la porte d'en bas tourner
sur ses gonds, un pas lourd et rapide monta l'escalier et parcourut le
corridor, le loquet du bouge se souleva avec bruit; c'était Jondrette
qui rentrait.

Tout de suite plusieurs voix s'élevèrent. Toute la famille était dans le
galetas. Seulement elle se taisait en l'absence du maître comme les
louveteaux en l'absence du loup.

--C'est moi, dit-il.

--Bonsoir, pèremuche! glapirent les filles.

--Eh bien? dit la mère.

--Tout va à la papa, répondit Jondrette, mais j'ai un froid de chien aux
pieds. Bon, c'est cela, tu t'es habillée. Il faudra que tu puisses
inspirer de la confiance.

--Toute prête à sortir.

--Tu n'oublieras rien de ce que je t'ai dit? Tu feras bien tout?

--Sois tranquille.

--C'est que... dit Jondrette. Et il n'acheva pas sa phrase.

Marius l'entendit poser quelque chose de lourd sur la table,
probablement le ciseau qu'il avait acheté.

--Ah çà, reprit Jondrette, a-t-on mangé ici?

--Oui, dit la mère, j'ai eu trois grosses pommes de terre et du sel.
J'ai profité du feu pour les faire cuire.

--Bon, repartit Jondrette. Demain je vous mène dîner avec moi. Il y aura
un canard et des accessoires. Vous dînerez comme des Charles-Dix. Tout
va bien!

Puis il ajouta en baissant la voix.

--La souricière est ouverte. Les chats sont là.

Il baissa encore la voix et dit:

--Mets ça dans le feu.

Marius entendit un cliquetis de charbon qu'on heurtait avec une pincette
ou un outil en fer, et Jondrette continua:

--As-tu suifé les gonds de la porte pour qu'ils ne fassent pas de bruit?

--Oui, répondit la mère.

--Quelle heure est-il?

--Six heures bientôt. La demie vient de sonner à Saint-Médard.

--Diable! fit Jondrette. Il faut que les petites aillent faire le guet.
Venez, vous autres, écoutez ici.

Il y eut un chuchotement.

La voix de Jondrette s'éleva encore:

--La Burgon est-elle partie?

--Oui, dit la mère.

--Es-tu sûre qu'il n'y a personne chez le voisin?

--Il n'est pas rentré de la journée, et tu sais bien que c'est l'heure
de son dîner.

--Tu es sûre?

--Sûre.

--C'est égal, reprit Jondrette, il n'y a pas de mal à aller voir chez
lui s'il y est. Ma fille, prends la chandelle et vas-y.

Marius se laissa tomber sur ses mains et ses genoux et rampa
silencieusement sous son lit.

À peine y était-il blotti qu'il aperçut une lumière à travers les fentes
de sa porte.

--P'pa, cria une voix, il est sorti.

Il reconnut la voix de la fille aînée.

--Es-tu entrée? demanda le père.

--Non, répondit la fille, mais puisque sa clef est à sa porte, il est
sorti.

Le père cria:

--Entre tout de même.

La porte s'ouvrit, et Marius vit entrer la grande Jondrette, une
chandelle à la main. Elle était comme le matin, seulement plus
effrayante encore à cette clarté.

Elle marcha droit au lit, Marius eut un inexprimable moment d'anxiété,
mais il y avait près du lit un miroir cloué au mur, c'était là qu'elle
allait. Elle se haussa sur la pointe des pieds et s'y regarda. On
entendait un bruit de ferrailles remuées dans la pièce voisine.

Elle lissa ses cheveux avec la paume de sa main et fit des sourires au
miroir tout en chantonnant de sa voix cassée et sépulcrale:

              _Nos amours ont duré toute une semaine,_
           _Ah! que du bonheur les instants sont courts!_
            _S'adorer huit jours, c'était bien la peine!_
            _Le temps des amours devrait durer toujours!_
          _Devrait durer toujours! devrait durer toujours!_

Cependant Marius tremblait. Il lui semblait impossible qu'elle
n'entendît pas sa respiration.

Elle se dirigea vers la fenêtre et regarda dehors en parlant haut avec
cet air à demi fou qu'elle avait.

--Comme Paris est laid quand il a mis une chemise blanche! dit-elle.

Elle revint au miroir et se fit de nouveau des mines, se contemplant
successivement de face et de trois quarts.

--Eh bien! cria le père, qu'est-ce que tu fais donc?

--Je regarde sous le lit et sous les meubles, répondit-elle en
continuant d'arranger ses cheveux, il n'y a personne.

--Cruche! hurla le père. Ici tout de suite! et ne perdons pas le temps.

--J'y vas! j'y vas! dit-elle. On n'a le temps de rien dans leur baraque!

Elle fredonna:

          _Vous me quittez pour aller à la gloire,_
          _Mon triste coeur suivra partout vos pas._

Elle jeta un dernier coup d'oeil au miroir et sortit en refermant la
porte sur elle.

Un moment après, Marius entendit le bruit des pieds nus des deux jeunes
filles dans le corridor et la voix de Jondrette qui leur criait:

--Faites bien attention! l'une du côté de la barrière, l'autre au coin
de la rue du Petit-Banquier. Ne perdez pas de vue une minute la porte de
la maison, et pour peu que vous voyiez quelque chose, tout de suite
ici! quatre à quatre! Vous avez une clef pour rentrer.

La fille aînée grommela:

--Faire faction nu-pieds dans la neige!

--Demain vous aurez des bottines de soie couleur scarabée! dit le père.

Elles descendirent l'escalier, et, quelques secondes après, le choc de
la porte d'en bas qui se refermait annonça qu'elles étaient dehors.

Il n'y avait plus dans la maison que Marius et les Jondrette; et
probablement aussi les êtres mystérieux entrevus par Marius dans le
crépuscule derrière la porte du galetas inhabité.




Chapitre XVII

Emploi de la pièce de cinq francs de Marius


Marius jugea que le moment était venu de reprendre sa place à son
observatoire. En un clin d'oeil, et avec la souplesse de son âge, il fut
près du trou de la cloison.

Il regarda.

L'intérieur du logis Jondrette offrait un aspect singulier, et Marius
s'expliqua la clarté étrange qu'il y avait remarquée. Une chandelle y
brûlait dans un chandelier vert-de-grisé, mais ce n'était pas elle qui
éclairait réellement la chambre. Le taudis tout entier était comme
illuminé par la réverbération d'un assez grand réchaud de tôle placé
dans la cheminée et rempli de charbon allumé; le réchaud que la
Jondrette avait préparé le matin. Le charbon était ardent et le réchaud
était rouge, une flamme bleue y dansait et aidait à distinguer la forme
du ciseau acheté par Jondrette rue Pierre-Lombard, qui rougissait
enfoncé dans la braise. On voyait dans un coin près de la porte, et
comme disposés pour un usage prévu, deux tas qui paraissaient être l'un
un tas de ferrailles, l'autre un tas de cordes. Tout cela, pour
quelqu'un qui n'eût rien su de ce qui s'apprêtait, eût fait flotter
l'esprit entre une idée très sinistre et une idée très simple. Le bouge
ainsi éclairé ressemblait plutôt à une forge qu'à une bouche de l'enfer,
mais Jondrette, à cette lueur, avait plutôt l'air d'un démon que d'un
forgeron.

La chaleur du brasier était telle que la chandelle sur la table fondait
du côté du réchaud et se consumait en biseau. Une vieille lanterne
sourde en cuivre, digne de Diogène devenu Cartouche, était posée sur la
cheminée.

Le réchaud, placé dans le foyer même, à côté des tisons à peu près
éteints, envoyait sa vapeur dans le tuyau de la cheminée et ne répandait
pas d'odeur.

La lune, entrant par les quatre carreaux de la fenêtre, jetait sa
blancheur dans le galetas pourpre et flamboyant, et pour le poétique
esprit de Marius, songeur même au moment de l'action, c'était comme une
pensée du ciel mêlée aux rêves difformes de la terre.

Un souffle d'air, pénétrant par le carreau cassé, contribuait à dissiper
l'odeur du charbon et à dissimuler le réchaud.

Le repaire Jondrette était, si l'on se rappelle ce que nous avons dit de
la masure Gorbeau, admirablement choisi pour servir de théâtre à un fait
violent et sombre et d'enveloppe à un crime. C'était la chambre la plus
reculée de la maison la plus isolée du boulevard le plus désert de
Paris. Si le guet-apens n'existait pas, on l'y eût inventé.

Toute l'épaisseur d'une maison et une foule de chambres inhabitées
séparaient ce bouge du boulevard, et la seule fenêtre qu'il eût donnait
sur de vastes terrains vagues enclos de murailles et de palissades.

Jondrette avait allumé sa pipe, s'était assis sur la chaise dépaillée,
et fumait. Sa femme lui parlait bas.

Si Marius eût été Courfeyrac, c'est-à-dire un de ces hommes qui rient
dans toutes les occasions de la vie, il eût éclaté de rire quand son
regard tomba sur la Jondrette. Elle avait un chapeau noir avec des
plumes assez semblable aux chapeaux des hérauts d'armes du sacre de
Charles X, un immense châle tartan sur son jupon de tricot, et les
souliers d'homme que sa fille avait dédaignés le matin. C'était cette
toilette qui avait arraché à Jondrette l'exclamation: _Bon! tu t'es
habillée! tu as bien fait. Il faut que tu puisses inspirer la
confiance_!

Quant à Jondrette, il n'avait pas quitté le surtout neuf et trop large
pour lui que M. Leblanc lui avait donné, et son costume continuait
d'offrir ce contraste de la redingote et du pantalon qui constituait aux
yeux de Courfeyrac l'idéal du poète.

Tout à coup Jondrette haussa la voix:

--À propos! j'y songe. Par le temps qu'il fait, il va venir en fiacre.
Allume la lanterne, prend-là, et descends. Tu te tiendras derrière la
porte en bas. Au moment où tu entendras la voiture s'arrêter, tu
ouvriras tout de suite, il montera, tu l'éclaireras dans l'escalier et
dans le corridor, et pendant qu'il entrera ici, tu redescendras bien
vite, tu payeras le cocher, et tu renverras le fiacre.

--Et de l'argent? demanda la femme.

Jondrette fouilla dans son pantalon, et lui remit cinq francs.

--Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria-t-elle.

Jondrette répondit avec dignité:

--C'est le monarque que le voisin a donné ce matin.

Et il ajouta:

--Sais-tu? il faudrait ici deux chaises.

--Pourquoi?

--Pour s'asseoir.

Marius sentit un frisson lui courir dans les reins en entendant la
Jondrette faire cette réponse paisible:

--Pardieu! je vais t'aller chercher celles du voisin.

Et d'un mouvement rapide elle ouvrit la porte du bouge et sortit dans le
corridor.

Marius n'avait pas matériellement le temps de descendre de la commode,
d'aller jusqu'à son lit et de s'y cacher.

--Prends la chandelle, cria Jondrette.

--Non, dit-elle, cela m'embarrasserait, j'ai les deux chaises à porter.
Il fait clair de lune.

Marius entendit la lourde main de la mère Jondrette chercher en
tâtonnant sa clef dans l'obscurité. La porte s'ouvrit. Il resta cloué à
sa place par le saisissement et la stupeur.

La Jondrette entra.

La lucarne mansardée laissait passer un rayon de lune entre deux grands
pans d'ombre. Un de ces pans d'ombre couvrait entièrement le mur auquel
était adossé Marius, de sorte qu'il y disparaissait.

La mère Jondrette leva les yeux, ne vit pas Marius, prit les deux
chaises, les seules que Marius possédât, et s'en alla, en laissant la
porte retomber bruyamment derrière elle.

Elle rentra dans le bouge:

--Voici les deux chaises.

--Et voilà la lanterne, dit le mari. Descends bien vite.

Elle obéit en hâte, et Jondrette resta seul.

Il disposa les deux chaises des deux côtés de la table, retourna le
ciseau dans le brasier, mit devant la cheminée un vieux paravent, qui
masquait le réchaud, puis alla au coin où était le tas de cordes et se
baissa comme pour y examiner quelque chose. Marius reconnut alors que ce
qu'il avait pris pour un tas informe était une échelle de corde très
bien faite avec des échelons de bois et deux crampons pour l'accrocher.

Cette échelle et quelques gros outils, véritables masses de fer, qui
étaient mêlés au monceau de ferrailles entassé derrière la porte,
n'étaient point le matin dans le bouge Jondrette et y avaient été
évidemment apportés dans l'après-midi, pendant l'absence de Marius.

--Ce sont des outils de taillandier, pensa Marius.

Si Marius eût été un peu plus lettré en ce genre, il eût reconnu, dans
ce qu'il prenait pour des engins de taillandier, de certains instruments
pouvant forcer une serrure ou crocheter une porte, et d'autres pouvant
couper ou trancher, les deux familles d'outils sinistres que les voleurs
appellent _les cadets_ et _les fauchants_.

La cheminée et la table avec les deux chaises étaient précisément en
face de Marius. Le réchaud étant caché, la chambre n'était plus éclairée
que par la chandelle; le moindre tesson sur la table ou sur la cheminée
faisait une grande ombre. Un pot à l'eau égueulé masquait la moitié d'un
mur. Il y avait dans cette chambre je ne sais quel calme hideux et
menaçant. On y sentait l'attente de quelque chose d'épouvantable.

Jondrette avait laissé sa pipe s'éteindre, grave signe de préoccupation,
et était venu se rasseoir. La chandelle faisait saillir les angles
farouches et fins de son visage. Il avait des froncements de sourcils et
de brusques épanouissements de la main droite comme s'il répondait aux
derniers conseils d'un sombre monologue intérieur. Dans une de ces
obscures répliques qu'il se faisait à lui-même, il amena vivement à lui
le tiroir de la table, y prit un long couteau de cuisine qui y était
caché et en essaya le tranchant sur son ongle. Cela fait, il remit le
couteau dans le tiroir, qu'il repoussa.

Marius de son côté saisit le pistolet qui était dans son gousset droit,
l'en retira et l'arma.

Le pistolet en s'armant fit un petit bruit clair et sec.

Jondrette tressaillit et se souleva à demi sur sa chaise:

--Qui est là? cria-t-il.

Marius suspendit son haleine, Jondrette écouta un instant, puis se mit à
rire en disant:

--Suis-je bête! C'est la cloison qui craque.

Marius garda le pistolet à sa main.




Chapitre XVIII

Les deux chaises de Marius se font vis-à-vis


Tout à coup la vibration lointaine et mélancolique d'une cloche ébranla
les vitres. Six heures sonnaient à Saint-Médard.

Jondrette marqua chaque coup d'un hochement de tête. Le sixième sonné,
il moucha la chandelle avec ses doigts.

Puis il se mit à marcher dans la chambre, écouta dans le corridor,
marcha, écouta encore:--Pourvu qu'il vienne! grommela-t-il; puis il
revint à sa chaise.

Il se rasseyait à peine que la porte s'ouvrit.

La mère Jondrette l'avait ouverte et restait dans le corridor faisant
une horrible grimace aimable qu'un des trous de la lanterne sourde
éclairait d'en bas.

--Entrez, monsieur, dit-elle.

--Entrez, mon bienfaiteur, répéta Jondrette se levant précipitamment.

M. Leblanc parut.

Il avait un air de sérénité qui le faisait singulièrement vénérable.

Il posa sur la table quatre louis.

--Monsieur Fabantou, dit-il, voici pour votre loyer et vos premiers
besoins. Nous verrons ensuite.

--Dieu vous le rende, mon généreux bienfaiteur! dit Jondrette; et,
s'approchant rapidement de sa femme:

--Renvoie le fiacre!

Elle s'esquiva pendant que son mari prodiguait les saluts et offrait une
chaise à M. Leblanc. Un instant après elle revint et lui dit bas à
l'oreille:

--C'est fait.

La neige qui n'avait cessé de tomber depuis le matin était tellement
épaisse qu'on n'avait point entendu le fiacre arriver, et qu'on ne
l'entendit pas s'en aller.

Cependant M. Leblanc s'était assis.

Jondrette avait pris possession de l'autre chaise en face de M. Leblanc.

Maintenant, pour se faire une idée de la scène qui va suivre, que le
lecteur se figure dans son esprit la nuit glacée, les solitudes de la
Salpêtrière couvertes de neige, et blanches au clair de lune comme
d'immenses linceuls, la clarté de veilleuse des réverbères rougissant çà
et là ces boulevards tragiques et les longues rangées des ormes noirs,
pas un passant peut-être à un quart de lieue à la ronde, la masure
Gorbeau à son plus haut point de silence, d'horreur et de nuit, dans
cette masure, au milieu de ces solitudes, au milieu de cette ombre, le
vaste galetas Jondrette éclairé d'une chandelle, et dans ce bouge deux
hommes assis à une table, M. Leblanc tranquille, Jondrette souriant et
effroyable, la Jondrette, la mère louve, dans un coin, et, derrière la
cloison, Marius invisible, debout, ne perdant pas une parole, ne perdant
pas un mouvement, l'oeil au guet, le pistolet au poing.

Marius du reste n'éprouvait qu'une émotion d'horreur, mais aucune
crainte. Il étreignait la crosse du pistolet et se sentait
rassuré.--J'arrêterai ce misérable quand je voudrai, pensait-il.

Il sentait la police quelque part là en embuscade, attendant le signal
convenu et toute prête à étendre le bras.

Il espérait du reste que de cette violente rencontre de Jondrette et de
M. Leblanc quelque lumière jaillirait sur tout ce qu'il avait intérêt à
connaître.




Chapitre XIX

Se préoccuper des fonds obscurs


À peine assis, M. Leblanc tourna les yeux vers les grabats qui étaient
vides.

--Comment va la pauvre petite blessée? demanda-t-il.

--Mal, répondit Jondrette avec un sourire navré et reconnaissant, très
mal, mon digne monsieur. Sa soeur aînée l'a menée à la Bourbe se faire
panser. Vous allez les voir, elles vont rentrer tout à l'heure.

--Madame Fabantou me paraît mieux portante? reprit M. Leblanc en jetant
les yeux sur le bizarre accoutrement de la Jondrette, qui, debout entre
lui et la porte, comme si elle gardait déjà l'issue, le considérait dans
une posture de menace et presque de combat.

--Elle est mourante, dit Jondrette. Mais que voulez-vous, monsieur? elle
a tant de courage, cette femme-là! Ce n'est pas une femme, c'est un
boeuf.

La Jondrette, touchée du compliment, se récria avec une minauderie de
monstre flatté:

--Tu es toujours trop bon pour moi, monsieur Jondrette!

--Jondrette, dit M. Leblanc, je croyais que vous vous appeliez Fabantou?

--Fabantou dit Jondrette! reprit vivement le mari. Sobriquet d'artiste!

Et, jetant à sa femme un haussement d'épaules que M. Leblanc ne vit pas,
il poursuivit avec une inflexion de voix emphatique et caressante:

--Ah! c'est que nous avons toujours fait bon ménage, cette pauvre chérie
et moi! Qu'est-ce qu'il nous resterait, si nous n'avions pas cela! Nous
sommes si malheureux, mon respectable monsieur! On a des bras, pas de
travail! On a du coeur, pas d'ouvrage! Je ne sais pas comment le
gouvernement arrange cela, mais, ma parole d'honneur, monsieur, je ne
suis pas jacobin, monsieur, je ne suis pas bousingot, je ne lui veux pas
de mal, mais si j'étais les ministres, ma parole la plus sacrée, cela
irait autrement. Tenez, exemple, j'ai voulu faire apprendre le métier du
cartonnage à mes filles. Vous me direz: Quoi! un métier? Oui! un métier!
un simple métier! un gagne-pain! Quelle chute, mon bienfaiteur! Quelle
dégradation quand on a été ce que nous étions! Hélas! il ne nous reste
rien de notre temps de prospérité! Rien qu'une seule chose, un tableau
auquel je tiens, mais dont je me déferais pourtant, car il faut vivre!
item, il faut vivre!

Pendant que Jondrette parlait, avec une sorte de désordre apparent qui
n'ôtait rien à l'expression réfléchie et sagace de sa physionomie,
Marius leva les yeux et aperçut au fond de la chambre quelqu'un qu'il
n'avait pas encore vu. Un homme venait d'entrer, si doucement qu'on
n'avait pas entendu tourner les gonds de la porte. Cet homme avait un
gilet de tricot violet, vieux, usé, taché, coupé et faisant des bouches
ouvertes à tous ses plis, un large pantalon de velours de coton, des
chaussons à sabots aux pieds, pas de chemise, le cou nu, les bras nus et
tatoués, et le visage barbouillé de noir. Il s'était assis en silence et
les bras croisés sur le lit le plus voisin, et, comme il se tenait
derrière la Jondrette, on ne le distinguait que confusément.

Cette espèce d'instinct magnétique qui avertit le regard fit que M.
Leblanc se tourna presque en même temps que Marius. Il ne put se
défendre d'un mouvement de surprise qui n'échappa point à Jondrette.

--Ah! je vois! s'écria Jondrette en se boutonnant d'un air de
complaisance, vous regardez votre redingote? Elle me va! ma foi, elle me
va!

--Qu'est-ce que c'est que cet homme? dit M. Leblanc.

--Ça! fit Jondrette, c'est un voisin. Ne faites pas attention.

Le voisin était d'un aspect singulier. Cependant les fabriques de
produits chimiques abondent dans le faubourg Saint-Marceau. Beaucoup
d'ouvriers d'usines peuvent avoir le visage noir. Toute la personne de
M. Leblanc respirait d'ailleurs une confiance candide et intrépide. Il
reprit:

--Pardon, que me disiez-vous donc, monsieur Fabantou?

--Je vous disais, monsieur et cher protecteur, repartit Jondrette, en
s'accoudant sur la table et en contemplant M. Leblanc avec des yeux
fixes et tendres assez semblables aux yeux d'un serpent boa, je vous
disais que j'avais un tableau à vendre.

Un léger bruit se fit à la porte. Un second homme venait d'entrer et de
s'asseoir sur le lit, derrière la Jondrette. Il avait, comme le premier,
les bras nus et un masque d'encre ou de suie.

Quoique cet homme se fût, à la lettre, glissé dans la chambre, il ne put
faire que M. Leblanc ne l'aperçût.

--Ne prenez pas garde, dit Jondrette. Ce sont des gens de la maison. Je
disais donc qu'il me restait un tableau, un tableau précieux....--Tenez,
monsieur, voyez.

Il se leva, alla à la muraille au bas de laquelle était posé le panneau
dont nous avons parlé, et le retourna, tout en le laissant appuyé au
mur. C'était quelque chose en effet qui ressemblait à un tableau et que
la chandelle éclairait à peu près. Marius n'en pouvait rien distinguer,
Jondrette étant placé entre le tableau et lui; seulement il entrevoyait
un barbouillage grossier, et une espèce de personnage principal enluminé
avec la crudité criarde des toiles foraines et des peintures de
paravent.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda M. Leblanc.

Jondrette s'exclama:

--Une peinture de maître, un tableau d'un grand prix, mon bienfaiteur!
J'y tiens comme à mes deux filles, il me rappelle des souvenirs! mais,
je vous l'ai dit et je ne m'en dédis pas, je suis si malheureux que je
m'en déferais.

Soit hasard, soit qu'il eût quelque commencement d'inquiétude, tout en
examinant le tableau, le regard de M. Leblanc revint vers le fond de la
chambre. Il y avait maintenant quatre hommes, trois assis sur le lit, un
debout près du chambranle de la porte, tous quatre bras nus, immobiles,
le visage barbouillé de noir. Un de ceux qui étaient sur le lit
s'appuyait au mur, les yeux fermés, et l'on eût dit qu'il dormait.
Celui-là était vieux; ses cheveux blancs sur son visage noir étaient
horribles. Les deux autres semblaient jeunes. L'un était barbu, l'autre
chevelu. Aucun n'avait de souliers; ceux qui n'avaient pas de chaussons
étaient pieds nus.

Jondrette remarqua que l'oeil de M. Leblanc s'attachait à ces hommes.

--C'est des amis. Ça voisine, dit-il. C'est barbouillé parce que ça
travaille dans le charbon. Ce sont des fumistes. Ne vous en occupez pas,
mon bienfaiteur, mais achetez-moi mon tableau. Ayez pitié de ma misère.
Je ne vous le vendrai pas cher. Combien l'estimez-vous?

--Mais, dit M. Leblanc en regardant Jondrette entre les deux yeux et
comme un homme qui se met sur ses gardes, c'est quelque enseigne de
cabaret. Cela vaut bien trois francs.

Jondrette répondit avec douceur:

--Avez-vous votre portefeuille là? je me contenterais de mille écus.

M. Leblanc se leva debout, s'adossa à la muraille et promena rapidement
son regard dans la chambre. Il avait Jondrette à sa gauche du côté de la
fenêtre et la Jondrette et les quatre hommes à sa droite du côté de la
porte. Les quatre hommes ne bougeaient pas et n'avaient pas même l'air
de le voir; Jondrette s'était remis à parler d'un accent plaintif, avec
la prunelle si vague et l'intonation si lamentable que M. Leblanc
pouvait croire que c'était tout simplement un homme devenu fou de misère
qu'il avait devant les yeux.

--Si vous ne m'achetez pas mon tableau, cher bienfaiteur, disait
Jondrette, je suis sans ressource, je n'ai plus qu'à me jeter à même la
rivière. Quand je pense que j'ai voulu faire apprendre à mes deux
filles le cartonnage demi-fin, le cartonnage des boîtes d'étrennes. Eh
bien! il faut une table avec une planche au fond pour que les verres ne
tombent pas par terre, il faut un fourneau fait exprès, un pot à trois
compartiments pour les différents degrés de force que doit avoir la
colle selon qu'on l'emploie pour le bois, pour le papier ou pour les
étoffes, un tranchet pour couper le carton, un moule pour l'ajuster, un
marteau pour clouer les aciers, des pinceaux, le diable, est-ce que je
sais, moi? et tout cela pour gagner quatre sous par jour! et on
travaille quatorze heures! et chaque boîte passe treize fois dans les
mains de l'ouvrière! et mouiller le papier! et ne rien tacher! et tenir
la colle chaude! le diable, je vous dis! quatre sous par jour! comment
voulez-vous qu'on vive?

Tout en parlant, Jondrette ne regardait pas M. Leblanc qui l'observait.
L'oeil de M. Leblanc était fixé sur Jondrette et l'oeil de Jondrette sur
la porte. L'attention haletante de Marius allait de l'un à l'autre. M.
Leblanc paraissait se demander: Est-ce un idiot? Jondrette répéta deux
ou trois fois avec toutes sortes d'inflexions variées dans le genre
traînant et suppliant: Je n'ai plus qu'à me jeter à la rivière! j'ai
descendu l'autre jour trois marches pour cela du côté du pont
d'Austerlitz!

Tout à coup sa prunelle éteinte s'illumina d'un flamboiement hideux, ce
petit homme se dressa et devint effrayant, il fit un pas vers M. Leblanc
et lui cria d'une voix tonnante:

--Il ne s'agit pas de tout cela! me reconnaissez-vous?




Chapitre XX

Le guet-apens


La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement, et laissait voir
trois hommes en blouse de toile bleue, masqués de masques de papier
noir. Le premier était maigre et avait une longue trique ferrée, le
second, qui était une espèce de colosse, portait, par le milieu du
manche et la cognée en bas, un merlin à assommer les boeufs. Le
troisième, homme aux épaules trapues, moins maigre que le premier, moins
massif que le second, tenait à plein poing une énorme clef volée à
quelque porte de prison.

Il paraît que c'était l'arrivée de ces hommes que Jondrette attendait.
Un dialogue rapide s'engagea entre lui et l'homme à la trique, le
maigre.

--Tout est-il prêt? dit Jondrette.

--Oui, répondit l'homme maigre.

--Où donc est Montparnasse?

--Le jeune premier s'est arrêté pour causer avec ta fille.

--Laquelle?

--L'aînée.

--Il y a un fiacre en bas?

--Oui.

--La maringotte est attelée?

--Attelée.

--De deux bons chevaux?

--Excellents.

--Elle attend où j'ai dit qu'elle attendît?

--Oui.

--Bien, dit Jondrette.

M. Leblanc était très pâle. Il considérait tout dans le bouge autour de
lui comme un homme qui comprend où il est tombé, et sa tête, tour à tour
dirigée vers toutes les têtes qui l'entouraient, se mouvait sur son cou
avec une lenteur attentive et étonnée, mais il n'y avait dans son air
rien qui ressemblât à la peur. Il s'était fait de la table un
retranchement improvisé; et cet homme qui, le moment d'auparavant,
n'avait l'air que d'un bon vieux homme, était devenu subitement une
sorte d'athlète, et posait son poing robuste sur le dossier de sa chaise
avec un geste redoutable et surprenant.

Ce vieillard, si ferme et si brave devant un tel danger, semblait être
de ces natures qui sont courageuses comme elles sont bonnes, aisément et
simplement. Le père d'une femme qu'on aime n'est jamais un étranger pour
nous. Marius se sentit fier de cet inconnu.

Trois des hommes aux bras nus dont Jondrette avait dit: _ce sont des
fumistes_, avaient pris dans le tas de ferrailles, l'un une grande
cisaille, l'autre une pince à faire des pesées, le troisième un marteau,
et s'étaient mis en travers de la porte sans prononcer une parole. Le
vieux était resté sur le lit, et avait seulement ouvert les yeux. La
Jondrette s'était assise à côté de lui. Marius pensa qu'avant quelques
secondes le moment d'intervenir serait arrivé, et il éleva sa main
droite vers le plafond, dans la direction du corridor, prêt à lâcher son
coup de pistolet.

Jondrette, son colloque avec l'homme à la trique terminé, se tourna de
nouveau vers M. Leblanc et répéta sa question en l'accompagnant de ce
rire bas, contenu et terrible qu'il avait:

--Vous ne me reconnaissez donc pas?

M. Leblanc le regarda en face et répondit:

--Non.

Alors Jondrette vint jusqu'à la table. Il se pencha par-dessus la
chandelle, croisant les bras, approchant sa mâchoire anguleuse et féroce
du visage calme de M. Leblanc, et avançant le plus qu'il pouvait sans
que M. Leblanc reculât, et, dans cette posture de bête fauve qui va
mordre, il cria:

--Je ne m'appelle pas Fabantou, je ne m'appelle pas Jondrette, je me
nomme Thénardier! je suis l'aubergiste de Montfermeil! entendez-vous
bien? Thénardier! Maintenant me reconnaissez-vous?

Une imperceptible rougeur passa sur le front de M. Leblanc, et il
répondit sans que sa voix tremblât, ni s'élevât, avec sa placidité
ordinaire:

--Pas davantage.

Marius n'entendit pas cette réponse. Qui l'eût vu en ce moment dans
cette obscurité l'eût vu hagard, stupide et foudroyé. Au moment où
Jondrette avait dit: _Je me nomme Thénardier_, Marius avait tremblé de
tous ses membres et s'était appuyé au mur comme s'il eût senti le froid
d'une lame d'épée à travers son coeur. Puis son bras droit, prêt à
lâcher le coup de signal, s'était abaissé lentement, et au moment où
Jondrette avait répété _Entendez-vous bien, Thénardier_? les doigts
défaillants de Marius avaient laissé tomber le pistolet. Jondrette, en
dévoilant qui il était, n'avait pas ému M. Leblanc, mais il avait
bouleversé Marius. Ce nom de Thénardier, que M. Leblanc ne semblait pas
connaître, Marius le connaissait. Qu'on se rappelle ce que ce nom était
pour lui! Ce nom, il l'avait porté sur son coeur, écrit dans le
testament de son père! il le portait au fond de sa pensée, au fond de
sa mémoire, dans cette recommandation sacrée: «Un nommé Thénardier m'a
sauvé la vie. Si mon fils le rencontre, il lui fera tout le bien qu'il
pourra.» Ce nom, on s'en souvient, était une des piétés de son âme; il
le mêlait au nom de son père dans son culte. Quoi! c'était là ce
Thénardier, c'était là cet aubergiste de Montfermeil qu'il avait
vainement et si longtemps cherché! Il le trouvait enfin, et comment! ce
sauveur de son père était un bandit! cet homme, auquel lui Marius
brûlait de se dévouer, était un monstre! ce libérateur du colonel
Pontmercy était en train de commettre un attentat dont Marius ne voyait
pas encore bien distinctement la forme, mais qui ressemblait à un
assassinat! et sur qui, grand Dieu! Quelle fatalité! quelle amère
moquerie du sort! Son père lui ordonnait du fond de son cercueil de
faire tout le bien possible à Thénardier, depuis quatre ans Marius
n'avait pas d'autre idée que d'acquitter cette dette de son père, et, au
moment où il allait faire saisir par la justice un brigand au milieu
d'un crime, la destinée lui criait: c'est Thénardier! La vie de son
père, sauvée dans une grêle de mitraille sur le champ héroïque de
Waterloo, il allait enfin la payer à cet homme, et la payer de
l'échafaud! Il s'était promis, si jamais il retrouvait ce Thénardier, de
ne l'aborder qu'en se jetant à ses pieds, et il le retrouvait en effet,
mais pour le livrer au bourreau! Son père lui disait: Secours
Thénardier! et il répondait à cette voix adorée et sainte en écrasant
Thénardier! Donner pour spectacle à son père dans son tombeau l'homme
qui l'avait arraché à la mort au péril de sa vie, exécuté place
Saint-Jacques par le fait de son fils, de ce Marius à qui il avait légué
cet homme! et quelle dérision que d'avoir si longtemps porté sur sa
poitrine les dernières volontés de son père écrites de sa main pour
faire affreusement tout le contraire! Mais, d'un autre côté, assister à
ce guet-apens et ne pas l'empêcher! quoi! condamner la victime et
épargner l'assassin! est-ce qu'on pouvait être tenu à quelque
reconnaissance envers un pareil misérable? Toutes les idées que Marius
avait depuis quatre ans étaient comme traversées de part en part par ce
coup inattendu. Il frémissait. Tout dépendait de lui. Il tenait dans sa
main à leur insu ces êtres qui s'agitaient là sous ses yeux. S'il tirait
le coup de pistolet, M. Leblanc était sauvé et Thénardier était perdu;
s'il ne le tirait pas, M. Leblanc était sacrifié et, qui sait?
Thénardier échappait. Précipiter l'un, ou laisser tomber l'autre!
remords des deux côtés. Que faire? que choisir? manquer aux souvenirs
les plus impérieux, à tant d'engagements profonds pris avec lui-même, au
devoir le plus saint, au texte le plus vénéré! manquer au testament de
son père, ou laisser s'accomplir un crime! Il lui semblait d'un côté
entendre «son Ursule» le supplier pour son père, et de l'autre le
colonel lui recommander Thénardier. Il se sentait fou. Ses genoux se
dérobaient sous lui. Et il n'avait pas même le temps de délibérer, tant
la scène qu'il avait sous les yeux se précipitait avec furie. C'était
comme un tourbillon dont il s'était cru maître et qui l'emportait. Il
fut au moment de s'évanouir.

Cependant Thénardier, nous ne le nommerons plus autrement désormais, se
promenait de long en large devant la table dans une sorte d'égarement et
de triomphe frénétique.

Il prit à plein poing la chandelle et la posa sur la cheminée avec un
frappement si violent que la mèche faillit s'éteindre et que le suif
éclaboussa le mur.

Puis il se tourna vers M. Leblanc, effroyable, et cracha ceci:

--Flambé! fumé! fricassé! à la crapaudine!

Et il se remit à marcher, en pleine explosion.

--Ah! criait-il, je vous retrouve enfin, monsieur le philanthrope!
monsieur le millionnaire râpé! monsieur le donneur de poupées! vieux
Jocrisse! Ah! vous ne me reconnaissez pas! Non, ce n'est pas vous qui
êtes venu à Montfermeil, à mon auberge, il y a huit ans, la nuit de Noël
1823! ce n'est pas vous qui avez emmené de chez moi l'enfant de la
Fantine, l'Alouette! ce n'est pas vous qui aviez un carrick jaune! non!
et un paquet plein de nippes à la main comme ce matin chez moi! Dis
donc, ma femme! c'est sa manie, à ce qu'il paraît, de porter dans les
maisons des paquets pleins de bas de laine! vieux charitable, va! Est-ce
que vous êtes bonnetier, monsieur le millionnaire? vous donnez aux
pauvres votre fonds de boutique, saint homme! quel funambule! Ah! vous
ne me reconnaissez pas? Eh bien, je vous reconnais, moi, je vous ai
reconnu tout de suite dès que vous avez fourré votre mufle ici. Ah! on
va voir enfin que ce n'est pas tout roses d'aller comme cela dans les
maisons des gens, sous prétexte que ce sont des auberges, avec des
habits minables, avec l'air d'un pauvre, qu'on lui aurait donné un sou,
tromper les personnes, faire le généreux, leur prendre leur gagne-pain,
et menacer dans les bois, et qu'on n'en est pas quitte pour rapporter
après, quand les gens sont ruinés, une redingote trop large et deux
méchantes couvertures d'hôpital, vieux gueux, voleur d'enfants!

Il s'arrêta, et parut un moment se parler à lui-même. On eût dit que sa
fureur tombait comme le Rhône dans quelque trou; puis, comme s'il
achevait tout haut des choses qu'il venait de se dire tout bas, il
frappa un coup de poing sur la table et cria:

--Avec son air bonasse!

Et apostrophant M. Leblanc:

--Parbleu! vous vous êtes moqué de moi autrefois. Vous êtes cause de
tous mes malheurs! Vous avez eu pour quinze cents francs une fille que
j'avais, et qui était certainement à des riches, et qui m'avait déjà
rapporté beaucoup d'argent, et dont je devais tirer de quoi vivre toute
ma vie! une fille qui m'aurait dédommagé de tout ce que j'ai perdu dans
cette abominable gargote où l'on faisait des sabbats sterlings et où
j'ai mangé comme un imbécile tout mon saint-frusquin! Oh! je voudrais
que tout le vin qu'on a bu chez moi fût du poison à ceux qui l'ont bu!
Enfin n'importe! Dites donc! vous avez dû me trouver farce quand vous
vous êtes en allé avec l'Alouette! Vous aviez votre gourdin dans la
forêt! Vous étiez le plus fort. Revanche. C'est moi qui ai l'atout
aujourd'hui! Vous êtes fichu, mon bonhomme! Oh mais, je ris. Vrai, je
ris! Est-il tombé dans le panneau! Je lui ai dit que j'étais acteur, que
je m'appelais Fabantou, que j'avais joué la comédie avec mamselle Mars,
avec mamselle Muche, que mon propriétaire voulait être payé demain 4
février, et il n'a même pas vu que c'est le 8 janvier et non le 4
février qui est un terme! Absurde crétin! Et ces quatre méchants
philippes qu'il m'apporte! Canaille! Il n'a même pas eu le coeur d'aller
jusqu'à cent francs! Et comme il donnait dans mes platitudes! Ça
m'amusait. Je me disais: Ganache! Va, je te tiens. Je te lèche les
pattes ce matin! Je te rongerai le coeur ce soir!

Thénardier cessa. Il était essoufflé. Sa petite poitrine étroite
haletait comme un soufflet de forge. Son oeil était plein de cet ignoble
bonheur d'une créature faible, cruelle et lâche, qui peut enfin
terrasser ce qu'elle a redouté et insulter ce qu'elle a flatté, joie
d'un nain qui mettrait le talon sur la tête de Goliath, joie d'un chacal
qui commence à déchirer un taureau malade, assez mort pour ne plus se
défendre, assez vivant pour souffrir encore.

M. Leblanc ne l'interrompit pas, mais lui dit lorsqu'il s'interrompit:

--Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous vous méprenez. Je suis un
homme très pauvre et rien moins qu'un millionnaire. Je ne vous connais
pas. Vous me prenez pour un autre.

--Ah! râla Thénardier, la bonne balançoire! Vous tenez à cette
plaisanterie! Vous pataugez, mon vieux! Ah! vous ne vous souvenez pas?
Vous ne voyez pas qui je suis!

--Pardon, monsieur, répondit M. Leblanc avec un accent de politesse qui
avait en un pareil moment quelque chose d'étrange et de puissant, je
vois que vous êtes un bandit.

Qui ne l'a remarqué, les êtres odieux ont leur susceptibilité, les
monstres sont chatouilleux. À ce mot de bandit, la femme Thénardier se
jeta à bas du lit, Thénardier saisit sa chaise comme s'il allait la
briser dans ses mains.--Ne bouge pas, toi! cria-t-il à sa femme; et, se
tournant vers M. Leblanc:

--Bandit! oui, je sais que vous nous appelez comme cela, messieurs les
gens riches! Tiens! c'est vrai, j'ai fait faillite, je me cache, je n'ai
pas de pain, je n'ai pas le sou, je suis un bandit! Voilà trois jours
que je n'ai pas mangé, je suis un bandit! Ah! vous vous chauffez les
pieds, vous autres, vous avez des escarpins de Sakoski, vous avez des
redingotes ouatées, comme des archevêques, vous logez au premier dans
des maisons à portier, vous mangez des truffes, vous mangez des bottes
d'asperges à quarante francs au mois de janvier, des petits pois, vous
vous gavez, et, quand vous voulez savoir s'il fait froid, vous regardez
dans le journal ce que marque le thermomètre de l'ingénieur Chevalier.
Nous! c'est nous qui sommes les thermomètres! nous n'avons pas besoin
d'aller voir sur le quai au coin de la tour de l'Horloge combien il y a
de degrés de froid, nous sentons le sang se figer dans nos veines et la
glace nous arriver au coeur, et nous disons: Il n'y a pas de Dieu! Et
vous venez dans nos cavernes, oui, dans nos cavernes, nous appeler
bandits! Mais nous vous mangerons! mais nous vous dévorerons, pauvres
petits! Monsieur le millionnaire! sachez ceci: J'ai été un homme établi,
j'ai été patenté, j'ai été électeur, je suis un bourgeois, moi! et vous
n'en êtes peut-être pas un, vous!

Ici Thénardier fit un pas vers les hommes qui étaient près de la porte,
et ajouta avec un frémissement:

--Quand je pense qu'il ose venir me parler comme à un savetier!

Puis s'adressant à M. Leblanc avec une recrudescence de frénésie:

--Et sachez encore ceci, monsieur le philanthrope! je ne suis pas un
homme louche, moi! je ne suis pas un homme dont on ne sait point le nom
et qui vient enlever des enfants dans les maisons! Je suis un ancien
soldat français, je devrais être décoré! J'étais à Waterloo, moi! et
j'ai sauvé dans la bataille un général appelé le comte de je ne sais
quoi! Il m'a dit son nom; mais sa chienne de voix était si faible que je
ne l'ai pas entendu. Je n'ai entendu que _Merci_. J'aurais mieux aimé
son nom que son remercîment. Cela m'aurait aidé à le retrouver. Ce
tableau que vous voyez, et qui a été peint par David à Bruqueselles,
savez-vous qui il représente? il représente moi. David a voulu
immortaliser ce fait d'armes. J'ai ce général sur mon dos, et je
l'emporte à travers la mitraille. Voilà l'histoire. Il n'a même jamais
rien fait pour moi, ce général-là; il ne valait pas mieux que les
autres! Je ne lui en ai pas moins sauvé la vie au danger de la mienne,
et j'en ai les certificats plein mes poches! Je suis un soldat de
Waterloo, mille noms de noms! Et maintenant que j'ai eu la bonté de vous
dire tout ça, finissons, il me faut de l'argent, il me faut beaucoup
d'argent, il me faut énormément d'argent, ou je vous extermine, tonnerre
du bon Dieu!

Marius avait repris quelque empire sur ses angoisses, et écoutait. La
dernière possibilité de doute venait de s'évanouir. C'était bien le
Thénardier du testament. Marius frissonna à ce reproche d'ingratitude
adressé à son père et qu'il était sur le point de justifier si
fatalement. Ses perplexités en redoublèrent. Du reste il y avait dans
toutes ces paroles de Thénardier, dans l'accent, dans le geste, dans le
regard qui faisait jaillir des flammes de chaque mot, il y avait dans
cette explosion d'une mauvaise nature montrant tout, dans ce mélange de
fanfaronnade et d'abjection, d'orgueil et de petitesse, de rage et de
sottise, dans ce chaos de griefs réels et de sentiments faux, dans cette
impudeur d'un méchant homme savourant la volupté de la violence, dans
cette nudité effrontée d'une âme laide, dans cette conflagration de
toutes les souffrances combinées avec toutes les haines, quelque chose
qui était hideux comme le mal et poignant comme le vrai.

Le tableau de maître, la peinture de David dont il avait proposé l'achat
à M. Leblanc, n'était, le lecteur l'a deviné, autre chose que l'enseigne
de sa gargote, peinte, on s'en souvient, par lui-même, seul débris qu'il
eût conservé de son naufrage de Montfermeil.

Comme il avait cessé d'intercepter le rayon visuel de Marius, Marius
maintenant pouvait considérer cette chose, et dans ce badigeonnage il
reconnaissait réellement une bataille, un fond de fumée, et un homme qui
en portait un autre. C'était le groupe de Thénardier et de Pontmercy, le
sergent sauveur, le colonel sauvé. Marius était comme ivre, ce tableau
faisait en quelque sorte son père vivant, ce n'était plus l'enseigne du
cabaret de Montfermeil, c'était une résurrection, une tombe s'y
entr'ouvrait, un fantôme s'y dressait. Marius entendait son coeur tinter
à ses tempes, il avait le canon de Waterloo dans les oreilles, son père
sanglant vaguement peint sur ce panneau sinistre l'effarait, et il lui
semblait que cette silhouette informe le regardait fixement.

Quand Thénardier eut repris haleine, il attacha sur M. Leblanc ses
prunelles sanglantes, et lui dit d'une voix basse et brève:

--Qu'as-tu à dire avant qu'on te mette en brindesingues?

M. Leblanc se taisait. Au milieu de ce silence une voix éraillée lança
du corridor ce sarcasme lugubre:

--S'il faut fendre du bois, je suis là, moi!

C'était l'homme au merlin qui s'égayait.

En même temps une énorme face hérissée et terreuse parut à la porte avec
un affreux rire qui montrait non des dents, mais des crocs.

C'était la face de l'homme au merlin.

--Pourquoi as-tu ôté ton masque? lui cria Thénardier avec fureur.

--Pour rire, répliqua l'homme.

Depuis quelques instants, M. Leblanc semblait suivre et guetter tous les
mouvements de Thénardier, qui, aveuglé et ébloui par sa propre rage,
allait et venait dans le repaire avec la confiance de sentir la porte
gardée, de tenir, armé, un homme désarmé, et d'être neuf contre un, en
supposant que la Thénardier ne comptât que pour un homme. Dans son
apostrophe à l'homme au merlin, il tournait le dos à M. Leblanc.

M. Leblanc saisit ce moment, repoussa du pied la chaise, du poing la
table, et d'un bond, avec une agilité prodigieuse, avant que Thénardier
eût eu le temps de se retourner, il était à la fenêtre. L'ouvrir,
escalader l'appui, l'enjamber, ce fut une seconde. Il était à moitié
dehors quand six poings robustes le saisirent et le ramenèrent
énergiquement dans le bouge. C'étaient les trois «fumistes» qui
s'étaient élancés sur lui. En même temps, la Thénardier l'avait empoigné
aux cheveux.

Au piétinement qui se fit, les autres bandits accoururent du corridor.
Le vieux qui était sur le lit et qui semblait pris de vin, descendit du
grabat et arriva en chancelant, un marteau de cantonnier à la main.

Un des «fumistes» dont la chandelle éclairait le visage barbouillé, et
dans lequel Marius, malgré ce barbouillage, reconnut Panchaud, dit
Printanier, dit Bigrenaille, levait au-dessus de la tête de M. Leblanc
une espèce d'assommoir fait de deux pommes de plomb aux deux bouts d'une
barre de fer.

Marius ne put résister à ce spectacle.--Mon père, pensa-t-il,
pardonne-moi!--Et son doigt chercha la détente du pistolet. Le coup
allait partir lorsque la voix de Thénardier cria:

--Ne lui faites pas de mal!

Cette tentative désespérée de la victime, loin d'exaspérer Thénardier,
l'avait calmé. Il y avait deux hommes en lui, l'homme féroce et l'homme
adroit. Jusqu'à cet instant, dans le débordement du triomphe, devant la
proie abattue et ne bougeant pas, l'homme féroce avait dominé; quand la
victime se débattit et parut vouloir lutter, l'homme adroit reparut et
prit le dessus.

--Ne lui faites pas de mal! répéta-t-il. Et, sans s'en douter, pour
premier succès, il arrêta le pistolet prêt à partir et paralysa Marius
pour lequel l'urgence disparut, et qui, devant cette phase nouvelle, ne
vit point d'inconvénient à attendre encore. Qui sait si quelque chance
ne surgirait pas qui le délivrerait de l'affreuse alternative de laisser
périr le père d'Ursule ou de perdre le sauveur du colonel?

Une lutte herculéenne s'était engagée. D'un coup de poing en plein torse
M. Leblanc avait envoyé le vieux rouler au milieu de la chambre, puis de
deux revers de main avait terrassé deux autres assaillants, et il en
tenait un sous chacun de ses genoux; les misérables râlaient sous cette
pression comme sous une meule de granit; mais les quatre autres avaient
saisi le redoutable vieillard aux deux bras et à la nuque et le tenaient
accroupi sur les deux «fumistes» terrassés. Ainsi, maître des uns et
maîtrisé par les autres, écrasant ceux d'en bas et étouffant sous ceux
d'en haut, secouant vainement tous les efforts qui s'entassaient sur
lui, M. Leblanc disparaissait sous le groupe horrible des bandits comme
un sanglier sous un monceau hurlant de dogues et de limiers.

Ils parvinrent à le renverser sur le lit le plus proche de la croisée et
l'y tinrent en respect. La Thénardier ne lui avait pas lâché les
cheveux.

--Toi, dit Thénardier, ne t'en mêle pas. Tu vas déchirer ton châle.

La Thénardier obéit, comme la louve obéit au loup, avec un grondement.

--Vous autres, reprit Thénardier, fouillez-le.

M. Leblanc semblait avoir renoncé à la résistance. On le fouilla. Il
n'avait rien sur lui qu'une bourse de cuir qui contenait six francs, et
son mouchoir.

Thénardier mit le mouchoir dans sa poche.

--Quoi! pas de portefeuille? demanda-t-il.

--Ni de montre, répondit un des «fumistes».

--C'est égal, murmura avec une voix de ventriloque l'homme masqué qui
tenait la grosse clef, c'est un vieux rude!

Thénardier alla au coin de la porte et y prit un paquet de cordes, qu'il
leur jeta.

--Attachez-le au pied du lit, dit-il. Et, apercevant le vieux qui était
resté étendu à travers la chambre du coup de poing de M. Leblanc et qui
ne bougeait pas:

--Est-ce que Boulatruelle est mort? demanda-t-il.

--Non, répondit Bigrenaille, il est ivre.

--Balayez-le dans un coin, dit Thénardier.

--Deux des «fumistes» poussèrent l'ivrogne avec le pied près du tas de
ferrailles.

--Babet, pourquoi en as-tu amené tant? dit Thénardier bas à l'homme à la
trique, c'était inutile.

--Que veux-tu? répliqua l'homme à la trique, ils ont tous voulu en être.
La saison est mauvaise. Il ne se fait pas d'affaires.

Le grabat où M. Leblanc avait été renversé était une façon de lit
d'hôpital porté sur quatre montants grossiers en bois à peine équarri.
M. Leblanc se laissa faire. Les brigands le lièrent solidement, debout
et les pieds posant à terre, au montant du lit le plus éloigné de la
fenêtre et le plus proche de la cheminée.

Quand le dernier noeud fut serré, Thénardier prit une chaise et vint
s'asseoir presque en face de M. Leblanc. Thénardier ne se ressemblait
plus, en quelques instants sa physionomie avait passé de la violence
effrénée à la douceur tranquille et rusée. Marius avait peine à
reconnaître dans ce sourire poli d'homme de bureau la bouche presque
bestiale qui écumait le moment d'auparavant, il considérait avec stupeur
cette métamorphose fantastique et inquiétante, et il éprouvait ce
qu'éprouverait un homme qui verrait un tigre se changer en un avoué.

--Monsieur... fit Thénardier.

Et écartant du geste les brigands qui avaient encore la main sur M.
Leblanc:

--Éloignez-vous un peu, et laissez-moi causer avec monsieur.

Tous se retirèrent vers la porte. Il reprit:

--Monsieur, vous avez eu tort de vouloir sauter par la fenêtre. Vous
auriez pu vous casser une jambe. Maintenant, si vous le permettez, nous
allons causer tranquillement. Il faut d'abord que je vous communique une
remarque que j'ai faite, c'est que vous n'avez pas encore poussé le
moindre cri.

Thénardier avait raison, ce détail était réel, quoiqu'il eût échappé à
Marius dans son trouble. M. Leblanc avait à peine prononcé quelques
paroles sans hausser la voix, et, même dans sa lutte près de la fenêtre
avec les six bandits, il avait gardé le plus profond et le plus
singulier silence. Thénardier poursuivit:

--Mon Dieu! vous auriez un peu crié au voleur, que je ne l'aurais pas
trouvé inconvenant! À l'assassin! cela se dit dans l'occasion, et, quant
à moi, je ne l'aurais point pris en mauvaise part. Il est tout simple
qu'on fasse un peu de vacarme quand on se trouve avec des personnes qui
ne vous inspirent pas suffisamment de confiance. Vous l'auriez fait
qu'on ne vous aurait pas dérangé. On ne vous aurait même pas bâillonné.
Et je vais vous dire pourquoi. C'est que cette chambre-ci est très
sourde. Elle n'a que cela pour elle, mais elle a cela. C'est une cave.
On y tirerait une bombe que cela ferait pour le corps de garde le plus
prochain le bruit d'un ronflement d'ivrogne. Ici le canon ferait boum et
le tonnerre ferait pouf. C'est un logement commode. Mais enfin vous
n'avez pas crié, c'est mieux, je vous en fais mon compliment, et je vais
vous dire ce que j'en conclus. Mon cher monsieur, quand on crie,
qu'est-ce qui vient? la police. Et après la police? la justice. Eh bien,
vous n'avez pas crié; c'est que vous ne vous souciez pas plus que nous
de voir arriver la justice et la police. C'est que,--il y a longtemps
que je m'en doute,--vous avez un intérêt quelconque à cacher quelque
chose. De notre côté nous avons le même intérêt. Donc nous pouvons nous
entendre.

Tout en parlant ainsi, il semblait que Thénardier, la prunelle attachée
sur M. Leblanc, cherchât à enfoncer les pointes aiguës qui sortaient de
ses yeux jusque dans la conscience de son prisonnier. Du reste son
langage, empreint d'une sorte d'insolence modérée et sournoise, était
réservé et presque choisi, et dans ce misérable qui n'était tout à
l'heure qu'un brigand on sentait maintenant «l'homme qui a étudié pour
être prêtre».

Le silence qu'avait gardé le prisonnier, cette précaution qui allait
jusqu'à l'oubli même du soin de sa vie, cette résistance opposée au
premier mouvement de la nature, qui est de jeter un cri, tout cela, il
faut le dire, depuis que la remarque en avait été faite, était importun
à Marius, et l'étonnait péniblement.

L'observation si fondée de Thénardier obscurcissait encore pour Marius
les épaisseurs mystérieuses sous lesquelles se dérobait cette figure
grave et étrange à laquelle Courfeyrac avait jeté le sobriquet de
monsieur Leblanc. Mais, quel qu'il fût, lié de cordes, entouré de
bourreaux, à demi plongé, pour ainsi dire, dans une fosse qui
s'enfonçait sous lui d'un degré à chaque instant, devant la fureur comme
devant la douceur de Thénardier, cet homme demeurait impassible; et
Marius ne pouvait s'empêcher d'admirer en un pareil moment ce visage
superbement mélancolique.

C'était évidemment une âme inaccessible à l'épouvante et ne sachant pas
ce que c'est que d'être éperdue. C'était un de ces hommes qui dominent
l'étonnement des situations désespérées. Si extrême que fût la crise, si
inévitable que fût la catastrophe, il n'y avait rien là de l'agonie du
noyé ouvrant sous l'eau des yeux horribles.

Thénardier se leva sans affectation, alla à la cheminée, déplaça le
paravent qu'il appuya au grabat voisin, et démasqua ainsi le réchaud
plein de braise ardente dans laquelle le prisonnier pouvait parfaitement
voir le ciseau rougi à blanc et piqué çà et là de petites étoiles
écarlates.

Puis Thénardier vint se rasseoir près de M. Leblanc.

--Je continue, dit-il. Nous pouvons nous entendre. Arrangeons ceci à
l'amiable. J'ai eu tort de m'emporter tout à l'heure, je ne sais où
j'avais l'esprit, j'ai été beaucoup trop loin, j'ai dit des
extravagances. Par exemple, parce que vous êtes millionnaire, je vous ai
dit que j'exigeais de l'argent, beaucoup d'argent, immensément d'argent.
Cela ne serait pas raisonnable. Mon Dieu, vous avez beau être riche,
vous avez vos charges, qui n'a pas les siennes? Je ne veux pas vous
ruiner, je ne suis pas un happe-chair après tout. Je ne suis pas de ces
gens qui, parce qu'ils ont l'avantage de la position, profitent de cela
pour être ridicules. Tenez, j'y mets du mien et je fais un sacrifice de
mon côté. Il me faut simplement deux cent mille francs.

M. Leblanc ne souffla pas un mot. Thénardier poursuivit:

--Vous voyez que je ne mets pas mal d'eau dans mon vin. Je ne connais
pas l'état de votre fortune, mais je sais que vous ne regardez pas à
l'argent, et un homme bienfaisant comme vous peut bien donner deux cent
mille francs à un père de famille qui n'est pas heureux. Certainement
vous êtes raisonnable aussi, vous ne vous êtes pas figuré que je me
donnerais de la peine comme aujourd'hui, et que j'organiserais la chose
de ce soir, qui est un travail bien fait, de l'aveu de tous ces
messieurs, pour aboutir à vous demander de quoi aller boire du rouge à
quinze et manger du veau chez Desnoyers. Deux cent mille francs, ça vaut
ça. Une fois cette bagatelle sortie de votre poche, je vous réponds que
tout est dit et que vous n'avez pas à craindre une pichenette. Vous me
direz: Mais je n'ai pas deux cent mille francs sur moi. Oh! je ne suis
pas exagéré. Je n'exige pas cela. Je ne vous demande qu'une chose. Ayez
la bonté d'écrire ce que je vais vous dicter.

Ici Thénardier s'interrompit, puis il ajouta en appuyant sur les mots et
en jetant un sourire du côté du réchaud:

--Je vous préviens que je n'admettrais pas que vous ne sachiez pas
écrire.

Un grand inquisiteur eût pu envier ce sourire.

Thénardier poussa la table tout près de M. Leblanc, et prit l'encrier,
une plume et une feuille de papier dans le tiroir qu'il laissa
entr'ouvert et où luisait la longue lame du couteau.

Il posa la feuille de papier devant M. Leblanc.

--Écrivez, dit-il.

Le prisonnier parla enfin.

--Comment voulez-vous que j'écrive? je suis attaché.

--C'est vrai, pardon! fit Thénardier, vous avez bien raison.

Et se tournant vers Bigrenaille:

--Déliez le bras droit de monsieur.

Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille, exécuta l'ordre de
Thénardier. Quand la main droite du prisonnier fut libre, Thénardier
trempa la plume dans l'encre et la lui présenta.

--Remarquez bien, monsieur, que vous êtes en notre pouvoir, à notre
discrétion, absolument à notre discrétion, qu'aucune puissance humaine
ne peut vous tirer d'ici, et que nous serions vraiment désolés d'être
contraints d'en venir à des extrémités désagréables. Je ne sais ni votre
nom, ni votre adresse; mais je vous préviens que vous resterez attaché
jusqu'à ce que la personne chargée de porter la lettre que vous allez
écrire soit revenue. Maintenant veuillez écrire.

--Quoi? demanda le prisonnier.

--Je dicte.

M. Leblanc prit la plume. Thénardier commença à dicter:

--«Ma fille...»

Le prisonnier tressaillit et leva les yeux sur Thénardier.

--Mettez «ma chère fille», dit Thénardier. M. Leblanc obéit. Thénardier
continua:

--«Viens sur-le-champ...»

Il s'interrompit:

--Vous la tutoyez, n'est-ce pas?

--Qui? demanda M. Leblanc.

--Parbleu! dit Thénardier, la petite, l'Alouette.

M. Leblanc répondit sans la moindre émotion apparente:

--Je ne sais ce que vous voulez dire.

--Allez toujours, fit Thénardier; et il se remit à dicter:

--«Viens sur-le-champ. J'ai absolument besoin de toi. La personne qui te
remettra ce billet est chargée de t'amener près de moi. Je t'attends.
Viens avec confiance.»

M. Leblanc avait tout écrit. Thénardier reprit:

--Ah! effacez _viens avec confiance;_ cela pourrait faire supposer que
la chose n'est pas toute simple et que la défiance est possible.

M. Leblanc ratura les trois mots.

--À présent, poursuivit Thénardier, signez. Comment vous appelez-vous?

Le prisonnier posa la plume et demanda:

--Pour qui est cette lettre?

--Vous le savez bien, répondit Thénardier. Pour la petite. Je viens de
vous le dire.

Il était évident que Thénardier évitait de nommer la jeune fille dont il
était question. Il disait «l'Alouette», il disait «la petite», mais il
ne prononçait pas le nom. Précaution d'habile homme gardant son secret
devant ses complices. Dire le nom, c'eût été leur livrer toute
«l'affaire», et leur en apprendre plus qu'ils n'avaient besoin d'en
savoir.

Il reprit:

--Signez. Quel est votre nom?

--Urbain Fabre, dit le prisonnier.

Thénardier, avec le mouvement d'un chat, précipita sa main dans sa
poche et en tira le mouchoir saisi sur M. Leblanc. Il en chercha la
marque et l'approcha de la chandelle.

--U.F. C'est cela. Urbain Fabre. Eh bien, signez U.F.

Le prisonnier signa.

--Comme il faut les deux mains pour plier la lettre, donnez, je vais la
plier.

Cela fait, Thénardier reprit:

--Mettez l'adresse. _Mademoiselle Fabre_, chez vous. Je sais que vous
demeurez pas très loin d'ici, aux environs de Saint-Jacques-du-Haut-Pas,
puisque c'est là que vous allez à la messe tous les jours, mais je ne
sais pas dans quelle rue. Je vois que vous comprenez votre situation.
Comme vous n'avez pas menti pour votre nom, vous ne mentirez pas pour
votre adresse. Mettez-la vous-même.

Le prisonnier resta un moment pensif, puis il reprit la plume et
écrivit:

--Mademoiselle Fabre, chez monsieur Urbain Fabre, rue
Saint-Dominique-d'Enfer, nº 17.

Thénardier saisit la lettre avec une sorte de convulsion fébrile.

--Ma femme! cria-t-il.

La Thénardier accourut.

--Voici la lettre. Tu sais ce que tu as à faire. Un fiacre est en bas.
Pars tout de suite, et reviens idem.

Et s'adressant à l'homme au merlin:

--Toi, puisque tu as ôté ton cache-nez, accompagne la bourgeoise. Tu
monteras derrière le fiacre. Tu sais où tu as laissé la maringotte?

--Oui, dit l'homme.

Et, déposant son merlin dans un coin, il suivit la Thénardier.

Comme ils s'en allaient, Thénardier passa sa tête par la porte
entrebâillée et cria dans le corridor:

--Surtout ne perds pas la lettre! songe que tu as deux cent mille francs
sur toi.

La voix rauque de la Thénardier répondit:

--Sois tranquille. Je l'ai mise dans mon estomac.

Une minute ne s'était pas écoulée qu'on entendit le claquement d'un
fouet qui décrut et s'éteignit rapidement.

--Bon! grommela Thénardier. Ils vont bon train. De ce galop-là la
bourgeoise sera de retour dans trois quarts d'heure.

Il approcha une chaise de la cheminée et s'assit en croisant les bras et
en présentant ses bottes boueuses au réchaud.

--J'ai froid aux pieds, dit-il.

Il ne restait plus dans le bouge avec Thénardier et le prisonnier que
cinq bandits. Ces hommes, à travers les masques ou la glu noire qui leur
couvrait la face et en faisait, au choix de la peur, des charbonniers,
des nègres ou des démons, avaient des airs engourdis et mornes, et l'on
sentait qu'ils exécutaient un crime comme une besogne, tranquillement,
sans colère et sans pitié, avec une sorte d'ennui. Ils étaient dans un
coin entassés comme des brutes et se taisaient. Thénardier se chauffait
les pieds. Le prisonnier était retombé dans sa taciturnité. Un calme
sombre avait succédé au vacarme farouche qui remplissait le galetas
quelques instants auparavant.

La chandelle, où un large champignon s'était formé, éclairait à peine
l'immense taudis, le brasier s'était terni, et toutes ces têtes
monstrueuses faisaient des ombres difformes sur les murs et au plafond.

On n'entendait d'autre bruit que la respiration paisible du vieillard
ivre qui dormait.

Marius attendait, dans une anxiété que tout accroissait. L'énigme était
plus impénétrable que jamais. Qu'était-ce que cette «petite» que
Thénardier avait aussi nommée l'Alouette? était-ce son «Ursule»? Le
prisonnier n'avait pas paru ému à ce mot, l'Alouette, et avait répondu
le plus naturellement du monde: Je ne sais ce que vous voulez dire. D'un
autre côté, les deux lettres U.F. étaient expliquées, c'était Urbain
Fabre, et Ursule ne s'appelait plus Ursule. C'est là ce que Marius
voyait le plus clairement. Une sorte de fascination affreuse le retenait
cloué à la place d'où il observait et dominait toute cette scène. Il
était là, presque incapable de réflexion et de mouvement, comme anéanti
par de si abominables choses vues de près. Il attendait, espérant
quelque incident, n'importe quoi, ne pouvant rassembler ses idées et ne
sachant quel parti prendre.

--Dans tous les cas, disait-il, si l'Alouette, c'est elle, je le verrai
bien, car la Thénardier va l'amener ici. Alors tout sera dit, je
donnerai ma vie et mon sang s'il le faut, mais je la délivrerai! Rien ne
m'arrêtera.

Près d'une demi-heure passa ainsi. Thénardier paraissait absorbé par une
méditation ténébreuse. Le prisonnier ne bougeait pas. Cependant Marius
croyait par intervalles et depuis quelques instants entendre un petit
bruit sourd du côté du prisonnier.

Tout à coup Thénardier apostropha le prisonnier:

--Monsieur Fabre, tenez, autant que je vous dise tout de suite.

Ces quelques mots semblaient commencer un éclaircissement. Marius prêta
l'oreille. Thénardier continua:

--Mon épouse va revenir, ne vous impatientez pas. Je pense que
l'Alouette est véritablement votre fille, et je trouve tout simple que
vous la gardiez. Seulement, écoutez un peu. Avec votre lettre, ma femme
ira la trouver. J'ai dit à ma femme de s'habiller, comme vous avez vu,
de façon que votre demoiselle la suive sans difficulté. Elles monteront
toutes deux dans le fiacre avec mon camarade derrière. Il y a quelque
part en dehors d'une barrière une maringotte attelée de deux très bons
chevaux. On y conduira votre demoiselle. Elle descendra du fiacre. Mon
camarade montera avec elle dans la maringotte, et ma femme reviendra ici
nous dire: C'est fait. Quant à votre demoiselle, on ne lui fera pas de
mal, la maringotte la mènera dans un endroit où elle sera tranquille,
et, dès que vous m'aurez donné les petits deux cent mille francs, on
vous la rendra. Si vous me faites arrêter, mon camarade donnera le coup
de pouce à l'Alouette. Voilà.

Le prisonnier n'articula pas une parole. Après une pause, Thénardier
poursuivit:

--C'est simple, comme vous voyez, Il n'y aura pas de mal si vous ne
voulez pas qu'il y ait du mal. Je vous conte la chose. Je vous préviens
pour que vous sachiez.

Il s'arrêta, le prisonnier ne rompit pas le silence, et Thénardier
reprit:

--Dès que mon épouse sera revenue et qu'elle m'aura dit: L'Alouette est
en route, nous vous lâcherons, et vous serez libre d'aller coucher chez
vous. Vous voyez que nous n'avions pas de mauvaises intentions.

Des images épouvantables passèrent devant la pensée de Marius. Quoi!
cette jeune fille qu'on enlevait, on n'allait pas la ramener? Un de ces
monstres allait l'emporter dans l'ombre? où?... Et si c'était elle! Et
il était clair que c'était elle! Marius sentait les battements de son
coeur s'arrêter. Que faire? Tirer le coup de pistolet? mettre aux mains
de la justice tous ces misérables? Mais l'affreux homme au merlin n'en
serait pas moins hors de toute atteinte avec la jeune fille, et Marius
songeait à ces mots de Thénardier dont il entrevoyait la signification
sanglante: _Si vous me faites arrêter, mon camarade donnera le coup de
pouce à l'Alouette_.

Maintenant ce n'était pas seulement par le testament du colonel, c'était
par son amour même, par le péril de celle qu'il aimait, qu'il se sentait
retenu.

Cette effroyable situation, qui durait déjà depuis plus d'une heure,
changeait d'aspect à chaque instant. Marius eut la force de passer
successivement en revue toutes les plus poignantes conjectures,
cherchant une espérance et ne la trouvant pas. Le tumulte de ses pensées
contrastait avec le silence funèbre du repaire.

Au milieu de ce silence on entendit le bruit de la porte de l'escalier
qui s'ouvrait, puis se fermait.

Le prisonnier fit un mouvement dans ses liens.

--Voici la bourgeoise, dit Thénardier.

Il achevait à peine qu'en effet la Thénardier se précipita dans la
chambre, rouge, essoufflée, haletante, les yeux flambants, et cria en
frappant de ses grosses mains sur ses deux cuisses à la fois:

--Fausse adresse!

Le bandit qu'elle avait emmené avec elle, parut derrière elle et vint
reprendre son merlin.

--Fausse adresse? répéta Thénardier.

Elle reprit:

--Personne! Rue Saint-Dominique, numéro dix-sept, pas de monsieur Urbain
Fabre! On ne sait pas ce que c'est!

Elle s'arrêta suffoquée, puis continua:

--Monsieur Thénardier! ce vieux t'a fait poser! Tu es trop bon, vois-tu!
Moi, je te vous lui aurais coupé la margoulette en quatre pour
commencer! et s'il avait fait le méchant, je l'aurais fait cuire tout
vivant! Il aurait bien fallu qu'il parle, et qu'il dise où est la fille,
et qu'il dise où est le magot! Voilà comment j'aurais mené cela, moi! On
a bien raison de dire que les hommes sont plus bêtes que les femmes!
Personne! numéro dix-sept! C'est une grande porte cochère! Pas de
monsieur Fabre, rue Saint-Dominique! et ventre à terre, et pourboire au
cocher, et tout! J'ai parlé au portier et à la portière, qui est une
belle forte femme, ils ne connaissent pas ça!

Marius respira. Elle, Ursule, ou l'Alouette, celle qu'il ne savait plus
comment nommer, était sauvée.

Pendant que sa femme exaspérée vociférait, Thénardier s'était assis sur
la table; il resta quelques instants sans prononcer une parole,
balançant sa jambe droite qui pendait, et considérant le réchaud d'un
air de rêverie sauvage.

Enfin il dit au prisonnier avec une inflexion lente et singulièrement
féroce:

--Une fausse adresse? qu'est-ce que tu as donc espéré?

--Gagner du temps! cria le prisonnier d'une voix éclatante.

Et au même instant il secoua ses liens; ils étaient coupés. Le
prisonnier n'était plus attaché au lit que par une jambe.

Avant que les sept hommes eussent eu le temps de se reconnaître et de
s'élancer, lui s'était penché sous la cheminée, avait étendu la main
vers le réchaud, puis s'était redressé, et maintenant Thénardier, la
Thénardier et les bandits, refoulés par le saisissement au fond du
bouge, le regardaient avec stupeur élevant au-dessus de sa tête le
ciseau rouge d'où tombait une lueur sinistre, presque libre et dans une
attitude formidable.

L'enquête judiciaire, à laquelle le guet-apens de la masure Gorbeau
donna lieu par la suite, a constaté qu'un gros sou, coupé et travaillé
d'une façon particulière, fut trouvé dans le galetas, quand la police y
fît une descente; ce gros sou était une de ces merveilles d'industrie
que la patience du bagne engendre dans les ténèbres et pour les
ténèbres, merveilles qui ne sont autre chose que des instruments
d'évasion. Ces produits hideux et délicats d'un art prodigieux sont dans
la bijouterie ce que les métaphores de l'argot sont dans la poésie. Il y
a des Benvenuto Cellini au bagne, de même que dans la langue il y a des
Villon. Le malheureux qui aspire à la délivrance trouve moyen,
quelquefois sans outils, avec un eustache, avec un vieux couteau, de
scier un sou en deux lames minces, de creuser ces deux lames sans
toucher aux empreintes monétaires, et de pratiquer un pas de vis sur la
tranche du sou de manière à faire adhérer les lames de nouveau. Cela se
visse et se dévisse à volonté; c'est une boîte. Dans cette boîte, on
cache un ressort de montre, et ce ressort de montre bien manié coupe des
manilles de calibre et des barreaux de fer. On croit que ce malheureux
forçat ne possède qu'un sou; point, il possède la liberté. C'est un gros
sou de ce genre qui, dans des perquisitions de police ultérieures, fut
trouvé ouvert et en deux morceaux dans le bouge sous le grabat près de
la fenêtre. On découvrit également une petite scie en acier bleu qui
pouvait se cacher dans le gros sou. Il est probable qu'au moment où les
bandits fouillèrent le prisonnier, il avait sur lui ce gros sou qu'il
réussit à cacher dans sa main, et qu'ensuite, ayant la main droite
libre, il le dévissa, et se servit de la scie pour couper les cordes qui
l'attachaient, ce qui expliquerait le bruit léger et les mouvements
imperceptibles que Marius avait remarqués.

N'ayant pu se baisser de peur de se trahir, il n'avait point coupé les
liens de sa jambe gauche.

Les bandits étaient revenus de leur première surprise.

--Sois tranquille, dit Bigrenaille à Thénardier. Il tient encore par une
jambe, et il ne s'en ira pas. J'en réponds. C'est moi qui lui ai ficelé
cette patte-là.

Cependant le prisonnier éleva la voix:

--Vous êtes des malheureux, mais ma vie ne vaut pas la peine d'être tant
défendue. Quant à vous imaginer que vous me feriez parler, que vous me
feriez écrire ce que je ne veux pas écrire, que vous me feriez dire ce
que je ne veux pas dire....

Il releva la manche de son bras gauche et ajouta:

--Tenez.

En même temps il tendit son bras et posa sur la chair nue le ciseau
ardent qu'il tenait dans sa main droite par le manche de bois.

On entendit le frémissement de la chair brûlée, l'odeur propre aux
chambres de torture se répandit dans le taudis. Marius chancela éperdu
d'horreur, les brigands eux-mêmes eurent un frisson, le visage de
l'étrange vieillard se contracta à peine, et, tandis que le fer rouge
s'enfonçait dans la plaie fumante, impassible et presque auguste, il
attachait sur Thénardier son beau regard sans haine où la souffrance
s'évanouissait dans une majesté sereine.

Chez les grandes et hautes natures les révoltes de la chair et des sens
en proie à la douleur physique font sortir l'âme et la font apparaître
sur le front, de même que les rébellions de la soldatesque forcent le
capitaine à se montrer.

--Misérables, dit-il, n'ayez pas plus peur de moi que je n'ai peur de
vous.

Et arrachant le ciseau de la plaie, il le lança par la fenêtre qui était
restée ouverte, l'horrible outil embrasé disparut dans la nuit en
tournoyant et alla tomber au loin et s'éteindre dans la neige.

Le prisonnier reprit:

--Faites de moi ce que vous voudrez.

Il était désarmé.

--Empoignez-le! dit Thénardier.

Deux des brigands lui posèrent la main sur l'épaule, et l'homme masqué à
voix de ventriloque se tint en face de lui, prêt à lui faire sauter le
crâne d'un coup de clef au moindre mouvement.

En même temps Marius entendit au-dessous de lui, au bas de la cloison,
mais tellement près qu'il ne pouvait voir ceux qui parlaient, ce
colloque échangé à voix basse:

--Il n'y a plus qu'une chose à faire.

--L'escarper!

--C'est cela.

C'étaient le mari et la femme qui tenaient conseil.

Thénardier marcha à pas lents vers la table, ouvrit le tiroir et y prit
le couteau.

Marius tourmentait le pommeau du pistolet. Perplexité inouïe. Depuis une
heure il y avait deux voix dans sa conscience, l'une lui disait de
respecter le testament de son père, l'autre lui criait de secourir le
prisonnier. Ces deux voix continuaient sans interruption leur lutte qui
le mettait à l'agonie. Il avait vaguement espéré jusqu'à ce moment
trouver un moyen de concilier ces deux devoirs, mais rien de possible
n'avait surgi. Cependant le péril pressait, la dernière limite de
l'attente était dépassée, à quelques pas du prisonnier Thénardier
songeait, le couteau à la main.

Marius égaré promenait ses yeux autour de lui, dernière ressource
machinale du désespoir.

Tout à coup il tressaillit.

À ses pieds, sur sa table, un vif rayon de pleine lune éclairait et
semblait lui montrer une feuille de papier. Sur cette feuille il lut
cette ligne écrite en grosses lettres le matin même par l'aînée des
filles Thénardier:

--Les cognes sont là.

Une idée, une clarté traversa l'esprit de Marius; c'était le moyen qu'il
cherchait, la solution de cet affreux problème qui le torturait,
épargner l'assassin et sauver la victime. Il s'agenouilla sur la
commode, étendit le bras, saisit la feuille de papier, détacha doucement
un morceau de plâtre de la cloison, l'enveloppa dans le papier, et jeta
le tout par la crevasse au milieu du bouge.

Il était temps. Thénardier avait vaincu ses dernières craintes ou ses
derniers scrupules et se dirigeait vers le prisonnier.

--Quelque chose qui tombe! cria la Thénardier.

--Qu'est-ce? dit le mari.

La femme s'était élancée et avait ramassé le plâtras enveloppé du
papier. Elle le remit à son mari.

--Par où cela est-il venu? demanda Thénardier.

--Pardié! fit la femme, par où veux-tu que cela soit entré? C'est venu
par la fenêtre.

--Je l'ai vu passer, dit Bigrenaille.

Thénardier déplia rapidement le papier et l'approcha de la chandelle.

--C'est de l'écriture d'Éponine. Diable!

Il fit signe à sa femme, qui s'approcha vivement et il lui montra la
ligne écrite sur la feuille de papier, puis il ajouta d'une voix sourde:

--Vite! l'échelle! laissons le lard dans la souricière et fichons le
camp!

--Sans couper le cou à l'homme? demanda la Thénardier.

--Nous n'avons pas le temps.

--Par où? reprit Bigrenaille.

--Par la fenêtre, répondit Thénardier. Puisque Ponine a jeté la pierre
par la fenêtre, c'est que la maison n'est pas cernée de ce côté-là.

Le masque à voix de ventriloque posa à terre sa grosse clef, éleva ses
deux bras en l'air et ferma trois fois rapidement ses mains sans dire un
mot. Ce fut comme le signal du branle-bas dans un équipage. Les brigands
qui tenaient le prisonnier le lâchèrent; en un clin d'oeil l'échelle de
corde fut déroulée hors de la fenêtre et attachée solidement au rebord
par les deux crampons de fer.

Le prisonnier ne faisait pas attention à ce qui se passait autour de
lui. Il semblait rêver ou prier.

Sitôt l'échelle fixée, Thénardier cria.

--Viens! la bourgeoise!

Et il se précipita vers la croisée.

Mais comme il allait enjamber, Bigrenaille le saisit rudement au collet.

--Non pas, dis donc, vieux farceur! après nous!

--Après nous! hurlèrent les bandits.

--Vous êtes des enfants, dit Thénardier, nous perdons le temps. Les
railles sont sur nos talons.

--Eh bien, dit un des bandits, tirons au sort à qui passera le premier.

Thénardier s'exclama:

--Êtes-vous fous! êtes-vous toqués! en voilà-t-il un tas de jobards!
perdre le temps, n'est-ce pas? tirer au sort, n'est-ce pas? au doigt
mouillé! à la courte paille! écrire nos noms! les mettre dans un
bonnet!...

--Voulez-vous mon chapeau? cria une voix du seuil de la porte.

Tous se retournèrent. C'était Javert.

Il tenait son chapeau à la main, et le tendait en souriant.




Chapitre XXI

On devrait toujours commencer par arrêter les victimes


Javert, à la nuit tombante, avait aposté des hommes et s'était embusqué
lui-même derrière les arbres de la rue de la Barrière des Gobelins qui
fait face à la masure Gorbeau de l'autre côté du boulevard. Il avait
commencé par ouvrir «sa poche», pour y fourrer les deux jeunes filles
chargées de surveiller les abords du bouge. Mais il n'avait «coffré»
qu'Azelma. Quant à Éponine, elle n'était pas à son poste, elle avait
disparu et il n'avait pu la saisir. Puis Javert s'était mis en arrêt,
prêtant l'oreille au signal convenu. Les allées et venues du fiacre
l'avaient fort agité. Enfin il s'était impatienté, et, _sûr qu'il y
avait un nid là_, sûr d'être _en bonne fortune_, ayant reconnu plusieurs
des bandits qui étaient entrés, il avait fini par se décider à monter
sans attendre le coup de pistolet.

On se souvient qu'il avait le passe-partout de Marius.

Il était arrivé à point.

Les bandits effarés se jetèrent sur les armes qu'ils avaient abandonnées
dans tous les coins au moment de s'évader. En moins d'une seconde, ces
sept hommes, épouvantables à voir, se groupèrent dans une posture de
défense, l'un avec son merlin, l'autre avec sa clef, l'autre avec son
assommoir, les autres avec les cisailles, les pinces et les marteaux,
Thénardier son couteau au poing. La Thénardier saisit un énorme pavé qui
était dans l'angle de la fenêtre et qui servait à ses filles de
tabouret.

Javert remit son chapeau sur sa tête, et fit deux pas dans la chambre,
les bras croisés, la canne sous le bras, l'épée dans le fourreau.

--Halte-là! dit-il. Vous ne passerez pas par la fenêtre, vous passerez
par la porte. C'est moins malsain. Vous êtes sept, nous sommes quinze.
Ne nous colletons pas comme des auvergnats. Soyons gentils.

Bigrenaille prit un pistolet qu'il tenait caché sous sa blouse et le mit
dans la main de Thénardier en lui disant à l'oreille:

--C'est Javert. Je n'ose pas tirer sur cet homme-là. Oses-tu, toi?

--Parbleu! répondit Thénardier.

--Eh bien, tire.

Thénardier prit le pistolet, et ajusta Javert.

Javert, qui était à trois pas, le regarda fixement et se contenta de
dire:

--Ne tire pas, va! ton coup va rater.

Thénardier pressa la détente. Le coup rata.

--Quand je te le disais! fit Javert.

Bigrenaille jeta son casse-tête aux pieds de Javert.

--Tu es l'empereur des diables! je me rends.

--Et vous? demanda Javert aux autres bandits.

Ils répondirent:

--Nous aussi.

Javert repartit avec calme:

--C'est ça, c'est bon, je le disais, on est gentil.

--Je ne demande qu'une chose, reprit le Bigrenaille, c'est qu'on ne me
refuse pas du tabac pendant que je serai au secret.

--Accordé, dit Javert.

Et se retournant et appelant derrière lui:

--Entrez maintenant!

Une escouade de sergents de ville l'épée au poing et d'agents armés de
casse-tête et de gourdins se rua à l'appel de Javert. On garrotta les
bandits. Cette foule d'hommes à peine éclairés d'une chandelle
emplissait d'ombre le repaire.

--Les poucettes à tous! cria Javert.

--Approchez donc un peu! cria une voix qui n'était pas une voix d'homme,
mais dont personne n'eût pu dire: c'est une voix de femme.

La Thénardier s'était retranchée dans un des angles de la fenêtre, et
c'était elle qui venait de pousser ce rugissement.

Les sergents de ville et les agents reculèrent.

Elle avait jeté son châle et gardé son chapeau; son mari, accroupi
derrière elle, disparaissait presque sous le châle tombé, et elle le
couvrait de son corps, élevant le pavé des deux mains au-dessus de sa
tête avec le balancement d'une géante qui va lancer un rocher.

--Gare! cria-t-elle.

Tous se refoulèrent vers le corridor. Un large vide se fit au milieu du
galetas.

La Thénardier jeta un regard aux bandits qui s'étaient laissé garrotter
et murmura d'un accent guttural et rauque:

--Les lâches!

Javert sourit et s'avança dans l'espace vide que la Thénardier couvait
de ses deux prunelles.

--N'approche pas, va-t'en, cria-t-elle, ou je t'écroule!

--Quel grenadier! fit Javert; la mère! tu as de la barbe comme un homme,
mais j'ai des griffes comme une femme.

Et il continua de s'avancer.

La Thénardier, échevelée et terrible, écarta les jambes, se cambra en
arrière et jeta éperdument le pavé à la tête de Javert. Javert se
courba. Le pavé passa au-dessus de lui, heurta la muraille du fond dont
il fit tomber un vaste plâtras et revint, en ricochant d'angle en angle
à travers le bouge, heureusement presque vide, mourir sur les talons de
Javert.

Au même instant Javert arrivait au couple Thénardier. Une de ses larges
mains s'abattit sur l'épaule de la femme et l'autre sur la tête du mari.

--Les poucettes! cria-t-il.

Les hommes de police rentrèrent en foule, et en quelques secondes
l'ordre de Javert fut exécuté.

La Thénardier, brisée, regarda ses mains garrottées et celles de son
mari, se laissa tomber à terre et s'écria en pleurant:

--Mes filles!

--Elles sont à l'ombre, dit Javert.

Cependant les agents avaient avisé l'ivrogne endormi derrière la porte
et le secouaient. Il s'éveilla en balbutiant:

--Est-ce fini, Jondrette?

--Oui, répondit Javert.

Les six bandits garrottés étaient debout; du reste, ils avaient encore
leurs mines de spectres; trois barbouillés de noir, trois masqués.

--Gardez vos masques, dit Javert.

Et, les passant en revue avec le regard d'un Frédéric II à la parade de
Potsdam, il dit aux trois «fumistes»:

--Bonjour, Bigrenaille. Bonjour, Brujon. Bonjour, Deux-Milliards.

Puis, se tournant vers les trois masques, il dit à l'homme au merlin:

--Bonjour, Gueulemer.

Et à l'homme à la trique:

--Bonjour, Babet.

Et au ventriloque:

--Salut, Claquesous.

En ce moment, il aperçut le prisonnier des bandits qui, depuis l'entrée
des agents de police, n'avait pas prononcé une parole et se tenait tête
baissée.

--Déliez monsieur! dit Javert, et que personne ne sorte!

Cela dit, il s'assit souverainement devant la table, où étaient restées
la chandelle et l'écritoire, tira un papier timbré de sa poche et
commença son procès-verbal.

Quand il eut écrit les premières lignes qui ne sont que des formules
toujours les mêmes, il leva les yeux:

--Faites approcher ce monsieur que ces messieurs avaient attaché.

Les agents regardèrent autour d'eux.

--Eh bien, demanda Javert, où est-il donc?

Le prisonnier des bandits, M. Leblanc, M. Urbain Fabre, le père d'Ursule
ou de l'Alouette, avait disparu.

La porte était gardée, mais la croisée ne l'était pas. Sitôt qu'il
s'était vu délié, et pendant que Javert verbalisait, il avait profité du
trouble, du tumulte, de l'encombrement, de l'obscurité, et d'un moment
où l'attention n'était pas fixée sur lui, pour s'élancer par la fenêtre.

Un agent courut à la lucarne, et regarda. On ne voyait personne dehors.

L'échelle de corde tremblait encore.

--Diable! fit Javert entre ses dents, ce devait être le meilleur!




Chapitre XXII

Le petit qui criait au tome deux


Le lendemain du jour où ces événements s'étaient accomplis dans la
maison du boulevard de l'Hôpital, un enfant, qui semblait venir du côté
du pont d'Austerlitz, montait par la contre-allée de droite dans la
direction de la barrière de Fontainebleau. Il était nuit close. Cet
enfant était pâle, maigre, vêtu de loques, avec un pantalon de toile au
mois de février, et chantait à tue-tête.

Au coin de la rue du Petit-Banquier, une vieille courbée fouillait dans
un tas d'ordures à la lueur du réverbère; l'enfant la heurta en passant,
puis recula en s'écriant:

--Tiens! moi qui avait pris ça pour un énorme, un énorme chien!

Il prononça le mot énorme pour la seconde fois avec un renflement de
voix goguenarde que des majuscules exprimeraient assez bien: un énorme,
un ÉNORME chien!

La vieille se redressa furieuse.

--Carcan de moutard! grommela-t-elle. Si je n'avais pas été penchée, je
sais bien où je t'aurais flanqué mon pied!

L'enfant était déjà à distance.

--Kisss! kisss! fit-il. Après ça, je ne me suis peut-être pas trompé.

La vieille, suffoquée d'indignation, se dressa tout à fait, et le
rougeoiement de la lanterne éclaira en plein sa face livide, toute
creusée d'angles et de rides, avec des pattes d'oie rejoignant les coins
de la bouche. Le corps se perdait dans l'ombre et l'on ne voyait que la
tête. On eût dit le masque de la Décrépitude découpé par une lueur dans
la nuit. L'enfant la considéra.

--Madame, dit-il, n'a pas le genre de beauté qui me conviendrait.

Il poursuivit son chemin et se remit à chanter:

              _Le roi Coupdesabot_
           _S'en allait à la chasse,_
          _À la chasse aux corbeaux..._

Au bout de ces trois vers, il s'interrompit. Il était arrivé devant le
numéro 50-52, et, trouvant la porte fermée, il avait commencé à la
battre à coups de pied, coups de pied retentissants et héroïques,
lesquels décelaient plutôt les souliers d'homme qu'il portait que les
pieds d'enfant qu'il avait.

Cependant cette même vieille qu'il avait rencontrée au coin de la rue du
Petit-Banquier accourait derrière lui poussant des clameurs et
prodiguant des gestes démesurés.

--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? Dieu Seigneur! on enfonce la
porte! on défonce la maison!

Les coups de pied continuaient.

La vieille s'époumonait.

--Est-ce qu'on arrange les bâtiments comme ça à présent!

Tout à coup elle s'arrêta. Elle avait reconnu le gamin.

--Quoi! c'est ce satan!

--Tiens, c'est la vieille, dit l'enfant. Bonjour, la Burgonmuche. Je
viens voir mes ancêtres.

La vieille répondit, avec une grimace composite, admirable
improvisation de la haine tirant parti de la caducité et de la laideur,
qui fut malheureusement perdue dans l'obscurité:

--Il n'y a personne, mufle.

--Bah! reprit l'enfant, où donc est mon père?

--À la Force.

--Tiens! et ma mère?

--À Saint-Lazare.

--Eh bien! et mes soeurs?

--Aux Madelonnettes.

L'enfant se gratta le derrière de l'oreille, regarda mame Burgon, et
dit:

--Ah!

Puis il pirouetta sur ses talons, et, un moment après, la vieille restée
sur le pas de la porte l'entendit qui chantait de sa voix claire et
jeune en s'enfonçant sous les ormes noirs frissonnant au vent d'hiver:

             _Le roi Coupdesabot_
           _S'en allait à la chasse,_
          _À la chasse aux corbeaux,_
           _Monté sur des échasses._
           _Quand on passait dessous_
           _On lui payait deux sous._





﻿Tome IV--L'IDYLLE RUE PLUMET ET L'ÉPOPÉE RUE SAINT-DENIS

(1862)



TABLE DES MATIÈRES


Livre premier--Quelques pages d'histoire

Chapitre I Bien coupé
Chapitre II Mal cousu
Chapitre III Louis-Philippe
Chapitre IV Lézardes sous la fondation
Chapitre V Faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore
Chapitre VI Enjolras et ses lieutenants


Livre deuxième--Éponine

Chapitre I Le Champ de l'Alouette
Chapitre II Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons
Chapitre III Apparition au père Mabeuf
Chapitre IV Apparition à Marius


Livre troisième--La maison de la rue Plumet

Chapitre I La maison à secret
Chapitre II Jean Valjean garde national
Chapitre III _Foliis ac frondibus_ Chapitre IV Changement de grille
Chapitre V La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre
Chapitre VI La bataille commence
Chapitre VII À tristesse, tristesse et demie
Chapitre VIII La cadène


Livre quatrième--Secours d'en bas peut être secours d'en haut

Chapitre I Blessure au dehors, guérison au dedans
Chapitre II La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour expliquer un
     phénomène


Livre cinquième--Dont la fin ne ressemble pas au commencement

Chapitre I La solitude et la caserne combinées
Chapitre II Peurs de Cosette
Chapitre III Enrichies des commentaires de Toussaint
Chapitre IV Un coeur sous une pierre
Chapitre V Cosette après la lettre
Chapitre VI Les vieux sont faits pour sortir à propos


Livre sixième--Le petit Gavroche

Chapitre I Méchante espièglerie du vent
Chapitre II Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand
Chapitre III Les péripéties de l'évasion


Livre septième--L'argot

Chapitre I Origine
Chapitre II Racines
Chapitre III Argot qui pleure et argot qui rit
Chapitre IV Les deux devoirs: veiller et espérer


Livre huitième--Les enchantements et les désolations

Chapitre I Pleine lumière
Chapitre II L'étourdissement du bonheur complet
Chapitre III Commencement d'ombre
Chapitre IV Cab roule en anglais et jappe en argot
Chapitre V Choses de la nuit
Chapitre VI Marius redevient réel au point de donner son adresse à Cosette
Chapitre VII Le vieux coeur et le jeune coeur en présence


Livre neuvième--Où vont-ils?

Chapitre I Jean Valjean
Chapitre II Marius
Chapitre III M. Mabeuf


Livre dixième--Le 5 juin 1832

Chapitre I La surface de la question
Chapitre II Le fond de la question
Chapitre III Un enterrement: occasion de renaître
Chapitre IV Les bouillonnements d'autrefois
Chapitre V Originalité de Paris


Livre onzième--L'atome fraternise avec l'ouragan

Chapitre I Quelques éclaircissements sur les origines de la poésie de
Gavroche. Influence d'un académicien sur cette poésie
Chapitre II Gavroche en marche
Chapitre III Juste indignation d'un perruquier
Chapitre IV L'enfant s'étonne du vieillard
Chapitre V Le vieillard
Chapitre VI Recrues


Livre douzième--Corinthe

Chapitre I Histoire de Corinthe depuis sa fondation
Chapitre II Gaîtés préalables
Chapitre III La nuit commence à se faire sur Grantaire
Chapitre IV Essai de consolation sur la veuve Hucheloup
Chapitre V Les préparatifs
Chapitre VI En attendant
Chapitre VII L'homme recruté rue des Billettes
Chapitre VIII Plusieurs points d'interrogation à propos d'un nommé
Le Cabuc qui ne se nommait peut-être pas Le Cabuc


Livre treizième--Marius entre dans l'ombre

Chapitre I De la rue Plumet au quartier Saint-Denis
Chapitre II Paris à vol de hibou
Chapitre III L'extrême bord


Livre quatorzième--Les grandeurs du désespoir

Chapitre I Le drapeau--Premier acte
Chapitre II Le drapeau--Deuxième acte
Chapitre III Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras
Chapitre IV Le baril de poudre
Chapitre V Fin des vers de Jean Prouvaire
Chapitre VI L'agonie de la mort après l'agonie de la vie
Chapitre VII Gavroche profond calculateur des distances


Livre quinzième--La rue de l'Homme-Armé

Chapitre I Buvard, bavard
Chapitre II Le gamin ennemi des lumières
Chapitre III Pendant que Cosette et Toussaint dorment
Chapitre IV Les excès de zèle de Gavroche




Livre premier--Quelques pages d'histoire




Chapitre I

Bien coupé


1831 et 1832, les deux années qui se rattachent immédiatement à la
Révolution de Juillet, sont un des moments les plus particuliers et les
plus frappants de l'histoire. Ces deux années au milieu de celles qui
les précèdent et qui les suivent sont comme deux montagnes. Elles ont la
grandeur révolutionnaire. On y distingue des précipices. Les masses
sociales, les assises mêmes de la civilisation, le groupe solide des
intérêts superposés et adhérents, les profils séculaires de l'antique
formation française, y apparaissent et y disparaissent à chaque instant
à travers les nuages orageux des systèmes, des passions et des théories.
Ces apparitions et ces disparitions ont été nommées la résistance et le
mouvement. Par intervalles on y voit luire la vérité, ce jour de l'âme
humaine.

Cette remarquable époque est assez circonscrite et commence à s'éloigner
assez de nous pour qu'on puisse en saisir dès à présent les lignes
principales.

Nous allons l'essayer.

La Restauration avait été une de ces phases intermédiaires difficiles à
définir, où il y a de la fatigue, du bourdonnement, des murmures, du
sommeil, du tumulte, et qui ne sont autre chose que l'arrivée d'une
grande nation à une étape. Ces époques sont singulières et trompent les
politiques qui veulent les exploiter. Au début, la nation ne demande que
le repos; on n'a qu'une soif, la paix; on n'a qu'une ambition, être
petit. Ce qui est la traduction de rester tranquille. Les grands
événements, les grands hasards, les grandes aventures, les grands
hommes, Dieu merci, on en a assez vu, on en a par-dessus la tête. On
donnerait César pour Prusias et Napoléon pour le roi d'Yvetot.»Quel bon
petit roi c'était là!» On a marché depuis le point du jour, on est au
soir d'une longue et rude journée; on a fait le premier relais avec
Mirabeau, le second avec Robespierre, le troisième avec Bonaparte, on
est éreinté. Chacun demande un lit.

Les dévouements las, les héroïsmes vieillis, les ambitions repues, les
fortunes faites cherchent, réclament, implorent, sollicitent, quoi? Un
gîte. Ils l'ont. Ils prennent possession de la paix, de la tranquillité,
du loisir; les voilà contents. Cependant en même temps de certains faits
surgissent, se font reconnaître et frappent à la porte de leur côté. Ces
faits sont sortis des révolutions et des guerres, ils sont, ils vivent,
ils ont droit de s'installer dans la société et ils s'y installent; et
la plupart du temps les faits sont des maréchaux des logis et des
fourriers qui ne font que préparer le logement aux principes.

Alors voici ce qui apparaît aux philosophes politiques.

En même temps que les hommes fatigués demandent le repos, les faits
accomplis demandent des garanties. Les garanties pour les faits, c'est
la même chose que le repos pour les hommes.

C'est ce que l'Angleterre demandait aux Stuarts après le protecteur;
c'est ce que la France demandait aux Bourbons après l'Empire.

Ces garanties sont une nécessité des temps. Il faut bien les accorder.
Les princes les «octroient», mais en réalité c'est la force des choses
qui les donne. Vérité profonde et utile à savoir, dont les Stuarts ne se
doutèrent pas en 1660, que les Bourbons n'entrevirent même pas en 1814.

La famille prédestinée qui revint en France quand Napoléon s'écroula eut
la simplicité fatale de croire que c'était elle qui donnait, et que ce
qu'elle avait donné elle pouvait le reprendre; que la maison de Bourbon
possédait le droit divin, que la France ne possédait rien; et que le
droit politique concédé dans la charte de Louis XVIII n'était autre
chose qu'une branche du droit divin, détachée par la maison de Bourbon
et gracieusement donnée au peuple jusqu'au jour où il plairait au roi de
s'en ressaisir. Cependant, au déplaisir que le don lui faisait, la
maison de Bourbon aurait dû sentir qu'il ne venait pas d'elle.

Elle fut hargneuse au dix-neuvième siècle. Elle fit mauvaise mine à
chaque épanouissement de la nation. Pour nous servir du mot trivial,
c'est-à-dire populaire et vrai, elle rechigna. Le peuple le vit.

Elle crut qu'elle avait de la force parce que l'Empire avait été emporté
devant elle comme un châssis de théâtre. Elle ne s'aperçut pas qu'elle
avait été apportée elle-même de la même façon. Elle ne vit pas qu'elle
aussi était dans cette main qui avait ôté de là Napoléon.

Elle crut qu'elle avait des racines parce qu'elle était le passé. Elle
se trompait; elle faisait partie du passé, mais tout le passé c'était la
France. Les racines de la société française n'étaient point dans les
Bourbons, mais dans la nation. Ces obscures et vivaces racines ne
constituaient point le droit d'une famille, mais l'histoire d'un peuple.
Elles étaient partout, excepté sous le trône.

La maison de Bourbon était pour la France le noeud illustre et sanglant
de son histoire, mais n'était plus l'élément principal de sa destinée et
la base nécessaire de sa politique. On pouvait se passer des Bourbons;
on s'en était passé vingt-deux ans; il y avait eu solution de
continuité; ils ne s'en doutaient pas. Et comment s'en seraient-ils
doutés, eux qui se figuraient que Louis XVII régnait le 9 thermidor et
que Louis XVIII régnait le jour de Marengo? Jamais, depuis l'origine de
l'histoire, les princes n'avaient été si aveugles en présence des faits
et de la portion d'autorité divine que les faits contiennent et
promulguent. Jamais cette prétention d'en bas qu'on appelle le droit des
rois n'avait nié à ce point le droit d'en haut.

Erreur capitale qui amena cette famille à remettre la main sur les
garanties «octroyées» en 1814, sur les concessions, comme elle les
qualifiait. Chose triste! ce qu'elle nommait ses concessions, c'étaient
nos conquêtes; ce qu'elle appelait nos empiétements, c'étaient nos
droits.

Lorsque l'heure lui sembla venue, la Restauration, se supposant
victorieuse de Bonaparte et enracinée dans le pays, c'est-à-dire se
croyant forte et se croyant profonde, prit brusquement son parti et
risqua son coup. Un matin elle se dressa en face de la France, et,
élevant la voix, elle contesta le titre collectif et le titre
individuel, à la nation la souveraineté, au citoyen la liberté. En
d'autres termes, elle nia à la nation ce qui la faisait nation et au
citoyen ce qui le faisait citoyen.

C'est là le fond de ces actes fameux qu'on appelle les Ordonnances de
juillet.

La Restauration tomba.

Elle tomba justement. Cependant, disons-le, elle n'avait pas été
absolument hostile à toutes les formes du progrès. De grandes choses
s'étaient faites, elle étant à côté.

Sous la Restauration la nation s'était habituée à la discussion dans le
calme, ce qui avait manqué à la République, et à la grandeur dans la
paix, ce qui avait manqué à l'Empire. La France libre et forte avait été
un spectacle encourageant pour les autres peuples de l'Europe. La
révolution avait eu la parole sous Robespierre; le canon avait eu la
parole sous Bonaparte; c'est sous Louis XVIII et Charles X que vint le
tour de parole de l'intelligence. Le vent cessa, le flambeau se ralluma.
On vit frissonner sur les cimes sereines la pure lumière des esprits.
Spectacle magnifique, utile et charmant. On vit travailler pendant
quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique, ces grands
principes, si vieux pour le penseur, si nouveaux pour l'homme d'État:
l'égalité devant la loi, la liberté de la conscience, la liberté de la
parole, la liberté de la presse, l'accessibilité de toutes les aptitudes
à toutes les fonctions. Cela alla ainsi jusqu'en 1830. Les Bourbons
furent un instrument de civilisation qui cassa dans les mains de la
providence.

La chute des Bourbons fut pleine de grandeur, non de leur côté, mais du
côté de la nation. Eux quittèrent le trône avec gravité, mais sans
autorité; leur descente dans la nuit ne fut pas une de ces disparitions
solennelles qui laissent une sombre émotion à l'histoire; ce ne fut ni
le calme spectral de Charles I, ni le cri d'aigle de Napoléon. Ils s'en
allèrent, voilà tout. Ils déposèrent la couronne et ne gardèrent pas
d'auréole. Ils furent dignes, mais ils ne furent pas augustes. Ils
manquèrent dans une certaine mesure à la majesté de leur malheur.
Charles X, pendant le voyage de Cherbourg, faisant couper une table
ronde en table carrée, parut plus soucieux de l'étiquette en péril que
de la monarchie croulante. Cette diminution attrista les hommes dévoués
qui aimaient leurs personnes et les hommes sérieux qui honoraient leur
race. Le peuple, lui, fut admirable. La nation, attaquée un matin à main
armée par une sorte d'insurrection royale, se sentit tant de force
qu'elle n'eut pas de colère. Elle se défendit, se contint, remit les
choses à leur place, le gouvernement dans la loi, les Bourbons dans
l'exil, hélas! et s'arrêta. Elle prit le vieux roi Charles X sous ce
dais qui avait abrité Louis XIV, et le posa à terre doucement. Elle ne
toucha aux personnes royales qu'avec tristesse et précaution. Ce ne fut
pas un homme, ce ne furent pas quelques hommes, ce fut la France, la
France entière, la France victorieuse et enivrée de sa victoire, qui
sembla se rappeler et qui pratiqua aux yeux du monde entier ces graves
paroles de Guillaume du Vair après la journée des barricades: «Il est
aysé à ceux qui ont accoutumé d'effleurer les faveurs des grands et
saulter, comme un oiseau de branche en branche, d'une fortune affligée à
une florissante, de se montrer hardis contre leur prince en son
adversité; mais pour moi la fortune de mes roys me sera toujours
vénérable, et principalement des affligés.»

Les Bourbons emportèrent le respect, mais non le regret. Comme nous
venons de le dire, leur malheur fut plus grand qu'eux. Ils s'effacèrent
à l'horizon.

La Révolution de Juillet eut tout de suite des amis et des ennemis dans
le monde entier. Les uns se précipitèrent vers elle avec enthousiasme et
joie, les autres s'en détournèrent, chacun selon sa nature. Les princes
de l'Europe, au premier moment, hiboux de cette aube, fermèrent les
yeux, blessés et stupéfaits, et ne les rouvrirent que pour menacer.
Effroi qui se comprend, colère qui s'excuse. Cette étrange révolution
avait à peine été un choc; elle n'avait pas même fait à la royauté
vaincue l'honneur de la traiter en ennemie et de verser son sang. Aux
yeux des gouvernements despotiques toujours intéressés à ce que la
liberté se calomnie elle-même, la Révolution de Juillet avait le tort
d'être formidable et de rester douce. Rien du reste ne fut tenté ni
machiné contre elle. Les plus mécontents, les plus irrités, les plus
frémissants, la saluaient; quels que soient nos égoïsmes et nos
rancunes, un respect mystérieux sort des événements dans lesquels on
sent la collaboration de quelqu'un qui travaille plus haut que l'homme.

La Révolution de Juillet est le triomphe du droit terrassant le fait.
Chose pleine de splendeur.

Le droit terrassant le fait. De là l'éclat de la révolution de 1830, de
là sa mansuétude aussi. Le droit qui triomphe n'a nul besoin d'être
violent.

Le droit, c'est le juste et le vrai.

Le propre du droit, c'est de rester éternellement beau et pur. Le fait,
même le plus nécessaire en apparence, même le mieux accepté des
contemporains, s'il n'existe que comme fait et s'il ne contient que trop
peu de droit ou point du tout de droit, est destiné infailliblement à
devenir, avec la durée du temps, difforme, immonde, peut-être même
monstrueux. Si l'on veut constater d'un coup à quel degré de laideur le
fait peut arriver, vu à la distance des siècles, qu'on regarde
Machiavel. Machiavel, ce n'est point un mauvais génie, ni un démon, ni
un écrivain lâche et misérable; ce n'est rien que le fait. Et ce n'est
pas seulement le fait italien, c'est le fait européen, le fait du
seizième siècle. Il semble hideux, et il l'est, en présence de l'idée
morale du dix-neuvième.

Cette lutte du droit et du fait dure depuis l'origine des sociétés.
Terminer le duel, amalgamer l'idée pure avec la réalité humaine, faire
pénétrer pacifiquement le droit dans le fait et le fait dans le droit,
voilà le travail des sages.




Chapitre II

Mal cousu


Mais autre est le travail des sages, autre est le travail des habiles.

La révolution de 1830 s'était vite arrêtée.

Sitôt qu'une révolution a fait côte, les habiles dépècent l'échouement.

Les habiles, dans notre siècle, se sont décerné à eux-mêmes la
qualification d'hommes d'État; si bien que ce mot, homme d'État, a fini
par être un peu un mot d'argot. Qu'on ne l'oublie pas en effet, là où il
n'y a qu'habileté, il y a nécessairement petitesse. Dire: les habiles,
cela revient à dire: les médiocres.

De même que dire: les hommes d'État, cela équivaut quelquefois à dire:
les traîtres.

À en croire les habiles donc, les révolutions comme la Révolution de
Juillet sont des artères coupées; il faut une prompte ligature. Le
droit, trop grandement proclamé, ébranle. Aussi, une fois le droit
affirmé, il faut raffermir l'État. La liberté assurée, il faut songer au
pouvoir.

Ici les sages ne se séparent pas encore des habiles, mais ils commencent
à se défier. Le pouvoir, soit. Mais, premièrement, qu'est-ce que le
pouvoir? deuxièmement, d'où vient-il?

Les habiles semblent ne pas entendre l'objection murmurée, et ils
continuent leur manoeuvre.

Selon ces politiques, ingénieux à mettre aux fictions profitables un
masque de nécessité, le premier besoin d'un peuple après une révolution,
quand ce peuple fait partie d'un continent monarchique, c'est de se
procurer une dynastie. De cette façon, disent-ils, il peut avoir la paix
après sa révolution, c'est-à-dire le temps de panser ses plaies et de
réparer sa maison. La dynastie cache l'échafaudage et couvre
l'ambulance.

Or, il n'est pas toujours facile de se procurer une dynastie.

À la rigueur, le premier homme de génie ou même le premier homme de
fortune venu suffit pour faire un roi. Vous avez dans le premier cas
Bonaparte et dans le second Iturbide.

Mais la première famille venue ne suffit pas pour faire une dynastie. Il
y a nécessairement une certaine quantité d'ancienneté dans une race, et
la ride des siècles ne s'improvise pas.

Si l'on se place au point de vue des «hommes d'État», sous toutes
réserves, bien entendu, après une révolution, quelles sont les qualités
du roi qui en sort? Il peut être et il est utile qu'il soit
révolutionnaire, c'est-à-dire participant de sa personne à cette
révolution, qu'il y ait mis la main, qu'il s'y soit compromis ou
illustré, qu'il en ait touché la hache ou manié l'épée.

Quelles sont les qualités d'une dynastie? Elle doit être nationale,
c'est-à-dire révolutionnaire à distance, non par des actes commis, mais
par les idées acceptées. Elle doit se composer de passé et être
historique, se composer d'avenir et être sympathique.

Tout ceci explique pourquoi les premières révolutions se contentent de
trouver un homme, Cromwell ou Napoléon; et pourquoi les deuxièmes
veulent absolument trouver une famille, la maison de Brunswick ou la
maison d'Orléans.

Les maisons royales ressemblent à ces figuiers de l'Inde dont chaque
rameau, en se courbant jusqu'à terre, y prend racine et devient un
figuier. Chaque branche peut devenir une dynastie. À la seule condition
de se courber jusqu'au peuple.

Telle est la théorie des habiles.

Voici donc le grand art: faire un peu rendre à un succès le son d'une
catastrophe afin que ceux qui en profitent en tremblent aussi,
assaisonner de peur un pas de fait, augmenter la courbe de la transition
jusqu'au ralentissement du progrès, affadir cette aurore, dénoncer et
retrancher les âpretés de l'enthousiasme, couper les angles et les
ongles, ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le géant
peuple de flanelle et le coucher bien vite, imposer la diète à cet excès
de santé, mettre Hercule en traitement de convalescence, délayer
l'événement dans l'expédient, offrir aux esprits altérés d'idéal ce
nectar étendu de tisane, prendre ses précautions contre le trop de
réussite, garnir la révolution d'un abat-jour.

1830 pratiqua cette théorie, déjà appliquée à l'Angleterre par 1688.

1830 est une révolution arrêtée à mi-côte. Moitié de progrès;
quasi-droit. Or la logique ignore l'à peu près; absolument comme le
soleil ignore la chandelle.

Qui arrête les révolutions à mi-côte? La bourgeoisie.

Pourquoi?

Parce que la bourgeoisie est l'intérêt arrivé à satisfaction. Hier
c'était l'appétit, aujourd'hui c'est la plénitude, demain ce sera la
satiété.

Le phénomène de 1814 après Napoléon se reproduisit en 1830 après Charles
X.

On a voulu, à tort, faire de la bourgeoisie une classe. La bourgeoisie
est tout simplement la portion contentée du peuple. Le bourgeois, c'est
l'homme qui a maintenant le temps de s'asseoir. Une chaise n'est pas une
caste.

Mais, pour vouloir s'asseoir trop tôt, on peut arrêter la marche même du
genre humain. Cela a été souvent la faute de la bourgeoisie.

On n'est pas une classe parce qu'on fait une faute. L'égoïsme n'est pas
une des divisions de l'ordre social.

Du reste, il faut être juste même envers l'égoïsme, l'état auquel
aspirait, après la secousse de 1830, cette partie de la nation qu'on
nomme la bourgeoisie, ce n'était pas l'inertie, qui se complique
d'indifférence et de paresse et qui contient un peu de honte, ce n'était
pas le sommeil, qui suppose un oubli momentané accessible aux songes;
c'était la halte.

La halte est un mot formé d'un double sens singulier et presque
contradictoire: troupe en marche, c'est-à-dire mouvement; station,
c'est-à-dire repos.

La halte, c'est la réparation des forces; c'est le repos armé et
éveillé; c'est le fait accompli qui pose des sentinelles et se tient sur
ses gardes. La halte suppose le combat hier et le combat demain.

C'est l'entre-deux de 1830 et de 1848.

Ce que nous appelons ici combat peut aussi s'appeler progrès.

Il fallait donc à la bourgeoisie, comme aux hommes d'État, un homme qui
exprimait ce mot: halte. Un Quoique Parce que. Une individualité
composite, signifiant révolution et signifiant stabilité, en d'autres
termes affermissant le présent par la compatibilité évidente du passé
avec l'avenir.

Cet homme était «tout trouvé». Il s'appelait Louis-Philippe d'Orléans.

Les 221 firent Louis-Philippe roi. Lafayette se chargea du sacre. Il le
nomma _la meilleure des républiques_. L'hôtel de ville de Paris remplaça
la cathédrale de Reims.

Cette substitution d'un demi-trône au trône complet fut «l'oeuvre de
1830».

Quand les habiles eurent fini, le vice immense de leur solution apparut.
Tout cela était fait en dehors du droit absolu. Le droit absolu cria: Je
proteste! puis, chose redoutable, il rentra dans l'ombre.




Chapitre III

Louis-Philippe


Les révolutions ont le bras terrible et la main heureuse; elles frappent
ferme et choisissent bien. Même incomplètes, même abâtardies et
mâtinées, et réduites à l'état de révolution cadette, comme la
révolution de 1830, il leur reste presque toujours assez de lucidité
providentielle pour qu'elles ne puissent mal tomber. Leur éclipse n'est
jamais une abdication.

Pourtant, ne nous vantons pas trop haut, les révolutions, elles aussi,
se trompent, et de graves méprises se sont vues.

Revenons à 1830. 1830, dans sa déviation, eut du bonheur. Dans
l'établissement qui s'appela l'ordre après la révolution coupée court,
le roi valait mieux que la royauté. Louis-Philippe était un homme rare.

Fils d'un père auquel l'histoire accordera certainement les
circonstances atténuantes, mais aussi digne d'estime que ce père avait
été digne de blâme; ayant toutes les vertus privées et plusieurs des
vertus publiques; soigneux de sa santé, de sa fortune, de sa personne,
de ses affaires; connaissant le prix d'une minute et pas toujours le
prix d'une année; sobre, serein, paisible, patient; bonhomme et bon
prince; couchant avec sa femme, et ayant dans son palais des laquais
chargés de faire voir le lit conjugal aux bourgeois, ostentation
d'alcôve régulière devenue utile après les anciens étalages illégitimes
de la branche aînée; sachant toutes les langues de l'Europe, et, ce qui
est plus rare, tous les langages de tous les intérêts, et les parlant;
admirable représentant de «la classe moyenne», mais la dépassant, et de
toutes les façons plus grand qu'elle; ayant l'excellent esprit, tout en
appréciant le sang dont il sortait, de se compter surtout pour sa valeur
intrinsèque, et, sur la question même de sa race, très particulier, se
déclarant Orléans et non Bourbon; très premier prince du sang tant qu'il
n'avait été qu'altesse sérénissime, mais franc bourgeois le jour où il
fut majesté; diffus en public, concis dans l'intimité; avare signalé,
mais non prouvé; au fond, un de ces économes aisément prodigues pour
leur fantaisie ou leur devoir; lettré, et peu sensible aux lettres;
gentilhomme, mais non chevalier; simple, calme et fort; adoré de sa
famille et de sa maison; causeur séduisant; homme d'État désabusé,
intérieurement froid, dominé par l'intérêt immédiat, gouvernant toujours
au plus près, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans
pitié les supériorités sur les médiocrités, habile à faire donner tort
par les majorités parlementaires à ces unanimités mystérieuses qui
grondent sourdement sous les trônes; expansif, parfois imprudent dans
son expansion, mais d'une merveilleuse adresse dans cette imprudence;
fertile en expédients, en visages, en masques; faisant peur à la France
de l'Europe et à l'Europe de la France; aimant incontestablement son
pays, mais préférant sa famille; prisant plus la domination que
l'autorité et l'autorité que la dignité, disposition qui a cela de
funeste que, tournant tout au succès, elle admet la ruse et ne répudie
pas absolument la bassesse, mais qui a cela de profitable qu'elle
préserve la politique des chocs violents, l'État des fractures et la
société des catastrophes; minutieux, correct, vigilant, attentif,
sagace, infatigable, se contredisant quelquefois, et se démentant; hardi
contre l'Autriche à Ancône, opiniâtre contre l'Angleterre en Espagne,
bombardant Anvers et payant Pritchard; chantant avec conviction la
Marseillaise; inaccessible à l'abattement, aux lassitudes, au goût du
beau et de l'idéal, aux générosités téméraires, à l'utopie, à la
chimère, à la colère, à la vanité, à la crainte; ayant toutes les formes
de l'intrépidité personnelle; général à Valmy, soldat à Jemmapes; tâté
huit fois par le régicide, et toujours souriant; brave comme un
grenadier, courageux comme un penseur; inquiet seulement devant les
chances d'un ébranlement européen, et impropre aux grandes aventures
politiques; toujours prêt à risquer sa vie, jamais son oeuvre; déguisant
sa volonté en influence afin d'être plutôt obéi comme intelligence que
comme roi; doué d'observation et non de divination; peu attentif aux
esprits, mais se connaissant en hommes, c'est-à-dire ayant besoin de
voir pour juger; bon sens prompt et pénétrant, sagesse pratique, parole
facile, mémoire prodigieuse; puisant sans cesse dans cette mémoire, son
unique point de ressemblance avec César, Alexandre et Napoléon; sachant
les faits, les détails, les dates, les noms propres, ignorant les
tendances, les passions, les génies divers de la foule, les aspirations
intérieures, les soulèvements cachés et obscurs des âmes, en un mot,
tout ce qu'on pourrait appeler les courants invisibles des consciences;
accepté par la surface, mais peu d'accord avec la France de dessous;
s'en tirant par la finesse; gouvernant trop et ne régnant pas assez; son
premier ministre à lui-même; excellent à faire de la petitesse des
réalités un obstacle à l'immensité des idées; mêlant à une vraie faculté
créatrice de civilisation, d'ordre et d'organisation on ne sait quel
esprit de procédure et de chicane; fondateur et procureur d'une
dynastie; ayant quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un
avoué; en somme, figure haute et originale, prince qui sut faire du
pouvoir malgré l'inquiétude de la France, et de la puissance malgré la
jalousie de l'Europe, Louis-Philippe sera classé parmi les hommes
éminents de son siècle, et serait rangé parmi les gouvernants les plus
illustres de l'histoire, s'il eût un peu aimé la gloire et s'il eût eu
le sentiment de ce qui est grand au même degré que le sentiment de ce
qui est utile.

Louis-Philippe avait été beau, et, vieilli, était resté gracieux; pas
toujours agréé de la nation, il l'était toujours de la foule; il
plaisait. Il avait ce don, le charme. La majesté lui faisait défaut; il
ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux blancs, quoique
vieillard. Ses manières étaient du vieux régime et ses habitudes du
nouveau, mélange du noble et du bourgeois qui convenait à 1830;
Louis-Philippe était la transition régnante; il avait conservé
l'ancienne prononciation et l'ancienne orthographe qu'il mettait au
service des opinions modernes; il aimait la Pologne et la Hongrie, mais
il écrivait _les polonois_ et il prononçait _les hongrais_. Il portait
l'habit de la garde nationale comme Charles X, et le cordon de la Légion
d'honneur comme Napoléon.

Il allait peu à la chapelle, point à la chasse, jamais à l'Opéra.
Incorruptible aux sacristains, aux valets de chiens et aux danseuses;
cela entrait dans sa popularité bourgeoise. Il n'avait point de cour. Il
sortait avec son parapluie sous son bras, et ce parapluie a longtemps
fait partie de son auréole. Il était un peu maçon, un peu jardinier et
un peu médecin; il saignait un postillon tombé de cheval; Louis-Philippe
n'allait pas plus sans sa lancette que Henri III sans son poignard. Les
royalistes raillaient ce roi ridicule, le premier qui ait versé le sang
pour guérir.

Dans les griefs de l'histoire contre Louis-Philippe, il y a une
défalcation à faire; il y a ce qui accuse la royauté, ce qui accuse le
règne, et ce qui accuse le roi; trois colonnes qui donnent chacune un
total différent. Le droit démocratique confisqué, le progrès devenu le
deuxième intérêt, les protestations de la rue réprimées violemment,
l'exécution militaire des insurrections, l'émeute passée par les armes,
la rue Transnonain, les conseils de guerre, l'absorption du pays réel
par le pays légal, le gouvernement de compte à demi avec trois cent
mille privilégiés, sont le fait de la royauté; la Belgique refusée,
l'Algérie trop durement conquise, et, comme l'Inde par les Anglais, avec
plus de barbarie que de civilisation, le manque de foi à Abd-el-Kader,
Blaye, Deutz acheté, Pritchard payé, sont le fait du règne; la politique
plus familiale que nationale est le fait du roi.

Comme on voit, le décompte opéré, la charge du roi s'amoindrit.

Sa grande faute, la voici: il a été modeste au nom de la France.

D'où vient cette faute?

Disons-le.

Louis-Philippe a été un roi trop père; cette incubation d'une famille
qu'on veut faire éclore dynastie a peur de tout et n'entend pas être
dérangée; de là des timidités excessives, importunes au peuple qui a le
14 juillet dans sa tradition civile et Austerlitz dans sa tradition
militaire.

Du reste, si l'on fait abstraction des devoirs publics, qui veulent être
remplis les premiers, cette profonde tendresse de Louis-Philippe pour sa
famille, la famille la méritait. Ce groupe domestique était admirable.
Les vertus y coudoyaient les talents. Une des filles de Louis-Philippe,
Marie d'Orléans, mettait le nom de sa race parmi les artistes comme
Charles d'Orléans l'avait mis parmi les poètes. Elle avait fait de son
âme un marbre qu'elle avait nommé Jeanne d'Arc. Deux des fils de
Louis-Philippe avaient arraché à Metternich cet éloge démagogique. _Ce
sont des jeunes gens comme on n'en voit guère et des princes comme on
n'en voit pas_.

Voilà, sans rien dissimuler, mais aussi sans rien aggraver, le vrai sur
Louis-Philippe.

Être le prince égalité, porter en soi la contradiction de la
Restauration et de la Révolution, avoir ce côté inquiétant du
révolutionnaire qui devient rassurant dans le gouvernant, ce fut là la
fortune de Louis-Philippe en 1830; jamais il n'y eut adaptation plus
complète d'un homme à un événement; l'un entra dans l'autre, et
l'incarnation se fit. Louis-Philippe, c'est 1830 fait homme. De plus il
avait pour lui cette grande désignation au trône, l'exil. Il avait été
proscrit, errant, pauvre. Il avait vécu de son travail. En Suisse, cet
apanagiste des plus riches domaines princiers de France avait vendu un
vieux cheval pour manger. À Reichenau, il avait donné des leçons de
mathématiques pendant que sa soeur Adélaïde faisait de la broderie et
cousait. Ces souvenirs mêlés à un roi enthousiasmaient la bourgeoisie.
Il avait démoli de ses propres mains la dernière cage de fer du Mont
Saint-Michel, bâtie par Louis XI et utilisée par Louis XV. C'était le
compagnon de Dumouriez, c'était l'ami de Lafayette; il avait été du club
des jacobins; Mirabeau lui avait frappé sur l'épaule; Danton lui avait
dit: Jeune homme! À vingt-quatre ans, en 93, étant M. de Chartres, du
fond d'une logette obscure de la Convention, il avait assisté au procès
de Louis XVI, si bien nommé _ce pauvre tyran_. La clairvoyance aveugle
de la Révolution, brisant la royauté dans le roi et le roi avec la
royauté, sans presque remarquer l'homme dans le farouche écrasement de
l'idée, le vaste orage de l'assemblée tribunal, la colère publique
interrogeant, Capet ne sachant que répondre, l'effrayante vacillation
stupéfaite de cette tête royale sous ce souffle sombre, l'innocence
relative de tous dans cette catastrophe, de ceux qui condamnaient comme
de celui qui était condamné, il avait regardé ces choses, il avait
contemplé ces vertiges; il avait vu les siècles comparaître à la barre
de la Convention; il avait vu, derrière Louis XVI, cet infortuné passant
responsable, se dresser dans les ténèbres la formidable accusée, la
monarchie; et il lui était resté dans l'âme l'épouvante respectueuse de
ces immenses justices du peuple presque aussi impersonnelles que la
justice de Dieu.

La trace que la Révolution avait laissée en lui était prodigieuse. Son
souvenir était comme une empreinte vivante de ces grandes années minute
par minute. Un jour, devant un témoin dont il nous est impossible de
douter, il rectifia de mémoire toute la lettre A de la liste
alphabétique de l'assemblée constituante.

Louis-Philippe a été un roi de plein jour. Lui régnant, la presse a été
libre, la tribune a été libre, la conscience et la parole ont été
libres. Les lois de septembre sont à claire-voie. Bien que sachant le
pouvoir rongeur de la lumière sur les privilèges, il a laissé son trône
exposé à la lumière. L'histoire lui tiendra compte de cette loyauté.

Louis-Philippe, comme tous les hommes historiques sortis de scène, est
aujourd'hui mis en jugement par la conscience humaine. Son procès n'est
encore qu'en première instance.

L'heure où l'histoire parle avec son accent vénérable et libre n'a pas
encore sonné pour lui; le moment n'est pas venu de prononcer sur ce roi
le jugement définitif; l'austère et illustre historien Louis Blanc a
lui-même récemment adouci son premier verdict; Louis-Philippe a été
l'élu de ces deux à peu près qu'on appelle les 221 et 1830; c'est-à-dire
d'un demi-parlement et d'une demi-révolution; et dans tous les cas, au
point de vue supérieur où doit se placer la philosophie, nous ne
pourrions le juger ici, comme on a pu l'entrevoir plus haut, qu'avec de
certaines réserves au nom du principe démocratique absolu; aux yeux de
l'absolu, en dehors de ces deux droits, le droit de l'homme d'abord, le
droit du peuple ensuite, tout est usurpation; mais ce que nous pouvons
dire dès à présent, ces réserves faites, c'est que, somme toute et de
quelque façon qu'on le considère, Louis-Philippe, pris en lui-même et au
point de vue de la bonté humaine, demeurera, pour nous servir du vieux
langage de l'ancienne histoire, un des meilleurs princes qui aient passé
sur un trône.

Qu'a-t-il contre lui? Ce trône. Ôtez de Louis-Philippe le roi, il reste
l'homme. Et l'homme est bon. Il est bon parfois jusqu'à être admirable.
Souvent, au milieu des plus graves soucis, après une journée de lutte
contre toute la diplomatie du continent, il rentrait le soir dans son
appartement, et là, épuisé de fatigue, accablé de sommeil, que
faisait-il? il prenait un dossier, et il passait sa nuit à réviser un
procès criminel, trouvant que c'était quelque chose de tenir tête à
l'Europe, mais que c'était une plus grande affaire encore d'arracher un
homme au bourreau. Il s'opiniâtrait contre son garde des sceaux; il
disputait pied à pied le terrain de la guillotine aux procureurs
généraux, _ces bavards de la loi_, comme il les appelait. Quelquefois
les dossiers empilés couvraient sa table; il les examinait tous; c'était
une angoisse pour lui d'abandonner ces misérables têtes condamnées. Un
jour il disait au même témoin que nous avons indiqué tout à l'heure:
_Cette nuit, j'en ai gagné sept_. Pendant les premières années de son
règne, la peine de mort fut comme abolie, et l'échafaud relevé fut une
violence faite au roi. La Grève ayant disparu avec la branche aînée, une
Grève bourgeoise fut instituée sous le nom de Barrière Saint-Jacques;
les «hommes pratiques» sentirent le besoin d'une guillotine quasi
légitime; et ce fut là une des victoires de Casimir Perier, qui
représentait les côtés étroits de la bourgeoisie, sur Louis-Philippe,
qui en représentait les côtés libéraux. Louis-Philippe avait annoté de
sa main Beccaria. Après la machine Fieschi, il s'écriait: _Quel dommage
que je n'aie pas été blessé! j'aurais pu faire grâce_. Une autre fois,
faisant allusion aux résistances de ses ministres, il écrivait à propos
d'un condamné politique qui est une des plus généreuses figures de notre
temps: _Sa grâce est accordée, il ne me reste plus qu'à l'obtenir_.
Louis-Philippe était doux comme Louis IX et bon comme Henri IV.

Or, pour nous, dans l'histoire où là bonté est la perle rare, qui a été
bon passe presque avant qui a été grand.

Louis-Philippe ayant été apprécié sévèrement par les uns, durement
peut-être par les autres, il est tout simple qu'un homme, fantôme
lui-même aujourd'hui, qui a connu ce roi, vienne déposer pour lui devant
l'histoire; cette déposition, quelle qu'elle soit, est évidemment et
avant tout désintéressée; une épitaphe écrite par un mort est sincère;
une ombre peut consoler une autre ombre; le partage des mêmes ténèbres
donne le droit de louange; et il est peu à craindre qu'on dise jamais de
deux tombeaux dans l'exil: Celui-ci a flatté l'autre.




Chapitre IV

Lézardes sous la fondation


Au moment où le drame que nous racontons va pénétrer dans l'épaisseur
d'un des nuages tragiques qui couvrent les commencements du règne de
Louis-Philippe, il ne fallait pas d'équivoque, et il était nécessaire
que ce livre s'expliquât sur ce roi.

Louis-Philippe était entré dans l'autorité royale sans violence, sans
action directe de sa part, par le fait d'un virement révolutionnaire,
évidemment fort distinct du but réel de la révolution, mais dans lequel
lui, duc d'Orléans, n'avait aucune initiative personnelle. Il était né
prince et se croyait élu roi. Il ne s'était point donné à lui-même ce
mandat; il ne l'avait point pris; on le lui avait offert et il l'avait
accepté; convaincu, à tort certes, mais convaincu que l'offre était
selon le droit et que l'acceptation était selon le devoir. De là une
possession de bonne foi. Or, nous le disons en toute conscience,
Louis-Philippe étant de bonne foi dans sa possession, et la démocratie
étant de bonne foi dans son attaque, la quantité d'épouvante qui se
dégage des luttes sociales ne charge ni le roi, ni la démocratie. Un
choc de principes ressemble à un choc d'éléments. L'océan défend l'eau,
l'ouragan défend l'air; le roi défend la royauté, la démocratie défend
le peuple; le relatif, qui est la monarchie, résiste à l'absolu, qui est
la république; la société saigne sous ce conflit, mais ce qui est sa
souffrance aujourd'hui sera plus tard son salut; et, dans tous les cas,
il n'y a point ici à blâmer ceux qui luttent; un des deux partis
évidemment se trompe; le droit n'est pas, comme le colosse de Rhodes,
sur deux rivages à la fois, un pied dans la république, un pied dans la
royauté; il est indivisible, et tout d'un côté; mais ceux qui se
trompent se trompent sincèrement; un aveugle n'est pas plus un coupable
qu'un Vendéen n'est un brigand. N'imputons donc qu'à la fatalité des
choses ces collisions redoutables. Quelles que soient ces tempêtes,
l'irresponsabilité humaine y est mêlée.

Achevons cet exposé.

Le gouvernement de 1830 eut tout de suite la vie dure. Il dut, né
d'hier, combattre aujourd'hui. À peine installé, il sentait déjà partout
de vagues mouvements de traction sur l'appareil de juillet encore si
fraîchement posé et si peu solide.

La résistance naquit le lendemain; peut-être même était-elle née la
veille.

De mois en mois, l'hostilité grandit, et de sourde devint patente.

La Révolution de Juillet, peu acceptée hors de France par les rois, nous
l'avons dit, avait été en France diversement interprétée.

Dieu livre aux hommes ses volontés visibles dans les événements, texte
obscur écrit dans une langue mystérieuse. Les hommes en font
sur-le-champ des traductions; traductions hâtives, incorrectes, pleines
de fautes, de lacunes et de contre-sens. Bien peu d'esprits comprennent
la langue divine. Les plus sagaces, les plus calmes, les plus profonds,
déchiffrent lentement, et, quand ils arrivent avec leur texte, la
besogne est faite depuis longtemps; il y a déjà vingt traductions sur la
place publique. De chaque traduction naît un parti, et de chaque
contre-sens une faction; et chaque parti croit avoir le seul vrai texte,
et chaque faction croit posséder la lumière.

Souvent le pouvoir lui-même est une faction.

Il y a dans les révolutions des nageurs à contre-courant; ce sont les
vieux partis.

Pour les vieux partis qui se rattachent à l'hérédité par la grâce de
Dieu, les révolutions étant sorties du droit de révolte, on a droit de
révolte contre elles. Erreur. Car dans les révolutions le révolté, ce
n'est pas le peuple, c'est le roi. Révolution est précisément le
contraire de révolte. Toute révolution, étant un accomplissement normal,
contient en elle sa légitimité, que de faux révolutionnaires déshonorent
quelquefois, mais qui persiste, même souillée, qui survit, même
ensanglantée. Les révolutions sortent, non d'un accident, mais de la
nécessité. Une révolution est un retour du factice au réel. Elle est
parce qu'il faut qu'elle soit.

Les vieux partis légitimistes n'en assaillaient pas moins la révolution
de 1830 avec toutes les violences qui jaillissent du faux raisonnement.
Les erreurs sont d'excellents projectiles. Ils la frappaient savamment
là où elle était vulnérable, au défaut de sa cuirasse, à son manque de
logique; ils attaquaient cette révolution dans sa royauté. Ils lui
criaient: Révolution, pourquoi ce roi? Les factions sont des aveugles
qui visent juste.

Ce cri, les républicains le poussaient également. Mais, venant d'eux, ce
cri était logique. Ce qui était cécité chez les légitimistes était
clairvoyance chez les démocrates. 1830 avait fait banqueroute au peuple.
La démocratie indignée le lui reprochait.

Entre l'attaque du passé et l'attaque de l'avenir, l'établissement de
juillet se débattait. Il représentait la minute, aux prises d'une part
avec les siècles monarchiques, d'autre part avec le droit éternel.

En outre, au dehors, n'étant plus la révolution et devenant la
monarchie, 1830 était obligé de prendre le pas de l'Europe. Garder la
paix, surcroît de complication. Une harmonie voulue à contre-sens est
souvent plus onéreuse qu'une guerre. De ce sourd conflit, toujours
muselé, mais toujours grondant, naquit la paix armée, ce ruineux
expédient de la civilisation suspecte à elle-même. La royauté de juillet
se cabrait, malgré qu'elle en eût, dans l'attelage des cabinets
européens. Metternich l'eût volontiers mise à la plate-longe. Poussée en
France par le progrès, elle poussait en Europe les monarchies, ces
tardigrades. Remorquée, elle remorquait.

Cependant, à l'intérieur, paupérisme, prolétariat, salaire, éducation,
pénalité, prostitution, sort de la femme, richesse, misère, production,
consommation, répartition, échange, monnaie, crédit, droit du capital,
droit du travail, toutes ces questions se multipliaient au-dessus de la
société; surplomb terrible.

En dehors des partis politiques proprement dits, un autre mouvement se
manifestait. À la fermentation démocratique répondait la fermentation
philosophique. L'élite se sentait troublée comme la foule; autrement,
mais autant.

Des penseurs méditaient, tandis que le sol, c'est-à-dire le peuple,
traversé par les courants révolutionnaires, tremblait sous eux avec je
ne sais quelles vagues secousses épileptiques. Ces songeurs, les uns
isolés, les autres réunis en familles et presque en communions,
remuaient les questions sociales, pacifiquement, mais profondément;
mineurs impassibles, qui poussaient tranquillement leurs galeries dans
les profondeurs d'un volcan, à peine dérangés par les commotions sourdes
et par les fournaises entrevues.

Cette tranquillité n'était pas le moins beau spectacle de cette époque
agitée.

Ces hommes laissaient aux partis politiques la question des droits, ils
s'occupaient de la question du bonheur.

Le bien-être de l'homme, voilà ce qu'ils voulaient extraire de la
société.

Ils élevaient les questions matérielles, les questions d'agriculture,
d'industrie, de commerce, presque à la dignité d'une religion. Dans la
civilisation telle qu'elle se fait, un peu par Dieu, beaucoup par
l'homme, les intérêts se combinent, s'agrègent et s'amalgament de
manière à former une véritable roche dure, selon une loi dynamique
patiemment étudiée par les économistes, ces géologues de la politique.

Ces hommes, qui se groupaient sous des appellations différentes, mais
qu'on peut désigner tous par le titre générique de socialistes,
tâchaient de percer cette roche et d'en faire jaillir les eaux vives de
la félicité humaine.

Depuis la question de l'échafaud jusqu'à la question de la guerre, leurs
travaux embrassaient tout. Au droit de l'homme, proclamé par la
Révolution française, ils ajoutaient le droit de la femme et le droit de
l'enfant.

On ne s'étonnera pas que, pour des raisons diverses, nous ne traitions
pas ici à fond, au point de vue théorique, les questions soulevées par
le socialisme. Nous nous bornons à les indiquer.

Tous les problèmes que les socialistes se proposaient, les visions
cosmogoniques, la rêverie et le mysticisme écartés, peuvent être ramenés
à deux problèmes principaux:

Premier problème: Produire la richesse.

Deuxième problème: La répartir.

Le premier problème contient la question du travail.

Le deuxième contient la question du salaire.

Dans le premier problème il s'agit de l'emploi des forces.

Dans le second de la distribution des jouissances.

Du bon emploi des forces résulte la puissance publique.

De la bonne distribution des jouissances résulte le bonheur individuel.

Par bonne distribution, il faut entendre non distribution égale, mais
distribution équitable. La première égalité, c'est l'équité.

De ces deux choses combinées, puissance publique au dehors, bonheur
individuel au dedans, résulte la prospérité sociale.

Prospérité sociale, cela veut dire l'homme heureux, le citoyen libre, la
nation grande. L'Angleterre résout le premier de ces deux problèmes.
Elle crée admirablement la richesse; elle la répartit mal. Cette
solution qui n'est complète que d'un côté la mène fatalement à ces deux
extrêmes: opulence monstrueuse, misère monstrueuse. Toutes les
jouissances à quelques-uns, toutes les privations aux autres,
c'est-à-dire au peuple; le privilège, l'exception, le monopole, la
féodalité, naissent du travail même. Situation fausse et dangereuse qui
assoit la puissance publique sur la misère privée, et qui enracine la
grandeur de l'État dans les souffrances de l'individu. Grandeur mal
composée où se combinent tous les éléments matériels et dans laquelle
n'entre aucun élément moral.

Le communisme et la loi agraire croient résoudre le deuxième problème.
Ils se trompent. Leur répartition tue la production. Le partage égal
abolit l'émulation. Et par conséquent le travail. C'est une répartition
faite par le boucher, qui tue ce qu'il partage. Il est donc impossible
de s'arrêter à ces prétendues solutions. Tuer la richesse, ce n'est pas
la répartir. Les deux problèmes veulent être résolus ensemble pour être
bien résolus. Les deux solutions veulent être combinées et n'en faire
qu'une.

Ne résolvez que le premier des deux problèmes, vous serez Venise, vous
serez l'Angleterre. Vous aurez comme Venise une puissance artificielle,
ou comme l'Angleterre une puissance matérielle; vous serez le mauvais
riche. Vous périrez par une voie de fait, comme est morte Venise, ou par
une banqueroute, comme tombera l'Angleterre. Et le monde vous laissera
mourir et tomber, parce que le monde laisse tomber et mourir tout ce qui
n'est que l'égoïsme, tout ce qui ne représente pas pour le genre humain
une vertu ou une idée.

Il est bien entendu ici que par ces mots, Venise, l'Angleterre, nous
désignons non des peuples, mais des constructions sociales, les
oligarchies superposées aux nations, et non les nations elles-mêmes. Les
nations ont toujours notre respect et notre sympathie. Venise, peuple,
renaîtra; l'Angleterre, aristocratie, tombera, mais l'Angleterre,
nation, est immortelle. Cela dit, nous poursuivons.

Résolvez les deux problèmes, encouragez le riche et protégez le pauvre,
supprimez la misère, mettez un terme à l'exploitation injuste du faible
par le fort, mettez un frein à la jalousie inique de celui qui est en
route contre celui qui est arrivé, ajustez mathématiquement et
fraternellement le salaire au travail, mêlez l'enseignement gratuit et
obligatoire à la croissance de l'enfance et faites de la science la base
de la virilité, développez les intelligences tout en occupant les bras,
soyez à la fois un peuple puissant et une famille d'hommes heureux,
démocratisez la propriété, non en l'abolissant, mais en
l'universalisant, de façon que tout citoyen sans exception soit
propriétaire, chose plus facile qu'on ne croit, en deux mots sachez
produire la richesse et sachez la répartir; et vous aurez tout ensemble
la grandeur matérielle et la grandeur morale; et vous serez dignes de
vous appeler la France.

Voilà, en dehors et au-dessus de quelques sectes qui s'égaraient, ce que
disait le socialisme; voilà ce qu'il cherchait dans les faits, voilà ce
qu'il ébauchait dans les esprits.

Efforts admirables! tentatives sacrées!

Ces doctrines, ces théories, ces résistances, la nécessité inattendue
pour l'homme d'État de compter avec les philosophes, de confuses
évidences entrevues, une politique nouvelle à créer, d'accord avec le
vieux monde sans trop de désaccord avec l'idéal révolutionnaire, une
situation dans laquelle il fallait user Lafayette à défendre Polignac,
l'intuition du progrès transparent sous l'émeute, les chambres et la
rue, les compétitions à équilibrer autour de lui, sa foi dans la
révolution, peut-être on ne sait quelle résignation éventuelle née de la
vague acceptation d'un droit définitif et supérieur, sa volonté de
rester de sa race, son esprit de famille, son sincère respect du peuple,
sa propre honnêteté, préoccupaient Louis-Philippe presque
douloureusement, et par instants, si fort et si courageux qu'il fût,
l'accablaient sous la difficulté d'être roi.

Il sentait sous ses pieds une désagrégation redoutable, qui n'était
pourtant pas une mise en poussière, la France étant plus France que
jamais.

De ténébreux amoncellements couvraient l'horizon. Une ombre étrange
gagnant de proche en proche, s'étendait peu à peu sur les hommes, sur
les choses, sur les idées; ombre qui venait des colères et des systèmes.
Tout ce qui avait été hâtivement étouffé remuait et fermentait. Parfois
la conscience de l'honnête homme reprenait sa respiration tant il y
avait de malaise dans cet air où les sophismes se mêlaient aux vérités.
Les esprits tremblaient dans l'anxiété sociale comme les feuilles à
l'approche d'un orage. La tension électrique était telle qu'à de
certains instants le premier venu, un inconnu, éclairait. Puis
l'obscurité crépusculaire retombait. Par intervalles, de profonds et
sourds grondements pouvaient faire juger de la quantité de foudre qu'il
y avait dans la nuée.

Vingt mois à peine s'étaient écoulés depuis la Révolution de Juillet,
l'année 1832 s'était ouverte avec un aspect d'imminence et de détresse.
La détresse du peuple, les travailleurs sans pain, le dernier prince de
Condé disparu dans les ténèbres, Bruxelles chassant les Nassau comme
Paris les Bourbons, la Belgique s'offrant à un prince français et donnée
à un prince anglais, la haine russe de Nicolas, derrière nous deux
démons du midi, Ferdinand en Espagne, Miguel en Portugal, la terre
tremblant en Italie, Metternich étendant la main sur Bologne, la France
brusquant l'Autriche à Ancône, au nord on ne sait quel sinistre bruit de
marteau reclouant la Pologne dans son cercueil, dans toute l'Europe des
regards irrités guettant la France, l'Angleterre, alliée suspecte, prête
à pousser ce qui pencherait et à se jeter sur ce qui tomberait, la
pairie s'abritant derrière Beccaria pour refuser quatre têtes à la loi,
les fleurs de lys raturées sur la voiture du roi, la croix arrachée de
Notre-Dame, Lafayette amoindri, Laffitte ruiné, Benjamin Constant mort
dans l'indigence, Casimir Perier mort dans l'épuisement du pouvoir; la
maladie politique et la maladie sociale se déclarant à la fois dans les
deux capitales du royaume, l'une la ville de la pensée, l'autre la ville
du travail; à Paris la guerre civile, à Lyon la guerre servile; dans les
deux cités la même lueur de fournaise; une pourpre de cratère au front
du peuple; le midi fanatisé, l'ouest troublé, la duchesse de Berry dans
la Vendée, les complots, les conspirations, les soulèvements, le
choléra, ajoutaient à la sombre rumeur des idées le sombre tumulte des
événements.




Chapitre V

Faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore


Vers la fin d'avril, tout s'était aggravé. La fermentation devenait du
bouillonnement. Depuis 1830, il y avait eu çà et là de petites émeutes
partielles, vite comprimées, mais renaissantes, signe d'une vaste
conflagration sous-jacente. Quelque chose de terrible couvait. On
entrevoyait les linéaments encore peu distincts et mal éclairés d'une
révolution possible. La France regardait Paris; Paris regardait le
faubourg Saint-Antoine.

Le faubourg Saint-Antoine, sourdement chauffé, entrait en ébullition.

Les cabarets de la rue de Charonne étaient, quoique la jonction de ces
deux épithètes semble singulière appliquée à des cabarets, graves et
orageux.

Le gouvernement y était purement et simplement mis en question. On y
discutait publiquement _la chose pour se battre ou pour rester
tranquille_. Il y avait des arrière-boutiques où l'on faisait jurer à
des ouvriers qu'ils se trouveraient dans la rue au premier cri d'alarme,
et «qu'ils se battraient sans compter le nombre des ennemis.» Une fois
l'engagement pris, un homme assis dans un coin du cabaret»faisait une
voix sonore» et disait: _Tu l'entends! tu l'as juré_! Quelquefois on
montait au premier étage dans une chambre close, et là il se passait des
scènes presque maçonniques. On faisait prêter à l'initié des serments
_pour lui rendre service ainsi qu'aux pères de famille_. C'était la
formule.

Dans les salles basses on lisait des brochures «subversives». _Ils
crossaient le gouvernement_, dit un rapport secret du temps.

On y entendait des paroles comme celles-ci:--_Je ne sais pas les noms
des chefs. Nous autres, nous ne saurons le jour que deux heures
d'avance_.--Un ouvrier disait:--_Nous sommes trois cents, mettons chacun
dix sous, cela fera cent cinquante francs pour fabriquer des balles et
de la poudre_.--Un autre disait:--_Je ne demande pas six mois, je n'en
demande pas deux. Avant quinze jours nous serons en parallèle avec le
gouvernement. Avec vingt-cinq mille hommes on peut se mettre en
face_.--Un autre disait:--_Je ne me couche pas parce que je fais des
cartouches la nuit_.--De temps en temps des hommes «en bourgeois et en
beaux habits» venaient, «faisant des embarras», et ayant l'air»de
commander», donnaient des poignées de mains _aux plus importants_, et
s'en allaient. Ils ne restaient jamais plus de dix minutes. On
échangeait à voix basse des propos significatifs.--_Le complot est mûr,
la chose est comble_.--«C'était bourdonné par tous ceux qui étaient là»,
pour emprunter l'expression même d'un des assistants. L'exaltation était
telle qu'un jour, en plein cabaret, un ouvrier s'écria: _Nous n'avons
pas d'armes_!--Un de ses camarades répondit:--_Les soldats en
ont_!--parodiant ainsi, sans s'en douter, la proclamation de Bonaparte à
l'armée d'Italie.--«Quand ils avaient quelque chose de plus secret,
ajoute un rapport, ils ne se le communiquaient pas là.» On ne comprend
guère ce qu'ils pouvaient cacher après avoir dit ce qu'ils disaient.

Les réunions étaient quelquefois périodiques. À de certaines, on n'était
jamais plus de huit ou dix, et toujours les mêmes. Dans d'autres,
entrait qui voulait, et la salle était si pleine qu'on était forcé de se
tenir debout. Les uns s'y trouvaient par enthousiasme et passion; les
autres parce que _c'était leur chemin pour aller au travail_. Comme
pendant la révolution, il y avait dans ces cabarets des femmes patriotes
qui embrassaient les nouveaux venus.

D'autres faits expressifs se faisaient jour.

Un homme entrait dans un cabaret, buvait et sortait en disant: _Marchand
de vin, ce qui est dû, la révolution le payera_.

Chez un cabaretier en face de la rue de Charonne on nommait des agents
révolutionnaires. Le scrutin se faisait dans des casquettes.

Des ouvriers se réunissaient chez un maître d'escrime qui donnait des
assauts rue de Cotte. Il y avait là un trophée d'armes formé d'espadons
en bois, de cannes, de bâtons et de fleurets. Un jour on démoucheta les
fleurets. Un ouvrier disait:--_Nous sommes vingt-cinq, mais on ne compte
pas sur moi, parce qu'on me regarde comme une machine_.--Cette machine a
été plus tard Quénisset.

Les choses quelconques qui se préméditaient prenaient peu à peu on ne
sait quelle étrange notoriété. Une femme balayant sa porte disait à une
autre femme:--_Depuis longtemps on travaille à force à faire des
cartouches_.--On lisait en pleine rue des proclamations adressées aux
gardes nationales des départements. Une de ces proclamations était
signée: _Burtot, marchand de vin_.

Un jour, à la porte d'un liquoriste du marché Lenoir, un homme ayant un
collier de barbe et l'accent italien montait sur une borne et lisait à
haute voix un écrit singulier qui semblait émaner d'un pouvoir occulte.
Des groupes s'étaient formés autour de lui et applaudissaient. Les
passages qui remuaient le plus la foule ont été recueillis et
notés.--«...Nos doctrines sont entravées, nos proclamations sont
déchirées, nos afficheurs sont guettés et jetés en prison...».»La
débâcle qui vient d'avoir lieu dans les cotons nous a converti plusieurs
juste-milieu.»--«...L'avenir des peuples s'élabore dans nos rangs
obscurs.»--«...Voici les termes posés: action ou réaction, révolution
ou contre-révolution. Car, à notre époque, on ne croit plus à l'inertie
ni à l'immobilité. Pour le peuple ou contre le peuple, c'est la
question. Il n'y en a pas d'autre.»--«...Le jour où nous ne vous
conviendrons plus, cassez-nous, mais jusque-là aidez-nous à marcher.»
Tout cela en plein jour.

D'autres faits, plus audacieux encore, étaient suspects au peuple à
cause de leur audace même. Le 4 avril 1832, un passant montait sur la
borne qui fait l'angle de la rue Sainte-Marguerite et criait: _Je suis
babouviste_! Mais sous Babeuf le peuple flairait Gisquet.

Entre autres choses, ce passant disait:

--«À bas la propriété! L'opposition de gauche est lâche et traître.
Quand elle veut avoir raison, elle prêche la révolution. Elle est
démocrate pour n'être pas battue, et royaliste pour ne pas combattre.
Les républicains sont des bêtes à plumes. Défiez-vous des républicains,
citoyens travailleurs.»

--Silence, citoyen mouchard! cria un ouvrier.

Ce cri mit fin au discours.

Des incidents mystérieux se produisaient.

À la chute du jour, un ouvrier rencontrait près du canal»un homme bien
mis» qui lui disait:--Où vas-tu, citoyen?--Monsieur, répondait
l'ouvrier, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.--Je te connais bien,
moi. Et l'homme ajoutait: Ne crains pas. Je suis l'agent du comité. On
te soupçonne de n'être pas bien sûr. Tu sais que si tu révélais quelque
chose, on a l'oeil sur toi.--Puis il donnait à l'ouvrier une poignée de
main et s'en allait en disant:--Nous nous reverrons bientôt.

La police, aux écoutes, recueillait, non plus seulement dans les
cabarets, mais dans la rue, des dialogues singuliers:

--Fais-toi recevoir bien vite, disait un tisserand à un ébéniste.

--Pourquoi?

--Il va y avoir un coup de feu à faire.

Deux passants en haillons échangeaient ces répliques remarquables,
grosses d'une apparente jacquerie:

--Qui nous gouverne?

--C'est monsieur Philippe.

--Non, c'est la bourgeoisie.

On se tromperait si l'on croyait que nous prenons le mot jacquerie en
mauvaise part. Les Jacques, c'étaient les pauvres. Or ceux qui ont faim
ont droit.

Une autre fois, on entendait passer deux hommes dont l'un disait à
l'autre:--Nous avons un bon plan d'attaque.

D'une conversation intime entre quatre hommes accroupis dans un fossé du
rond-point de la barrière du Trône, on ne saisissait que ceci:

--On fera le possible pour qu'il ne se promène plus dans Paris.

Qui, _il_? Obscurité menaçante.

«Les principaux chefs», comme on disait dans le faubourg, se tenaient à
l'écart. On croyait qu'ils se réunissaient, pour se concerter, dans un
cabaret près de la pointe Saint-Eustache. Un nommé Aug.--, chef de la
Société des Secours pour les tailleurs, rue Mondétour, passait pour
servir d'intermédiaire central entre les chefs et le faubourg
Saint-Antoine. Néanmoins, il y eut toujours beaucoup d'ombre sur ces
chefs, et aucun fait certain ne put infirmer la fierté singulière de
cette réponse faite plus tard par un accusé devant la Cour des pairs:

--Quel était votre chef?

--_Je n'en connaissais pas, et je n'en reconnaissais pas_.

Ce n'étaient guère encore que des paroles, transparentes, mais vagues;
quelquefois des propos en l'air, des on-dit, des ouï-dire. D'autres
indices survenaient.

Un charpentier, occupé rue de Reuilly à clouer les planches d'une
palissade autour d'un terrain où s'élevait une maison en construction,
trouvait dans ce terrain un fragment de lettre déchirée où étaient
encore lisibles les lignes que voici:

--«...Il faut que le comité prenne des mesures pour empêcher le
recrutement dans les sections pour les différentes sociétés...»

Et en post-scriptum:

«Nous avons appris qu'il y avait des fusils rue du
Faubourg-Poissonnière, nº 5 (bis), au nombre de cinq ou six mille, chez
un armurier, dans une cour. La section ne possède point d'armes.»

Ce qui fit que le charpentier s'émut et montra la chose à ses voisins,
c'est qu'à quelques pas plus loin il ramassa un autre papier également
déchiré et plus significatif encore, dont nous reproduisons la
configuration à cause de l'intérêt historique de ces étranges documents:

          _Q C D E_
          _u og a1 fe_

_Apprenez cette liste par coeur. Après, vous la déchirerez. Les hommes
admis en feront autant lorsque vous leur aurez transmis des ordres._

_Salut et fraternité._
                                             _L._

Les personnes qui furent alors dans le secret de cette trouvaille n'ont
connu que plus tard le sous-entendu de ces quatre majuscules:
_quinturions, centurions, décurions, éclaireurs_, et le sens de ces
lettres: _u og a1 fe_ qui était une date et qui voulait dire _ce __15
avril 18__32_. Sous chaque majuscule étaient inscrits des noms suivis
d'indications très caractéristiques. Ainsi:--Q. _Bannerel_. 8 fusils. 83
cartouches. Homme sûr.--C. _Boubière_. 1 pistolet. 40 cartouches.--D.
_Rollet_. 1 fleuret. 1 pistolet. 1 livre de poudre.--E. _Teissier_. 1
sabre. 1 giberne. Exact.--_Terreur_ 8 fusils, Brave, etc.

Enfin ce charpentier trouva, toujours dans le même enclos, un troisième
papier sur lequel était écrite au crayon, mais très lisiblement, cette
espèce de liste énigmatique:

Unité. Blanchard. Arbre-sec. 6.
Barra. Soize. Salle-au-Comte.
Kosciusko. Aubry le boucher?
J. J. R.
Caïus Gracchus.
Droit de révision. Dufond. Four.
Chute des Girondins. Derbac. Maubuée.
Washington. Pinson. 1 pist. 86 cart.
Marseillaise.
Souver. du peuple. Michel. Quincampoix. Sabre.
Hoche.
Marceau. Platon. Arbre-sec.
Varsovie. Tilly, crieur du _Populaire_.

L'honnête bourgeois entre les mains duquel cette liste était demeurée en
sut la signification. Il paraît que cette liste était la nomenclature
complète des sections du quatrième arrondissement de la société des
Droits de l'Homme, avec les noms et les demeures des chefs de sections.
Aujourd'hui que tous ces faits restés dans l'ombre ne sont plus que de
l'histoire, on peut les publier. Il faut ajouter que la fondation de la
société des Droits de l'Homme semble avoir été postérieure à la date où
ce papier fut trouvé. Peut-être n'était-ce qu'une ébauche.

Cependant, après les propos et les paroles, après les indices écrits,
des faits matériels commençaient à percer.

Rue Popincourt, chez un marchand de bric-à-brac, on saisissait dans le
tiroir d'une commode sept feuilles de papier gris toutes également
pliées en long et en quatre; ces feuilles recouvraient vingt-six carrés
de ce même papier gris pliés en forme de cartouche, et une carte sur
laquelle on lisait ceci:

    Salpêtre 12 onces.
    Soufre    2 onces.
    Charbon   2 onces et demie.
    Eau       2 onces.

Le procès-verbal de saisie constatait que le tiroir exhalait une forte
odeur de poudre.

Un maçon revenant, sa journée faite, oubliait un petit paquet sur un
banc près du pont d'Austerlitz. Ce paquet était porté au corps de garde.
On l'ouvrait et l'on y trouvait deux dialogues imprimés, signés
_Lahautière_, une chanson intitulée: _Ouvriers, associez-vous_, et une
boîte de fer-blanc pleine de cartouches.

Un ouvrier buvant avec un camarade lui faisait tâter comme il avait
chaud, l'autre sentait un pistolet sous sa veste.

Dans un fossé sur le boulevard, entre le Père-Lachaise et la barrière du
Trône, à l'endroit le plus désert, des enfants, en jouant, découvraient
sous un tas de copeaux et d'épluchures un sac qui contenait un moule à
balles, un mandrin en bois à faire des cartouches, une sébile dans
laquelle il y avait des grains de poudre de chasse, et une petite
marmite en fonte dont l'intérieur offrait des traces évidentes de plomb
fondu.

Des agents de police, pénétrant à l'improviste à cinq heures du matin
chez un nommé Pardon, qui fut plus tard sectionnaire de la section
Barricade-Merry et se fit tuer dans l'insurrection d'avril 1834, le
trouvaient debout près de son lit, tenant à la main des cartouches qu'il
était en train de faire.

Vers l'heure où les ouvriers se reposent, deux hommes étaient vus se
rencontrant entre la barrière Picpus et la barrière Charenton dans un
petit chemin de ronde entre deux murs près d'un cabaretier qui a un jeu
de Siam devant sa porte. L'un tirait de dessous sa blouse et remettait à
l'autre un pistolet. Au moment de le lui remettre il s'apercevait que la
transpiration de sa poitrine avait communiqué quelque humidité à la
poudre. Il amorçait le pistolet et ajoutait de la poudre à celle qui
était déjà dans le bassinet. Puis les deux hommes se quittaient.

Un nommé Gallais, tué plus tard rue Beaubourg dans l'affaire d'avril, se
vantait d'avoir chez lui sept cents cartouches et vingt-quatre pierres à
fusil.

Le gouvernement reçut un jour l'avis qu'il venait d'être distribué des
armes au faubourg et deux cent mille cartouches. La semaine d'après
trente mille cartouches furent distribuées. Chose remarquable, la police
n'en put saisir aucune. Une lettre interceptée portait:--«Le jour n'est
pas loin où en quatre heures d'horloge quatre-vingt mille patriotes
seront sous les armes.»

Toute cette fermentation était publique, on pourrait presque dire
tranquille. L'insurrection imminente apprêtait son orage avec calme en
face du gouvernement. Aucune singularité ne manquait à cette crise
encore souterraine, mais déjà perceptible. Les bourgeois parlaient
paisiblement aux ouvriers de ce qui se préparait. On disait: Comment va
l'émeute? du ton dont on eût dit: Comment va votre femme?

Un marchand de meubles, rue Moreau, demandait:--Eh bien, quand
attaquez-vous?

Un autre boutiquier disait:

--On attaquera bientôt? je le sais. Il y a un mois vous étiez quinze
mille, maintenant vous êtes vingt-cinq mille.--Il offrait son fusil, et
un voisin offrait un petit pistolet qu'il voulait vendre sept francs.

Du reste, la fièvre révolutionnaire gagnait. Aucun point de Paris ni de
la France n'en était exempt. L'artère battait partout. Comme ces
membranes qui naissent de certaines inflammations et se forment dans le
corps humain, le réseau des sociétés secrètes commençait à s'étendre sur
le pays. De l'association des Amis du peuple, publique et secrète tout à
la fois, naissait la société des Droits de l'Homme, qui datait ainsi un
de ses ordres du jour: _Pluviôse, an 40 de l'ère républicaine_, qui
devait survivre même à des arrêts de cour d'assises prononçant sa
dissolution, et qui n'hésitait pas à donner à ses sections des noms
significatifs tels que ceux-ci:

    _Des piques._
    _Tocsin._
    _Canon d'alarme._
    _Bonnet phrygien._
    _21 janvier._
    _Des Gueux._
    _Des Truands._
    _Marche en avant._
    _Robespierre._
    _Niveau._
    _Ça ira._

La société des Droits de l'Homme engendrait la société d'Action.
C'étaient les impatients qui se détachaient et couraient devant.
D'autres associations cherchaient à se recruter dans les grandes
sociétés mères. Les sectionnaires se plaignaient d'être tiraillés. Ainsi
_la société Gauloise_ et _le Comité organisateur des municipalités_.
Ainsi les associations pour _la liberté de la presse_, pour _la liberté
individuelle_, pour _l'instruction du peuple, contre les impôts
indirects_. Puis la société des Ouvriers égalitaires, qui se divisait en
trois fractions, les égalitaires, les communistes, les réformistes. Puis
l'Armée des Bastilles, une espèce de cohorte organisée militairement,
quatre hommes commandés par un caporal, dix par un sergent, vingt par un
sous-lieutenant, quarante par un lieutenant; il n'y avait jamais plus de
cinq hommes qui se connussent. Création où la précaution est combinée
avec l'audace et qui semble empreinte du génie de Venise. Le comité
central, qui était la tête, avait deux bras, la société d'Action et
l'Armée des Bastilles. Une association légitimiste, les Chevaliers de la
Fidélité, remuait parmi ces affiliations républicaines. Elle y était
dénoncée et répudiée.

Les sociétés parisiennes se ramifiaient dans les principales villes.
Lyon, Nantes, Lille et Marseille avaient leur société des Droits de
l'Homme, la Charbonnière, les Hommes libres. Aix avait une société
révolutionnaire qu'on appelait la Cougourde. Nous avons déjà prononcé ce
mot.

À Paris, le faubourg Saint-Marceau n'était guère moins bourdonnant que
le faubourg Saint-Antoine, et les écoles pas moins émues que les
faubourgs. Un café de la rue Saint-Hyacinthe et l'estaminet des
Sept-Billards, rue des Mathurins-Saint-Jacques, servaient de lieux de
ralliement aux étudiants. La société des Amis de l'A B C, affiliée aux
mutuellistes d'Angers et à la Cougourde d'Aix, se réunissait, on l'a vu,
au café Musain. Ces mêmes jeunes gens se retrouvaient aussi, nous
l'avons dit, dans un restaurant cabaret près de la rue Mondétour qu'on
appelait Corinthe. Ces réunions étaient secrètes. D'autres étaient aussi
publiques que possible, et l'on peut juger de ces hardiesses par ce
fragment d'un interrogatoire subi dans un des procès ultérieurs:--Où se
tint cette réunion?--Rue de la Paix.--Chez qui?--Dans la rue.--Quelles
sections étaient là?--Une seule.--Laquelle?--La section Manuel.--Qui
était le chef?--Moi.--Vous êtes trop jeune pour avoir pris tout seul ce
grave parti d'attaquer le gouvernement. D'où vous venaient vos
instructions?--Du comité central.

L'armée était minée en même temps que la population, comme le prouvèrent
plus tard les mouvements de Belfort, de Lunéville et d'Épinal. On
comptait sur le cinquante-deuxième régiment, sur le cinquième, sur le
huitième, sur le trente-septième, et sur le vingtième léger. En
Bourgogne, et dans les villes du midi on plantait _l'arbre de la
Liberté_, c'est-à-dire un mât surmonté d'un bonnet rouge.

Telle était la situation.

Cette situation, le faubourg Saint-Antoine, plus que tout autre groupe
de population, comme nous l'avons dit en commençant, la rendait sensible
et l'accentuait. C'est là qu'était le point de côté.

Ce vieux faubourg, peuplé comme une fourmilière, laborieux, courageux et
colère comme une ruche, frémissait dans l'attente et dans le désir d'une
commotion. Tout s'y agitait sans que le travail fût pour cela
interrompu. Rien ne saurait donner l'idée de cette physionomie vive et
sombre. Il y a dans ce faubourg de poignantes détresses cachées sous le
toit des mansardes; il y a là aussi des intelligences ardentes et rares.
C'est surtout en fait de détresse et d'intelligence qu'il est dangereux
que les extrêmes se touchent.

Le faubourg Saint-Antoine avait encore d'autres causes de
tressaillement; car il reçoit le contre-coup des crises commerciales,
des faillites, des grèves, des chômages, inhérents aux grands
ébranlements politiques. En temps de révolution la misère est à la fois
cause et effet. Le coup qu'elle frappe lui revient. Cette population,
pleine de vertu fière, capable au plus haut point de calorique latent,
toujours prête aux prises d'armes, prompte aux explosions, irritée,
profonde, minée, semblait n'attendre que la chute d'une flammèche.
Toutes les fois que de certaines étincelles flottent sur l'horizon,
chassées par le vent des événements, on ne peut s'empêcher de songer au
faubourg Saint-Antoine et au redoutable hasard qui a placé aux portes de
Paris cette poudrière de souffrances et d'idées.

Les cabarets du _faubourg Antoine_, qui se sont plus d'une fois dessinés
dans l'esquisse qu'on vient de lire, ont une notoriété historique. En
temps de troubles on s'y enivre de paroles plus que de vin. Une sorte
d'esprit prophétique et un effluve d'avenir y circule, enflant les
coeurs et grandissant les âmes. Les cabarets du faubourg Antoine
ressemblent à ces tavernes du Mont Aventin bâties sur l'antre de la
sibylle et communiquant avec les profonds souffles sacrés; tavernes dont
les tables étaient presque des trépieds, et où l'on buvait ce qu'Ennius
appelle _le vin sibyllin_.

Le faubourg Saint-Antoine est un réservoir de peuple. L'ébranlement
révolutionnaire y fait des fissures par où coule la souveraineté
populaire. Cette souveraineté peut mal faire, elle se trompe comme toute
autre; mais, même fourvoyée, elle reste grande. On peut dire d'elle
comme du cyclope aveugle, _Ingens_.

En 93, selon que l'idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que
c'était le jour du fanatisme ou de l'enthousiasme, il partait du
faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes
héroïques.

Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les
jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants,
farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux
Paris bouleversé, que voulaient-ils? Ils voulaient la fin des
oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour
l'homme, l'instruction pour l'enfant, la douceur sociale pour la femme,
la liberté, l'égalité, la fraternité, le pain pour tous, l'idée pour
tous, l'édénisation du monde, le progrès; et cette chose sainte, bonne
et douce, le progrès, poussés à bout, hors d'eux-mêmes, ils la
réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la
bouche. C'étaient les sauvages, oui; mais les sauvages de la
civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit; ils voulaient, fût-ce par le
tremblement et l'épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils
semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la
lumière avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants,
mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d'autres hommes,
souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en
plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à
une table de velours au coin d'une cheminée de marbre, insistent
doucement pour le maintien et la conservation du passé, du Moyen-Âge, du
droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine
de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le
sabre, le bûcher et l'échafaud. Quant à nous, si nous étions forcé à
l'option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la
barbarie, nous choisirions les barbares.

Mais, grâce au ciel, un autre choix est possible. Aucune chute à pic
n'est nécessaire, pas plus en avant qu'en arrière. Ni despotisme, ni
terrorisme. Nous voulons le progrès en pente douce.

Dieu y pourvoit. L'adoucissement des pentes, c'est là toute la politique
de Dieu.




Chapitre VI

Enjolras et ses lieutenants


À peu près vers cette époque, Enjolras, en vue de l'événement possible,
fit une sorte de recensement mystérieux.

Tous étaient en conciliabule au café Musain.

Enjolras dit, en mêlant à ses paroles quelques métaphores
demi-énigmatiques, mais significatives:

--Il convient de savoir où l'on en est et sur qui l'on peut compter. Si
l'on veut des combattants, il faut en faire. Avoir de quoi frapper. Cela
ne peut nuire. Ceux qui passent ont toujours plus de chance d'attraper
des coups de corne quand il y a des boeufs sur la route que lorsqu'il
n'y en a pas. Donc comptons un peu le troupeau. Combien sommes-nous? Il
ne s'agit pas de remettre ce travail-là à demain. Les révolutionnaires
doivent toujours être pressés; le progrès n'a pas de temps à perdre.
Défions-nous de l'inattendu. Ne nous laissons pas prendre au dépourvu.
Il s'agit de repasser sur toutes les coutures que nous avons faites et
de voir si elles tiennent. Cette affaire doit être coulée à fond
aujourd'hui. Courfeyrac, tu verras les polytechniciens. C'est leur jour
de sortie. Aujourd'hui mercredi. Feuilly, n'est-ce pas? vous verrez ceux
de la Glacière. Combeferre m'a promis d'aller à Picpus. Il y a là tout
un fourmillement excellent. Bahorel visitera l'Estrapade. Prouvaire, les
maçons s'attiédissent; tu nous rapporteras des nouvelles de la loge de
la rue de Grenelle-Saint-Honoré. Joly ira à la clinique de Dupuytren et
tâtera le pouls à l'école de médecine. Bossuet fera un petit tour au
palais et causera avec les stagiaires. Moi, je me charge de la
Cougourde.

--Voilà tout réglé, dit Courfeyrac.

--Non.

--Qu'y a-t-il donc encore?

--Une chose très importante.

--Qu'est-ce? demanda Combeferre.

--La barrière du Maine, répondit Enjolras.

Enjolras resta un moment comme absorbé dans ses réflexions, puis reprit:

--Barrière du Maine il y a des marbriers, des peintres, les praticiens
des ateliers de sculpture. C'est une famille enthousiaste, mais sujette
à refroidissement. Je ne sais pas ce qu'ils ont depuis quelque temps.
Ils pensent à autre chose. Ils s'éteignent. Ils passent leur temps à
jouer aux dominos. Il serait urgent d'aller leur parler un peu et ferme.
C'est chez Richefeu qu'ils se réunissent. On les y trouverait entre midi
et une heure. Il faudrait souffler sur ces cendres-là. J'avais compté
pour cela sur ce distrait de Marius, qui en somme est bon, mais il ne
vient plus. Il me faudrait quelqu'un pour la barrière du Maine. Je n'ai
plus personne.

--Et moi, dit Grantaire, je suis là.

--Toi?

--Moi.

--Toi, endoctriner des républicains! toi, réchauffer, au nom des
principes, des coeurs refroidis!

--Pourquoi pas?

--Est-ce que tu peux être bon à quelque chose?

--Mais j'en ai la vague ambition, dit Grantaire.

--Tu ne crois à rien.

--Je crois à toi.

--Grantaire, veux-tu me rendre un service?

--Tous. Cirer tes bottes.

--Eh bien, ne te mêle pas de nos affaires. Cuve ton absinthe.

--Tu es un ingrat, Enjolras.

--Tu serais homme à aller barrière du Maine! tu en serais capable!

--Je suis capable de descendre rue des Grès, de traverser la place
Saint-Michel, d'obliquer par la rue Monsieur-le-Prince, de prendre la
rue de Vaugirard, de dépasser les Carmes, de tourner rue d'Assas,
d'arriver rue du Cherche-Midi, de laisser derrière moi le Conseil de
guerre, d'arpenter la rue des Vieilles-Tuileries, d'enjamber le
boulevard, de suivre la chaussée du Maine, de franchir la barrière, et
d'entrer chez Richefeu. Je suis capable de cela. Mes souliers en sont
capables.

--Connais-tu un peu ces camarades-là de chez Richefeu?

--Pas beaucoup. Nous nous tutoyons seulement.

--Qu'est-ce que tu leur diras?

--Je leur parlerai de Robespierre, pardi. De Danton. Des principes.

--Toi!

--Moi. Mais on ne me rend pas justice. Quand je m'y mets, je suis
terrible. J'ai lu Prud'homme, je connais le Contrat social, je sais par
coeur ma constitution de l'an Deux.»La liberté du citoyen finit où la
liberté d'un autre citoyen commence.» Est-ce que tu me prends pour une
brute? J'ai un vieil assignat dans mon tiroir. Les droits de l'Homme, la
souveraineté du peuple, sapristi! Je suis même un peu hébertiste. Je
puis rabâcher, pendant six heures d'horloge, montre en main, des choses
superbes.

--Sois sérieux, dit Enjolras.

--Je suis farouche, répondit Grantaire.

Enjolras pensa quelques secondes, et fit le geste d'un homme qui prend
son parti.

--Grantaire, dit-il gravement, je consens à t'essayer. Tu iras barrière
du Maine.

Grantaire logeait dans un garni tout voisin du café Musain. Il sortit,
et revint cinq minutes après. Il était allé chez lui mettre un gilet à
la Robespierre.

--Rouge, dit-il en entrant, et en regardant fixement Enjolras.

Puis, d'un plat de main énergique, il appuya sur sa poitrine les deux
pointes écarlates du gilet.

Et, s'approchant d'Enjolras, il lui dit à l'oreille:

--Sois tranquille.

Il enfonça son chapeau résolument et partit.

Un quart d'heure après, l'arrière-salle du café Musain était déserte.
Tous les amis de l'A B C étaient allés, chacun de leur côté, à leur
besogne. Enjolras, qui s'était réservé la Cougourde, sortit le dernier.

Ceux de la Cougourde d'Aix qui étaient à Paris se réunissaient alors
plaine d'Issy, dans une des carrières abandonnées si nombreuses de ce
côté de Paris.

Enjolras, tout en cheminant vers ce lieu de rendez-vous, passait en
lui-même la revue de la situation. La gravité des événements était
visible. Quand les faits, prodromes d'une espèce de maladie sociale
latente, se meuvent lourdement, la moindre complication les arrête et
les enchevêtre. Phénomène d'où sortent les écroulements et les
renaissances. Enjolras entrevoyait un soulèvement lumineux sous les pans
ténébreux de l'avenir. Qui sait? le moment approchait peut-être. Le
peuple ressaisissant le droit, quel beau spectacle! la révolution
reprenant majestueusement possession de la France, et disant au monde:
La suite à demain! Enjolras était content. La fournaise chauffait. Il
avait, dans ce même instant-là, une traînée de poudre d'amis éparse sur
Paris. Il composait, dans sa pensée, avec l'éloquence philosophique et
pénétrante de Combeferre, l'enthousiasme cosmopolite de Feuilly, la
verve de Courfeyrac, le rire de Bahorel, la mélancolie de Jean
Prouvaire, la science de Joly, les sarcasmes de Bossuet, une sorte de
pétillement électrique prenant feu à la fois un peu partout. Tous à
l'oeuvre. À coup sûr le résultat répondrait à l'effort. C'était bien.
Ceci le fit penser à Grantaire.--Tiens, se dit-il, la barrière du Maine
me détourne à peine de mon chemin. Si je poussais jusque chez Richefeu?
Voyons un peu ce que fait Grantaire, et où il en est.

Une heure sonnait au clocher de Vaugirard quand Enjolras arriva à la
tabagie Richefeu. Il poussa la porte, entra, croisa les bras, laissant
retomber la porte qui vint lui heurter les épaules, et regarda dans la
salle pleine de tables, d'hommes et de fumée.

Une voix éclatait dans cette brume, vivement coupée par une autre voix.
C'était Grantaire dialoguant avec un adversaire qu'il avait.

Grantaire était assis vis-à-vis d'une autre figure, à une table de
marbre Sainte-Anne semée de grains de son et constellée de dominos, il
frappait ce marbre du poing, et voici ce qu'Enjolras entendit:

--Double-six.

--Du quatre.

--Le porc! je n'en ai plus.

--Tu es mort. Du deux.

--Du six.

--Du trois.

--De l'as.

--À moi la pose.

--Quatre points.

--Péniblement.

--À toi.

--J'ai fait une faute énorme.

--Tu vas bien.

--Quinze.

--Sept de plus.

--Cela me fait vingt-deux. (Rêvant.) Vingt-deux!

--Tu ne t'attendais pas au double-six. Si je l'avais mis au
commencement, cela changeait tout le jeu.

--Du deux même.

--De l'as.

--De l'as! Eh bien, du cinq.

--Je n'en ai pas.

--C'est toi qui as posé, je crois?

--Oui.

--Du blanc.

--A-t-il de la chance! Ah! tu as une chance! (Longue rêverie.) Du deux.

--De l'as.

--Ni cinq, ni as. C'est embêtant pour toi.

--Domino.

--Nom d'un caniche!




Livre deuxième--Éponine




Chapitre I

Le Champ de l'Alouette


Marius avait assisté au dénouement inattendu du guet-apens sur la trace
duquel il avait mis Javert; mais à peine Javert eut-il quitté la masure,
emmenant ses prisonniers dans trois fiacres, que Marius de son côté se
glissa hors de la maison. Il n'était encore que neuf heures du soir.
Marius alla chez Courfeyrac. Courfeyrac n'était plus l'imperturbable
habitant du quartier latin; il était allé demeurer rue de la Verrerie
«pour des raisons politiques»; ce quartier était de ceux où
l'insurrection dans ce temps-là s'installait volontiers. Marius dit à
Courfeyrac: Je viens coucher chez toi. Courfeyrac tira un matelas de son
lit qui en avait deux, l'étendit à terre, et dit: Voilà.

Le lendemain, dès sept heures du matin, Marius revint à la masure, paya
le terme et ce qu'il devait à mame Bougon, fit charger sur une charrette
à bras ses livres, son lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et
s'en alla sans laisser son adresse, si bien que, lorsque Javert revint
dans la matinée afin de questionner Marius sur les événements de la
veille, il ne trouva que mame Bougon qui lui répondit: Déménagé!

Mame Bougon fut convaincue que Marius était un peu complice des voleurs
saisis dans la nuit.--Qui aurait dit cela? s'écria-t-elle chez les
portières du quartier, un jeune homme, que ça vous avait l'air d'une
fille!

Marius avait eu deux raisons pour ce déménagement si prompt. La
première, c'est qu'il avait horreur maintenant de cette maison où il
avait vu, de si près et dans tout son développement le plus repoussant
et le plus féroce, une laideur sociale plus affreuse peut-être encore
que le mauvais riche, le mauvais pauvre. La deuxième, c'est qu'il ne
voulait pas figurer dans le procès quelconque qui s'ensuivrait
probablement, et être amené à déposer contre Thénardier.

Javert crut que le jeune homme, dont il n'avait pas retenu le nom, avait
eu peur et s'était sauvé ou n'était peut-être même pas rentré chez lui
au moment du guet-apens; il fit pourtant quelques efforts pour le
retrouver, mais il n'y parvint pas.

Un mois s'écoula, puis un autre. Marius était toujours chez Courfeyrac.
Il avait su par un avocat stagiaire, promeneur habituel de la salle des
pas perdus, que Thénardier était au secret. Tous les lundis, Marius
faisait remettre au greffe de la Force cinq francs pour Thénardier.

Marius n'ayant plus d'argent, empruntait les cinq francs à Courfeyrac.
C'était la première fois de sa vie qu'il empruntait de l'argent. Ces
cinq francs périodiques étaient une double énigme pour Courfeyrac qui
les donnait et pour Thénardier qui les recevait.--À qui cela peut-il
aller? songeait Courfeyrac.--D'où cela peut-il me venir? se demandait
Thénardier.

Marius du reste était navré. Tout était de nouveau rentré dans une
trappe. Il ne voyait plus rien devant lui; sa vie était replongée dans
ce mystère où il errait à tâtons. Il avait un moment revu de très près
dans cette obscurité la jeune fille qu'il aimait, le vieillard qui
semblait son père, ces êtres inconnus qui étaient son seul intérêt et sa
seule espérance en ce monde; et au moment où il avait cru les saisir, un
souffle avait emporté toutes ces ombres. Pas une étincelle de certitude
et de vérité n'avait jailli même du choc le plus effrayant. Aucune
conjecture possible. Il ne savait même plus le nom qu'il avait cru
savoir. À coup sûr ce n'était plus Ursule. Et l'Alouette était un
sobriquet. Et que penser du vieillard? Se cachait-il en effet de la
police? L'ouvrier à cheveux blancs que Marius avait rencontré aux
environs des Invalides lui était revenu à l'esprit. Il devenait probable
maintenant que cet ouvrier et M. Leblanc étaient le même homme. Il se
déguisait donc? Cet homme avait des côtés héroïques et des côtés
équivoques. Pourquoi n'avait-il pas appelé au secours? pourquoi
s'était-il enfui? était-il, oui ou non, le père de la jeune fille? enfin
était-il réellement l'homme que Thénardier avait cru reconnaître?
Thénardier avait pu se méprendre? Autant de problèmes sans issue. Tout
ceci, il est vrai, n'ôtait rien au charme angélique de la jeune fille du
Luxembourg. Détresse poignante; Marius avait une passion dans le coeur,
et la nuit sur les yeux. Il était poussé, il était attiré, et il ne
pouvait bouger. Tout s'était évanoui, excepté l'amour. De l'amour même,
il avait perdu les instincts et les illuminations subites. Ordinairement
cette flamme qui nous brûle nous éclaire aussi un peu, et nous jette
quelque lueur utile au dehors. Ces sourds conseils de la passion, Marius
ne les entendait même plus. Jamais il ne se disait: Si j'allais là? si
j'essayais ceci? Celle qu'il ne pouvait plus nommer Ursule était
évidemment quelque part; rien n'avertissait Marius du côté où il fallait
chercher. Toute sa vie se résumait maintenant en deux mots: une
incertitude absolue dans une brume impénétrable. La revoir, elle; il y
aspirait toujours, il ne l'espérait plus.

Pour comble, la misère revenait. Il sentait tout près de lui, derrière
lui, ce souffle glacé. Dans toutes ces tourmentes, et depuis longtemps
déjà, il avait discontinué son travail, et rien n'est plus dangereux que
le travail discontinué; c'est une habitude qui s'en va. Habitude facile
à quitter, difficile à reprendre.

Une certaine quantité de rêverie est bonne, comme un narcotique à dose
discrète. Cela endort les fièvres, quelquefois dures, de l'intelligence
en travail, et fait naître dans l'esprit une vapeur molle et fraîche qui
corrige les contours trop âpres de la pensée pure, comble çà et là des
lacunes et des intervalles, lie les ensembles et estompe les angles des
idées. Mais trop de rêverie submerge et noie. Malheur au travailleur par
l'esprit qui se laisse tomber tout entier de la pensée dans la rêverie!
Il croit qu'il remontera aisément, et il se dit qu'après tout c'est la
même chose. Erreur!

La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté.
Remplacer la pensée par la rêverie, c'est confondre un poison avec une
nourriture.

Marius, on s'en souvient, avait commencé par là. La passion était
survenue, et avait achevé de le précipiter dans les chimères sans objet
et sans fond. On ne sort plus de chez soi que pour aller songer.
Enfantement paresseux. Gouffre tumultueux et stagnant. Et, à mesure que
le travail diminuait, les besoins croissaient. Ceci est une loi.
L'homme, à l'état rêveur, est naturellement prodigue et mou; l'esprit
détendu ne peut pas tenir la vie serrée. Il y a, dans cette façon de
vivre, du bien mêlé au mal, car si l'amollissement est funeste, la
générosité est saine et bonne. Mais l'homme pauvre, généreux et noble,
qui ne travaille pas, est perdu. Les ressources tarissent, les
nécessités surgissent.

Pente fatale où les plus honnêtes et les plus fermes sont entraînés
comme les plus faibles et les plus vicieux, et qui aboutit à l'un de ces
deux trous, le suicide ou le crime.

À force de sortir pour aller songer, il vient un jour où l'on sort pour
aller se jeter à l'eau.

L'excès de songe fait les Escousse et les Lebras.

Marius descendait cette pente à pas lents, les yeux fixés sur celle
qu'il ne voyait plus. Ce que nous venons d'écrire là semble étrange et
pourtant est vrai. Le souvenir d'un être absent s'allume dans les
ténèbres du coeur; plus il a disparu, plus il rayonne; l'âme désespérée
et obscure voit cette lumière à son horizon; étoile de la nuit
intérieure. Elle, c'était là toute la pensée de Marius. Il ne songeait
pas à autre chose; il sentait confusément que son vieux habit devenait
un habit impossible et que son habit neuf devenait un vieux habit, que
ses chemises s'usaient, que son chapeau s'usait, que ses bottes
s'usaient, c'est-à-dire que sa vie s'usait, et il se disait: Si je
pouvais seulement la revoir avant de mourir!

Une seule idée douce lui restait, c'est qu'Elle l'avait aimé, que son
regard le lui avait dit, qu'elle ne connaissait pas son nom, mais
qu'elle connaissait son âme, et que peut-être là où elle était, quel que
fût ce lieu mystérieux, elle l'aimait encore. Qui sait si elle ne
songeait pas à lui comme lui songeait à elle? Quelquefois, dans des
heures inexplicables comme en a tout coeur qui aime, n'ayant que des
raisons de douleur et se sentant pourtant un obscur tressaillement de
joie, il se disait: Ce sont ses pensées qui viennent à moi!--Puis il
ajoutait: Mes pensées lui arrivent aussi peut-être.

Cette illusion, dont il hochait la tête le moment d'après, réussissait
pourtant à lui jeter dans l'âme des rayons qui ressemblaient parfois à
de l'espérance. De temps en temps, surtout à cette heure du soir qui
attriste le plus les songeurs, il laissait tomber sur un cahier de
papier où il n'y avait que cela, le plus pur, le plus impersonnel, le
plus idéal des rêveries dont l'amour lui emplissait le cerveau. Il
appelait cela «lui écrire».

Il ne faut pas croire que sa raison fût en désordre. Au contraire. Il
avait perdu la faculté de travailler et de se mouvoir fermement vers un
but déterminé, mais il avait plus que jamais la clairvoyance et la
rectitude. Marius voyait à un jour calme et réel, quoique singulier, ce
qui se passait sous ses yeux, même les faits ou les hommes les plus
indifférents; il disait de tout le mot juste avec une sorte
d'accablement honnête et de désintéressement candide. Son jugement,
presque détaché de l'espérance, se tenait haut et planait.

Dans cette situation d'esprit rien ne lui échappait, rien ne le
trompait, et il découvrait à chaque instant le fond de la vie, de
l'humanité et de la destinée. Heureux, même dans les angoisses, celui à
qui Dieu a donné une âme digne de l'amour et du malheur! Qui n'a pas vu
les choses de ce monde et le coeur des hommes à cette double lumière n'a
rien vu de vrai et ne sait rien.

L'âme qui aime et qui souffre est à l'état sublime.

Du reste les jours se succédaient et rien de nouveau ne se présentait.
Il lui semblait seulement que l'espace sombre qui lui restait à
parcourir se raccourcissait à chaque instant. Il croyait déjà entrevoir
distinctement le bord de l'escarpement sans fond.

--Quoi! se répétait-il, est-ce que je ne la reverrai pas auparavant?

Quand on a monté la rue Saint-Jacques, laissé de côté la barrière et
suivi quelque temps à gauche l'ancien boulevard intérieur, on atteint la
rue de la Santé, puis la Glacière, et, un peu avant d'arriver à la
petite rivière des Gobelins, on rencontre une espèce de champ, qui est,
dans toute la longue et monotone ceinture des boulevards de Paris, le
seul endroit où Ruisdael serait tenté de s'asseoir.

Ce je ne sais quoi d'où la grâce se dégage est là, un pré vert traversé
de cordes tendues où des loques sèchent au vent, une vieille ferme à
maraîchers bâtie du temps de Louis XIII avec son grand toit bizarrement
percé de mansardes, des palissades délabrées, un peu d'eau entre des
peupliers, des femmes, des rires, des voix; à l'horizon le Panthéon,
l'arbre des Sourds-Muets, le Val-de-Grâce, noir, trapu, fantasque,
amusant, magnifique, et au fond le sévère faîte carré des tours de
Notre-Dame.

Comme le lieu vaut la peine d'être vu, personne n'y vient. À peine une
charrette ou un routier tous les quarts d'heure.

Il arriva une fois que les promenades solitaires de Marius le
conduisirent à ce terrain près de cette eau. Ce jour-là, il y avait sur
ce boulevard une rareté, un passant. Marius, vaguement frappé du charme
presque sauvage du lieu, demanda à ce passant:--Comment se nomme cet
endroit-ci?

Le passant répondit:--C'est le champ de l'Alouette.

Et il ajouta:--C'est ici qu'Ulbach a tué la bergère d'Ivry.

Mais après ce mot: l'Alouette, Marius n'avait plus entendu. Il y a de
ces congélations subites dans l'état rêveur qu'un mot suffit à produire.
Toute la pensée se condense brusquement autour d'une idée, et n'est plus
capable d'aucune autre perception. L'Alouette, c'était l'appellation
qui, dans les profondeurs de la mélancolie de Marius, avait remplacé
Ursule.--Tiens, dit-il, dans l'espèce de stupeur irraisonnée propre à
ces apartés mystérieux, ceci est son champ. Je saurai ici où elle
demeure.

Cela était absurde, mais irrésistible.

Et il vint tous les jours à ce champ de l'Alouette.




Chapitre II

Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons


Le triomphe de Javert dans la masure Gorbeau avait semblé complet, mais
ne l'avait pas été.

D'abord, et c'était là son principal souci, Javert n'avait point fait
prisonnier le prisonnier. L'assassiné qui s'évade est plus suspect que
l'assassin; et il est probable que ce personnage, si précieuse capture
pour les bandits, n'était pas de moins bonne prise pour l'autorité.

Ensuite, Montparnasse avait échappé à Javert.

Il fallait attendre une autre occasion pour remettre la main sur ce
«muscadin du diable». Montparnasse en effet, ayant rencontré Éponine qui
faisait le guet sous les arbres du boulevard l'avait emmenée, aimant
mieux être Némorin avec la fille que Schinderhannes avec le père. Bien
lui en avait pris. Il était libre. Quant à Éponine, Javert l'avait fait
«repincer». Consolation médiocre. Éponine avait rejoint Azelma aux
Madelonnettes.

Enfin, dans le trajet de la masure Gorbeau à la Force, un des principaux
arrêtés, Claquesous, s'était perdu. On ne savait comment cela s'était
fait, les agents et les sergents «n'y comprenaient rien», il s'était
changé en vapeur, il avait glissé entre les poucettes, il avait coulé
entre les fentes de la voiture, le fiacre était fêlé, et avait fui; on
ne savait que dire, sinon qu'en arrivant à la prison, plus de
Claquesous. Il y avait là de la féerie, ou de la police. Claquesous
avait-il fondu dans les ténèbres comme un flocon de neige dans l'eau? Y
avait-il eu connivence inavouée des agents? Cet homme appartenait-il à
la double énigme du désordre et de l'ordre? Était-il concentrique à
l'infraction et à la répression? Ce sphinx avait-il les pattes de devant
dans le crime et les pattes de derrière dans l'autorité? Javert
n'acceptait point ces combinaisons-là, et se fût hérissé devant de tels
compromis; mais son escouade comprenait d'autres inspecteurs que lui,
plus initiés peut-être que lui-même, quoique ses subordonnés, aux
secrets de la préfecture, et Claquesous était un tel scélérat qu'il
pouvait être un fort bon agent. Être en de si intimes rapports
d'escamotage avec la nuit, cela est excellent pour le brigandage et
admirable pour la police. Il y a de ces coquins à deux tranchants. Quoi
qu'il en fût, Claquesous égaré ne se retrouva pas. Javert en parut plus
irrité qu'étonné.

Quant à Marius, «ce dadais d'avocat qui avait eu probablement peur», et
dont Javert avait oublié le nom, Javert y tenait peu. D'ailleurs, un
avocat, cela se retrouve toujours. Mais était-ce un avocat seulement?

L'information avait commencé.

Le juge d'instruction avait trouvé utile de ne point mettre un des
hommes de la bande Patron-Minette au secret, espérant quelque bavardage.
Cet homme était Brujon, le chevelu de la rue du Petit-Banquier. On
l'avait lâché dans la cour Charlemagne, et l'oeil des surveillants était
ouvert sur lui.

Ce nom, Brujon, est un des souvenirs de la Force. Dans la hideuse cour
dite du Bâtiment-Neuf, que l'administration appelait cour Saint-Bernard
et que les voleurs appelaient fosse-aux-lions, sur cette muraille
couverte de squames et de lèpres qui montait à gauche à la hauteur des
toits, près d'une vieille porte de fer rouillée qui menait à l'ancienne
chapelle de l'hôtel ducal de la Force devenue un dortoir de brigands, on
voyait encore il y a douze ans une espèce de bastille grossièrement
sculptée au clou dans la pierre, et au-dessous cette signature:

          BRUJON, 1811.

Le Brujon de 1811 était le père du Brujon de 1832.

Ce dernier, qu'on n'a pu qu'entrevoir dans le guet-apens Gorbeau, était
un jeune gaillard fort rusé et fort adroit, ayant l'air ahuri et
plaintif. C'est sur cet air ahuri que le juge d'instruction l'avait
lâché, le croyant plus utile dans la cour Charlemagne que dans la
cellule du secret.

Les voleurs ne s'interrompent pas parce qu'ils sont entre les mains de
la justice. On ne se gêne point pour si peu. Être en prison pour un
crime n'empêche pas de commencer un autre crime. Ce sont des artistes
qui ont un tableau au Salon et qui n'en travaillent pas moins à une
nouvelle oeuvre dans leur atelier.

Brujon semblait stupéfié par la prison. On le voyait quelquefois des
heures entières dans la cour Charlemagne, debout près de la lucarne du
cantinier, et contemplant comme un idiot cette sordide pancarte des prix
de la cantine qui commençait par: _ail, 62 centimes_, et finissait par:
_cigare, cinq centimes_. Ou bien il passait son temps à trembler,
claquant des dents, disant qu'il avait la fièvre, et s'informant si l'un
des vingt-huit lits de la salle des fiévreux était vacant.

Tout à coup, vers la deuxième quinzaine de février 1832, on sut que
Brujon, cet endormi, avait fait faire, par des commissionnaires de la
maison, pas sous son nom, mais sous le nom de trois de ses camarades,
trois commissions différentes, lesquelles lui avaient coûté en tout
cinquante sous, dépense exorbitante qui attira l'attention du brigadier
de la prison.

On s'informa, et en consultant le tarif des commissions affiché dans le
parloir des détenus, on arriva à savoir que les cinquante sous se
décomposaient ainsi: trois commissions; une au Panthéon, dix sous; une
au Val-de-Grâce, quinze sous; et une à la barrière de Grenelle,
vingt-cinq sous. Celle-ci était la plus chère de tout le tarif. Or, au
Panthéon, au Val-de-Grâce, à la barrière de Grenelle, se trouvaient
précisément les domiciles de trois rôdeurs de barrières fort redoutés,
Kruideniers, dit Bizarro, Glorieux, forçat libéré, et Barre-Carrosse,
sur lesquels cet incident ramena le regard de la police. On croyait
deviner que ces hommes étaient affiliés à Patron-Minette, dont on avait
coffré deux chefs, Babet et Gueulemer. On supposa que dans les envois de
Brujon, remis, non à des adresses de maisons, mais à des gens qui
attendaient dans la rue, il devait y avoir des avis pour quelque méfait
comploté. On avait d'autres indices encore; on mit la main sur les trois
rôdeurs, et l'on crut avoir éventé la machination quelconque de Brujon.

Une semaine environ après ces mesures prises, une nuit, un surveillant
de ronde, qui inspectait le dortoir d'en bas du Bâtiment-Neuf, au moment
de mettre son marron dans la boîte à marrons,--c'est le moyen qu'on
employait pour s'assurer que les surveillants faisaient exactement leur
service; toutes les heures un marron devait tomber dans toutes les
boîtes clouées aux portes des dortoirs;--un surveillant donc vit par le
judas du dortoir Brujon sur son séant qui écrivait quelque chose dans
son lit à la clarté de l'applique. Le gardien entra, on mit Brujon pour
un mois au cachot, mais on ne put saisir ce qu'il avait écrit. La police
n'en sut pas davantage.

Ce qui est certain, c'est que le lendemain «un postillon» fut lancé de
la cour Charlemagne dans la fosse-aux-lions par-dessus le bâtiment à
cinq étages qui séparait les deux cours.

Les détenus appellent postillon une boulette de pain artistement pétrie
qu'on envoie _en Irlande_, c'est-à-dire par-dessus les toits d'une
prison, d'une cour à l'autre. Étymologie: par-dessus l'Angleterre; d'une
terre à l'autre; _en Irlande_. Cette boulette tombe dans la cour. Celui
qui la ramasse l'ouvre et y trouve un billet adressé à quelque
prisonnier de la cour. Si c'est un détenu qui fait la trouvaille, il
remet le billet à sa destination; si c'est un gardien, ou l'un de ces
prisonniers secrètement vendus qu'on appelle moutons dans les prisons et
renards dans les bagnes, le billet est porté au greffe et livré à la
police.

Cette fois, le postillon parvint à son adresse, quoique celui auquel le
message était destiné fût en ce moment _au séparé_. Ce destinataire
n'était rien moins que Babet, l'une des quatre têtes de Patron-Minette.

Le postillon contenait un papier roulé sur lequel il n'y avait que ces
deux lignes:

--Babet. Il y a une affaire rue Plumet. Une grille sur un jardin.

C'était la chose que Brujon avait écrite dans la nuit.

En dépit des fouilleurs et des fouilleuses, Babet trouva moyen de faire
passer le billet de la Force à la Salpêtrière à une «bonne amie» qu'il
avait là, et qui y était enfermée. Cette fille à son tour transmit le
billet à une autre qu'elle connaissait, une appelée Magnon, fort
regardée par la police, mais pas encore arrêtée. Cette Magnon, dont le
lecteur a déjà vu le nom, avait avec les Thénardier des relations qui
seront précisées plus tard et pouvait, en allant voir Éponine, servir de
pont entre la Salpêtrière et les Madelonnettes.

Il arriva justement qu'en ce moment-là même, les preuves manquant dans
l'instruction dirigée contre Thénardier à l'endroit de ses filles,
Éponine et Azelma furent relâchées.

Quand Éponine sortit, Magnon, qui la guettait à la porte des
Madelonnettes, lui remit le billet de Brujon à Babet en la chargeant
d'_éclairer_ l'affaire.

Éponine alla rue Plumet, reconnut la grille et le jardin, observa la
maison, épia, guetta, et, quelques jours après, porta à Magnon, qui
demeurait rue Clocheperce, un biscuit que Magnon transmit à la maîtresse
de Babet à la Salpêtrière. Un biscuit, dans le ténébreux symbolisme des
prisons, signifie: _rien à faire_.

Si bien qu'en moins d'une semaine de là, Babet et Brujon se croisant
dans le chemin de ronde de la Force, comme l'un allait «à l'instruction»
et que l'autre en revenait:--Eh bien, demanda Brujon, la rue
P?--Biscuit, répondit Babet.

Ainsi avorta ce foetus de crime enfanté par Brujon à la Force.

Cet avortement pourtant eut des suites, parfaitement étrangères au
programme de Brujon. On les verra.

Souvent en croyant nouer un fil, on en lie un autre.




Chapitre III

Apparition au père Mabeuf


Marius n'allait plus chez personne, seulement il lui arrivait
quelquefois de rencontrer le père Mabeuf.

Pendant que Marius descendait lentement ces degrés lugubres qu'on
pourrait nommer l'escalier des caves et qui mènent dans les lieux sans
lumière où l'on entend les heureux marcher au-dessus de soi, M. Mabeuf
descendait de son côté.

La _Flore de Cauteretz_ ne se vendait absolument plus. Les expériences
sur l'indigo n'avaient point réussi dans le petit jardin d'Austerlitz
qui était mal exposé. M. Mabeuf n'y pouvait cultiver que quelques
plantes rares qui aiment l'humidité et l'ombre. Il ne se décourageait
pourtant pas. Il avait obtenu un coin de terre au Jardin des plantes, en
bonne exposition, pour y faire, «à ses frais», ses essais d'indigo. Pour
cela il avait mis les cuivres de sa _Flore_ au mont-de-piété. Il avait
réduit son déjeuner à deux oeufs, et il en laissait un à sa vieille
servante dont il ne payait plus les gages depuis quinze mois. Et souvent
son déjeuner était son seul repas. Il ne riait plus de son rire
enfantin, il était devenu morose, et ne recevait plus de visites. Marius
faisait bien de ne plus songer à venir. Quelquefois, à l'heure où M.
Mabeuf allait au Jardin des plantes, le vieillard et le jeune homme se
croisaient sur le boulevard de l'Hôpital. Ils ne parlaient pas et se
faisaient un signe de tête tristement. Chose poignante, qu'il y ait un
moment où la misère dénoue! On était deux amis, on est deux passants.

Le libraire Royol était mort. M. Mabeuf ne connaissait plus que ses
livres, son jardin et son indigo; c'étaient les trois formes qu'avaient
prises pour lui le bonheur, le plaisir et l'espérance. Cela lui
suffisait pour vivre. Il se disait:--Quand j'aurai fait mes boules de
bleu je serai riche, je retirerai mes cuivres du mont-de-piété, je
remettrai ma _Flore_ en vogue avec du charlatanisme, de la grosse caisse
et des annonces dans les journaux, et j'achèterai, je sais bien où, un
exemplaire de l'_Art de naviguer_ de Pierre de Médine, avec bois,
édition de 1559.--En attendant, il travaillait toute la journée à son
carré d'indigo, et le soir il rentrait chez lui pour arroser son jardin,
et lire ses livres. M. Mabeuf avait à cette époque fort près de
quatre-vingts ans.

Un soir il eut une singulière apparition.

Il était rentré qu'il faisait grand jour encore. La mère Plutarque dont
la santé se dérangeait était malade et couchée. Il avait dîné d'un os où
il restait un peu de viande et d'un morceau de pain qu'il avait trouvé
sur la table de cuisine, et s'était assis sur une borne de pierre
renversée qui tenait lieu de banc dans son jardin.

Près de ce banc se dressait, à la mode des vieux jardins vergers, une
espèce de grand bahut en solives et en planches fort délabré, clapier au
rez-de-chaussée, fruitier au premier étage. Il n'y avait pas de lapins
dans le clapier, mais il y avait quelques pommes dans le fruitier. Reste
de la provision d'hiver.

M. Mabeuf s'était mis à feuilleter et à lire, à l'aide de ses lunettes,
deux livres qui le passionnaient, et même, chose plus grave à son âge,
le préoccupaient. Sa timidité naturelle le rendait propre à une certaine
acceptation des superstitions. Le premier de ces livres était le fameux
traité du président Delancre, _De l'inconstance des démons_, l'autre
était l'in-quarto de Mutor de la Rubaudière. _Sur les diables de Vauvert
et les gobelins de la Bièvre_. Ce dernier bouquin l'intéressait d'autant
plus que son jardin avait été un des terrains anciennement hantés par
les gobelins. Le crépuscule commençait à blanchir ce qui est en haut et
à noircir ce qui est en bas. Tout en lisant, et par-dessus le livre
qu'il tenait à la main, le père Mabeuf considérait ses plantes et entre
autres un rhododendron magnifique qui était une de ses consolations;
quatre jours de hâle, de vent et de soleil, sans une goutte de pluie,
venaient de passer; les tiges se courbaient, les boutons penchaient, les
feuilles tombaient, tout cela avait besoin d'être arrosé; le
rhododendron surtout était triste. Le père Mabeuf était de ceux pour qui
les plantes ont des âmes. Le vieillard avait travaillé toute la journée
à son carré d'indigo, il était épuisé de fatigue, il se leva pourtant,
posa ses livres sur le banc, et marcha tout courbé et à pas chancelants
jusqu'au puits, mais quand il eut saisi la chaîne, il ne put même pas la
tirer assez pour la décrocher. Alors il se retourna et leva un regard
d'angoisse vers le ciel qui s'emplissait d'étoiles.

La soirée avait cette sérénité qui accable les douleurs de l'homme sous
je ne sais quelle lugubre et éternelle joie. La nuit promettait d'être
aussi aride que l'avait été le jour.

--Des étoiles partout! pensait le vieillard; pas la plus petite nuée!
pas une larme d'eau!

Et sa tête, qui s'était soulevée un moment, retomba sur sa poitrine.

Il la releva et regarda encore le ciel en murmurant:

--Une larme de rosée! un peu de pitié!

Il essaya encore une fois de décrocher la chaîne du puits, et ne put.

En ce moment il entendit une voix qui disait:

--Père Mabeuf, voulez-vous que je vous arrose votre jardin?

En même temps un bruit de bête fauve qui passe se fit dans la haie, et
il vit sortir de la broussaille une espèce de grande fille maigre qui se
dressa devant lui en le regardant hardiment. Cela avait moins l'air d'un
être humain que d'une forme qui venait d'éclore au crépuscule.

Avant que le père Mabeuf, qui s'effarait aisément et qui avait, comme
nous avons dit, l'effroi facile, eût pu répondre une syllabe, cet être,
dont les mouvements avaient dans l'obscurité une sorte de brusquerie
bizarre, avait décroché la chaîne, plongé et retiré le seau, et rempli
l'arrosoir, et le bonhomme voyait cette apparition qui avait les pieds
nus et une jupe en guenilles courir dans les plates-bandes en
distribuant la vie autour d'elle. Le bruit de l'arrosoir sur les
feuilles remplissait l'âme du père Mabeuf de ravissement. Il lui
semblait que maintenant le rhododendron était heureux.

Le premier seau vidé, la fille en tira un second, puis un troisième.
Elle arrosa tout le jardin.

À la voir marcher ainsi dans les allées où sa silhouette apparaissait
toute noire, agitant sur ses grands bras anguleux son fichu tout
déchiqueté, elle avait je ne sais quoi d'une chauve-souris.

Quand elle eut fini, le père Mabeuf s'approcha les larmes aux yeux, et
lui posa la main sur le front.

--Dieu vous bénira, dit-il, vous êtes un ange puisque vous avez soin des
fleurs.

--Non, répondit-elle, je suis le diable, mais ça m'est égal.

Le vieillard s'écria, sans attendre et sans entendre sa réponse:

--Quel dommage que je sois si malheureux et si pauvre, et que je ne
puisse rien faire pour vous!

--Vous pouvez quelque chose, dit-elle.

--Quoi?

--Me dire où demeure M. Marius.

Le vieillard ne comprit point.

--Quel monsieur Marius?

Il leva son regard vitreux et parut chercher quelque chose d'évanoui.

--Un jeune homme qui venait ici dans les temps.

Cependant M. Mabeuf avait fouillé dans sa mémoire.

--Ah! oui,... s'écria-t-il, je sais ce que vous voulez dire. Attendez
donc! monsieur Marius... le baron Marius Pontmercy, parbleu! Il
demeure... ou plutôt il ne demeure plus.... Ah bien, je ne sais pas.

Tout en parlant, il s'était courbé pour assujettir une branche du
rhododendron, et il continuait:

--Tenez, je me souviens à présent. Il passe très souvent sur le
boulevard et va du côté de la Glacière. Rue Croulebarbe. Le champ de
l'Alouette. Allez par là. Il n'est pas difficile à rencontrer.

Quand M. Mabeuf se releva, il n'y avait plus personne, la fille avait
disparu.

Il eut décidément un peu peur.

--Vrai, pensa-t-il, si mon jardin n'était pas arrosé, je croirais que
c'est un esprit.

Une heure plus tard, quand il fut couché, cela lui revint, et, en
s'endormant, à cet instant trouble où la pensée, pareille à cet oiseau
fabuleux qui se change en poisson pour passer la mer, prend peu à peu la
forme du songe pour traverser le sommeil, il se disait confusément:

--Au fait, cela ressemble beaucoup à ce que la Rubaudière raconte des
gobelins. Serait-ce un gobelin?




Chapitre IV

Apparition à Marius


Quelques jours après cette visite d'un «esprit» au père Mabeuf, un
matin,--c'était un lundi, le jour de la pièce de cent sous que Marius
empruntait à Courfeyrac pour Thénardier,--Marius avait mis cette pièce
de cent sous dans sa poche, et, avant de la porter au greffe, il était
allé «se promener un peu», espérant qu'à son retour cela le ferait
travailler. C'était d'ailleurs éternellement ainsi. Sitôt levé, il
s'asseyait devant un livre et une feuille de papier pour bâcler quelque
traduction; il avait à cette époque-là pour besogne la translation en
français d'une célèbre querelle d'allemands, la controverse de Gans et
de Savigny; il prenait Savigny, il prenait Gans, lisait quatre lignes,
essayait d'en écrire une, ne pouvait, voyait une étoile entre son papier
et lui, et se levait de sa chaise en disant:--Je vais sortir. Cela me
mettra en train.

Et il allait au champ de l'Alouette.

Là il voyait plus que jamais l'étoile, et moins que jamais Savigny et
Gans.

Il rentrait, essayait de reprendre son labeur, et n'y parvenait point;
pas moyen de renouer un seul des fils cassés dans son cerveau; alors il
disait:--Je ne sortirai pas demain. Cela m'empêche de travailler.--Et il
sortait tous les jours.

Il habitait le champ de l'Alouette plus que le logis de Courfeyrac. Sa
véritable adresse était celle-ci: boulevard de la Santé, au septième
arbre après la rue Croulebarbe.

Ce matin-là, il avait quitté ce septième arbre, et s'était assis sur le
parapet de la rivière des Gobelins. Un gai soleil pénétrait les feuilles
fraîches épanouies et toutes lumineuses.

Il songeait à «Elle». Et sa songerie, devenant reproche, retombait sur
lui; il pensait douloureusement à la paresse, paralysie de l'âme, qui le
gagnait, et à cette nuit qui s'épaississait d'instant en instant devant
lui au point qu'il ne voyait même déjà plus le soleil.

Cependant, à travers ce pénible dégagement d'idées indistinctes qui
n'étaient pas même un monologue tant l'action s'affaiblissait en lui, et
il n'avait plus même la force de vouloir se désoler, à travers cette
absorption mélancolique, les sensations du dehors lui arrivaient. Il
entendait derrière lui, au-dessous de lui, sur les deux bords de la
rivière, les laveuses des Gobelins battre leur linge, et, au-dessus de
sa tête, les oiseaux jaser et chanter dans les ormes. D'un côté le bruit
de la liberté, de l'insouciance heureuse, du loisir qui a des ailes; de
l'autre le bruit du travail. Chose qui le faisait rêver profondément, et
presque réfléchir, c'étaient deux bruits joyeux.

Tout à coup, au milieu de son extase accablée, il entendit une voix
connue qui disait:

--Tiens! le voilà!

Il leva les yeux, et reconnut cette malheureuse enfant qui était venue
un matin chez lui, l'aînée des filles Thénardier, Éponine; il savait
maintenant comment elle se nommait. Chose étrange, elle était appauvrie
et embellie, deux pas qu'il ne semblait point qu'elle pût faire. Elle
avait accompli un double progrès, vers la lumière et vers la détresse.
Elle était pieds nus et en haillons comme le jour où elle était entrée
si résolûment dans sa chambre, seulement ses haillons avaient deux mois
de plus; les trous étaient plus larges, les guenilles plus sordides.
C'était cette même voix enrouée, ce même front terni et ridé par le
hâle, ce même regard libre, égaré et vacillant. Elle avait de plus
qu'autrefois dans la physionomie ce je ne sais quoi d'effrayé et de
lamentable que la prison traversée ajoute à la misère.

Elle avait des brins de paille et de foin dans les cheveux, non comme
Ophélia pour être devenue folle à la contagion de la folie d'Hamlet,
mais parce qu'elle avait couché dans quelque grenier d'écurie.

Et avec tout cela elle était belle. Quel astre vous êtes, ô jeunesse!

Cependant elle était arrêtée devant Marius avec un peu de joie sur son
visage livide et quelque chose qui ressemblait à un sourire.

Elle fut quelques moments comme si elle ne pouvait parler.

--Je vous rencontre donc! dit-elle enfin. Le père Mabeuf avait raison,
c'était sur ce boulevard-ci! Comme je vous ai cherché! si vous saviez!
Savez-vous cela? j'ai été au bloc. Quinze jours! Ils m'ont lâchée! vu
qu'il n'y avait rien sur moi et que d'ailleurs je n'avais pas l'âge du
discernement. Il s'en fallait de deux mois. Oh! comme je vous ai
cherché! Voilà six semaines. Vous ne demeurez donc plus là-bas?

--Non, dit Marius.

--Oh! je comprends. À cause de la chose. C'est désagréable ces
esbroufes-là. Vous avez déménagé. Tiens! pourquoi donc portez-vous des
vieux chapeaux comme ça? Un jeune homme comme vous, ça doit avoir de
beaux habits. Savez-vous, monsieur Marius? le père Mabeuf vous appelle
le baron Marius je ne sais plus quoi. Pas vrai que vous n'êtes pas
baron? Les barons c'est des vieux, ça va au Luxembourg devant le
château, où il y a le plus de soleil, ça lit la _Quotidienne_ pour un
sou. J'ai été une fois porter une lettre chez un baron qui était comme
ça. Il avait plus de cent ans. Dites donc, où est-ce que vous demeurez à
présent?

Marius ne répondit pas.

--Ah! continua-t-elle, vous avez un trou à votre chemise. Il faudra que
je vous recouse cela.

Elle reprit avec une expression qui s'assombrissait peu à peu: Vous
n'avez pas l'air content de me voir?

Marius se taisait; elle garda elle-même un instant le silence, puis
s'écria:

--Si je voulais pourtant, je vous forcerais bien à avoir l'air content!

--Quoi? demanda Marius. Que voulez-vous dire?

--Ah! vous me disiez tu! reprit-elle.

--Eh bien, que veux-tu dire?

Elle se mordit la lèvre; elle semblait hésiter comme en proie à une
sorte de combat intérieur. Enfin elle partit prendre son parti.

--Tant pis, c'est égal. Vous avez l'air triste, je veux que vous soyez
content. Promettez-moi seulement que vous allez rire. Je veux vous voir
rire et vous voir dire: Ah bien! c'est bon. Pauvre M. Marius! vous
savez! vous m'avez promis que vous me donneriez tout ce que je
voudrais....

--Oui! mais parle donc!

Elle regarda Marius dans le blanc des yeux et lui dit:

--J'ai l'adresse.

Marius pâlit. Tout son sang reflua à son coeur.

--Quelle adresse?

--L'adresse que vous m'avez demandée!

Elle ajouta comme si elle faisait effort:

--L'adresse... vous savez bien?

--Oui! bégaya Marius.

--De la demoiselle!

Ce mot prononcé, elle soupira profondément.

Marius sauta du parapet où il était assis et lui prit éperdument la
main.

--Oh! eh bien! conduis-moi! dis-moi! demande-moi tout ce que tu voudras!
Où est-ce?

--Venez avec moi, répondit-elle. Je ne sais pas bien la rue et le
numéro; c'est tout de l'autre côté d'ici, mais je connais bien la
maison, je vais vous conduire.

Elle retira sa main et reprit, d'un ton qui eût navré un observateur,
mais qui n'effleura même pas Marius ivre et transporté:

--Oh! comme vous êtes content!

Un nuage passa sur le front de Marius. Il saisit Éponine par le bras.

--Jure-moi une chose!

--Jurer? dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? Tiens! vous voulez que
je jure?

Et elle rit.

--Ton père! promets-moi, Éponine! jure-moi que tu ne diras pas cette
adresse à ton père!

Elle se tourna vers lui d'un air stupéfait.

--Éponine! comment savez-vous que je m'appelle Éponine?

--Promets-moi ce que je te dis!

Mais elle semblait ne pas l'entendre.

--C'est gentil, ça! vous m'avez appelée Éponine! Marius lui prit les
deux bras à la fois.

--Mais réponds-moi donc, au nom du ciel! fais attention à ce que je te
dis, jure-moi que tu ne diras pas l'adresse que tu sais à ton père!

--Mon père? dit-elle. Ah oui, mon père! Soyez donc tranquille. Il est au
secret. D'ailleurs est-ce que je m'occupe de mon père!

--Mais tu ne me promets pas! s'écria Marius.

--Mais lâchez-moi donc! dit-elle en éclatant de rire, comme vous me
secouez! Si! si! je vous promets ça! je vous jure ça! qu'est-ce que cela
me fait? je ne dirai pas l'adresse à mon père. Là! ça va-t-il? c'est-il
ça?

--Ni à personne? fit Marius.

--Ni à personne.

--À présent, reprit Marius, conduis-moi.

--Tout de suite?

--Tout de suite.

--Venez.--Oh! comme il est content! dit-elle.

Après quelques pas, elle s'arrêta.

--Vous me suivez de trop près, monsieur Marius. Laissez-moi aller
devant, et suivez-moi comme cela, sans faire semblant. Il ne faut pas
qu'on voie un jeune homme bien, comme vous, avec une femme comme moi.

Aucune langue ne saurait dire tout ce qu'il y avait dans ce mot, femme,
ainsi prononcé par cette enfant.

Elle fit une dizaine de pas, et s'arrêta encore; Marius la rejoignit.
Elle lui adressa la parole de côté et sans se tourner vers lui:

--À propos, vous savez que vous m'avez promis quelque chose?

Marius fouilla dans sa poche. Il ne possédait au monde que les cinq
francs destinés au père Thénardier. Il les prit, et les mit dans la main
d'Éponine.

Elle ouvrit les doigts et laissa tomber la pièce à terre, et le
regardant d'un air sombre:

--Je ne veux pas de votre argent, dit-elle.




Livre troisième--La maison de la rue Plumet




Chapitre I

La maison à secret


Vers le milieu du siècle dernier, un président à mortier au parlement de
Paris ayant une maîtresse et s'en cachant, car à cette époque les grands
seigneurs montraient leurs maîtresses et les bourgeois les cachaient,
fit construire «une petite maison» faubourg Saint-Germain, dans la rue
déserte de Blomet, qu'on nomme aujourd'hui rue Plumet, non loin de
l'endroit qu'on appelait alors le _Combat des Animaux_.

Cette maison se composait d'un pavillon à un seul étage, deux salles au
rez-de-chaussée, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en haut
un boudoir, sous le toit un grenier, le tout précédé d'un jardin avec
large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent.
C'était là tout ce que les passants pouvaient entrevoir; mais en arrière
du pavillon il y avait une cour étroite et au fond de la cour un logis
bas de deux pièces sur cave, espèce d'en-cas destiné à dissimuler au
besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait, par derrière,
par une porte masquée et ouvrant à secret, avec un long couloir étroit,
pavé, sinueux, à ciel ouvert, bordé de deux hautes murailles, lequel,
caché avec un art prodigieux et comme perdu entre les clôtures des
jardins et des cultures dont il suivait tous les angles et tous les
détours, allait aboutir à une autre porte également à secret qui
s'ouvrait à un demi-quart de lieue de là, presque dans un autre
quartier, à l'extrémité solitaire de la rue de Babylone.

M. le président s'introduisait par là, si bien que ceux-là mêmes qui
l'eussent épié et suivi et qui eussent observé que M. le président se
rendait tous les jours mystérieusement quelque part, n'eussent pu se
douter qu'aller rue de Babylone c'était aller rue Blomet. Grâce à
d'habiles achats de terrains, l'ingénieux magistrat avait pu faire faire
ce travail de voirie secrète chez lui, sur sa propre terre, et par
conséquent sans contrôle. Plus tard il avait revendu par petites
parcelles pour jardins et cultures les lots de terre riverains du
corridor, et les propriétaires de ces lots de terre croyaient des deux
côtés avoir devant les yeux un mur mitoyen, et ne soupçonnaient pas même
l'existence de ce long ruban de pavé serpentant entre deux murailles
parmi leurs plates-bandes et leurs vergers. Les oiseaux seuls voyaient
cette curiosité. Il est probable que les fauvettes et les mésanges du
siècle dernier avaient fort jasé sur le compte de M. le président.

Le pavillon, bâti en pierre dans le goût Mansart, lambrissé et meublé
dans le goût Watteau, rocaille au dedans, perruque au dehors, muré d'une
triple haie de fleurs, avait quelque chose de discret, de coquet et de
solennel, comme il sied à un caprice de l'amour et de la magistrature.

Cette maison et ce couloir, qui ont disparu aujourd'hui, existaient
encore il y a une quinzaine d'années. En 93, un chaudronnier avait
acheté la maison pour la démolir, mais n'ayant pu en payer le prix, la
nation le mit en faillite. De sorte que ce fut la maison qui démolit le
chaudronnier. Depuis la maison resta inhabitée, et tomba lentement en
ruine, comme toute demeure à laquelle la présence de l'homme ne
communique plus la vie. Elle était restée meublée de ses vieux meubles
et toujours à vendre ou à louer, et les dix ou douze personnes qui
passent par an rue Plumet en étaient averties par un écriteau jaune et
illisible accroché à la grille du jardin depuis 1810.

Vers la fin de la Restauration, ces mêmes passants purent remarquer que
l'écriteau avait disparu, et que, même, les volets du premier étage
étaient ouverts. La maison en effet était occupée. Les fenêtres avaient
«des petits rideaux», signe qu'il y avait une femme.

Au mois d'octobre 1829, un homme d'un certain âge s'était présenté et
avait loué la maison telle qu'elle était, y compris, bien entendu,
l'arrière-corps de logis et le couloir qui allait aboutir à la rue de
Babylone. Il avait fait rétablir les ouvertures à secret des deux portes
de ce passage. La maison, nous venons de le dire, était encore à peu
près meublée des vieux ameublements du président, le nouveau locataire
avait ordonné quelques réparations, ajouté çà et là ce qui manquait,
remis des pavés à la cour, des briques aux carrelages, des marches à
l'escalier, des feuilles aux parquets et des vitres aux croisées, et
enfin était venu s'installer avec une jeune fille et une servante âgée,
sans bruit, plutôt comme quelqu'un qui se glisse que comme quelqu'un qui
entre chez soi. Les voisins n'en jasèrent point, par la raison qu'il n'y
avait pas de voisins.

Ce locataire peu à effet était Jean Valjean, la jeune fille était
Cosette. La servante était une fille appelée Toussaint que Jean Valjean
avait sauvée de l'hôpital et de la misère et qui était vieille,
provinciale et bègue, trois qualités qui avaient déterminé Jean Valjean
à la prendre avec lui. Il avait loué la maison sous le nom de M.
Fauchelevent, rentier. Dans tout ce qui a été raconté plus haut, le
lecteur a sans doute moins tardé encore que Thénardier à reconnaître
Jean Valjean.

Pourquoi Jean Valjean avait-il quitté le couvent du Petit-Picpus? Que
s'était-il passé?

Il ne s'était rien passé.

On s'en souvient. Jean Valjean était heureux dans le couvent, si heureux
que sa conscience finit par s'inquiéter. Il voyait Cosette tous les
jours, il sentait la paternité naître et se développer en lui de plus en
plus, il couvait de l'âme cette enfant, il se disait qu'elle était à
lui, que rien ne pouvait la lui enlever, que cela serait ainsi
indéfiniment, que certainement elle se ferait religieuse, y étant chaque
jour doucement provoquée, qu'ainsi le couvent était désormais l'univers
pour elle comme pour lui, qu'il y vieillirait et qu'elle y grandirait,
qu'elle y vieillirait et qu'il y mourrait, qu'enfin, ravissante
espérance, aucune séparation n'était possible. En réfléchissant à ceci,
il en vint à tomber dans des perplexités. Il s'interrogea. Il se
demandait si tout ce bonheur-là était bien à lui, s'il ne se composait
pas du bonheur d'un autre, du bonheur de cette enfant qu'il confisquait
et qu'il dérobait, lui vieillard; si ce n'était point là un vol? Il se
disait que cette enfant avait le droit de connaître la vie avant d'y
renoncer, que lui retrancher, d'avance et en quelque sorte sans la
consulter, toutes les joies sous prétexte de lui sauver toutes les
épreuves, profiter de son ignorance et de son isolement pour lui faire
germer une vocation artificielle, c'était dénaturer une créature humaine
et mentir à Dieu. Et qui sait si, se rendant compte un jour de tout cela
et religieuse à regret, Cosette n'en viendrait pas à le haïr? Dernière
pensée, presque égoïste et moins héroïque que les autres, mais qui lui
était insupportable. Il résolut de quitter le couvent.

Il le résolut, il reconnut avec désolation qu'il le fallait. Quant aux
objections, il n'y en avait pas. Cinq ans de séjour entre ces quatre
murs et de disparition avaient nécessairement détruit ou dispersé les
éléments de crainte. Il pouvait rentrer parmi les hommes tranquillement.
Il avait vieilli, et tout avait changé. Qui le reconnaîtrait maintenant?
Et puis, à voir le pire, il n'y avait de danger que pour lui-même, et il
n'avait pas le droit de condamner Cosette au cloître par la raison qu'il
avait été condamné au bagne. D'ailleurs, qu'est-ce que le danger devant
le devoir? Enfin, rien ne l'empêchait d'être prudent et de prendre ses
précautions.

Quant à l'éducation de Cosette, elle était à peu près terminée et
complète.

Une fois sa détermination arrêtée, il attendit l'occasion. Elle ne tarda
pas à se présenter. Le vieux Fauchelevent mourut.

Jean Valjean demanda audience à la révérende prieure et lui dit qu'ayant
fait à la mort de son frère un petit héritage qui lui permettait de
vivre désormais sans travailler, il quittait le service du couvent, et
emmenait sa fille; mais que, comme il n'était pas juste que Cosette, ne
prononçant point ses voeux, eût été élevée gratuitement, il suppliait
humblement la révérende prieure de trouver bon qu'il offrît à la
communauté, comme indemnité des cinq années que Cosette y avait passées,
une somme de cinq mille francs.

C'est ainsi que Jean Valjean sortit du couvent de l'Adoration
Perpétuelle.

En quittant le couvent, il prit lui-même dans ses bras et ne voulut
confier à aucun commissionnaire la petite valise dont il avait toujours
la clef sur lui. Cette valise intriguait Cosette, à cause de l'odeur
d'embaumement qui en sortait.

Disons tout de suite que désormais cette malle ne le quitta plus. Il
l'avait toujours dans sa chambre. C'était la première et quelquefois
l'unique chose qu'il emportait dans ses déménagements. Cosette en riait,
et appelait cette valise _l'inséparable_, disant: J'en suis jalouse.

Jean Valjean du reste ne reparut pas à l'air libre sans une profonde
anxiété.

Il découvrit la maison de la rue Plumet et s'y blottit. Il était
désormais en possession du nom d'Ultime Fauchelevent.

En même temps il loua deux autres appartements dans Paris, afin de moins
attirer l'attention que s'il fût toujours resté dans le même quartier,
de pouvoir faire au besoin des absences à la moindre inquiétude qui le
prendrait, et enfin de ne plus se trouver au dépourvu comme la nuit où
il avait si miraculeusement échappé à Javert. Ces deux appartements
étaient deux logis fort chétifs et d'apparence pauvre, dans deux
quartiers très éloignés l'un de l'autre, l'un rue de l'Ouest, l'autre
rue de l'Homme-Armé.

Il allait de temps en temps, tantôt rue de l'Homme-Armé, tantôt rue de
l'Ouest, passer un mois ou six semaines avec Cosette sans emmener
Toussaint. Il s'y faisait servir par les portiers et s'y donnait pour un
rentier de la banlieue ayant un pied-à-terre en ville. Cette haute vertu
avait trois domiciles dans Paris pour échapper à la police.




Chapitre II

Jean Valjean garde national


Du reste, à proprement parler, il vivait rue Plumet et il y avait
arrangé son existence de la façon que voici:

Cosette avec la servante occupait le pavillon; elle avait la grande
chambre à coucher aux trumeaux peints, le boudoir aux baguettes dorées,
le salon du président meublé de tapisseries et de vastes fauteuils; elle
avait le jardin. Jean Valjean avait fait mettre dans la chambre de
Cosette un lit à baldaquin d'ancien damas à trois couleurs, et un vieux
et beau tapis de Perse acheté rue du Figuier-Saint-Paul chez la mère
Gaucher, et, pour corriger la sévérité de ces vieilleries magnifiques,
il avait amalgamé à ce bric-à-brac tous les petits meubles gais et
gracieux des jeunes filles, l'étagère, la bibliothèque et les livres
dorés, la papeterie, le buvard, la table à ouvrage incrustée de nacre,
le nécessaire de vermeil, la toilette en porcelaine du Japon. De longs
rideaux de damas fond rouge à trois couleurs pareils au lit pendaient
aux fenêtres du premier étage. Au rez-de-chaussée, des rideaux de
tapisserie. Tout l'hiver la petite maison de Cosette était chauffée du
haut en bas. Lui, il habitait l'espèce de loge de portier qui était dans
la cour du fond avec un matelas sur un lit de sangle, une table de bois
blanc, deux chaises de paille, un pot à l'eau de faïence, quelques
bouquins sur une planche, sa chère valise dans un coin, jamais de feu.
Il dînait avec Cosette, et il y avait un pain bis pour lui sur la table.
Il avait dit à Toussaint lorsqu'elle était entrée:--C'est mademoiselle
qui est la maîtresse de la maison.--Et vous, mo-onsieur? avait répliqué
Toussaint stupéfaite.--Moi, je suis bien mieux que le maître, je suis le
père.

Cosette au couvent avait été dressée au ménage et réglait la dépense qui
était fort modeste. Tous les jours Jean Valjean prenait le bras de
Cosette et la menait promener. Il la conduisait au Luxembourg, dans
l'allée la moins fréquentée, et tous les dimanches à la messe, toujours
à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, parce que c'était fort loin. Comme c'est un
quartier très pauvre, il y faisait beaucoup l'aumône, et les malheureux
l'entouraient dans l'église, ce qui lui avait valu l'épître des
Thénardier: _Au monsieur bienfaisant de l'église
Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Il menait volontiers Cosette visiter les
indigents et les malades. Aucun étranger n'entrait dans la maison de la
rue Plumet. Toussaint apportait les provisions, et Jean Valjean allait
lui-même chercher l'eau à une prise d'eau qui était tout proche sur le
boulevard. On mettait le bois et le vin dans une espèce de renfoncement
demi-souterrain tapissé de rocailles qui avoisinait la porte de la rue
de Babylone et qui autrefois avait servi de grotte à M. le président;
car au temps des Folies et des Petites-Maisons, il n'y avait pas d'amour
sans grotte.

Il y avait dans la porte bâtarde de la rue de Babylone une de ces boîtes
tirelires destinées aux lettres et aux journaux; seulement, les trois
habitants du pavillon de la rue Plumet ne recevant ni journaux ni
lettres, toute l'utilité de la boîte, jadis entremetteuse d'amourettes
et confidente d'un robin dameret, était maintenant limitée aux avis du
percepteur des contributions et aux billets de garde. Car M.
Fauchelevent, rentier, était de la garde nationale; il n'avait pu
échapper aux mailles étroites du recensement de 1831. Les renseignements
municipaux pris à cette époque étaient remontés jusqu'au couvent du
Petit-Picpus, sorte de nuée impénétrable et sainte d'où Jean Valjean
était sorti vénérable aux yeux de sa mairie, et, par conséquent, digne
de monter sa garde.

Trois ou quatre fois l'an, Jean Valjean endossait son uniforme et
faisait sa faction; très volontiers d'ailleurs; c'était pour lui un
déguisement correct qui le mêlait à tout le monde en le laissant
solitaire. Jean Valjean venait d'atteindre ses soixante ans, âge de
l'exemption légale; mais il n'en paraissait pas plus de cinquante;
d'ailleurs il n'avait aucune envie de se soustraire à son sergent-major
et de chicaner le comte de Lobau; il n'avait pas d'état civil; il
cachait son nom, il cachait son identité, il cachait son âge, il cachait
tout; et, nous venons de le dire, c'était un garde national de bonne
volonté. Ressembler au premier venu qui paye ses contributions, c'était
là toute son ambition. Cet homme avait pour idéal, au dedans, l'ange, au
dehors, le bourgeois.

Notons un détail pourtant. Quand Jean Valjean sortait avec Cosette, il
s'habillait comme on l'a vu et avait assez l'air d'un ancien officier.
Lorsqu'il sortait seul, et c'était le plus habituellement le soir, il
était toujours vêtu d'une veste et d'un pantalon d'ouvrier, et coiffé
d'une casquette qui lui cachait le visage. Était-ce précaution, ou
humilité? Les deux à la fois. Cosette était accoutumée au côté
énigmatique de sa destinée et remarquait à peine les singularités de son
père. Quant à Toussaint, elle vénérait Jean Valjean, et trouvait bon
tout ce qu'il faisait.--Un jour, son boucher, qui avait entrevu Jean
Valjean, lui dit: C'est un drôle de corps. Elle répondit: C'est un-un
saint.

Ni Jean Valjean, ni Cosette, ni Toussaint n'entraient et ne sortaient
jamais que par la porte de la rue de Babylone. À moins de les apercevoir
par la grille du jardin, il était difficile de deviner qu'ils
demeuraient rue Plumet. Cette grille restait toujours fermée. Jean
Valjean avait laissé le jardin inculte, afin qu'il n'attirât pas
l'attention.

En cela il se trompait peut-être.




Chapitre III

_Foliis ac frondibus_


Ce jardin ainsi livré à lui-même depuis plus d'un demi-siècle était
devenu extraordinaire et charmant. Les passant d'il y a quarante ans
s'arrêtaient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des
secrets qu'il dérobait derrière ses épaisseurs fraîches et vertes. Plus
d'un songeur à cette époque a laissé bien des fois ses yeux et sa pensée
pénétrer indiscrètement à travers les barreaux de l'antique grille
cadenassée, tordue, branlante, scellée à deux piliers verdis et moussus,
bizarrement couronné d'un fronton d'arabesques indéchiffrables.

Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies,
quelques treillages décloués par le temps pourrissant sur le mur; du
reste plus d'allées ni de gazon; du chiendent partout. Le jardinage
était parti, et la nature était revenue. Les mauvaises herbes
abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. La fête des
giroflées y était splendide. Rien dans ce jardin ne contrariait l'effort
sacré des choses vers la vie; la croissance vénérable était là chez
elle. Les arbres s'étaient baissés vers les ronces, les ronces étaient
montées vers les arbres, la plante avait grimpé, la branche avait
fléchi, ce qui rampe sur la terre avait été trouver ce qui s'épanouit
dans l'air, ce qui flotte au vent s'était penché vers ce qui se traîne
dans la mousse; troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles,
sarments, épines, s'étaient mêlés, traversés, mariés, confondus; la
végétation, dans un embrassement étroit et profond, avait célébré et
accompli là, sous l'oeil satisfait du créateur, en cet enclos de trois
cents pieds carrés, le saint mystère de sa fraternité, symbole de la
fraternité humaine. Ce jardin n'était plus un jardin, c'était une
broussaille colossale; c'est-à-dire quelque chose qui est impénétrable
comme une forêt, peuplé comme une ville, frissonnant comme un nid,
sombre comme une cathédrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme
une tombe, vivant comme une foule.

En floréal, cet énorme buisson, libre derrière sa grille et dans ses
quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination
universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bête qui
aspire les effluves de l'amour cosmique et qui sent la sève d'avril
monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa
prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues
frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pavé de la
rue déserte, les fleurs en étoiles, la rosée en perles, la fécondité, la
beauté, la vie, la joie, les parfums. À midi mille papillons blancs s'y
réfugiaient, et c'était un spectacle divin de voir là tourbillonner en
flocons dans l'ombre cette neige vivante de l'été. Là, dans ces gaies
ténèbres de la verdure, une foule de voix innocentes parlaient doucement
à l'âme, et ce que les gazouillements avaient oublié de dire, les
bourdonnements le complétaient. Le soir une vapeur de rêverie se
dégageait du jardin et l'enveloppait; un linceul de brume, une tristesse
céleste et calme, le couvraient; l'odeur si enivrante des chèvrefeuilles
et des liserons en sortait de toute part comme un poison exquis et
subtil; on entendait les derniers appels des grimperaux et des
bergeronnettes s'assoupissant sous les branchages; on y sentait cette
intimité sacrée de l'oiseau et de l'arbre; le jour les ailes réjouissent
les feuilles, la nuit les feuilles protègent les ailes.

L'hiver, la broussaille était noire, mouillée, hérissée, grelottante, et
laissait un peu voir la maison. On apercevait, au lieu de fleurs dans
les rameaux et de rosée dans les fleurs, les longs rubans d'argent des
limaces sur le froid et épais tapis des feuilles jaunes; mais de toute
façon, sous tout aspect, en toute saison, printemps, hiver, été,
automne, ce petit enclos respirait la mélancolie, la contemplation, la
solitude, la liberté, l'absence de l'homme, la présence de Dieu; et la
vieille grille rouillée avait l'air de dire: ce jardin est à moi.

Le pavé de Paris avait beau être là tout autour, les hôtels classiques
et splendides de la rue de Varenne à deux pas, le dôme des Invalides
tout près, la Chambre des députés pas loin; les carrosses de la rue de
Bourgogne et de la rue Saint-Dominique avaient beau rouler fastueusement
dans le voisinage, les omnibus jaunes, bruns, blancs, rouges avaient
beau se croiser dans le carrefour prochain, le désert était rue Plumet;
et la mort des anciens propriétaires, une révolution qui avait passé,
l'écroulement des antiques fortunes, l'absence, l'oubli, quarante ans
d'abandon et de viduité, avaient suffi pour ramener dans ce lieu
privilégié les fougères, les bouillons-blancs, les ciguës, les
achillées, les digitales, les hautes herbes, les grandes plantes
gaufrées aux larges feuilles de drap vert pâle, les lézards, les
scarabées, les insectes inquiets et rapides; pour faire sortir des
profondeurs de la terre et reparaître entre ces quatre murs je ne sais
quelle grandeur sauvage et farouche; et pour que la nature, qui
déconcerte les arrangements mesquins de l'homme et qui se répand
toujours tout entière là où elle se répand, aussi bien dans la fourmi
que dans l'aigle, en vînt à s'épanouir dans un méchant petit jardin
parisien avec autant de rudesse et de majesté que dans une forêt vierge
du Nouveau Monde.

Rien n'est petit en effet; quiconque est sujet aux pénétrations
profondes de la nature, le sait. Bien qu'aucune satisfaction absolue ne
soit donnée à la philosophie, pas plus de circonscrire la cause que de
limiter l'effet, le contemplateur tombe dans des extases sans fond à
cause de toutes ces décompositions de forces aboutissant à l'unité. Tout
travaille à tout.

L'algèbre s'applique aux nuages; l'irradiation de l'astre profite à la
rose; aucun penseur n'oserait dire que le parfum de l'aubépine est
inutile aux constellations. Qui donc peut calculer le trajet d'une
molécule? que savons-nous si des créations de mondes ne sont point
déterminées par des chutes de grains de sable? qui donc connaît les flux
et les reflux réciproques de l'infiniment grand et de l'infiniment
petit, le retentissement des causes dans les précipices de l'être, et
les avalanches de la création? Un ciron importe; le petit est grand, le
grand est petit; tout est en équilibre dans la nécessité; effrayante
vision pour l'esprit. Il y a entre les êtres et les choses des relations
de prodige; dans cet inépuisable ensemble, de soleil à puceron, on ne se
méprise pas; on a besoin les uns des autres. La lumière n'emporte pas
dans l'azur les parfums terrestres sans savoir ce qu'elle en fait; la
nuit fait des distributions d'essence stellaire aux fleurs endormies.
Tous les oiseaux qui volent ont à la patte le fil de l'infini. La
germination se complique de l'éclosion d'un météore et du coup de bec de
l'hirondelle brisant l'oeuf, et elle mène de front la naissance d'un ver
de terre et l'avènement de Socrate. Où finit le télescope, le microscope
commence. Lequel des deux a la vue la plus grande? Choisissez. Une
moisissure est une pléiade de fleurs; une nébuleuse est une fourmilière
d'étoiles. Même promiscuité, et plus inouïe encore, des choses de
l'intelligence et des faits de la substance. Les éléments et les
principes se mêlent, se combinent, s'épousent, se multiplient les uns
par les autres, au point de faire aboutir le monde matériel et le monde
moral à la même clarté. Le phénomène est en perpétuel repli sur
lui-même. Dans les vastes échanges cosmiques, la vie universelle va et
vient en quantités inconnues, roulant tout dans l'invisible mystère des
effluves, employant tout, ne perdant pas un rêve de pas un sommeil,
semant un animalcule ici, émiettant un astre là, oscillant et
serpentant, faisant de la lumière une force et de la pensée un élément,
disséminée et indivisible, dissolvant tout, excepté ce point
géométrique, le moi; ramenant tout à l'âme atome; épanouissant tout en
Dieu; enchevêtrant, depuis la plus haute jusqu'à la plus basse, toutes
les activités dans l'obscurité d'un mécanisme vertigineux, rattachant le
vol d'un insecte au mouvement de la terre, subordonnant, qui sait? ne
fût-ce que par l'identité de la loi, l'évolution de la comète dans le
firmament au tournoiement de l'infusoire dans la goutte d'eau. Machine
faite d'esprit. Engrenage énorme dont le premier moteur est le moucheron
et dont la dernière roue est le zodiaque.




Chapitre IV

Changement de grille


Il semblait que ce jardin, créé autrefois pour cacher les mystères
libertins, se fût transformé et fût devenu propre à abriter les mystères
chastes. Il n'avait plus ni berceaux, ni boulingrins, ni tonnelles, ni
grottes; il avait une magnifique obscurité échevelée tombant comme un
voile de toutes parts. Paphos s'était refait Éden. On ne sait quoi de
repentant avait assaini cette retraite. Cette bouquetière offrait
maintenant ses fleurs à l'âme. Ce coquet jardin, jadis fort compromis,
était rentré dans la virginité et la pudeur. Un président assisté d'un
jardinier, un bonhomme qui croyait continuer Lamoignon et un autre
bonhomme qui croyait continuer Le Nôtre, l'avaient contourné, taillé,
chiffonné, attifé, façonné pour la galanterie; la nature l'avait
ressaisi, l'avait rempli d'ombre, et l'avait arrangé pour l'amour.

Il y avait aussi dans cette solitude un coeur qui était tout prêt.
L'amour n'avait qu'à se montrer; il avait là un temple composé de
verdures, d'herbe, de mousse, de soupirs d'oiseaux, de molles ténèbres,
de branches agitées, et une âme faite de douceur, de foi, de candeur,
d'espoir, d'aspiration et d'illusion.

Cosette était sortie du couvent encore presque enfant; elle avait un peu
plus de quatorze ans, et elle était «dans l'âge ingrat»; nous l'avons
dit, à part les yeux, elle semblait plutôt laide que jolie; elle n'avait
cependant aucun trait disgracieux, mais elle était gauche, maigre,
timide et hardie à la fois, une grande petite fille enfin.

Son éducation était terminée; C'est-à-dire on lui avait appris la
religion, et même, et surtout la dévotion; puis «l'histoire»,
c'est-à-dire la chose qu'on appelle ainsi au couvent, la géographie, la
grammaire, les participes, les rois de France, un peu de musique, à
faire un nez, etc., mais du reste elle ignorait tout, ce qui est un
charme et un péril. L'âme d'une jeune fille ne doit pas être laissée
obscure; plus tard, il s'y fait des mirages trop brusques et trop vifs
comme dans une chambre noire. Elle doit être doucement et discrètement
éclairée, plutôt du reflet des réalités que de leur lumière directe et
dure. Demi-jour utile et gracieusement austère qui dissipe les peurs
puériles et empêche les chutes. Il n'y a que l'instinct maternel,
intuition admirable où entrent les souvenirs de la vierge et
l'expérience de la femme, qui sache comment et de quoi doit être fait ce
demi-jour. Rien ne supplée à cet instinct. Pour former l'âme d'une jeune
fille, toutes les religieuses du monde ne valent pas une mère.

Cosette n'avait pas eu de mère. Elle n'avait eu que beaucoup de mères au
pluriel.

Quant à Jean Valjean, il y avait bien en lui toutes les tendresses à la
fois, et toutes les sollicitudes; mais ce n'était qu'un vieux homme qui
ne savait rien du tout.

Or, dans cette oeuvre de l'éducation, dans cette grave affaire de la
préparation d'une femme à la vie, que de science il faut pour lutter
contre cette grande ignorance qu'on appelle l'innocence!

Rien ne prépare une jeune fille aux passions comme le couvent. Le
couvent tourne la pensée du côté de l'inconnu. Le coeur, replié sur
lui-même, se creuse, ne pouvant s'épancher, et s'approfondit, ne pouvant
s'épanouir. De là des visions, des suppositions, des conjectures, des
romans ébauchés, des aventures souhaitées, des constructions
fantastiques, des édifices tout entiers bâtis dans l'obscurité
intérieure de l'esprit, sombres et secrètes demeures où les passions
trouvent tout de suite à se loger dès que la grille franchie leur permet
d'entrer. Le couvent est une compression qui, pour triompher du coeur
humain, doit durer toute la vie.

En quittant le couvent, Cosette ne pouvait rien trouver de plus doux et
de plus dangereux que la maison de la rue Plumet. C'était la
continuation de la solitude avec le commencement de la liberté; un
jardin fermé, mais une nature âcre, riche, voluptueuse et odorante; les
mêmes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes entrevus; une
grille, mais sur la rue.

Cependant, nous le répétons, quand elle y arriva, elle n'était encore
qu'un enfant. Jean Valjean lui livra ce jardin inculte.--Fais-y tout ce
que tu voudras, lui disait-il. Cela amusait Cosette; elle en remuait
toutes les touffes et toutes les pierres, elle y cherchait «des bêtes»;
elle y jouait, en attendant qu'elle y rêvât; elle aimait ce jardin pour
les insectes qu'elle y trouvait sous ses pieds à travers l'herbe, en
attendant qu'elle l'aimât pour les étoiles qu'elle y verrait dans les
branches au-dessus de sa tête.

Et puis, elle aimait son père, c'est-à-dire Jean Valjean, de toute son
âme, avec une naïve passion filiale qui lui faisait du bonhomme un
compagnon désiré et charmant. On se souvient que M. Madeleine lisait
beaucoup, Jean Valjean avait continué; il en était venu à causer bien;
il avait la richesse secrète et l'éloquence d'une intelligence humble et
vraie qui s'est spontanément cultivée. Il lui était resté juste assez
d'âpreté pour assaisonner sa bonté; c'était un esprit rude et un coeur
doux. Au Luxembourg, dans leurs tête-à-tête, il faisait de longues
explications de tout, puisant dans ce qu'il avait lu, puisant aussi dans
ce qu'il avait souffert. Tout en l'écoutant, les yeux de Cosette
erraient vaguement.

Cet homme simple suffisait à la pensée de Cosette, de même que ce jardin
sauvage à ses yeux. Quand elle avait bien poursuivi les papillons, elle
arrivait près de lui essoufflée et disait: Ah! comme j'ai couru! Il la
baisait au front.

Cosette adorait le bonhomme. Elle était toujours sur ses talons. Là où
était Jean Valjean était le bien-être. Comme Jean Valjean n'habitait ni
le pavillon, ni le jardin, elle se plaisait mieux dans l'arrière-cour
pavée que dans l'enclos plein de fleurs, et dans la petite loge meublée
de chaises de paille que dans le grand salon tendu de tapisseries où
s'adossaient des fauteuils capitonnés. Jean Valjean lui disait
quelquefois, en souriant du bonheur d'être importuné:--Mais va-t'en chez
toi! Laisse-moi donc un peu seul!

Elle lui faisait de ces charmantes gronderies tendres qui ont tant de
grâce remontant de la fille au père:

--Père, j'ai très froid chez vous; pourquoi ne mettez-vous pas ici un
tapis et un poêle?

--Chère enfant, il y a tant de gens qui valent mieux que moi et qui
n'ont même pas un toit sur leur tête.

--Alors pourquoi y a-t-il du feu chez moi et tout ce qu'il faut?

--Parce que tu es une femme et un enfant.

--Bah! les hommes doivent donc avoir froid et être mal?

--Certains hommes.

--C'est bon, je viendrai si souvent ici que vous serez bien obligé d'y
faire du feu.

Elle lui disait encore:

--Père, Pourquoi mangez-vous du vilain pain comme cela?

--Parce que..., ma fille.

--Eh bien, si vous en mangez, j'en mangerai.

Alors, pour que Cosette ne mangeât pas de pain noir, Jean Valjean
mangeait du pain blanc.

Cosette ne se rappelait que confusément son enfance. Elle priait matin
et soir pour sa mère qu'elle n'avait pas connue. Les Thénardier lui
étaient restés comme deux figures hideuses à l'état de rêve. Elle se
rappelait qu'elle avait été «un jour, la nuit» chercher de l'eau dans un
bois. Elle croyait que c'était très loin de Paris. Il lui semblait
qu'elle avait commencé à vivre dans un abîme et que c'était Jean Valjean
qui l'en avait tirée. Son enfance lui faisait l'effet d'un temps où il
n'y avait autour d'elle que des mille-pieds, des araignées, et des
serpents. Quand elle songeait le soir avant de s'endormir, comme elle
n'avait pas une idée très nette d'être la fille de Jean Valjean et qu'il
fût son père, elle s'imaginait que l'âme de sa mère avait passé dans ce
bonhomme et était venue demeurer auprès d'elle.

Lorsqu'il était assis, elle appuyait sa joue sur ses cheveux blancs et y
laissait silencieusement tomber une larme en se disant: C'est peut-être
ma mère, cet homme-là!

Cosette, quoique ceci soit étrange à énoncer, dans sa profonde ignorance
de fille élevée au couvent, la maternité d'ailleurs étant absolument
inintelligible à la virginité, avait fini par se figurer qu'elle avait
eu aussi peu de mère que possible. Cette mère, elle ne savait pas même
son nom. Toutes les fois qu'il lui arrivait de le demander à Jean
Valjean, Jean Valjean se taisait. Si elle répétait sa question, il
répondait par un sourire. Une fois elle insista; le sourire s'acheva par
une larme.

Ce silence de Jean Valjean couvrait de nuit Fantine.

Etait-ce prudence? était-ce respect? était-ce crainte de livrer ce nom
aux hasards d'une autre mémoire que la sienne?

Tant que Cosette avait été petite, Jean Valjean lui avait volontiers
parlé de sa mère; quand elle fut jeune fille, cela lui fut impossible.
Il lui sembla qu'il n'osait plus. Était-ce à cause de Cosette? était-ce
à cause de Fantine? il éprouvait une sorte d'horreur religieuse à faire
entrer cette ombre dans la pensée de Cosette, et à mettre la morte en
tiers dans leur destinée. Plus cette ombre lui était sacrée, plus elle
lui semblait redoutable. Il songeait à Fantine et se sentait accablé de
silence. Il voyait vaguement dans les ténèbres quelque chose qui
ressemblait à un doigt sur une bouche. Toute cette pudeur qui avait été
dans Fantine et qui, pendant sa vie, était sortie d'elle violemment,
était-elle revenue après sa mort se poser sur elle, veiller, indignée,
sur la paix de cette morte, et, farouche, la garder dans sa tombe? Jean
Valjean, à son insu, en subissait-il la pression? Nous qui croyons en la
mort, nous ne sommes pas de ceux qui rejetteraient cette explication
mystérieuse. De là l'impossibilité de prononcer, même pour Cosette, ce
nom: Fantine.

Un jour Cosette lui dit:

--Père, j'ai vu cette nuit ma mère en songe. Elle avait deux grandes
ailes. Ma mère dans sa vie doit avoir touché à la sainteté.

--Par le martyre, répondit Jean Valjean.

Du reste, Jean Valjean était heureux.

Quand Cosette sortait avec lui, elle s'appuyait sur son bras, fière,
heureuse, dans la plénitude du coeur. Jean Valjean, à toutes ces marques
d'une tendresse si exclusive et si satisfaite de lui seul, sentait sa
pensée se fondre en délices. Le pauvre homme tressaillait inondé d'une
joie angélique; il s'affirmait avec transport que cela durerait toute la
vie; il se disait qu'il n'avait vraiment pas assez souffert pour mériter
un si radieux bonheur, et il remerciait Dieu, dans les profondeurs de
son âme, d'avoir permis qu'il fût ainsi aimé, lui misérable, par cet
être innocent.




Chapitre V

La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre


Un jour Cosette se regarda par hasard dans son miroir et se dit: Tiens!
Il lui semblait presque qu'elle était jolie. Ceci la jeta dans un
trouble singulier. Jusqu'à ce moment elle n'avait point songé à sa
figure. Elle se voyait dans son miroir, mais elle ne s'y regardait pas.
Et puis, on lui avait souvent dit qu'elle était laide; Jean Valjean seul
disait doucement: Mais non! mais non! Quoi qu'il en fût, Cosette s'était
toujours crue laide, et avait grandi dans cette idée avec la résignation
facile de l'enfance. Voici que tout d'un coup son miroir lui disait
comme Jean Valjean: Mais non! Elle ne dormit pas de la nuit.--Si j'étais
jolie? pensait-elle, comme cela serait drôle que je fusse jolie!--Et
elle se rappelait celles de ses compagnes dont la beauté faisait effet
dans le couvent, et elle se disait: Comment! je serais comme
mademoiselle une telle!

Le lendemain elle se regarda, mais non par hasard, et elle douta:--Où
avais-je l'esprit? dit-elle, non, je suis laide.--Elle avait tout
simplement mal dormi, elle avait les yeux battus et elle était pâle.
Elle ne s'était pas sentie très joyeuse la veille de croire à sa beauté,
mais elle fut triste de n'y plus croire. Elle ne se regarda plus, et
pendant plus de quinze jours elle tâcha de se coiffer tournant le dos au
miroir.

Le soir, après le dîner, elle faisait assez habituellement de la
tapisserie dans le salon, ou quelque ouvrage de couvent, et Jean Valjean
lisait à côté d'elle. Une fois elle leva les yeux de son ouvrage et elle
fut toute surprise de la façon inquiète dont son père la regardait.

Une autre fois, elle passait dans la rue, et il lui sembla que quelqu'un
qu'elle ne vit pas disait derrière elle: Jolie femme! mais mal
mise.--Bah! pensa-t-elle, ce n'est pas moi. Je suis bien mise et
laide.--Elle avait alors son chapeau de peluche et sa robe de mérinos.

Un jour enfin, elle était dans le jardin, et elle entendit la pauvre
vieille Toussaint qui disait: Monsieur, remarquez-vous comme
mademoiselle devient jolie? Cosette n'entendit pas ce que son père
répondit, les paroles de Toussaint furent pour elle une sorte de
commotion. Elle s'échappa du jardin, monta à sa chambre, courut à la
glace, il y avait trois mois qu'elle ne s'était regardée, et poussa un
cri. Elle venait de s'éblouir elle-même.

Elle était belle et jolie; elle ne pouvait s'empêcher d'être de l'avis
de Toussaint et de son miroir. Sa taille s'était faite, sa peau avait
blanchi, ses cheveux s'étaient lustrés, une splendeur inconnue s'était
allumée dans ses prunelles bleues. La conscience de sa beauté lui vint
tout entière, en une minute, comme un grand jour qui se fait; les autres
la remarquaient d'ailleurs, Toussaint le disait, c'était d'elle
évidemment que le passant avait parlé, il n'y avait plus à douter; elle
redescendit au jardin, se croyant reine, entendant les oiseaux chanter,
c'était en hiver, voyant le ciel doré, le soleil dans les arbres, des
fleurs dans les buissons, éperdue, folle, dans un ravissement
inexprimable.

De son côté, Jean Valjean éprouvait un profond et indéfinissable
serrement de coeur.

C'est qu'en effet, depuis quelque temps, il contemplait avec terreur
cette beauté qui apparaissait chaque jour plus rayonnante sur le doux
visage de Cosette. Aube riante pour tous, lugubre pour lui.

Cosette avait été belle assez longtemps avant de s'en apercevoir. Mais,
du premier jour, cette lumière inattendue qui se levait lentement et
enveloppait par degrés toute la personne de la jeune fille blessa la
paupière sombre de Jean Valjean. Il sentit que c'était un changement
dans une vie heureuse, si heureuse qu'il n'osait y remuer dans la
crainte d'y déranger quelque chose. Cet homme qui avait passé par toutes
les détresses, qui était encore tout saignant des meurtrissures de sa
destinée, qui avait été presque méchant et qui était devenu presque
saint, qui, après avoir traîné la chaîne du bagne, traînait maintenant
la chaîne invisible, mais pesante, de l'infamie indéfinie, cet homme que
la loi n'avait pas lâché et qui pouvait être à chaque instant ressaisi
et ramené de l'obscurité de sa vertu au grand jour de l'opprobre public,
cet homme acceptait tout, excusait tout, pardonnait tout, bénissait
tout, voulait bien tout, et ne demandait à la providence, aux hommes,
aux lois, à la société, à la nature, au monde, qu'une chose, que Cosette
l'aimât!

Que Cosette continuât de l'aimer! que Dieu n'empêchât pas le coeur de
cette enfant de venir à lui, et de rester à lui! Aimé de Cosette, il se
trouvait guéri, reposé, apaisé, comblé, récompensé, couronné. Aimé de
Cosette, il était bien! il n'en demandait pas davantage. On lui eût dit:
Veux-tu être mieux? il eût répondu: Non. Dieu lui eût dit: Veux-tu le
ciel? il eût répondu: J'y perdrais.

Tout ce qui pouvait effleurer cette situation, ne fût-ce qu'à la
surface, le faisait frémir comme le commencement d'autre chose. Il
n'avait jamais trop su ce que c'était que la beauté d'une femme; mais,
par instinct, il comprenait que c'était terrible.

Cette beauté qui s'épanouissait de plus en plus triomphante et superbe à
côté de lui, sous ses yeux, sur le front ingénu et redoutable de
l'enfant, du fond de sa laideur, de sa vieillesse, de sa misère, de sa
réprobation, de son accablement, il la regardait effaré.

Il se disait: Comme elle est belle! Qu'est-ce que je vais devenir, moi?

Là du reste était la différence entre sa tendresse et la tendresse d'une
mère. Ce qu'il voyait avec angoisse, une mère l'eût vu avec joie.

Les premiers symptômes ne tardèrent pas à se manifester.

Dès le lendemain du jour où elle s'était dit: Décidément, je suis belle!
Cosette fit attention à sa toilette. Elle se rappela le mot du
passant:--Jolie, mais mal mise,--souffle d'oracle qui avait passé à côté
d'elle et s'était évanoui après avoir déposé dans son coeur un des deux
germes qui doivent plus tard emplir toute la vie de la femme, la
coquetterie. L'amour est l'autre.

Avec la foi en sa beauté, toute l'âme féminine s'épanouit en elle. Elle
eut horreur du mérinos et honte de la peluche. Son père ne lui avait
jamais rien refusé. Elle sut tout de suite toute la science du chapeau,
de la robe, du mantelet, du brodequin, de la manchette, de l'étoffe qui
va, de la couleur qui sied, cette science qui fait de la femme
parisienne quelque chose de si charmant, de si profond et de si
dangereux. Le mot _femme capiteuse_ a été inventé pour la Parisienne.

En moins d'un mois la petite Cosette fut dans cette thébaïde de la rue
de Babylone une des femmes, non seulement les plus jolies, ce qui est
quelque chose, mais «les mieux mises» de Paris, ce qui est bien
davantage. Elle eût voulu rencontrer «son passant» pour voir ce qu'il
dirait, et «pour lui apprendre!» Le fait est qu'elle était ravissante de
tout point, et qu'elle distinguait à merveille un chapeau de Gérard d'un
chapeau d'Herbaut.

Jean Valjean considérait ces ravages avec anxiété. Lui qui sentait qu'il
ne pourrait jamais que ramper, marcher tout au plus, il voyait des ailes
venir à Cosette.

Du reste, rien qu'à la simple inspection de la toilette de Cosette, une
femme eût reconnu qu'elle n'avait pas de mère. Certaines petites
bienséances, certaines conventions spéciales, n'étaient point observées
par Cosette. Une mère, par exemple, lui eût dit qu'une jeune fille ne
s'habille point en damas.

Le premier jour que Cosette sortit avec sa robe et son camail de damas
noir et son chapeau de crêpe blanc, elle vint prendre le bras de Jean
Valjean, gaie, radieuse, rose, fière, éclatante.--Père, dit-elle,
comment me trouvez-vous ainsi? Jean Valjean répondit d'une voix qui
ressemblait à la voix amère d'un envieux:--Charmante!--Il fut dans la
promenade comme à l'ordinaire. En rentrant il demanda à Cosette:

--Est-ce que tu ne remettras plus ta robe et ton chapeau, tu sais?

Ceci se passait dans la chambre de Cosette. Cosette se tourna vers le
porte-manteau de la garde-robe où sa défroque de pensionnaire était
accrochée.

--Ce déguisement! dit-elle. Père, que voulez-vous que j'en fasse? Oh!
par exemple, non, je ne remettrai jamais ces horreurs. Avec ce machin-là
sur la tête, j'ai l'air de madame Chien-fou.

Jean Valjean soupira profondément.

À partir de ce moment, il remarqua que Cosette, qui autrefois demandait
toujours à rester, disant: Père, je m'amuse mieux ici avec
vous,--demandait maintenant toujours à sortir. En effet, à quoi bon
avoir une jolie figure et une délicieuse toilette, si on ne les montre
pas?

Il remarqua aussi que Cosette n'avait plus le même goût pour
l'arrière-cour. À présent, elle se tenait plus volontiers au jardin, se
promenant sans déplaisir devant la grille. Jean Valjean, farouche, ne
mettait pas les pieds dans le jardin. Il restait dans son arrière-cour,
comme le chien.

Cosette, à se savoir belle, perdit la grâce de l'ignorer; grâce exquise,
car la beauté rehaussée de naïveté est ineffable, et rien n'est adorable
comme une innocente éblouissante qui marche tenant en main, sans le
savoir, la clef d'un paradis. Mais ce qu'elle perdit en grâce ingénue,
elle le regagna en charme pensif et sérieux. Toute sa personne, pénétrée
des joies de la jeunesse, de l'innocence et de la beauté, respirait une
mélancolie splendide.

Ce fut à cette époque que Marius, après six mois écoulés, la revit au
Luxembourg.




Chapitre VI

La bataille commence


Cosette était dans son ombre, comme Marius dans la sienne, toute
disposée pour l'embrasement. La destinée, avec sa patience mystérieuse
et fatale, approchait lentement l'un de l'autre ces deux êtres tout
chargés et tout languissants des orageuses électricités de la passion,
ces deux âmes qui portaient l'amour comme deux nuages portent la foudre,
et qui devaient s'aborder et se mêler dans un regard comme les nuages
dans un éclair.

On a tant abusé du regard dans les romans d'amour qu'on a fini par le
déconsidérer. C'est à peine si l'on ose dire maintenant que deux êtres
se sont aimés parce qu'ils se sont regardés. C'est pourtant comme cela
qu'on s'aime et uniquement comme cela. Le reste n'est que le reste, et
vient après. Rien n'est plus réel que ces grandes secousses que deux
âmes se donnent en échangeant cette étincelle.

À cette certaine heure où Cosette eut sans le savoir ce regard qui
troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui
troubla Cosette.

Il lui fit le même mal et le même bien.

Depuis longtemps déjà elle le voyait et elle l'examinait comme les
filles examinent et voient, en regardant ailleurs. Marius trouvait
encore Cosette laide que déjà Cosette trouvait Marius beau. Mais comme
il ne prenait point garde à elle, ce jeune homme lui était bien égal.

Cependant elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il avait de beaux
cheveux, de beaux yeux, de belles dents, un charmant son de voix quand
elle l'entendait causer avec ses camarades, qu'il marchait en se tenant
mal, si l'on veut, mais avec une grâce à lui, qu'il ne paraissait pas
bête du tout, que toute sa personne était noble, douce, simple et fière,
et qu'enfin il avait l'air pauvre, mais qu'il avait bon air.

Le jour où leurs yeux se rencontrèrent et se dirent enfin brusquement
ces premières choses obscures et ineffables que le regard balbutie,
Cosette ne comprit pas d'abord. Elle rentra pensive à la maison de la
rue de l'Ouest où Jean Valjean, selon son habitude, était venu passer
six semaines. Le lendemain, en s'éveillant, elle songea à ce jeune homme
inconnu, si longtemps indifférent et glacé, qui semblait maintenant
faire attention à elle, et il ne lui sembla pas le moins du monde que
cette attention lui fût agréable. Elle avait plutôt un peu de colère
contre ce beau dédaigneux. Un fond de guerre remua en elle. Il lui
sembla, et elle en éprouvait une joie encore tout enfantine, qu'elle
allait enfin se venger.

Se sachant belle, elle sentait bien, quoique d'une façon indistincte,
qu'elle avait une arme. Les femmes jouent avec leur beauté comme les
enfants avec leur couteau. Elles s'y blessent.

On se rappelle les hésitations de Marius, ses palpitations, ses
terreurs. Il restait sur son banc et n'approchait pas. Ce qui dépitait
Cosette. Un jour elle dit à Jean Valjean:--Père, promenons-nous donc un
peu de ce côté-là.--Voyant que Marius ne venait point à elle, elle alla
à lui. En pareil cas, toute femme ressemble à Mahomet. Et puis, chose
bizarre, le premier symptôme de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est
la timidité, chez une jeune fille, c'est la hardiesse. Ceci étonne, et
rien n'est plus simple pourtant. Ce sont les deux sexes qui tendent à se
rapprocher et qui prennent les qualités l'un de l'autre.

Ce jour-là, le regard de Cosette rendit Marius fou, le regard de Marius
rendit Cosette tremblante. Marius s'en alla confiant, et Cosette
inquiète. À partir de ce jour, ils s'adorèrent.

La première chose que Cosette éprouva, ce fut une tristesse confuse et
profonde. Il lui sembla que, du jour au lendemain, son âme était devenue
noire. Elle ne la reconnaissait plus. La blancheur de l'âme des jeunes
filles, qui se compose de froideur et de gaîté, ressemble à la neige.
Elle fond à l'amour qui est son soleil.

Cosette ne savait pas ce que c'était que l'amour. Elle n'avait jamais
entendu prononcer ce mot dans le sens terrestre. Sur les livres de
musique profane qui entraient dans le couvent, _amour_ était remplacé
par _tambour_ ou _pandour_. Cela faisait des énigmes qui exerçaient
l'imagination des _grandes_ comme: _Ah! que le tambour est agréable!_
ou: _La pitié n'est pas un pandour_! Mais Cosette était sortie encore
trop jeune pour s'être beaucoup préoccupée du «tambour». Elle n'eût donc
su quel nom donner à ce qu'elle éprouvait maintenant. Est-on moins
malade pour ignorer le nom de sa maladie?

Elle aimait avec d'autant plus de passion qu'elle aimait avec ignorance.
Elle ne savait pas si cela est bon ou mauvais, utile ou dangereux,
nécessaire ou mortel, éternel ou passager, permis ou prohibé; elle
aimait. On l'eût bien étonnée si on lui eût dit: Vous ne dormez pas?
mais c'est défendu! Vous ne mangez pas? mais c'est fort mal! Vous avez
des oppressions et des battements de coeur? mais cela ne se fait pas!
Vous rougissez et vous pâlissez quand un certain être vêtu de noir
paraît au bout d'une certaine allée verte? mais c'est abominable! Elle
n'eût pas compris, et elle eût répondu: Comment peut-il y avoir de ma
faute dans une chose où je ne puis rien et où je ne sais rien?

Il se trouva que l'amour qui se présenta était précisément celui qui
convenait le mieux à l'état de son âme. C'était une sorte d'adoration à
distance, une contemplation muette, la déification d'un inconnu. C'était
l'apparition de l'adolescence à l'adolescence, le rêve des nuits devenu
roman et resté rêve, le fantôme souhaité enfin réalisé et fait chair,
mais n'ayant pas encore de nom, ni de tort, ni de tache, ni d'exigence,
ni de défaut; en un mot, l'amant lointain et demeuré dans l'idéal, une
chimère ayant une forme. Toute rencontre plus palpable et plus proche
eût à cette première époque effarouché Cosette, encore à demi plongée
dans la brume grossissante du cloître. Elle avait toutes les peurs des
enfants et toutes les peurs des religieuses, mêlées. L'esprit du
couvent, dont elle s'était pénétrée pendant cinq ans, s'évaporait encore
lentement de toute sa personne et faisait tout trembler autour d'elle.
Dans cette situation, ce n'était pas un amant qu'il lui fallait, ce
n'était pas même un amoureux, c'était une vision. Elle se mit à adorer
Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d'impossible.

Comme l'extrême naïveté touche à l'extrême coquetterie, elle lui
souriait, tout franchement.

Elle attendait tous les jours l'heure de la promenade avec impatience,
elle y trouvait Marius, se sentait indiciblement heureuse, et croyait
sincèrement exprimer toute sa pensée en disant à Jean Valjean:--Quel
délicieux jardin que ce Luxembourg!

Marius et Cosette étaient dans la nuit l'un pour l'autre. Ils ne se
parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas; ils
se voyaient; et comme les astres dans le ciel que des millions de lieues
séparent, ils vivaient de se regarder.

C'est ainsi que Cosette devenait peu à peu une femme et se développait,
belle et amoureuse, avec la conscience de sa beauté et l'ignorance de
son amour. Coquette par-dessus le marché, par innocence.




Chapitre VII

À tristesse, tristesse et demie


Toutes les situations ont leurs instincts. La vieille et éternelle mère
nature avertissait sourdement Jean Valjean de la présence de Marius.
Jean Valjean tressaillait dans le plus obscur de sa pensée. Jean Valjean
ne voyait rien, ne savait rien, et considérait pourtant avec une
attention opiniâtre les ténèbres où il était, comme s'il sentait d'un
côté quelque chose qui se construisait, et de l'autre quelque chose qui
s'écroulait. Marius, averti aussi, et, ce qui est la profonde loi du bon
Dieu, par cette même mère nature, faisait tout ce qu'il pouvait pour se
dérober au «père». Il arrivait cependant que Jean Valjean l'apercevait
quelquefois. Les allures de Marius n'étaient plus du tout naturelles. Il
avait des prudences louches et des témérités gauches. Il ne venait plus
tout près comme autrefois; il s'asseyait loin et restait en extase; il
avait un livre et faisait semblant de lire; pourquoi faisait-il
semblant? Autrefois il venait avec son vieux habit, maintenant il avait
tous les jours son habit neuf; il n'était pas bien sûr qu'il ne se fît
point friser, il avait des yeux tout drôles, il mettait des gants; bref,
Jean Valjean détestait cordialement ce jeune homme.

Cosette ne laissait rien deviner. Sans savoir au juste ce qu'elle avait,
elle avait bien le sentiment que c'était quelque chose et qu'il fallait
le cacher.

Il y avait entre le goût de toilette qui était venu à Cosette et
l'habitude d'habits neufs qui était poussée à cet inconnu un
parallélisme importun à Jean Valjean. C'était un hasard peut-être, sans
doute, à coup sûr, mais un hasard menaçant.

Jamais il n'ouvrait la bouche à Cosette de cet inconnu.

Un jour cependant, il ne put s'en tenir, et avec ce vague désespoir qui
jette brusquement la sonde dans son malheur, il lui dit:--Que voilà un
jeune homme qui a l'air pédant!

Cosette, l'année d'auparavant, petite fille indifférente, eût
répondu:--Mais non, il est charmant. Dix ans plus tard, avec l'amour de
Marius au coeur, elle eût répondu:--Pédant et insupportable à voir! vous
avez bien raison!--Au moment de la vie et du coeur où elle était, elle
se borna à répondre avec un calme suprême:

--Ce jeune homme-là!

Comme si elle le regardait pour la première fois de sa vie.

--Que je suis stupide! pensa Jean Valjean. Elle ne l'avait pas encore
remarqué. C'est moi qui le lui montre.

Ô simplicité des vieux! profondeur des enfants!

C'est encore une loi de ces fraîches années de souffrance et de souci,
de ces vives luttes du premier amour contre les premiers obstacles, la
jeune fille ne se laisse prendre à aucun piège, le jeune homme tombe
dans tous. Jean Valjean avait commencé contre Marius une sourde guerre
que Marius, avec la bêtise sublime de sa passion et de son âge, ne
devina point. Jean Valjean lui tendit une foule d'embûches; il changea
d'heures, il changea de banc, il oublia son mouchoir, il vint seul au
Luxembourg; Marius donna tête baissée dans tous les panneaux; et à tous
ces points d'interrogation plantés sur sa route par Jean Valjean, il
répondit ingénument oui. Cependant Cosette restait murée dans son
insouciance apparente et dans sa tranquillité imperturbable, si bien que
Jean Valjean arriva à cette conclusion: Ce dadais est amoureux fou de
Cosette, mais Cosette ne sait seulement pas qu'il existe.

Il n'en avait pas moins dans le coeur un tremblement douloureux. La
minute où Cosette aimerait pouvait sonner d'un instant à l'autre. Tout
ne commence-t-il pas par l'indifférence?

Une seule fois Cosette fit une faute et l'effraya. Il se levait du banc
pour partir après trois heures de station, elle dit:--Déjà!

Jean Valjean n'avait pas discontinué les promenades au Luxembourg, ne
voulant rien faire de singulier et par-dessus tout redoutant de donner
l'éveil à Cosette; mais pendant ces heures si douces pour les deux
amoureux, tandis que Cosette envoyait son sourire à Marius enivré qui ne
s'apercevait que de cela et maintenant ne voyait plus rien dans ce monde
qu'un radieux visage adoré, Jean Valjean fixait sur Marius des yeux
étincelants et terribles. Lui qui avait fini par ne plus se croire
capable d'un sentiment malveillant, il y avait des instants où, quand
Marius était là, il croyait redevenir sauvage et féroce, et il sentait
se rouvrir et se soulever contre ce jeune homme ces vieilles profondeurs
de son âme où il y avait eu jadis tant de colère. Il lui semblait
presque qu'il se reformait en lui des cratères inconnus.

Quoi! il était là, cet être! que venait-il faire? il venait tourner,
flairer, examiner, essayer! il venait dire: hein? pourquoi pas? il
venait rôder autour de sa vie, à lui Jean Valjean! rôder autour de son
bonheur, pour le prendre et l'emporter!

Jean Valjean ajoutait:--Oui, c'est cela! que vient-il chercher? une
aventure! que veut-il? une amourette! Une amourette! et moi! Quoi!
j'aurai été d'abord le plus misérable des hommes, et puis le plus
malheureux, j'aurai fait soixante ans de la vie sur les genoux, j'aurai
souffert tout ce qu'on peut souffrir, j'aurai vieilli sans avoir été
jeune, j'aurai vécu sans famille, sans parents, sans amis, sans femme,
sans enfants, j'aurai laissé de mon sang sur toutes les pierres, sur
toutes les ronces, à toutes les bornes, le long de tous les murs,
j'aurai été doux quoiqu'on fût dur pour moi et bon quoiqu'on fût
méchant, je serai redevenu honnête homme malgré tout, je me serai
repenti du mal que j'ai fait et j'aurai pardonné le mal qu'on m'a fait,
et au moment où je suis récompensé, au moment où c'est fini, au moment
où je touche au but, au moment où j'ai ce que je veux, c'est bon, c'est
bien, je l'ai payé, je l'ai gagné, tout cela s'en ira, tout cela
s'évanouira, et je perdrai Cosette, et je perdrai ma vie, ma joie, mon
âme, parce qu'il aura plu à un grand niais de venir flâner au
Luxembourg!

Alors ses prunelles s'emplissaient d'une clarté lugubre et
extraordinaire. Ce n'était plus un homme qui regarde un homme; ce
n'était pas un ennemi qui regarde un ennemi. C'était un dogue qui
regarde un voleur.

On sait le reste. Marius continua d'être insensé. Un jour il suivit
Cosette rue de l'Ouest, un autre jour il parla au portier. Le portier de
son côté parla, et dit à Jean Valjean:--Monsieur, qu'est-ce que c'est
donc qu'un jeune homme curieux qui vous a demandé?--Le lendemain Jean
Valjean jeta à Marius ce coup d'oeil dont Marius s'aperçut enfin. Huit
jours après, Jean Valjean avait déménagé. Il se jura qu'il ne remettrait
plus les pieds ni au Luxembourg, ni rue de l'Ouest. Il retourna rue
Plumet.

Cosette ne se plaignit pas, elle ne dit rien, elle ne fit pas de
questions, elle ne chercha à savoir aucun pourquoi; elle en était déjà à
la période où l'on craint d'être pénétré et de se trahir. Jean Valjean
n'avait aucune expérience de ces misères, les seules qui soient
charmantes et les seules qu'il ne connût pas; cela fit qu'il ne comprit
point la grave signification du silence de Cosette. Seulement il
remarqua qu'elle était devenue triste, et il devint sombre. C'était de
part et d'autre des inexpériences aux prises.

Une fois il fit un essai. Il demanda à Cosette:

--Veux-tu venir au Luxembourg?

Un rayon illumina le visage pâle de Cosette.

--Oui, dit-elle.

Ils y allèrent. Trois mois s'étaient écoulés. Marius n'y allait plus.
Marius n'y était pas.

Le lendemain Jean Valjean redemanda à Cosette:

--Veux-tu venir au Luxembourg?

Elle répondit tristement et doucement:

--Non.

Jean Valjean fut froissé de cette tristesse et navré de cette douceur.

Que se passait-il dans cet esprit si jeune et déjà si impénétrable?
Qu'est-ce qui était en train de s'y accomplir? qu'arrivait-il à l'âme de
Cosette? Quelquefois, au lieu de se coucher, Jean Valjean restait assis
près de son grabat la tête dans ses mains, et il passait des nuits
entières à se demander: Qu'y a-t-il dans la pensée de Cosette? et à
songer aux choses auxquelles elle pouvait songer.

Oh! dans ces moments-là, quels regards douloureux il tournait vers le
cloître, ce sommet chaste, ce lieu des anges, cet inaccessible glacier
de la vertu! Comme il contemplait avec un ravissement désespéré ce
jardin du couvent, plein de fleurs ignorées et de vierges enfermées, où
tous les parfums et toutes les âmes montent droit vers le ciel! Comme il
adorait cet éden refermé à jamais, dont il était sorti volontairement et
follement descendu! Comme il regrettait son abnégation et sa démence
d'avoir ramené Cosette au monde, pauvre héros du sacrifice, saisi et
terrassé par son dévouement même! comme il se disait: Qu'ai-je fait?

Du reste rien de ceci ne perçait pour Cosette. Ni humeur, ni rudesse.
Toujours la même figure sereine et bonne. Les manières de Jean Valjean
étaient plus tendres et plus paternelles que jamais. Si quelque chose
eût pu faire deviner moins de joie, c'était plus de mansuétude.

De son côté, Cosette languissait. Elle souffrait de l'absence de Marius
comme elle avait joui de sa présence, singulièrement, sans savoir au
juste. Quand Jean Valjean avait cessé de la conduire aux promenades
habituelles, un instinct de femme lui avait confusément murmuré au fond
du coeur qu'il ne fallait pas paraître tenir au Luxembourg, et que si
cela lui était indifférent, son père l'y ramènerait. Mais les jours, les
semaines et les mois se succédèrent. Jean Valjean avait accepté
tacitement le consentement tacite de Cosette. Elle le regretta. Il était
trop tard. Le jour où elle retourna au Luxembourg, Marius n'y était
plus. Marius avait donc disparu; c'était fini, que faire? le
retrouverait-elle jamais? Elle se sentit un serrement de coeur que rien
ne dilatait et qui s'accroissait chaque jour; elle ne sut plus si
c'était l'hiver ou l'été, le soleil ou la pluie, si les oiseaux
chantaient, si l'on était aux dahlias ou aux pâquerettes, si le
Luxembourg était plus charmant que les Tuileries, si le linge que
rapportait la blanchisseuse était trop empesé ou pas assez, si Toussaint
avait fait bien ou mal «son marché», et elle resta accablée, absorbée,
attentive à une seule pensée, l'oeil vague et fixe, comme lorsqu'on
regarde dans la nuit la place noire et profonde où une apparition s'est
évanouie.

Du reste elle non plus ne laissa rien voir à Jean Valjean, que sa
pâleur. Elle lui continua son doux visage.

Cette pâleur ne suffisait que trop pour occuper Jean Valjean.
Quelquefois il lui demandait:

--Qu'as-tu?

Elle répondait:

--Je n'ai rien.

Et après un silence, comme elle le devinait triste aussi, elle
reprenait:

--Et vous, père, est-ce que vous avez quelque chose?

--Moi? rien, disait-il.

Ces deux êtres qui s'étaient si exclusivement aimés, et d'un si touchant
amour, et qui avaient vécu longtemps l'un pour l'autre, souffraient
maintenant l'un à côté de l'autre, l'un à cause de l'autre, sans se le
dire, sans s'en vouloir, et en souriant.




Chapitre VIII

La cadène


Le plus malheureux des deux, c'était Jean Valjean. La jeunesse, même
dans ses chagrins, a toujours une clarté à elle.

À de certains moments, Jean Valjean souffrait tant qu'il devenait
puéril. C'est le propre de la douleur de faire reparaître le côté enfant
de l'homme. Il sentait invinciblement que Cosette lui échappait. Il eût
voulu lutter, la retenir, l'enthousiasmer par quelque chose d'extérieur
et d'éclatant. Ces idées, puériles, nous venons de le dire, et en même
temps séniles, lui donnèrent, par leur enfantillage même, une notion
assez juste de l'influence de la passementerie sur l'imagination des
jeunes filles. Il lui arriva une fois de voir passer dans la rue un
général à cheval en grand uniforme, le comte Coutard, commandant de
Paris. Il envia cet homme doré; il se dit quel bonheur ce serait de
pouvoir mettre cet habit-là qui était une chose incontestable, que si
Cosette le voyait ainsi, cela l'éblouirait, que lorsqu'il donnerait le
bras à Cosette et qu'il passerait devant la grille des Tuileries, on lui
présenterait les armes, et que cela suffirait à Cosette et lui ôterait
l'idée de regarder les jeunes gens.

Une secousse inattendue vint se mêler à ces pensées tristes.

Dans la vie isolée qu'ils menaient, et depuis qu'ils étaient venus se
loger rue Plumet, ils avaient une habitude. Ils faisaient quelquefois la
partie de plaisir d'aller voir se lever le soleil, genre de joie douce
qui convient à ceux qui entrent dans la vie et à ceux qui en sortent.

Se promener de grand matin, pour qui aime la solitude, équivaut à se
promener la nuit, avec la gaîté de la nature de plus. Les rues sont
désertes, et les oiseaux chantent. Cosette, oiseau elle-même,
s'éveillait volontiers de bonne heure. Ces excursions matinales se
préparaient la veille. Il proposait, elle acceptait. Cela s'arrangeait
comme un complot, on sortait avant le jour, et c'était autant de petits
bonheurs pour Cosette. Ces excentricités innocentes plaisent à la
jeunesse.

La pente de Jean Valjean était, on le sait, d'aller aux endroits peu
fréquentés, aux recoins solitaires, aux lieux d'oubli. Il y avait alors
aux environs des barrières de Paris des espèces de champs pauvres,
presque mêlés à la ville, où il poussait, l'été, un blé maigre, et qui,
l'automne, après la récolte faite, n'avaient pas l'air moissonnés, mais
pelés. Jean Valjean les hantait avec prédilection. Cosette ne s'y
ennuyait point. C'était la solitude pour lui, la liberté pour elle. Là,
elle redevenait petite fille, elle pouvait courir et presque jouer, elle
ôtait son chapeau, le posait sur les genoux de Jean Valjean, et
cueillait des bouquets. Elle regardait les papillons sur les fleurs,
mais ne les prenait pas; les mansuétudes et les attendrissements
naissent avec l'amour, et la jeune fille, qui a en elle un idéal
tremblant et fragile, a pitié de l'aile du papillon. Elle tressait en
guirlandes des coquelicots qu'elle mettait sur sa tête, et qui,
traversés et pénétrés de soleil, empourprés jusqu'au flamboiement,
faisaient à ce frais visage rose une couronne de braises.

Même après que leur vie avait été attristée, ils avaient conservé leur
habitude de promenades matinales.

Donc un matin d'octobre, tentés par la sérénité parfaite de l'automne de
1831, ils étaient sortis, et ils se trouvaient au petit jour près de la
barrière du Maine. Ce n'était pas l'aurore, c'était l'aube; minute
ravissante et farouche. Quelques constellations çà et là dans l'azur
pâle et profond, la terre toute noire, le ciel tout blanc, un frisson
dans les brins d'herbe, partout le mystérieux saisissement du
crépuscule. Une alouette, qui semblait mêlée aux étoiles, chantait à une
hauteur prodigieuse, et l'on eût dit que cet hymne de la petitesse à
l'infini calmait l'immensité. À l'orient, le Val-de-Grâce découpait, sur
l'horizon clair d'une clarté d'acier, sa masse obscure; Vénus
éblouissante montait derrière ce dôme et avait l'air d'une âme qui
s'évade d'un édifice ténébreux.

Tout était paix et silence; personne sur la chaussée; dans les bas
côtés, quelques rares ouvriers, à peine entrevus, se rendant à leur
travail.

Jean Valjean s'était assis dans la contre-allée sur des charpentes
déposées à la porte d'un chantier. Il avait le visage tourné vers la
route, et le dos tourné au jour; il oubliait le soleil qui allait se
lever; il était tombé dans une de ces absorptions profondes où tout
l'esprit se concentre, qui emprisonnent même le regard et qui équivalent
à quatre murs. Il y a des méditations qu'on pourrait nommer verticales;
quand on est au fond, il faut du temps pour revenir sur la terre. Jean
Valjean était descendu dans une de ces songeries-là. Il pensait à
Cosette, au bonheur possible si rien ne se mettait entre elle et lui, à
cette lumière dont elle remplissait sa vie, lumière qui était la
respiration de son âme. Il était presque heureux dans cette rêverie.
Cosette, debout près de lui, regardait les nuages devenir roses.

Tout à coup, Cosette s'écria: Père, on dirait qu'on vient là-bas. Jean
Valjean leva les yeux.

Cosette avait raison.

La chaussée qui mène à l'ancienne barrière du Maine prolonge, comme on
sait, la rue de Sèvres, et est coupée à angle droit par le boulevard
intérieur. Au coude de la chaussée et du boulevard, à l'endroit où se
fait l'embranchement, on entendait un bruit difficile à expliquer à
pareille heure, et une sorte d'encombrement confus apparaissait. On ne
sait quoi d'informe, qui venait du boulevard, entrait dans la chaussée.

Cela grandissait, cela semblait se mouvoir avec ordre, pourtant c'était
hérissé et frémissant; cela semblait une voiture, mais on n'en pouvait
distinguer le chargement. Il y avait des chevaux, des roues, des cris;
des fouets claquaient. Par degrés les linéaments se fixèrent, quoique
noyés de ténèbres. C'était une voiture, en effet, qui venait de tourner
du boulevard sur la route et qui se dirigeait vers la barrière près de
laquelle était Jean Valjean; une deuxième, du même aspect, la suivit,
puis une troisième, puis une quatrième; sept chariots débouchèrent
successivement, la tête des chevaux touchant l'arrière des voitures. Des
silhouettes s'agitaient sur ces chariots, on voyait des étincelles dans
le crépuscule comme s'il y avait des sabres nus, on entendait un
cliquetis qui ressemblait à des chaînes remuées, cela avançait, les voix
grossissaient, et c'était une chose formidable comme il en sort de la
caverne des songes.

En approchant, cela prit forme, et s'ébaucha derrière les arbres avec le
blêmissement de l'apparition; la masse blanchit; le jour qui se levait
peu à peu plaquait une lueur blafarde sur ce fourmillement à la fois
sépulcral et vivant, les têtes de silhouettes devinrent des faces de
cadavres, et voici ce que c'était:

Sept voitures marchaient à la file sur la route. Les six premières
avaient une structure singulière. Elles ressemblaient à des haquets de
tonneliers; c'étaient des espèces de longues échelles posées sur deux
roues et formant brancard à leur extrémité antérieure. Chaque haquet,
disons mieux, chaque échelle était attelée de quatre chevaux bout à
bout. Sur ces échelles étaient traînées d'étranges grappes d'hommes.
Dans le peu de jour qu'il faisait, on ne voyait pas ces hommes; on les
devinait. Vingt-quatre sur chaque voiture, douze de chaque côté, adossés
les uns aux autres, faisant face aux passants, les jambes dans le vide,
ces hommes cheminaient ainsi; et ils avaient derrière le dos quelque
chose qui sonnait et qui était une chaîne et au cou quelque chose qui
brillait et qui était un carcan. Chacun avait son carcan, mais la chaîne
était pour tous; de façon que ces vingt-quatre hommes, s'il leur
arrivait de descendre du haquet et de marcher, étaient saisis par une
sorte d'unité inexorable et devaient serpenter sur le sol avec la chaîne
pour vertèbre à peu près comme le mille-pieds. À l'avant et à l'arrière
de chaque voiture, deux hommes, armés de fusils, se tenaient debout,
ayant chacun une des extrémités de la chaîne sous son pied. Les carcans
étaient carrés. La septième voiture, vaste fourgon à ridelles, mais sans
capote, avait quatre roues et six chevaux, et portait un tas sonore de
chaudières de fer, de marmites de fonte, de réchauds et de chaînes, où
étaient mêlés quelques hommes garrottés et couchés tout de leur long,
qui paraissaient malades. Ce fourgon, tout à claire-voie, était garni de
claies délabrées qui semblaient avoir servi aux vieux supplices.

Ces voitures tenaient le milieu du pavé. Des deux côtés marchaient en
double haie des gardes d'un aspect infâme, coiffés de tricornes claques
comme les soldats du Directoire, tachés, troués, sordides, affublés
d'uniformes d'invalides et de pantalons de croque-morts, mi-partis gris
et bleus, presque en lambeaux, avec des épaulettes rouges, des
bandoulières jaunes, des coupe-choux, des fusils et des bâtons; espèces
de soldats goujats. Ces sbires semblaient composés de l'abjection du
mendiant et de l'autorité du bourreau. Celui qui paraissait leur chef
tenait à la main un fouet de poste. Tous ces détails, estompés par le
crépuscule, se dessinaient de plus en plus dans le jour grandissant. En
tête et en queue du convoi, marchaient des gendarmes à cheval, graves,
le sabre au poing.

Ce cortège était si long qu'au moment où la première voiture atteignait
la barrière, la dernière débouchait à peine du boulevard.

Une foule, sortie on ne sait d'où et formée en un clin d'oeil, comme
cela est fréquent à Paris, se pressait des deux côtés de la chaussée et
regardait. On entendait dans les ruelles voisines des cris de gens qui
s'appelaient et les sabots des maraîchers qui accouraient pour voir.

Les hommes entassés sur les haquets se laissaient cahoter en silence.
Ils étaient livides du frisson du matin. Ils avaient tous des pantalons
de toile et les pieds nus dans des sabots. Le reste du costume était à
la fantaisie de la misère. Leurs accoutrements étaient hideusement
disparates; rien n'est plus funèbre que l'arlequin des guenilles.
Feutres défoncés, casquettes goudronnées, d'affreux bonnets de laine,
et, près du bourgeron, l'habit noir crevé aux coudes; plusieurs avaient
des chapeaux de femme; d'autres étaient coiffés d'un panier; on voyait
des poitrines velues, et à travers les déchirures des vêtements on
distinguait des tatouages, des temples de l'amour, des coeurs enflammés,
des Cupidons. On apercevait aussi des dartres et des rougeurs malsaines.
Deux ou trois avaient une corde de paille fixée aux traverses du haquet,
et suspendue au-dessous d'eux comme un étrier, qui leur soutenait les
pieds. L'un d'eux tenait à la main et portait à sa bouche quelque chose
qui avait l'air d'une pierre noire et qu'il semblait mordre; c'était du
pain qu'il mangeait. Il n'y avait là que des yeux secs, éteints, ou
lumineux d'une mauvaise lumière. La troupe d'escorte maugréait, les
enchaînés ne soufflaient pas; de temps en temps on entendait le bruit
d'un coup de bâton sur les omoplates ou sur les têtes; quelques-uns de
ces hommes bâillaient; les haillons étaient terribles; les pieds
pendaient, les épaules oscillaient; les têtes s'entre-heurtaient, les
fers tintaient, les prunelles flambaient férocement, les poings se
crispaient ou s'ouvraient inertes comme des mains de morts; derrière le
convoi, une troupe d'enfants éclatait de rire.

Cette file de voitures, quelle qu'elle fût, était lugubre. Il était
évident que demain, que dans une heure, une averse pouvait éclater,
qu'elle serait suivie d'une autre, et d'une autre, et que les vêtements
délabrés seraient traversés, qu'une fois mouillés, ces hommes ne se
sécheraient plus, qu'une fois glacés, ils ne se réchaufferaient plus,
que leurs pantalons de toile seraient collés par l'ondée sur leurs os,
que l'eau emplirait leurs sabots, que les coups de fouet ne pourraient
empêcher le claquement des mâchoires, que la chaîne continuerait de les
tenir par le cou, que leurs pieds continueraient de pendre; et il était
impossible de ne pas frémir en voyant ces créatures humaines liées ainsi
et passives sous les froides nuées d'automne, et livrées à la pluie, à
la bise, à toutes les furies de l'air, comme des arbres et comme des
pierres.

Les coups de bâton n'épargnaient pas même les malades, qui gisaient
noués de cordes et sans mouvement sur la septième voiture et qu'on
semblait avoir jetés là comme des sacs pleins de misère.

Brusquement, le soleil parut; l'immense rayon de l'orient jaillit, et
l'on eût dit qu'il mettait le feu à toutes ces têtes farouches. Les
langues se délièrent; un incendie de ricanements, de jurements et de
chansons fit explosion. La large lumière horizontale coupa en deux toute
la file, illuminant les têtes et les torses, laissant les pieds et les
roues dans l'obscurité. Les pensées apparurent sur les visages; ce
moment fut épouvantable; des démons visibles, à masques tombés, des âmes
féroces toutes nues. Éclairée, cette cohue resta ténébreuse.
Quelques-uns, gais, avaient à la bouche des tuyaux de plume d'où ils
soufflaient de la vermine sur la foule, choisissant les femmes; l'aurore
accentuait par la noirceur des ombres ces profils lamentables; pas un de
ces êtres qui ne fût difforme à force de misère; et c'était si
monstrueux qu'on eût dit que cela changeait la clarté du soleil en lueur
d'éclair. La voiturée qui ouvrait le cortège avait entonné et
psalmodiait à tue-tête avec une jovialité hagarde un pot-pourri de
Désaugiers, alors fameux, _la Vestale_, les arbres frémissaient
lugubrement; dans les contre-allées, des faces de bourgeois écoutaient
avec une béatitude idiote ces gaudrioles chantées par des spectres.

Toutes les détresses étaient dans ce cortège comme un chaos; il y avait
là l'angle facial de toutes les bêtes, des vieillards, des adolescents,
des crânes nus, des barbes grises, des monstruosités cyniques, des
résignations hargneuses, des rictus sauvages, des attitudes insensées,
des groins coiffés de casquettes, des espèces de têtes de jeunes filles
avec des tire-bouchons sur les tempes, des visages enfantins et, à cause
de cela, horribles, de maigres faces de squelettes auxquelles il ne
manquait que la mort. On voyait sur la première voiture un nègre, qui,
peut-être, avait été esclave et qui pouvait comparer les chaînes.
L'effrayant niveau d'en bas, la honte, avait passé sur ces fronts; à ce
degré d'abaissement, les dernières transformations étaient subies par
tous dans les dernières profondeurs; et l'ignorance changée en
hébétement était l'égale de l'intelligence, changée en désespoir. Pas de
choix possible entre ces hommes qui apparaissaient aux regards comme
l'élite de la boue. Il était clair que l'ordonnateur quelconque de cette
procession immonde ne les avait pas classés. Ces êtres avaient été liés
et accouplés pêle-mêle, dans le désordre alphabétique probablement, et
chargés au hasard sur ces voitures. Cependant des horreurs groupées
finissent toujours par dégager une résultante; toute addition de
malheureux donne un total; il sortait de chaque chaîne une âme commune,
et chaque charretée avait sa physionomie. À côté de celle qui chantait,
il y en avait une qui hurlait; une troisième mendiait; on en voyait une
qui grinçait des dents; une autre menaçait les passants, une autre
blasphémait Dieu; la dernière se taisait comme la tombe. Dante eût cru
voir les sept cercles de l'enfer en marche.

Marche des damnations vers les supplices, faite sinistrement, non sur le
formidable char fulgurant de l'Apocalypse mais, chose plus sombre, sur
la charrette des gémonies.

Un des gardes, qui avait un crochet au bout de son bâton, faisait de
temps en temps mine de remuer ces tas d'ordure humains. Une vieille
femme dans la foule les montrait du doigt à un petit garçon de cinq ans,
et lui disait: _Gredin, cela t'apprendra_!

Comme les chants et les blasphèmes grossissaient, celui qui semblait le
capitaine de l'escorte fit claquer son fouet, et, à ce signal, une
effroyable bastonnade sourde et aveugle qui faisait le bruit de la grêle
tomba sur les sept voiturées; beaucoup rugirent et écumèrent; ce qui
redoubla la joie des gamins accourus, nuée de mouches sur ces plaies.

L'oeil de Jean Valjean était devenu effrayant. Ce n'était plus une
prunelle; c'était cette vitre profonde qui remplace le regard chez
certains infortunés, qui semble inconsciente de la réalité, et où
flamboie la réverbération des épouvantes et des catastrophes. Il ne
regardait pas un spectacle; il subissait une vision. Il voulut se lever,
fuir, échapper; il ne put remuer un pied. Quelquefois les choses qu'on
voit vous saisissent et vous tiennent. Il demeura cloué, pétrifié,
stupide, se demandant, à travers une confuse angoisse inexprimable, ce
que signifiait cette persécution sépulcrale, et d'où sortait ce
pandémonium qui le poursuivait. Tout à coup il porta la main à son
front, geste habituel de ceux auxquels la mémoire revient subitement; il
se souvint que c'était là l'itinéraire en effet, que ce détour était
d'usage pour éviter les rencontres royales toujours possibles sur la
route de Fontainebleau, et que, trente-cinq ans auparavant, il avait
passé par cette barrière-là.

Cosette, autrement épouvantée, ne l'était pas moins. Elle ne comprenait
pas; le souffle lui manquait; ce qu'elle voyait ne lui semblait pas
possible; enfin elle s'écria:

--Père! qu'est-ce qu'il y a donc dans ces voitures-là?

Jean Valjean répondit:

--Des forçats.

--Où donc est-ce qu'ils vont?

--Aux galères.

En ce moment la bastonnade, multipliée par cent mains, fit du zèle, les
coups de plat de sabre s'en mêlèrent, ce fut comme une rage de fouets et
de bâtons; les galériens se courbèrent, une obéissance hideuse se
dégagea du supplice, et tous se turent avec des regards de loups
enchaînés. Cosette tremblait de tous ses membres; elle reprit:

--Père, est-ce que ce sont encore des hommes?

--Quelquefois, dit le misérable.

C'était la Chaîne en effet qui, partie avant le jour de Bicêtre, prenait
la route du Mans pour éviter Fontainebleau où était alors le roi. Ce
détour faisait durer l'épouvantable voyage trois ou quatre jours de
plus; mais, pour épargner à la personne royale la vue d'un supplice, on
peut bien le prolonger.

Jean Valjean rentra accablé. De telles rencontres sont des chocs et le
souvenir qu'elles laissent ressemble à un ébranlement.

Pourtant Jean Valjean, en regagnant avec Cosette la rue de Babylone, ne
remarqua point qu'elle lui fît d'autres questions au sujet de ce qu'ils
venaient de voir; peut-être était-il trop absorbé lui-même dans son
accablement pour percevoir ses paroles et pour lui répondre. Seulement
le soir, comme Cosette le quittait pour s'aller coucher, il l'entendit
qui disait à demi-voix et comme se parlant à elle-même:--Il me semble
que si je trouvais sur mon chemin un de ces hommes-là, ô mon Dieu, je
mourrais rien que de le voir de près!

Heureusement le hasard fit que le lendemain de ce jour tragique il y
eut, à propos de je ne sais plus quelle solennité officielle, des fêtes
dans Paris, revue au Champ de Mars, joutes sur la Seine, théâtres aux
Champs-Élysées, feu d'artifice à l'Étoile, illuminations partout. Jean
Valjean, faisant violence à ses habitudes, conduisit Cosette à ces
réjouissances, afin de la distraire du souvenir de la veille et
d'effacer sous le riant tumulte de tout Paris la chose abominable qui
avait passé devant elle. La revue, qui assaisonnait la fête, faisait
toute naturelle la circulation des uniformes; Jean Valjean mit son habit
de garde national avec le vague sentiment intérieur d'un homme qui se
réfugie. Du reste, le but de cette promenade sembla atteint. Cosette,
qui se faisait une loi de complaire à son père et pour qui d'ailleurs
tout spectacle était nouveau, accepta la distraction avec la bonne grâce
facile et légère de l'adolescence, et ne fit pas une moue trop
dédaigneuse devant cette gamelle de joie qu'on appelle une fête
publique; si bien que Jean Valjean put croire qu'il avait réussi, et
qu'il ne restait plus trace de la hideuse vision.

Quelques jours après, un matin, comme il faisait beau soleil et qu'ils
étaient tous deux sur le perron du jardin, autre infraction aux règles
que semblait s'être imposées Jean Valjean, et à l'habitude de rester
dans sa chambre que la tristesse avait fait prendre à Cosette, Cosette,
en peignoir, se tenait debout dans ce négligé de la première heure qui
enveloppe adorablement les jeunes filles et qui a l'air du nuage sur
l'astre; et, la tête dans la lumière, rose d'avoir bien dormi, regardée
doucement par le bonhomme attendri, elle effeuillait une pâquerette.
Cosette ignorait la ravissante légende _je t'aime, un peu,
passionnément_, etc.; qui la lui eût apprise? Elle maniait cette fleur,
d'instinct, innocemment, sans se douter qu'effeuiller une pâquerette,
c'est éplucher un coeur. S'il y avait une quatrième Grâce appelée la
Mélancolie, et souriante, elle eût eu l'air de cette Grâce-là. Jean
Valjean était fasciné par la contemplation de ces petits doigts sur
cette fleur, oubliant tout dans le rayonnement que cette enfant avait.
Un rouge-gorge chuchotait dans la broussaille d'à côté. Des nuées
blanches traversaient le ciel si gaîment qu'on eût dit qu'elles venaient
d'être mises en liberté. Cosette continuait d'effeuiller sa fleur
attentivement; elle semblait songer à quelque chose; mais cela devait
être charmant; tout à coup elle tourna la tête sur son épaule avec la
lenteur délicate du cygne, et dit à Jean Valjean: Père, qu'est-ce que
c'est donc que cela, les galères?




Livre quatrième--Secours d'en bas peut être secours d'en haut




Chapitre I

Blessure au dehors, guérison au dedans


Leur vie s'assombrissait ainsi par degrés.

Il ne leur restait plus qu'une distraction qui avait été autrefois un
bonheur, c'était d'aller porter du pain à ceux qui avaient faim et des
vêtements à ceux qui avaient froid. Dans ces visites aux pauvres, où
Cosette accompagnait souvent Jean Valjean, ils retrouvaient quelque
reste de leur ancien épanchement; et, parfois, quand la journée avait
été bonne, quand il y avait eu beaucoup de détresses secourues et
beaucoup de petits enfants ranimés et réchauffés, Cosette, le soir,
était un peu gaie. Ce fut à cette époque qu'ils firent visite au bouge
Jondrette.

Le lendemain même de cette visite, Jean Valjean parut le matin dans le
pavillon, calme comme à l'ordinaire, mais avec une large blessure au
bras gauche, fort enflammée, fort venimeuse, qui ressemblait à une
brûlure et qu'il expliqua d'une façon quelconque. Cette blessure fit
qu'il fut plus d'un mois avec la fièvre sans sortir. Il ne voulut voir
aucun médecin. Quand Cosette l'en pressait: Appelle le médecin des
chiens, disait-il.

Cosette le pansait matin et soir avec un air si divin et un si angélique
bonheur de lui être utile, que Jean Valjean sentait toute sa vieille
joie lui revenir, ses craintes et ses anxiétés se dissiper, et
contemplait Cosette en disant: Oh! la bonne blessure! Oh! le bon mal!

Cosette, voyant son père malade, avait déserté le pavillon, et avait
repris goût à la petite logette et à l'arrière-cour. Elle passait
presque toutes ses journées près de Jean Valjean, et lui lisait les
livres qu'il voulait. En général, des livres de voyages. Jean Valjean
renaissait; son bonheur revivait avec des rayons ineffables; le
Luxembourg, le jeune rôdeur inconnu, le refroidissement de Cosette,
toutes ces nuées de son âme s'effaçaient. Il en venait à se dire: J'ai
imaginé tout cela. Je suis un vieux fou.

Son bonheur était tel, que l'affreuse trouvaille des Thénardier, faite
au bouge Jondrette, et si inattendue, avait en quelque sorte glissé sur
lui. Il avait réussi à s'échapper, sa piste, à lui, était perdue, que
lui importait le reste! il n'y songeait que pour plaindre ces
misérables. Les voilà en prison, et désormais hors d'état de nuire,
pensait-il, mais quelle lamentable famille en détresse!

Quant à la hideuse vision de la barrière du Maine, Cosette n'en avait
plus reparlé.

Au couvent, soeur Sainte-Mechtilde avait appris la musique à Cosette.
Cosette avait la voix d'une fauvette qui aurait une âme, et quelquefois
le soir, dans l'humble logis du blessé, elle chantait des chansons
tristes qui réjouissaient Jean Valjean.

Le printemps arrivait, le jardin était si admirable dans cette saison de
l'année, que Jean Valjean dit à Cosette:--Tu n'y vas jamais, je veux que
tu t'y promènes.--Comme vous voudrez, père, dit Cosette.

Et, pour obéir à son père, elle reprit ses promenades dans son jardin,
le plus souvent seule, car, comme nous l'avons indiqué, Jean Valjean,
qui probablement craignait d'être aperçu par la grille, n'y venait
presque jamais.

La blessure de Jean Valjean avait été une diversion.

Quand Cosette vit que son père souffrait moins, et qu'il guérissait, et
qu'il semblait heureux, elle eut un contentement qu'elle ne remarqua
même pas, tant il vint doucement et naturellement. Puis c'était le mois
de mars, les jours allongeaient, l'hiver s'en allait, l'hiver emporte
toujours avec lui quelque chose de nos tristesses; puis vint avril, ce
point du jour de l'été, frais comme toutes les aubes, gai comme toutes
les enfances; un peu pleureur parfois comme un nouveau-né qu'il est. La
nature en ce mois-là a des lueurs charmantes qui passent du ciel, des
nuages, des arbres, des prairies et des fleurs, au coeur de l'homme.

Cosette était trop jeune encore pour que cette joie d'avril qui lui
ressemblait ne la pénétrât pas. Insensiblement, et sans qu'elle s'en
doutât, le noir s'en alla de son esprit. Au printemps il fait clair dans
les âmes tristes comme à midi il fait clair dans les caves. Cosette même
n'était déjà plus très triste. Du reste, cela était ainsi, mais elle ne
s'en rendait pas compte. Le matin, vers dix heures, après déjeuner,
lorsqu'elle avait réussi à entraîner son père pour un quart d'heure dans
le jardin, et qu'elle le promenait au soleil devant le perron en lui
soutenant son bras malade, elle ne s'apercevait point qu'elle riait à
chaque instant et qu'elle était heureuse.

Jean Valjean, enivré, la voyait redevenir vermeille et fraîche.

--Oh! la bonne blessure! répétait-il tout bas.

Et il était reconnaissant aux Thénardier.

Une fois sa blessure guérie, il avait repris ses promenades solitaires
et crépusculaires.

Ce serait une erreur de croire qu'on peut se promener de la sorte seul
dans les régions inhabitées de Paris sans rencontrer quelque aventure.




Chapitre II

La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour expliquer un


Un soir le petit Gavroche n'avait point mangé; il se souvint qu'il
n'avait pas non plus dîné la veille; cela devenait fatigant. Il prit la
résolution d'essayer de souper. Il s'en alla rôder au delà de la
Salpêtrière, dans les lieux déserts; c'est là que sont les aubaines; où
il n'y a personne, on trouve quelque chose. Il parvint jusqu'à une
peuplade qui lui parut être le village d'Austerlitz.

Dans une de ses précédentes flâneries, il avait remarqué là un vieux
jardin hanté d'un vieux homme et d'une vieille femme, et dans ce jardin
un pommier passable. À côté de ce pommier, il y avait une espèce de
fruitier mal clos où l'on pouvait conquérir une pomme. Une pomme, c'est
un souper; une pomme, c'est la vie. Ce qui a perdu Adam pouvait sauver
Gavroche. Le jardin côtoyait une ruelle solitaire non pavée et bordée de
broussailles en attendant les maisons; une haie l'en séparait.

Gavroche se dirigea vers le jardin; il retrouva la ruelle, il reconnut
le pommier, il constata le fruitier, il examina la haie; une haie, c'est
une enjambée. Le jour déclinait, pas un chat dans la ruelle, l'heure
était bonne. Gavroche ébaucha l'escalade, puis s'arrêta tout à coup. On
parlait dans le jardin. Gavroche regarda par une des claires-voies de la
haie.

À deux pas de lui, au pied de la haie et de l'autre côté, précisément au
point où l'eût fait déboucher la trouée qu'il méditait, il y avait une
pierre couchée qui faisait une espèce de banc, et sur ce banc était
assis le vieux homme du jardin, ayant devant lui la vieille femme
debout. La vieille bougonnait. Gavroche, peu discret, écouta.

--Monsieur Mabeuf! disait la vieille.

--Mabeuf! pensa Gavroche, ce nom est farce.

Le vieillard interpellé ne bougeait point. La vieille répéta:

--Monsieur Mabeuf!

Le vieillard, sans quitter la terre des yeux, se décida à répondre:

--Quoi, mère Plutarque?

--Mère Plutarque! pensa Gavroche, autre nom farce.

La mère Plutarque reprit, et force fut au vieillard d'accepter la
conversation.

--Le propriétaire n'est pas content.

--Pourquoi?

--On lui doit trois termes.

--Dans trois mois on lui en devra quatre.

--Il dit qu'il vous enverra coucher dehors.

--J'irai.

--La fruitière veut qu'on la paye. Elle ne lâche plus ses falourdes.
Avec quoi vous chaufferez-vous cet hiver? Nous n'aurons point de bois.

--Il y a le soleil.

--Le boucher refuse crédit, il ne veut plus donner de viande.

--Cela se trouve bien. Je digère mal la viande. C'est trop lourd.

--Qu'est-ce qu'on aura pour dîner?

--Du pain.

--Le boulanger exige un acompte, et dit que pas d'argent, pas de pain.

--C'est bon.

--Qu'est-ce que vous mangerez?

--Nous avons les pommes du pommier.

--Mais, monsieur, on ne peut pourtant pas vivre comme ça sans argent.

--Je n'en ai pas.

La vieille s'en alla, le vieillard resta seul. Il se mit à songer.
Gavroche songeait de son côté. Il faisait presque nuit.

Le premier résultat de la songerie de Gavroche, ce fut qu'au lieu
d'escalader la haie, il s'accroupit dessous. Les branches s'écartaient
un peu au bas de la broussaille.

--Tiens, s'écria intérieurement Gavroche, une alcôve! et il s'y blottit.
Il était presque adossé au banc du père Mabeuf. Il entendait
l'octogénaire respirer.

Alors, pour dîner, il tâcha de dormir.

Sommeil de chat, sommeil d'un oeil. Tout en s'assoupissant, Gavroche
guettait.

La blancheur du ciel crépusculaire blanchissait la terre, et la ruelle
faisait une ligne livide entre deux rangées de buissons obscurs.

Tout à coup, sur cette bande blanchâtre deux silhouettes parurent. L'une
venait devant, l'autre, à quelque distance, derrière.

--Voilà deux êtres, grommela Gavroche.

La première silhouette semblait quelque vieux bourgeois courbé et
pensif, vêtu plus que simplement, marchant lentement à cause de l'âge,
et flânant le soir aux étoiles.

La seconde était droite, ferme, mince. Elle réglait son pas sur le pas
de la première; mais dans la lenteur volontaire de l'allure, on sentait
de la souplesse et de l'agilité. Cette silhouette avait, avec on ne sait
quoi de farouche et d'inquiétant, toute la tournure de ce qu'on appelait
alors un élégant; le chapeau était d'une bonne forme, la redingote était
noire, bien coupée, probablement de beau drap, et serrée à la taille. La
tête se dressait avec une sorte de grâce robuste, et, sous le chapeau,
on entrevoyait dans le crépuscule un pâle profil d'adolescent. Ce profil
avait une rose à la bouche. Cette seconde silhouette était bien connue
de Gavroche c'était Montparnasse.

Quant à l'autre, il n'en eût rien pu dire, sinon que c'était un vieux
bonhomme.

Gavroche entra sur-le-champ en observation.

L'un de ces deux passants avait évidemment des projets sur l'autre.
Gavroche était bien situé pour voir la suite. L'alcôve était fort à
propos devenue cachette.

Montparnasse à la chasse, à une pareille heure, en un pareil lieu, cela
était menaçant. Gavroche sentait ses entrailles de gamin s'émouvoir de
pitié pour le vieux.

Que faire? intervenir? une faiblesse en secourant une autre! C'était de
quoi rire pour Montparnasse. Gavroche ne se dissimulait pas que, pour ce
redoutable bandit de dix-huit ans, le vieillard d'abord, l'enfant
ensuite, c'étaient deux bouchées.

Pendant que Gavroche délibérait, l'attaque eut lieu, brusque et hideuse.
Attaque de tigre à l'onagre, attaque d'araignée à la mouche.
Montparnasse, à l'improviste, jeta la rose, bondit sur le vieillard, le
colleta, l'empoigna et s'y cramponna, et Gavroche eut de la peine à
retenir un cri. Un moment après, l'un de ces hommes était sous l'autre,
accablé, râlant, se débattant, avec un genou de marbre sur la poitrine.
Seulement ce n'était pas tout à fait ce à quoi Gavroche s'était attendu.
Celui qui était à terre, c'était Montparnasse; celui qui était dessus,
c'était le bonhomme.

Tout ceci se passait à quelques pas de Gavroche.

Le vieillard avait reçu le choc, et l'avait rendu, et rendu si
terriblement qu'en un clin d'oeil l'assaillant et l'assailli avaient
changé de rôle.

--Voilà un fier invalide! pensa Gavroche.

Et il ne put s'empêcher de battre des mains. Mais ce fut un battement de
mains perdu. Il n'arriva pas jusqu'aux deux combattants, absorbés et
assourdis l'un par l'autre et mêlant leurs souffles dans la lutte.

Le silence se fit. Montparnasse cessa de se débattre. Gavroche eut cet
aparté: Est-ce qu'il est mort?

Le bonhomme n'avait pas prononcé un mot ni jeté un cri. Il se redressa,
et Gavroche l'entendit qui disait à Montparnasse:

--Relève-toi.

Montparnasse se releva, mais le bonhomme le tenait. Montparnasse avait
l'attitude humiliée et furieuse d'un loup qui serait happé par un
mouton.

Gavroche regardait et écoutait, faisant effort pour doubler ses yeux par
ses oreilles. Il s'amusait énormément.

Il fut récompensé de sa consciencieuse anxiété de spectateur. Il put
saisir au vol ce dialogue qui empruntait à l'obscurité on ne sait quel
accent tragique. Le bonhomme questionnait. Montparnasse répondait.

--Quel âge as-tu?

--Dix-neuf ans.

--Tu es fort et bien portant. Pourquoi ne travailles-tu, pas?

--Ça m'ennuie.

--Quel est ton état?

--Fainéant.

--Parle sérieusement. Peut-on faire quelque chose pour toi? Qu'est-ce
que tu veux être?

--Voleur.

Il y eut un silence. Le vieillard semblait profondément pensif. Il était
immobile et ne lâchait point Montparnasse.

De moment en moment, le jeune bandit, vigoureux et leste, avait des
soubresauts de bête prise au piège. Il donnait une secousse, essayait un
croc-en-jambe, tordait éperdument ses membres, tâchait de s'échapper. Le
vieillard n'avait pas l'air de s'en apercevoir, et lui tenait les deux
bras d'une seule main avec l'indifférence souveraine d'une force
absolue.

La rêverie du vieillard dura quelque temps, puis, regardant fixement
Montparnasse, il éleva doucement la voix, et lui adressa, dans cette
ombre où ils étaient, une sorte d'allocution solennelle dont Gavroche ne
perdit pas une syllabe:

--Mon enfant tu entres par paresse dans la plus laborieuse des
existences. Ah! tu te déclares fainéant! prépare-toi à travailler. As-tu
vu une machine qui est redoutable? cela s'appelle le laminoir. Il faut y
prendre garde, c'est une chose sournoise et féroce; si elle vous attrape
le pan de votre habit, vous y passez tout entier. Cette machine, c'est
l'oisiveté.... Arrête-toi, pendant qu'il en est temps encore, et
sauve-toi! Autrement, c'est fini; avant peu tu seras dans l'engrenage.
Une fois pris, n'espère plus rien. À la fatigue, paresseux! plus de
repos. La main de fer du travail implacable t'a saisi. Gagner ta vie,
avoir une tâche, accomplir un devoir, tu ne veux pas! être comme les
autres, cela t'ennuie! Eh bien, tu seras autrement. Le travail est la
loi; qui le repousse ennui, l'aura supplice. Tu ne veux pas être
ouvrier, tu seras esclave. Le travail ne vous lâche d'un côté que pour
vous reprendre de l'autre; tu ne veux pas être son ami, tu seras son
nègre. Ah! tu n'as pas voulu de la lassitude honnête des hommes, tu vas
avoir la sueur des damnés. Où les autres chantent, tu râleras. Tu verras
de loin, d'en bas, les autres hommes travailler; il te semblera qu'ils
se reposent. Le laboureur, le moissonneur, le matelot, le forgeron,
t'apparaîtront dans la lumière comme les bienheureux d'un paradis. Quel
rayonnement dans l'enclume! Mener la charrue, lier la gerbe, c'est de la
joie. La barque en liberté dans le vent, quelle fête! Toi, paresseux,
pioche, traîne, roule, marche! Tire ton licou, te voilà bête de somme
dans l'attelage de l'enfer! Ah! ne rien faire, c'était là ton but. Eh
bien! pas une semaine, pas une journée, pas une heure sans accablement.
Tu ne pourras rien soulever qu'avec angoisse. Toutes les minutes qui
passeront feront craquer tes muscles. Ce qui sera plume pour les autres
sera pour toi rocher. Les choses les plus simple s'escarperont. La vie
se fera monstre autour de toi. Aller, venir, respirer, autant de travaux
terribles. Ton poumon te fera l'effet d'un poids de cent livres. Marcher
ici plutôt que là, ce sera un problème à résoudre. Le premier venu qui
veut sortir pousse sa porte, c'est fait, le voilà dehors. Toi, si tu
veux sortir, il te faudra percer ton mur. Pour aller dans la rue,
qu'est-ce que tout le monde fait? Tout le monde descend l'escalier; toi,
tu déchireras tes draps de lit, tu en feras brin à brin une corde, puis
tu passeras par ta fenêtre, et tu te suspendras à ce fil sur un abîme,
et ce sera la nuit, dans l'orage, dans la pluie, dans l'ouragan, et, si
la corde est trop courte, tu n'auras plus qu'une manière de descendre,
tomber. Tomber au hasard, dans le gouffre, d'une hauteur quelconque sur,
quoi? Sur ce qui est en bas, sur l'inconnu. Ou tu grimperas par un tuyau
de cheminée, au risque de t'y brûler; ou tu ramperas par un conduit de
latrines, au risque de t'y noyer. Je ne te parle pas des trous qu'il
faut masquer, des pierres qu'il faut ôter et remettre vingt fois par
jour, des plâtras qu'il faut cacher dans sa paillasse. Une serrure se
présente; le bourgeois a dans sa poche sa clef fabriquée par un
serrurier. Toi, si tu veux passer outre tu es condamné à faire un
chef-d'oeuvre effrayant, tu prendras un gros sou, tu le couperas en deux
lames avec quels outils? tu les inventeras. Cela te regarde. Puis tu
creuseras l'intérieur de ces deux lames, en ménageant soigneusement le
dehors, et tu pratiqueras sur le bord tout autour un pas de vis, de
façon qu'elles s'ajustent étroitement l'une sur l'autre comme un fond et
comme un couvercle. Le dessous et le dessus ainsi vissés, on n'y
devinera rien. Pour les surveillants, car tu seras guetté, ce sera un
gros sou; pour toi, ce sera une boîte. Que mettras-tu dans cette boîte?
Un petit morceau d'acier. Un ressort de montre auquel tu auras fait des
dents et qui sera une scie. Avec cette scie, longue comme une épingle et
cachée dans un sou, tu devras couper le pêne de la serrure, la mèche du
verrou, l'anse du cadenas, et le barreau que tu auras à ta fenêtre, et
la manille que tu auras à ta jambe. Ce chef-d'oeuvre fait ce prodige
accompli, tous ces miracles d'art, d'adresse, d'habileté, de patience,
exécutés, si l'on vient à savoir que tu en es l'auteur, quelle sera ta
récompense? le cachot. Voilà l'avenir. La paresse, le plaisir, quels
précipices! Ne rien faire, c'est un lugubre parti pris, sais-tu bien?
Vivre oisif de la substance sociale! être inutile, c'est-à-dire
nuisible! cela mène droit au fond de la misère. Malheur à qui veut être
parasite! il sera vermine. Ah! il ne te plaît pas de travailler? Ah! tu
n'as qu'une pensée, bien boire, bien manger, bien dormir. Tu boiras de
l'eau, tu mangeras du pain noir, tu dormiras sur une planche avec une
ferraille rivée à tes membres et dont tu sentiras la nuit le froid sur
ta chair? Tu briseras cette ferraille, tu t'enfuiras. C'est bon. Tu te
traîneras sur le ventre dans les broussailles et tu mangeras de l'herbe
comme les brutes des bois. Et tu seras repris. Et alors tu passeras des
années dans une basse-fosse, scellé à une muraille, tâtonnant pour boire
à ta cruche, mordant dans un affreux pain de ténèbres dont les chiens ne
voudraient pas, mangeant des fèves que les vers auront mangées avant
toi. Tu seras cloporte dans une cave. Ah! aie pitié de toi-même,
misérable enfant, tout jeune, qui tétais ta nourrice il n'y a pas vingt
ans, et qui as sans doute encore ta mère! je t'en conjure, écoute-moi.
Tu veux de fin drap noir, des escarpins vernis, te friser, te mettre
dans tes boucles de l'huile qui sent bon, plaire aux créatures, être
joli. Tu seras tondu ras avec une casaque rouge et des sabots. Tu veux
une bague au doigt, tu auras un carcan au cou. Et si tu regardes une
femme, un coup de bâton. Et tu entreras là à vingt ans, et tu en
sortiras à cinquante! Tu entreras jeune, rose, frais, avec tes yeux
brillants et toutes tes dents blanches, et ta chevelure d'adolescent, tu
sortiras cassé, courbé, ridé, édenté, horrible, en cheveux blancs! Ah!
mon pauvre enfant, tu fais fausse route, la fainéantise te conseille
mal; le plus rude des travaux, c'est le vol. Crois-moi, n'entreprends
pas cette pénible besogne d'être un paresseux. Devenir un coquin, ce
n'est pas commode. Il est moins malaisé d'être honnête homme. Va
maintenant, et pense à ce que je t'ai dit. À propos, que voulais-tu de
moi? Ma bourse. La voici.

Et le vieillard, lâchant Montparnasse, lui mit dans la main sa bourse,
que Montparnasse soupesa un moment; après quoi, avec la même précaution
machinale que s'il l'eût volée, Montparnasse la laissa glisser doucement
dans la poche de derrière de sa redingote.

Tout cela dit et fait, le bonhomme tourna le dos et reprit
tranquillement sa promenade.

--Ganache! murmura Montparnasse.

Qui était ce bonhomme? le lecteur l'a sans doute deviné.

Montparnasse, stupéfait, le regarda disparaître dans le crépuscule.
Cette contemplation lui fut fatale.

Tandis que le vieillard s'éloignait, Gavroche s'approchait.

Gavroche, d'un coup d'oeil de côté, s'était assuré que le père Mabeuf,
endormi peut-être, était toujours assis sur le banc. Puis le gamin était
sorti de sa broussaille, et s'était mis à ramper dans l'ombre en arrière
de Montparnasse immobile. Il parvint ainsi jusqu'à Montparnasse sans en
être vu ni entendu, insinua doucement sa main dans la poche de derrière
de la redingote de fin drap noir, saisit la bourse, retira sa main, et,
se remettant à ramper, fit une évasion de couleuvre dans les ténèbres.
Montparnasse, qui n'avait aucune raison d'être sur ses gardes et qui
songeait pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut de rien.
Gavroche, quand il fut revenu au point où était le père Mabeuf, jeta la
bourse par-dessus la haie, et s'enfuit à toutes jambes.

La bourse tomba sur le pied du père Mabeuf. Cette commotion le réveilla.
Il se pencha, et ramassa la bourse. Il n'y comprit rien, et l'ouvrit.
C'était une bourse à deux compartiments; dans l'un, il y avait quelque
monnaie; dans l'autre, il y avait six napoléons.

M. Mabeuf, fort effaré, porta la chose à sa gouvernante.

--Cela tombe du ciel, dit la mère Plutarque.




Livre cinquième--Dont la fin ne ressemble pas au commencement




Chapitre I

La solitude et la caserne combinées


La douleur de Cosette, si poignante encore et si vive quatre ou cinq
mois auparavant, était, à son insu même, entrée en convalescence. La
nature, le printemps, la jeunesse, l'amour pour son père, la gaîté des
oiseaux et des fleurs faisaient filtrer peu à peu, jour à jour, goutte à
goutte, dans cette âme si vierge et si jeune, on ne sait quoi qui
ressemblait presque à l'oubli. Le feu s'y éteignait-il tout à fait? ou
s'y formait-il seulement des couches de cendre? Le fait est qu'elle ne
se sentait presque plus de point douloureux et brûlant.

Un jour elle pensa tout à coup à Marius:--Tiens! dit-elle, je n'y pense
plus.

Dans cette même semaine elle remarqua, passant devant la grille du
jardin, un fort bel officier de lanciers, taille de guêpe, ravissant
uniforme, joues de jeune fille, sabre sous le bras, moustaches cirées,
schapska verni. Du reste cheveux blonds, yeux bleus à fleur de tête,
figure ronde, vaine, insolente et jolie; tout le contraire de Marius. Un
cigare à la bouche.--Cosette songea que cet officier était sans doute du
régiment caserné rue de Babylone.

Le lendemain, elle le vit encore passer. Elle remarqua l'heure.

À dater de ce moment, était-ce le hasard? presque tous les jours elle le
vit passer.

Les camarades de l'officier s'aperçurent qu'il y avait là, dans ce
jardin «mal tenu», derrière cette méchante grille rococo, une assez
jolie créature qui se trouvait presque toujours là au passage du beau
lieutenant, lequel n'est point inconnu au lecteur et s'appelait Théodule
Gillenormand.

--Tiens! lui disaient-ils. Il y a une petite qui te fait de l'oeil,
regarde donc.

--Est-ce que j'ai le temps, répondait le lancier, de regarder toutes les
filles qui me regardent?

C'était précisément l'instant où Marius descendait gravement vers
l'agonie et disait:--Si je pouvais seulement la revoir avant de
mourir!--Si son souhait eût été réalisé, s'il eût vu en ce moment-là
Cosette regardant un lancier, il n'eût pas pu prononcer une parole et il
eût expiré de douleur.

À qui la faute? À personne.

Marius était de ces tempéraments qui s'enfoncent dans le chagrin et qui
y séjournent; Cosette était de ceux qui s'y plongent et qui en sortent.

Cosette du reste traversait ce moment dangereux, phase fatale de la
rêverie féminine abandonnée à elle-même, où le coeur d'une jeune fille
isolée ressemble à ces vrilles de la vigne qui s'accrochent, selon le
hasard, au chapiteau d'une colonne de marbre ou au poteau d'un cabaret.
Moment rapide et décisif, critique pour toute orpheline, qu'elle soit
pauvre ou qu'elle soit riche, car la richesse ne défend pas du mauvais
choix; on se mésallie très haut; la vraie mésalliance est celle des
âmes; et, de même que plus d'un jeune homme inconnu, sans nom, sans
naissance, sans fortune, est un chapiteau de marbre qui soutient un
temple de grands sentiments et de grandes idées, de même tel homme du
monde, satisfait et opulent, qui a des bottes polies et des paroles
vernies, si l'on regarde, non le dehors, mais le dedans, c'est-à-dire ce
qui est réservé à la femme, n'est autre chose qu'un soliveau stupide
obscurément hanté par les passions violentes, immondes et avinées; le
poteau d'un cabaret.

Qu'y avait-il dans l'âme de Cosette? De la passion calmée ou endormie;
de l'amour à l'état flottant; quelque chose qui était limpide, brillant,
trouble à une certaine profondeur, sombre plus bas. L'image du bel
officier se reflétait à la surface. Y avait-il un souvenir au
fond?--tout au fond?--Peut-être. Cosette ne savait pas.

Il survint un incident singulier.




Chapitre II

Peurs de Cosette


Dans la première quinzaine d'avril, Jean Valjean fit un voyage. Cela, on
le sait, lui arrivait de temps en temps, à de très longs intervalles. Il
restait absent un ou deux jours, trois jours au plus. Où allait-il?
personne ne le savait, pas même Cosette. Une fois seulement, à un de ces
départs, elle l'avait accompagné en fiacre jusqu'au coin d'un petit
cul-de-sac sur l'angle duquel elle avait lu: _Impasse de la Planchette_.
Là il était descendu, et le fiacre avait ramené Cosette rue de Babylone.
C'était en général quand l'argent manquait à la maison que Jean Valjean
faisait ces petits voyages.

Jean Valjean était donc absent. Il avait dit: Je reviendrai dans trois
jours.

Le soir, Cosette était seule dans le salon. Pour se désennuyer, elle
avait ouvert son piano-orgue et elle s'était mise à chanter, en
s'accompagnant, le choeur d'Euryanthe: _Chasseurs égarés dans les bois_!
qui est peut-être ce qu'il y a de plus beau dans toute la musique. Quand
elle eut fini, elle demeura pensive.

Tout à coup il lui sembla qu'elle entendait marcher dans le jardin.

Ce ne pouvait être son père, il était absent; ce ne pouvait être
Toussaint, elle était couchée. Il était dix heures du soir.

Elle alla près du volet du salon qui était fermé et y colla son oreille.

Il lui parut que c'était le pas d'un homme, et qu'on marchait très
doucement.

Elle monta rapidement au premier, dans sa chambre, ouvrit un vasistas
percé dans son volet, et regarda dans le jardin. C'était le moment de la
pleine lune. On y voyait comme s'il eût fait jour.

Il n'y avait personne.

Elle ouvrit la fenêtre. Le jardin était absolument calme, et tout ce
qu'on apercevait de la rue était désert comme toujours.

Cosette pensa qu'elle s'était trompée. Elle avait cru entendre ce bruit.
C'était une hallucination produite par le sombre et prodigieux choeur de
Weber qui ouvre devant l'esprit des profondeurs effarées, qui tremble au
regard comme une forêt vertigineuse, et où l'on entend le craquement des
branches mortes sous le pas inquiet des chasseurs entrevus dans le
crépuscule.

Elle n'y songea plus.

D'ailleurs Cosette de sa nature n'était pas très effrayée. Il y avait
dans ses veines du sang de bohémienne et d'aventurière qui va pieds nus.
On s'en souvient, elle était plutôt alouette que colombe. Elle avait un
fond farouche et brave.

Le lendemain, moins tard, à la tombée de la nuit, elle se promenait dans
le jardin. Au milieu des pensées confuses qui l'occupaient, elle croyait
bien percevoir par instants un bruit pareil au bruit de la veille, comme
de quelqu'un qui marcherait dans l'obscurité sous les arbres pas très
loin d'elle, mais elle se disait que rien ne ressemble à un pas qui
marche dans l'herbe comme le froissement de deux branches qui se
déplacent d'elles-mêmes, et elle n'y prenait pas garde. Elle ne voyait
rien d'ailleurs.

Elle sortit de «la broussaille»; il lui restait à traverser une petite
pelouse verte pour regagner le perron. La lune qui venait de se lever
derrière elle, projeta, comme Cosette sortait du massif, son ombre
devant elle sur cette pelouse.

Cosette s'arrêta terrifiée.

À côté de son ombre, la lune découpait distinctement sur le gazon une
autre ombre singulièrement effrayante et terrible, une ombre qui avait
un chapeau rond.

C'était comme l'ombre d'un homme qui eût été debout sur la lisière du
massif à quelques pas en arrière de Cosette.

Elle fut une minute sans pouvoir parler, ni crier, ni appeler, ni
bouger, ni tourner la tête.

Enfin elle rassembla tout son courage et se retourna résolument.

Il n'y avait personne.

Elle regarda à terre. L'ombre avait disparu.

Elle rentra dans la broussaille, fureta hardiment dans les coins, alla
jusqu'à la grille, et ne trouva rien.

Elle se sentit vraiment glacée. Était-ce encore une hallucination? Quoi!
deux jours de suite? Une hallucination, passe, mais deux hallucinations?
Ce qui était inquiétant, c'est que l'ombre n'était assurément pas un
fantôme. Les fantômes ne portent guère de chapeaux ronds.

Le lendemain Jean Valjean revint. Cosette lui conta ce qu'elle avait cru
entendre et voir. Elle s'attendait à être rassurée et que son père
hausserait les épaules et lui dirait: Tu es une petite fille folle.

Jean Valjean devint soucieux.

--Ce ne peut être rien, lui dit-il.

Il la quitta sous un prétexte et alla dans le jardin, et elle l'aperçut
qui examinait la grille avec beaucoup d'attention.

Dans la nuit elle se réveilla; cette fois elle était sûre, elle
entendait distinctement marcher tout près du perron au-dessous de sa
fenêtre. Elle courut à son vasistas et l'ouvrit. Il y avait en effet
dans le jardin un homme qui tenait un gros bâton à la main. Au moment où
elle allait crier, la lune éclaira le profil de l'homme. C'était son
père.

Elle se recoucha en se disant:--Il est donc bien inquiet!

Jean Valjean passa dans le jardin cette nuit-là et les deux nuits qui
suivirent. Cosette le vit par le trou de son volet.

La troisième nuit, la lune décroissait et commençait à se lever plus
tard, il pouvait être une heure du matin, elle entendit un grand éclat
de rire et la voix de son père qui l'appelait.

--Cosette!

Elle se jeta à bas du lit, passa sa robe de chambre et ouvrit sa
fenêtre.

Son père était en bas sur la pelouse.

--Je te réveille pour te rassurer, dit-il. Regarde. Voici ton ombre en
chapeau rond.

Et il lui montrait sur le gazon une ombre portée que la lune dessinait
et qui ressemblait en effet assez bien au spectre d'un homme qui eût eu
un chapeau rond. C'était une silhouette produite par un tuyau de
cheminée en tôle, à chapiteau, qui s'élevait au-dessus d'un toit voisin.

Cosette aussi se mit à rire, toutes ses suppositions lugubres tombèrent,
et le lendemain, en déjeunant avec son père, elle s'égaya du sinistre
jardin hanté par des ombres de tuyaux de poêle.

Jean Valjean redevint tout à fait tranquille; quant à Cosette, elle ne
remarqua pas beaucoup si le tuyau de poêle était bien dans la direction
de l'ombre qu'elle avait vue ou cru voir, et si la lune se trouvait au
même point du ciel. Elle ne s'interrogea point sur cette singularité
d'un tuyau de poêle qui craint d'être pris en flagrant délit et qui se
retire quand on regarde son ombre, car l'ombre s'était effacée quand
Cosette s'était retournée et Cosette avait bien cru en être sûre.
Cosette se rasséréna pleinement. La démonstration lui parut complète, et
qu'il pût y avoir quelqu'un qui marchait le soir ou la nuit dans le
jardin, ceci lui sortit de la tête.

À quelques jours de là cependant un nouvel incident se produisit.




Chapitre III

Enrichies des commentaires de Toussaint


Dans le jardin, près de la grille sur la rue, il y avait un banc de
pierre défendu par une charmille du regard des curieux, mais auquel
pourtant, à la rigueur, le bras d'un passant pouvait atteindre à travers
la grille et la charmille.

Un soir de ce même mois d'avril, Jean Valjean était sorti; Cosette,
après le soleil couché, s'était assise sur ce banc. Le vent fraîchissait
dans les arbres; Cosette songeait; une tristesse sans objet la gagnait
peu à peu, cette tristesse invincible que donne le soir et qui vient
peut-être, qui sait? du mystère de la tombe entr'ouvert à cette
heure-là.

Fantine était peut-être dans cette ombre.

Cosette se leva, fit lentement le tour du jardin, marchant dans l'herbe
inondée de rosée et se disant à travers l'espèce de somnambulisme
mélancolique où elle était plongée:--Il faudrait vraiment des sabots
pour le jardin à cette heure-ci. On s'enrhume.

Elle revint au banc.

Au moment de s'y rasseoir, elle remarqua à la place qu'elle avait
quittée une assez grosse pierre qui n'y était évidemment pas l'instant
d'auparavant.

Cosette considéra cette pierre, se demandant ce que cela voulait dire.
Tout à coup l'idée que cette pierre n'était point venue sur ce banc
toute seule, que quelqu'un l'avait mise là, qu'un bras avait passé à
travers cette grille, cette idée lui apparut et lui fit peur. Cette fois
ce fut une vraie peur; la pierre était là. Pas de doute possible; elle
n'y toucha pas, s'enfuit sans oser regarder derrière elle, se réfugia
dans la maison, et ferma tout de suite au volet, à la barre et au verrou
la porte-fenêtre du perron. Elle demanda à Toussaint:

--Mon père est-il rentré?

--Pas encore, mademoiselle.

(Nous avons indiqué une fois pour toutes le bégayement de Toussaint.
Qu'on nous permette de ne plus l'accentuer. Nous répugnons à la notation
musicale d'une infirmité.)

Jean Valjean, homme pensif et promeneur nocturne, ne rentrait souvent
qu'assez tard dans la nuit.

--Toussaint, reprit Cosette, vous avez soin de bien barricader le soir
les volets sur le jardin au moins, avec les barres, et de bien mettre
les petites choses en fer dans les petits anneaux qui ferment?

--Oh! soyez tranquille, mademoiselle.

Toussaint n'y manquait pas, et Cosette le savait bien, mais elle ne put
s'empêcher d'ajouter:

--C'est que c'est si désert par ici!

--Pour ça, dit Toussaint, c'est vrai. On serait assassiné avant d'avoir
le temps de dire ouf! Avec cela que monsieur ne couche pas dans la
maison. Mais ne craignez rien, mademoiselle, je ferme les fenêtres comme
des bastilles. Des femmes seules! je crois bien que cela fait frémir!
Vous figurez-vous? voir entrer la nuit des hommes dans la chambre qui
vous disent:--tais-toi! et qui se mettent à vous couper le cou. Ce n'est
pas tant de mourir, on meurt, c'est bon, on sait bien qu'il faut qu'on
meure, mais c'est l'abomination de sentir ces gens-là vous toucher. Et
puis leurs couteaux, ça doit mal couper! Ah Dieu!

--Taisez-vous, dit Cosette. Fermez bien tout.

Cosette, épouvantée du mélodrame improvisé par Toussaint et peut-être
aussi du souvenir des apparitions de l'autre semaine qui lui revenaient,
n'osa même pas lui dire:--Allez donc voir la pierre qu'on a mise sur le
banc! de peur de rouvrir la porte du jardin, et que «les hommes»
n'entrassent. Elle fit clore soigneusement partout les portes et
fenêtres, fit visiter par Toussaint toute la maison de la cave au
grenier, s'enferma dans sa chambre, mit ses verrous, regarda sous son
lit, se coucha, et dormit mal. Toute la nuit elle vit la pierre grosse
comme une montagne et pleine de cavernes.

Au soleil levant,--le propre du soleil levant est de nous faire rire de
toutes nos terreurs de la nuit, et le rire qu'on a est toujours
proportionné à la peur qu'on a eue,--au soleil levant Cosette, en
s'éveillant, vit son effroi comme un cauchemar, et se dit:--À quoi ai-je
été songer? C'est comme ces pas que j'avais cru entendre l'autre semaine
dans le jardin la nuit! c'est comme l'ombre du tuyau de poêle! Est-ce
que je vais devenir poltronne à présent?--Le soleil, qui rutilait aux
fentes de ses volets et faisait de pourpre les rideaux de damas, la
rassura tellement que tout s'évanouit dans sa pensée, même la pierre.

--Il n'y avait pas plus de pierre sur le banc qu'il n'y avait d'homme en
chapeau rond dans le jardin; j'ai rêvé la pierre comme le reste.

Elle s'habilla, descendit au jardin, courut au banc, et se sentit une
sueur froide. La pierre y était.

Mais ce ne fut qu'un moment. Ce qui est frayeur la nuit est curiosité le
jour.

--Bah! dit-elle, voyons donc.

Elle souleva cette pierre qui était assez grosse. Il y avait dessous
quelque chose qui ressemblait à une lettre.

C'était une enveloppe de papier blanc. Cosette s'en saisit. Il n'y avait
pas d'adresse d'un côté, pas de cachet de l'autre. Cependant
l'enveloppe, quoique ouverte, n'était point vide. On entrevoyait des
papiers dans l'intérieur.

Cosette y fouilla. Ce n'était plus de la frayeur, ce n'était plus de la
curiosité; c'était un commencement d'anxiété.

Cosette tira de l'enveloppe ce qu'elle contenait, un petit cahier de
papier dont chaque page était numérotée et portait quelques lignes
écrites d'une écriture assez jolie, pensa Cosette, et très fine.

Cosette chercha un nom, il n'y en avait pas; une signature, il n'y en
avait pas. À qui cela était-il adressé? À elle probablement, puisqu'une
main avait déposé le paquet sur son banc. De qui cela venait-il? Une
fascination irrésistible s'empara d'elle, elle essaya de détourner ses
yeux de ces feuillets qui tremblaient dans sa main, elle regarda le
ciel, la rue, les acacias tout trempés de lumière, des pigeons qui
volaient sur un toit voisin, puis tout à coup son regard s'abaissa
vivement sur le manuscrit, et elle se dit qu'il fallait qu'elle sût ce
qu'il y avait là dedans.

Voici ce qu'elle lut:




Chapitre IV

Un coeur sous une pierre


La réduction de l'univers à un seul être, la dilatation d'un seul être
jusqu'à Dieu, voilà l'amour.

L'amour, c'est la salutation des anges aux astres.

Comme l'âme est triste quand elle est triste par l'amour!

Quel vide que l'absence de l'être qui à lui seul remplit le monde! Oh!
comme il est vrai que l'être aimé devient Dieu. On comprendrait que Dieu
en fût jaloux si le Père de tout n'avait pas évidemment fait la création
pour l'âme, et l'âme pour l'amour.

Il suffît d'un sourire entrevu là-bas sous un chapeau de crêpe blanc à
bavolet lilas, pour que l'âme entre dans le palais des rêves.

Dieu est derrière tout, mais tout cache Dieu. Les choses sont noires,
les créatures sont opaques. Aimer un être, c'est le rendre transparent.

De certaines pensées sont des prières. Il y a des moments où, quelle que
soit l'attitude du corps, l'âme est à genoux.

Les amants séparés trompent l'absence par mille choses chimériques qui
ont pourtant leur réalité. On les empêche de se voir, ils ne peuvent
s'écrire; ils trouvent une foule de moyens mystérieux de correspondre.
Ils s'envoient le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le rire des
enfants, la lumière du soleil, les soupirs du vent, les rayons des
étoiles, toute la création. Et pourquoi non? Toutes les oeuvres de Dieu
sont faites pour servir l'amour. L'amour est assez puissant pour charger
la nature entière de ses messages.

O printemps, tu es une lettre que je lui écris.

L'avenir appartient encore bien plus aux coeurs qu'aux esprits. Aimer,
voilà la seule chose qui puisse occuper et emplir l'éternité. À
l'infini, il faut l'inépuisable.

L'amour participe de l'âme même. Il est de même nature qu'elle. Comme
elle il est étincelle divine, comme elle il est incorruptible,
indivisible, impérissable. C'est un point de feu qui est en nous, qui
est immortel et infini, que rien ne peut borner et que rien ne peut
éteindre. On le sent brûler jusque dans la moelle des os et on le voit
rayonner jusqu'au fond du ciel.

Ô amour! adorations! volupté de deux esprits qui se comprennent, de deux
coeurs qui s'échangent, de deux regards qui se pénètrent? Vous me
viendrez, n'est-ce pas, bonheurs! Promenades à deux dans les solitudes!
journées bénies et rayonnantes! J'ai quelquefois rêvé que de temps en
temps des heures se détachaient de la vie des anges et venaient ici-bas
traverser la destinée des hommes.

Dieu ne peut rien ajouter au bonheur de ceux qui s'aiment que de leur
donner la durée sans fin. Après une vie d'amour, une éternité d'amour,
c'est une augmentation en effet; mais accroître en son intensité même la
félicité ineffable que l'amour donne à l'âme dès ce monde, c'est
impossible, même à Dieu. Dieu, c'est la plénitude du ciel; l'amour,
c'est la plénitude de l'homme.

Vous regardez une étoile pour deux motifs, parce qu'elle est lumineuse
et parce qu'elle est impénétrable. Vous avez auprès de vous un plus doux
rayonnement et un plus grand mystère, la femme.

Tous, qui ne nous soyons, nous avons nos êtres respirables. S'ils nous
manquent, l'air nous manque, nous étouffons. Alors on meurt. Mourir par
manque d'amour, c'est affreux! L'asphyxie de l'âme!

Quand l'amour a fondu et mêlé deux êtres dans une unité angélique et
sacrée, le secret de la vie est trouvé pour eux; ils ne sont plus que
les deux termes d'une même destinée; ils ne sont plus que les deux ailes
d'un même esprit. Aimez, planez!

Le jour où une femme qui passe devant vous dégage de la lumière en
marchant, vous êtes perdu, vous aimez. Vous n'avez plus qu'une chose à
faire, penser à elle si fixement qu'elle soit contrainte de penser à
vous.

Ce que l'amour commence ne peut être achevé que par Dieu.

L'amour vrai se désole et s'enchante pour un gant perdu ou pour un
mouchoir trouvé, et il a besoin de l'éternité pour son dévouement et ses
espérances. Il se compose à la fois de l'infiniment grand et de
l'infiniment petit.

Si vous êtes pierre, soyez aimant; si vous êtes plante, soyez sensitive;
si vous êtes homme, soyez amour.

Rien ne suffit à l'amour. On a le bonheur, on veut le paradis; on a le
paradis, on veut le ciel.

Ô vous qui vous aimez, tout cela est dans l'amour. Sachez l'y trouver.
L'amour a autant que le ciel, la contemplation, et de plus que le ciel,
la volupté.

--Vient-elle encore au Luxembourg?--Non, monsieur.--C'est dans cette
église qu'elle entend la messe, n'est-ce pas?--Elle n'y vient
plus.--Habite-t-elle toujours cette maison?--Elle est déménagée.--Où
est-elle allée demeurer?--Elle ne l'a pas dit.

Quelle chose sombre de ne pas savoir l'adresse de son âme!

L'amour a des enfantillages, les autres passions ont des petitesses.
Honte aux passions qui rendent l'homme petit! Honneur à celle qui le
fait enfant!

C'est une chose étrange, savez-vous cela? Je suis dans la nuit. Il y a
un être qui en s'en allant a emporté le ciel.

Oh! être couchés côte à côte dans le même tombeau la main dans la main,
et de temps en temps, dans les ténèbres, nous caresser doucement un
doigt, cela suffirait à mon éternité.

Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. Mourir
d'amour, c'est en vivre.

Aimez. Une sombre transfiguration étoilée est mêlée à ce supplice. Il y
a de l'extase dans l'agonie.

Ô joie des oiseaux! c'est parce qu'ils ont le nid qu'ils ont le chant.

L'amour est une respiration céleste de l'air du paradis.

Coeurs profonds, esprits sages, prenez la vie comme Dieu la faite; c'est
une longue épreuve, une préparation inintelligible à la destinée
inconnue. Cette destinée, la vraie, commence pour l'homme à la première
marche de l'intérieur du tombeau. Alors il lui apparaît quelque chose,
et il commence à distinguer le définitif. Le définitif, songez à ce mot.
Les vivants voient l'infini; le définitif ne se laisse voir qu'aux
morts. En attendant, aimez et souffrez, espérez et contemplez. Malheur,
hélas! à qui n'aura aimé que des corps, des formes, des apparences! La
mort lui ôtera tout. Tâchez d'aimer des âmes, vous les retrouverez.

J'ai rencontré dans la rue un jeune homme très pauvre qui aimait. Son
chapeau était vieux, son habit était usé; il avait les coudes troués;
l'eau passait à travers ses souliers et les astres à travers son âme.

Quelle grande chose, être aimé! Quelle chose plus grande encore, aimer!
Le coeur devient héroïque à force de passion. Il ne se compose plus de
rien que de pur; il ne s'appuie plus sur rien que d'élevé et de grand.
Une pensée indigne n'y peut pas plus germer qu'une ortie sur un glacier.
L'âme haute et sereine, inaccessible aux passions et aux émotions
vulgaires, dominant les nuées et les ombres de ce monde, les folies, les
mensonges, les haines, les vanités, les misères, habite le bleu du ciel,
et ne sent plus que les ébranlements profonds et souterrains de la
destinée, comme le haut des montagnes sent les tremblements de terre.

S'il n'y avait pas quelqu'un qui aime, le soleil s'éteindrait.




Chapitre V

Cosette après la lettre


Pendant cette lecture, Cosette entrait peu à peu en rêverie. Au moment
où elle levait les yeux de la dernière ligne du cahier, le bel officier,
c'était son heure, passa triomphant devant la grille. Cosette le trouva
hideux.

Elle se remit à contempler le cahier. Il était écrit d'une écriture
ravissante, pensa Cosette; de la même main, mais avec des encres
diverses, tantôt très noires, tantôt blanchâtres, comme lorsqu'on met de
l'eau dans l'encrier, et par conséquent à des jours différents. C'était
donc une pensée qui s'était épanchée là, soupir à soupir,
irrégulièrement, sans ordre, sans choix, sans but, au hasard. Cosette
n'avait jamais rien lu de pareil. Ce manuscrit où elle voyait plus de
clarté encore que d'obscurité, lui faisait l'effet d'un sanctuaire
entr'ouvert. Chacune de ces lignes mystérieuses resplendissait à ses
yeux et lui inondait le coeur d'une lumière étrange. L'éducation qu'elle
avait reçue lui avait parlé toujours de l'âme et jamais de l'amour, à
peu près comme qui parlerait du tison et point de la flamme. Ce
manuscrit de quinze pages lui révélait brusquement et doucement tout
l'amour, la douleur, la destinée, la vie, l'éternité, le commencement,
la fin. C'était comme une main qui se serait ouverte et lui aurait jeté
subitement une poignée de rayons. Elle sentait dans ces quelques lignes
une nature passionnée, ardente, généreuse, honnête, une volonté sacrée,
une immense douleur et un espoir immense, un coeur serré, une extase
épanouie. Qu'était-ce que ce manuscrit? Une lettre. Lettre sans adresse,
sans nom, sans date, sans signature, pressante et désintéressée, énigme
composée de vérités, message d'amour fait pour être apporté par un ange
et lu par une vierge, rendez-vous donné hors de la terre, billet doux
d'un fantôme à une ombre. C'était un absent tranquille et accablé qui
semblait prêt à se réfugier dans la mort et qui envoyait à l'absente le
secret de la destinée, la clef de la vie, l'amour. Cela avait été écrit
le pied dans le tombeau et le doigt dans le ciel. Ces lignes, tombées
une à une sur le papier, étaient ce qu'on pourrait appeler des gouttes
d'âme.

Maintenant ces pages, de qui pouvaient-elles venir? qui pouvait les
avoir écrites?

Cosette n'hésita pas une minute. Un seul homme.

Lui!

Le jour s'était refait dans son esprit. Tout avait reparu. Elle
éprouvait une joie inouïe et une angoisse profonde. C'était lui! lui qui
lui écrivait! lui qui était là! lui dont le bras avait passé à travers
cette grille! Pendant qu'elle l'oubliait, il l'avait retrouvée! Mais
est-ce qu'elle l'avait oublié? Non! jamais! Elle était folle d'avoir cru
cela un moment. Elle l'avait toujours aimé, toujours adoré. Le feu
s'était couvert et avait couvé quelque temps, mais, elle le voyait bien,
il n'avait fait que creuser plus avant, et maintenant il éclatait de
nouveau et l'embrasait tout entière. Ce cahier était comme une flammèche
tombée de cette autre âme dans la sienne. Elle sentait recommencer
l'incendie. Elle se pénétrait de chaque mot du manuscrit.--Oh oui!
disait-elle, comme je reconnais tout cela! C'est tout ce que j'avais
déjà lu dans ses yeux.

Comme elle l'achevait pour la troisième fois, le lieutenant Théodule
revint devant la grille et fit sonner ses éperons sur le pavé. Force fut
à Cosette de lever les yeux. Elle le trouva fade, niais, sot, inutile,
fat, déplaisant, impertinent, et très laid. L'officier crut devoir lui
sourire. Elle se détourna honteuse et indignée. Elle lui aurait
volontiers jeté quelque chose à la tête.

Elle s'enfuit, rentra dans la maison et s'enferma dans sa chambre pour
relire le manuscrit, pour l'apprendre par coeur, et pour songer. Quand
elle l'eut bien lu, elle le baisa et le mit dans son corset.

C'en était fait, Cosette était retombée dans le profond amour
séraphique. L'abîme Éden venait de se rouvrir.

Toute la journée, Cosette fut dans une sorte d'étourdissement. Elle
pensait à peine, ses idées étaient à l'état d'écheveau brouillé dans son
cerveau, elle ne parvenait à rien conjecturer, elle espérait à travers
un tremblement, quoi? des choses vagues. Elle n'osait rien se promettre,
et ne voulait rien se refuser. Des pâleurs lui passaient sur le visage
et des frissons sur le corps. Il lui semblait par moments qu'elle
entrait dans le chimérique; elle se disait: est-ce réel? alors elle
tâtait le papier bien-aimé sous sa robe, elle le pressait contre son
coeur, elle en sentait les angles sur sa chair, et si Jean Valjean l'eût
vue en ce moment, il eût frémi devant cette joie lumineuse et inconnue
qui lui débordait des paupières.--Oh oui! pensait-elle. C'est bien lui!
ceci vient de lui pour moi!

Et elle se disait qu'une intervention des anges, qu'un hasard céleste,
le lui avait rendu.

Ô transfigurations de l'amour! ô rêves! ce hasard céleste, cette
intervention des anges, c'était cette boulette de pain lancée par un
voleur à un autre voleur, de la cour Charlemagne à la fosse-aux-lions,
par-dessus les toits de la Force.




Chapitre VI

Les vieux sont faits pour sortir à propos


Le soir venu, Jean Valjean sortit, Cosette s'habilla. Elle arrangea ses
cheveux de la manière qui lui allait le mieux, et elle mit une robe dont
le corsage, qui avait reçu un coup de ciseau de trop, et qui, par cette
échancrure, laissait voir la naissance du cou, était, comme disent les
jeunes filles, «un peu indécent». Ce n'était pas le moins du monde
indécent, mais c'était plus joli qu'autrement. Elle fit toute cette
toilette sans savoir pourquoi.

Voulait-elle sortir? non.

Attendait-elle une visite? non.

À la brune, elle descendit au jardin. Toussaint était occupée à sa
cuisine qui donnait sur l'arrière-cour.

Elle se mit à marcher sous les branches, les écartant de temps en temps
avec la main, parce qu'il y en avait de très basses.

Elle arriva au banc.

La pierre y était restée.

Elle s'assit, et posa sa douce main blanche sur cette pierre comme si
elle voulait la caresser et la remercier.

Tout à coup, elle eut cette impression indéfinissable qu'on éprouve,
même sans voir, lorsqu'on a quelqu'un debout derrière soi.

Elle tourna la tête et se dressa.

C'était lui.

Il était tête nue. Il paraissait pâle et amaigri. On distinguait à peine
son vêtement noir. Le crépuscule blêmissait son beau front et couvrait
ses yeux de ténèbres. Il avait, sous un voile d'incomparable douceur,
quelque chose de la mort et de la nuit. Son visage était éclairé par la
clarté du jour qui se meurt et par la pensée d'une âme qui s'en va.

Il semblait que ce n'était pas encore le fantôme et que ce n'était déjà
plus l'homme.

Son chapeau était jeté à quelques pas dans les broussailles.

Cosette, prête à défaillir, ne poussa pas un cri. Elle reculait
lentement, car elle se sentait attirée. Lui ne bougeait point. À je ne
sais quoi d'ineffable et de triste qui l'enveloppait, elle sentait le
regard de ses yeux qu'elle ne voyait pas.

Cosette, en reculant, rencontra un arbre et s'y adossa. Sans cet arbre,
elle fût tombée.

Alors elle entendit sa voix, cette voix qu'elle n'avait vraiment jamais
entendue, qui s'élevait à peine au-dessus du frémissement des feuilles,
et qui murmurait:

--Pardonnez-moi, je suis là. J'ai le coeur gonflé, je ne pouvais pas
vivre comme j'étais, je suis venu. Avez-vous lu ce que j'avais mis là,
sur ce banc? Me reconnaissez-vous un peu? N'ayez pas peur de moi. Voilà
du temps déjà, vous rappelez-vous le jour où vous m'avez regardé?
c'était dans le Luxembourg, près du Gladiateur. Et le jour où vous avez
passé devant moi? C'étaient le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un
an. Depuis bien longtemps, je ne vous ai plus vue. J'ai demandé à la
loueuse de chaises, elle m'a dit qu'elle ne vous voyait plus. Vous
demeuriez rue de l'Ouest au troisième sur le devant dans une maison
neuve, vous voyez que je sais. Je vous suivais, moi. Qu'est-ce que
j'avais à faire? Et puis vous avez disparu. J'ai cru vous voir passer
une fois que je lisais les journaux sous les arcades de l'Odéon. J'ai
couru. Mais non. C'était une personne qui avait un chapeau comme vous.
La nuit, je viens ici. Ne craignez pas, personne ne me voit. Je viens
regarder vos fenêtres de près. Je marche bien doucement pour que vous
n'entendiez pas, car vous auriez peut-être peur. L'autre soir j'étais
derrière vous, vous vous êtes retournée, je me suis enfui. Une fois je
vous ai entendue chanter. J'étais heureux. Est-ce que cela vous fait
quelque chose que je vous entende chanter à travers le volet? cela ne
peut rien vous faire. Non, n'est-ce pas? Voyez-vous, vous êtes mon ange,
laissez-moi venir un peu. Je crois que je vais mourir. Si vous saviez!
je vous adore, moi! Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que
je vous dis, je vous fâche peut-être; est-ce que je vous fâche?

--Ô ma mère! dit-elle.

Et elle s'affaissa sur elle-même comme si elle se mourait.

Il la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra
étroitement sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Il la soutenait
tout en chancelant. Il était comme s'il avait la tête pleine de fumée;
des éclairs lui passaient entre les cils; ses idées s'évanouissaient; il
lui semblait qu'il accomplissait un acte religieux et qu'il commettait
une profanation. Du reste il n'avait pas le moindre désir de cette femme
ravissante dont il sentait la forme contre sa poitrine. Il était éperdu
d'amour.

Elle lui prit une main et la posa sur son coeur. Il sentit le papier qui
y était. Il balbutia:

--Vous m'aimez donc?

Elle répondit d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle
qu'on entendait à peine:

--Tais-toi! tu le sais!

Et elle cacha sa tête rouge dans le sein du jeune homme superbe et
enivré.

Il tomba sur le banc, elle près de lui. Ils n'avaient plus de paroles.
Les étoiles commençaient à rayonner. Comment se fit-il que leurs lèvres
se rencontrèrent? Comment se fait-il que l'oiseau chante, que la neige
fonde, que la rose s'ouvre, que mai s'épanouisse, que l'aube blanchisse
derrière les arbres noirs au sommet frissonnant des collines?

Un baiser, et ce fut tout.

Tous deux tressaillirent, et ils se regardèrent dans l'ombre avec des
yeux éclatants.

Ils ne sentaient ni la nuit fraîche, ni la pierre froide, ni la terre
humide, ni l'herbe mouillée, ils se regardaient et ils avaient le coeur
plein de pensées. Ils s'étaient pris les mains, sans savoir.

Elle ne lui demandait pas, elle n'y songeait pas même, par où il était
entré et comment il avait pénétré dans le jardin. Cela lui paraissait si
simple qu'il fût là.

De temps en temps le genou de Marius touchait le genou de Cosette, et
tous deux frémissaient.

Par intervalles, Cosette bégayait une parole. Son âme tremblait à ses
lèvres comme une goutte de rosée à une fleur.

Peu à peu ils se parlèrent. L'épanchement succéda au silence qui est la
plénitude. La nuit était sereine et splendide au-dessus de leur tête.
Ces deux êtres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes,
leurs ivresses, leurs extases, leurs chimères, leurs défaillances, comme
ils s'étaient adorés de loin, comme ils s'étaient souhaités, leur
désespoir, quand ils avaient cessé de s'apercevoir. Ils se confièrent
dans une intimité idéale, que rien déjà ne pouvait plus accroître, ce
qu'ils avaient de plus caché et de plus mystérieux. Ils se racontèrent,
avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l'amour, la
jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient leur mettaient dans la
pensée. Ces deux coeurs se versèrent l'un dans l'autre, de sorte qu'au
bout d'une heure, c'était le jeune homme qui avait l'âme de la jeune
fille et la jeune fille qui avait l'âme du jeune homme. Ils se
pénétrèrent, ils s'enchantèrent, ils s'éblouirent.

Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tête
sur son épaule et lui demanda:

--Comment vous appelez-vous?

--Je m'appelle Marius, dit-il. Et vous?

--Je m'appelle Cosette.




Livre sixième--Le petit Gavroche




Chapitre I

Méchante espièglerie du vent


Depuis 1823, tandis que la gargote de Montfermeil sombrait et
s'engloutissait peu à peu, non dans l'abîme d'une banqueroute, mais dans
le cloaque des petites dettes, les mariés Thénardier avaient eu deux
autres enfants, mâles tous deux. Cela faisait cinq; deux filles et trois
garçons. C'était beaucoup.

La Thénardier s'était débarrassée des deux derniers, encore en bas âge
et tout petits, avec un bonheur singulier.

Débarrassée est le mot. Il n'y avait chez cette femme qu'un fragment de
nature. Phénomène dont il y a du reste plus d'un exemple. Comme la
maréchale de La Mothe-Houdancourt, la Thénardier n'était mère que
jusqu'à ses filles. Sa maternité finissait là. Sa haine du genre humain
commençait à ses garçons. Du côté de ses fils sa méchanceté était à pic,
et son coeur avait à cet endroit un lugubre escarpement. Comme on l'a
vu, elle détestait l'aîné; elle exécrait les deux autres. Pourquoi?
Parce que. Le plus terrible des motifs et la plus indiscutable des
réponses: Parce que.--Je n'ai pas besoin d'une tiaulée d'enfants, disait
cette mère.

Expliquons comment les Thénardier étaient parvenus à s'exonérer de leurs
deux derniers enfants, et même à en tirer profit.

Cette fille Magnon, dont il a été question quelques pages plus haut,
était la même qui avait réussi à faire renter par le bonhomme
Gillenormand les deux enfants qu'elle avait. Elle demeurait quai des
Célestins, à l'angle de cette antique rue du Petit-Musc qui a fait ce
qu'elle a pu pour changer en bonne odeur sa mauvaise renommée. On se
souvient de la grande épidémie de croup qui désola, il y a trente-cinq
ans, les quartiers riverains de la Seine à Paris, et dont la science
profita pour expérimenter sur une large échelle l'efficacité des
insufflations d'alun, si utilement remplacées aujourd'hui par la
teinture externe d'iode. Dans cette épidémie, la Magnon perdit, le même
jour, l'un le matin, l'autre le soir, ses deux garçons, encore en très
bas âge. Ce fut un coup. Ces enfants étaient précieux à leur mère; ils
représentaient quatre-vingts francs par mois. Ces quatre-vingts francs
étaient fort exactement soldés, au nom de M. Gillenormand, par son
receveur de rentes, M. Barge, huissier retiré, rue du Roi-de-Sicile. Les
enfants morts, la rente était enterrée. La Magnon chercha un expédient.
Dans cette ténébreuse maçonnerie du mal dont elle faisait partie, on
sait tout, on se garde le secret, et l'on s'entr'aide. Il fallait deux
enfants à la Magnon; la Thénardier en avait deux. Même sexe, même âge.
Bon arrangement pour l'une, bon placement pour l'autre. Les petits
Thénardier devinrent les petits Magnon. La Magnon quitta le quai des
Célestins et alla demeurer rue Clocheperce. À Paris, l'identité qui lie
un individu à lui-même se rompt d'une rue à l'autre.

L'état civil, n'étant averti de rien, ne réclama pas, et la substitution
se fit le plus simplement du monde. Seulement le Thénardier exigea, pour
ce prêt d'enfants, dix francs par mois que la Magnon promit, et même
paya. Il va sans dire que M. Gillenormand continua de s'exécuter. Il
venait tous les six mois voir les petits. Il ne s'aperçut pas du
changement.--Monsieur, lui disait la Magnon, comme ils vous ressemblent!

Thénardier, à qui les avatars étaient aisés, saisit cette occasion de
devenir Jondrette. Ses deux filles et Gavroche avaient à peine eu le
temps de s'apercevoir qu'ils avaient deux petits frères. À un certain
degré de misère, on est gagné par une sorte d'indifférence spectrale, et
l'on voit les êtres comme des larves. Vos plus proches ne sont souvent
pour vous que de vagues formes de l'ombre, à peine distinctes du fond
nébuleux de la vie et facilement remêlées à l'invisible.

Le soir du jour où elle avait fait livraison de ses deux petits à la
Magnon, avec la volonté bien expresse d'y renoncer à jamais, la
Thénardier avait eu, ou fait semblant d'avoir, un scrupule. Elle avait
dit à son mari:--Mais c'est abandonner ses enfants, cela! Thénardier,
magistral et flegmatique, cautérisa le scrupule avec ce mot:
Jean-Jacques Rousseau a fait mieux! Du scrupule la mère avait passé à
l'inquiétude:--Mais si la police allait nous tourmenter? Ce que nous
avons fait là, monsieur Thénardier, dis donc, est-ce que c'est
permis?--Thénardier répondit:--Tout est permis. Personne n'y verra que
de l'azur. D'ailleurs, dans des enfants qui n'ont pas le sou, nul n'a
intérêt à y regarder de près.

La Magnon était une sorte d'élégante du crime. Elle faisait de la
toilette. Elle partageait son logis, meublé d'une façon maniérée et
misérable, avec une savante voleuse anglaise francisée. Cette Anglaise
naturalisée parisienne, recommandable par des relations fort riches,
intimement liée avec les médailles de la bibliothèque et les diamants de
Mlle Mars, fut plus tard célèbre dans les sommiers judiciaires. On
l'appelait _mamselle_ Miss.

Les deux petits échus à la Magnon n'eurent pas à se plaindre.
Recommandés par les quatre-vingts francs, ils étaient ménagés, comme
tout ce qui est exploité; point mal vêtus, point mal nourris, traités
presque comme «de petits messieurs», mieux avec la fausse mère qu'avec
la vraie. La Magnon faisait la dame et ne parlait pas argot devant eux.

Ils passèrent ainsi quelques années. Le Thénardier en augurait bien. Il
lui arriva un jour de dire à la Magnon qui lui remettait ses dix francs
mensuels:--Il faudra que «le père» leur donne de l'éducation.

Tout à coup, ces deux pauvres enfants, jusque-là assez protégés, même
par leur mauvais sort, furent brusquement jetés dans la vie, et forcés
de la commencer.

Une arrestation en masse de malfaiteurs comme celle du galetas
Jondrette, nécessairement compliquée de perquisitions et
d'incarcérations ultérieures, est un véritable désastre pour cette
hideuse contre-société occulte qui vit sous la société publique; une
aventure de ce genre entraîne toutes sortes d'écroulements dans ce monde
sombre. La catastrophe des Thénardier produisit la catastrophe de la
Magnon.

Un jour, peu de temps après que la Magnon eut remis à Éponine le billet
relatif à la rue Plumet, il se fit rue Clocheperce une subite descente
de police; la Magnon fut saisie, ainsi que mamselle Miss, et toute la
maisonnée, qui était suspecte, passa dans le coup de filet. Les deux
petits garçons jouaient pendant ce temps-là dans une arrière-cour et ne
virent rien de la razzia. Quand ils voulurent rentrer, ils trouvèrent la
porte fermée et la maison vide. Un savetier d'une échoppe en face les
appela et leur remit un papier que «leur mère» avait laissé pour eux.
Sur le papier il y avait une adresse: M. Barge, receveur de rentes, rue
du Roi-de-Sicile, nº 8. L'homme de l'échoppe leur dit:--Vous ne demeurez
plus ici. Allez là. C'est tout près. La première rue à gauche. Demandez
votre chemin avec ce papier-ci.

Les enfants partirent, l'aîné menant le cadet, et tenant à la main le
papier qui devait les guider. Il avait froid, et ses petits doigts
engourdis serraient peu et tenaient mal ce papier. Au détour de la rue
Clocheperce, un coup de vent le lui arracha, et, comme la nuit tombait,
l'enfant ne put le retrouver.

Ils se mirent à errer au hasard dans les rues.




Chapitre II

Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand


Le printemps à Paris est assez souvent traversé par des bises aigres et
dures dont on est, non pas précisément glacé, mais gelé; ces bises, qui
attristent les plus belles journées, font exactement l'effet de ces
souffles d'air froid qui entrent dans une chambre chaude par les fentes
d'une fenêtre ou d'une porte mal fermée. Il semble que la sombre porte
de l'hiver soit restée entrebâillée et qu'il vienne du vent par là. Au
printemps de 1832, époque où éclata la première grande épidémie de ce
siècle en Europe, ces bises étaient plus âpres et plus poignantes que
jamais. C'était une porte plus glaciale encore que celle de l'hiver qui
était entr'ouverte. C'était la porte du sépulcre. On sentait dans ces
bises le souffle du choléra.

Au point de vue météorologique, ces vents froids avaient cela de
particulier qu'ils n'excluaient point une forte tension électrique. De
fréquents orages, accompagnés d'éclairs et de tonnerres, éclatèrent à
cette époque.

Un soir que ces bises soufflaient rudement, au point que janvier
semblait revenu et que les bourgeois avaient repris les manteaux, le
petit Gavroche, toujours grelottant gaîment sous ses loques, se tenait
debout et comme en extase devant la boutique d'un perruquier des
environs de l'Orme-Saint-Gervais. Il était orné d'un châle de femme en
laine, cueilli on ne sait où, dont il s'était fait un cache-nez. Le
petit Gavroche avait l'air d'admirer profondément une mariée en cire,
décolletée et coiffée de fleurs d'oranger, qui tournait derrière la
vitre, montrant, entre deux quinquets, son sourire aux passants; mais en
réalité il observait la boutique afin de voir s'il ne pourrait pas
«chiper» dans la devanture un pain de savon, qu'il irait ensuite
revendre un sou à un «coiffeur» de la banlieue. Il lui arrivait souvent
de déjeuner d'un de ces pains-là. Il appelait ce genre de travail, pour
lequel il avait du talent, «faire la barbe aux barbiers».

Tout en contemplant la mariée et tout en lorgnant le pain de savon, il
grommelait entre ces dents ceci:--Mardi.--Ce n'est pas mardi.--Est-ce
mardi?--C'est peut-être mardi.--Oui, c'est mardi.

On n'a jamais su à quoi avait trait ce monologue.

Si, par hasard, ce monologue se rapportait à la dernière fois où il
avait dîné, il y avait trois jours, car on était au vendredi.

Le barbier, dans sa boutique chauffée d'un bon poêle, rasait une
pratique et jetait de temps en temps un regard de côté à cet ennemi, à
ce gamin gelé et effronté qui avait les deux mains dans ses poches, mais
l'esprit évidemment hors du fourreau.

Pendant que Gavroche examinait la mariée, le vitrage et les
Windsor-soaps, deux enfants de taille inégale, assez proprement vêtus,
et encore plus petits que lui, paraissant l'un sept ans, l'autre cinq,
tournèrent timidement le bec-de-cane et entrèrent dans la boutique en
demandant on ne sait quoi, la charité peut-être, dans un murmure
plaintif et qui ressemblait plutôt à un gémissement qu'à une prière. Ils
parlaient tous deux à la fois, et leurs paroles étaient inintelligibles
parce que les sanglots coupaient la voix du plus jeune et que le froid
faisait claquer les dents de l'aîné. Le barbier se tourna avec un visage
furieux, et sans quitter son rasoir, refoulant l'aîné de la main gauche
et le petit du genou, les poussa tous deux dans la rue, et referma sa
porte en disant:

--Venir refroidir le monde pour rien!

Les deux enfants se remirent en marche en pleurant. Cependant une nuée
était venue; il commençait à pleuvoir.

Le petit Gavroche courut après eux et les aborda:

--Qu'est-ce que vous avez donc, moutards?

--Nous ne savons pas où coucher, répondit l'aîné.

--C'est ça? dit Gavroche. Voilà grand'chose. Est-ce qu'on pleure pour
ça? Sont-ils serins donc!

Et prenant, à travers sa supériorité un peu goguenarde, un accent
d'autorité attendrie et de protection douce:

--Momacques, venez avec moi.

--Oui, monsieur, fit l'aîné.

Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archevêque.
Ils avaient cessé de pleurer.

Gavroche leur fit monter la rue Saint-Antoine dans la direction de la
Bastille.

Gavroche, tout en cheminant, jeta un coup d'oeil indigné et rétrospectif
à la boutique du barbier.

--Ça n'a pas de coeur, ce merlan-là, grommela-t-il. C'est un angliche.

Une fille, les voyant marcher à la file tous les trois, Gavroche en
tête, partit d'un rire bruyant. Ce rire manquait de respect au groupe.

--Bonjour, mamselle Omnibus, lui dit Gavroche.

Un instant après, le perruquier lui revenant, il ajouta:

--Je me trompe de bête; ce n'est pas un merlan, c'est un serpent.
Perruquier, j'irai chercher un serrurier, et je te ferai mettre une
sonnette à la queue.

Ce perruquier l'avait rendu agressif. Il apostropha, en enjambant un
ruisseau, une portière barbue et digne de rencontrer Faust sur le
Brocken, laquelle avait son balai à la main.

--Madame, lui dit-il, vous sortez donc avec votre cheval?

Et sur ce, il éclaboussa les bottes vernies d'un passant.

--Drôle! cria le passant furieux.

Gavroche leva le nez par-dessus son châle.

--Monsieur se plaint?

--De toi! fit le passant.

--Le bureau est fermé, dit Gavroche, je ne reçois plus de plaintes.

Cependant, en continuant de monter la rue, il avisa, toute glacée sous
une porte cochère, une mendiante de treize ou quatorze ans, si
court-vêtue qu'on voyait ses genoux. La petite commençait à être trop
grande fille pour cela. La croissance vous joue de ces tours. La jupe
devient courte au moment où la nudité devient indécente.

--Pauvre fille! dit Gavroche. Ça n'a même pas de culotte. Tiens, prends
toujours ça.

Et, défaisant toute cette bonne laine qu'il avait autour du cou, il la
jeta sur les épaules maigres et violettes de la mendiante, où le
cache-nez redevint châle.

La petite le considéra d'un air étonné et reçut le châle en silence. À
un certain degré de détresse, le pauvre, dans sa stupeur, ne gémit plus
du mal et ne remercie plus du bien.

Cela fait:

--Brrr! dit Gavroche, plus frissonnant que saint Martin, qui, lui du
moins, avait gardé la moitié de son manteau.

Sur ce brrr! l'averse, redoublant d'humeur, fit rage. Ces mauvais
ciels-là punissent les bonnes actions.

--Ah çà! s'écria Gavroche, qu'est-ce que cela signifie? Il repleut! Bon
Dieu, si cela continue, je me désabonne.

Et il se remit en marche.

--C'est égal, reprit-il en jetant un coup d'oeil à la mendiante qui se
pelotonnait sous le châle, en voilà une qui a une fameuse pelure.

Et, regardant la nuée, il cria:

--Attrapé!

Les deux enfants emboîtaient le pas derrière lui.

Comme ils passaient devant un de ces épais treillis grillés qui
indiquent la boutique d'un boulanger, car on met le pain comme l'or
derrière des grillages de fer, Gavroche se tourna:

--Ah çà, mômes, avons-nous dîné?

--Monsieur, répondit l'aîné, nous n'avons pas mangé depuis tantôt ce
matin.

--Vous êtes donc sans père ni mère? reprit majestueusement Gavroche.

--Faites excuse, monsieur, nous avons papa et maman, mais nous ne savons
pas où ils sont.

--Des fois, cela vaut mieux que de le savoir, dit Gavroche qui était un
penseur.

--Voilà, continua l'aîné, deux heures que nous marchons, nous avons
cherché des choses au coin des bornes, mais nous ne trouvons rien.

--Je sais, fit Gavroche. C'est les chiens qui mangent tout.

Il reprit après un silence:

--Ah! nous avons perdu nos auteurs. Nous ne savons plus ce que nous en
avons fait. Ça ne se doit pas, gamins. C'est bête d'égarer comme ça des
gens d'âge. Ah çà! il faut licher pourtant.

Du reste il ne leur fit pas de questions. Être sans domicile, quoi de
plus simple?

L'aîné des deux mômes, presque entièrement revenu à la prompte
insouciance de l'enfance, fit cette exclamation:

--C'est drôle tout de même. Maman qui avait dit qu'elle nous mènerait
chercher du buis bénit le dimanche des rameaux.

--Neurs, répondit Gavroche.

--Maman, reprit l'aîné, est une dame qui demeure avec mamselle Miss.

--Tanflûte, repartit Gavroche.

Cependant il s'était arrêté, et depuis quelques minutes il tâtait et
fouillait toutes sortes de recoins qu'il avait dans ses haillons.

Enfin il releva la tête d'un air qui ne voulait qu'être satisfait, mais
qui était en réalité triomphant.

--Calmons-nous, les momignards. Voici de quoi souper pour trois.

Et il tira d'une de ses poches un sou.

Sans laisser aux deux petits le temps de s'ébahir, il les poussa tous
deux devant lui dans la boutique du boulanger, et mit son sou sur le
comptoir en criant:

--Garçon! cinque centimes de pain.

Le boulanger, qui était le maître en personne, prit un pain et un
couteau.

--En trois morceaux, garçon! reprit Gavroche, et il ajouta avec dignité:

--Nous sommes trois.

Et voyant que le boulanger, après avoir examiné les trois soupeurs,
avait pris un pain bis, il plongea profondément son doigt dans son nez
avec une aspiration aussi impérieuse que s'il eût eu au bout du pouce la
prise de tabac du grand Frédéric, et jeta au boulanger en plein visage
cette apostrophe indignée:

--Keksekça?

Ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de voir dans cette
interpellation de Gavroche au boulanger un mot russe ou polonais, ou
l'un de ces cris sauvages que les Yoways et les Botocudos se lancent du
bord d'un fleuve à l'autre à travers les solitudes, sont prévenus que
c'est un mot qu'ils disent tous les jours (eux nos lecteurs) et qui
tient lieu de cette phrase: qu'est-ce que c'est que cela? Le boulanger
comprit parfaitement et répondit:

--Eh mais! c'est du pain, du très bon pain de deuxième qualité.

--Vous voulez dire du larton brutal, reprit Gavroche, calme et
froidement dédaigneux. Du pain blanc, garçon! du larton savonné! je
régale.

Le boulanger ne put s'empêcher de sourire, et tout en coupant le pain
blanc, il les considérait d'une façon compatissante qui choqua Gavroche.

--Ah çà, mitron! dit-il, qu'est-ce que vous avez donc à nous toiser
comme ça?

Mis tous trois bout à bout, ils auraient fait à peine une toise.

Quand le pain fut coupé, le boulanger encaissa le sou, et Gavroche dit
aux deux enfants:

--Morfilez.

Les petits garçons le regardèrent interdits.

Gavroche se mit à rire:

--Ah! tiens, c'est vrai, ça ne sait pas encore, c'est si petit.

Et il reprit:

--Mangez.

En même temps, il leur tendait à chacun un morceau de pain.

Et, pensant que l'aîné, qui lui paraissait plus digne de sa
conversation, méritait quelque encouragement spécial et devait être
débarrassé de toute hésitation à satisfaire son appétit, il ajouta en
lui donnant la plus grosse part:

--Colle-toi ça dans le fusil.

Il y avait un morceau plus petit que les deux autres; il le prit pour
lui.

Les pauvres enfants étaient affamés, y compris Gavroche. Tout en
arrachant leur pain à belles dents, ils encombraient la boutique du
boulanger qui, maintenant qu'il était payé, les regardait avec humeur.

--Rentrons dans la rue, dit Gavroche.

Ils reprirent la direction de la Bastille.

De temps en temps, quand ils passaient devant les devantures de
boutiques éclairées, le plus petit s'arrêtait pour regarder l'heure à
une montre en plomb suspendue à son cou par une ficelle.

--Voilà décidément un fort serin, disait Gavroche.

Puis, pensif, il grommelait entre ses dents:

--C'est égal, si j'avais des mômes, je les serrerais mieux que ça.

Comme ils achevaient leur morceau de pain et atteignaient l'angle de
cette morose rue des Ballets au fond de laquelle on aperçoit le guichet
bas et hostile de la Force:

--Tiens, c'est toi, Gavroche? dit quelqu'un.

--Tiens, c'est toi, Montparnasse? dit Gavroche.

C'était un homme qui venait d'aborder le gamin, et cet homme n'était
autre que Montparnasse déguisé, avec des besicles bleues, mais
reconnaissable pour Gavroche.

--Mâtin, poursuivit Gavroche, tu as une pelure couleur cataplasme de
graine de lin et des lunettes bleues comme un médecin. Tu as du style,
parole de vieux!

--Chut, fit Montparnasse, pas si haut!

Et il entraîna vivement Gavroche hors de la lumière des boutiques.

Les deux petits suivaient machinalement en se tenant par la main.

Quand ils furent sous l'archivolte noire d'une porte cochère, à l'abri
des regards et de la pluie:

--Sais-tu où je vas? demanda Montparnasse.

--À l'abbaye de Monte-à-Regret, dit Gavroche.

--Farceur!

Et Montparnasse reprit:

--Je vas retrouver Babet.

--Ah! fit Gavroche, elle s'appelle Babet.

Montparnasse baissa la voix.

--Pas elle, lui.

--Ah! Babet!

--Oui, Babet.

--Je le croyais bouclé.

--Il a défait la boucle, répondit Montparnasse.

Et il conta rapidement au gamin que, le matin de ce même jour où ils
étaient, Babet, ayant été transféré à la Conciergerie, s'était évadé en
prenant à gauche au lieu de prendre à droite dans «le corridor de
l'instruction».

Gavroche admira l'habileté.

--Quel dentiste! dit-il.

Montparnasse ajouta quelques détails sur l'évasion de Babet, et termina
par:

--Oh! ce n'est pas tout.

Gavroche, tout en écoutant, s'était saisi d'une canne que Montparnasse
tenait à la main; il en avait machinalement tiré la partie supérieure,
et la lame d'un poignard avait apparu.

--Ah! fit-il en repoussant vivement le poignard, tu as emmené ton
gendarme déguisé en bourgeois.

Montparnasse cligna de l'oeil.

--Fichtre! reprit Gavroche, tu vas donc te colleter avec les cognes?

--On ne sait pas, répondit Montparnasse d'un air indifférent. Il est
toujours bon d'avoir une épingle sur soi.

Gavroche insista:

--Qu'est-ce que tu vas donc faire cette nuit?

Montparnasse prit de nouveau la corde grave et dit en mangeant les
syllabes:

--Des choses.

Et, changeant brusquement de conversation:

--À propos!

--Quoi?

--Une histoire de l'autre jour. Figure-toi. Je rencontre un bourgeois.
Il me fait cadeau d'un sermon et de sa bourse. Je mets ça dans ma poche.
Une minute après, je fouille dans ma poche. Il n'y avait plus rien.

--Que le sermon, fit Gavroche.

--Mais toi, reprit Montparnasse, où vas-tu donc maintenant?

Gavroche montra ses deux protégés et dit:

--Je vas coucher ces enfants-là.

--Où ça, coucher?

--Chez moi.

--Où ça chez toi?

--Chez moi.

--Tu loges donc?

--Oui, je loge.

--Et où loges-tu?

--Dans l'éléphant, dit Gavroche.

Montparnasse, quoique de sa nature peu étonné, ne put retenir une
exclamation:

--Dans l'éléphant!

--Eh bien oui, dans l'éléphant! repartit Gavroche. Kekçaa?

Ceci est encore un mot de la langue que personne n'écrit et que tout le
monde parle. Kekçaa signifie: qu'est-ce que cela a?

L'observation profonde du gamin ramena Montparnasse au calme et au bon
sens. Il parut revenir à de meilleurs sentiments pour le logis de
Gavroche.

--Au fait! dit-il, oui, l'éléphant. Y est-on bien?

--Très bien, fit Gavroche. Là, vrai, chenûment. Il n'y a pas de vents
coulis comme sous les ponts.

--Comment y entres-tu?

--J'entre.

--E y a donc un trou? demanda Montparnasse.

--Parbleu! Mais il ne faut pas le dire. C'est entre les jambes de
devant. Les coqueurs ne l'ont pas vu.

--Et tu grimpes? Oui, je comprends.

--Un tour de main, cric, crac, c'est fait, plus personne.

Après un silence, Gavroche ajouta:

--Pour ces petits j'aurai une échelle.

Montparnasse se mit à rire.

--Où diable as-tu pris ces mômes-là?

Gavroche répondit avec simplicité:

--C'est des momichards dont un perruquier m'a fait cadeau.

Cependant Montparnasse était devenu pensif.

--Tu m'as reconnu bien aisément, murmura-t-il.

Il prit dans sa poche deux petits objets qui n'étaient autre chose que
deux tuyaux de plume enveloppés de coton et s'en introduisit un dans
chaque narine. Ceci lui faisait un autre nez.

--Ça te change, dit Gavroche, tu es moins laid, tu devrais garder
toujours ça.

Montparnasse était joli garçon, mais Gavroche était railleur.

--Sans rire, demanda Montparnasse, comment me trouves-tu?

C'était aussi un autre son de voix. En un clin d'oeil, Montparnasse
était devenu méconnaissable.

--Oh! fais-nous Porrichinelle! s'écria Gavroche.

Les deux petits, qui n'avaient rien écouté jusque-là, occupés qu'ils
étaient eux-mêmes à fourrer leurs doigts dans leur nez, s'approchèrent à
ce nom et regardèrent Montparnasse avec un commencement de joie et
d'admiration.

Malheureusement Montparnasse était soucieux.

Il posa la main sur l'épaule de Gavroche et lui dit en appuyant sur les
mots:

--Écoute ce que je te dis, garçon, si j'étais sur la place, avec mon
dogue, ma dague et ma digue, et si vous me prodiguiez dix gros sous, je
ne refuserais pas d'y goupiner, mais nous ne sommes pas le mardi gras.

Cette phrase bizarre produisit sur le gamin un effet singulier. Il se
tourna vivement, promena avec une attention profonde ses petits yeux
brillants autour de lui, et aperçut, à quelques pas, un sergent de ville
qui leur tournait le dos. Gavroche laissa échapper un: ah, bon! qu'il
réprima sur-le-champ, et, secouant la main de Montparnasse:

--Eh bien, bonsoir, fit-il, je m'en vas à mon éléphant avec mes mômes.
Une supposition que tu aurais besoin de moi une nuit, tu viendrais me
trouver là. Je loge à l'entresol. Il n'y a pas de portier. Tu
demanderais monsieur Gavroche.

--C'est bon, dit Montparnasse.

Et ils se séparèrent, Montparnasse cheminant vers la Grève et Gavroche
vers la Bastille. Le petit de cinq ans, traîné par son frère que
traînait Gavroche, tourna plusieurs fois la tête en arrière pour voir
s'en aller «Porrichinelle».

La phrase amphigourique par laquelle Montparnasse avait averti Gavroche
de la présence du sergent de ville ne contenait pas d'autre talisman que
l'assonance _dig_ répétée cinq ou six fois sous des formes variées.
Cette syllabe _dig_, non prononcée isolément, mais artistement mêlée aux
mots d'une phrase, veut dire:--_Prenons garde, on ne peut pas parler
librement_.--Il y avait en outre dans la phrase de Montparnasse une
beauté littéraire qui échappa à Gavroche, _c'est mon dogue, ma dague et,
ma digue_, locution de l'argot du Temple qui signifie, _mon chien, mon
couteau et ma femme,_ fort usité parmi les pitres et les queues-rouges
du grand siècle où Molière écrivait et où Callot dessinait.

Il y a vingt ans, on voyait encore dans l'angle sud-est de la place de
la Bastille près de la gare du canal creusée dans l'ancien fossé de la
prison-citadelle, un monument bizarre qui s'est effacé déjà de la
mémoire des Parisiens, et qui méritait d'y laisser quelque trace, car
c'était une pensée du «membre de l'Institut, général en chef de l'armée
d'Égypte».

Nous disons monument, quoique ce ne fût qu'une maquette. Mais cette
maquette elle-même, ébauche prodigieuse, cadavre grandiose d'une idée de
Napoléon que deux ou trois coups de vent successifs avaient emportée et
jetée à chaque fois plus loin de nous, était devenue historique, et
avait pris je ne sais quoi de définitif qui contrastait avec son aspect
provisoire. C'était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en
charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait
à une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque,
maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet
angle désert et découvert de la place, le large front du colosse, sa
trompe, ses défenses, sa tour, sa croupe énorme, ses quatre pieds
pareils à des colonnes faisaient, la nuit, sur le ciel étoilé, une
silhouette surprenante et terrible. On ne savait ce que cela voulait
dire. C'était une sorte de symbole de la force populaire. C'était
sombre, énigmatique et immense. C'était on ne sait quel fantôme
puissant, visible et debout à côté du spectre invisible de la Bastille.

Peu d'étrangers visitaient cet édifice, aucun passant ne le regardait.
Il tombait en ruine; à chaque saison, des plâtras qui se détachaient de
ses flancs lui faisaient des plaies hideuses. Les «édiles», comme on dit
en patois élégant, l'avaient oublié depuis 1814. Il était là dans son
coin, morne, malade, croulant, entouré d'une palissade pourrie, souillée
à chaque instant par des cochers ivres; des crevasses lui lézardaient le
ventre, une latte lui sortait de la queue, les hautes herbes lui
poussaient entre les jambes; et comme le niveau de la place s'élevait
depuis trente ans tout autour par ce mouvement lent et continu qui
exhausse insensiblement le sol des grandes villes, il était dans un
creux et il semblait que la terre s'enfonçât sous lui. Il était immonde,
méprisé, repoussant et superbe, laid aux yeux du bourgeois, mélancolique
aux yeux du penseur. Il avait quelque chose d'une ordure qu'on va
balayer et quelque chose d'une majesté qu'on va décapiter.

Comme nous l'avons dit, la nuit l'aspect changeait. La nuit est le
véritable milieu de tout ce qui est ombre. Dès que tombait le
crépuscule, le vieil éléphant se transfigurait; il prenait une figure
tranquille et redoutable dans la formidable sérénité des ténèbres. Étant
du passé, il était de la nuit; et cette obscurité allait à sa grandeur.

Ce monument, rude, trapu, pesant, âpre, austère, presque difforme, mais
à coup sûr majestueux et empreint d'une sorte de gravité magnifique et
sauvage, a disparu pour laisser régner en paix l'espèce de poêle
gigantesque, orné de son tuyau, qui a remplacé la sombre forteresse à
neuf tours, à peu près comme la bourgeoisie remplace la féodalité. Il
est tout simple qu'un poêle soit le symbole d'une époque dont une
marmite contient la puissance. Cette époque passera, elle passe déjà; on
commence à comprendre que, s'il peut y avoir de la force dans une
chaudière, il ne peut y avoir de puissance que dans un cerveau; en
d'autres termes, que ce qui mène et entraîne le monde, ce ne sont pas
les locomotives, ce sont les idées. Attelez les locomotives aux idées,
c'est bien; mais ne prenez pas le cheval pour le cavalier.

Quoi qu'il en soit, pour revenir à la place de la Bastille, l'architecte
de l'éléphant avec du plâtre était parvenu à faire du grand;
l'architecte du tuyau de poêle a réussi à faire du petit avec du bronze.

Ce tuyau de poêle, qu'on a baptisé d'un nom sonore et nommé la colonne
de Juillet, ce monument manqué d'une révolution avortée, était encore
enveloppé en 1832 d'une immense chemise en charpente que nous regrettons
pour notre part, et d'un vaste enclos en planches, qui achevait d'isoler
l'éléphant.

Ce fut vers ce coin de la place, à peine éclairé du reflet d'un
réverbère éloigné, que le gamin dirigea les deux «mômes».

Qu'on nous permette de nous interrompre ici et de rappeler que nous
sommes dans la simple réalité, et qu'il y a vingt ans les tribunaux
correctionnels eurent à juger, sous prévention de vagabondage et de bris
d'un monument public, un enfant qui avait été surpris couché dans
l'intérieur même de l'éléphant de la Bastille.

Ce fait constaté, nous continuons.

En arrivant près du colosse, Gavroche comprit l'effet que l'infiniment
grand peut produire sur l'infiniment petit, et dit:

--Moutards! n'ayez pas peur.

Puis il entra par une lacune de la palissade dans l'enceinte de
l'éléphant et aida les mômes à enjamber la brèche. Les deux enfants, un
peu effrayés, suivaient sans dire mot Gavroche et se confiaient à cette
petite providence en guenilles qui leur avait donné du pain et leur
avait promis un gîte.

Il y avait là, couchée le long de la palissade, une échelle qui servait
le jour aux ouvriers du chantier voisin. Gavroche la souleva avec une
singulière vigueur, et l'appliqua contre une des jambes de devant de
l'éléphant. Vers le point où l'échelle allait aboutir, on distinguait
une espèce de trou noir dans le ventre du colosse.

Gavroche montra l'échelle et le trou à ses hôtes et leur dit:

--Montez et entrez.

Les deux petits garçons se regardèrent terrifiés.

--Vous avez peur, mômes! s'écria Gavroche.

Et il ajouta:

--Vous allez voir.

Il étreignit le pied rugueux de l'éléphant, et en un clin d'oeil, sans
daigner se servir de l'échelle, il arriva à la crevasse. Il y entra
comme une couleuvre qui se glisse dans une fente, il s'y enfonça, et un
moment après les deux enfants virent vaguement apparaître, comme une
forme blanchâtre et blafarde, sa tête pâle au bord du trou plein de
ténèbres.

--Eh bien, cria-t-il, montez donc, les momignards! vous allez voir comme
on est bien!--Monte, toi! dit-il à l'aîné, je te tends la main.

Les petits se poussèrent de l'épaule, le gamin leur faisait peur et les
rassurait à la fois, et puis il pleuvait bien fort. L'aîné se risqua. Le
plus jeune, en voyant monter son frère et lui resté tout seul entre les
pattes de cette grosse bête, avait bien envie de pleurer, mais il
n'osait.

L'aîné gravissait, tout en chancelant, les barreaux de l'échelle;
Gavroche, chemin faisant, l'encourageait par des exclamations de maître
d'armes à ses écoliers ou de muletier à ses mules:

--Aye pas peur!

--C'est ça!

--Va toujours!

--Mets ton pied là!

--Ta main ici.

--Hardi!

Et quand il fut à sa portée, il l'empoigna brusquement et vigoureusement
par le bras et le tira à lui.

--Gobé! dit-il.

Le môme avait franchi la crevasse.

--Maintenant, fit Gavroche, attends-moi. Monsieur, prenez la peine de
vous asseoir.

Et, sortant de la crevasse comme il y était entré, il se laissa glisser
avec l'agilité d'un ouistiti le long de la jambe de l'éléphant, il tomba
debout sur ses pieds dans l'herbe, saisit le petit de cinq ans à
bras-le-corps et le planta au beau milieu de l'échelle, puis il se mit à
monter derrière lui en criant à l'aîné:

--Je vas le pousser, tu vas le tirer.

En un instant le petit fut monté, poussé, traîné, tiré, bourré, fourré
dans le trou sans avoir eu le temps de se reconnaître, et Gavroche,
entrant après lui, repoussant d'un coup de talon l'échelle qui tomba sur
le gazon, se mit à battre des mains et cria:

--Nous y v'là! Vive le général Lafayette!

Cette explosion passée, il ajouta:

--Les mioches, vous êtes chez moi.

Gavroche était en effet chez lui.

Ô utilité inattendue de l'inutile! charité des grandes choses! bonté des
géants! Ce monument démesuré qui avait contenu une pensée de l'Empereur
était devenu la boîte d'un gamin. Le môme avait été accepté et abrité
par le colosse. Les bourgeois endimanchés qui passaient devant
l'éléphant de la Bastille disaient volontiers en le toisant d'un air de
mépris avec leurs yeux à fleur de tête:--À quoi cela sert-il?--Cela
servait à sauver du froid, du givre, de la grêle, de la pluie, à
garantir du vent d'hiver, à préserver du sommeil dans la boue qui donne
la fièvre et du sommeil dans la neige qui donne la mort, un petit être
sans père ni mère, sans pain, sans vêtements, sans asile. Cela servait à
recueillir l'innocent que la société repoussait. Cela servait à diminuer
la faute publique. C'était une tanière ouverte à celui auquel toutes les
portes étaient fermées. Il semblait que le vieux mastodonte misérable,
envahi par la vermine et par l'oubli, couvert de verrues, de moisissures
et d'ulcères, chancelant, vermoulu, abandonné, condamné, espèce de
mendiant colossal demandant en vain l'aumône d'un regard bienveillant au
milieu du carrefour, avait eu pitié, lui, de cet autre mendiant, du
pauvre pygmée qui s'en allait sans souliers aux pieds, sans plafond sur
la tête, soufflant dans ses doigts, vêtu de chiffons, nourri de ce qu'on
jette. Voilà à quoi servait l'éléphant de la Bastille. Cette idée de
Napoléon, dédaignée par les hommes, avait été reprise par Dieu. Ce qui
n'eût été qu'illustre était devenu auguste. Il eût fallu à l'Empereur,
pour réaliser ce qu'il méditait, le porphyre, l'airain, le fer, l'or, le
marbre; à Dieu le vieil assemblage de planches, de solives et de plâtras
suffisait. L'Empereur avait eu un rêve de génie; dans cet éléphant
titanique, armé, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et
faisant jaillir de toutes parts autour de lui des eaux joyeuses et
vivifiantes, il voulait incarner le peuple; Dieu en avait fait une chose
plus grande, il y logeait un enfant.

Le trou par où Gavroche était entré était une brèche à peine visible du
dehors, cachée qu'elle était, nous l'avons dit, sous le ventre de
l'éléphant, et si étroite qu'il n'y avait guère que des chats et des
mômes qui pussent y passer.

--Commençons, dit Gavroche, par dire au portier que nous n'y sommes pas.

Et plongeant dans l'obscurité avec certitude comme quelqu'un qui connaît
son appartement, il prit une planche et en boucha le trou.

Gavroche replongea dans l'obscurité. Les enfants entendirent le
reniflement de l'allumette enfoncée dans la bouteille phosphorique.
L'allumette chimique n'existait pas encore; le briquet Fumade
représentait à cette époque le progrès.

Une clarté subite leur fit cligner les yeux; Gavroche venait d'allumer
un de ces bouts de ficelle trempés dans la résine qu'on appelle rats de
cave. Le rat de cave, qui fumait plus qu'il n'éclairait, rendait
confusément visible le dedans de l'éléphant.

Les deux hôtes de Gavroche regardèrent autour d'eux et éprouvèrent
quelque chose de pareil à ce qu'éprouverait quelqu'un qui serait enfermé
dans la grosse tonne de Heidelberg, ou mieux encore à ce que dut
éprouver Jonas dans le ventre biblique de la baleine. Tout un squelette
gigantesque leur apparaissait et les enveloppait. En haut, une longue
poutre brune d'où partaient de distance en distance de massives
membrures cintrées figurait la colonne vertébrale avec les côtes, des
stalactites de plâtre y pendaient comme des viscères, et d'un côté à
l'autre de vastes toiles d'araignée faisaient des diaphragmes poudreux.
On voyait çà et là dans les coins de grosses taches noirâtres qui
avaient l'air de vivre et qui se déplaçaient rapidement avec un
mouvement brusque et effaré.

Les débris tombés du dos de l'éléphant sur son ventre en avaient comblé
la concavité, de sorte qu'on pouvait y marcher comme sur un plancher.

Le plus petit se rencogna contre son frère et dit à demi-voix:

--C'est noir.

Ce mot fit exclamer Gavroche. L'air pétrifié des deux mômes rendait une
secousse nécessaire.

--Qu'est-ce que vous me fichez? s'écria-t-il. Blaguons-nous?
faisons-nous les dégoûtés? vous faut-il pas les Tuileries? Seriez-vous
des brutes? Dites-le. Je vous préviens que je ne suis pas du régiment
des godiches. Ah çà, est-ce que vous êtes les moutards du moutardier du
pape?

Un peu de rudoiement est bon dans l'épouvante. Cela rassure. Les deux
enfants se rapprochèrent de Gavroche.

Gavroche, paternellement attendri de cette confiance, passa «du grave au
doux» et s'adressant au plus petit:

--Bêta, lui dit-il en accentuant l'injure d'une nuance caressante, c'est
dehors que c'est noir. Dehors il pleut, ici il ne pleut pas; dehors il
fait froid, ici il n'y a pas une miette de vent; dehors il y a des tas
de monde, ici il n'y a personne; dehors il n'y a pas même la lune, ici
il y a ma chandelle, nom d'unch!

Les deux enfants commençaient à regarder l'appartement avec moins
d'effroi; mais Gavroche ne leur laissa pas plus longtemps le loisir de
la contemplation.

--Vite, dit-il.

Et il les poussa vers ce que nous sommes très heureux de pouvoir appeler
le fond de la chambre.

Là était son lit.

Le lit de Gavroche était complet. C'est-à-dire qu'il y avait un matelas,
une couverture et une alcôve avec rideaux.

Le matelas était une natte de paille, la couverture un assez vaste pagne
de grosse laine grise fort chaud et presque neuf. Voici ce que c'était
que l'alcôve:

Trois échalas assez longs enfoncés et consolidés dans les gravois du
sol, c'est-à-dire du ventre de l'éléphant, deux en avant, un en arrière,
et réunis par une corde à leur sommet, de manière à former un faisceau
pyramidal. Ce faisceau supportait un treillage de fil de laiton qui
était simplement posé dessus, mais artistement appliqué et maintenu par
des attaches de fil de fer, de sorte qu'il enveloppait entièrement les
trois échalas. Un cordon de grosses pierres fixait tout autour ce
treillage sur le sol, de manière à ne rien laisser passer. Ce treillage
n'était autre chose qu'un morceau de ces grillages de cuivre dont on
revêt les volières dans les ménageries. Le lit de Gavroche était sous ce
grillage comme dans une cage. L'ensemble ressemblait à une tente
d'Esquimau.

C'est ce grillage qui tenait lieu de rideaux.

Gavroche dérangea un peu les pierres qui assujettissaient le grillage
par devant; les deux pans du treillage qui retombaient l'un sur l'autre
s'écartèrent.

--Mômes, à quatre pattes! dit Gavroche.

Il fit entrer avec précaution ses hôtes dans la cage, puis il y entra
après eux, en rampant, rapprocha les pierres et referma hermétiquement
l'ouverture.

Ils s'étaient étendus tous trois sur la natte.

Si petits qu'ils fussent, aucun d'eux n'eût pu se tenir debout dans
l'alcôve. Gavroche avait toujours le rat de cave à sa main.

--Maintenant, dit-il, pioncez! Je vas supprimer le candélabre.

--Monsieur, demanda l'aîné des deux frères à Gavroche en montrant le
grillage, qu'est-ce que c'est donc que ça?

--Ça, dit Gavroche gravement, c'est pour les rats.--Pioncez!

Cependant il se crut obligé d'ajouter quelques paroles pour
l'instruction de ces êtres en bas âge, et il continua:

--C'est des choses du Jardin des plantes. Ça sert aux animaux féroces.
_Gniena_ (il y en a) plein un magasin. _Gnia_ (il n'y a) qu'à monter
par-dessus un mur, qu'à grimper par une fenêtre et qu'à passer sous une
porte. On en a tant qu'on veut.

Tout en parlant, il enveloppait d'un pan de la couverture le tout petit
qui murmura:

--Oh! c'est bon! c'est chaud!

Gavroche fixa un oeil satisfait sur la couverture.

--C'est encore du Jardin des plantes, dit-il. J'ai pris ça aux singes.

Et montrant à l'aîné la natte sur laquelle il était couché, natte fort
épaisse et admirablement travaillée, il ajouta:

--Ça, c'était à la girafe.

Après une pause, il poursuivit:

--Les bêtes avaient tout ça. Je le leur ai pris. Ça ne les a pas
fâchées. Je leur ai dit: C'est pour l'éléphant.

Il fit encore un silence et reprit:

--On passe par-dessus les murs et on se fiche du gouvernement. V'là.

Les deux enfants considéraient avec un respect craintif et stupéfait cet
être intrépide et inventif, vagabond comme eux, isolé comme eux, chétif
comme eux, qui avait quelque chose d'admirable et de tout-puissant, qui
leur semblait surnaturel, et dont la physionomie se composait de toutes
les grimaces d'un vieux saltimbanque mêlées au plus naïf et au plus
charmant sourire.

--Monsieur, fit timidement l'aîné, vous n'avez donc pas peur des
sergents de ville?

Gavroche se borna à répondre:

--Môme! on ne dit pas les sergents de ville, on dit les cognes.

Le tout petit avait les yeux ouverts, mais il ne disait rien. Comme il
était au bord de la natte, l'aîné étant au milieu, Gavroche lui borda la
couverture comme eût fait une mère et exhaussa la natte sous sa tête
avec de vieux chiffons de manière à faire au môme un oreiller. Puis il
se tourna vers l'aîné.

--Hein? on est joliment bien, ici!

--Ah oui! répondit l'aîné en regardant Gavroche avec une expression
d'ange sauvé.

Les deux pauvres petits enfants tout mouillés commençaient à se
réchauffer.

--Ah çà, continua Gavroche, pourquoi donc est-ce que vous pleuriez?

Et montrant le petit à son frère:

--Un mioche comme ça, je ne dis pas; mais un grand comme toi, pleurer,
c'est crétin; on a l'air d'un veau.

--Dame, fit l'enfant, nous n'avions plus du tout de logement où aller.

--Moutard! reprit Gavroche, on ne dit pas un logement, on dit une
piolle.

--Et puis nous avions peur d'être tout seuls comme ça la nuit.

--On ne dit pas la nuit, on dit la sorgue.

--Merci, monsieur, dit l'enfant.

--Écoute, repartit Gavroche, il ne faut plus geindre jamais pour rien.
J'aurai soin de vous. Tu verras comme on s'amuse. L'été, nous irons à la
Glacière avec Navet, un camarade à moi, nous nous baignerons à la Gare,
nous courrons tout nus sur les trains devant le pont d'Austerlitz, ça
fait rager les blanchisseuses. Elles crient, elles bisquent, si tu
savais comme elles sont farces! Nous irons voir l'homme squelette. Il
est en vie. Aux Champs-Élysées. Il est maigre comme tout, ce
paroissien-là. Et puis je vous conduirai au spectacle. Je vous mènerai à
Frédérick-Lemaître. J'ai des billets, je connais des acteurs, j'ai même
joué une fois dans une pièce. Nous étions des mômes comme ça, on courait
sous une toile, ça faisait la mer. Je vous ferai engager à mon théâtre.
Nous irons voir les sauvages. Ce n'est pas vrai, ces sauvages-là. Ils
ont des maillots roses qui font des plis, et on leur voit aux coudes des
reprises en fil blanc. Après ça, nous irons à l'Opéra. Nous entrerons
avec les claqueurs. La claque à l'Opéra est très bien composée. Je
n'irais pas avec la claque sur les boulevards. À l'Opéra, figure-toi, il
y en a qui payent vingt sous, mais c'est des bêtas. On les appelle des
lavettes.--Et puis nous irons voir guillotiner. Je vous ferai voir le
bourreau. Il demeure rue des Marais. Monsieur Sanson. Il y a une boîte
aux lettres à la porte. Ah! on s'amuse fameusement!

En ce moment, une goutte de cire tomba sur le doigt de Gavroche et le
rappela aux réalités de la vie.

--Bigre! dit-il, v'là la mèche qui s'use. Attention! je ne peux pas
mettre plus d'un sou par mois à mon éclairage. Quand on se couche, il
faut dormir. Nous n'avons pas le temps de lire des romans de monsieur
Paul de Kock. Avec ça que la lumière pourrait passer par les fentes de
la porte cochère, et les cognes n'auraient qu'à voir.

--Et puis, observa timidement l'aîné qui seul osait causer avec Gavroche
et lui donner la réplique, un fumeron pourrait tomber dans la paille, il
faut prendre garde de brûler la maison.

--On ne dit pas brûler la maison, fit Gavroche, on dit riffauder le
bocard.

L'orage redoublait. On entendait, à travers des roulements de tonnerre,
l'averse battre le dos du colosse.

--Enfoncé, la pluie! dit Gavroche. Ça m'amuse d'entendre couler la
carafe le long des jambes de la maison. L'hiver est une bête; il perd sa
marchandise, il perd sa peine, il ne peut pas nous mouiller, et ça le
fait bougonner, ce vieux porteur d'eau-là.

Cette allusion au tonnerre, dont Gavroche, en sa qualité de philosophe
du dix-neuvième siècle, acceptait toutes les conséquences, fut suivie
d'un large éclair, si éblouissant que quelque chose en entra par la
crevasse dans le ventre de l'éléphant. Presque en même temps la foudre
gronda, et très furieusement. Les deux petits poussèrent un cri, et se
soulevèrent si vivement que le treillage en fut presque écarté; mais
Gavroche tourna vers eux sa face hardie et profita du coup de tonnerre
pour éclater de rire.

--Du calme, enfants. Ne bousculons pas l'édifice. Voilà du beau
tonnerre, à la bonne heure! Ce n'est pas là de la gnognotte d'éclair.
Bravo le bon Dieu! nom d'unch! c'est presque aussi bien qu'à l'Ambigu.

Cela dit, il refit l'ordre dans le treillage, poussa doucement les deux
enfants sur le chevet du lit, pressa leurs genoux pour les bien étendre
tout de leur long et s'écria:

--Puisque le bon Dieu allume sa chandelle, je peux souffler la mienne.
Les enfants, il faut dormir, mes jeunes humains. C'est très mauvais de
ne pas dormir. Ça vous ferait schlinguer du couloir, ou, comme on dit
dans le grand monde, puer de la gueule. Entortillez-vous bien de la
pelure! je vas éteindre. Y êtes-vous?

--Oui, murmura l'aîné, je suis bien. J'ai comme de la plume sous la
tête.

--On ne dit pas la tête, cria Gavroche, on dit la tronche.

Les deux enfants se serrèrent l'un contre l'autre. Gavroche acheva de
les arranger sur la natte et leur monta la couverture jusqu'aux
oreilles, puis répéta pour la troisième fois l'injonction en langue
hiératique:

--Pioncez!

Et il souffla le lumignon.

À peine la lumière était-elle éteinte qu'un tremblement singulier
commença à ébranler le treillage sous lequel les trois enfants étaient
couchés. C'était une multitude de frottements sourds qui rendaient un
son métallique, comme si des griffes et des dents grinçaient sur le fil
de cuivre. Cela était accompagné de toutes sortes de petits cris aigus.

Le petit garçon de cinq ans, entendant ce vacarme au-dessus de sa tête
et glacé d'épouvante, poussa du coude son frère aîné, mais le frère aîné
«pionçait» déjà, comme Gavroche le lui avait ordonné. Alors le petit,
n'en pouvant plus de peur, osa interpeller Gavroche, mais tout bas, en
retenant son haleine:

--Monsieur?

--Hein? fit Gavroche qui venait de fermer les paupières.

--Qu'est-ce que c'est donc que ça?

--C'est les rats, répondit Gavroche.

Et il remit sa tête sur la natte.

Les rats en effet, qui pullulaient par milliers dans la carcasse de
l'éléphant et qui étaient ces taches noires vivantes dont nous avons
parlé, avaient été tenus en respect par la flamme de la bougie tant
qu'elle avait brillé, mais dès que cette caverne, qui était comme leur
cité, avait été rendue à la nuit, sentant là ce que le bon conteur
Perrault appelle «de la chair fraîche», ils s'étaient rués en foule sur
la tente de Gavroche, avaient grimpé jusqu'au sommet, et en mordaient
les mailles comme s'ils cherchaient à percer cette zinzelière d'un
nouveau genre.

Cependant le petit ne s'endormait pas.

--Monsieur! reprit-il.

--Hein? fit Gavroche.

--Qu'est-ce que c'est donc que les rats?

--C'est des souris.

Cette explication rassura un peu l'enfant. Il avait vu dans sa vie des
souris blanches et il n'en avait pas eu peur. Pourtant il éleva encore
la voix:

--Monsieur?

--Hein? refit Gavroche.

--Pourquoi n'avez-vous pas un chat?

--J'en ai eu un, répondit Gavroche, j'en ai apporté un, mais ils me
l'ont mangé.

Cette seconde explication défit l'oeuvre de la première, et le petit
recommença à trembler. Le dialogue entre lui et Gavroche reprit pour la
quatrième fois.

--Monsieur!

--Hein?

--Qui ça qui a été mangé?

--Le chat.

--Qui ça qui a mangé le chat?

--Les rats.

--Les souris?

--Oui, les rats.

L'enfant, consterné de ces souris qui mangent les chats, poursuivit:

--Monsieur, est-ce qu'elles nous mangeraient, ces souris-là?

--Pardi! fit Gavroche.

La terreur de l'enfant était au comble. Mais Gavroche ajouta:

--N'eïlle pas peur! ils ne peuvent pas entrer. Et puis je suis là!
Tiens, prends ma main. Tais-toi, et pionce!

Gavroche en même temps prit la main du petit par-dessus son frère.
L'enfant serra cette main contre lui et se sentit rassuré. Le courage et
la force ont de ces communications mystérieuses. Le silence s'était
refait autour d'eux, le bruit des voix avait effrayé et éloigné les
rats; au bout de quelques minutes ils eurent beau revenir et faire rage,
les trois mômes, plongés dans le sommeil, n'entendaient plus rien.

Les heures de la nuit s'écoulèrent. L'ombre couvrait l'immense place de
la Bastille, un vent d'hiver qui se mêlait à la pluie soufflait par
bouffées, les patrouilles furetaient les portes, les allées, les enclos,
les coins obscurs, et, cherchant les vagabonds nocturnes, passaient
silencieusement devant l'éléphant; le monstre, debout, immobile, les
yeux ouverts dans les ténèbres, avait l'air de rêver comme satisfait de
sa bonne action, et abritait du ciel et des hommes les trois pauvres
enfants endormis.

Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se souvenir qu'à cette époque
le corps de garde de la Bastille était situé à l'autre extrémité de la
place, et que ce qui se passait près de l'éléphant ne pouvait être ni
aperçu, ni entendu par la sentinelle.

Vers la fin de cette heure qui précède immédiatement le point du jour,
un homme déboucha de la rue Saint-Antoine en courant, traversa la place,
tourna le grand enclos de la colonne de Juillet, et se glissa entre les
palissades jusque sous le ventre de l'éléphant. Si une lumière
quelconque eût éclairé cet homme, à la manière profonde dont il était
mouillé, on eût deviné qu'il avait passé la nuit sous la pluie. Arrivé
sous l'éléphant, il fit entendre un cri bizarre qui n'appartient à
aucune langue humaine et qu'une perruche seule pourrait reproduire. Il
répéta deux fois ce cri dont l'orthographe que voici donne à peine
quelque idée:

--Kirikikiou!

Au second cri, une voix claire, gaie et jeune, répondit du ventre de
l'éléphant:

--Oui.

Presque immédiatement, la planche qui fermait le trou se dérangea et
donna passage à un enfant qui descendit le long du pied de l'éléphant et
vint lestement tomber près de l'homme. C'était Gavroche. L'homme était
Montparnasse.

Quant à ce cri, _kirikikiou_, c'était là sans doute ce que l'enfant
voulait dire par: _Tu demanderas monsieur Gavroche_.

En l'entendant, il s'était réveillé en sursaut, avait rampé hors de son
«alcôve», en écartant un peu le grillage qu'il avait ensuite refermé
soigneusement, puis il avait ouvert la trappe et était descendu.

L'homme et l'enfant se reconnurent silencieusement dans la nuit;
Montparnasse se borna à dire:

--Nous avons besoin de toi. Viens nous donner un coup de main.

Le gamin ne demanda pas d'autre éclaircissement.

--Me v'là, dit-il.

Et tous deux se dirigèrent vers la rue Saint-Antoine, d'où sortait
Montparnasse, serpentant rapidement à travers la longue file des
charrettes de maraîchers qui descendent à cette heure-là vers la halle.

Les maraîchers accroupis dans leurs voitures parmi les salades et les
légumes, à demi assoupis, enfouis jusqu'aux yeux dans leurs roulières à
cause de la pluie battante, ne regardaient même pas ces étranges
passants.




Chapitre III

Les péripéties de l'évasion


Voici ce qui avait eu lieu cette même nuit à la Force:

Une évasion avait été concertée entre Babet, Brujon, Gueulemer et
Thénardier, quoique Thénardier fût au secret. Babet avait fait l'affaire
pour son compte, le jour même, comme on a vu d'après le récit de
Montparnasse à Gavroche. Montparnasse devait les aider du dehors.

Brujon, ayant passé un mois dans une chambre de punition, avait eu le
temps, premièrement, d'y tresser une corde, deuxièmement, d'y mûrir un
plan. Autrefois ces lieux sévères où la discipline de la prison livre le
condamné à lui-même, se composaient de quatre murs de pierre, d'un
plafond de pierre, d'un pavé de dalles, d'un lit de camp, d'une lucarne
grillée, d'une porte doublée de fer, et s'appelaient _cachots;_ mais le
cachot a été jugé trop horrible; maintenant cela se compose d'une porte
de fer, d'une lucarne grillée, d'un lit de camp, d'un pavé de dalles,
d'un plafond de pierre, de quatre murs de pierre, et cela s'appelle
_chambre de punition_. Il y fait un peu jour vers midi. L'inconvénient
de ces chambres qui, comme on voit, ne sont pas des cachots, c'est de
laisser songer des êtres qu'il faudrait faire travailler.

Brujon donc avait songé, et il était sorti de la chambre de punition
avec une corde. Comme on le réputait fort dangereux dans la cour
Charlemagne, on le mit dans le Bâtiment-Neuf. La première chose qu'il
trouva dans le Bâtiment-Neuf, ce fut Gueulemer, la seconde, ce fut un
clou; Gueulemer, c'est-à-dire le crime, un clou, c'est-à-dire la
liberté.

Brujon, dont il est temps de se faire une idée complète, était, avec une
apparence de complexion délicate et une langueur profondément
préméditée, un gaillard poli, intelligent et voleur qui avait le regard
caressant et le sourire atroce. Son regard résultait de sa volonté et
son sourire résultait de sa nature. Ses premières études dans son art
s'étaient dirigées vers les toits; il avait fait faire de grands progrès
à l'industrie des arracheurs de plomb qui dépouillent les toitures et
dépiautent les gouttières par le procédé dit _au gras-double_.

Ce qui achevait de rendre l'instant favorable pour une tentative
d'évasion, c'est que les couvreurs remaniaient et rejointoyaient, en ce
moment-là même, une partie des ardoises de la prison. La cour
Saint-Bernard n'était plus absolument isolée de la cour Charlemagne et
de la cour Saint-Louis. Il y avait par là-haut des échafaudages et des
échelles; en d'autres termes, des ponts et des escaliers du côté de la
délivrance.

Le Bâtiment-Neuf, qui était tout ce qu'on pouvait voir au monde de plus
lézardé et de plus décrépit, était le point faible de la prison. Les
murs en étaient à ce point rongés par le salpêtre qu'on avait été obligé
de revêtir d'un parement de bois les voûtes des dortoirs, parce qu'il
s'en détachait des pierres qui tombaient sur les prisonniers dans leurs
lits. Malgré cette vétusté, on faisait la faute d'enfermer dans le
Bâtiment-Neuf les accusés les plus inquiétants, d'y mettre «les fortes
causes», comme on dit en langage de prison.

Le Bâtiment-Neuf contenait quatre dortoirs superposés et un comble qu'on
appelait le Bel-Air. Un large tuyau de cheminée, probablement de quelque
ancienne cuisine des ducs de La Force, partait du rez-de-chaussée,
traversait les quatre étages, coupait en deux tous les dortoirs où il
figurait une façon de pilier aplati, et allait trouer le toit.

Gueulemer et Brujon étaient dans le même dortoir. On les avait mis par
précaution dans l'étage d'en bas. Le hasard faisait que la tête de leurs
lits s'appuyait au tuyau de la cheminée.

Thénardier se trouvait précisément au-dessus de leur tête dans ce comble
qualifié le Bel-Air.

Le passant qui s'arrête rue Culture-Sainte-Catherine, après la caserne
des pompiers, devant la porte cochère de la maison des Bains, voit une
cour pleine de fleurs et d'arbustes en caisses, au fond de laquelle se
développe, avec deux ailes, une petite rotonde blanche égayée par des
contrevents verts, le rêve bucolique de Jean-Jacques. Il n'y a pas plus
de dix ans, au-dessus de cette rotonde s'élevait un mur noir, énorme,
affreux, nu, auquel elle était adossée. C'était le mur du chemin de
ronde de la Force.

Ce mur derrière cette rotonde, c'était Milton entrevu derrière Berquin.

Si haut qu'il fût, ce mur était dépassé par un toit plus noir encore
qu'on apercevait au delà. C'était le toit du Bâtiment-Neuf. On y
remarquait quatre lucarnes-mansardes armées de barreaux, c'étaient les
fenêtres du Bel-Air. Une cheminée perçait ce toit; c'était la cheminée
qui traversait les dortoirs.

Le Bel-Air, ce comble du Bâtiment-Neuf, était une espèce de grande halle
mansardée, fermée de triples grilles et de portes doublées de tôle que
constellaient des clous démesurés. Quand on y entrait par l'extrémité
nord, on avait à sa gauche les quatre lucarnes, et à sa droite, faisant
face aux lucarnes, quatre cages carrées assez vastes, espacées, séparées
par des couloirs étroits, construites jusqu'à hauteur d'appui en
maçonnerie et le reste jusqu'au toit en barreaux de fer.

Thénardier était au secret dans une de ces cages, depuis la nuit du 3
février. On n'a jamais pu découvrir comment, et par quelle connivence,
il avait réussi à s'y procurer et à y cacher une bouteille de ce vin
inventé, dit-on, par Desrues, auquel se mêle un narcotique et que la
bande des _Endormeurs_ a rendu célèbre.

Il y a dans beaucoup de prisons des employés traîtres, mi-partis
geôliers et voleurs, qui aident aux évasions, qui vendent à la police
une domesticité infidèle, et qui font danser l'anse du panier à salade.

Dans cette même nuit donc, où le petit Gavroche avait recueilli les deux
enfants errants, Brujon et Gueulemer, qui savaient que Babet, évadé le
matin même, les attendait dans la rue ainsi que Montparnasse, se
levèrent doucement et se mirent à percer avec le clou que Brujon avait
trouvé le tuyau de cheminée auquel leurs lits touchaient. Les gravois
tombaient sur le lit de Brujon, de sorte qu'on ne les entendait pas. Les
giboulées mêlées de tonnerre ébranlaient les portes sur leurs gonds et
faisaient dans la prison un vacarme affreux et utile. Ceux des
prisonniers qui se réveillèrent firent semblant de se rendormir et
laissèrent faire Gueulemer et Brujon. Brujon était adroit; Gueulemer
était vigoureux. Avant qu'aucun bruit fût parvenu au surveillant couché
dans la cellule grillée qui avait jour sur le dortoir, le mur était
percé, la cheminée escaladée, le treillis de fer qui fermait l'orifice
supérieur du tuyau forcé, et les deux redoutables bandits sur le toit.
La pluie et le vent redoublaient, le toit glissait.

--Quelle bonne sorgue pour une crampe! dit Brujon.

Un abîme de six pieds de large et de quatre-vingts pieds de profondeur
les séparait du mur de ronde. Au fond de cet abîme ils voyaient reluire
dans l'obscurité le fusil d'un factionnaire. Ils attachèrent par un bout
aux tronçons des barreaux de la cheminée qu'ils venaient de tordre la
corde que Brujon avait filée dans son cachot, lancèrent l'autre bout
par-dessus le mur de ronde, franchirent d'un bond l'abîme, se
cramponnèrent au chevron du mur, l'enjambèrent, se laissèrent glisser
l'un après l'autre le long de la corde sur un petit toit qui touche à la
maison des Bains, ramenèrent leur corde à eux, sautèrent dans la cour
des Bains, la traversèrent, poussèrent le vasistas du portier, auprès
duquel pendait son cordon, tirèrent le cordon, ouvrirent la porte
cochère, et se trouvèrent dans la rue.

Il n'y avait pas trois quarts d'heure qu'ils s'étaient levés debout sur
leurs lits dans les ténèbres, leur clou à la main, leur projet dans la
tête.

Quelques instants après, ils avaient rejoint Babet et Montparnasse qui
rôdaient dans les environs.

En tirant leur corde à eux, ils l'avaient cassée, et il en était resté
un morceau attaché à la cheminée sur le toit. Ils n'avaient du reste
d'autre avarie que de s'être à peu près entièrement enlevé la peau des
mains.

Cette nuit-là, Thénardier était prévenu, sans qu'on ait pu éclaircir de
quelle façon, et ne dormait pas.

Vers une heure du matin, la nuit étant très noire, il vit passer sur le
toit, dans la pluie et dans la bourrasque, devant la lucarne qui était
vis-à-vis de sa cage, deux ombres. L'une s'arrêta à la lucarne le temps
d'un regard. C'était Brujon. Thénardier le reconnut, et comprit. Cela
lui suffit.

Thénardier, signalé comme escarpe et détenu sous prévention de
guet-apens nocturne à main armée, était gardé à vue. Un factionnaire,
qu'on relevait de deux heures en deux heures, se promenait le fusil
chargé devant sa cage. Le Bel-Air était éclairé par une applique. Le
prisonnier avait aux pieds une paire de fers du poids de cinquante
livres. Tous les jours à quatre heures de l'après-midi, un gardien
escorté de deux dogues,--cela se faisait encore ainsi à cette
époque,--entrait dans sa cage, déposait près de son lit un pain noir de
deux livres, une cruche d'eau et une écuelle pleine d'un bouillon assez
maigre où nageaient quelques gourganes, visitait ses fers et frappait
sur les barreaux. Cet homme avec ses dogues revenait deux fois dans la
nuit.

Thénardier avait obtenu la permission de conserver une espèce de
cheville en fer dont il se servait pour clouer son pain dans une fente
de la muraille, «afin, disait-il, de le préserver des rats». Comme on
gardait Thénardier à vue, on n'avait point trouvé d'inconvénient à cette
cheville. Cependant on se souvint plus tard qu'un gardien avait dit:--Il
vaudrait mieux ne lui laisser qu'une cheville en bois.

À deux heures du matin on vint changer le factionnaire qui était un
vieux soldat, et on le remplaça par un conscrit. Quelques instants
après, l'homme aux chiens fit sa visite, et s'en alla sans avoir rien
remarqué, si ce n'est la trop grande jeunesse et «l'air paysan» du
«tourlourou». Deux heures après, à quatre heures, quand on vint relever
le conscrit, on le trouva endormi et tombé à terre comme un bloc près de
la cage de Thénardier. Quant à Thénardier, il n'y était plus. Ses fers
brisés étaient sur le carreau. Il y avait un trou au plafond de sa cage,
et, au-dessus, un autre trou dans le toit. Une planche de son lit avait
été arrachée et sans doute emportée, car on ne la retrouva point. On
saisit aussi dans la cellule une bouteille à moitié vidée qui contenait
le reste du vin stupéfiant avec lequel le soldat avait été endormi. La
bayonnette du soldat avait disparu.

Au moment où ceci fut découvert, on crut Thénardier hors de toute
atteinte. La réalité est qu'il n'était plus dans le Bâtiment-Neuf, mais
qu'il était encore fort en danger. Son évasion n'était point consommée.

Thénardier, en arrivant sur le toit du Bâtiment-Neuf, avait trouvé le
reste de la corde de Brujon qui pendait aux barreaux de la trappe
supérieure de la cheminée, mais ce bout cassé étant beaucoup trop court,
il n'avait pu s'évader par-dessus le chemin de ronde comme avaient fait
Brujon et Gueulemer.

Quand on détourne de la rue des Ballets dans la rue du Roi-de-Sicile, on
rencontre presque tout de suite à droite un enfoncement sordide. Il y
avait là au siècle dernier une maison dont il ne reste plus que le mur
de fond, véritable mur de masure qui s'élève à la hauteur d'un troisième
étage entre les bâtiments voisins. Cette ruine est reconnaissable à deux
grandes fenêtres carrées qu'on y voit encore; celle du milieu, la plus
proche du pignon de droite, est barrée d'une solive vermoulue ajustée en
chevron d'étai. À travers ces fenêtres on distinguait autrefois une
haute muraille lugubre qui était un morceau de l'enceinte du chemin de
ronde de la Force.

Le vide que la maison démolie a laissé sur la rue est à moitié rempli
par une palissade en planches pourries contrebutée de cinq bornes de
pierre. Dans cette clôture se cache une petite baraque appuyée à la
ruine restée debout. La palissade a une porte qui, il y a quelques
années, n'était fermée que d'un loquet.

C'est sur la crête de cette ruine que Thénardier était parvenu un peu
après trois heures du matin.

Comment était-il arrivé là? C'est ce qu'on n'a jamais pu expliquer ni
comprendre. Les éclairs avaient dû tout ensemble le gêner et l'aider.
S'était-il servi des échelles et des échafaudages des couvreurs pour
gagner de toit en toit, de clôture en clôture, de compartiment en
compartiment, les bâtiments de la cour Charlemagne, puis les bâtiments
de la cour Saint-Louis, le mur de ronde, et de là la masure sur la rue
du Roi-de-Sicile? Mais il y avait dans ce trajet des solutions de
continuité qui semblaient le rendre impossible. Avait-il posé la planche
de son lit comme un pont du toit du Bel-Air au mur du chemin de ronde,
et s'était-il mis à ramper à plat ventre sur le chevron du mur de ronde
tout autour de la prison jusqu'à la masure? Mais le mur du chemin de
ronde de la Force dessinait une ligne crénelée et inégale, il montait et
descendait, il s'abaissait à la caserne des pompiers, il se relevait à
la maison des Bains, il était coupé par des constructions, il n'avait
pas la même hauteur sur l'hôtel Lamoignon que sur la rue Pavée, il avait
partout des chutes et des angles droits; et puis les sentinelles
auraient dû voir la sombre silhouette du fugitif; de cette façon encore
le chemin fait par Thénardier reste à peu près inexplicable. Des deux
manières, fuite impossible. Thénardier, illuminé par cette effrayante
soif de la liberté qui change les précipices en fossés, les grilles de
fer en claies d'osier, un cul-de-jatte en athlète, un podagre en oiseau,
la stupidité en instinct, l'instinct en intelligence et l'intelligence
en génie, Thénardier avait-il inventé et improvisé une troisième
manière? On ne l'a jamais su.

On ne peut pas toujours se rendre compte des merveilles de l'évasion.
L'homme qui s'échappe, répétons-le, est un inspiré; il y a de l'étoile
et de l'éclair dans la mystérieuse lueur de la fuite; l'effort vers la
délivrance n'est pas moins surprenant que le coup d'aile vers le
sublime; et l'on dit d'un voleur évadé: Comment a-t-il fait pour
escalader ce toit? de même qu'on dit de Corneille: Où a-t-il trouvé
_Qu'il mourût?_

Quoi qu'il en soit, ruisselant de sueur, trempé par la pluie, les
vêtements en lambeaux, les mains écorchées, les coudes en sang, les
genoux déchirés, Thénardier était arrivé sur ce que les enfants, dans
leur langue figurée, appellent _le coupant_ du mur de la ruine, il s'y
était couché tout de son long, et là, la force lui avait manqué. Un
escarpement à pic de la hauteur d'un troisième étage le séparait du pavé
de la rue.

La corde qu'il avait était trop courte.

Il attendait là, pâle, épuisé, désespéré de tout l'espoir qu'il avait
eu, encore couvert par la nuit, mais se disant que le jour allait venir,
épouvanté de l'idée d'entendre avant quelques instants sonner à
l'horloge voisine de Saint-Paul quatre heures, heure où l'on viendrait
relever la sentinelle et où on la trouverait endormie sous le toit
percé, regardant avec stupeur, à une profondeur terrible, à la lueur des
réverbères, le pavé mouillé et noir, ce pavé désiré et effroyable qui
était la mort et qui était la liberté.

Il se demandait si ses trois complices d'évasion avaient réussi, s'ils
l'avaient attendu, et s'ils viendraient à son aide. Il écoutait. Excepté
une patrouille, personne n'avait passé dans la rue depuis qu'il était
là. Presque toute la descente des maraîchers de Montreuil, de Charonne,
de Vincennes et de Bercy à la halle se fait par la rue Saint-Antoine.

Quatre heures sonnèrent. Thénardier tressaillit, peu d'instants après,
cette rumeur effarée et confuse qui suit une évasion découverte éclata
dans la prison. Le bruit des portes qu'on ouvre et qu'on ferme, le
grincement des grilles sur leurs gonds, le tumulte du corps de garde,
les appels rauques des guichetiers, le choc des crosses de fusil sur le
pavé des cours, arrivaient jusqu'à lui. Des lumières montaient et
descendaient aux fenêtres grillées des dortoirs, une torche courait sur
le comble du Bâtiment-Neuf, les pompiers de la caserne d'à côté avaient
été appelés. Leurs casques, que la torche éclairait dans la pluie,
allaient et venaient le long des toits. En même temps Thénardier voyait
du côté de la Bastille une nuance blafarde blanchir lugubrement le bas
du ciel.

Lui était sur le haut d'un mur de dix pouces de large, étendu sous
l'averse, avec deux gouffres à droite et à gauche, ne pouvant bouger, en
proie au vertige d'une chute possible et à l'horreur d'une arrestation
certaine, et sa pensée, comme le battant d'une cloche, allait de l'une
de ces idées à l'autre:--Mort si je tombe, pris si je reste.

Dans cette angoisse, il vit tout à coup, la rue étant encore tout à fait
obscure, un homme qui se glissait le long des murailles et qui venait du
côté de la rue Pavée s'arrêter dans le renfoncement au-dessus duquel
Thénardier était comme suspendu. Cet homme fût rejoint par un second qui
marchait avec la même précaution, puis par un troisième, puis par un
quatrième. Quand ces hommes furent réunis, l'un d'eux souleva le loquet
de la porte de la palissade, et ils entrèrent tous quatre dans
l'enceinte où est la baraque. Ils se trouvaient précisément au-dessous
de Thénardier. Ces hommes avaient évidemment choisi ce renfoncement pour
pouvoir causer sans être vus des passants ni de la sentinelle qui garde
le guichet de la Force à quelques pas de là. Il faut dire aussi que la
pluie tenait cette sentinelle bloquée dans sa guérite. Thénardier, ne
pouvant distinguer leurs visages, prêta l'oreille à leurs paroles avec
l'attention désespérée d'un misérable qui se sent perdu.

Thénardier vit passer devant ses yeux quelque chose qui ressemblait à
l'espérance, ces hommes parlaient argot.

Le premier disait, bas, mais distinctement:

--Décarrons. Qu'est-ce que nous maquillons icigo?

Le second répondit:

--Allons nous en. Qu'est-ce que nous faisons ici?

--Il lansquine à éteindre le riffe du rabouin. Et puis les coqueurs vont
passer, il y a là un grivier qui porte gaffe, nous allons nous faire
emballer icicaille.

Ces deux mots, _icigo_ et _icicaille_, qui tous deux veulent dire ici,
et qui appartiennent, le premier à l'argot des barrières, le second à
l'argot du Temple, furent des traits de lumière pour Thénardier. À icigo
il reconnut Brujon, qui était rôdeur de barrières, et à icicaille Babet,
qui, parmi tous ses métiers, avait été revendeur au Temple.

L'antique argot du grand siècle ne se parle plus qu'au Temple, et Babet
était le seul même qui le parlât bien purement. Sans _icicaille_,
Thénardier ne l'aurait point reconnu, car il avait tout à fait dénaturé
sa voix.

Cependant le troisième était intervenu:

--Rien ne presse encore, attendons un peu. Qu'est-ce qui nous dit qu'il
n'a pas besoin de nous?

À ceci, qui n'était que du français, Thénardier reconnut Montparnasse,
lequel mettait son élégance à entendre tous les argots et à n'en parler
aucun.

Quant au quatrième, il se taisait, mais ses vastes épaules le
dénonçaient. Thénardier n'hésita pas. C'était Gueulemer.

Brujon répliqua presque impétueusement, mais toujours à voix basse:

--Qu'est-ce que tu nous bonis là? Le tapissier n'aura pas pu tirer sa
crampe. Il ne sait pas le truc, quoi! Bouliner sa limace et faucher ses
empaffes pour maquiller une tortouse, caler des boulins aux lourdes,
braser des faffes, maquiller des caroubles, faucher les durs, balancer
sa tortouse dehors, se planquer, se camoufler, il faut être mariol! Le
vieux n'aura pas pu, il ne sait pas goupiner!

Babet ajouta, toujours dans ce sage argot classique que parlaient
Poulailler et Cartouche, et qui est à l'argot hardi, nouveau, coloré et
risqué dont usait Brujon ce que la langue de Racine est à la langue
d'André Chénier:

--Ton orgue tapissier aura été fait marron dans l'escalier. Il faut être
arcasien. C'est un galifard. Il se sera laissé jouer l'harnache par un
roussin, peut-être même par un roussi, qui lui aura battu comtois. Prête
l'oche, Montparnasse, entends-tu ces criblements dans le collège? Tu as
vu toutes ces camoufles. Il est tombé, va! Il en sera quitte pour tirer
ses vingt longes. Je n'ai pas taf, je ne suis pas un taffeur, c'est
colombé, mais il n'y a plus qu'à faire les lézards, ou autrement on nous
la fera gambiller. Ne renaude pas, viens avec nousiergue, allons picter
une rouillarde encible.

--On ne laisse pas les amis dans l'embarras, grommela Montparnasse.

--Je te bonis qu'il est malade, reprit Brujon. À l'heure qui toque, le
tapissier ne vaut pas une broque! Nous n'y pouvons rien. Décarrons. Je
crois à tout moment qu'un cogne me ceintre en pogne!

Montparnasse ne résistait plus que faiblement; le fait est que ces
quatre hommes, avec cette fidélité qu'ont les bandits de ne jamais
s'abandonner entre eux, avaient rôdé toute la nuit autour de la Force,
quel que fût le péril, dans l'espérance de voir surgir au haut de
quelque muraille Thénardier. Mais la nuit qui devenait vraiment trop
belle, c'était une averse à rendre toutes les rues désertes, le froid
qui les gagnait, leurs vêtements trempés, leurs chaussures percées, le
bruit inquiétant qui venait d'éclater dans la prison, les heures
écoulées, les patrouilles rencontrées, l'espoir qui s'en allait, la peur
qui revenait, tout cela les poussait à la retraite. Montparnasse
lui-même, qui était peut-être un peu le gendre de Thénardier, cédait. Un
moment de plus, ils étaient partis. Thénardier haletait sur son mur
comme les naufragés de la _Méduse_ sur leur radeau en voyant le navire
apparu s'évanouir à l'horizon.

Il n'osait les appeler, un cri entendu pouvait tout perdre, il eut une
idée, une dernière, une lueur; il prit dans sa poche le bout de la corde
de Brujon qu'il avait détaché de la cheminée du Bâtiment-Neuf, et le
jeta dans l'enceinte de la palissade.

Cette corde tomba à leurs pieds.

--Une veuve, dit Babet.

--Ma tortouse! dit Brujon.

--L'aubergiste est là, dit Montparnasse.

Ils levèrent les yeux. Thénardier avança un peu la tête.

--Vite! dit Montparnasse, as-tu l'autre bout de la corde, Brujon?

--Oui.

--Noue les deux bouts ensemble, nous lui jetterons la corde, il la
fixera au mur, il en aura assez pour descendre.

Thénardier se risqua à élever la voix.

--Je suis transi.

--On te réchauffera.

--Je ne puis plus bouger.

--Tu te laisseras glisser, nous te recevrons.

--J'ai les mains gourdes.

--Noue seulement la corde au mur.

--Je ne pourrai pas.

--Il faut que l'un de nous monte, dit Montparnasse.

--Trois étages! fit Brujon.

Un ancien conduit en plâtre, lequel avait servi à un poêle qu'on
allumait jadis dans la baraque, rampait le long du mur et montait
presque jusqu'à l'endroit où l'on apercevait Thénardier. Ce tuyau, alors
fort lézardé et tout crevassé, est tombé depuis, mais on en voit encore
les traces. Il était fort étroit.

--On pourrait monter par là, fit Montparnasse.

--Par ce tuyau? s'écria Babet, un orgue! jamais! il faudrait un mion.

--Il faudrait un môme, reprit Brujon.

--Où trouver un moucheron? dit Gueulemer.

--Attendez, dit Montparnasse. J'ai l'affaire.

Il entr'ouvrit doucement la porte de la palissade, s'assura qu'aucun
passant ne traversait la rue, sortit avec précaution, referma la porte
derrière lui, et partit en courant dans la direction de la Bastille.

Sept ou huit minutes s'écoulèrent, huit mille siècles pour Thénardier;
Babet, Brujon et Gueulemer ne desserraient pas les dents; la porte se
rouvrit enfin, et Montparnasse parut, essoufflé, et amenant Gavroche. La
pluie continuait de faire la rue complètement déserte.

Le petit Gavroche entra dans l'enceinte et regarda ces figures de
bandits d'un air tranquille. L'eau lui dégouttait des cheveux. Gueulemer
lui adressa la parole:

--Mioche, es-tu un homme?

Gavroche haussa les épaules et répondit:

--Un môme comme mézig est un orgue, et des orgues comme vousailles sont
des mômes.

--Comme le mion joue du crachoir! s'écria Babet.

--Le môme pantinois n'est pas maquillé de fertille lansquinée, ajouta
Brujon.

--Qu'est-ce qu'il vous faut? dit Gavroche.

Montparnasse répondit:

--Grimper par ce tuyau.

--Avec cette veuve, fît Babet.

--Et ligoter la tortouse, continua Brujon.

--Au monté du montant, reprit Babet.

--Au pieu de la vanterne, ajouta Brujon.

--Et puis? dit Gavroche.

--Voilà! dit Gueulemer.

Le gamin examina la corde, le tuyau, le mur, les fenêtres, et fit cet
inexprimable et dédaigneux bruit des lèvres qui signifie:

--Que ça!

--Il y a un homme là-haut que tu sauveras, reprit Montparnasse.

--Veux-tu? reprit Brujon.

--Serin! répondit l'enfant comme si la question lui paraissait inouïe;
et il ôta ses souliers.

Gueulemer saisit Gavroche d'un bras, le posa sur le toit de la baraque,
dont les planches vermoulues pliaient sous le poids de l'enfant, et lui
remit la corde que Brujon avait renouée pendant l'absence de
Montparnasse. Le gamin se dirigea vers le tuyau où il était facile
d'entrer grâce à une large crevasse qui touchait au toit. Au moment où
il allait monter, Thénardier, qui voyait le salut et la vie s'approcher,
se pencha au bord du mur; la première lueur du jour blanchissait son
front inondé de sueur, ses pommettes livides, son nez effilé et sauvage,
sa barbe grise toute hérissée, et Gavroche le reconnut.

--Tiens! dit-il, c'est mon père!... Oh! cela n'empêche pas.

Et prenant la corde dans ses dents, il commença résolûment l'escalade.

Il parvint au haut de la masure, enfourcha le vieux mur comme un cheval,
et noua solidement la corde à la traverse supérieure de la fenêtre.

Un moment après, Thénardier était dans la rue.

Dès qu'il eut touché le pavé, dès qu'il se sentit hors de danger, il ne
fut plus ni fatigué, ni transi, ni tremblant; les choses terribles dont
il sortait s'évanouirent comme une fumée, toute cette étrange et féroce
intelligence se réveilla, et se trouva debout et libre, prête à marcher
devant elle. Voici quel fut le premier mot de cet homme:

--Maintenant, qui allons-nous manger?

Il est inutile d'expliquer le sens de ce mot affreusement transparent
qui signifie tout à la fois tuer, assassiner et dévaliser. _Manger_,
sens vrai: _dévorer_.

--Rencognons-nous bien, dit Brujon. Finissons en trois mots, et nous
nous séparerons tout de suite. Il y avait une affaire qui avait l'air
bonne rue Plumet, une rue déserte, une maison isolée, une vieille grille
pourrie sur un jardin, des femmes seules.

--Eh bien! pourquoi pas? demanda Thénardier.

--Ta fée, Éponine, a été voir la chose, répondit Babet.

--Et elle a apporté un biscuit à Magnon, ajouta Gueulemer. Rien à
maquiller là.

--La fée n'est pas loffe, fit Thénardier. Pourtant il faudra voir.

--Oui, oui, dit Brujon, il faudra voir.

Cependant aucun de ces hommes n'avait plus l'air de voir Gavroche qui,
pendant ce colloque, s'était assis sur une des bornes de la palissade;
il attendit quelques instants, peut-être que son père se tournât vers
lui, puis il remit ses souliers, et dit:

--C'est fini? Vous n'avez plus besoin de moi, les hommes? vous voilà
tirés d'affaire. Je m'en vas. Il faut que j'aille lever mes mômes.

Et il s'en alla.

Les cinq hommes sortirent l'un après l'autre de la palissade.

Quand Gavroche eut disparu au tournant de la rue des Ballets, Babet prit
Thénardier à part:

--As-tu regardé ce mion? lui demanda-t-il.

--Quel mion?

--Le mion qui a grimpé au mur et t'a porté la corde.

--Pas trop.

--Eh bien, je ne sais pas, mais il me semble que c'est ton fils.

--Bah! dit Thénardier, crois-tu?

Et il s'en alla.




Livre septième--L'argot




Chapitre I

Origine


_Pigritia_ est un mot terrible.

Il engendre un monde, _la pègre_, lisez: _le vol_, et un enfer, _la
pégrenne_, lisez: _la faim_.

Ainsi la paresse est mère.

Elle a un fils, le vol, et une fille, la faim.

Où sommes-nous en ce moment? Dans l'argot.

Qu'est-ce que l'argot? C'est tout à la fois la nation et l'idiome; c'est
le vol sous ses deux espèces, peuple et langue.

Lorsqu'il y a trente-quatre ans, le narrateur de cette grave et sombre
histoire introduisait au milieu d'un ouvrage écrit dans le même but que
celui-ci un voleur parlant argot, il y eut ébahissement et
clameur.--Quoi! comment! l'argot? Mais l'argot est affreux! mais c'est
la langue des chiourmes, des bagnes, des prisons, de tout ce que la
société a de plus abominable! etc., etc., etc.

Nous n'avons jamais compris ce genre d'objections.

Depuis, deux puissants romanciers, dont l'un est un profond observateur
du coeur humain, l'autre un intrépide ami du peuple, Balzac et Eugène
Sue, ayant fait parler des bandits dans leur langue naturelle comme
l'avait fait en 1828 l'auteur du _Dernier jour d'un condamné_, les mêmes
réclamations se sont élevées. On a répété:--Que nous veulent les
écrivains avec ce révoltant patois? l'argot est odieux! l'argot fait
frémir!

Qui le nie? Sans doute.

Lorsqu'il s'agit de sonder une plaie, un gouffre ou une société, depuis
quand est-ce un tort de descendre trop avant, d'aller au fond? Nous
avions toujours pensé que c'était quelquefois un acte de courage, et
tout au moins une action simple et utile, digne de l'attention
sympathique que mérite le devoir accepté et accompli. Ne pas tout
explorer, ne pas tout étudier, s'arrêter en chemin, pourquoi? S'arrêter
est le fait de la sonde et non du sondeur.

Certes, aller chercher dans les bas-fonds de l'ordre social, là où la
terre finit et où la boue commence, fouiller dans ces vagues épaisses,
poursuivre, saisir et jeter tout palpitant sur le pavé cet idiome abject
qui ruisselle de fange ainsi tiré au jour, ce vocabulaire pustuleux dont
chaque mot semble un anneau immonde d'un monstre de la vase et des
ténèbres, ce n'est ni une tâche attrayante, ni une tâche aisée. Rien
n'est plus lugubre que de contempler ainsi à nu, à la lumière de la
pensée, le fourmillement effroyable de l'argot. Il semble en effet que
ce soit une sorte d'horrible bête faite pour la nuit qu'on vient
d'arracher de son cloaque. On croit voir une affreuse broussaille
vivante et hérissée qui tressaille, se meut, s'agite, redemande l'ombre,
menace et regarde. Tel mot ressemble à une griffe, tel autre à un oeil
éteint et sanglant; telle phrase semble remuer comme une pince de crabe.
Tout cela vit de cette vitalité hideuse des choses qui se sont
organisées dans la désorganisation.

Maintenant, depuis quand l'horreur exclut-elle l'étude? depuis quand la
maladie chasse-t-elle le médecin? Se figure-t-on un naturaliste qui
refuserait d'étudier la vipère, la chauve-souris, le scorpion, la
scolopendre, la tarentule, et qui les rejetterait dans leurs ténèbres en
disant: Oh! que c'est laid! Le penseur qui se détournerait de l'argot
ressemblerait à un chirurgien qui se détournerait d'un ulcère ou d'une
verrue. Ce serait un philologue hésitant à examiner un fait de la
langue, un philosophe hésitant à scruter un fait de l'humanité. Car, il
faut bien le dire à ceux qui l'ignorent, l'argot est tout ensemble un
phénomène littéraire et un résultat social. Qu'est-ce que l'argot
proprement dit? L'argot est la langue de la misère.

Ici on peut nous arrêter; on peut généraliser le fait, ce qui est
quelquefois une manière de l'atténuer, on peut nous dire que tous les
métiers, toutes les professions, on pourrait presque ajouter tous les
accidents de la hiérarchie sociale et toutes les formes de
l'intelligence, ont leur argot. Le marchand qui dit: _Montpellier
disponible; Marseille belle qualité_, l'agent de change qui dit:
_report, prime, fin courant_, le joueur qui dit: _tiers et tout, refait
de pique_, l'huissier des îles normandes qui dit: _l'affieffeur
s'arrêtant à son fonds ne peut clâmer les fruits de ce fonds pendant la
saisie héréditale des immeubles du renonciateur_, le vaudevilliste qui
dit: _on a égayé l'ours_, le comédien qui dit: _j'ai fait four_, le
philosophe qui dit: _triplicité phénoménale_, le chasseur qui dit:
_voileci allais, voileci fuyant_, le phrénologue qui dit: _amativité,
combativité, sécrétivité_, le fantassin qui dit: _ma clarinette_, le
cavalier qui dit: _mon poulet d'Inde_, le maître d'armes qui dit:_
tierce, quarte, rompez_, l'imprimeur qui dit: _parlons batio_, tous,
imprimeur, maître d'armes, cavalier, fantassin, phrénologue, chasseur,
philosophe, comédien, vaudevilliste, huissier, joueur, agent de change,
marchand, parlent argot. Le peintre qui dit: _mon rapin_, le notaire qui
dit: _mon saute-ruisseau_, le perruquier qui dit:_ mon commis_, le
savetier qui dit: _mon gniaf_, parlent argot. À la rigueur, et si on le
veut absolument, toutes ces façons diverses de dire la droite et la
gauche, le matelot _bâbord_ et _tribord_, le machiniste, _côté cour_ et
_côté jardin_, le bedeau, _côté de l'épître_ et _côté de l'évangile_,
sont de l'argot. Il y a l'argot des mijaurées comme il y a eu l'argot
des précieuses. L'hôtel de Rambouillet confinait quelque peu à la Cour
des Miracles. Il y a l'argot des duchesses, témoin cette phrase écrite
dans un billet doux par une très grande dame et très jolie femme de la
Restauration: «Vous trouverez dans ces potains-là une foultitude de
raisons pour que je me libertise.» Les chiffres diplomatiques sont de
l'argot; la chancellerie pontificale, en disant 26 pour _Rome,
grkztntgzyal_ pour _envoi_ et _abfxustgrnogrkzu tu XI_ pour _duc de
Modène_, parle argot. Les médecins du moyen âge qui, pour dire carotte,
radis et navet, disaient: _opoponach, perfroschinum, reptitalmus,
dracatholicum angelorum, postmegorum_, parlaient argot. Le fabricant de
sucre qui dit: _vergeoise, tête, claircé, tape, lumps, mélis, bâtarde,
commun, brûlé, plaque_, cet honnête manufacturier parle argot. Une
certaine école de critique d'il y a vingt ans qui disait:--_La moitié de
Shakespeare est jeux de mots et calembours_,--parlait argot. Le poète et
l'artiste qui, avec un sens profond, qualifieront M. de Montmorency «un
bourgeois», s'il ne se connaît pas en vers et en statues, parlent argot.
L'académicien classique qui appelle les fleurs _Flore_, les fruits
_Pomone_, la mer _Neptune_, l'amour _les feux_, la beauté _les appas_,
un cheval _un coursier_, la cocarde blanche ou tricolore _la rose de
Bellone_, le chapeau à trois cornes _le triangle de Mars_, l'académicien
classique parle argot. L'algèbre, la médecine, la botanique, ont leur
argot. La langue qu'on emploie à bord, cette admirable langue de la mer,
si complète et si pittoresque, qu'ont parlée Jean Bart, Duquesne,
Suffren et Duperré, qui se mêle au sifflement des agrès, au bruit des
porte-voix, au choc des haches d'abordage, au roulis, au vent, à la
rafale, au canon, est tout un argot héroïque et éclatant qui est au
farouche argot de la pègre ce que le lion est au chacal.

Sans doute. Mais, quoi qu'on en puisse dire, cette façon de comprendre
le mot argot est une extension, que tout le monde même n'admettra pas.
Quant à nous, nous conservons à ce mot sa vieille acception précise,
circonscrite et déterminée, et nous restreignons l'argot à l'argot.
L'argot véritable, l'argot par excellence, Si ces deux mots peuvent
s'accoupler, l'immémorial argot qui était un royaume, n'est autre chose,
nous le répétons, que la langue laide, inquiète, sournoise, traître,
venimeuse, cruelle, louche, vile, profonde, fatale, de la misère. Il y
a, à l'extrémité de tous les abaissements et de toutes les infortunes,
une dernière misère qui se révolte et qui se décide à entrer en lutte
contre l'ensemble des faits heureux et des droits régnants; lutte
affreuse où, tantôt rusée, tantôt violente, à la fois malsaine et
féroce, elle attaque l'ordre social à coups d'épingle par le vice et à
coup de massue par le crime. Pour les besoins de cette lutte, la misère
a inventé une langue de combat qui est l'argot.

Faire surnager et soutenir au-dessus de l'oubli, au-dessus du gouffre,
ne fût-ce qu'un fragment d'une langue quelconque que l'homme a parlée et
qui se perdrait, c'est-à-dire un des éléments, bons ou mauvais, dont la
civilisation se compose ou se complique, c'est étendre les données de
l'observation sociale, c'est servir la civilisation même. Ce service,
Plaute l'a rendu, le voulant ou ne le voulant pas, en faisant parler le
phénicien à deux soldats carthaginois; ce service, Molière l'a rendu en
faisant parler le levantin et toutes sortes de patois à tant de ses
personnages. Ici les objections se raniment. Le phénicien, à merveille!
le levantin, à la bonne heure! même le patois, passe! ce sont des
langues qui ont appartenu à des nations ou à des provinces; mais
l'argot? à quoi bon conserver l'argot? à quoi bon «faire surnager»
l'argot?

À cela nous ne répondrons qu'un mot. Certes, si la langue qu'a parlée
une nation ou une province est digne d'intérêt, il est une chose plus
digne encore d'attention et d'étude, c'est la langue qu'a parlée une
misère.

C'est la langue qu'a parlée en France, par exemple, depuis plus de
quatre siècles, non seulement une misère, mais la misère, toute la
misère humaine possible.

Et puis, nous y insistons, étudier les difformités et les infirmités
sociales et les signaler pour les guérir, ce n'est point une besogne où
le choix soit permis. L'historien des moeurs et des idées n'a pas une
mission moins austère que l'historien des événements. Celui-ci a la
surface de la civilisation, les luttes des couronnes, les naissances de
princes, les mariages de rois, les batailles, les assemblées, les grands
hommes publics, les révolutions au soleil, tout le dehors; l'autre
historien a l'intérieur, le fond, le peuple qui travaille, qui souffre
et qui attend, la femme accablée, l'enfant qui agonise, les guerres
sourdes d'homme à homme, les férocités obscures, les préjugés, les
iniquités convenues, les contre-coups souterrains de la loi, les
évolutions secrètes des âmes, les tressaillements indistincts des
multitudes, les meurt-de-faim, les va-nu-pieds, les bras-nus, les
déshérités, les orphelins, les malheureux et les infâmes, toutes les
larves qui errent dans l'obscurité. Il faut qu'il descende, le coeur
plein de charité et de sévérité à la fois, comme un frère et comme un
juge, jusqu'à ces casemates impénétrables où rampent pêle-mêle ceux qui
saignent et ceux qui frappent, ceux qui pleurent et ceux qui maudissent,
ceux qui jeûnent et ceux qui dévorent, ceux qui endurent le mal et ceux
qui le font. Ces historiens des coeurs et des âmes ont-ils des devoirs
moindres que les historiens des faits extérieurs? Croit-on qu'Alighieri
ait moins de choses à dire que Machiavel? Le dessous de la civilisation,
pour être plus profond et plus sombre, est-il moins important que le
dessus? Connaît-on bien la montagne quand on ne connaît pas la caverne?

Disons-le du reste en passant, de quelques mots de ce qui précède on
pourrait inférer entre les deux classes d'historiens une séparation
tranchée qui n'existe pas dans notre esprit. Nul n'est bon historien de
la vie patente, visible, éclatante et publique des peuples s'il n'est en
même temps, dans une certaine mesure, historien de leur vie profonde et
cachée; et nul n'est bon historien du dedans s'il ne sait être, toutes
les fois que besoin est, historien du dehors. L'histoire des moeurs et
des idées pénètre l'histoire des événements, et réciproquement. Ce sont
deux ordres de faits différents qui se répondent, qui s'enchaînent
toujours et s'engendrent souvent. Tous les linéaments que la providence
trace à la surface d'une nation ont leurs parallèles sombres, mais
distincts, dans le fond, et toutes les convulsions du fond produisent
des soulèvements à la surface. La vraie histoire étant mêlée à tout, le
véritable historien se mêle de tout.

L'homme n'est pas un cercle à un seul centre; c'est une ellipse à deux
foyers. Les faits sont l'un, les idées sont l'autre.

L'argot n'est autre chose qu'un vestiaire où la langue, ayant quelque
mauvaise action à faire, se déguise. Elle s'y revêt de mots masques et
de métaphores haillons.

De la sorte elle devient horrible.

On a peine à la reconnaître. Est-ce bien la langue française, la grande
langue humaine? La voilà prête à entrer en scène et à donner au crime la
réplique, et propre à tous les emplois du répertoire du mal. Elle ne
marche plus, elle clopine; elle boite sur la béquille de la Cour des
miracles, béquille métamorphosable en massue; elle se nomme truanderie;
tous les spectres, ses habilleurs, l'ont grimée; elle se traîne et se
dresse, double allure du reptile. Elle est apte à tous les rôles
désormais, faite louche par le faussaire, vert-de-grisée par
l'empoisonneur, charbonnée de la suie de l'incendiaire; et le meurtrier
lui met son rouge.

Quand on écoute, du côté des honnêtes gens, à la porte de la société, on
surprend le dialogue de ceux qui sont dehors. On distingue des demandes
et des réponses. On perçoit, sans le comprendre, un murmure hideux,
sonnant presque comme l'accent humain, mais plus voisin du hurlement que
de la parole. C'est l'argot. Les mots sont difformes, et empreints d'on
ne sait quelle bestialité fantastique. On croit entendre des hydres
parler.

C'est l'inintelligible dans le ténébreux. Cela grince et cela chuchote,
complétant le crépuscule par l'énigme. Il fait noir dans le malheur, il
fait plus noir encore dans le crime; ces deux noirceurs amalgamées
composent l'argot. Obscurité dans l'atmosphère, obscurité dans les
actes, obscurité dans les voix. Épouvantable langue crapaude qui va,
vient, sautèle, rampe, bave, et se meut monstrueusement dans cette
immense brume grise faite de pluie, de nuit, de faim, de vice, de
mensonge, d'injustice, de nudité, d'asphyxie et d'hiver, plein midi des
misérables.

Ayons compassion des châtiés. Hélas! qui sommes-nous nous-mêmes? qui
suis-je, moi qui vous parle? qui êtes-vous, vous qui m'écoutez? d'où
venons-nous? et est-il bien sûr que nous n'ayons rien fait avant d'être
nés? La terre n'est point sans ressemblance avec une geôle. Qui sait si
l'homme n'est pas un repris de justice divine?

Regardez la vie de près. Elle est ainsi faite qu'on y sent partout de la
punition.

Êtes-vous ce qu'on appelle un heureux? Eh bien, vous êtes triste tous
les jours. Chaque jour a son grand chagrin ou son petit souci. Hier,
vous trembliez pour une santé qui vous est chère, aujourd'hui vous
craignez pour la vôtre, demain ce sera une inquiétude d'argent,
après-demain la diatribe d'un calomniateur, l'autre après-demain le
malheur d'un ami; puis le temps qu'il fait, puis quelque chose de cassé
ou de perdu, puis un plaisir que la conscience et la colonne vertébrale
vous reprochent; une autre fois, la marche des affaires publiques. Sans
compter les peines de coeur. Et ainsi de suite. Un nuage se dissipe, un
autre se reforme. À peine un jour sur cent de pleine joie et de plein
soleil. Et vous êtes de ce petit nombre qui a le bonheur! Quant aux
autres hommes, la nuit stagnante est sur eux.

Les esprits réfléchis usent peu de cette locution: les heureux et les
malheureux. Dans ce monde, vestibule d'un autre évidemment, il n'y a pas
d'heureux.

La vraie division humaine est celle-ci: les lumineux et les ténébreux.

Diminuer le nombre des ténébreux, augmenter le nombre des lumineux,
voilà le but. C'est pourquoi nous crions: enseignement! science!
Apprendre à lire, c'est allumer du feu; toute syllabe épelée étincelle.

Du reste qui dit lumière ne dit pas nécessairement joie. On souffre dans
la lumière; l'excès brûle. La flamme est ennemie de l'aile. Brûler sans
cesser de voler, c'est là le prodige du génie.

Quand vous connaîtrez et quand vous aimerez, vous souffrirez encore. Le
jour naît en larmes. Les lumineux pleurent, ne fût-ce que sur les
ténébreux.

L'argot, est la langue des ténébreux.




Chapitre II

Racines


La pensée est émue dans ses plus sombres profondeurs, la philosophie
sociale est sollicitée à ses méditations les plus poignantes, en
présence de cet énigmatique dialecte à la fois flétri et révolté. C'est
là qu'il y a du châtiment visible. Chaque syllabe y a l'air marquée. Les
mots de la langue vulgaire y apparaissent comme froncés et racornis sous
le fer rouge du bourreau. Quelques-uns semblent fumer encore. Telle
phrase vous fait l'effet de l'épaule fleurdelysée d'un voleur
brusquement mise à nu. L'idée refuse presque de se laisser exprimer par
ces substantifs repris de justice. La métaphore y est parfois si
effrontée qu'on sent qu'elle a été au carcan.

Du reste, malgré tout cela et à cause de tout cela, ce patois étrange a
de droit son compartiment dans ce grand casier impartial où il y a place
pour le liard oxydé comme pour la médaille d'or, et qu'on nomme la
littérature. L'argot, qu'on y consente ou non, a sa syntaxe et sa
poésie. C'est une langue. Si, à la difformité de certains vocables, on
reconnaît qu'elle a été mâchée par Mandrin, à la splendeur de certaines
métonymies, on sent que Villon l'a parlée.

Ce vers si exquis et si célèbre:

_Mais où sont les neiges d'antan?_

est un vers d'argot. Antan--_ante annum_--est un mot de l'argot de
Thunes qui signifiait l'_an passé_ et par extension _autrefois_. On
pouvait encore lire il y a trente-cinq ans, à l'époque du départ de la
grande chaîne de 1827, dans un des cachots de Bicêtre, cette maxime
gravée au clou sur le mur par un roi de Thunes condamné aux galères:
_Les dabs d'antan trimaient siempre pour la pierre du Coësre_. Ce qui
veut dire: _Les rois d'autrefois allaient toujours se faire sacrer_.
Dans la pensée de ce roi-là, le sacre, c'était le bagne.

Le mot _décarade_, qui exprime le départ d'une lourde voiture au galop,
est attribué à Villon, et il en est digne. Ce mot, qui fait feu des
quatre pieds, résume dans une onomatopée magistrale tout l'admirable
vers de La Fontaine:

_Six forts chevaux tiraient un coche._

Au point de vue purement littéraire, peu d'études seraient plus
curieuses et plus fécondes que celle de l'argot. C'est toute une langue
dans la langue, une sorte d'excroissance maladive, une greffe malsaine
qui a produit une végétation, un parasite qui a ses racines dans le
vieux tronc gaulois et dont le feuillage sinistre rampe sur tout un côté
de la langue. Ceci est ce qu'on pourrait appeler le premier aspect,
l'aspect vulgaire de l'argot. Mais, pour ceux qui étudient la langue
ainsi qu'il faut l'étudier, c'est-à-dire comme les géologues étudient la
terre, l'argot apparaît comme une véritable alluvion. Selon qu'on y
creuse plus ou moins avant, on trouve dans l'argot, au-dessous du vieux
français populaire, le provençal, l'espagnol, de l'italien, du levantin,
cette langue des ports de la Méditerranée, de l'anglais et de
l'allemand, du roman dans ses trois variétés, roman français, roman
italien, roman roman, du latin, enfin du basque et du celte. Formation
profonde et bizarre. Édifice souterrain bâti en commun par tous les
misérables. Chaque race maudite a déposé sa couche, chaque souffrance a
laissé tomber sa pierre, chaque coeur a donné son caillou. Une foule
d'âmes mauvaises, basses ou irritées, qui ont traversé la vie et sont
allées s'évanouir dans l'éternité, sont là presque entières et en
quelque sorte visibles encore sous la forme d'un mot monstrueux.

Veut-on de l'espagnol? le vieil argot gothique en fourmille. Voici
_boffette_, soufflet, qui vient de _bofeton; vantane_, fenêtre (plus
tard vanterne), qui vient de _vantana; gat_, chat, qui vient de _gato;
acite_, huile, qui vient de _aceyte_. Veut-on de l'italien? Voici
_spade_, épée, qui vient de _spada; carvel_, bateau, qui vient de
_caravella_. Veut-on de l'anglais? Voici le _bichot_, l'évêque, qui
vient de _bishop; raille_, espion, qui vient de _rascal, rascalion_,
coquin; _pilcker_, étui, qui vient de _pilcher_, fourreau. Veut-on de
l'allemand? Voici le _caleur_, le garçon, _kellner;_ le _hers_, le
maître, _herzog_ (duc). Veut-on du latin? Voici _frangir_, casser,
_frangere; affurer_, voler, _fur; cadène_, chaîne, _catena_. Il y a un
mot qui reparaît dans toutes les langues du continent avec une sorte de
puissance et d'autorité mystérieuse, c'est le mot _magnus_; l'Écosse en
fait son _mac_, qui désigne le chef du clan, Mac-Farlane,
Mac-Callummore, le grand Farlane, le grand Callummore; l'argot en fait
le _meck_, et plus tard, le _meg_, c'est-à-dire Dieu. Veut-on du basque?
Voici _gahisto_, le diable, qui vient de _gaïztoa_, mauvais; _sorgabon_,
bonne nuit, qui vient de _gabon_, bonsoir. Veut-on du celte? Voici
_blavin_, mouchoir, qui vient de _blavet_, eau jaillissante; _ménesse_,
femme (en mauvaise part), qui vient de _meinec_, plein de pierres;
_barant_, ruisseau, de _baranton_, fontaine; _goffeur_, serrurier, de
_goff_, forgeron; la _guédouze_, la mort, qui vient de _guenn-du_,
blanche-noire. Veut-on de l'histoire enfin? L'argot appelle les écus
_les maltèses_, souvenir de la monnaie qui avait cours sur les galères
de Malte.

Outre les origines philologiques qui viennent d'être indiquées, l'argot
a d'autres racines plus naturelles encore et qui sortent pour ainsi dire
de l'esprit même de l'homme:

Premièrement, la création directe des mots. Là est le mystère des
langues. Peindre par des mots qui ont, on ne sait comment ni pourquoi,
des figures. Ceci est le fond primitif de tout langage humain, ce qu'on
en pourrait nommer le granit. L'argot pullule de mots de ce genre, mots
immédiats, créés de toute pièce on ne sait où ni par qui, sans
étymologies, sans analogies, sans dérivés, mots solitaires, barbares,
quelquefois hideux, qui ont une singulière puissance d'expression et qui
vivent.--Le bourreau, _le taule;_--la forêt, _le sabri;_ la peur, la
fuite, _taf;_--le laquais, _le larbin;_--le général, le préfet, le
ministre, _pharos;_--le diable, _le rabouin_. Rien n'est plus étrange
que ces mots qui masquent et qui montrent. Quelques-uns, _le rabouin_,
par exemple, sont en même temps grotesques et terribles, et vous font
l'effet d'une grimace cyclopéenne.

Deuxièmement, la métaphore. Le propre d'une langue qui veut tout dire et
tout cacher, c'est d'abonder en figures. La métaphore est une énigme où
se réfugie le voleur qui complote un coup, le prisonnier qui combine une
évasion. Aucun idiome n'est plus métaphorique que l'argot.--_Dévisser le
coco_, tordre le cou,--_tortiller_, manger;--_être gerbé_, être
jugé;--_un rat_, un voleur de pain;--_il lansquine_, il pleut, vieille
figure frappante, qui porte en quelque sorte sa date avec elle, qui
assimile les longues lignes obliques de la pluie aux piques épaisses et
penchées des lansquenets, et qui fait tenir dans un seul mot la
métonymie populaire: _il pleut des hallebardes_. Quelquefois, à mesure
que l'argot va de la première époque à la seconde, des mots passent de
l'état sauvage et primitif au sens métaphorique. Le diable cesse d'être
_le rabouin_ et devient _le boulanger_, celui qui enfourne. C'est plus
spirituel, mais moins grand; quelque chose comme Racine après Corneille,
comme Euripide après Eschyle. Certaines phrases d'argot, qui participent
des deux époques et ont à la fois le caractère barbare et le caractère
métaphorique, ressemblent à des fantasmagories.--_Les sorgueurs vont
sollicer des gails à la lune_ (les rôdeurs vont voler des chevaux la
nuit).--Cela passe devant l'esprit comme un groupe de spectres. On ne
sait ce qu'on voit.

Troisièmement, l'expédient. L'argot vit sur la langue. Il en use à sa
fantaisie, il y puise au hasard, et il se borne souvent, quand le besoin
surgit, à la dénaturer sommairement et grossièrement. Parfois, avec les
mots usuels ainsi déformés, et compliqués de mots d'argot pur, il
compose des locutions pittoresques où l'on sent le mélange des deux
éléments précédents, la création directe et la métaphore:--_Le cab
jaspine, je marronne que la roulotte de Pantin trime dans le sabri_; le
chien aboie, je soupçonne que la diligence de Paris passe dans le
bois.--_Le dab est sinve, la dabuge est merloussière, la fée est
bative_; le bourgeois est bête, la bourgeoise est rusée, la fille est
jolie.--Le plus souvent, afin de dérouter les écouteurs, l'argot se
borne à ajouter indistinctement à tous les mots de la langue une sorte
de queue ignoble, une terminaison en aille, en orgue, en iergue, ou en
uche. Ainsi _Vousiergue trouvaille bonorgue ce gigotmuche_? Trouvez-vous
ce gigot bon? Phrase adressée par Cartouche à un guichetier, afin de
savoir si la somme offerte pour l'évasion lui convenait.--La terminaison
en _mar_ a été ajoutée assez récemment.

L'argot, étant l'idiome de la corruption, se corrompt vite. En outre,
comme il cherche toujours à se dérober, sitôt qu'il se sent compris, il
se transforme. Au rebours de toute autre végétation, tout rayon de jour
y tue ce qu'il touche. Aussi l'argot va-t-il se décomposant et se
recomposant sans cesse; travail obscur et rapide qui ne s'arrête jamais.
Il fait plus de chemin en dix ans que la langue en dix siècles. Ainsi le
larton devient le lartif; le gail devient le gaye; la fertanche, la
fertille; le momignard, le momacque; les siques, les frusques; la
chique, l'égrugeoir; le colabre, le colas. Le diable est d'abord
gahisto, puis le rabouin, puis le boulanger; le prêtre est le ratichon,
puis le sanglier; le poignard est le vingt-deux, puis le surin, puis le
lingre; les gens de police sont des railles, puis des roussins, puis des
rousses, puis des marchands de lacets, puis des coqueurs, puis des
cognes; le bourreau est le taule, puis Charlot, puis l'atigeur, puis le
becquillard. Au dix-septième siècle, se battre, c'était _se donner du
tabac;_ au dix-neuvième, c'est _se chiquer la gueule_. Vingt locutions
différentes ont passé entre ces deux extrêmes. Cartouche parlerait
hébreu pour Lacenaire. Tous les mots de cette langue sont
perpétuellement en fuite comme les hommes qui les prononcent.

Cependant, de temps en temps, et à cause de ce mouvement même, l'ancien
argot reparaît et redevient nouveau. Il a ses chefs-lieux où il se
maintient. Le Temple conservait l'argot du dix-septième siècle; Bicêtre,
lorsqu'il était prison, conservait l'argot de Thunes. On y entendait la
terminaison en _anche_ des vieux thuneurs. _Boyanches-tu_ (bois-tu?)?
_il croyanche_ (il croit). Mais le mouvement perpétuel n'en reste pas
moins la loi.

Si le philosophe parvient à fixer un moment, pour l'observer, cette
langue qui s'évapore sans cesse, il tombe dans de douloureuses et utiles
méditations. Aucune étude n'est plus efficace et plus féconde en
enseignements. Pas une métaphore, pas une étymologie de l'argot qui ne
contienne une leçon.--Parmi ces hommes, _battre_ veut dire _feindre;_ on
_bat_ une maladie; la ruse est leur force.

Pour eux l'idée de l'homme ne se sépare pas de l'idée de l'ombre. La
nuit se dit la _sorgue_; l'homme, _l'orgue_. L'homme est un dérivé de la
nuit.

Ils ont pris l'habitude de considérer la société comme une atmosphère
qui les tue, comme une force fatale, et ils parlent de leur liberté
comme on parlerait de sa santé. Un homme arrêté est un _malade;_ un
homme condamné est un _mort_.

Ce qu'il y a de plus terrible pour le prisonnier dans les quatre murs de
pierre qui l'ensevelissent, c'est une sorte de chasteté glaciale; il
appelle le cachot, le _castus_.--Dans ce lieu funèbre, c'est toujours
sous son aspect le plus riant que la vie extérieure apparaît. Le
prisonnier a des fers aux pieds; vous croyez peut-être qu'il songe que
c'est avec les pieds qu'on marche? non, il songe que c'est avec les
pieds qu'on danse; aussi, qu'il parvienne à scier ses fers, sa première
idée est que maintenant il peut danser, et il appelle la scie un
_bastringue_.--Un _nom_ est un _centre;_ profonde assimilation.--Le
bandit a deux têtes, l'une qui raisonne ses actions et le mène pendant
toute sa vie, l'autre qu'il a sur ses épaules, le jour de sa mort; il
appelle la tête qui lui conseille le crime, la _sorbonne_, et la tête
qui l'expie, la _tronche_.--Quand un homme n'a plus que des guenilles
sur le corps et des vices dans le coeur, quand il est arrivé à cette
double dégradation matérielle et morale que caractérise dans ses deux
acceptions le mot _gueux_, il est à point pour le crime, il est comme un
couteau bien affilé; il a deux tranchants, sa détresse et sa méchanceté;
aussi l'argot ne dit pas «un gueux»; il dit un _réguisé_.--Qu'est-ce que
le bagne? un brasier de damnation, un enfer. Le forçat s'appelle un
_fagot_.--Enfin, quel nom les malfaiteurs donnent-ils à la prison? _le
collège_. Tout un système pénitentiaire peut sortir de ce mot.

Le voleur a lui aussi sa chair à canon, la matière volable, vous, moi,
quiconque passe; le _pantre_. (_Pan_, tout le monde.)

Veut-on savoir où sont écloses la plupart des chansons de bagne, ces
refrains appelés dans le vocabulaire spécial les _lirlonfa_? Qu'on
écoute ceci:

Il y avait au Châtelet de Paris une grande cave longue. Cette cave était
à huit pieds en contre-bas au-dessous du niveau de la Seine. Elle
n'avait ni fenêtres ni soupiraux, l'unique ouverture était la porte; les
hommes pouvaient y entrer, l'air non. Cette cave avait pour plafond une
voûte de pierre et pour plancher dix pouces de boue. Elle avait été
dallée; mais sous le suintement des eaux, le dallage s'était pourri et
crevassé. À huit pieds au-dessus du sol, une longue poutre massive
traversait ce souterrain de part en part; de cette poutre tombaient, de
distance en distance, des chaînes de trois pieds de long, et à
l'extrémité de ces chaînes il y avait des carcans. On mettait dans cette
cave les hommes condamnés aux galères jusqu'au jour du départ pour
Toulon. On les poussait sous cette poutre où chacun avait son serrement
oscillant dans les ténèbres qui l'attendait. Les chaînes, ces bras
pendants, et les carcans, ces mains ouvertes, prenaient ces misérables
par le cou. On les rivait et on les laissait là. La chaîne étant trop
courte, ils ne pouvaient se coucher. Ils restaient immobiles dans cette
cave, dans cette nuit, sous cette poutre, presque pendus, obligés à des
efforts inouïs pour atteindre au pain ou à la cruche, la voûte sur la
tête, la boue jusqu'à mi-jambe, leurs excréments coulant sur leurs
jarrets, écartelés de fatigue, ployant aux hanches et aux genoux,
s'accrochant par les mains à la chaîne pour se reposer, ne pouvant
dormir que debout, et réveillés à chaque instant par l'étranglement du
carcan; quelques-uns ne se réveillaient pas. Pour manger, ils faisaient
monter avec leur talon le long de leur tibia jusqu'à leur main leur pain
qu'on leur jetait dans la boue. Combien de temps demeuraient-ils ainsi?
Un mois, deux mois, six mois quelquefois; un resta une année. C'était
l'antichambre des galères. On était mis là pour un lièvre volé au roi.
Dans ce sépulcre enfer, que faisaient-ils? Ce qu'on peut faire dans un
sépulcre, ils agonisaient, et ce qu'on peut faire dans un enfer, ils
chantaient. Car où il n'y a plus l'espérance, le chant reste. Dans les
eaux de Malte, quand une galère approchait, on entendait le chant avant
d'entendre les rames. Le pauvre braconnier Survincent qui avait traversé
la prison-cave du Châtelet disait: _Ce sont les rimes qui m'ont
soutenu_. Inutilité de la poésie. À quoi bon la rime? C'est dans cette
cave que sont nées presque toutes les chansons d'argot. C'est de ce
cachot du Grand-Châtelet de Paris que vient le mélancolique refrain de
la galère de Montgomery: _Timaloumisaine_, _timoulamison_. La plupart de
ces chansons sont lugubres; quelques-unes sont gaies; une est tendre:

          _Icicaille est le théâtre_
          _Du petit dardant._

Vous aurez beau faire, vous n'anéantirez pas cet éternel reste du coeur
de l'homme, l'amour.

Dans ce monde des actions sombres, on se garde le secret. Le secret,
c'est la chose de tous. Le secret, pour ces misérables, c'est l'unité
qui sert de base à l'union. Rompre le secret, c'est arracher à chaque
membre de cette communauté farouche quelque chose de lui-même. Dénoncer,
dans l'énergique langue d'argot, cela se dit: _manger le morceau_. Comme
si le dénonciateur tirait à lui un peu de la substance de tous et se
nourrissait d'un morceau de la chair de chacun.

Qu'est-ce que recevoir un soufflet? La métaphore banale répond: _C'est
voir trente-six chandelles_. Ici l'argot intervient, et reprend:
_Chandelle, camoufle_. Sur ce, le langage usuel donne au soufflet pour
synonyme camouflet. Ainsi, par une sorte de pénétration de bas en haut,
la métaphore, cette trajectoire incalculable, aidant, l'argot monte de
la caverne à l'académie, et Poulailler disant: _J'allume ma camoufle_,
fait écrire à Voltaire: _Langleviel La Beaumelle mérite cent
camouflets_.

Une fouille dans l'argot, c'est la découverte à chaque pas. L'étude et
l'approfondissement de cet étrange idiome mènent au mystérieux point
d'intersection de la société régulière avec la société maudite.

L'argot, c'est le verbe devenu forçat.

Que le principe pensant de l'homme puisse être refoulé si bas, qu'il
puisse être traîné et garrotté là par les obscures tyrannies de la
fatalité, qu'il puisse être lié à on ne sait quelles attaches dans ce
précipice, cela consterne.

Ô pauvre pensée des misérables!

Hélas! personne ne viendra-t-il au secours de l'âme humaine dans cette
ombre? Sa destinée est-elle d'y attendre à jamais l'esprit, le
libérateur, l'immense chevaucheur des pégases et des hippogriffes, le
combattant couleur d'aurore qui descend de l'azur entre deux ailes, le
radieux chevalier de l'avenir? Appellera-t-elle toujours en vain à son
secours la lance de lumière de l'idéal? Est-elle condamnée à entendre
venir épouvantablement dans l'épaisseur du gouffre le Mal, et à
entrevoir, de plus en plus près d'elle, sous l'eau hideuse, cette tête
draconienne, cette gueule mâchant l'écume, et cette ondulation
serpentante de griffes, de gonflements et d'anneaux? Faut-il qu'elle
reste là, sans une lueur, sans espoir, livrée à cette approche
formidable, vaguement flairée du monstre, frissonnante, échevelée, se
tordant les bras, à jamais enchaînée au rocher de la nuit, sombre
Andromède blanche et nue dans les ténèbres!




Chapitre III

Argot qui pleure et argot qui rit


Comme on le voit, l'argot tout entier, l'argot d'il y a quatre cents ans
comme l'argot d'aujourd'hui, est pénétré de ce sombre esprit symbolique
qui donne à tous les mots tantôt une allure dolente, tantôt un air
menaçant. On y sent la vieille tristesse farouche de ces truands de la
Cour des Miracles qui jouaient aux cartes avec des jeux à eux, dont
quelques-uns nous ont été conservés. Le huit de trèfle, par exemple,
représentait un grand arbre portant huit énormes feuilles de trèfle,
sorte de personnification fantastique de la forêt. Au pied de cet arbre
on voyait un feu allumé où trois lièvres faisaient rôtir un chasseur à
la broche, et derrière, sur un autre feu, une marmite fumante d'où
sortait la tête du chien. Rien de plus lugubre que ces représailles en
peinture, sur un jeu de cartes, en présence des bûchers à rôtir les
contrebandiers et de la chaudière à bouillir les faux monnayeurs. Les
diverses formes que prenait la pensée dans le royaume d'argot, même la
chanson, même la raillerie, même la menace, avaient toutes ce caractère
impuissant et accablé. Tous les chants, dont quelques mélodies ont été
recueillies, étaient humbles et lamentables à pleurer. Le pègre
s'appelle _le pauvre pègre_, et il est toujours le lièvre qui se cache,
la souris qui se sauve, l'oiseau qui s'enfuit. À peine réclame-t-il, il
se borne à soupirer; un de ses gémissements est venu jusqu'à nous:--_Je
n'entrave que le dail comment meck, le daron des orgues, peut atiger ses
mômes et ses momignards et les locher criblant sans être atigé
lui-même_.--Le misérable, toutes les fois qu'il a le temps de penser, se
fait petit devant la loi et chétif devant la société; il se couche à
plat ventre, il supplie, il se tourne du côté de la pitié; on sent qu'il
se sait dans son tort.

Vers le milieu du dernier siècle, un changement se fit. Les chants de
prisons, les ritournelles de voleurs prirent, pour ainsi parler, un
geste insolent et jovial. Le plaintif _maluré_ fut remplacé par
_larifla_. On retrouve au dix-huitième siècle, dans presque toutes les
chansons des galères, des bagnes et des chiourmes, une gaîté diabolique
et énigmatique. On y entend ce refrain strident et sautant qu'on dirait
éclairé d'une lueur phosphorescente et qui semble jeté dans la forêt par
un feu follet jouant du fifre:

          _Mirlababi, surlababo,_
          _Mirliton ribon ribette,_
          _Surlababi, mirlababo,_
          _Mirliton ribon ribo._

Cela se chantait en égorgeant un homme dans une cave ou au coin d'un
bois.

Symptôme sérieux. Au dix-huitième siècle l'antique mélancolie de ces
classes mornes se dissipe. Elles se mettent à rire. Elles raillent le
grand meg et le grand dab. Louis XV étant donné, elles appellent le roi
de France «le marquis de Pantin». Les voilà presque gaies. Une sorte de
lumière légère sort de ces misérables comme si la conscience ne leur
pesait plus. Ces lamentables tribus de l'ombre n'ont plus seulement
l'audace désespérée des actions, elles ont l'audace insouciante de
l'esprit. Indice qu'elles perdent le sentiment de leur criminalité, et
qu'elles se sentent jusque parmi les penseurs et les songeurs je ne sais
quels appuis qui s'ignorent eux-mêmes. Indice que le vol et le pillage
commencent à s'infiltrer jusque dans des doctrines et des sophismes, de
manière à perdre un peu de leur laideur en en donnant beaucoup aux
sophismes et aux doctrines. Indice enfin, si aucune diversion ne surgit,
de quelque éclosion prodigieuse et prochaine.

Arrêtons-nous un moment. Qui accusons-nous ici? est-ce le dix-huitième
siècle? est-ce sa philosophie? Non certes. L'oeuvre du dix-huitième
siècle est saine et bonne. Les encyclopédistes, Diderot en tête, les
physiocrates, Turgot en tête, les philosophes, Voltaire en tête, les
utopistes, Rousseau en tête, ce sont là quatre légions sacrées.
L'immense avance de l'humanité vers la lumière leur est due. Ce sont les
quatre avant-gardes du genre humain allant aux quatre points cardinaux
du progrès, Diderot vers le beau, Turgot vers l'utile, Voltaire vers le
vrai, Rousseau vers le juste. Mais, à côté et au-dessous des
philosophes, il y avait les sophistes, végétation vénéneuse mêlée à la
croissance salubre, ciguë dans la forêt vierge. Pendant que le bourreau
brûlait sur le maître-escalier du palais de justice les grands livres
libérateurs du siècle, des écrivains aujourd'hui oubliés publiaient,
avec privilège du roi, on ne sait quels écrits étrangement
désorganisateurs, avidement lus des misérables. Quelques-unes de ces
publications, détail bizarre, patronnées par un prince, se retrouvent
dans la _Bibliothèque secrète_. Ces faits, profonds mais ignorés,
étaient inaperçus à la surface. Parfois c'est l'obscurité même d'un fait
qui est son danger. Il est obscur parce qu'il est souterrain. De tous
ces écrivains, celui peut-être qui creusa alors dans les masses la
galerie la plus malsaine, c'est Restif de la Bretonne.

Ce travail, propre à toute l'Europe, fit plus de ravage en Allemagne que
partout ailleurs. En Allemagne, pendant une certaine période, résumée
par Schiller dans son drame fameux des _Brigands_, le vol et le pillage
s'érigeaient en protestation contre la propriété et le travail,
s'assimilaient de certaines idées élémentaires, spécieuses et fausses,
justes en apparence, absurdes en réalité, s'enveloppaient de ces idées,
y disparaissaient en quelque sorte, prenaient un nom abstrait et
passaient à l'état de théorie, et de cette façon circulaient dans les
foules laborieuses, souffrantes et honnêtes, à l'insu même des chimistes
imprudents qui avaient préparé la mixture, à l'insu même des masses qui
l'acceptaient. Toutes les fois qu'un fait de ce genre se produit, il est
grave. La souffrance engendre la colère; et tandis que les classes
prospères s'aveuglent, ou s'endorment, ce qui est toujours fermer les
yeux, la haine des classes malheureuses allume sa torche à quelque
esprit chagrin ou mal fait qui rêve dans un coin, et elle se met à
examiner la société. L'examen de la haine, chose terrible!

De là, si le malheur des temps le veut, ces effrayantes commotions qu'on
nommait jadis _jacqueries_, près desquelles les agitations purement
politiques sont jeux d'enfants, qui ne sont plus la lutte de l'opprimé
contre l'oppresseur, mais la révolte du malaise contre le bien-être.
Tout s'écroule alors.

Les jacqueries sont des tremblements de peuple.

C'est à ce péril, imminent peut-être en Europe vers la fin du
dix-huitième siècle, que vint couper court la Révolution française, cet
immense acte de probité.

La Révolution française, qui n'est pas autre chose que l'idéal armé du
glaive, se dressa, et, du même mouvement brusque, ferma la porte du mal
et ouvrit la porte du bien.

Elle dégagea la question, promulgua la vérité, chassa le miasme,
assainit le siècle, couronna le peuple.

On peut dire qu'elle a créé l'homme une deuxième fois, en lui donnant
une seconde âme, le droit.

Le dix-neuvième siècle hérite et profite de son oeuvre, et aujourd'hui
la catastrophe sociale que nous indiquions tout à l'heure est simplement
impossible. Aveugle qui la dénonce! niais qui la redoute! la révolution
est la vaccine de la jacquerie.

Grâce à la révolution, les conditions sociales sont changées. Les
maladies féodales et monarchiques ne sont plus dans notre sang. Il n'y a
plus de moyen âge dans notre constitution. Nous ne sommes plus aux temps
où d'effroyables fourmillements intérieurs faisaient irruption, où l'on
entendait sous ses pieds la course obscure d'un bruit sourd, où
apparaissaient à la surface de la civilisation on ne sait quels
soulèvements de galeries de taupes, où le sol se crevassait, où le
dessus des cavernes s'ouvrait, et où l'on voyait tout à coup sortir de
terre des têtes monstrueuses.

Le sens révolutionnaire est un sens moral. Le sentiment du droit,
développé, développe le sentiment du devoir. La loi de tous, c'est la
liberté, qui finit où commence la liberté d'autrui, selon l'admirable
définition de Robespierre. Depuis 89, le peuple tout entier se dilate
dans l'individu sublimé; il n'y a pas de pauvre qui, ayant son droit,
n'ait son rayon; le meurt-de-faim sent en lui l'honnêteté de la France;
la dignité du citoyen est une armure intérieure; qui est libre est
scrupuleux; qui vote règne. De là l'incorruptibilité; de là l'avortement
des convoitises malsaines; de là les yeux héroïquement baissés devant
les tentations. L'assainissement révolutionnaire est tel qu'un jour de
délivrance, un 14 juillet, un 10 août, il n'y a plus de populace. Le
premier cri des foules illuminées et grandissantes c'est: mort aux
voleurs! Le progrès est honnête homme; l'idéal et l'absolu ne font pas
le mouchoir. Par qui furent escortés en 1848 les fourgons qui
contenaient les richesses des Tuileries? par les chiffonniers du
faubourg Saint-Antoine. Le haillon monta la garde devant le trésor. La
vertu fit ces déguenillés resplendissants. Il y avait là, dans ces
fourgons, dans des caisses à peine fermées quelques-unes même
entr'ouvertes, parmi cent écrins éblouissants, cette vieille couronne de
France toute en diamants, surmontée de l'escarboucle de la royauté, du
régent, qui valait trente millions. Ils gardaient, pieds nus, cette
couronne.

Donc plus de jacquerie. J'en suis fâché pour les habiles. C'est là de la
vieille peur qui a fait son dernier effet et qui ne pourrait plus
désormais être employée en politique. Le grand ressort du spectre rouge
est cassé. Tout le monde le sait maintenant. L'épouvantail n'épouvante
plus. Les oiseaux prennent des familiarités avec le mannequin, les
stercoraires s'y posent, les bourgeois rient dessus.




Chapitre IV

Les deux devoirs: veiller et espérer


Cela étant, tout danger social est-il dissipé? non certes. Point de
jacquerie. La société peut se rassurer de ce côté, le sang ne lui
portera plus à la tête; mais qu'elle se préoccupe de la façon dont elle
respire. L'apoplexie n'est plus à craindre, mais la phtisie est là. La
phtisie sociale s'appelle misère.

On meurt miné aussi bien que foudroyé.

Ne nous lassons pas de le répéter, songer, avant tout aux foules
déshéritées et douloureuses, les soulager, les aérer, les éclairer, les
aimer, leur élargir magnifiquement l'horizon, leur prodiguer sous toutes
les formes l'éducation, leur offrir l'exemple du labeur, jamais
l'exemple de l'oisiveté, amoindrir le poids du fardeau individuel en
accroissant la notion du but universel, limiter la pauvreté sans limiter
la richesse, créer de vastes champs d'activité publique et populaire,
avoir comme Briarée cent mains à tendre de toutes parts aux accablés et
aux faibles, employer la puissance collective à ce grand devoir d'ouvrir
des ateliers à tous les bras, des écoles à toutes les aptitudes et des
laboratoires à toutes les intelligences, augmenter le salaire, diminuer
la peine, balancer le doit et l'avoir, c'est-à-dire proportionner la
jouissance à l'effort et l'assouvissement au besoin, en un mot, faire
dégager à l'appareil social, au profit de ceux qui souffrent et de ceux
qui ignorent, plus de clarté et plus de bien-être, c'est là, que les
âmes sympathiques ne l'oublient pas, la première des obligations
fraternelles, c'est, que les coeurs égoïstes le sachent, la première des
nécessités politiques.

Et, disons-le, tout cela, ce n'est encore qu'un commencement. La vraie
question, c'est celle-ci: le travail ne peut être une loi sans être un
droit.

Nous n'insistons pas, ce n'est point ici le lieu.

Si la nature s'appelle providence, la société doit s'appeler prévoyance.

La croissance intellectuelle et morale n'est pas moins indispensable que
l'amélioration matérielle. Savoir est un viatique; penser est de
première nécessité; la vérité est nourriture comme le froment. Une
raison, à jeun de science et de sagesse, maigrit. Plaignons, à l'égal
des estomacs, les esprits qui ne mangent pas. S'il y a quelque chose de
plus poignant qu'un corps agonisant faute de pain, c'est une âme qui
meurt de la faim de la lumière.

Le progrès tout entier tend du côté de la solution. Un jour on sera
stupéfait. Le genre humain montant, les couches profondes sortiront tout
naturellement de la zone de détresse. L'effacement de la misère se fera
par une simple élévation de niveau.

Cette solution bénie, on aurait tort d'en douter.

Le passé, il est vrai, est très fort à l'heure où nous sommes. Il
reprend. Ce rajeunissement d'un cadavre est surprenant. Le voici qui
marche et qui vient. Il semble vainqueur; ce mort est un conquérant. Il
arrive avec sa légion, les superstitions, avec son épée, le despotisme,
avec son drapeau, l'ignorance; depuis quelque temps il a gagné dix
batailles. Il avance, il menace, il rit, il est à nos portes. Quant à
nous, ne désespérons pas. Vendons le champ où campe Annibal.

Nous qui croyons, que pouvons-nous craindre?

Il n'y a pas plus de reculs d'idées que de reculs de fleuves.

Mais que ceux qui ne veulent pas de l'avenir y réfléchissent. En disant
non au progrès, ce n'est point l'avenir qu'ils condamnent, c'est
eux-mêmes. Ils se donnent une maladie sombre; ils s'inoculent le passé.
Il n'y a qu'une manière de refuser Demain, c'est de mourir.

Or, aucune mort, celle du corps le plus tard possible, celle de l'âme
jamais, c'est là ce que nous voulons.

Oui, l'énigme dira son mot, le sphinx parlera, le problème sera résolu.
Oui, le Peuple, ébauché par le dix-huitième siècle, sera achevé par le
dix-neuvième. Idiot qui en douterait! L'éclosion future, l'éclosion
prochaine du bien-être universel, est un phénomène divinement fatal.

D'immenses poussées d'ensemble régissent les faits humains et les
amènent tous dans un temps donné à l'état logique, c'est-à-dire à
l'équilibre, c'est-à-dire à l'équité. Une force composée de terre et de
ciel résulte de l'humanité et la gouverne; cette force-là est une
faiseuse de miracles; les dénoûments merveilleux ne lui sont pas plus
difficiles que les péripéties extraordinaires. Aidée de la science qui
vient de l'homme et de l'événement qui vient d'un autre, elle
s'épouvante peu de ces contradictions dans la pose des problèmes, qui
semblent au vulgaire impossibilités. Elle n'est pas moins habile à faire
jaillir une solution du rapprochement des idées qu'un enseignement du
rapprochement des faits, et l'on peut s'attendre à tout de la part de
cette mystérieuse puissance du progrès qui, un beau jour, confronte
l'orient et l'occident au fond d'un sépulcre et fait dialoguer les imans
avec Bonaparte dans l'intérieur de la grande pyramide.

En attendant, pas de halte, pas d'hésitation, pas de temps d'arrêt dans
la grandiose marche en avant des esprits. La philosophie sociale est
essentiellement la science de la paix. Elle a pour but et doit avoir
pour résultat de dissoudre les colères par l'étude des antagonismes.
Elle examine, elle scrute, elle analyse; puis elle recompose. Elle
procède par voie de réduction, retranchant de tout la haine.

Qu'une société s'abîme au vent qui se déchaîne sur les hommes, cela
s'est vu plus d'une fois; l'histoire est pleine de naufrages de peuples
et d'empires; moeurs, lois, religions, un beau jour cet inconnu,
l'ouragan, passe et emporte tout cela. Les civilisations de l'Inde, de
la Chaldée, de la Perse, de l'Assyrie, de l'Égypte, ont disparu l'une
après l'autre. Pourquoi? nous l'ignorons. Quelles sont les causes de ces
désastres? nous ne le savons pas. Ces sociétés auraient-elles pu être
sauvées? y a-t-il de leur faute? se sont-elles obstinées dans quelque
vice fatal qui les a perdues? quelle quantité de suicide y a-t-il dans
ces morts terribles d'une nation et d'une race? Questions sans réponse.
L'ombre couvre ces civilisations condamnées. Elles faisaient eau
puisqu'elles s'engloutissent; nous n'avons rien de plus à dire; et c'est
avec une sorte d'effarement que nous regardons, au fond de cette mer
qu'on appelle le passé, derrière ces vagues colossales, les siècles,
sombrer ces immenses navires, Babylone, Ninive, Tarse, Thèbes, Rome,
sous le souffle effrayant qui sort de toutes les bouches des ténèbres.
Mais ténèbres là, clarté ici. Nous ignorons les maladies des
civilisations antiques, nous connaissons les infirmités de la nôtre.
Nous avons partout sur elle le droit de lumière; nous contemplons ses
beautés et nous mettons à nu ses difformités. Là où est le mal, nous
sondons; et, une fois la souffrance constatée, l'étude de la cause mène
à la découverte du remède. Notre civilisation, oeuvre de vingt siècles,
en est à la fois le monstre et le prodige; elle vaut la peine d'être
sauvée. Elle le sera. La soulager, c'est déjà beaucoup; l'éclairer,
c'est encore quelque chose. Tous les travaux de la philosophie sociale
moderne doivent converger vers ce but. Le penseur aujourd'hui a un grand
devoir, ausculter la civilisation.

Nous le répétons, cette auscultation encourage; et c'est par cette
insistance dans l'encouragement que nous voulons finir ces quelques
pages, entr'acte austère d'un drame douloureux. Sous la mortalité
sociale on sent l'impérissabilité humaine. Pour avoir çà et là ces
plaies, les cratères, et ces dartres, les solfatares, pour un volcan qui
aboutit et qui jette son pus, le globe ne meurt pas. Des maladies de
peuple ne tuent pas l'homme.

Et néanmoins, quiconque suit la clinique sociale hoche la tête par
instants. Les plus forts, les plus tendres, les plus logiques ont leurs
heures de défaillance.

L'avenir arrivera-t-il? il semble qu'on peut presque se faire cette
question quand on voit tant d'ombre terrible. Sombre face-à-face des
égoïstes et des misérables. Chez les égoïstes, les préjugés, les
ténèbres de l'éducation riche, l'appétit croissant par l'enivrement, un
étourdissement de prospérité qui assourdit, la crainte de souffrir qui,
dans quelques-uns, va jusqu'à l'aversion des souffrants, une
satisfaction implacable, le moi si enflé qu'il ferme l'âme; chez les
misérables, la convoitise, l'envie, la haine de voir les autres jouir,
les profondes secousses de la bête humaine vers les assouvissements, les
coeurs pleins de brume, la tristesse, le besoin, la fatalité,
l'ignorance impure et simple.

Faut-il continuer de lever les yeux vers le ciel? le point lumineux
qu'on y distingue est-il de ceux qui s'éteignent? L'idéal est effrayant
à voir, ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isolé, imperceptible,
brillant, mais entouré de toutes ces grandes menaces noires
monstrueusement amoncelées autour de lui; pourtant pas plus en danger
qu'une étoile dans les gueules des nuages.




Livre huitième--Les enchantements et les désolations




Chapitre I

Pleine lumière


Le lecteur a compris qu'Éponine, ayant reconnu à travers la grille
l'habitante de cette rue Plumet où Magnon l'avait envoyée, avait
commencé par écarter les bandits de la rue Plumet, puis y avait conduit
Marius, et qu'après plusieurs jours d'extase devant cette grille,
Marius, entraîné par cette force qui pousse le fer vers l'aimant et
l'amoureux vers les pierres dont est faite la maison de celle qu'il
aime, avait fini par entrer dans le jardin de Cosette comme Roméo dans
le jardin de Juliette. Cela même lui avait été plus facile qu'à Roméo;
Roméo était obligé d'escalader un mur, Marius n'eut qu'à forcer un peu
un des barreaux de la grille décrépite qui vacillait dans son alvéole
rouillé, à la manière des dents des vieilles gens. Marius était mince et
passa aisément.

Comme il n'y avait jamais personne dans la rue et que d'ailleurs Marius
ne pénétrait dans le jardin que la nuit, il ne risquait pas d'être vu.

À partir de cette heure bénie et sainte où un baiser fiança ces deux
âmes, Marius vint là tous les soirs. Si, à ce moment de sa vie, Cosette
était tombée dans l'amour d'un homme peu scrupuleux et libertin, elle
était perdue; car il y a des natures généreuses qui se livrent, et
Cosette en était une. Une des magnanimités de la femme, c'est de céder.
L'amour, à cette hauteur où il est absolu, se complique d'on ne sait
quel céleste aveuglement de la pudeur. Mais que de dangers vous courez,
ô nobles âmes! Souvent, vous donnez le coeur, nous prenons le corps.
Votre coeur vous reste, et vous le regardez dans l'ombre en frémissant.
L'amour n'a point de moyen terme; ou il perd, ou il sauve. Toute la
destinée humaine est ce dilemme-là. Ce dilemme, perte ou salut, aucune
fatalité ne le pose plus inexorablement que l'amour. L'amour est la vie,
s'il n'est pas la mort. Berceau; cercueil aussi. Le même sentiment dit
oui et non dans le coeur humain. De toutes les choses que Dieu a faites,
le coeur humain est celle qui dégage le plus de lumière, hélas! et le
plus de nuit.

Dieu voulut que l'amour que Cosette rencontra fût un de ces amours qui
sauvent.

Tant que dura le mois de mai de cette année 1832, il y eut là, toutes
les nuits, dans ce pauvre jardin sauvage, sous cette broussaille chaque
jour plus odorante et plus épaissie, deux êtres composés de toutes les
chastetés et de toutes les innocences, débordant de toutes les félicités
du ciel, plus voisins des archanges que des hommes, purs, honnêtes,
enivrés, rayonnants, qui resplendissaient l'un pour l'autre dans les
ténèbres. Il semblait à Cosette que Marius avait une couronne et à
Marius que Cosette avait un nimbe. Ils se touchaient, ils se
regardaient, ils se prenaient les mains, ils se serraient l'un contre
l'autre; mais il y avait une distance qu'ils ne franchissaient pas. Non
qu'ils la respectassent; ils l'ignoraient. Marius sentait une barrière,
la pureté de Cosette, et Cosette sentait un appui, la loyauté de Marius.
Le premier baiser avait été aussi le dernier. Marius, depuis, n'était
pas allé au-delà d'effleurer de ses lèvres la main, ou le fichu, ou une
boucle de cheveux de Cosette. Cosette était pour lui un parfum et non
une femme. Il la respirait. Elle ne refusait rien et il ne demandait
rien. Cosette était heureuse, et Marius était satisfait. Ils vivaient
dans ce ravissant état qu'on pourrait appeler l'éblouissement d'une âme
par une âme. C'était cet ineffable premier embrassement de deux
virginités dans l'idéal. Deux cygnes se rencontrant sur la Jungfrau.

À cette heure-là de l'amour, heure où la volupté se tait absolument sous
la toute-puissance de l'extase, Marius, le pur et séraphique Marius, eût
été plutôt capable de monter chez une fille publique que de soulever la
robe de Cosette à la hauteur de la cheville. Une fois, à un clair de
lune, Cosette se pencha pour ramasser quelque chose à terre, son corsage
s'entr'ouvrit et laissa voir la naissance de sa gorge, Marius détourna
les yeux.

Que se passait-il entre ces deux êtres? Rien. Ils s'adoraient.

La nuit, quand ils étaient là, ce jardin semblait un lieu vivant et
sacré. Toutes les fleurs s'ouvraient autour d'eux et leur envoyaient de
l'encens; eux, ils ouvraient leurs âmes et les répandaient dans les
fleurs. La végétation lascive et vigoureuse tressaillait pleine de sève
et d'ivresse autour de ces deux innocents, et ils disaient des paroles
d'amour dont les arbres frissonnaient.

Qu'étaient-ce que ces paroles? Des souffles. Rien de plus. Ces souffles
suffisaient pour troubler et pour émouvoir toute cette nature. Puissance
magique qu'on aurait peine à comprendre si on lisait dans un livre ces
causeries faites pour être emportées et dissipées comme des fumées par
le vent sous les feuilles. Ôtez à ces murmures de deux amants cette
mélodie qui sort de l'âme et qui les accompagne comme une lyre, ce qui
reste n'est plus qu'une ombre; vous dites: Quoi! ce n'est que cela! Eh
oui, des enfantillages, des redites, des rires pour rien, des
inutilités, des niaiseries, tout ce qu'il y a au monde de plus sublime
et de plus profond! les seules choses qui vaillent la peine d'être dites
et d'être écoutées!

Ces niaiseries-là, ces pauvretés-là, l'homme qui ne les a jamais
entendues, l'homme qui ne les a jamais prononcées, est un imbécile et un
méchant homme.

Cosette disait à Marius:

--Sais-tu?...

(Dans tout cela, et à travers cette céleste virginité, et sans qu'il fût
possible à l'un et à l'autre de dire comment, le tutoiement était venu.)

--Sais-tu? Je m'appelle Euphrasie.

--Euphrasie? Mais non, tu t'appelles Cosette.

--Oh! Cosette est un assez vilain nom qu'on m'a donné comme cela quand
j'étais petite. Mais mon vrai nom est Euphrasie. Est-ce que tu n'aimes
pas ce nom-là, Euphrasie?

--Si...--Mais Cosette n'est pas vilain.

--Est-ce que tu l'aimes mieux qu'Euphrasie?

--Mais...--oui.

--Alors je l'aime mieux aussi. C'est vrai, c'est joli, Cosette.
Appelle-moi Cosette.

Et le sourire qu'elle ajoutait faisait de ce dialogue une idylle digne
d'un bois qui serait dans le ciel.

Une autre fois elle le regardait fixement et s'écriait:

--Monsieur, vous êtes beau, vous êtes joli, vous avez de l'esprit, vous
n'êtes pas bête du tout, vous êtes bien plus savant que moi, mais je
vous défie à ce mot-là: je t'aime!

Et Marius, en plein azur, croyait entendre une strophe chantée par une
étoile.

Ou bien, elle lui donnait une petite tape parce qu'il toussait, et elle
lui disait:

--Ne toussez pas, monsieur. Je ne veux pas qu'on tousse chez moi sans ma
permission. C'est très laid de tousser et de m'inquiéter. Je veux que tu
te portes bien, parce que d'abord, moi, si tu ne te portais pas bien, je
serais très malheureuse. Qu'est-ce que tu veux que je fasse?

Et cela était tout simplement divin.

Une fois Marius dit à Cosette:

--Figure-toi, j'ai cru un temps que tu t'appelais Ursule.

Ceci les fit rire toute la soirée.

Au milieu d'une autre causerie, il lui arriva de s'écrier:

--Oh! un jour, au Luxembourg, j'ai eu envie d'achever de casser un
invalide!

Mais il s'arrêta court et n'alla pas plus loin. Il aurait fallu parler à
Cosette de sa jarretière, et cela lui était impossible. Il y avait là un
côtoiement inconnu, la chair, devant lequel reculait, avec une sorte
d'effroi sacré, cet immense amour innocent.

Marius se figurait la vie avec Cosette comme cela, sans autre chose;
venir tous les soirs rue Plumet, déranger le vieux barreau complaisant
de la grille du président, s'asseoir coude à coude sur ce banc, regarder
à travers les arbres la scintillation de la nuit commençante, faire
cohabiter le pli du genou de son pantalon avec l'ampleur de la robe de
Cosette, lui caresser l'ongle du pouce, lui dire tu, respirer l'un après
l'autre la même fleur, à jamais, indéfiniment. Pendant ce temps-là les
nuages passaient au-dessus de leur tête. Chaque fois que le vent
souffle, il emporte plus de rêves de l'homme que de nuées du ciel.

Que ce chaste amour presque farouche fût absolument sans galanterie,
non.»Faire des compliments» à celle qu'on aime est la première façon de
faire des caresses, demi-audace qui s'essaye. Le compliment, c'est
quelque chose comme le baiser à travers le voile. La volupté y met sa
douce pointe, tout en se cachant. Devant la volupté le coeur recule,
pour mieux aimer. Les cajoleries de Marius, toutes saturées de chimère,
étaient, pour ainsi dire, azurées. Les oiseaux, quand ils volent là-haut
du côté des anges, doivent entendre de ces paroles-là. Il s'y mêlait
pourtant la vie, l'humanité, toute la quantité de positif dont Marius
était capable. C'était ce qui se dit dans la grotte, prélude de ce qui
se dira dans l'alcôve; une effusion lyrique, la strophe et le sonnet
mêlés, les gentilles hyperboles du roucoulement, tous les raffinements
de l'adoration arrangés en bouquet et exhalant un subtil parfum céleste,
un ineffable gazouillement de coeur à coeur.

--Oh! murmurait Marius, que tu es belle! Je n'ose pas te regarder. C'est
ce qui fait que je te contemple. Tu es une grâce. Je ne sais pas ce que
j'ai. Le bas de ta robe, quand le bout de ton soulier passe, me
bouleverse. Et puis quelle lueur enchantée quand ta pensée s'entr'ouvre!
Tu parles raison étonnamment. Il me semble par moments que tu es un
songe. Parle, je t'écoute, je t'admire. Ô Cosette! comme c'est étrange
et charmant! je suis vraiment fou. Vous êtes adorable, mademoiselle.
J'étudie tes pieds au microscope et ton âme au télescope.

Et Cosette répondait:

--Je t'aime un peu plus de tout le temps qui s'est écoulé depuis ce
matin.

Demandes et réponses allaient comme elles pouvaient dans ce dialogue,
tombant toujours d'accord, sur l'amour, comme les figurines de sureau
sur le clou.

Toute la personne de Cosette était naïveté, ingénuité, transparence,
blancheur, candeur, rayon. On eût pu dire de Cosette qu'elle était
claire. Elle faisait à qui la voyait une sensation d'avril et de point
du jour. Il y avait de la rosée dans ses yeux. Cosette était une
condensation de lumière aurorale en forme de femme.

Il était tout simple que Marius, l'adorant, l'admirât. Mais la vérité
est que cette petite pensionnaire, fraîche émoulue du couvent, causait
avec une pénétration exquise et disait par moments toutes sortes de
paroles vraies et délicates. Son babil était de la conversation. Elle ne
se trompait sur rien, et voyait juste. La femme sent et parle avec le
tendre instinct du coeur, cette infaillibilité. Personne ne sait comme
une femme dire des choses à la fois douces et profondes. La douceur et
la profondeur, c'est là toute la femme; c'est là tout le ciel.

En cette pleine félicité, il leur venait à chaque instant des larmes aux
yeux. Une bête à bon Dieu écrasée, une plume tombée d'un nid, une
branche d'aubépine cassée, les apitoyait, et leur extase, doucement
noyée de mélancolie, semblait ne demander pas mieux que de pleurer. Le
plus souverain symptôme de l'amour, c'est un attendrissement parfois
presque insupportable.

Et, à côté de cela,--toutes ces contradictions sont le jeu d'éclairs de
l'amour,--ils riaient volontiers, et avec une liberté ravissante, et si
familièrement qu'ils avaient parfois presque l'air de deux garçons.
Cependant, l'insu même des coeurs ivres de chasteté, la nature
inoubliable est toujours là. Elle est là, avec son but brutal et
sublime, et, quelle que soit l'innocence des âmes, on sent, dans le
tête-à-tête le plus pudique, l'adorable et mystérieuse nuance qui sépare
un couple d'amants d'une paire d'amis.

Ils s'idolâtraient.

Le permanent et l'immuable subsistent. On s'aime, on se sourit, on se
rit, on se fait des petites moues avec le bout des lèvres, on
s'entrelace les doigts des mains, on se tutoie, et cela n'empêche pas
l'éternité. Deux amants se cachent dans le soir, dans le crépuscule,
dans l'invisible, avec les oiseaux, avec les roses, ils se fascinent
l'un l'autre dans l'ombre avec leurs coeurs qu'ils mettent dans leurs
yeux, ils murmurent, ils chuchotent, et pendant ce temps-là d'immenses
balancements d'astres emplissent l'infini.




Chapitre II

L'étourdissement du bonheur complet


Ils existaient vaguement, effarés de bonheur. Ils ne s'apercevaient pas
du choléra qui décimait Paris précisément en ce mois-là. Ils s'étaient
fait le plus de confidences qu'ils avaient pu, mais cela n'avait pas été
bien loin au-delà de leurs noms. Marius avait dit à Cosette qu'il était
orphelin, qu'il s'appelait Marius Pontmercy, qu'il était avocat, qu'il
vivait d'écrire des choses pour les libraires, que son père était
colonel, que c'était un héros, et que lui Marius était brouillé avec son
grand-père qui était riche. Il lui avait aussi un peu dit qu'il était
baron; mais cela n'avait fait aucun effet à Cosette. Marius baron? elle
n'avait pas compris. Elle ne savait pas ce que ce mot voulait dire.
Marius était Marius. De son côté elle lui avait confié qu'elle avait été
élevée au couvent du Petit-Picpus, que sa mère était morte comme à lui,
que son père s'appelait M. Fauchelevent, qu'il était très bon, qu'il
donnait beaucoup aux pauvres, mais qu'il était pauvre lui-même, et qu'il
se privait de tout en ne la privant de rien.

Chose bizarre, dans l'espèce de symphonie où Marius vivait depuis qu'il
voyait Cosette, le passé, même le plus récent, était devenu tellement
confus et lointain pour lui que ce que Cosette lui conta le satisfit
pleinement. Il ne songea même pas à lui parler de l'aventure nocturne de
la masure, des Thénardier, de la brûlure, et de l'étrange attitude et de
la singulière fuite de son père. Marius avait momentanément oublié tout
cela; il ne savait même pas le soir ce qu'il avait fait le matin, ni où
il avait déjeuné, ni qui lui avait parlé; il avait des chants dans
l'oreille qui le rendaient sourd à toute autre pensée, il n'existait
qu'aux heures où il voyait Cosette. Alors, comme il était dans le ciel,
il était tout simple qu'il oubliât la terre. Tous deux portaient avec
langueur le poids indéfinissables des voluptés immatérielles. Ainsi
vivent ces somnambules qu'on appelle les amoureux.

Hélas! qui n'a éprouvé toutes ces choses? pourquoi vient-il une heure où
l'on sort de cet azur, et pourquoi la vie continue-t-elle après?

Aimer remplace presque penser. L'amour est un ardent oubli du reste.
Demandez donc de la logique à la passion. Il n'y a pas plus
d'enchaînement logique absolu dans le coeur humain qu'il n'y a de figure
géométrique parfaite dans la mécanique céleste. Pour Cosette et Marius
rien n'existait plus que Marius et Cosette. L'univers autour d'eux était
tombé dans un trou. Ils vivaient dans une minute d'or. Il n'y avait rien
devant, rien derrière. C'est à peine si Marius songeait que Cosette
avait un père. Il y avait dans son cerveau l'effacement de
l'éblouissement. De quoi donc parlaient-ils, ces amants? On l'a vu, des
fleurs, des hirondelles, du soleil couchant, du lever de la lune, de
toutes les choses importantes. Ils s'étaient dit tout, excepté tout. Le
tout des amoureux, c'est le rien. Mais le père, les réalités, ce bouge,
ces bandits, cette aventure, à quoi bon? et était-il bien sûr que ce
cauchemar eût existé? On était deux, on s'adorait, il n'y avait que
cela. Toute autre chose n'était pas. Il est probable que cet
évanouissement de l'enfer derrière nous est inhérent à l'arrivée au
paradis. Est-ce qu'on a vu des démons? est-ce qu'il y en a? est-ce qu'on
a tremblé? est-ce qu'on a souffert? On n'en sait plus rien. Une nuée
rose est là-dessus.

Donc ces deux êtres vivaient ainsi, très haut, avec toute
l'invraisemblance qui est dans la nature; ni au nadir, ni au zénith,
entre l'homme et le séraphin, au-dessus de la fange, au-dessous de
l'éther, dans le nuage; à peine os et chair, âme et extase de la tête
aux pieds; déjà trop sublimés pour marcher à terre, encore trop chargés
d'humanité pour disparaître dans le bleu, en suspension comme des atomes
qui attendent le précipité; en apparence hors du destin; ignorant cette
ornière, hier, aujourd'hui, demain; émerveillés, pâmés, flottants, par
moments, assez allégés pour la fuite dans l'infini; presque prêts à
l'envolement éternel.

Ils dormaient éveillés dans ce bercement. Ô léthargie splendide du réel
accablé d'idéal!

Quelquefois, si belle que fût Cosette, Marius fermait les yeux devant
elle. Les yeux fermés, c'est la meilleure manière de regarder l'âme.

Marius et Cosette ne se demandaient pas où cela les conduirait. Ils se
regardaient comme arrivés. C'est une étrange prétention des hommes de
vouloir que l'amour conduise quelque part.




Chapitre III

Commencement d'ombre


Jean Valjean, lui, ne se doutait de rien.

Cosette, un peu moins rêveuse que Marius, était gaie, et cela suffisait
à Jean Valjean pour être heureux. Les pensées que Cosette avait, ses
préoccupations tendres, l'image de Marius qui lui remplissait l'âme,
n'ôtaient rien à la pureté incomparable de son beau front chaste et
souriant. Elle était dans l'âge où la vierge porte son amour comme
l'ange porte son lys. Jean Valjean était donc tranquille. Et puis, quand
deux amants s'entendent, cela va toujours très bien, le tiers quelconque
qui pourrait troubler leur amour est maintenu dans un parfait
aveuglement par un petit nombre de précautions toujours les mêmes pour
tous les amoureux. Ainsi jamais d'objections de Cosette à Jean Valjean.
Voulait-il promener? Oui, mon petit père. Voulait-il rester? Très bien.
Voulait-il passer la soirée près de Cosette? Elle était ravie. Comme il
se retirait toujours à dix heures du soir, ces fois-là Marius ne venait
au jardin que passé cette heure, lorsqu'il entendait de la rue Cosette
ouvrir la porte-fenêtre du perron. Il va sans dire que le jour on ne
rencontrait jamais Marius. Jean Valjean ne songeait même plus que Marius
existât. Une fois seulement, un matin, il lui arriva de dire à
Cosette:--Tiens, comme tu as du blanc derrière le dos! La veille au
soir, Marius, dans un transport, avait pressé Cosette contre le mur.

La vieille Toussaint, qui se couchait de bonne heure, ne songeait qu'à
dormir une fois sa besogne faite, et ignorait tout comme Jean Valjean.

Jamais Marius ne mettait le pied dans la maison. Quand il était avec
Cosette, ils se cachaient dans un enfoncement près du perron afin de ne
pouvoir être vus ni entendus de la rue, et s'asseyaient là, se
contentant souvent, pour toute conversation, de se presser les mains
vingt fois par minute en regardant les branches des arbres. Dans ces
instants-là, le tonnerre fût tombé à trente pas d'eux qu'ils ne s'en
fussent pas doutés, tant la rêverie de l'un s'absorbait et plongeait
profondément dans la rêverie de l'autre.

Puretés limpides. Heures toutes blanches; presque toutes pareilles. Ce
genre d'amours-là est une collection de feuilles de lys et de plumes de
colombe.

Tout le jardin était entre eux et la rue. Chaque fois que Marius entrait
ou sortait, il rajustait soigneusement le barreau de la grille de
manière qu'aucun dérangement ne fût visible.

Il s'en allait habituellement vers minuit, et s'en retournait chez
Courfeyrac. Courfeyrac disait à Bahorel:

--Croirais-tu? Marius rentre à présent à des une heure du matin!

Bahorel répondait:

--Que veux-tu? il y a toujours un pétard dans un séminariste.

Par moments Courfeyrac croisait les bras, prenait un air sérieux, et
disait à Marius:

--Vous vous dérangez, jeune homme!

Courfeyrac, homme pratique, ne prenait pas en bonne part ce reflet d'un
paradis invisible sur Marius; il avait peu l'habitude des passions
inédites, il s'en impatientait, et il faisait par instants à Marius des
sommations de rentrer dans le réel.

Un matin, il lui jeta cette admonition:

--Mon cher, tu me fais l'effet pour le moment d'être situé dans la lune,
royaume du rêve, province de l'illusion, capitale Bulle de Savon.
Voyons, sois bon enfant, comment s'appelle-t-elle?

Mais rien ne pouvait «faire parler» Marius. On lui eût arraché les
ongles plutôt qu'une des trois syllabes sacrées dont se composait ce nom
ineffable, _Cosette_. L'amour vrai est lumineux comme l'aurore et
silencieux comme la tombe. Seulement il y avait, pour Courfeyrac, ceci
de changé en Marius, qu'il avait une taciturnité rayonnante.

Pendant ce doux mois de mai Marius et Cosette connurent ces immenses
bonheurs:

Se quereller et se dire vous, uniquement pour mieux se dire tu ensuite;

Se parler longuement, et dans les plus minutieux détails, de gens qui ne
les intéressaient pas le moins du monde; preuve de plus que, dans ce
ravissant opéra qu'on appelle l'amour, le libretto n'est presque rien;

Pour Marius, écouter Cosette parler chiffons;

Pour Cosette, écouter Marius parler politique;

Entendre, genou contre genou, rouler les voitures rue de Babylone;

Considérer la même planète dans l'espace ou le même ver luisant dans
l'herbe;

Se taire ensemble; douceur plus grande encore que causer;

Etc., etc.

Cependant diverses complications approchaient.

Un soir, Marius s'acheminait au rendez-vous par le boulevard des
Invalides; il marchait habituellement le front baissé; comme il allait
tourner l'angle de la rue Plumet, il entendit qu'on disait tout près de
lui:

--Bonsoir, monsieur Marius.

Il leva la tête, et reconnut Éponine.

Cela lui fit un effet singulier. Il n'avait pas songé une seule fois à
cette fille depuis le jour où elle l'avait amené rue Plumet, il ne
l'avait point revue, et elle lui était complètement sortie de l'esprit.
Il n'avait que des motifs de reconnaissance pour elle, il lui devait son
bonheur présent, et pourtant il lui était gênant de la rencontrer.

C'est une erreur de croire que la passion, quand elle est heureuse et
pure, conduit l'homme à un état de perfection; elle le conduit
simplement, nous l'avons constaté, à un état d'oubli. Dans cette
situation, l'homme oublie d'être mauvais, mais il oublie aussi d'être
bon. La reconnaissance, le devoir, les souvenirs essentiels et
importuns, s'évanouissent. En tout autre temps Marius eût été bien autre
pour Éponine. Absorbé par Cosette, il ne s'était même pas clairement
rendu compte que cette Éponine s'appelait Éponine Thénardier, et qu'elle
portait un nom écrit dans le testament de son père, ce nom pour lequel
il se serait, quelques mois auparavant, si ardemment dévoué. Nous
montrons Marius tel qu'il était. Son père lui-même disparaissait un peu
dans son âme sous la splendeur de son amour.

Il répondit avec quelque embarras:

--Ah! c'est vous, Éponine?

--Pourquoi me dites-vous vous? Est-ce que je vous ai fait quelque chose?

--Non, répondit-il.

Certes, il n'avait rien contre elle. Loin de là. Seulement, il sentait
qu'il ne pouvait faire autrement, maintenant qu'il disait tu à Cosette,
que de dire vous à Éponine.

Comme il se taisait, elle s'écria:

--Dites donc....

Puis elle s'arrêta. Il semblait que les paroles manquaient à cette
créature autrefois si insouciante et si hardie. Elle essaya de sourire
et ne put. Elle reprit:

--Eh bien!...

Puis elle se tut encore et resta les yeux baissés.

--Bonsoir, monsieur Marius, dit-elle tout à coup brusquement, et elle
s'en alla.




Chapitre IV

Cab roule en anglais et jappe en argot


Le lendemain, c'était le 3 juin, le 3 juin 1832, date qu'il faut
indiquer à cause des événements graves qui étaient à cette époque
suspendus sur l'horizon de Paris à l'état de nuages chargés, Marius à la
nuit tombante suivait le même chemin que la veille avec les mêmes
pensées de ravissement dans le coeur, lorsqu'il aperçut, entre les
arbres du boulevard, Éponine qui venait à lui. Deux jours de suite,
c'était trop. Il se détourna vivement, quitta le boulevard, changea de
route, et s'en alla rue Plumet par la rue Monsieur.

Cela fit qu'Éponine le suivit jusqu'à la rue Plumet, chose qu'elle
n'avait point faite encore. Elle s'était contentée jusque-là de
l'apercevoir à son passage sur le boulevard sans même chercher à le
rencontrer. La veille seulement, elle avait essayé de lui parler.

Éponine le suivit donc, sans qu'il s'en doutât. Elle le vit déranger le
barreau de la grille, et se glisser dans le jardin.

--Tiens! dit-elle, il entre dans la maison!

Elle s'approcha de la grille, tâta les barreaux l'un après l'autre et
reconnut facilement celui que Marius avait dérangé.

Elle murmura à demi-voix, avec un accent lugubre:

--Pas de ça, Lisette!

Elle s'assit sur le soubassement de la grille, tout à côté du barreau,
comme si elle le gardait. C'était précisément le point où la grille
venait toucher le mur voisin. Il y avait là un angle obscur où Éponine
disparaissait entièrement.

Elle demeura ainsi plus d'une heure sans bouger et sans souffler, en
proie à ses idées.

Vers dix heures du soir, un des deux ou trois passants de la rue Plumet,
vieux bourgeois attardé qui se hâtait dans ce lieu désert et mal famé,
côtoyant la grille du jardin, et arrivé à l'angle que la grille faisait
avec le mur, entendit une voix sourde et menaçante qui disait:

--Je ne m'étonne plus s'il vient tous les soirs!

Le passant promena ses yeux autour de lui, ne vit personne, n'osa pas
regarder dans ce coin noir et eut grand'peur. Il doubla le pas.

Ce passant eut raison de se hâter, car, très peu d'instants après, six
hommes qui marchaient séparés et à quelque distance les uns des autres,
le long des murs, et qu'on eût pu prendre pour une patrouille grise,
entrèrent dans la rue Plumet.

Le premier qui arriva à la grille du jardin s'arrêta, et attendit les
autres; une seconde après, ils étaient tous les six réunis.

Ces hommes se mirent à parler à voix basse.

--C'est icicaille, dit l'un d'eux.

--Y a-t-il un cab dans le jardin? demanda un autre.

--Je ne sais pas. En tout cas j'ai levé une boulette que nous lui ferons
morfiler.

--As-tu du mastic pour frangir la vanterne?

--Oui.

--La grille est vieille, reprit un cinquième qui avait une voix de
ventriloque.

--Tant mieux, dit le second qui avait parlé. Elle ne criblera pas tant
sous la bastringue et ne sera pas si dure à faucher.

Le sixième, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, se mit à visiter la
grille comme avait fait Éponine une heure auparavant, empoignant
successivement chaque barreau et les ébranlant avec précaution. Il
arriva ainsi au barreau que Marius avait descellé. Comme il allait
saisir ce barreau, une main sortant brusquement de l'ombre s'abattit sur
son bras, il se sentit vivement repoussé par le milieu de la poitrine,
et une voix enrouée lui dit sans crier:

--Il y a un cab.

En même temps il vit une fille pâle debout devant lui.

L'homme eut cette commotion que donne toujours l'inattendu. Il se
hérissa hideusement; rien n'est formidable à voir comme les bêtes
féroces inquiètes; leur air effrayé est effrayant. Il recula, et bégaya:

--Quelle est cette drôlesse?

--Votre fille.

C'était en effet Éponine qui parlait à Thénardier.

À l'apparition d'Éponine, les cinq autres, c'est-à-dire Claquesous,
Gueulemer, Babet, Montparnasse et Brujon, s'étaient approchés sans
bruit, sans précipitation, sans dire une parole, avec la lenteur
sinistre propre à ces hommes de nuit.

On leur distinguait je ne sais quels hideux outils à la main. Gueulemer
tenait une de ces pinces courbes que les rôdeurs appellent fanchons.

--Ah çà, qu'est-ce que tu fais là? qu'est-ce que tu nous veux? es-tu
folle? s'écria Thénardier, autant qu'on peut s'écrier en parlant bas.
Qu'est-ce que tu viens nous empêcher de travailler?

Éponine se mit à rire et lui sauta au cou.

--Je suis là, mon petit père, parce que je suis là. Est-ce qu'il n'est
pas permis de s'asseoir sur les pierres, à présent? C'est vous qui ne
devriez pas y être. Qu'est-ce que vous venez y faire, puisque c'est un
biscuit? Je l'avais dit à Magnon. Il n'y a rien à faire ici. Mais
embrassez-moi donc, mon bon petit père! Comme il y a longtemps que je ne
vous ai vu! Vous êtes dehors, donc?

Le Thénardier essaya de se débarrasser des bras d'Éponine et grommela:

--C'est bon. Tu m'as embrassé. Oui, je suis dehors. Je ne suis pas
dedans. À présent, va-t'en.

Mais Éponine ne lâchait pas prise et redoublait ses caresses.

--Mon petit père, comment avez-vous donc fait? Il faut que vous ayez
bien de l'esprit pour vous être tiré de là.

Contez-moi ça! Et ma mère? où est ma mère? Donnez-moi donc des nouvelles
de maman.

Thénardier répondit:

--Elle va bien, je ne sais pas, laisse-moi, je te dis va-t'en.

--Je ne veux pas m'en aller justement, fit Éponine avec une minauderie
d'enfant gâté, vous me renvoyez que voilà quatre mois que je ne vous ai
vu et que j'ai à peine eu le temps de vous embrasser.

Et elle reprit son père par le cou.

--Ah çà mais, c'est bête! dit Babet.

--Dépêchons! dit Gueulemer, les coqueurs peuvent passer.

La voix de ventriloque scanda ce distique:


          _Nous n'sommes pas le jour de l'an,_
          _À bécoter papa maman._


Éponine se tourna vers les cinq bandits.

--Tiens, C'est monsieur Brujon.--Bonjour, monsieur Babet. Bonjour,
monsieur Claquesous.--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur
Gueulemer?--Comment ça va, Montparnasse?

--Si, on te reconnaît! fit Thénardier. Mais bonjour, bonsoir, au large!
laisse-nous tranquilles.

--C'est l'heure des renards, et pas des poules, dit Montparnasse.

--Tu vois bien que nous avons à goupiner icigo, ajouta Babet.

Éponine prit la main de Montparnasse.

--Prends garde! dit-il, tu vas te couper, j'ai un lingre ouvert.

--Mon petit Montparnasse, répondit Éponine très doucement, il faut avoir
confiance dans les gens. Je suis la fille de mon père peut-être.
Monsieur Babet, monsieur Gueulemer, c'est moi qu'on a chargée d'éclairer
l'affaire.

Il est remarquable qu'Éponine ne parlait pas argot. Depuis qu'elle
connaissait Marius, cette affreuse langue lui était devenue impossible.

Elle pressa dans sa petite main osseuse et faible comme la main d'un
squelette les gros doigts rudes de Gueulemer et continua:

--Vous savez bien que je ne suis pas sotte. Ordinairement on me croit.
Je vous ai rendu service dans les occasions. Eh bien, j'ai pris des
renseignements, vous vous exposeriez inutilement, voyez-vous. Je vous
jure qu'il n'y a rien à faire dans cette maison-ci.

--Il y a des femmes seules, dit Gueulemer.

--Non. Les personnes sont déménagées.

--Les chandelles ne le sont pas, toujours! fit Babet.

Et il montra à Éponine, à travers le haut des arbres, une lumière qui se
promenait dans la mansarde du pavillon. C'était Toussaint qui avait
veillé pour étendre du linge à sécher.

Éponine tenta un dernier effort.

--Eh bien, dit-elle, c'est du monde très pauvre, et une baraque où ils
n'ont pas le sou.

--Va-t'en au diable! cria Thénardier. Quand nous aurons retourné la
maison, et que nous aurons mis la cave en haut et le grenier en bas,
nous te dirons ce qu'il y a dedans, et si ce sont des balles, des ronds
ou des broques.

Et il la poussa pour passer outre.

--Mon bon ami monsieur Montparnasse, dit Éponine, je vous en prie, vous
qui êtes bon enfant, n'entrez pas!

--Prends donc garde, tu vas te couper! répliqua Montparnasse.

Thénardier reprit avec l'accent décisif qu'il avait:

--Décampe, la fée, et laisse les hommes faire leurs affaires.

Éponine lâcha la main de Montparnasse qu'elle avait ressaisie, et dit:

--Vous voulez donc entrer dans cette maison?

--Un peu! fit le ventriloque en ricanant.

Alors elle s'adossa à la grille, fit face aux six bandits armés
jusqu'aux dents et à qui la nuit donnait des visages de démons, et dit
d'une voix ferme et basse:

--Eh bien, moi, je ne veux pas.

Ils s'arrêtèrent stupéfaits. Le ventriloque pourtant acheva son
ricanement. Elle reprit:

--Les amis! écoutez bien. Ce n'est pas ça. Maintenant je parle. D'abord,
si vous entrez dans ce jardin, si vous touchez à cette grille, je crie,
je cogne aux portes, je réveille le monde, je vous fais empoigner tous
les six, j'appelle les sergents de ville.

--Elle le ferait, dit Thénardier bas à Brujon et au ventriloque.

Elle secoua la tête et ajouta:

--À commencer par mon père.

Thénardier s'approcha.

--Pas si près, bonhomme! dit-elle.

Il recula en grommelant dans ses dents:--Mais qu'est-ce qu'elle a donc?
Et il ajouta:

--Chienne!

Elle se mit à rire d'une façon terrible.

--Comme vous voudrez, vous n'entrerez pas. Je ne suis pas la fille au
chien, puisque je suis la fille au loup. Vous êtes six, qu'est-ce que
cela me fait? Vous êtes des hommes. Eh bien, je suis une femme. Vous ne
me faites pas peur, allez. Je vous dis que vous n'entrerez pas dans
cette maison, parce que cela ne me plaît pas. Si vous approchez,
j'aboie. Je vous l'ai dit, le cab c'est moi. Je me fiche pas mal de
vous. Passez votre chemin, vous m'ennuyez! Allez où vous voudrez, mais
ne venez pas ici, je vous le défends! Vous à coups de couteau, moi à
coups de savate, ça m'est égal, avancez donc!

Elle fit un pas vers les bandits, elle était effrayante, elle se remit à
rire.

--Pardine! je n'ai pas peur. Cet été, j'aurai faim, cet hiver, j'aurai
froid. Sont-ils farces, ces bêtas d'hommes de croire qu'ils font peur à
une fille! De quoi! peur? Ah ouiche, joliment! Parce que vous avez des
chipies de maîtresses qui se cachent sous le lit quand vous faites la
grosse voix, voilà-t-il pas. Moi je n'ai peur de rien!

Elle appuya sur Thénardier son regard fixe, et dit:

--Pas même de vous, mon père!

Puis elle poursuivit en promenant sur les bandits ses sanglantes
prunelles de spectre:

--Qu'est-ce que ça me fait à moi qu'on me ramasse demain rue Plumet sur
le pavé, tuée à coups de surin par mon père, ou bien qu'on me trouve
dans un an dans les filets de Saint-Cloud ou à l'île des Cygnes au
milieu des vieux bouchons pourris et des chiens noyés!

Force lui fut de s'interrompre, une toux sèche la prit, son souffle
sortait comme un râle de sa poitrine étroite et débile.

Elle reprit:

--Je n'ai qu'à crier, on vient, patatras. Vous êtes six; moi je suis
tout le monde.

Thénardier fit un mouvement vers elle.

--Prochez pas cria-t-elle.

Il s'arrêta, et lui dit avec douceur:

--Eh bien non. Je n'approcherai pas, mais ne parle pas si haut. Ma
fille, tu veux donc nous empêcher de travailler? Il faut pourtant que
nous gagnions notre vie. Tu n'as donc plus d'amitié pour ton père?

--Vous m'embêtez, dit Éponine.

--Il faut pourtant que nous vivions, que nous mangions....

--Crevez.

Cela dit, elle s'assit sur le soubassement de la grille en chantonnant:

          _Mon bras si dodu,_
          _Ma jambe bien faite,_
          _Et le temps perdu._

Elle avait le coude sur le genou et le menton dans sa main, et elle
balançait son pied d'un air d'indifférence. Sa robe trouée laissait voir
ses clavicules maigres. Le réverbère voisin éclairait son profil et son
attitude. On ne pouvait rien voir de plus résolu et de plus surprenant.

Les six escarpes, interdits et sombres d'être tenus en échec par une
fille, allèrent sous l'ombre portée de la lanterne et tinrent conseil
avec des haussements d'épaule humiliés et furieux.

Elle cependant les regardait d'un air paisible et farouche.

--Elle a quelque chose, dit Babet. Une raison. Est-ce qu'elle est
amoureuse du cab? C'est pourtant dommage de manquer ça. Deux femmes, un
vieux qui loge dans une arrière-cour; il y a des rideaux pas mal aux
fenêtres. Le vieux doit être un guinal. Je crois l'affaire bonne.

--Eh bien, entrez, vous autres, s'écria Montparnasse. Faites l'affaire.
Je resterai là avec la fille, et si elle bronche....

Il fit reluire au réverbère le couteau qu'il tenait ouvert dans sa
manche.

Thénardier ne disait mot et semblait prêt à ce qu'on voudrait.

Brujon, qui était un peu oracle et qui avait, comme on sait, «donné
l'affaire», n'avait pas encore parlé. Il paraissait pensif. Il passait
pour ne reculer devant rien, et l'on savait qu'il avait un jour
dévalisé, rien que par bravade, un poste de sergents de ville. En outre
il faisait des vers et des chansons, ce qui lui donnait une grande
autorité.

Babet le questionna.

--Tu ne dis rien, Brujon?

Brujon resta encore un instant silencieux, puis il hocha la tête de
plusieurs façons variées, et se décida enfin à élever la voix.

--Voici: j'ai rencontré ce matin deux moineaux qui se battaient; ce
soir, je me cogne à une femme qui querelle. Tout ça est mauvais.
Allons-nous-en.

Ils s'en allèrent.

Tout en s'en allant, Montparnasse murmura:

--C'est égal, si on avait voulu, j'aurais donné le coup de pouce.

Babet lui répondit:

--Moi pas. Je ne tape pas une dame.

Au coin de la rue, ils s'arrêtèrent et échangèrent à voix sourde ce
dialogue énigmatique:

--Où irons-nous coucher ce soir?

--Sous Pantin.

--As-tu sur toi la clef de la grille, Thénardier?

--Pardi.

Éponine, qui ne les quittait pas des yeux, les vit reprendre le chemin
par où ils étaient venus. Elle se leva et se mit à ramper derrière eux
le long des murailles et des maisons. Elle les suivit ainsi jusqu'au
boulevard. Là, ils se séparèrent, et elle vit ces six hommes s'enfoncer
dans l'obscurité où ils semblèrent fondre.




Chapitre V

Choses de la nuit


Après le départ des bandits, la rue Plumet reprit son tranquille aspect
nocturne.

Ce qui venait de se passer dans cette rue n'eût point étonné une forêt.
Les futaies, les taillis, les bruyères, les branches âprement
entre-croisées, les hautes herbes, existent d'une manière sombre; le
fourmillement sauvage entrevoit là les subites apparitions de
l'invisible; ce qui est au-dessous de l'homme y distingue à travers la
brume ce qui est au-delà de l'homme; et les choses ignorées de nous
vivants s'y confrontent dans la nuit. La nature hérissée et fauve
s'effare à de certaines approches où elle croit sentir le surnaturel.
Les forces de l'ombre se connaissent, et ont entre elles de mystérieux
équilibres. Les dents et les griffes redoutent l'insaisissable. La
bestialité buveuse de sang, les voraces appétits affamés en quête de la
proie, les instincts armés d'ongles et de mâchoires qui n'ont pour
source et pour but que le ventre, regardent et flairent avec inquiétude
l'impassible linéament spectral rôdant sous un suaire, debout dans sa
vague robe frissonnante, et qui leur semble vivre d'une vie morte et
terrible. Ces brutalités, qui ne sont que matière, craignent confusément
d'avoir affaire à l'immense obscurité condensée dans un être inconnu.
Une figure noire barrant le passage arrête net la bête farouche. Ce qui
sort du cimetière intimide et déconcerte ce qui sort de l'antre; le
féroce a peur du sinistre; les loups reculent devant une goule
rencontrée.




Chapitre VI

Marius redevient réel au point de donner son adresse à Cosette


Pendant que cette espèce de chienne à figure humaine montait la garde
contre la grille et que les six bandits lâchaient pied devant une fille,
Marius était près de Cosette.

Jamais le ciel n'avait été plus constellé et plus charmant, les arbres
plus tremblants, la senteur des herbes plus pénétrante; jamais les
oiseaux ne s'étaient endormis dans les feuilles avec un bruit plus doux;
jamais toutes les harmonies de la sérénité universelle n'avaient mieux
répondu aux musiques intérieures de l'amour; jamais Marius n'avait été
plus épris, plus heureux, plus extasié. Mais il avait trouvé Cosette
triste. Cosette avait pleuré. Elle avait les yeux rouges.

C'était le premier nuage dans cet admirable rêve.

Le premier mot de Marius avait été:

--Qu'as-tu?

Et elle avait répondu:

--Voilà.

Puis elle s'était assise sur le banc près du perron, et pendant qu'il
prenait place tout tremblant auprès d'elle, elle avait poursuivi:

--Mon père m'a dit ce matin de me tenir prête, qu'il avait des affaires,
et que nous allions peut-être partir.

Marius frissonna de la tête aux pieds.

Quand on est à la fin de la vie, mourir, cela veut dire partir; quand on
est au commencement, partir, cela veut dire mourir.

Depuis six semaines, Marius, peu à peu, lentement, par degrés, prenait
chaque jour possession de Cosette. Possession tout idéale, mais
profonde. Comme nous l'avons expliqué déjà, dans le premier amour, on
prend l'âme bien avant le corps; plus tard on prend le corps bien avant
l'âme, quelquefois on ne prend pas l'âme du tout; les Faublas et les
Prudhomme ajoutent: parce qu'il n'y en a pas; mais ce sarcasme est par
bonheur un blasphème. Marius donc possédait Cosette, comme les esprits
possèdent; mais il l'enveloppait de toute son âme et la saisissait
jalousement avec une incroyable conviction. Il possédait son sourire,
son haleine, son parfum, le rayonnement profond de ses prunelles bleues,
la douceur de sa peau quand il lui touchait la main, le charmant signe
qu'elle avait au cou, toutes ses pensées. Ils étaient convenus de ne
jamais dormir sans rêver l'un de l'autre, et ils s'étaient tenus parole.
Il possédait donc tous les rêves de Cosette. Il regardait sans cesse et
il effleurait quelquefois de son souffle les petits cheveux qu'elle
avait à la nuque, et il se déclarait qu'il n'y avait pas un de ces
petits cheveux qui ne lui appartint à lui Marius. Il contemplait et il
adorait les choses qu'elle mettait, son noeud de ruban, ses gants, ses
manchettes, ses brodequins, comme des objets sacrés dont il était le
maître. Il songeait qu'il était le seigneur de ces jolis peignes
d'écaille qu'elle avait dans ses cheveux, et il se disait même, sourds
et confus bégayements de la volupté qui se faisait jour, qu'il n'y avait
pas un cordon de sa robe, pas une maille de ses bas, pas un pli de son
corset, qui ne fût à lui. À côté de Cosette, il se sentait près de son
bien, près de sa chose, près de son despote et de son esclave. Il
semblait qu'ils eussent tellement mêlé leurs âmes que, s'ils eussent
voulu les reprendre, il leur eût été impossible de les
reconnaître.--Celle-ci est la mienne.--Non, c'est la mienne.--Je
t'assure que tu te trompes. Voilà bien moi.--Ce que tu prends pour toi,
c'est moi.--Marius était quelque chose qui faisait partie de Cosette et
Cosette était quelque chose qui faisait partie de Marius. Marius sentait
Cosette vivre en lui. Avoir Cosette, posséder Cosette, cela pour lui
n'était pas distinct de respirer. Ce fut au milieu de cette foi, de cet
enivrement, de cette possession virginale, inouïe et absolue, de cette
souveraineté, que ces mots: «Nous allons partir», tombèrent tout à coup,
et que la voix brusque de la réalité lui cria: Cosette n'est pas à toi!

Marius se réveilla. Depuis six semaines, Marius vivait, nous l'avons
dit, hors de la vie; ce mot, partir! l'y fit rentrer durement.

Il ne trouva pas une parole. Cosette sentit seulement que sa main était
très froide. Elle lui dit à son tour:

--Qu'as-tu?

Il répondit, si bas que Cosette l'entendait à peine:

--Je ne comprends pas ce que tu as dit.

Elle reprit:

--Ce matin mon père m'a dit de préparer toutes mes petites affaires et
de me tenir prête, qu'il me donnerait son linge pour le mettre dans une
malle, qu'il était obligé de faire un voyage, que nous allions partir,
qu'il faudrait avoir une grande malle pour moi et une petite pour lui,
de préparer tout cela d'ici à une semaine, et que nous irions peut-être
en Angleterre.

--Mais c'est monstrueux! s'écria Marius.

Il est certain qu'en ce moment, dans l'esprit de Marius, aucun abus de
pouvoir, aucune violence, aucune abomination des tyrans les plus
prodigieux, aucune action de Busiris, de Tibère ou de Henri VIII
n'égalait en férocité celle-ci: M. Fauchelevent emmenant sa fille en
Angleterre parce qu'il a des affaires.

Il demanda d'une voix faible:

--Et quand partirais-tu?

--Il n'a pas dit quand.

--Et quand reviendrais-tu?

--Il n'a pas dit quand.

Marius se leva, et dit froidement:

--Cosette, irez-vous?

Cosette tourna vers lui ses beaux yeux pleins d'angoisse et répondit
avec une sorte d'égarement:

--Où?

--En Angleterre? irez-vous?

--Pourquoi me dis-tu vous?

--Je vous demande si vous irez?

--Comment veux-tu que je fasse? dit-elle en joignant les mains.

--Ainsi vous irez?

--Si mon père y va?

--Ainsi, vous irez?

Cosette prit la main de Marius et l'étreignit sans répondre.

--C'est bon, dit Marius. Alors j'irai ailleurs.

Cosette sentit le sens de ce mot plus encore qu'elle ne le comprit. Elle
pâlit tellement que sa figure devint blanche dans l'obscurité. Elle
balbutia:

--Que veux-tu dire?

Marius la regarda, puis éleva lentement ses yeux vers le ciel et
répondit:

--Rien.

Quand sa paupière s'abaissa, il vit Cosette qui lui souriait. Le sourire
d'une femme qu'on aime a une clarté qu'on voit la nuit.

--Que nous sommes bêtes! Marius, j'ai une idée.

--Quoi?

--Pars si nous partons! Je te dirai où. Viens me rejoindre où je serai!

Marius était maintenant un homme tout à fait réveillé. Il était retombé
dans la réalité. Il cria à Cosette:

--Partir avec vous! es-tu folle? Mais il faut de l'argent, et je n'en ai
pas! Aller en Angleterre? Mais je dois maintenant, je ne sais pas, plus
de dix louis à Courfeyrac, un de mes amis que tu ne connais pas! Mais
j'ai un vieux chapeau qui ne vaut pas trois francs, j'ai un habit où il
manque des boutons par devant, ma chemise est toute déchirée; j'ai les
coudes percés, mes bottes prennent l'eau; depuis six semaines je n'y
pense plus, et je ne te l'ai pas dit. Cosette! je suis un misérable. Tu
ne me vois que la nuit, et tu me donnes ton amour; si tu me voyais le
jour, tu me donnerais un sou! Aller en Angleterre! Eh! je n'ai pas de
quoi payer le passeport!

Il se jeta contre un arbre qui était là, debout, les deux bras au-dessus
de sa tête, le front contre l'écorce, ne sentant ni le bois qui lui
écorchait la peau ni la fièvre qui lui martelait les tempes, immobile,
et prêt à tomber, comme la statue du désespoir.

Il demeura longtemps ainsi. On resterait l'éternité dans ces abîmes-là.
Enfin il se retourna. Il entendait derrière lui un petit bruit étouffé,
doux et triste.

C'était Cosette qui sanglotait.

Elle pleurait depuis plus de deux heures à côté de Marius qui songeait.

Il vint à elle, tomba à genoux, et, se prosternant lentement, il prit le
bout de son pied qui passait sous sa robe et le baisa.

Elle le laissa faire en silence. Il y a des moments où la femme accepte,
comme une déesse sombre et résignée, la religion de l'amour.

--Ne pleure pas, dit-il.

Elle murmura:

--Puisque je vais peut-être m'en aller, et que tu ne peux pas venir!

Lui reprit:

--M'aimes-tu?

Elle lui répondit en sanglotant ce mot du paradis qui n'est jamais plus
charmant qu'à travers les larmes:

--Je t'adore!

Il poursuivit avec un son de voix qui était une inexprimable caresse:

--Ne pleure pas. Dis, veux-tu faire cela pour moi de ne pas pleurer?

--M'aimes-tu, toi? dit-elle.

Il lui prit la main.

--Cosette, je n'ai jamais donné ma parole d'honneur à personne, parce
que ma parole d'honneur me fait peur. Je sens que mon père est à côté.
Eh bien, je te donne ma parole d'honneur la plus sacrée que, si tu t'en
vas, je mourrai.

Il y eut dans l'accent dont il prononça ces paroles une mélancolie si
solennelle et si tranquille que Cosette trembla. Elle sentit ce froid
que donne une chose sombre et vraie qui passe. De saisissement elle
cessa de pleurer.

--Maintenant écoute, dit-il. Ne m'attends pas demain.

--Pourquoi?

--Ne m'attends qu'après-demain.

--Oh! pourquoi?

--Tu verras.

--Un jour sans te voir! mais c'est impossible.

--Sacrifions un jour pour avoir peut-être toute la vie.

Et Marius ajouta à demi-voix et en aparté:

--C'est un homme qui ne change rien à ses habitudes, et il n'a jamais
reçu personne que le soir.

--De quel homme parles-tu? demanda Cosette.

--Moi? je n'ai rien dit.

--Qu'est-ce que tu espères donc?

--Attends jusqu'à après-demain.

--Tu le veux?

--Oui, Cosette.

Elle lui prit la tête dans ses deux mains, se haussant sur la pointe des
pieds pour être à sa taille, et cherchant à voir dans ses yeux son
espérance.

Marius reprit:

--J'y songe, il faut que tu saches mon adresse, il peut arriver des
choses, on ne sait pas, je demeure chez cet ami appelé Courfeyrac, rue
de la Verrerie, numéro 16.

Il fouilla dans sa poche, en tira un couteau-canif, et avec la lame
écrivit sur le plâtre du mur:

_16, rue de la Verrerie_.

Cosette cependant s'était remise à lui regarder dans les yeux.

--Dis-moi ta pensée. Marius, tu as une pensée. Dis-la-moi. Oh!
dis-la-moi pour que je passe une bonne nuit!

--Ma pensée, la voici: c'est qu'il est impossible que Dieu veuille nous
séparer. Attends-moi après-demain.

--Qu'est-ce que je ferai jusque-là? dit Cosette. Toi tu es dehors, tu
vas, tu viens. Comme c'est heureux, les hommes! Moi, je vais rester
toute seule. Oh! que je vais être triste! Qu'est-ce que tu feras donc
demain soir, dis?

--J'essayerai une chose.

--Alors je prierai Dieu et je penserai à toi d'ici là pour que tu
réussisses. Je ne te questionne plus, puisque tu ne veux pas. Tu es mon
maître. Je passerai ma soirée demain à chanter cette musique
_d'Euryanthe_ que tu aimes et que tu es venu entendre un soir derrière
mon volet. Mais après-demain tu viendras de bonne heure. Je t'attendrai
à la nuit, à neuf heures précises, je t'en préviens. Mon Dieu! que c'est
triste que les jours soient longs! Tu entends, à neuf heures sonnant je
serai dans le jardin.

--Et moi aussi.

Et sans se l'être dit, mus par la même pensée, entraînés par ces
courants électriques qui mettent deux amants en communication
continuelle, tous deux enivrés de volupté jusque dans leur douleur, ils
tombèrent dans les bras l'un de l'autre, sans s'apercevoir que leurs
lèvres s'étaient jointes pendant que leurs regards levés, débordant
d'extase et pleins de larmes, contemplaient les étoiles.

Quand Marius sortit, la rue était déserte. C'était le moment où Éponine
suivait les bandits jusque sur le boulevard.

Tandis que Marius rêvait, la tête appuyée contre l'arbre, une idée lui
avait traversé l'esprit; une idée, hélas! qu'il jugeait lui-même
insensée et impossible. Il avait pris un parti violent.




Chapitre VII

Le vieux coeur et le jeune coeur en présence


Le père Gillenormand avait à cette époque ses quatre-vingt-onze ans bien
sonnés. Il demeurait toujours avec mademoiselle Gillenormand rue des
Filles-du-Calvaire, nº 6, dans cette vieille maison qui était à lui.
C'était, on s'en souvient, un de ces vieillards antiques qui attendent
la mort tout droits, que l'âge charge sans les faire plier, et que le
chagrin même ne courbe pas.

Cependant, depuis quelque temps, sa fille disait: mon père baisse. Il ne
souffletait plus les servantes; il ne frappait plus de sa canne avec
autant de verve le palier de l'escalier quand Basque tardait à lui
ouvrir. La Révolution de Juillet l'avait à peine exaspéré pendant six
mois. Il avait vu presque avec tranquillité dans le _Moniteur_ cet
accouplement de mots: M. Humblot-Conté, pair de France. Le fait est que
le vieillard était rempli d'accablement. Il ne fléchissait pas, il ne se
rendait pas, ce n'était pas plus dans sa nature physique que dans sa
nature morale; mais il se sentait intérieurement défaillir. Depuis
quatre ans il attendait Marius, de pied ferme, c'est bien le mot, avec
la conviction que ce mauvais petit garnement sonnerait à la porte un
jour ou l'autre; maintenant il en venait, dans de certaines heures
mornes, à se dire que pour peu que Marius se fît encore attendre...--Ce
n'était pas la mort qui lui était insupportable, c'était l'idée que
peut-être il ne reverrait plus Marius. Ne plus revoir Marius, ceci
n'était pas entré un seul instant dans son cerveau jusqu'à ce jour; à
présent cette idée commençait à lui apparaître, et le glaçait.
L'absence, comme il arrive toujours dans les sentiments naturels et
vrais, n'avait fait qu'accroître son amour de grand-père pour l'enfant
ingrat qui s'en était allé comme cela. C'est dans les nuits de décembre,
par dix degrés de froid, qu'on pense le plus au soleil. M. Gillenormand
était ou se croyait, par-dessus tout incapable de faire un pas, lui
l'aïeul, vers son petit-fils;--je crèverais plutôt, disait-il. Il ne se
trouvait aucun tort, mais il ne songeait à Marius qu'avec un
attendrissement profond et le muet désespoir d'un vieux bonhomme qui
s'en va dans les ténèbres.

Il commençait à perdre ses dents, ce qui s'ajoutait à sa tristesse.

M. Gillenormand, sans pourtant se l'avouer à lui-même, car il en eut été
furieux et honteux, n'avait jamais aimé une maîtresse comme il aimait
Marius.

Il avait fait placer dans sa chambre, devant le chevet de son lit, comme
la première chose qu'il voulait voir en s'éveillant, un ancien portrait
de son autre fille, celle qui était morte, madame Pontmercy, portrait
fait lorsqu'elle avait dix-huit ans. Il regardait sans cesse ce
portrait. Il lui arriva un jour de dire en le considérant:

--Je trouve qu'il lui ressemble.

--À ma soeur? reprit mademoiselle Gillenormand. Mais oui.

Le vieillard ajouta:

--Et à lui aussi.

Une fois, comme il était assis, les deux genoux l'un contre l'autre et
l'oeil presque fermé, dans une posture d'abattement, sa fille se risqua
à lui dire:

--Mon père, est-ce que vous en voulez toujours autant?...

Elle s'arrêta, n'osant aller plus loin.

--À qui? demanda-t-il.

--À ce pauvre Marius?

Il souleva sa vieille tête, posa son poing amaigri et ridé sur la table,
et cria de son accent le plus irrité et le plus vibrant:

--Pauvre Marius, vous dites! Ce monsieur est un drôle, un mauvais gueux,
un petit vaniteux ingrat, sans coeur, sans âme, un orgueilleux, un
méchant homme!

Et il se détourna pour que sa fille ne vît pas une larme qu'il avait
dans les yeux.

Trois jours après, il sortit d'un silence qui durait depuis quatre
heures pour dire à sa fille à brûle-pourpoint:

--J'avais eu l'honneur de prier mademoiselle Gillenormand de ne jamais
m'en parler.

La tante Gillenormand renonça à toute tentative et porta ce diagnostic
profond:--Mon père n'a jamais beaucoup aimé ma soeur depuis sa sottise.
Il est clair qu'il déteste Marius.

«Depuis sa sottise», signifiait: depuis qu'elle avait épousé le colonel.

Du reste, comme on a pu le conjecturer, mademoiselle Gillenormand avait
échoué dans sa tentative de substituer son favori, l'officier de
lanciers, à Marius. Le remplaçant Théodule n'avait point réussi. M.
Gillenormand n'avait pas accepté le quiproquo. Le vide du coeur ne
s'accommode point d'un bouche-trou. Théodule, de son côté, tout en
flairant l'héritage, répugnait à la corvée de plaire. Le bonhomme
ennuyait le lancier, et le lancier choquait le bonhomme. Le lieutenant
Théodule était gai sans doute, mais bavard; frivole, mais vulgaire; bon
vivant, mais de mauvaise compagnie; il avait des maîtresses, c'est vrai,
et il en parlait beaucoup, c'est vrai encore; mais il en parlait mal.
Toutes ses qualités avaient un défaut. M. Gillenormand était excédé de
l'entendre conter les bonnes fortunes quelconques qu'il avait autour de
sa caserne, rue de Babylone. Et puis le lieutenant Gillenormand venait
quelquefois en uniforme avec la cocarde tricolore. Ceci le rendait tout
bonnement impossible. Le père Gillenormand avait fini par dire à sa
fille:--J'en ai assez, du Théodule. J'ai peu de goût pour les gens de
guerre en temps de paix. Reçois-les si tu veux. Je ne sais pas si je
n'aime pas mieux encore les sabreurs que les traîneurs de sabre. Le
cliquetis des lames dans la bataille est moins misérable, après tout,
que le tapage des fourreaux sur le pavé. Et puis, se cambrer comme un
matamore et se sangler comme une femmelette, avoir un corset sous une
cuirasse, c'est être ridicule deux fois. Quand on est un véritable
homme, on se tient à égale distance de la fanfaronnade et de la
mièvrerie. Ni fier-à-bras, ni joli coeur. Garde ton Théodule pour toi.

Sa fille eut beau lui dire:--C'est pourtant votre petit-neveu,--il se
trouva que M. Gillenormand, qui était grand-père jusqu'au bout des
ongles, n'était pas grand-oncle du tout.

Au fond, comme il avait de l'esprit et qu'il comparait, Théodule n'avait
servi qu'à lui faire mieux regretter Marius.

Un soir, c'était le 4 juin, ce qui n'empêchait pas que le père
Gillenormand n'eût un très bon feu dans sa cheminée, il avait congédié
sa fille qui cousait dans la pièce voisine. Il était seul dans sa
chambre à bergerades, les pieds sur ses chenets, à demi enveloppé dans
son vaste paravent de Coromandel à neuf feuilles, accoudé à sa table où
brûlaient deux bougies sous un abat-jour vert, englouti dans son
fauteuil de tapisserie, un livre à la main, mais ne lisant pas. Il était
vêtu, selon sa mode, en _incroyable_, et ressemblait à un antique
portrait de Garat. Cela l'eût fait suivre dans les rues, mais sa fille
le couvrait toujours, lorsqu'il sortait, d'une vaste douillette
d'évêque, qui cachait ses vêtements. Chez lui, excepté pour se lever et
se coucher, il ne portait jamais de robe de chambre.--_Cela donne l'air
vieux_, disait-il.

Le père Gillenormand songeait à Marius amoureusement et amèrement, et,
comme d'ordinaire, l'amertume dominait. Sa tendresse aigrie finissait
toujours par bouillonner et par tourner en indignation. Il en était à ce
point où l'on cherche à prendre son parti et à accepter ce qui déchire.
Il était en train de s'expliquer qu'il n'y avait maintenant plus de
raison pour que Marius revînt, que s'il avait dû revenir, il l'aurait
déjà fait, qu'il fallait y renoncer. Il essayait de s'habituer à l'idée
que c'était fini, et qu'il mourrait sans revoir «ce monsieur». Mais
toute sa nature se révoltait; sa vieille paternité n'y pouvait
consentir.--Quoi! disait-il, c'était son refrain douloureux, il ne
reviendra pas!--Sa tête chauve était tombée sur sa poitrine, et il
fixait vaguement sur la cendre de son foyer un regard lamentable et
irrité.

Au plus profond de cette rêverie, son vieux domestique, Basque, entra et
demanda:

--Monsieur peut-il recevoir monsieur Marius?

Le vieillard se dressa sur son séant, blême et pareil à un cadavre qui
se lève sous une secousse galvanique. Tout son sang avait reflué à son
coeur. Il bégaya:

--Monsieur Marius quoi?

--Je ne sais pas, répondit Basque intimidé et décontenancé par l'air du
maître, je ne l'ai pas vu. C'est Nicolette qui vient de me dire: Il y a
là un jeune homme, dites que c'est monsieur Marius.

Le père Gillenormand balbutia à voix basse:

--Faites entrer.

Et il resta dans la même attitude, la tête branlante, l'oeil fixé sur la
porte. Elle se rouvrit. Un jeune homme entra. C'était Marius.

Marius s'arrêta à la porte comme attendant qu'on lui dît d'entrer.

Son vêtement presque misérable ne s'apercevait pas dans l'obscurité que
faisait l'abat-jour. On ne distinguait que son visage calme et grave,
mais étrangement triste.

Le père Gillenormand, hébété de stupeur et de joie, resta quelques
instants sans voir autre chose qu'une clarté comme lorsqu'on est devant
une apparition. Il était prêt à défaillir; il apercevait Marius à
travers un éblouissement. C'était bien lui, c'était bien Marius!

Enfin! après quatre ans! Il le saisit, pour ainsi dire, tout entier d'un
coup d'oeil. Il le trouva beau, noble, distingué, grandi, homme fait,
l'attitude convenable, l'air charmant. Il eut envie d'ouvrir ses bras,
de l'appeler, de se précipiter, ses entrailles se fondirent en
ravissement, les paroles affectueuses le gonflaient et débordaient de sa
poitrine; enfin toute cette tendresse se fit jour et lui arriva aux
lèvres, et par le contraste qui était le fond de sa nature, il en sortit
une dureté. Il dit brusquement:

--Qu'est-ce que vous venez faire ici?

Marius répondit avec embarras:

--Monsieur....

M. Gillenormand eût voulu que Marius se jetât dans ses bras. Il fut
mécontent de Marius et de lui-même. Il sentit qu'il était brusque et que
Marius était froid. C'était pour le bonhomme une insupportable et
irritante anxiété de se sentir si tendre et si éploré au dedans et de ne
pouvoir être que dur au dehors. L'amertume lui revint. Il interrompit
Marius avec un accent bourru:

--Alors pourquoi venez-vous?

Cet «alors» signifiait: _si vous ne venez pas m'embrasser_. Marius
regarda son aïeul à qui la pâleur faisait un visage de marbre.

--Monsieur....

Le vieillard reprit d'une voix sévère:

--Venez-vous me demander pardon? avez-vous reconnu vos torts?

Il croyait mettre Marius sur la voie et que «l'enfant» allait fléchir.
Marius frissonna; c'était le désaveu de son père qu'on lui demandait; il
baissa les yeux et répondit:

--Non, monsieur.

--Et alors, s'écria impétueusement le vieillard avec une douleur
poignante et pleine de colère, qu'est-ce que vous me voulez?

Marius joignit les mains, fit un pas et dit d'une voix faible et qui
tremblait:

--Monsieur, ayez pitié de moi.

Ce mot remua M. Gillenormand; dit plus tôt, il l'eût attendri, mais il
venait trop tard. L'aïeul se leva; il s'appuyait sur sa canne de ses
deux mains, ses lèvres étaient blanches, son front vacillait, mais sa
haute taille dominait Marius incliné.

--Pitié de vous, monsieur! C'est l'adolescent qui demande de la pitié au
vieillard de quatre-vingt-onze ans! Vous entrez dans la vie, j'en sors;
vous allez au spectacle, au bal, au café, au billard, vous avez de
l'esprit, vous plaisez aux femmes, vous êtes joli garçon; moi je crache
en plein été sur mes tisons; vous êtes riche des seules richesses qu'il
y ait, moi j'ai toutes les pauvretés de la vieillesse, l'infirmité,
l'isolement! vous avez vos trente-deux dents, un bon estomac, l'oeil
vif, la force, l'appétit, la santé, la gaîté, une forêt de cheveux
noirs; moi je n'ai même plus de cheveux blancs, j'ai perdu mes dents, je
perds mes jambes, je perds la mémoire, il y a trois noms de rues que je
confonds sans cesse, la rue Charlot, la rue du Chaume et la rue
Saint-Claude, j'en suis là; vous avez devant vous tout l'avenir plein de
soleil, moi je commence à n'y plus voir goutte, tant j'avance dans la
nuit; vous êtes amoureux, Ça va sans dire, moi, je ne suis aimé de
personne au monde, et vous me demandez de la pitié! Parbleu, Molière a
oublié ceci. Si c'est comme cela que vous plaisantez au palais,
messieurs les avocats, je vous fais mon sincère compliment. Vous êtes
drôles.

Et l'octogénaire reprit d'une voix courroucée et grave:

--Ah çà, qu'est-ce que vous me voulez?

--Monsieur, dit Marius, je sais que ma présence vous déplaît, mais je
viens seulement pour vous demander une chose, et puis je vais m'en aller
tout de suite.

Vous êtes un sot! dit le vieillard. Qui est-ce qui vous dit de vous en
aller?

Ceci était la traduction de cette parole tendre qu'il avait au fond du
coeur: _Mais demande-moi donc pardon! Jette-toi donc à mon cou_! M.
Gillenormand sentait que Marius allait dans quelques instants le
quitter, que son mauvais accueil le rebutait, que sa dureté le chassait,
il se disait tout cela, et sa douleur s'en accroissait, et comme sa
douleur se tournait immédiatement en colère, sa dureté en augmentait. Il
eût voulu que Marius comprît, et Marius ne comprenait pas; ce qui
rendait le bonhomme furieux. Il reprit:

--Comment! vous m'avez manqué, à moi, votre grand-père, vous avez quitté
ma maison pour aller on ne sait où, vous avez désolé votre tante, vous
avez été, cela se devine, c'est plus commode, mener la vie de garçon,
faire le muscadin, rentrer à toutes les heures, vous amuser, vous ne
m'avez pas donné signe de vie, vous avez fait des dettes sans même me
dire de les payer, vous vous êtes fait casseur de vitres et tapageur,
et, au bout de quatre ans, vous venez chez moi, et vous n'avez pas autre
chose à me dire que cela!

Cette façon violente de pousser le petit-fils à la tendresse ne
produisit que le silence de Marius. M. Gillenormand croisa les bras,
geste qui, chez lui, était particulièrement impérieux, et apostropha
Marius amèrement:

--Finissons. Vous venez me demander quelque chose, dites-vous? Eh bien
quoi? qu'est-ce? Parlez.

--Monsieur, dit Marius avec le regard d'un homme qui sent qu'il va
tomber dans un précipice, je viens vous demander la permission de me
marier.

M. Gillenormand sonna. Basque entr'ouvrit la porte.

--Faites venir ma fille.

Une seconde après, la porte se rouvrit, mademoiselle Gillenormand
n'entra pas, mais se montra; Marius était debout, muet, les bras
pendants, avec une figure de criminel; M. Gillenormand allait et venait
en long et en large dans la chambre. Il se tourna vers sa fille et lui
dit:

--Rien. C'est monsieur Marius. Dites-lui bonjour. Monsieur veut se
marier. Voilà. Allez-vous-en.

Le son de voix bref et rauque du vieillard annonçait une étrange
plénitude d'emportement. La tante regarda Marius d'un air effaré, parut
à peine le reconnaître, ne laissa pas échapper un geste ni une syllabe,
et disparut au souffle de son père plus vite qu'un fétu devant
l'ouragan.

Cependant le père Gillenormand était revenu s'adosser à la cheminée.

--Vous marier! à vingt et un ans! Vous avez arrangé cela! Vous n'avez
plus qu'une permission à demander! une formalité. Asseyez-vous,
monsieur. Eh bien, vous avez eu une révolution depuis que je n'ai eu
l'honneur de vous voir. Les jacobins ont eu le dessus. Vous avez dû être
content. N'êtes-vous pas républicain depuis que vous êtes baron? Vous
accommodez cela. La république fait une sauce à la baronnie. Êtes-vous
décoré de Juillet? avez-vous un peu pris le Louvre, monsieur? Il y a ici
tout près, rue Saint-Antoine, vis-à-vis la rue des Nonaindières, un
boulet incrusté dans le mur au troisième étage d'une maison avec cette
inscription: 28 juillet 1830. Allez voir cela. Cela fait bon effet. Ah!
ils font de jolies choses, vos amis! À propos, ne font-ils pas une
fontaine à la place du monument de M. le duc de Berry? Ainsi vous voulez
vous marier? à qui? peut-on sans indiscrétion demander à qui?

Il s'arrêta, et, avant que Marius eût eu le temps de répondre, il ajouta
violemment:

--Ah çà, vous avez un état? une fortune faite? combien gagnez-vous dans
votre métier d'avocat?

--Rien, dit Marius avec une sorte de fermeté et de résolution presque
farouche.

--Rien? vous n'avez pour vivre que les douze cents livres que je vous
fais?

Marius ne répondit point. M. Gillenormand continua:

--Alors, je comprends, c'est que la fille est riche?

--Comme moi.

--Quoi! pas de dot?

--Non.

--Des espérances?

--Je ne crois pas.

--Toute nue! et qu'est-ce que c'est que le père?

--Je ne sais pas.

--Et comment s'appelle-t-elle?

--Mademoiselle Fauchelevent.

--Fauchequoi?

--Fauchelevent.

--Pttt! fit le vieillard.

--Monsieur! s'écria Marius.

M. Gillenormand l'interrompit du ton d'un homme qui se parle à lui-même.

--C'est cela, vingt et un ans, pas d'état, douze cents livres par an,
madame la baronne Pontmercy ira acheter deux sous de persil chez la
fruitière.

--Monsieur, reprit Marius, dans l'égarement de la dernière espérance qui
s'évanouit, je vous en supplie! je vous en conjure, au nom du ciel, à
mains jointes, monsieur, je me mets à vos pieds, permettez-moi de
l'épouser.

Le vieillard poussa un éclat de rire strident et lugubre à travers
lequel il toussait et parlait.

--Ah! ah! ah! vous vous êtes dit: Pardine! je vais aller trouver cette
vieille perruque, cette absurde ganache! Quel dommage que je n'aie pas
mes vingt-cinq ans! comme je te vous lui flanquerais une bonne sommation
respectueuse! comme je me passerais de lui! C'est égal, je lui dirai:
Vieux crétin, tu es trop heureux de me voir, j'ai envie de me marier,
j'ai envie d'épouser mamselle n'importe qui, fille de monsieur n'importe
quoi, je n'ai pas de souliers, elle n'a pas de chemise, ça va, j'ai
envie de jeter à l'eau ma carrière, mon avenir, ma jeunesse, ma vie,
j'ai envie de faire un plongeon dans la misère avec une femme au cou,
c'est mon idée, il faut que tu y consentes! et le vieux fossile
consentira. Va, mon garçon, comme tu voudras, attache-toi ton pavé,
épouse ta Pousselevent, ta Coupelevent...--Jamais, monsieur! jamais!

--Mon père!

--Jamais!

À l'accent dont ce «jamais» fut prononcé, Marius perdit tout espoir. Il
traversa la chambre à pas lents, la tête ployée, chancelant, plus
semblable encore à quelqu'un qui se meurt qu'à quelqu'un qui s'en va. M.
Gillenormand le suivait des yeux, et au moment où la porte s'ouvrait et
où Marius allait sortir, il fit quatre pas avec cette vivacité sénile
des vieillards impérieux et gâtés, saisit Marius au collet, le ramena
énergiquement dans la chambre, le jeta dans un fauteuil, et lui dit:

--Conte-moi ça!

C'était ce seul mot, _mon père_, échappé à Marius, qui avait fait cette
révolution.

Marius le regarda égaré. Le visage mobile de M. Gillenormand n'exprimait
plus rien qu'une rude et ineffable bonhomie. L'aïeul avait fait place au
grand-père.

--Allons, voyons, parle, conte-moi tes amourettes, jabote, dis-moi tout!
Sapristi! que les jeunes gens sont bêtes!

--Mon père! reprit Marius.

Toute la face du vieillard s'illumina d'un indicible rayonnement.

--Oui, c'est ça! appelle-moi ton père, et tu verras!

Il y avait maintenant quelque chose de si bon, de si doux, de si ouvert,
de si paternel en cette brusquerie, que Marius, dans ce passage subit du
découragement à l'espérance, en fut comme étourdi et enivré. Il était
assis près de la table, la lumière des bougies faisait saillir le
délabrement de son costume que le père Gillenormand considérait avec
étonnement.

--Eh bien, mon père, dit Marius.

--Ah çà, interrompit M. Gillenormand, tu n'as donc vraiment pas le sou?
Tu es mis comme un voleur.

Il fouilla dans un tiroir, et y prit une bourse qu'il posa sur la table:

--Tiens, voilà cent louis, achète-toi un chapeau.

--Mon père, poursuivit Marius, mon bon père, si vous saviez! je l'aime.
Vous ne vous figurez pas, la première fois que je l'ai vue, c'était au
Luxembourg, elle y venait; au commencement je n'y faisais pas grande
attention, et puis je ne sais pas comment cela s'est fait, j'en suis
devenu amoureux. Oh! comme cela m'a rendu malheureux! Enfin je la vois
maintenant, tous les jours, chez elle, son père ne sait pas, imaginez
qu'ils vont partir, c'est dans le jardin que nous nous voyons, le soir,
son père veut l'emmener en Angleterre, alors je me suis dit: Je vais
aller voir mon grand-père et lui conter la chose. Je deviendrais fou
d'abord, je mourrais, je ferais une maladie, je me jetterais à l'eau. Il
faut absolument que je l'épouse, puisque je deviendrais fou. Enfin voilà
toute la vérité, je ne crois pas que j'aie oublié quelque chose. Elle
demeure dans un jardin où il y a une grille, rue Plumet. C'est du côté
des Invalides.

Le père Gillenormand s'était assis radieux près de Marius. Tout en
l'écoutant et en savourant le son de sa voix, il savourait en même temps
une longue prise de tabac. À ce mot, rue Plumet, il interrompit son
aspiration, et laissa tomber le reste de son tabac sur ses genoux.

--Rue Plumet! tu dis rue plumet?--Voyons donc!--N'y a-t-il pas une
caserne par là?--Mais oui, c'est ça. Ton cousin Théodule m'en a parlé.
Le lancier, l'officier.--Une fillette, mon bon ami, une
fillette!--Pardieu oui, rue Plumet. C'est ce qu'on appelait autrefois la
rue Blomet.--Voilà que ça me revient. J'en ai entendu parler de cette
petite de la grille de la rue Plumet. Dans un jardin. Une Paméla. Tu
n'as pas mauvais goût. On la dit proprette. Entre nous, je crois que ce
dadais de lancier lui a un peu fait la cour. Je ne sais pas jusqu'où
cela a été. Enfin ça ne fait rien. D'ailleurs il ne faut pas le croire.
Il se vante. Marius! je trouve ça très bien qu'un jeune homme comme toi
soit amoureux. C'est de ton âge. Je t'aime mieux amoureux que jacobin.
Je t'aime mieux épris d'un cotillon, sapristi! de vingt cotillons que de
monsieur de Robespierre. Pour ma part, je me rends cette justice qu'en
fait de sans-culottes, je n'ai jamais aimé que les femmes. Les jolies
filles sont les jolies filles, que diable! il n'y a pas d'objection à
ça. Quant à la petite, elle te reçoit en cachette du papa. C'est dans
l'ordre. J'ai eu des histoires comme ça, moi aussi. Plus d'une. Sais-tu
ce qu'on fait? On ne prend pas la chose avec férocité; on ne se
précipite pas dans le tragique; on ne conclut pas au mariage et à
monsieur le maire avec son écharpe. On est tout bêtement un garçon
d'esprit. On a du bon sens. Glissez, mortels, n'épousez pas. On vient
trouver le grand-père qui est bonhomme au fond, et qui a bien toujours
quelques rouleaux de louis dans un vieux tiroir; on lui dit: Grand-père,
voilà. Et le grand-père dit: C'est tout simple. Il faut que jeunesse se
passe et que vieillesse se casse. J'ai été jeune, tu seras vieux. Va,
mon garçon, tu rendras ça à ton petit-fils. Voilà deux cents pistoles.
Amuse-toi, mordi! Rien de mieux! C'est ainsi que l'affaire doit se
passer. On n'épouse point, mais ça n'empêche pas. Tu me comprends?

Marius, pétrifié et hors d'état d'articuler une parole, fit de la tête
signe que non.

Le bonhomme éclata de rire, cligna sa vieille paupière, lui donna une
tape sur le genou, le regarda entre deux yeux d'un air mystérieux et
rayonnant, et lui dit avec le plus tendre des haussements d'épaules:

--Bêta! fais-en ta maîtresse.

Marius pâlit. Il n'avait rien compris à tout ce que venait de dire son
grand-père. Ce rabâchage de rue Blomet, de Paméla, de caserne, de
lancier, avait passé devant Marius comme une fantasmagorie. Rien de tout
cela ne pouvait se rapporter à Cosette qui était un lys. Le bonhomme
divaguait. Mais cette divagation avait abouti à un mot que Marius avait
compris et qui était une mortelle injure à Cosette. Ce mot, _fais-en ta
maîtresse_, entra dans le coeur du sévère jeune homme comme une épée.

Il se leva, ramassa son chapeau qui était à terre, et marcha vers la
porte d'un pas assuré et ferme. Là il se retourna, s'inclina
profondément devant son grand-père, redressa la tête, et dit:

--Il y a cinq ans, vous avez outragé mon père; aujourd'hui vous outragez
ma femme. Je ne vous demande plus rien, monsieur. Adieu.

Le père Gillenormand, stupéfait, ouvrit la bouche, étendit les bras,
essaya de se lever, et, avant qu'il eût pu prononcer un mot, la porte
s'était refermée et Marius avait disparu.

Le vieillard resta quelques instants immobile et comme foudroyé sans
pouvoir parler ni respirer, comme si un poing fermé lui serrait le
gosier. Enfin il s'arracha de son fauteuil, courut à la porte autant
qu'on peut courir à quatre-vingt-onze ans, l'ouvrit, et cria:

--Au secours! au secours!

Sa fille parut, puis les domestiques. Il reprit avec un râle lamentable:

--Courez après lui! rattrapez-le! Qu'est-ce que je lui ai fait? Il est
fou! il s'en va! Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! cette fois il ne reviendra
plus!

Il alla à la fenêtre qui donnait sur la rue, l'ouvrit de ses vieilles
mains chevrotantes, se pencha plus d'à mi-corps pendant que Basque et
Nicolette le retenaient par-derrière, et cria:

--Marius! Marius! Marius! Marius!

Mais Marius ne pouvait déjà plus entendre, et tournait en ce moment-là
même l'angle de la rue Saint-Louis.

L'octogénaire porta deux ou trois fois ses deux mains à ses tempes avec
une expression d'angoisse, recula en chancelant et s'affaissa sur un
fauteuil, sans pouls, sans voix, sans larmes, branlant la tête et
agitant les lèvres d'un air stupide, n'ayant plus rien dans les yeux et
dans le coeur que quelque chose de morne et de profond qui ressemblait à
la nuit.




Livre neuvième--Où vont-ils?




Chapitre I

Jean Valjean


Ce même jour, vers quatre heures de l'après-midi, Jean Valjean était
assis seul sur le revers de l'un des talus les plus solitaires du Champ
de Mars. Soit prudence, soit désir de se recueillir, soit tout
simplement par suite d'un de ces insensibles changements d'habitudes qui
s'introduisent peu à peu dans toutes les existences, il sortait
maintenant assez rarement avec Cosette. Il avait sa veste d'ouvrier et
un pantalon de toile grise, et sa casquette à longue visière lui cachait
le visage. Il était à présent calme et heureux du côté de Cosette; ce
qui l'avait quelque peu effrayé et troublé s'était dissipé; mais, depuis
une semaine ou deux, des anxiétés d'une autre nature lui étaient venues.
Un jour, en se promenant sur le boulevard, il avait aperçu Thénardier;
grâce à son déguisement, Thénardier ne l'avait point reconnu; mais
depuis lors Jean Valjean l'avait revu plusieurs fois, et il avait
maintenant la certitude que Thénardier rôdait dans le quartier. Ceci
avait suffi pour lui faire prendre un grand parti. Thénardier là,
c'étaient tous les périls à la fois. En outre Paris n'était pas
tranquille; les troubles politiques offraient cet inconvénient pour
quiconque avait quelque chose à cacher dans sa vie que la police était
devenue très inquiète et très ombrageuse, et qu'en cherchant à dépister
un homme comme Pépin ou Morey, elle pouvait fort bien découvrir un homme
comme Jean Valjean. Jean Valjean s'était décidé à quitter Paris, et même
la France, et à passer en Angleterre. Il avait prévenu Cosette. Avant
huit jours il voulait être parti. Il s'était assis sur le Champ de Mars,
roulant dans son esprit toutes sortes de pensées, Thénardier, la police,
le voyage, et la difficulté de se procurer un passeport.

À tous ces points de vue, il était soucieux.

Enfin, un fait inexplicable qui venait de le frapper, et dont il était
encore tout chaud, avait ajouté à son éveil. Le matin de ce même jour,
seul levé dans la maison, et se promenant dans le jardin avant que les
volets de Cosette fussent ouverts, il avait aperçu tout à coup cette
ligne gravée sur la muraille, probablement avec un clou.

_16, rue de la Verrerie_.

Cela était tout récent, les entailles étaient blanches dans le vieux
mortier noir, une touffe d'ortie au pied du mur était poudrée de fin
plâtre frais. Cela probablement avait été écrit là dans la nuit.
Qu'était-ce? une adresse? un signal pour d'autres? un avertissement pour
lui? Dans tous les cas, il était évident que le jardin était violé, et
que des inconnus y pénétraient. Il se rappela les incidents bizarres qui
avaient déjà alarmé la maison. Son esprit travailla sur ce canevas. Il
se garda bien de parler à Cosette de la ligne écrite au clou sur le mur,
de peur de l'effrayer.

Au milieu de ces préoccupations, il s'aperçut, à une ombre que le soleil
projetait, que quelqu'un venait de s'arrêter sur la crête du talus
immédiatement derrière lui. Il allait se retourner, lorsqu'un papier
plié en quatre tomba sur ses genoux, comme si une main l'eût lâché
au-dessus de sa tête. Il prit le papier, le déplia, et y lut ce mot
écrit en grosses lettres au crayon:

DÉMÉNAGEZ.

Jean Valjean se leva vivement, il n'y avait plus personne sur le talus;
il chercha autour de lui et aperçut une espèce d'être plus grand qu'un
enfant, plus petit qu'un homme, vêtu d'une blouse grise et d'un pantalon
de velours de coton couleur poussière, qui enjambait le parapet et se
laissait glisser dans le fossé du Champ de Mars.

Jean Valjean rentra chez lui sur-le-champ, tout pensif.




Chapitre II

Marius


Marius était parti désolé de chez M. Gillenormand. Il y était entré avec
une espérance bien petite; il en sortait avec un désespoir immense.

Du reste, et ceux qui ont observé les commencements du coeur humain le
comprendront, le lancier, l'officier, le dadais, le cousin Théodule,
n'avait laissé aucune ombre dans son esprit. Pas la moindre. Le poète
dramatique pourrait en apparence espérer quelques complications de cette
révélation faite à brûle-pourpoint au petit-fils par le grand-père. Mais
ce que le drame y gagnerait, la vérité le perdrait. Marius était dans
l'âge où, en fait de mal, on ne croit rien; plus tard vient l'âge où
l'on croit tout. Les soupçons ne sont autre chose que des rides. La
première jeunesse n'en a pas. Ce qui bouleverse Othello, glisse sur
Candide. Soupçonner Cosette! il y a une foule de crimes que Marius eût
faits plus aisément.

Il se mit à marcher dans les rues, ressource de ceux qui souffrent. Il
ne pensa à rien dont il pût se souvenir. À deux heures du matin il
rentra chez Courfeyrac et se jeta tout habillé sur son matelas. Il
faisait grand soleil lorsqu'il s'endormit de cet affreux sommeil pesant
qui laisse aller et venir les idées dans le cerveau. Quand il se
réveilla, il vit debout dans la chambre, le chapeau sur la tête, tout
prêts à sortir et très affairés, Courfeyrac, Enjolras, Feuilly et
Combeferre.

Courfeyrac lui dit:

--Viens-tu à l'enterrement du général Lamarque?

Il lui sembla que Courfeyrac parlait chinois.

Il sortit quelque temps après eux. Il mit dans sa poche les pistolets
que Javert lui avait confiés lors de l'aventure du 3 février et qui
étaient restés entre ses mains. Ces pistolets étaient encore chargés. Il
serait difficile de dire quelle pensée obscure il avait dans l'esprit en
les emportant.

Toute la journée il rôda sans savoir où; il pleuvait par instants, il ne
s'en apercevait point; il acheta pour son dîner une flûte d'un sou chez
un boulanger, la mit dans sa poche et l'oublia. Il paraît qu'il prit un
bain dans la Seine sans en avoir conscience. Il y a des moments où l'on
a une fournaise sous le crâne. Marius était dans un de ces moments-là.
Il n'espérait plus rien; il ne craignait plus rien; il avait fait ce pas
depuis la veille. Il attendait le soir avec une impatience fiévreuse, il
n'avait plus qu'une idée claire,--c'est qu'à neuf heures il verrait
Cosette. Ce dernier bonheur était maintenant tout son avenir; après,
l'ombre. Par intervalles, tout en marchant sur les boulevards les plus
déserts, il lui semblait, entendre dans Paris des bruits étranges. Il
sortait la tête hors de sa rêverie et disait: Est-ce qu'on se bat?

À la nuit tombante, à neuf heures précises, comme il l'avait promis à
Cosette, il était rue Plumet. Quand il approcha de la grille, il oublia
tout. Il y avait quarante-huit heures qu'il n'avait vu Cosette, il
allait la revoir; toute autre pensée s'effaça et il n'eut plus qu'une
joie inouïe et profonde. Ces minutes où l'on vit des siècles ont
toujours cela de souverain et d'admirable qu'au moment où elles passent
elles emplissent entièrement le coeur.

Marius dérangea la grille et se précipita dans le jardin. Cosette
n'était pas à la place où elle l'attendait d'ordinaire. Il traversa le
fourré et alla à l'enfoncement près du perron.--Elle m'attend là,
dit-il.--Cosette n'y était pas. Il leva les yeux et vit que les volets
de la maison étaient fermés. Il fit le tour du jardin, le jardin était
désert. Alors il revint à la maison, et, insensé d'amour, ivre,
épouvanté, exaspéré de douleur et d'inquiétude, comme un maître qui
rentre chez lui à une mauvaise heure, il frappa aux volets. Il frappa,
il frappa encore, au risque de voir la fenêtre s'ouvrir et la face
sombre du père apparaître et lui demander: Que voulez-vous? Ceci n'était
plus rien auprès de ce qu'il entrevoyait. Quand il eut frappé, il éleva
la voix et appela Cosette.--Cosette! cria-t-il. Cosette! répéta-t-il
impérieusement. On ne répondit pas. C'était fini. Personne dans le
jardin; personne dans la maison.

Marius fixa ses yeux désespérés sur cette maison lugubre, aussi noire,
aussi silencieuse et plus vide qu'une tombe. Il regarda le banc de
pierre où il avait passé tant d'adorables heures près de Cosette. Alors
il s'assit sur les marches du perron, le coeur plein de douceur et de
résolution, il bénit son amour dans le fond de sa pensée, et il se dit
que, puisque Cosette était partie, il n'avait plus qu'à mourir.

Tout à coup il entendit une voix qui paraissait venir de la rue et qui
criait à travers les arbres:

--Monsieur Marius!

Il se dressa.

--Hein? dit-il.

--Monsieur Marius, êtes-vous là?

--Oui.

--Monsieur Marius, reprit la voix, vos amis vous attendent à la
barricade de la rue de la Chanvrerie.

Cette voix ne lui était pas entièrement inconnue. Elle ressemblait à la
voix enrouée et rude d'Éponine. Marius courut à la grille, écarta le
barreau mobile, passa sa tête au travers et vit quelqu'un, qui lui parut
être un jeune homme, s'enfoncer en courant dans le crépuscule.




Chapitre III

M. Mabeuf


La bourse de Jean Valjean fut inutile à M. Mabeuf. M. Mabeuf, dans sa
vénérable austérité enfantine, n'avait point accepté le cadeau des
astres; il n'avait point admis qu'une étoile pût se monnayer en louis
d'or. Il n'avait pas deviné que ce qui tombait du ciel venait de
Gavroche. Il avait porté la bourse au commissaire de police du quartier,
comme objet perdu mis par le trouveur à la disposition des réclamants.
La bourse fut perdue en effet. Il va sans dire que personne ne la
réclama, et elle ne secourut point M. Mabeuf.

Du reste, M. Mabeuf avait continué de descendre.

Les expériences sur l'indigo n'avaient pas mieux réussi au Jardin des
plantes que dans son jardin d'Austerlitz. L'année d'auparavant, il
devait les gages de sa gouvernante; maintenant, on l'a vu, il devait les
termes de son loyer. Le mont-de-piété, au bout des treize mois écoulés,
avait vendu les cuivres de sa _Flore_. Quelque chaudronnier en avait
fait des casseroles. Ses cuivres disparus, ne pouvant plus compléter
même les exemplaires dépareillés de sa _Flore_ qu'il possédait encore,
il avait cédé à vil prix à un libraire-brocanteur planches et texte,
comme _défets._ Il ne lui était plus rien resté de l'oeuvre de toute sa
vie. Il se mit à manger l'argent de ces exemplaires. Quand il vit que
cette chétive ressource s'épuisait, il renonça à son jardin et le laissa
en friche. Auparavant, et longtemps auparavant, il avait renoncé aux
deux oeufs et au morceau de boeuf qu'il mangeait de temps en temps. Il
dînait avec du pain et des pommes de terre. Il avait vendu ses derniers
meubles, puis tout ce qu'il avait en double en fait de literie, de
vêtements et de couvertures, puis ses herbiers et ses estampes; mais il
avait encore ses livres les plus précieux, parmi lesquels plusieurs
d'une haute rareté, entre autres _les Quadrains historiques de la
Bible_, édition de 1560, _la Concordance des Bibles_ de Pierre de Besse,
_les Marguerites de la Marguerite_ de Jean de La Haye avec dédicace à la
reine de Navarre, le livre _de la Charge et dignité de l'ambassadeur_
par le sieur de Villiers-Hotman, un _Florilegium rabbinicum_ de 1644, un
Tibulle de 1567 avec cette splendide inscription: _Venetiis, in oedibus
Manutianis;_ enfin un Diogène Laërce, imprimé à Lyon en 1644, et où se
trouvaient les fameuses variantes du manuscrit 411, treizième siècle, du
Vatican, et celles des deux manuscrits de Venise, 393 et 394, si
fructueusement consultés par Henri Estienne, et tous les passages en
dialecte dorique qui ne se trouvent que dans le célèbre manuscrit du
douzième siècle de la bibliothèque de Naples. M. Mabeuf ne faisait
jamais de feu dans sa chambre et se couchait avec le jour pour ne pas
brûler de chandelle. Il semblait qu'il n'eût plus de voisins, on
l'évitait quand il sortait, il s'en apercevait. La misère d'un enfant
intéresse une mère, la misère d'un jeune homme intéresse une jeune
fille, la misère d'un vieillard n'intéresse personne. C'est de toutes
les détresses la plus froide. Cependant le père Mabeuf n'avait pas
entièrement perdu sa sérénité d'enfant. Sa prunelle prenait quelque
vivacité lorsqu'elle se fixait sur ses livres, et il souriait lorsqu'il
considérait le Diogène Laërce, qui était un exemplaire unique. Son
armoire vitrée était le seul meuble qu'il eût conservé en dehors de
l'indispensable.

Un jour la mère Plutarque lui dit:

--Je n'ai pas de quoi acheter le dîner.

Ce qu'elle appelait le dîner, c'était un pain et quatre ou cinq pommes
de terre.

--À crédit? fit M. Mabeuf.

--Vous savez bien qu'on me refuse.

M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, regarda longtemps tous ses livres l'un
après l'autre, comme un père obligé de décimer ses enfants les
regarderait avant de choisir, puis en prit un vivement, le mit sous son
bras, et sortit. Il rentra deux heures après n'ayant plus rien sous le
bras, posa trente sous sur la table et dit:

--Vous ferez à dîner.

À partir de ce moment, la mère Plutarque vit s'abaisser sur le candide
visage du vieillard un voile sombre qui ne se releva plus.

Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, il fallut recommencer. M.
Mabeuf sortait avec un livre et rentrait avec une pièce d'argent. Comme
les libraires brocanteurs le voyaient forcé de vendre, ils lui
rachetaient vingt sous ce qu'il avait payé vingt francs, quelquefois aux
mêmes libraires. Volume à volume, toute la bibliothèque y passait. Il
disait par moments: J'ai pourtant quatre-vingts ans, comme s'il avait je
ne sais quelle arrière-espérance d'arriver à la fin de ses jours avant
d'arriver à la fin de ses livres. Sa tristesse croissait. Une fois
pourtant il eut une joie. Il sortit avec un Robert Estienne qu'il vendit
trente-cinq sous quai Malaquais et revint avec un Alde qu'il avait
acheté quarante sous rue des Grès.--Je dois cinq sous, dit-il tout
rayonnant à la mère Plutarque. Ce jour-là il ne dîna point.

Il était de la Société d'horticulture. On y savait son dénûment. Le
président de cette société le vint voir, lui promit de parler de lui au
ministre de l'Agriculture et du Commerce, et le fit.--Mais comment donc!
s'écria le ministre. Je crois bien! Un vieux savant! un botaniste! un
bonhomme inoffensif! Il faut faire quelque chose pour lui! Le lendemain
M. Mabeuf reçut une invitation à dîner chez le ministre. Il montra en
tremblant de joie la lettre à la mère Plutarque.--Nous sommes sauvés!
dit-il. Au jour fixé, il alla chez le ministre. Il s'aperçut que sa
cravate chiffonnée, son grand vieil habit carré et ses souliers cirés à
l'oeuf étonnaient les huissiers. Personne ne lui parla, pas même le
ministre. Vers dix heures du soir, comme il attendait toujours une
parole, il entendit la femme du ministre, belle dame décolletée dont il
n'avait osé s'approcher, qui demandait: Quel est donc ce vieux monsieur?
Il s'en retourna chez lui à pied, à minuit, par une pluie battante. Il
avait vendu un Elzévir pour payer son fiacre en allant.

Tous les soirs avant de se coucher il avait pris l'habitude de lire
quelques pages de son Diogène Laërce. Il savait assez de grec pour jouir
des particularités du texte qu'il possédait. Il n'avait plus maintenant
d'autre joie. Quelques semaines s'écoulèrent. Tout à coup la mère
Plutarque tomba malade. Il est une chose plus triste que de n'avoir pas
de quoi acheter du pain chez le boulanger, c'est de n'avoir pas de quoi
acheter des drogues chez l'apothicaire. Un soir, le médecin avait
ordonné une potion fort chère. Et puis, la maladie s'aggravait, il
fallait une garde. M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, il n'y avait plus
rien. Le dernier volume était parti. Il ne lui restait que le Diogène
Laërce.

Il mit l'exemplaire unique sous son bras et sortit, c'était le 4 juin
1832; il alla porte Saint-Jacques chez le successeur de Royol, et revint
avec cent francs. Il posa la pile de pièces de cinq francs sur la table
de nuit de la vieille servante et rentra dans sa chambre sans dire une
parole.

Le lendemain, dès l'aube, il s'assit sur la borne renversée dans son
jardin, et par-dessus la haie on put le voir toute la matinée immobile,
le front baissé, l'oeil vaguement fixé sur ses plates-bandes flétries.
Il pleuvait par instants, le vieillard ne semblait pas s'en apercevoir.
Dans l'après-midi, des bruits extraordinaires éclatèrent dans Paris.
Cela ressemblait à des coups de fusil et aux clameurs d'une multitude.

Le père Mabeuf leva la tête. Il aperçut un jardinier qui passait, et
demanda:

--Qu'est-ce que c'est?

Le jardinier répondit, sa bêche sur le dos, et de l'accent le plus
paisible:

--Ce sont des émeutes.

--Comment! des émeutes?

--Oui. On se bat.

--Pourquoi se bat-on?

--Ah! dame! fit le jardinier.

--De quel côté? reprit M. Mabeuf.

--Du côté de l'Arsenal.

Le père Mabeuf rentra chez lui, prit son chapeau, chercha machinalement
un livre pour le mettre sous son bras, n'en trouva point, dit: Ah c'est
vrai et s'en alla d'un air égaré.




Livre dixième--Le 5 juin 1832




Chapitre I

La surface de la question


De quoi se compose l'émeute? De rien et de tout. D'une électricité
dégagée peu à peu, d'une flamme subitement jaillie, d'une force qui
erre, d'un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des têtes qui
parlent, des cerveaux qui rêvent, des âmes qui souffrent, des passions
qui brûlent, des misères qui hurlent, et les emporte.

Où?

Au hasard. À travers l'État, à travers les lois, à travers la prospérité
et l'insolence des autres.

Les convictions irritées, les enthousiasmes aigris, les indignations
émues, les instincts de guerre comprimés, les jeunes courages exaltés,
les aveuglements généreux; la curiosité, le goût du changement, la soif
de l'inattendu, le sentiment qui fait qu'on se plaît à lire l'affiche
d'un nouveau spectacle et qu'on aime au théâtre le coup de sifflet du
machiniste; les haines vagues, les rancunes, les désappointements, toute
vanité qui croit que la destinée lui a fait faillite; les malaises, les
songes creux, les ambitions entourées d'escarpements; quiconque espère
d'un écroulement une issue; enfin, au plus bas, la tourbe, cette boue
qui prend feu, tels sont les éléments de l'émeute.

Ce qu'il y a de plus grand et ce qu'il y a de plus infime; les êtres qui
rôdent en dehors de tout, attendant une occasion, bohèmes, gens sans
aveu, vagabonds de carrefours, ceux qui dorment la nuit dans un désert
de maisons sans autre toit que les froides nuées du ciel, ceux qui
demandent chaque jour leur pain au hasard et non au travail, les
inconnus de la misère et du néant, les bras nus, les pieds nus,
appartiennent à l'émeute.

Quiconque a dans l'âme une révolte secrète contre un fait quelconque de
l'État, de la vie ou du sort, confine à l'émeute, et, dès qu'elle
paraît, commence à frissonner et à se sentir soulevé par le tourbillon.

L'émeute est une sorte de trombe de l'atmosphère sociale qui se forme
brusquement dans de certaines conditions de température, et qui, dans
son tournoiement, monte, court, tonne, arrache, rase, écrase, démolit,
déracine, entraînant avec elle les grandes natures et les chétives,
l'homme fort et l'esprit faible, le tronc d'arbre et le brin de paille.

Malheur à celui qu'elle emporte comme à celui qu'elle vient heurter!
Elle les brise l'un contre l'autre.

Elle communique à ceux qu'elle saisit on ne sait quelle puissance
extraordinaire. Elle emplit le premier venu de la force des événements;
elle fait de tout des projectiles. Elle fait d'un moellon un boulet et
d'un portefaix un général.

Si l'on en croit de certains oracles de la politique sournoise, au point
de vue du pouvoir, un peu d'émeute est souhaitable. Système: l'émeute
raffermit les gouvernements qu'elle ne renverse pas. Elle éprouve
l'armée; elle concentre la bourgeoisie; elle étire les muscles de la
police; elle constate la force de l'ossature sociale. C'est une
gymnastique; c'est presque de l'hygiène. Le pouvoir se porte mieux après
une émeute comme l'homme après une friction.

L'émeute, il y a trente ans, était envisagée à d'autres points de vue
encore.

Il y a pour toute chose une théorie qui se proclame elle-même «le bon
sens»; Philinte contre Alceste; médiation offerte entre le vrai et le
faux; explication, admonition, atténuation un peu hautaine qui, parce
qu'elle est mélangée de blâme et d'excuse, se croit la sagesse et n'est
souvent que la pédanterie. Toute une école politique, appelée juste
milieu, est sortie de là. Entre l'eau froide et l'eau chaude, c'est le
parti de l'eau tiède. Cette école, avec sa fausse profondeur, toute de
surface, qui dissèque les effets sans remonter aux causes, gourmande, du
haut d'une demi-science, les agitations de la place publique.

À entendre cette école: «Les émeutes qui compliquèrent le fait de 1830
ôtèrent à ce grand événement une partie de sa pureté. La révolution de
Juillet avait été un beau coup de vent populaire, brusquement suivi du
ciel bleu. Elles firent reparaître le ciel nébuleux. Elles firent
dégénérer en querelle cette révolution d'abord si remarquable par
l'unanimité. Dans la révolution de Juillet, comme dans tout progrès par
saccades, il y avait eu des fractures secrètes; l'émeute les rendit
sensibles. On put dire: Ah! ceci est cassé. Après la révolution de
Juillet, on ne sentait que la délivrance; après les émeutes, on sentit
la catastrophe.

«Toute émeute ferme les boutiques, déprime le fonds, consterne la
bourse, suspend le commerce, entrave les affaires, précipite les
faillites; plus d'argent; les fortunes privées inquiètes, le crédit
public ébranlé, l'industrie déconcertée, les capitaux reculant, le
travail au rabais, partout la peur; des contre-coups dans toutes les
villes. De là des gouffres. On a calculé que le premier jour d'émeute
coûte à la France vingt millions, le deuxième quarante, le troisième
soixante. Une émeute de trois jours coûte cent vingt millions,
c'est-à-dire, à ne voir que le résultat financier, équivaut à un
désastre, naufrage ou bataille perdue, qui anéantirait une flotte de
soixante vaisseaux de ligne.

«Sans doute, historiquement, les émeutes eurent leur beauté; la guerre
des pavés n'est pas moins grandiose et pas moins pathétique que la
guerre des buissons; dans l'une il y a l'âme des forêts, dans l'autre le
coeur des villes; l'une a Jean Chouan, l'autre a Jeanne. Les émeutes
éclairèrent en rouge, mais splendidement, toutes les saillies les plus
originales du caractère parisien, la générosité, le dévouement, la gaîté
orageuse, les étudiants prouvant que la bravoure fait partie de
l'intelligence, la garde nationale inébranlable, des bivouacs de
boutiquiers, des forteresses de gamins, le mépris de la mort chez des
passants. Écoles et légions se heurtaient. Après tout, entre les
combattants, il n'y avait qu'une différence d'âge; c'est la même race;
ce sont les mêmes hommes stoïques qui meurent à vingt ans pour leurs
idées, à quarante ans pour leurs familles. L'armée, toujours triste dans
les guerres civiles, opposait la prudence à l'audace. Les émeutes, en
même temps qu'elles manifestèrent l'intrépidité populaire, firent
l'éducation du courage bourgeois.

«C'est bien. Mais tout cela vaut-il le sang versé? Et au sang versé
ajoutez l'avenir assombri, le progrès compromis, l'inquiétude parmi les
meilleurs, les libéraux honnêtes désespérant, l'absolutisme étranger
heureux de ces blessures faites à la révolution par elle-même, les
vaincus de 1830 triomphant, et disant: Nous l'avions bien dit! Ajoutez
Paris grandi peut-être, mais à coup sûr la France diminuée. Ajoutez, car
il faut tout dire, les massacres qui déshonoraient trop souvent la
victoire de l'ordre devenu féroce sur la liberté devenue folle. Somme
toute, les émeutes ont été funestes.»

Ainsi parle cet à peu près de sagesse dont la bourgeoisie, cet à peu
près de peuple, se contente si volontiers.

Quant à nous, nous rejetons ce mot trop large et par conséquent trop
commode: les émeutes. Entre un mouvement populaire et un mouvement
populaire, nous distinguons. Nous ne nous demandons pas si une émeute
coûte autant qu'une bataille. D'abord pourquoi une bataille? Ici la
question de la guerre surgit. La guerre est-elle moins fléau que
l'émeute n'est calamité? Et puis, toutes les émeutes sont-elles
calamités? Et quand le 14 juillet coûterait cent vingt millions?
L'établissement de Philippe V en Espagne a coûté à la France deux
milliards. Même à prix égal, nous préférerions le 14 juillet. D'ailleurs
nous repoussons ces chiffres, qui semblent des raisons et qui ne sont
que des mots. Une émeute étant donnée, nous l'examinons en elle-même.
Dans tout ce que dit l'objection doctrinaire exposée plus haut, il n'est
question que de l'effet, nous cherchons la cause.

Nous précisons.




Chapitre II

Le fond de la question


Il y a l'émeute, et il y a l'insurrection; ce sont deux colères; l'une a
tort, l'autre a droit. Dans les états démocratiques, les seuls fondés en
justice, il arrive quelquefois que la fraction usurpe; alors le tout se
lève, et la nécessaire revendication de son droit peut aller jusqu'à la
prise d'armes. Dans toutes les questions qui ressortissent à la
souveraineté collective, la guerre du tout contre la fraction est
insurrection, l'attaque de la fraction contre le tout est émeute; selon
que les Tuileries contiennent le roi ou contiennent la Convention, elles
sont justement ou injustement attaquées. Le même canon braqué contre la
foule a tort le 10 août et raison le 14 vendémiaire. Apparence
semblable, fond différent; les Suisses défendent le faux, Bonaparte
défend le vrai. Ce que le suffrage universel a fait dans sa liberté et
dans sa souveraineté, ne peut être défait par la rue. De même dans les
choses de pure civilisation; l'instinct des masses, hier clairvoyant,
peut demain être trouble. La même furie est légitime contre Terray et
absurde contre Turgot. Les bris de machines, les pillages d'entrepôts,
les ruptures de rails, les démolitions de docks, les fausses routes des
multitudes, les dénis de justice du peuple au progrès, Ramus assassiné
par les écoliers, Rousseau chassé de Suisse à coups de pierre, c'est
l'émeute. Israël contre Moïse, Athènes contre Phocion, Rome contre
Scipion, c'est l'émeute; Paris contre la Bastille, c'est l'insurrection.
Les soldats contre Alexandre, les matelots contre Christophe Colomb,
c'est la même révolte; révolte impie; pourquoi? C'est qu'Alexandre fait
pour l'Asie avec l'épée ce que Christophe Colomb fait pour l'Amérique
avec la boussole; Alexandre, comme Colomb, trouve un monde. Ces dons
d'un monde à la civilisation sont de tels accroissements de lumière que
toute résistance, là, est coupable. Quelquefois le peuple se fausse
fidélité à lui-même. La foule est traître au peuple. Est-il, par
exemple, rien de plus étrange que cette longue et sanglante protestation
des faux saulniers, légitime révolte chronique, qui, au moment décisif,
au jour du salut, à l'heure de la victoire populaire, épouse le trône,
tourne chouannerie, et d'insurrection contre se fait émeute pour!
Sombres chefs-d'oeuvre de l'ignorance! Le faux saulnier échappe aux
potences royales, et, un reste de corde au cou, arbore la cocarde
blanche. Mort aux gabelles accouche de Vive le roi. Tueurs de la
Saint-Barthélemy, égorgeurs de Septembre, massacreurs d'Avignon,
assassins de Coligny, assassins de madame de Lamballe, assassins de
Brune, miquelets, verdets, cadenettes, compagnons de Jéhu, chevaliers du
brassard, voilà l'émeute. La Vendée est une grande émeute catholique. Le
bruit du droit en mouvement se reconnaît, il ne sort pas toujours du
tremblement des masses bouleversées; il y a des rages folles, il y a des
cloches fêlées; tous les tocsins ne sonnent pas le son du bronze. Le
branle des passions et des ignorances est autre que la secousse du
progrès. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Montrez-moi de quel côté
vous allez. Il n'y a d'insurrection qu'en avant. Toute autre levée est
mauvaise. Tout pas violent en arrière est émeute; reculer est une voie
de fait contre le genre humain. L'insurrection est l'accès de fureur de
la vérité; les pavés que l'insurrection remue jettent l'étincelle du
droit. Ces pavés ne laissent à l'émeute que leur boue. Danton contre
Louis XVI, c'est l'insurrection; Hébert contre Danton, c'est l'émeute.

De là vient que, si l'insurrection, dans des cas donnés, peut être,
comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l'émeute peut être le
plus fatal des attentats.

Il y a aussi quelque différence dans l'intensité de calorique;
l'insurrection est souvent volcan, l'émeute est souvent feu de paille.

La révolte, nous l'avons dit, est quelquefois dans le pouvoir. Polignac
est un émeutier; Camille Desmoulins est un gouvernant.

Parfois, insurrection, c'est résurrection.

La solution de tout par le suffrage universel étant un fait absolument
moderne, et toute l'histoire antérieure à ce fait étant, depuis quatre
mille ans, remplie du droit violé et de la souffrance des peuples,
chaque époque de l'histoire apporte avec elle la protestation qui lui
est possible. Sous les Césars, il n'y avait pas d'insurrection, mais il
y avait Juvénal.

Le _facit indignatio_ remplace les Gracques.

Sous les Césars il y a l'exilé de Syène; il y a aussi l'homme des
_Annales_.

Nous ne parlons pas de l'immense exilé de Pathmos qui, lui aussi,
accable le monde réel d'une protestation au nom du monde idéal, fait de
la vision une satire énorme, et jette sur Rome-Ninive, sur
Rome-Babylone, sur Rome-Sodome, la flamboyante réverbération de
l'Apocalypse.

Jean sur son rocher, c'est le sphinx sur son piédestal; on peut ne pas
le comprendre; c'est un juif, et c'est de l'hébreu; mais l'homme qui
écrit les _Annales_ est un latin; disons mieux, c'est un romain.

Comme les Nérons règnent à la manière noire, ils doivent être peints de
même. Le travail au burin tout seul serait pâle; il faut verser dans
l'entaille une prose concentrée qui morde.

Les despotes sont pour quelque chose dans les penseurs. Parole
enchaînée, c'est parole terrible. L'écrivain double et triple son style
quand le silence est imposé par un maître au peuple. Il sort de ce
silence une certaine plénitude mystérieuse qui filtre et se fige en
airain dans la pensée. La compression dans l'histoire produit la
concision dans l'historien. La solidité granitique de telle prose
célèbre n'est autre chose qu'un tassement fait par le tyran.

La tyrannie contraint l'écrivain à des rétrécissements de diamètre qui
sont des accroissements de force. La période cicéronienne, à peine
suffisante sur Verrès, s'émousserait sur Caligula. Moins d'envergure
dans la phrase, plus d'intensité dans le coup. Tacite pense à bras
raccourci.

L'honnêteté d'un grand coeur, condensée en justice et en vérité,
foudroie.

Soit dit en passant, il est à remarquer que Tacite n'est pas
historiquement superposé à César. Les Tibères lui sont réservés. César
et Tacite sont deux phénomènes successifs dont la rencontre semble
mystérieusement évitée par celui qui, dans la mise en scène des siècles,
règle les entrées et les sorties. César est grand, Tacite est grand;
Dieu épargne ces deux grandeurs en ne les heurtant pas l'une contre
l'autre. Le justicier, frappant César, pourrait frapper trop, et être
injuste. Dieu ne veut pas. Les grandes guerres d'Afrique et d'Espagne,
les pirates de Cilicie détruits, la civilisation introduite en Gaule, en
Bretagne, en Germanie, toute cette gloire couvre le Rubicon. Il y a là
une sorte de délicatesse de la justice divine, hésitant à lâcher sur
l'usurpateur illustre l'historien formidable, faisant à César grâce de
Tacite, et accordant les circonstances atténuantes au génie.

Certes, le despotisme reste le despotisme, même sous le despote de
génie. Il y a corruption sous les tyrans illustres, mais la peste morale
est plus hideuse encore sous les tyrans infâmes. Dans Ces règnes-là rien
ne voile la honte; et les faiseurs d'exemples, Tacite comme Juvénal,
soufflettent plus utilement, en présence du genre humain, cette
ignominie sans réplique.

Rome sent plus mauvais sous Vitellius que sous Sylla. Sous Claude et
sous Domitien, il y a une difformité de bassesse correspondante à la
laideur du tyran. La vilenie des esclaves est un produit direct du
despote; un miasme s'exhale de ces consciences croupies où se reflète le
maître; les pouvoirs publics sont immondes; les coeurs sont petits, les
consciences sont plates, les âmes sont punaises; cela est ainsi sous
Caracalla, cela est ainsi sous Commode, cela est ainsi sous Héliogabale,
tandis qu'il ne sort du sénat romain sous César que l'odeur de fiente
propre aux aires d'aigle.

De là la venue, en apparence tardive, des Tacite et des Juvénal; c'est à
l'heure de l'évidence que le démonstrateur paraît.

Mais Juvénal et Tacite, de même qu'Isaïe aux temps bibliques, de même
que Dante au moyen âge, c'est l'homme; l'émeute et l'insurrection, c'est
la multitude, qui tantôt a tort, tantôt a raison.

Dans les cas les plus généraux, l'émeute sort d'un fait matériel;
l'insurrection est toujours un phénomène moral. L'émeute, c'est
Masaniello; l'insurrection, c'est Spartacus. L'insurrection confine à
l'esprit, l'émeute à l'estomac. Gaster s'irrite; mais Gaster, certes,
n'a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l'émeute,
Buzançais, par exemple, a un point de départ vrai, pathétique et juste.
Pourtant elle reste émeute. Pourquoi? c'est qu'ayant raison au fond,
elle a eu tort dans la forme. Farouche, quoique ayant droit, violente,
quoique forte, elle a frappé au hasard; elle a marché comme l'éléphant
aveugle, en écrasant; elle a laissé derrière elle des cadavres de
vieillards, de femmes et d'enfants; elle a versé, sans savoir pourquoi,
le sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir le peuple est un bon
but, le massacrer est un mauvais moyen.

Toutes les protestations armées, même les plus légitimes, même le 10
août, même le 14 juillet, débutent par le même trouble. Avant que le
droit se dégage, il y a tumulte et écume. Au commencement l'insurrection
est émeute, de même que le fleuve est torrent. Ordinairement elle
aboutit à cet océan: révolution. Quelquefois pourtant, venue de ces
hautes montagnes qui dominent l'horizon moral, la justice, la sagesse,
la raison, le droit, faite de la plus pure neige de l'idéal, après une
longue chute de roche en roche, après avoir reflété le ciel dans sa
transparence et s'être grossie de cent affluents dans la majestueuse
allure du triomphe, l'insurrection se perd tout à coup dans quelque
fondrière bourgeoise, comme le Rhin dans un marais.

Tout ceci est du passé, l'avenir est autre. Le suffrage universel a cela
d'admirable qu'il dissout l'émeute dans son principe, et qu'en donnant
le vote à l'insurrection, il lui ôte l'arme. L'évanouissement des
guerres, de la guerre des rues comme de la guerre des frontières, tel
est l'inévitable progrès. Quel que soit aujourd'hui, la paix, c'est
Demain.

Du reste, insurrection, émeute, en quoi la première diffère de la
seconde, le bourgeois, proprement dit, connaît peu ces nuances. Pour lui
tout est sédition, rébellion pure et simple, révolte du dogue contre le
maître, essai de morsure qu'il faut punir de la chaîne et de la niche,
aboiement, jappement; jusqu'au jour où la tête du chien, grossie tout à
coup, s'ébauche vaguement dans l'ombre en face de lion.

Alors le bourgeois crie: Vive le peuple!

Cette explication donnée, qu'est-ce pour l'histoire que le mouvement de
juin 1832? est-ce une émeute? est-ce une insurrection?

C'est une insurrection.

Il pourra nous arriver, dans cette mise en scène d'un événement
redoutable, de dire parfois l'émeute, mais seulement pour qualifier les
faits de surface, et en maintenant toujours la distinction entre la
forme émeute et le fond insurrection.

Ce mouvement de 1832 a eu, dans son explosion rapide et dans son
extinction lugubre, tant de grandeur que ceux-là mêmes qui n'y voient
qu'une émeute n'en parlent pas sans respect. Pour eux, c'est comme un
reste de 1830. Les imaginations émues, disent-ils, ne se calment pas en
un jour. Une révolution ne se coupe pas à pic. Elle a toujours
nécessairement quelques ondulations avant de revenir à l'état de paix
comme une montagne en redescendant vers la plaine. Il n'y a point
d'Alpes sans Jura, ni de Pyrénées sans Asturies.

Cette crise pathétique de l'histoire contemporaine que la mémoire des
Parisiens appelle _l'époque des émeutes_, est à coup sûr une heure
caractéristique parmi les heures orageuses de ce siècle.

Un dernier mot avant d'entrer dans le récit.

Les faits qui vont être racontés appartiennent à cette réalité
dramatique et vivante que l'histoire néglige quelquefois, faute de temps
et d'espace. Là pourtant, nous y insistons, là est la vie, la
palpitation, le frémissement humain. Les petits détails, nous croyons
l'avoir dit, sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands événements
et se perdent dans les lointains de l'histoire. L'époque dite _des
émeutes_ abonde en détails de ce genre. Les instructions judiciaires,
par d'autres raisons que l'histoire, n'ont pas tout révélé, ni peut-être
tout approfondi. Nous allons donc mettre en lumière, parmi les
particularités connues et publiées, des choses qu'on n'a point sues, des
faits sur lesquels a passé l'oubli des uns, la mort des autres. La
plupart des acteurs de ces scènes gigantesques ont disparu; dès le
lendemain ils se taisaient; mais ce que nous raconterons, nous pouvons
dire: nous l'avons vu. Nous changerons quelques noms, car l'histoire
raconte et ne dénonce pas, mais nous peindrons des choses vraies. Dans
les conditions du livre que nous écrivons, nous ne montrerons qu'un côté
et qu'un épisode, et à coup sûr le moins connu, des journées des 5 et 6
juin 1832; mais nous ferons en sorte que le lecteur entrevoie, sous le
sombre voile que nous allons soulever, la figure réelle de cette
effrayante aventure publique.




Chapitre III

Un enterrement: occasion de renaître


Au printemps de 1832, quoique depuis trois mois le choléra eût glacé les
esprits et jeté sur leur agitation je ne sais quel morne apaisement,
Paris était dès longtemps prêt pour une commotion. Ainsi que nous
l'avons dit, la grande ville ressemble à une pièce de canon; quand elle
est chargée, il suffit d'une étincelle qui tombe, le coup part. En juin
1832, l'étincelle fut la mort du général Lamarque.

Lamarque était un homme de renommée et d'action. Il avait eu
successivement, sous l'Empire et sous la Restauration, les deux
bravoures nécessaires aux deux époques, la bravoure des champs de
bataille et la bravoure de la tribune. Il était éloquent comme il avait
été vaillant; on sentait une épée dans sa parole. Comme Foy, son
devancier, après avoir tenu haut le commandement, il tenait haut la
liberté. Il siégeait entre la gauche et l'extrême gauche, aimé du peuple
parce qu'il acceptait les chances de l'avenir, aimé de la foule parce
qu'il avait bien servi l'Empereur. Il était, avec les comtes Gérard et
Drouet, un des maréchaux _in petto_ de Napoléon. Les traités de 1815 le
soulevaient comme une offense personnelle. Il baissait Wellington d'une
haine directe qui plaisait à la multitude; et depuis dix-sept ans, à
peine attentif aux événements intermédiaires, il avait majestueusement
gardé la tristesse de Waterloo. Dans son agonie, à sa dernière heure, il
avait serré contre sa poitrine une épée que lui avaient décernée les
officiers des Cent-Jours. Napoléon était mort en prononçant le mot
_armée_, Lamarque en prononçant le mot _patrie_.

Sa mort, prévue, était redoutée du peuple comme une perte et du
gouvernement comme une occasion. Cette mort fut un deuil. Comme tout ce
qui est amer, le deuil peut se tourner en révolte. C'est ce qui arriva.

La veille et le matin du 5 juin, jour fixé pour l'enterrement de
Lamarque, le faubourg Saint-Antoine, que le convoi devait venir toucher,
prit un aspect redoutable. Ce tumultueux réseau de rues s'emplit de
rumeurs. On s'y armait comme on pouvait. Des menuisiers emportaient le
valet de leur établi «pour enfoncer les portes». Un d'eux s'était fait
un poignard d'un crochet de chaussonnier en cassant le crochet et en
aiguisant le tronçon. Un autre, dans la fièvre «d'attaquer», couchait
depuis trois jours tout habillé. Un charpentier nommé Lombier
rencontrait un camarade qui lui demandait: Où vas-tu?--Eh bien! je n'ai
pas d'armes.--Et puis? Je vais à mon chantier chercher mon compas.--Pour
quoi faire?--Je ne sais pas, disait Lombier. Un nommé Jacqueline, homme
d'expédition, abordait les ouvriers quelconques qui passaient:--Viens,
toi!--Il payait dix sous de vin, et disait:--As-tu de
l'ouvrage?--Non.--Va chez Filspierre, entre la barrière Montreuil et la
barrière Charonne, tu trouveras de l'ouvrage. On trouvait chez
Filspierre des cartouches et des armes. Certains chefs connus _faisaient
la poste_, c'est-à-dire couraient chez l'un et chez l'autre pour
rassembler leur monde. Chez Barthélemy, près la barrière du Trône, chez
Capel, au Petit-Chapeau, les buveurs s'accostaient d'un air grave. On
les entendait se dire:--_Où as-tu ton pistolet?--Sous ma blouse. Et
toi?--Sous ma chemise_, Rue Traversière, devant l'atelier Roland, et
cour de la Maison-Brûlée devant l'atelier de l'outilleur Bernier, des
groupes chuchotaient. On y remarquait, comme le plus ardent, un certain
Mavot, qui ne faisait jamais plus d'une semaine dans un atelier, les
maîtres le renvoyant «parce qu'il fallait tous les jours se disputer
avec lui». Mavot fut tué le lendemain dans la barricade de la rue
Ménilmontant. Pretot, qui devait mourir aussi dans la lutte, secondait
Mavot, et à cette question: Quel est ton but?
répondait:--_L'insurrection_. Des ouvriers rassemblés au coin de la rue
de Bercy attendaient un nommé Lemarin, agent révolutionnaire pour le
faubourg Saint-Marceau. Des mots d'ordre s'échangeaient presque
publiquement.

Le 5 juin donc, par une journée mêlée de pluie et de soleil, le convoi
du général Lamarque traversa Paris avec la pompe militaire officielle,
un peu accrue par les précautions. Deux bataillons, tambours drapés,
fusils renversés, dix mille gardes nationaux, le sabre au côté, les
batteries de l'artillerie de la garde nationale, escortaient le
cercueil. Le corbillard était traîné par des jeunes gens. Les officiers
des Invalides le suivaient immédiatement, portant des branches de
laurier. Puis venait une multitude innombrable, agitée, étrange, les
sectionnaires des Amis du Peuple, l'École de droit, l'École de médecine,
les réfugiés de toutes les nations, drapeaux espagnols, italiens,
allemands, polonais, drapeaux tricolores horizontaux, toutes les
bannières possibles, des enfants agitant des branches vertes, des
tailleurs de pierre et des charpentiers qui faisaient grève en ce
moment-là même, des imprimeurs reconnaissables à leurs bonnets de
papier, marchant deux par deux, trois par trois, poussant des cris,
agitant presque tous des bâtons, quelques-uns des sabres, sans ordre et
pourtant avec une seule âme, tantôt une cohue, tantôt une colonne. Des
pelotons se choisissaient des chefs; un homme, armé d'une paire de
pistolets parfaitement visible, semblait en passer d'autres en revue
dont les files s'écartaient devant lui. Sur les contre-allées des
boulevards, dans les branches des arbres, aux balcons, aux fenêtres, sur
les toits, les têtes fourmillaient, hommes, femmes, enfants; les yeux
étaient pleins d'anxiété. Une foule armée passait, une foule effarée
regardait.

De son côté le gouvernement observait. Il observait, la main sur la
poignée de l'épée. On pouvait voir, tout prêts à marcher, gibernes
pleines, fusils et mousquetons chargés, place Louis XV, quatre escadrons
de carabiniers, en selle et clairons en tête, dans le pays latin et au
Jardin des plantes, la garde municipale, échelonnée de rue en rue, à la
Halle-aux-vins un escadron de dragons, à la Grève une moitié du 12ème
léger, l'autre moitié à la Bastille, le 6ème dragons aux Célestins, de
l'artillerie plein la cour du Louvre. Le reste des troupes était
consigné dans les casernes, sans compter les régiments des environs de
Paris. Le pouvoir inquiet tenait suspendus sur la multitude menaçante
vingt-quatre mille soldats dans la ville et trente mille dans la
banlieue.

Divers bruits circulaient dans le cortège. On parlait de menées
légitimistes; on parlait du duc de Reichstadt, que Dieu marquait pour la
mort à cette minute même où la foule le désignait pour l'empire. Un
personnage resté inconnu annonçait qu'à l'heure dite deux contremaîtres
gagnés ouvriraient au peuple les portes d'une fabrique d'armes. Ce qui
dominait sur les fronts découverts de la plupart des assistants, c'était
un enthousiasme mêlé d'accablement. On voyait aussi çà et là, dans cette
multitude en proie à tant d'émotions violentes, mais nobles, de vrais
visages de malfaiteurs et des bouches ignobles qui disaient: pillons! Il
y a de certaines agitations qui remuent le fond des marais et qui font
monter dans l'eau des nuages de boue. Phénomène auquel ne sont point
étrangères les polices «bien faites».

Le cortège chemina, avec une lenteur fébrile, de la maison mortuaire par
les boulevards jusqu'à la Bastille. Il pleuvait de temps en temps; la
pluie ne faisait rien à cette foule. Plusieurs incidents, le cercueil
promené autour de la colonne Vendôme, des pierres jetées au duc de
Fitz-James aperçu à un balcon le chapeau sur la tête, le coq gaulois
arraché d'un drapeau populaire et traîné dans la boue, un sergent de
ville blessé d'un coup d'épée à la Porte Saint-Martin, un officier du
12ème léger disant tout haut: Je suis républicain, l'École polytechnique
survenant après sa consigne forcée, les cris: vive l'École
polytechnique! vive la République! marquèrent le trajet du convoi. À la
Bastille, les longues files de curieux redoutables qui descendaient du
faubourg Saint-Antoine firent leur jonction avec le cortège et un
certain bouillonnement terrible commença à soulever la foule.

On entendit un homme qui disait à un autre:--Tu vois bien celui-là avec
sa barbiche rouge, c'est lui qui dira quand il faudra tirer. Il paraît
que cette même barbiche rouge s'est retrouvée plus tard avec la même
fonction dans une autre émeute, l'affaire Quénisset.

Le corbillard dépassa la Bastille, suivit le canal, traversa le petit
pont et atteignit l'esplanade du pont d'Austerlitz. Là il s'arrêta. En
ce moment cette foule vue à vol d'oiseau eût offert l'aspect d'une
comète dont la tête était à l'esplanade et dont la queue développée sur
le quai Bourdon couvrait la Bastille et se prolongeait sur le boulevard
jusqu'à la porte Saint-Martin. Un cercle se traça autour du corbillard.
La vaste cohue fit silence. Lafayette parla et dit adieu à Lamarque. Ce
fut un instant touchant et auguste, toutes les têtes se découvrirent,
tous les coeurs battaient. Tout à coup un homme à cheval, vêtu de noir,
parut au milieu du groupe avec un drapeau rouge, d'autres disent avec
une pique surmontée d'un bonnet rouge. Lafayette détourna la tête.
Excelmans quitta le cortège.

Ce drapeau rouge souleva un orage et y disparut. Du boulevard Bourdon au
pont d'Austerlitz une de ces clameurs qui ressemblent à des houles remua
la multitude. Deux cris prodigieux s'élevèrent:--_Lamarque au
Panthéon!--Lafayette à l'hôtel de ville_!--Des jeunes gens, aux
acclamations de la foule, s'attelèrent et se mirent à traîner Lamarque
dans le corbillard par le pont d'Austerlitz et Lafayette dans un fiacre
par le quai Morland.

Dans la foule qui entourait et acclamait Lafayette, on remarquait et
l'on se montrait un Allemand nommé Ludwig Snyder, mort centenaire
depuis, qui avait fait lui aussi la guerre de 1776, et qui avait
combattu à Trenton sous Washington, et sous Lafayette à Brandywine.

Cependant sur la rive gauche la cavalerie municipale s'ébranlait et
venait barrer le pont, sur la rive droite les dragons sortaient des
Célestins et se déployaient le long du quai Morland. Le peuple qui
traînait Lafayette les aperçut brusquement au coude du quai et cria: les
dragons! les dragons! Les dragons s'avançaient au pas, en silence,
pistolets dans les fontes, sabres aux fourreaux, Mousquetons aux
porte-crosse, avec un air d'attente sombre.

À deux cents pas du petit pont, ils firent halte. Le fiacre où était
Lafayette chemina jusqu'à eux, ils ouvrirent les rangs, le laissèrent
passer, et se refermèrent sur lui. En ce moment les dragons et la foule
se touchaient. Les femmes s'enfuyaient avec terreur.

Que se passa-t-il dans cette minute fatale? personne ne saurait le dire.
C'est le moment ténébreux où deux nuées se mêlent. Les uns racontent
qu'une fanfare sonnant la charge fut entendue du côté de l'Arsenal, les
autres qu'un coup de poignard fut donné par un enfant à un dragon. Le
fait est que trois coups de feu partirent subitement, le premier tua le
chef d'escadron Cholet, le second tua une vieille sourde qui fermait sa
fenêtre rue Contrescarpe, le troisième brûla l'épaulette d'un officier;
une femme cria: _On commence trop tôt!_ et tout à coup on vit du côté
opposé au quai Morland un escadron de dragons qui était resté dans la
caserne déboucher au galop, le sabre nu, par la rue Bassompierre et le
boulevard Bourdon, et balayer tout devant lui.

Alors tout est dit, la tempête se déchaîne, les pierres pleuvent, la
fusillade éclate, beaucoup se précipitent au bas de la berge et passent
le petit bras de la Seine aujourd'hui comblé; les chantiers de l'île
Louviers, cette vaste citadelle toute faite, se hérissent de
combattants; on arrache des pieux, on tire des coups de pistolet, une
barricade s'ébauche, les jeunes gens refoulés passent le pont
d'Austerlitz avec le corbillard au pas de course et chargent la garde
municipale, les carabiniers accourent, les dragons sabrent, la foule se
disperse dans tous les sens, une rumeur de guerre vole aux quatre coins
de Paris, on crie: aux armes! on court, on culbute, on fuit, on résiste.
La colère emporte l'émeute comme le vent emporte le feu.




Chapitre IV

Les bouillonnements d'autrefois


Rien n'est plus extraordinaire que le premier fourmillement d'une
émeute. Tout éclate partout à la fois. Était-ce prévu? oui. Était-ce
préparé? non. D'où cela sort-il? des pavés. D'où cela tombe-t-il? des
nues. Ici l'insurrection a le caractère d'un complot; là d'une
improvisation. Le premier venu s'empare d'un courant de la foule et le
mène où il veut. Début plein d'épouvante où se mêle une sorte de gaîté
formidable. Ce sont d'abord des clameurs, les magasins se ferment, les
étalages des marchands disparaissent; puis des coups de feu isolés; des
gens s'enfuient; des coups de crosse heurtent les portes cochères; on
entend les servantes rire dans les cours des maisons et dire: _Il va y
avoir du train!_

Un quart d'heure n'était pas écoulé, voici ce qui se passait presque en
même temps sur vingt points de Paris différents.

Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, une vingtaine de jeunes gens, à
barbes et à cheveux longs, entraient dans un estaminet et en
ressortaient un moment après, portant un drapeau tricolore horizontal
couvert d'un crêpe et ayant à leur tête trois hommes armés, l'un d'un
sabre, l'autre d'un fusil, le troisième d'une pique.

Rue des Nonaindières, un bourgeois bien vêtu, qui avait du ventre, la
voix sonore, le crâne chauve, le front élevé, la barbe noire et une de
ces moustaches rudes qui ne peuvent se rabattre, offrait publiquement
des cartouches aux passants.

Rue Saint-Pierre-Montmartre, des hommes aux bras nus promenaient un
drapeau noir où on lisait ces mots en lettres blanches: _République ou
la mort_. Rue des Jeûneurs, rue du Cadran, rue Montorgueil, rue Mandar,
apparaissaient des groupes agitant des drapeaux sur lesquels on
distinguait des lettres d'or, le mot _section_ avec un numéro. Un de ces
drapeaux était rouge et bleu avec un imperceptible entre-deux blanc.

On pillait une fabrique d'armes, boulevard Saint-Martin, et trois
boutiques d'armuriers, la première rue Beaubourg, la deuxième rue
Michel-le-Comte, l'autre, rue du Temple. En quelques minutes les mille
mains de la foule saisissaient et emportaient deux cent trente fusils,
presque tous à deux coups, soixante-quatre sabres, quatre-vingt-trois
pistolets. Afin d'armer plus de monde, l'un prenait le fusil, l'autre la
bayonnette.

Vis-à-vis le quai de la Grève, des jeunes gens armés de mousquets,
s'installaient chez des femmes pour tirer. L'un d'eux avait un mousquet
à rouet. Ils sonnaient, entraient, et se mettaient à faire des
cartouches. Une de ces femmes a raconté: _Je ne savais pas ce que
c'était que des cartouches, c'est mon mari qui me l'a dit_.

Un rassemblement enfonçait une boutique de curiosités rue des
Vieilles-Haudriettes et y prenait des yatagans et des armes turques.

Le cadavre d'un maçon tué d'un coup de fusil gisait rue de la Perle.

Et puis, rive droite, rive gauche, sur les quais, sur les boulevards,
dans le pays latin, dans le quartier des halles, des hommes haletants,
ouvriers, étudiants, sectionnaires, lisaient des proclamations,
criaient: aux armes! brisaient les réverbères, dételaient les voitures,
dépavaient les rues, enfonçaient les portes des maisons, déracinaient
les arbres, fouillaient les caves, roulaient des tonneaux, entassaient
pavés, moellons, meubles, planches, faisaient des barricades.

On forçait les bourgeois d'y aider. On entrait chez les femmes, on leur
faisait donner le sabre et le fusil des maris absents, et l'on écrivait
avec du blanc d'Espagne sur la porte: _les armes sont livrées_.
Quelques-uns signaient «de leurs noms» des reçus du fusil et du sabre,
et disaient: _envoyez-les chercher demain à la mairie_. On désarmait
dans les rues les sentinelles isolées et les gardes nationaux allant à
leur municipalité. On arrachait les épaulettes aux officiers. Rue du
Cimetière-Saint-Nicolas, un officier de la garde nationale, poursuivi
par une troupe armée de bâtons et de fleurets, se réfugia à grand'peine
dans une maison d'où il ne put sortir qu'à la nuit, et déguisé.

Dans le quartier Saint-Jacques, les étudiants sortaient par essaims de
leurs hôtels, et montaient rue Saint-Hyacinthe au café du Progrès ou
descendaient au café des Sept-Billards, rue des Mathurins. Là, devant
les portes, des jeunes gens debout sur des bornes distribuaient des
armes. On pillait le chantier de la rue Transnonain pour faire des
barricades. Sur un seul point, les habitants résistaient, à l'angle des
rues Sainte-Avoye et Simon-le-Franc où ils détruisaient eux-mêmes la
barricade. Sur un seul point, les insurgés pliaient; ils abandonnaient
une barricade commencée rue du Temple après avoir fait feu sur un
détachement de garde nationale, et s'enfuyaient par la rue de la
Corderie. Le détachement ramassa dans la barricade un drapeau rouge, un
paquet de cartouches et trois cents balles de pistolet. Les gardes
nationaux déchirèrent le drapeau et en remportèrent les lambeaux à la
pointe de leurs bayonnettes.

Tout ce que nous racontons ici lentement et successivement se faisait à
la fois sur tous les points de la ville au milieu d'un vaste tumulte,
comme une foule d'éclairs dans un seul roulement de tonnerre.

En moins d'une heure, vingt-sept barricades sortirent de terre dans le
seul quartier des halles. Au centre était cette fameuse maison nº 50,
qui fut la forteresse de Jeanne et de ses cent six compagnons, et qui,
flanquée d'un côté par une barricade à Saint-Merry et de l'autre par une
barricade à la rue Maubuée, commandait trois rues, la rue des Arcis, la
rue Saint-Martin, et la rue Aubry-le-Boucher qu'elle prenait de front.
Deux barricades en équerre se repliaient l'une de la rue Montorgueil sur
la Grande-Truanderie, l'autre de la rue Geoffroy-Langevin sur la rue
Sainte-Avoye. Sans compter d'innombrables barricades dans vingt autres
quartiers de Paris, au Marais, à la montagne Sainte-Geneviève; une, rue
Ménilmontant, où l'on voyait une porte cochère arrachée de ses gonds;
une autre près du petit pont de l'Hôtel-Dieu faite avec une écossaise
dételée et renversée, à trois cents pas de la préfecture de police.

À la barricade de la rue des Ménétriers, un homme bien mis distribuait
de l'argent aux travailleurs. À la barricade de la rue Greneta, un
cavalier parut et remit à celui qui paraissait le chef de la barricade
un rouleau qui avait l'air d'un rouleau d'argent.--_Voilà_, dit-il,
_pour payer les dépenses, le vin, et coetera_. Un jeune homme blond,
sans cravate, allait d'une barricade à l'autre portant des mots d'ordre.
Un autre, le sabre nu, un bonnet de police bleu sur la tête, posait des
sentinelles. Dans l'intérieur, en deçà barricades, les cabarets et les
loges de portiers étaient convertis en corps de garde. Du reste l'émeute
se comportait selon la plus savante tactique militaire. Les rues
étroites, inégales, sinueuses, pleines d'angles et de tournants, étaient
admirablement choisies; les environs des halles en particulier, réseau
de rues plus embrouillé qu'une forêt. La société des Amis du Peuple
avait, disait-on, pris la direction de l'insurrection dans le quartier
Sainte-Avoye. Un homme tué rue du Ponceau qu'on fouilla avait sur lui un
plan de Paris.

Ce qui avait réellement pris la direction de l'émeute, c'était une sorte
d'impétuosité inconnue qui était dans l'air. L'insurrection,
brusquement, avait bâti les barricades d'une main et de l'autre saisi
presque tous les postes de la garnison. En moins de trois heures, comme
une traînée de poudre qui s'allume, les insurgés avaient envahi et
occupé, sur la rive droite, l'Arsenal, la mairie de la place Royale,
tout le Marais, la fabrique d'armes Popincourt, la Galiote, le
Château-d'Eau, toutes les rues près des halles; sur la rive gauche, la
caserne des Vétérans, Sainte-Pélagie, la place Maubert, la poudrière des
Deux-Moulins, toutes les barrières. À cinq heures du soir ils étaient
maîtres de la Bastille, de la Lingerie, des Blancs-Manteaux; leurs
éclaireurs touchaient la place des Victoires, et menaçaient la Banque,
la caserne des Petits-Pères, l'hôtel des Postes. Le tiers de Paris était
à l'émeute.

Sur tous les points la lutte était gigantesquement engagée; et, des
désarmements, des visites domiciliaires, des boutiques d'armuriers
vivement envahies, il résultait ceci que le combat commencé à coups de
pierres continuait à coups de fusil.

Vers six heures du soir, le passage du Saumon devenait champ de
bataille. L'émeute était à un bout, la troupe au bout opposé. On se
fusillait d'une grille à l'autre. Un observateur, un rêveur, l'auteur de
ce livre, qui était allé voir le volcan de près, se trouva dans le
passage pris entre les deux feux. Il n'avait pour se garantir des balles
que le renflement des demi-colonnes qui séparent les boutiques; il fut
près d'une demi-heure dans cette situation délicate.

Cependant le rappel battait, les gardes nationaux s'habillaient et
s'armaient en hâte, les légions sortaient des mairies, les régiments
sortaient des casernes. Vis-à-vis le passage de l'Ancre un tambour
recevait un coup de poignard. Un autre, rue du Cygne, était assailli par
une trentaine de jeunes gens qui lui crevaient sa caisse et lui
prenaient son sabre. Un autre était tué rue Grenier-Saint-Lazare. Rue
Michel-le-Comte, trois officiers tombaient morts l'un après l'autre.
Plusieurs gardes municipaux, blessés rue des Lombards, rétrogradaient.

Devant la Cour-Batave, un détachement de gardes nationaux trouvait un
drapeau rouge portant cette inscription: _Révolution républicaine_, nº
127. Était-ce une révolution en effet?

L'insurrection s'était fait du centre de Paris une sorte de citadelle
inextricable, tortueuse, colossale.

Là était le foyer, là était évidemment la question. Tout le reste
n'était qu'escarmouches. Ce qui prouvait que tout se déciderait là,
c'est qu'on ne s'y battait pas encore.

Dans quelques régiments, les soldats étaient incertains, ce qui ajoutait
à l'obscurité effrayante de la crise. Ils se rappelaient l'ovation
populaire qui avait accueilli en juillet 1830 la neutralité du 53ème de
ligne. Deux hommes intrépides et éprouvés par les grandes guerres, le
maréchal de Lobau et le général Bugeaud, commandaient, Bugeaud sous
Lobau. D'énormes patrouilles, composées de bataillons de la ligne
enfermés dans des compagnies entières de garde nationale, et précédées
d'un commissaire de police en écharpe, allaient reconnaître les rues
insurgées. De leur côté, les insurgés posaient des vedettes au coin des
carrefours et envoyaient audacieusement des patrouilles hors des
barricades. On s'observait des deux parts. Le gouvernement, avec une
armée dans la main, hésitait; la nuit allait venir et l'on commençait à
entendre le tocsin de Saint-Merry. Le ministre de la guerre d'alors, le
maréchal Soult, qui avait vu Austerlitz, regardait cela d'un air sombre.

Ces vieux matelots-là, habitués à la manoeuvre correcte et n'ayant pour
ressource et pour guide que la tactique, cette boussole des batailles,
sont tout désorientés en présence de cette immense écume qu'on appelle
la colère publique. Le vent des révolutions n'est pas maniable.

Les gardes nationales de la banlieue accouraient en hâte et en désordre.
Un bataillon du 12ème léger venait au pas de course de Saint-Denis, le
14ème de ligne arrivait de Courbevoie, les batteries de l'école
militaire avaient pris position au Carrousel; des canons descendaient de
Vincennes.

La solitude se faisait aux Tuileries, Louis-Philippe était plein de
sérénité.




Chapitre V

Originalité de Paris


Depuis deux ans, nous l'avons dit, Paris avait vu plus d'une
insurrection. Hors des quartiers insurgés, rien n'est d'ordinaire plus
étrangement calme que la physionomie de Paris pendant une émeute. Paris
s'accoutume très vite à tout,--ce n'est qu'une émeute,--et Paris a tant
d'affaires qu'il ne se dérange pas pour si peu. Ces villes colossales
peuvent seules donner de tels spectacles. Ces enceintes immenses peuvent
seules contenir en même temps la guerre civile et on ne sait quelle
bizarre tranquillité. D'habitude, quand l'insurrection commence, quand
on entend le tambour, le rappel, la générale, le boutiquier se borne à
dire:

--Il paraît qu'il y a du grabuge rue Saint-Martin.

Ou:

--Faubourg Saint-Antoine.

Souvent il ajoute avec insouciance:

--Quelque part par là.

Plus tard, quand on distingue le vacarme déchirant et lugubre de la
mousqueterie et des feux de peloton, le boutiquier dit:

--Ça chauffe donc? Tiens, ça chauffe?

Un moment après, si l'émeute approche et gagne, il ferme précipitamment
sa boutique et endosse rapidement son uniforme, c'est-à-dire met ses
marchandises en sûreté et risque sa personne.

On se fusille dans un carrefour, dans un passage, dans un cul-de-sac; on
prend, perd et reprend des barricades; le sang coule, la mitraille
crible les façades des maisons, les balles tuent les gens dans leur
alcôve, les cadavres encombrent le pavé. À quelques rues de là, on
entend le choc des billes de billard dans les cafés.

Les curieux causent et rient à deux pas de ces rues pleines de guerre;
les théâtres ouvrent leurs portes et jouent des vaudevilles. Les fiacres
cheminent; les passants vont dîner en ville. Quelquefois dans le
quartier même où l'on se bat. En 1831, une fusillade s'interrompit pour
laisser passer une noce.

Lors de l'insurrection du 12 mai 1839, rue Saint-Martin, un petit vieux
homme infirme traînant une charrette à bras surmontée d'un chiffon
tricolore dans laquelle il y avait des carafes emplies d'un liquide
quelconque, allait et venait de la barricade à la troupe et de la troupe
à la barricade, offrant impartialement des verres de coco--tantôt au
gouvernement, tantôt à l'anarchie.

Rien n'est plus étrange; et c'est là le caractère propre des émeutes de
Paris qui ne se retrouve dans aucune autre capitale. Il faut pour cela
deux choses, la grandeur de Paris, et sa gaîté. Il faut la ville de
Voltaire et de Napoléon.

Cette fois cependant, dans la prise d'armes du 5 juin 1832, la grande
ville sentit quelque chose qui était peut-être plus fort qu'elle. Elle
eut peur. On vit partout, dans les quartiers les plus lointains et les
plus «désintéressés», les portes, les fenêtres et les volets fermés en
plein jour. Les courageux s'armèrent, les poltrons se cachèrent. Le
passant insouciant et affairé disparut. Beaucoup de ces rues étaient
vides comme à quatre heures du matin. On colportait des détails
alarmants, on répandait des nouvelles fatales.--Qu'_ils_ étaient maîtres
de la Banque;--que, rien qu'au cloître de Saint-Merry, ils étaient six
cents, retranchés et crénelés dans l'église;--que la ligne n'était pas
sûre;--qu'Armand Carrel avait été voir le maréchal Clausel, et que le
maréchal avait dit: _Ayez d'abord un régiment;_--que Lafayette était
malade, mais qu'il leur avait dit pourtant: _Je suis à vous. Je vous
suivrai partout où il y aura place pour une chaise;_--qu'il fallait se
tenir sur ses gardes; qu'à la nuit il y aurait des gens qui pilleraient
les maisons isolées dans les coins déserts de Paris (ici on
reconnaissait l'imagination de la police, cette Anne Radcliffe mêlée au
gouvernement);--qu'une batterie avait été établie rue
Aubry-le-Boucher;--que Lobau et Bugeaud se concertaient et qu'à minuit,
ou au point du jour au plus tard, quatre colonnes marcheraient à la fois
sur le centre de l'émeute, la première venant de la Bastille, la
deuxième de la porte Saint-Martin, la troisième de la Grève, la
quatrième des halles;--que peut-être aussi les troupes évacueraient
Paris et se retireraient au Champ de Mars;--qu'on ne savait ce qui
arriverait, mais qu'à coup sûr, cette fois, c'était grave.--On se
préoccupait des hésitations du maréchal Soult.--Pourquoi n'attaquait-il
pas tout de suite?--Il est certain qu'il était profondément absorbé. Le
vieux lion semblait flairer dans cette ombre un monstre inconnu.

Le soir vint, les théâtres n'ouvrirent pas; les patrouilles circulaient
d'un air irrité; on fouillait les passants; on arrêtait les suspects. Il
y avait à neuf heures plus de huit cents personnes arrêtées; la
préfecture de police était encombrée, la Conciergerie encombrée, la
Force encombrée. À la Conciergerie, en particulier, le long souterrain
qu'on nomme la rue de Paris était jonché de bottes de paille sur
lesquelles gisait un entassement de prisonniers, que l'homme de Lyon,
Lagrange, haranguait avec vaillance. Toute cette paille, remuée par tous
ces hommes, faisait le bruit d'une averse. Ailleurs les prisonniers
couchaient en plein air dans les préaux les uns sur les autres.
L'anxiété était partout, et un certain tremblement, peu habituel à
Paris.

On se barricadait dans les maisons; les femmes et les mères
s'inquiétaient; on n'entendait que ceci: _Ah mon Dieu! il n'est pas
rentré!_ Il y avait à peine au loin quelques rares roulements de
voitures. On écoutait, sur le pas des portes, les rumeurs, les cris, les
tumultes, les bruits sourds et indistincts, des choses dont on disait:
_C'est la cavalerie_, ou: _Ce sont des caissons qui galopent_, les
clairons, les tambours, la fusillade, et surtout ce lamentable tocsin de
Saint-Merry. On attendait le premier coup de canon. Des hommes armés
surgissaient au coin des rues et disparaissaient en criant: Rentrez chez
vous! Et l'on se hâtait de verrouiller les portes. On disait: Comment
cela finira-t-il? D'instant en instant, à mesure que la nuit tombait,
Paris semblait se colorer plus lugubrement du flamboiement formidable de
l'émeute.




Livre onzième--L'atome fraternise avec l'ouragan




Chapitre I

Quelques éclaircissements sur les origines de la poésie de Gavroche.
Influence d'un académicien sur cette poésie


À l'instant où l'insurrection, surgissant du choc du peuple et de la
troupe devant l'Arsenal, détermina un mouvement d'avant en arrière dans
la multitude qui suivait le corbillard et qui, de toute la longueur des
boulevards, pesait, pour ainsi dire, sur la tête du convoi, ce fut un
effrayant reflux. La cohue s'ébranla, les rangs se rompirent, tous
coururent, partirent, s'échappèrent, les uns avec les cris de l'attaque,
les autres avec la pâleur de la fuite. Le grand fleuve qui couvrait les
boulevards se divisa en un clin d'oeil, déborda à droite et à gauche et
se répandit en torrents dans deux cents rues à la fois avec le
ruissellement d'une écluse lâchée. En ce moment un enfant déguenillé qui
descendait par la rue Ménilmontant, tenant à la main une branche de
faux-ébénier en fleur qu'il venait de cueillir sur les hauteurs de
Belleville, avisa dans la devanture de boutique d'une marchande de
bric-à-brac un vieux pistolet d'arçon. Il jeta sa branche fleurie sur le
pavé, et cria:

--Mère chose, je vous emprunte votre machin.

Et il se sauva avec le pistolet.

Deux minutes après, un flot de bourgeois épouvantés qui s'enfuyait par
la rue Amelot et la rue Basse, rencontra l'enfant qui brandissait son
pistolet et qui chantait:

          _La nuit on ne voit rien,_
          _Le jour on voit très bien,_
          _D'un écrit apocryphe_
          _Le bourgeois s'ébouriffe,_
          _Pratiquez la vertu,_
          _Tutu chapeau pointu!_

C'était le petit Gavroche qui s'en allait en guerre.

Sur le boulevard il s'aperçut que le pistolet n'avait pas de chien.

De qui était ce couplet qui lui servait à ponctuer sa marche, et toutes
les autres chansons que, dans l'occasion, il chantait volontiers? nous
l'ignorons. Qui sait? de lui peut-être. Gavroche d'ailleurs était au
courant de tout le fredonnement populaire en circulation, et il y mêlait
son propre gazouillement. Farfadet et galopin, il faisait un pot-pourri
des voix de la nature et des voix de Paris. Il combinait le répertoire
des oiseaux avec le répertoire des ateliers. Il connaissait des rapins,
tribu contiguë à la sienne. Il avait, à ce qu'il paraît, été trois mois
apprenti imprimeur. Il avait fait un jour une commission pour monsieur
Baour-Lormian, l'un des quarante. Gavroche était un gamin de lettres.

Gavroche du reste ne se doutait pas que dans cette vilaine nuit
pluvieuse où il avait offert à deux mioches l'hospitalité de son
éléphant, c'était pour ses propres frères qu'il avait fait office de
providence. Ses frères le soir, son père le matin; voilà quelle avait
été sa nuit. En quittant la rue des Ballets au petit jour, il était
retourné en hâte à l'éléphant, en avait artistement extrait les deux
mômes, avait partagé avec eux le déjeuner quelconque qu'il avait
inventé, puis s'en était allé, les confiant à cette bonne mère la rue
qui l'avait à peu près élevé lui-même. En les quittant, il leur avait
donné rendez-vous pour le soir au même endroit, et leur avait laissé
pour adieu ce discours:--_Je casse une canne, autrement dit je
m'esbigne, ou, comme on dit à la cour, je file. Les mioches, si vous ne
retrouvez pas papa maman, revenez ici ce soir. Je vous ficherai à souper
et je vous coucherai_. Les deux enfants, ramassés par quelque sergent de
ville et mis au dépôt, ou volés par quelque saltimbanque, ou simplement
égarés dans l'immense casse-tête chinois parisien, n'étaient pas
revenus. Les bas-fonds du monde social actuel sont pleins de ces traces
perdues. Gavroche ne les avait pas revus. Dix ou douze semaines
s'étaient écoulées depuis cette nuit-là. Il lui était arrivé plus d'une
fois de se gratter le dessus de la tête et de dire: Où diable sont mes
deux enfants?

Cependant, il était parvenu, son pistolet au poing, rue du
Pont-aux-Choux. Il remarqua qu'il n'y avait plus, dans cette rue, qu'une
boutique ouverte, et, chose digne de réflexion, une boutique de
pâtissier. C'était une occasion providentielle de manger encore un
chausson aux pommes avant d'entrer dans l'inconnu. Gavroche s'arrêta,
tâta ses flancs, fouilla son gousset, retourna ses poches, n'y trouva
rien, pas un sou, et se mit à crier: Au secours!

Il est dur de manquer le gâteau suprême.

Gavroche n'en continua pas moins son chemin.

Deux minutes après, il était rue Saint-Louis. En traversant la rue du
Parc-Royal il sentit le besoin de se dédommager du chausson de pommes
impossible, et il se donna l'immense volupté de déchirer en plein jour
les affiches de spectacle.

Un peu plus loin, voyant passer un groupe d'êtres bien portants qui lui
parurent des propriétaires, il haussa les épaules et cracha au hasard
devant lui cette gorgée de bile philosophique:

--Ces rentiers, comme c'est gras! Ça se gave. Ça patauge dans les bons
dîners. Demandez-leur ce qu'ils font de leur argent. Ils n'en savent
rien. Ils le mangent, quoi! Autant en emporte le ventre.




Chapitre II

Gavroche en marche


L'agitation d'un pistolet sans chien qu'on tient à la main en pleine rue
est une telle fonction publique que Gavroche sentait croître sa verve à
chaque pas. Il criait, parmi des bribes de la Marseillaise qu'il
chantait:

--Tout va bien. Je souffre beaucoup de la patte gauche, je me suis cassé
mon rhumatisme, mais je suis content, citoyens. Les bourgeois n'ont qu'à
se bien tenir, je vas leur éternuer des couplets subversifs. Qu'est-ce
que c'est que les mouchards? c'est des chiens. Nom d'unch! ne manquons
pas de respect aux chiens. Avec ça que je voudrais bien en avoir un à
mon pistolet. Je viens du boulevard, mes amis, ça chauffe, ça jette un
petit bouillon, ça mijote. Il est temps d'écumer le pot. En avant les
hommes! qu'un sang impur inonde les sillons! Je donne mes jours pour la
patrie, je ne reverrai plus ma concubine, n-i-ni, fini, oui, Nini! mais
c'est égal, vive la joie! Battons-nous, crebleu! j'en ai assez du
despotisme.

En cet instant, le cheval d'un garde national lancier qui passait
s'étant abattu, Gavroche posa son pistolet sur le pavé, et releva
l'homme, puis il aida à relever le cheval. Après quoi il ramassa son
pistolet et reprit son chemin.

Rue de Thorigny, tout était paix et silence. Cette apathie, propre au
Marais, contrastait avec la vaste rumeur environnante. Quatre commères
causaient sur le pas d'une porte. L'Écosse a des trios de sorcières,
mais Paris a des quatuor de commères; et le «tu seras roi» serait tout
aussi lugubrement jeté à Bonaparte dans le carrefour Baudoyer qu'à
Macbeth dans la bruyère d'Armuyr. Ce serait à peu près le même
croassement.

Les commères de la rue de Thorigny ne s'occupaient que de leurs
affaires. C'étaient trois portières et une chiffonnière avec sa hotte et
son crochet.

Elles semblaient debout toutes les quatre aux quatre coins de la
vieillesse qui sont la caducité, la décrépitude, la ruine et la
tristesse.

La chiffonnière était humble. Dans ce monde en plein vent, la
chiffonnière salue, la portière protège. Cela tient au coin de la borne
qui est ce que veulent les concierges, gras ou maigre, selon la
fantaisie de celui qui fait le tas. Il peut y avoir de la bonté dans le
balai.

Cette chiffonnière était une hotte reconnaissante, et elle souriait,
quel sourire! aux trois portières. Il se disait des choses comme ceci:

--Ah çà, votre chat est donc toujours méchant?

--Mon Dieu, les chats, vous le savez, naturellement sont l'ennemi des
chiens. C'est les chiens qui se plaignent.

--Et le monde aussi.

--Pourtant les puces de chat ne vont pas après le monde.

--Ce n'est pas l'embarras, les chiens, c'est dangereux. Je me rappelle
une année où il y avait tant de chiens qu'on a été obligé de le mettre
dans les journaux. C'était du temps qu'il y avait aux Tuileries de
grands moutons qui traînaient la petite voiture du roi de Rome. Vous
rappelez-vous le roi de Rome?

--Moi, j'aimais bien le duc de Bordeaux.

--Moi, j'ai connu Louis XVII. J'aime mieux Louis XVII.

--C'est la viande qui est chère, mame Patagon!

--Ah! ne m'en parlez pas, la boucherie est une horreur. Une horreur
horrible. On n'a plus que de la réjouissance.

Ici la chiffonnière intervint:

--Mesdames, le commerce ne va pas. Les tas d'ordures sont minables. On
ne jette plus rien. On mange tout.

--Il y en a de plus pauvres que vous, la Vargoulême.

--Ah, Ça C'est vrai, répondit la chiffonnière avec déférence, moi j'ai
un état.

Il y eut une pause, et la chiffonnière, cédant à ce besoin d'étalage qui
est le fond de l'homme, ajouta:

--Le matin en rentrant, j'épluche l'hotte, je fais mon treillage
(probablement triage). Ça fait des tas dans ma chambre. Je mets les
chiffons dans un panier, les trognons dans un baquet, les linges dans
mon placard, les lainages dans ma commode, les vieux papiers dans le
coin de la fenêtre, les choses bonnes à manger dans mon écuelle, les
morceaux de verre dans la cheminée, les savates derrière la porte, et
les os sous mon lit.

Gavroche, arrêté derrière, écoutait:

--Les vieilles, dit-il, qu'est-ce que vous avez donc à parler politique?

Une bordée l'assaillit, composée d'une huée quadruple.

--En voilà encore un scélérat!

--Qu'est-ce qu'il a donc à son moignon? Un pistolet?

--Je vous demande un peu, ce gueux de môme!

--Ça n'est pas tranquille si ça ne renverse pas l'autorité.

Gavroche, dédaigneux, se borna, pour toute représaille, à soulever le
bout de son nez avec son pouce en ouvrant sa main toute grande.

La chiffonnière cria:

--Méchant va-nu-pattes!

Celle qui répondait au nom de mame Patagon frappa ses deux mains l'une
contre l'autre avec scandale:

--Il va y avoir des malheurs, c'est sûr. Le galopin d'à côté qui a une
barbiche, je le voyais passer tous les matins avec une jeunesse en
bonnet rose sous le bras, aujourd'hui je l'ai vu passer, il donnait le
bras à un fusil. Mame Bacheux dit qu'il y a eu la semaine passée une
révolution à... à... à...--où est le veau!--à Pontoise. Et puis le
voyez-vous là avec un pistolet, cette horreur de polisson! Il paraît
qu'il y a des canons tout plein les Célestins. Comment voulez-vous que
fasse le gouvernement avec des garnements qui ne savent qu'inventer pour
déranger le monde, quand on commençait à être un peu tranquille après
tous les malheurs qu'il y a eu, bon Dieu Seigneur, cette pauvre reine
que j'ai vue passer dans la charrette! Et tout ça va encore faire
renchérir le tabac. C'est une infamie! Et certainement, j'irai te voir
guillotiner, malfaiteur!

--Tu renifles, mon ancienne, dit Gavroche. Mouche ton promontoire.

Et il passa outre.

Quand il fut rue Pavée, la chiffonnière lui revint à l'esprit, et il eut
ce soliloque:

--Tu as tort d'insulter les révolutionnaires, mère Coin-de-la-Borne. Ce
pistolet-là, c'est dans ton intérêt. C'est pour que tu aies dans ta
hotte plus de choses bonnes à manger.

Tout à coup il entendit du bruit derrière lui; c'était la portière
Patagon qui l'avait suivi, et qui, de loin, lui montrait le poing en
criant:

--Tu n'es qu'un bâtard!

--Ça, dit Gavroche, je m'en fiche d'une manière profonde.

Peu après, il passait devant l'hôtel Lamoignon. Là il poussa cet appel:

--En route pour la bataille!

Et il fut pris d'un accès de mélancolie. Il regarda son pistolet d'un
air de reproche qui semblait essayer de l'attendrir.

--Je pars, lui dit-il, mais toi tu ne pars pas.

Un chien peut distraire d'un autre. Un caniche très maigre vint à
passer. Gavroche s'apitoya.

--Mon pauvre toutou, lui dit-il, tu as donc avalé un tonneau qu'on te
voit tous les cerceaux.

Puis il se dirigea vers l'Orme-Saint-Gervais.




Chapitre III

Juste indignation d'un perruquier


Le digne perruquier qui avait chassé les deux petits auxquels Gavroche
avait ouvert l'intestin paternel de l'éléphant, était en ce moment dans
sa boutique occupé à raser un vieux soldat légionnaire qui avait servi
sous l'Empire. On causait. Le perruquier avait naturellement parlé au
vétéran de l'émeute, puis du général Lamarque, et de Lamarque on était
venu à l'Empereur. De là une conversation de barbier à soldat, que
Prudhomme, s'il eût été présent, eût enrichie d'arabesques, et qu'il eût
intitulée: _Dialogue du rasoir et du sabre_.

--Monsieur, disait le perruquier, comment l'Empereur montait-il à
cheval?

--Mal. Il ne savait pas tomber. Aussi il ne tombait jamais.

--Avait-il de beaux chevaux? il devait avoir de beaux chevaux?

Le jour où il m'a donné la croix, j'ai remarqué sa bête. C'était une
jument coureuse, toute blanche. Elle avait les oreilles très écartées,
la selle profonde, une fine tête marquée d'une étoile noire, le cou très
long, les genoux fortement articulés, les côtes saillantes, les épaules
obliques, l'arrière-main puissante. Un peu plus de quinze palmes de
haut.

--Joli cheval, fit le perruquier.

--C'était la bête de sa majesté.

Le perruquier sentit qu'après ce mot, un peu de silence était
convenable, il s'y conforma, puis reprit:

--L'Empereur n'a été blessé qu'une fois, n'est-ce pas, monsieur?

Le vieux soldat répondit avec l'accent calme et souverain de l'homme qui
y a été.

--Au talon. À Ratisbonne. Je ne l'ai jamais vu si bien mis que ce
jour-là. Il était propre comme un sou.

--Et vous, monsieur le vétéran, vous avez dû être souvent blessé?

--Moi? dit le soldat, ah! pas grand'chose. J'ai reçu à Marengo deux
coups de sabre sur la nuque, une balle dans le bras droit à Austerlitz,
une autre dans la hanche gauche à Iéna, à Friedland un coup de
bayonnette là,--à la Moskowa sept ou huit coups de lance n'importe où, à
Lutzen un éclat d'obus qui m'a écrasé un doigt...--Ah! et puis à
Waterloo un biscaïen dans la cuisse. Voilà tout.

--Comme c'est beau, s'écria le perruquier avec un accent pindarique, de
mourir sur le champ de bataille! Moi! parole d'honneur, plutôt que de
crever sur le grabat, de maladie, lentement, un peu tous les jours, avec
les drogues, les cataplasmes, la seringue et le médecin, j'aimerais
mieux recevoir dans le ventre un boulet de canon!

--Vous n'êtes pas dégoûté, fit le soldat.

Il achevait à peine qu'un effroyable fracas ébranla la boutique. Une
vitre de la devanture venait de s'étoiler brusquement.

Le perruquier devint blême.

--Ah Dieu! cria-t-il, c'en est un!

--Quoi?

--Un boulet de canon.

--Le voici, dit le soldat.

Et il ramassa quelque chose qui roulait à terre. C'était un caillou.

Le perruquier courut à la vitre brisée et vit Gavroche qui s'enfuyait à
toutes jambes vers le marché Saint-Jean. En passant devant la boutique
du perruquier, Gavroche, qui avait les deux mômes sur le coeur, n'avait
pu résister au désir de lui dire bonjour, et lui avait jeté une pierre
dans ses carreaux.

--Voyez-vous! hurla le perruquier qui de blanc était devenu bleu, cela
fait le mal pour le mal. Qu'est-ce qu'on lui a fait à ce gamin-là?




Chapitre IV

L'enfant s'étonne du vieillard


Cependant Gavroche, au marché Saint-Jean, dont le poste était déjà
désarmé, venait--d'opérer sa jonction--avec une bande conduite par
Enjolras, Courfeyrac, Combeferre et Feuilly. Ils étaient à peu près
armés. Bahorel et Jean Prouvaire les avaient retrouvés et grossissaient
le groupe. Enjolras avait un fusil de chasse à deux coups, Combeferre un
fusil de garde national portant un numéro de légion, et dans sa ceinture
deux pistolets que sa redingote déboutonnée laissait voir, Jean
Prouvaire un vieux mousqueton de cavalerie, Bahorel une carabine;
Courfeyrac agitait une canne à épée dégainée. Feuilly, un sabre nu au
poing, marchait en avant en criant: «Vive la Pologne!»

Ils arrivaient du quai Morland, sans cravates, sans chapeaux,
essoufflés, mouillés par la pluie, l'éclair dans les yeux. Gavroche les
aborda avec calme.

--Où allons-nous?

--Viens, dit Courfeyrac.

Derrière Feuilly marchait, ou plutôt bondissait Bahorel, poisson dans
l'eau de l'émeute. Il avait un gilet cramoisi et de ces mots qui cassent
tout. Son gilet bouleversa un passant qui cria tout éperdu:

--Voilà les rouges!

--Le rouge, les rouges! répliqua Bahorel. Drôle de peur, bourgeois.
Quant à moi, je ne tremble point devant un coquelicot, le petit chaperon
rouge ne m'inspire aucune épouvante. Bourgeois, croyez-moi, laissons la
peur du rouge aux bêtes à cornes.

Il avisa un coin de mur où était placardée la plus pacifique feuille de
papier du monde, une permission de manger des oeufs, un mandement de
carême adressé par l'archevêque de Paris à ses «ouailles».

Bahorel s'écria:

--Ouailles; manière polie de dire oies.

Et il arracha du mur le mandement. Ceci conquit Gavroche. À partir de
cet instant, Gavroche se mit à étudier Bahorel.

--Bahorel, observa Enjolras, tu as tort. Tu aurais dû laisser ce
mandement tranquille, ce n'est pas à lui que nous avons affaire, tu
dépenses inutilement de la colère. Garde ta provision. On ne fait pas
feu hors des rangs, pas plus avec l'âme qu'avec le fusil.

--Chacun son genre, Enjolras, riposta Bahorel. Cette prose d'évêque me
choque, je veux manger des oeufs sans qu'on me le permette. Toi tu as le
genre froid brûlant; moi je m'amuse. D'ailleurs, je ne me dépense pas,
je prends de l'élan; et si j'ai déchiré ce mandement, Hercle! c'est pour
me mettre en appétit.

Ce mot, _Hercle_, frappa Gavroche. Il cherchait toutes les occasions de
s'instruire, et ce déchireur d'affiches-là avait son estime. Il lui
demanda:

--Qu'est-ce que cela veut dire, _Hercle_?

Bahorel répondit:

--Cela veut dire sacré nom d'un chien en latin.

Ici Bahorel reconnut à une fenêtre un jeune homme pâle à barbe noire qui
les regardait passer, probablement un ami de l'A B C. Il lui cria:

--Vite, des cartouches! _para bellum_.

--Bel homme! c'est vrai, dit Gavroche qui maintenant comprenait le
latin.

Un cortège tumultueux les accompagnait, étudiants, artistes, jeunes gens
affiliés à la Cougourde d'Aix, ouvriers, gens du port, armés de bâtons
et de bayonnettes, quelques-uns, comme Combeferre, avec des pistolets
entrés dans leurs pantalons. Un vieillard, qui paraissait très vieux,
marchait dans cette bande. Il n'avait point d'arme, et se hâtait pour ne
point rester en arrière, quoiqu'il eût l'air pensif. Gavroche l'aperçut:

--Keksekça? dit-il à Courfeyrac.

--C'est un vieux.

C'était M. Mabeuf.




Chapitre V

Le vieillard


Disons ce qui s'était passé:

Enjolras et ses amis étaient sur le boulevard Bourdon près des greniers
d'abondance au moment où les dragons avaient chargé. Enjolras,
Courfeyrac et Combeferre étaient de ceux qui avaient pris par la rue
Bassompierre en criant: Aux barricades! Rue Lesdiguières ils avaient
rencontré un vieillard qui cheminait.

Ce qui avait appelé leur attention, c'est que ce bonhomme marchait en
zigzag comme s'il était ivre. En outre il avait son chapeau à la main,
quoiqu'il eût plu toute la matinée et qu'il plût assez fort en ce
moment-là même. Courfeyrac avait reconnu le père Mabeuf. Il le
connaissait pour avoir maintes fois accompagné Marius jusqu'à sa porte.
Sachant les habitudes paisibles et plus que timides du vieux marguillier
bouquiniste, et stupéfait de le voir au milieu de ce tumulte, à deux pas
des charges de cavalerie, presque au milieu d'une fusillade, décoiffé
sous la pluie et se promenant parmi les balles, il l'avait abordé, et
l'émeutier de vingt-cinq ans et l'octogénaire avaient échangé ce
dialogue:

--Monsieur Mabeuf, rentrez chez vous.

--Pourquoi?

--Il va y avoir du tapage.

--C'est bon.

--Des coups de sabre, des coups de fusil, monsieur Mabeuf.

--C'est bon.

--Des coups de canon.

--C'est bon. Où allez-vous, vous autres?

--Nous allons flanquer le gouvernement par terre.

--C'est bon.

Et il s'était mis à les suivre. Depuis ce moment-là, il n'avait pas
prononcé une parole. Son pas était devenu ferme tout à coup, des
ouvriers lui avaient offert le bras, il avait refusé d'un signe de tête.
Il s'avançait presque au premier rang de la colonne, ayant tout à la
fois le mouvement d'un homme qui marche et le visage d'un homme qui
dort.

--Quel bonhomme enragé! murmuraient les étudiants. Le bruit courait dans
l'attroupement que c'était--un ancien conventionnel,--un vieux régicide.

Le rassemblement avait pris par la rue de la Verrerie. Le petit Gavroche
marchait en avant avec ce chant à tue-tête qui faisait de lui une espèce
de clairon. Il chantait:

          _Voici la lune qui paraît,_
          _Quand irons-nous dans la forêt?_
          _Demandait Charlot à Charlotte._

          _Tou tou tou_
          _Pour Chatou._
          _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._

          _Pour avoir bu de grand matin_
          _La rosée à même le thym,_
          _Deux moineaux étaient en ribote._

          _Zi zi zi_
          _Pour Passy._
          _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._

          _Et ces deux pauvres petits loups_
          _Comme deux grives étaient soûls;_
          _Un tigre en riait dans sa grotte._

          _Don don don_
          _Pour Meudon._
          _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._

          _L'un jurait et l'autre sacrait._
          _Quand irons-nous dans la forêt?_
          _Demandait Charlot à Charlotte._

          _Tin tin tin_
          _Pour Pantin._
          _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._

Ils se dirigeaient vers Saint-Merry.




Chapitre VI

Recrues


La bande grossissait à chaque instant. Vers la rue des Billettes, un
homme de haute taille, grisonnant, dont Courfeyrac, Enjolras et
Combeferre remarquèrent la mine rude et hardie, mais qu'aucun d'eux ne
connaissait, se joignit à eux. Gavroche occupé de chanter, de siffler,
de bourdonner, d'aller en avant, et de cogner aux volets des boutiques
avec la crosse de son pistolet sans chien, ne fit pas attention à cet
homme.

Il se trouva que, rue de la Verrerie, ils passèrent devant la porte de
Courfeyrac.

--Cela se trouve bien, dit Courfeyrac, j'ai oublié ma bourse, et j'ai
perdu mon chapeau. Il quitta l'attroupement et monta chez lui quatre à
quatre. Il prit un vieux chapeau et sa bourse. Il prit aussi un grand
coffre carré de la dimension d'une grosse valise qui était caché dans
son linge sale. Comme il redescendait en courant, la portière le héla.

--Monsieur de Courfeyrac!

--Portière, comment vous appelez-vous? riposta Courfeyrac.

La portière demeura ébahie.

--Mais vous le savez bien, je suis la concierge, je me nomme la mère
Veuvain.

--Eh bien, si vous m'appelez encore monsieur de Courfeyrac, je vous
appelle mère de Veuvain. Maintenant, parlez, qu'y a-t-il? qu'est-ce?

--Il y a là quelqu'un qui veut vous parler.

--Qui ça?

--Je ne sais pas.

--Où ça?

--Dans ma loge.

--Au diable! fit Courfeyrac.

--Mais ça attend depuis plus d'une heure que vous rentriez! reprit la
portière.

En même temps, une espèce de jeune ouvrier, maigre, blême, petit, marqué
de taches de rousseur, vêtu d'une blouse trouée et d'un pantalon de
velours à côtes rapiécé, et qui avait plutôt l'air d'une fille accoutrée
en garçon que d'un homme, sortit de la loge et dit à Courfeyrac d'une
voix qui, par exemple, n'était pas le moins du monde une voix de femme:

--Monsieur Marius, s'il vous plaît?

--Il n'y est pas.

--Rentrera-t-il ce soir?

--Je n'en sais rien.

Et Courfeyrac ajouta:--Quant à moi, je ne rentrerai pas.

Le jeune homme le regarda fixement et lui demanda:

--Pourquoi cela?

--Parce que.

--Où allez-vous donc?

--Qu'est-ce que cela te fait?

--Voulez-vous que je vous porte votre coffre?

--Je vais aux barricades.

--Voulez-vous que j'aille avec vous?

--Si tu veux! répondit Courfeyrac. La rue est libre, les pavés sont à
tout le monde.

Et il s'échappa en courant pour rejoindre ses amis. Quand il les eut
rejoints, il donna le coffre à porter à l'un d'eux. Ce ne fut qu'un
grand quart d'heure après qu'il s'aperçut que le jeune homme les avait
en effet suivis.

Un attroupement ne va pas précisément où il veut. Nous avons expliqué
que c'est un coup de vent qui l'emporte. Ils dépassèrent Saint-Merry et
se trouvèrent, sans trop savoir comment, rue Saint-Denis.




Livre douzième--Corinthe




Chapitre I

Histoire de Corinthe depuis sa fondation


Les Parisiens qui, aujourd'hui, en entrant dans la rue Rambuteau du côté
des halles, remarquent à leur droite, vis-à-vis la rue Mondétour, une
boutique de vannier ayant pour enseigne un panier qui a la forme de
l'empereur Napoléon le Grand avec cette inscription:

          NAPOLEON EST
          FAIT TOUT EN OSIER

ne se doutent guère des scènes terribles que ce même emplacement a vues,
il y a à peine trente ans.

C'est là qu'étaient la rue de la Chanvrerie, que les anciens titres
écrivent Chanverrerie, et le cabaret célèbre appelé Corinthe.

On se rappelle tout ce qui a été dit sur la barricade élevée en cet
endroit et éclipsée d'ailleurs par la barricade Saint-Merry. C'est sur
cette fameuse barricade de la rue de la Chanvrerie, aujourd'hui tombée
dans une nuit profonde, que nous allons jeter un peu de lumière.

Qu'on nous permette de recourir, pour la clarté du récit, au moyen
simple déjà employé par nous pour Waterloo. Les personnes qui voudront
se représenter d'une manière assez exacte les pâtés de maisons qui se
dressaient à cette époque près la pointe Saint-Eustache, à l'angle
nord-est des halles de Paris, où est aujourd'hui l'embouchure de la rue
Rambuteau, n'ont qu'à se figurer, touchant la rue Saint-Denis par le
sommet et par la base les halles, une N dont les deux jambages verticaux
seraient la rue de la Grande-Truanderie et la rue de la Chanvrerie et
dont la rue de la Petite-Truanderie ferait le jambage transversal. La
vieille rue Mondétour coupait les trois jambages selon les angles les
plus tortus. Si bien que l'enchevêtrement dédaléen de ces quatre rues
suffisait pour faire, sur un espace de cent toises carrées, entre les
halles et la rue Saint-Denis d'une part, entre la rue du Cygne et la rue
des Prêcheurs d'autre part, sept îlots de maisons, bizarrement taillés,
de grandeurs diverses, posés de travers et comme au hasard, et séparés à
peine, ainsi que les blocs de pierre dans le chantier, par des fentes
étroites.

Nous disons fentes étroites, et nous ne pouvons pas donner une plus
juste idée de ces ruelles obscures, resserrées, anguleuses, bordées de
masures à huit étages. Ces masures étaient si décrépites que, dans les
rues de la Chanvrerie et de la Petite-Truanderie, les façades
s'étayaient de poutres allant d'une maison à l'autre. La rue était
étroite et le ruisseau large, le passant y cheminait sur le pavé
toujours mouillé, côtoyant des boutiques pareilles à des caves, de
grosses bornes cerclées de fer, des tas d'ordures excessifs, des portes
d'allées armées d'énormes grilles séculaires. La rue Rambuteau a dévasté
tout cela.

Le nom Mondétour peint à merveille les sinuosités de toute cette voirie.
Un peu plus loin, on les trouvait encore mieux exprimées par la _rue
Pirouette_ qui se jetait dans la rue Mondétour.

Le passant qui s'engageait de la rue Saint-Denis dans la rue de la
Chanvrerie la voyait peu à peu se rétrécir devant lui, comme s'il fût
entré dans un entonnoir allongé. Au bout de la rue, qui était fort
courte, il trouvait le passage barré du côté des halles par une haute
rangée de maisons, et il se fût cru dans un cul-de-sac, s'il n'eût
aperçu à droite et à gauche deux tranchées noires par où il pouvait
s'échapper. C'était la rue Mondétour, laquelle allait rejoindre d'un
côté la rue des Prêcheurs, de l'autre la rue du Cygne et la
Petite-Truanderie. Au fond de cette espèce de cul-de-sac, à l'angle de
la tranchée de droite, on remarquait une maison moins élevée que les
autres et formant une sorte de cap sur la rue.

C'est dans cette maison, de deux étages seulement, qu'était allégrement
installé depuis trois cents ans un cabaret illustre. Ce cabaret faisait
un bruit de joie au lieu même que le vieux Théophile a signalé dans ces
deux vers:

          _Là branle le squelette horrible_
          _D'un pauvre amant qui se pendit._

L'endroit étant bon, les cabaretiers s'y succédaient de père en fils.

Du temps de Mathurin Régnier, ce cabaret s'appelait le _Pot-aux-Roses_,
et comme la mode était aux rébus, il avait pour enseigne un poteau peint
en rose. Au siècle dernier, le digne Natoire, l'un des maîtres
fantasques aujourd'hui dédaignés par l'école roide, s'étant grisé
plusieurs fois dans ce cabaret à la table même où s'était soûlé Régnier,
avait peint par reconnaissance une grappe de raisin de Corinthe sur le
poteau rose. Le cabaretier, de joie, en avait changé son enseigne et
avait fait dorer au-dessous de la grappe ces mots: _au Raisin de
Corinthe_. De là ce nom, _Corinthe_. Rien n'est plus naturel aux
ivrognes que les ellipses. L'ellipse est le zigzag de la phrase.
Corinthe avait peu à peu détrôné le Pot-aux-Roses. Le dernier cabaretier
de la dynastie, le père Hucheloup, ne sachant même plus la tradition,
avait fait peindre le poteau en bleu.

Une salle en bas où était le comptoir, une salle au premier où était le
billard, un escalier de bois en spirale perçant le plafond, le vin sur
les tables, la fumée sur les murs, des chandelles en plein jour, voilà
quel était le cabaret. Un escalier à trappe dans la salle d'en bas
conduisait à la cave. Au second était le logis des Hucheloup. On y
montait par un escalier, échelle plutôt qu'escalier, n'ayant pour entrée
qu'une porte dérobée dans la grande salle du premier. Sous le toit, deux
greniers mansardes, nids de servantes. La cuisine partageait le
rez-de-chaussée avec la salle du comptoir.

Le père Hucheloup était peut-être né chimiste, le fait est qu'il fut
cuisinier; on ne buvait pas seulement dans son cabaret, on y mangeait.
Hucheloup avait inventé une chose excellente qu'on ne mangeait que chez
lui, c'étaient des carpes farcies qu'il appelait _carpes au gras_. On
mangeait cela à la lueur d'une chandelle de suif ou d'un quinquet du
temps de Louis XVI sur des tables où était clouée une toile cirée en
guise de nappe. On y venait de loin. Hucheloup avait, un beau matin,
avait jugé à propos d'avertir les passants de sa «spécialité»; il avait
trempé un pinceau dans un pot de noir, et comme il avait une orthographe
à lui, de même qu'une cuisine à lui, il avait improvisé sur son mur
cette inscription remarquable:

          CARPES HO GRAS

Un hiver, les averses et les giboulées avaient eu la fantaisie d'effacer
l'S qui terminait le premier mot et le G qui commençait le troisième; et
il était resté ceci:

          CARPE HO RAS

Le temps et la pluie aidant, une humble annonce gastronomique était
devenue un conseil profond.

De la sorte il s'était trouvé que, ne sachant pas le français, le père
Hucheloup avait su le latin, qu'il avait fait sortir de la cuisine la
philosophie, et que, voulant simplement effacer Carême, il avait égalé
Horace. Et ce qui était frappant, c'est que cela aussi voulait dire:
entrez dans mon cabaret.

Rien de tout cela n'existe aujourd'hui. Le dédale Mondétour était
éventré et largement ouvert dès 1847, et probablement n'est plus à
l'heure qu'il est. La rue de la Chanvrerie et Corinthe ont disparu sous
le pavé de la rue Rambuteau.

Comme nous l'avons dit, Corinthe était un des lieux de réunion, sinon de
ralliement, de Courfeyrac et de ses amis. C'est Grantaire qui avait
découvert Corinthe. Il y était entré à cause de _Carpe Horas_ et y était
retourné à cause des _Carpes au Gras_. On y buvait, on y mangeait, on y
criait; on y payait peu, on y payait mal, on n'y payait pas, on était
toujours bienvenu. Le père Hucheloup était un bonhomme.

Hucheloup, bonhomme, nous venons de le dire, était un gargotier à
moustaches; variété amusante. Il avait toujours la mine de mauvaise
humeur, semblait vouloir intimider ses pratiques, bougonnait les gens
qui entraient chez lui, et avait l'air plus disposé à leur chercher
querelle qu'à leur servir la soupe. Et pourtant, nous maintenons le mot,
on était toujours bienvenu. Cette bizarrerie avait achalandé sa
boutique, et lui amenait des jeunes gens se disant: Viens donc voir
_maronner_ le père Hucheloup. Il avait été maître d'armes. Tout à coup
il éclatait de rire. Grosse voix, bon diable. C'était un fond comique
avec une apparence tragique; il ne demandait pas mieux que de vous faire
peur; à peu près comme ces tabatières qui ont la forme d'un pistolet. La
détonation éternue.

Il avait pour femme la mère Hucheloup, un être barbu, fort laid.

Vers 1830, le père Hucheloup mourut. Avec lui disparut le secret des
carpes au gras. Sa veuve, peu consolable, continua le cabaret. Mais la
cuisine dégénéra et devint exécrable, le vin, qui avait toujours été
mauvais, fut affreux. Courfeyrac et ses amis continuèrent pourtant
d'aller à Corinthe,--par piété, disait Bossuet.

La veuve Hucheloup était essoufflée et difforme avec des souvenirs
champêtres. Elle leur ôtait la fadeur par la prononciation. Elle avait
une façon à elle de dire les choses qui assaisonnait ses réminiscences
villageoises et printanières. Ç'avait été jadis son bonheur,
affirmait-elle, d'entendre «les loups-de-gorge chanter dans les
ogrépines».

La salle du premier, où était le «restaurant» était une grande longue
pièce encombrée de tabourets, d'escabeaux, de chaises, de bancs et de
tables, et d'un vieux billard boiteux. On y arrivait par l'escalier en
spirale qui aboutissait dans l'angle de la salle à un trou carré pareil
à une écoutille de navire.

Cette salle, éclairée d'une seule fenêtre étroite et d'un quinquet
toujours allumé, avait un air de galetas. Tous les meubles à quatre
pieds se comportaient comme s'ils en avaient trois. Les murs blanchis à
la chaux n'avaient pour tout ornement que ce quatrain en l'honneur de
mame Hucheloup:

          _Elle étonne à dix pas, elle épouvante à deux._
          _Une verrue habite en son nez hasardeux;_
          _On tremble à chaque instant qu'elle ne vous la mouche,_
          _Et qu'un beau jour son nez ne tombe dans sa bouche._

Cela était charbonné sur la muraille.

Mame Hucheloup, ressemblante, allait et venait du matin au soir devant
ce quatrain, avec une parfaite tranquillité. Deux servantes, appelées
Matelote et Gibelotte, et auxquelles on n'a jamais connu d'autres noms,
aidaient mame Hucheloup à poser sur les tables les cruchons de vin bleu
et les brouets variés qu'on servait aux affamés dans des écuelles de
poterie. Matelote, grosse, ronde, rousse et criarde, ancienne sultane
favorite du défunt Hucheloup, était laide, plus que n'importe quel
monstre mythologique; pourtant, comme il sied que la servante se tienne
toujours en arrière de la maîtresse, elle était moins laide que mame
Hucheloup. Gibelotte, longue, délicate, blanche d'une blancheur
lymphatique, les yeux cernés, les paupières tombantes, toujours épuisée
et accablée, atteinte de ce qu'on pourrait appeler la lassitude
chronique, levée la première, couchée la dernière, servait tout le
monde, même l'autre servante, en silence et avec douceur, en souriant
sous la fatigue d'une sorte de vague sourire endormi.

Il y avait un miroir au-dessus du comptoir.

Avant d'entrer dans la salle-restaurant, on lisait sur la porte ce vers
écrit à la craie par Courfeyrac:

          _Régale si tu peux et mange si tu l'oses._




Chapitre II

Gaîtés préalables


Laigle de Meaux, on le sait, demeurait plutôt chez Joly qu'ailleurs. Il
avait un logis comme l'oiseau a une branche. Les deux amis vivaient
ensemble, mangeaient ensemble, dormaient ensemble. Tout leur était
commun, même un peu Musichetta. Ils étaient ce que, chez les frères
chapeaux, on appelle _bini_. Le matin du 5 juin, ils s'en allèrent
déjeuner à Corinthe. Joly, enchifrené, avait un fort coryza que Laigle
commençait à partager. L'habit de Laigle était râpé, mais Joly était
bien mis.

Il était environ neuf heures du matin quand ils poussèrent la porte de
Corinthe.

Ils montèrent au premier.

Matelote et Gibelotte les reçurent.

--Huîtres, fromage et jambon, dit Laigle.

Et ils s'attablèrent.

Le cabaret était vide; il n'y avait qu'eux deux.

Gibelotte, reconnaissant Joly et Laigle, mit une bouteille de vin sur la
table.

Comme ils étaient aux premières huîtres, une tête apparut à l'écoutille
de l'escalier, et une voix dit:

--Je passais. J'ai senti, de la rue, une délicieuse odeur de fromage de
Brie. J'entre.

C'était Grantaire.

Grantaire prit un tabouret et s'attabla.

Gibelotte, voyant Grantaire, mit deux bouteilles de vin sur la table.

Cela fit trois.

--Est-ce que tu vas boire ces deux bouteilles? demanda Laigle à
Grantaire.

Grantaire répondit:

--Tous sont ingénieux, toi seul es ingénu. Deux bouteilles n'ont jamais
étonné un homme.

Les autres avaient commencé par manger, Grantaire commença par boire.
Une demi-bouteille fut vivement engloutie.

--Tu as donc un trou à l'estomac? reprit Laigle.

--Tu en as bien un au coude, dit Grantaire.

Et, après avoir vidé son verre, il ajouta:

--Ah ça, Laigle des oraisons funèbres, ton habit est vieux.

--Je l'espère, repartit Laigle. Cela fait que nous faisons bon ménage,
mon habit et moi. Il a pris tous mes plis, il ne me gêne en rien, il
s'est moulé sur mes difformités, il est complaisant à tous mes
mouvements; je ne le sens que parce qu'il me tient chaud. Les vieux
habits, c'est la même chose que les vieux amis.

--C'est vrai, s'écria Joly entrant dans le dialogue, un vieil habit est
un vieil abi.

--Surtout, dit Grantaire, dans la bouche d'un homme enchifrené.

--Grantaire, demanda Laigle, viens-tu du boulevard?

--Non.

--Nous venons de voir passer la tête du cortège, Joly et moi.

--C'est un spectacle berveilleux, dit Joly.

--Comme cette rue est tranquille! s'écria Laigle. Qui est-ce qui se
douterait que Paris est sens dessus dessous? Comme on voit que c'était
jadis tout couvents par ici! Du Breul et Sauval en donnent la liste, et
l'abbé Lebeuf. Il y en avait tout autour, ça fourmillait, des chaussés,
des déchaussés, des tondus, des barbus, des gris, des noirs, des blancs,
des franciscains, des minimes, des capucins, des carmes, des petits
augustins, des grands augustins, des vieux augustins...--Ça pullulait.

--Ne parlons pas de moines, interrompit Grantaire, cela donne envie de
se gratter.

Puis il s'exclama:

--Bouh! je viens d'avaler une mauvaise huître. Voilà l'hypocondrie qui
me reprend. Les huîtres sont gâtées, les servantes sont laides. Je hais
l'espèce humaine. J'ai passé tout à l'heure rue Richelieu devant la
grosse librairie publique. Ce tas d'écailles d'huîtres qu'on appelle une
bibliothèque me dégoûte de penser. Que de papier! que d'encre! que de
griffonnage! On a écrit tout ça! quel maroufle a donc dit que l'homme
était un bipède sans plume? Et puis, j'ai rencontré une jolie fille que
je connais, belle comme le printemps, digne de s'appeler Floréal, et
ravie, transportée, heureuse, aux anges, la misérable, parce que hier un
épouvantable banquier tigré de petite vérole a daigné vouloir d'elle!
Hélas! la femme guette le traitant non moins que le muguet; les chattes
chassent aux souris comme aux oiseaux. Cette donzelle, il n'y a pas deux
mois qu'elle était sage dans une mansarde, elle ajustait des petits
ronds de cuivre à des oeillets de corset, comment appelez-vous ça? elle
cousait, elle avait un lit de sangle; elle demeurait auprès d'un pot de
fleurs, elle était contente. La voilà banquière. Cette transformation
s'est faite cette nuit. J'ai rencontré cette victime ce matin, toute
joyeuse. Ce qui est hideux, c'est que la drôlesse était tout aussi jolie
aujourd'hui qu'hier. Son financier ne paraissait pas sur sa figure. Les
roses ont ceci de plus ou de moins que les femmes, que les traces que
leur laissent les chenilles sont visibles. Ah! il n'y a pas de morale
sur la terre, j'en atteste le myrte, symbole de l'amour, le laurier,
symbole de la guerre, l'olivier, ce bêta, symbole de la paix, le
pommier, qui a failli étrangler Adam avec son pépin, et le figuier,
grand-père des jupons. Quant au droit, voulez-vous savoir ce que c'est
que le droit? Les Gaulois convoitent Cluse, Rome protège Cluse, et leur
demande quel tort Cluse leur a fait. Brennus répond:--Le tort que vous a
fait Albe, le tort que vous a fait Fidèrie, le tort que vous ont fait
les Éques, les Volsques et les Sabins. Ils étaient vos voisins. Les
Clusiens sont les nôtres. Nous entendons le voisinage comme vous. Vous
avez volé Albe, nous prenons Cluse. Rome dit: Vous ne prendrez pas
Cluse. Brennus prit Rome. Puis il cria: _Voe victis_! Voilà ce qu'est le
droit. Ah! dans ce monde, que de bêtes de proie! que d'aigles! J'en ai
la chair de poule.

Il tendit son verre à Joly qui le remplit, puis il but, et poursuivit,
sans presque avoir été interrompu par ce verre de vin dont personne ne
s'aperçut, pas même lui:

--Brennus, qui prend Rome, est un aigle; le banquier, qui prend la
grisette, est un aigle. Pas plus de pudeur ici que là. Donc ne croyons à
rien. Il n'y a qu'une réalité: boire. Quelle que soit votre opinion,
soyez pour le coq maigre comme le canton d'Uri ou pour le coq gras comme
le canton de Glaris, peu importe, buvez. Vous me parlez du boulevard, du
cortège, et caetera. Ah çà, il va donc encore y avoir une révolution?
Cette indigence de moyens m'étonne de la part du bon Dieu. Il faut qu'à
tout moment il se remette à suifer la rainure des événements. Ça
accroche, ça ne marche pas. Vite une révolution. Le bon Dieu a toujours
les mains noires de ce vilain cambouis-là. À sa place, je serais plus
simple, je ne remonterais pas à chaque instant ma mécanique, je mènerais
le genre humain rondement, je tricoterais les faits maille à maille sans
casser le fil, je n'aurais point d'en-cas, je n'aurais pas de répertoire
extraordinaire. Ce que vous autres appelez le progrès marche par deux
moteurs, les hommes et les événements. Mais, chose triste, de temps en
temps, l'exceptionnel est nécessaire. Pour les événements comme pour les
hommes, la troupe ordinaire ne suffit pas; il faut parmi les hommes des
génies, et parmi les événements des révolutions. Les grands accidents
sont la loi; l'ordre des choses ne peut s'en passer; et, à voir les
apparitions de comètes, on serait tenté de croire que le ciel lui-même a
besoin d'acteurs en représentation. Au moment où l'on s'y attend le
moins, Dieu placarde un météore sur la muraille du firmament. Quelque
étoile bizarre survient, soulignée par une queue énorme. Et cela fait
mourir César. Brutus lui donne un coup de couteau, et Dieu un coup de
comète. Crac, voilà une aurore boréale, voilà une révolution, voilà un
grand homme; 93 en grosses lettres, Napoléon en vedette, la comète de
1811 au haut de l'affiche. Ah! la belle affiche bleue, toute constellée
de flamboiements inattendus! Boum! boum! spectacle extraordinaire. Levez
les yeux, badauds. Tout est échevelé, l'astre comme le drame. Bon Dieu,
c'est trop, et ce n'est pas assez. Ces ressources, prises dans
l'exception, semblent magnificence et sont pauvreté. Mes amis, la
providence en est aux expédients. Une révolution, qu'est-ce que cela
prouve? Que Dieu est à court. Il fait un coup d'État, parce qu'il y a
solution de continuité entre le présent et l'avenir, et parce que, lui
Dieu, il n'a pas pu joindre les deux bouts. Au fait, cela me confirme
dans mes conjectures sur la situation de fortune de Jéhovah; et à voir
tant de malaise en haut et en bas, tant de mesquinerie et de pingrerie
et de ladrerie et de détresse au ciel et sur la terre, depuis l'oiseau
qui n'a pas un grain de mil jusqu'à moi qui n'ai pas cent mille livres
de rente, à voir la destinée humaine, qui est fort usée, et même la
destinée royale, qui montre la corde, témoin le prince de Condé pendu, à
voir l'hiver, qui n'est pas autre chose qu'une déchirure au zénith par
où le vent souffle, à voir tant de haillons dans la pourpre toute neuve
du matin au sommet des collines, à voir les gouttes de rosée, ces perles
fausses, à voir le givre, ce strass, à voir l'humanité décousue et les
événements rapiécés, et tant de taches au soleil, et tant de trous à la
lune, à voir tant de misère partout, je soupçonne que Dieu n'est pas
riche. Il a de l'apparence, c'est vrai, mais je sens la gêne. Il donne
une révolution, comme un négociant dont la caisse est vide donne un bal.
Il ne faut pas juger des dieux sur l'apparence. Sous la dorure du ciel
j'entrevois un univers pauvre. Dans la création il y a de la faillite.
C'est pourquoi je suis mécontent. Voyez, c'est le cinq juin, il fait
presque nuit; depuis ce matin j'attends que le jour vienne. Il n'est pas
venu, et je gage qu'il ne viendra pas de la journée. C'est une
inexactitude de commis mal payé. Oui, tout est mal arrangé, rien ne
s'ajuste à rien, ce vieux monde est tout déjeté, je me range dans
l'opposition. Tout va de guingois; l'univers est taquinant. C'est comme
les enfants, ceux qui en désirent n'en ont pas, ceux qui n'en désirent
pas en ont. Total: je bisque. En outre, Laigle de Meaux, ce chauve,
m'afflige à voir. Cela m'humilie de penser que je suis du même âge que
ce genou. Du reste, je critique, mais je n'insulte pas. L'univers est ce
qu'il est. Je parle ici sans méchante intention et pour l'acquit de ma
conscience. Recevez, Père éternel, l'assurance de ma considération
distinguée. Ah! par tous les saints de l'Olympe et par tous les dieux du
paradis, je n'étais pas fait pour être Parisien, c'est-à-dire pour
ricocher à jamais, comme un volant entre deux raquettes, du groupe des
flâneurs au groupe des tapageurs! J'étais fait pour être Turc, regardant
toute la journée des péronnelles orientales exécuter ces exquises danses
d'Égypte lubriques comme les songes d'un homme chaste, ou paysan
beauceron, ou gentilhomme vénitien entouré de gentilles-donnes, ou petit
prince allemand fournissant la moitié d'un fantassin à la confédération
germanique, et occupant ses loisirs à faire sécher ses chaussettes sur
sa haie, c'est-à-dire sur sa frontière! Voilà pour quels destins j'étais
né! Oui, j'ai dit Turc, et je ne m'en dédis point. Je ne comprends pas
qu'on prenne habituellement les Turcs en mauvaise part; Mahom a du bon;
respect à l'inventeur des sérails à houris et des paradis à odalisques!
N'insultons pas le mahométisme, la seule religion qui soit ornée d'un
poulailler! Sur ce, j'insiste pour boire. La terre est une grosse
bêtise. Et il paraît qu'ils vont se battre, tous ces imbéciles, se faire
casser le profil, se massacrer, en plein été, au mois de juin, quand ils
pourraient s'en aller, avec une créature sous le bras, respirer dans les
champs l'immense tasse de thé des foins coupés! Vraiment, on fait trop
de sottises. Une vieille lanterne cassée que j'ai vue tout à l'heure
chez un marchand de bric-à-brac me suggère une réflexion: Il serait
temps d'éclairer le genre humain. Oui, me revoilà triste! Ce que c'est
que d'avaler une huître et une révolution de travers! Je redeviens
lugubre. Oh! l'affreux vieux monde! On s'y évertue, on s'y destitue, on
s'y prostitue, on s'y tue, on s'y habitue!

Et Grantaire, après cette quinte d'éloquence, eut une quinte de toux,
méritée.

--À propos de révolution, dit Joly, il paraît que décidébent Barius est
aboureux.

--Sait-on de qui? demanda Laigle.

--Don.

--Non?

--Don! je te dis!

--Les amours de Marius! s'écria Grantaire. Je vois ça d'ici. Marius est
un brouillard, et il aura trouvé une vapeur. Marius est de la race
poète. Qui dit poète dit fou. _Tymbroeus Apollo_. Marius et sa Marie, ou
sa Maria, ou sa Mariette, ou sa Marion, cela doit faire de drôles
d'amants. Je me rends compte de ce que cela est. Des extases où l'on
oublie le baiser. Chastes sur la terre, mais s'accouplant dans l'infini.
Ce sont des âmes qui ont des sens. Ils couchent ensemble dans les
étoiles.

Grantaire entamait sa seconde bouteille, et peut-être sa seconde
harangue quand un nouvel être émergea du trou carré de l'escalier.
C'était un garçon de moins de dix ans, déguenillé, très petit, jaune, le
visage en museau, l'oeil vif, énormément chevelu, mouillé de pluie,
l'air content.

L'enfant, choisissant sans hésiter parmi les trois, quoiqu'il n'en
connût évidemment aucun, s'adressa à Laigle de Meaux.

--Est-ce que vous êtes monsieur Bossuet? demanda-t-il.

--C'est mon petit nom, répondit Laigle. Que me veux-tu?

--Voilà. Un grand blond sur le boulevard m'a dit: Connais-tu la mère
Hucheloup? J'ai dit: Oui, rue Chanvrerie, la veuve au vieux. Il m'a dit:
Vas-y. Tu y trouveras monsieur Bossuet, et tu lui diras de ma part:
A-B-C. C'est une farce qu'on vous fait, n'est-ce pas? Il m'a donné dix
sous.

--Joly, prête-moi dix sous, dit Laigle; et se tournant vers Grantaire:
Grantaire, prête-moi dix sous.

Cela fit vingt sous que Laigle donna à l'enfant.

--Merci, monsieur, dit le petit garçon.

--Comment t'appelles-tu? demanda Laigle.

--Navet, l'ami à Gavroche.

--Reste avec nous, dit Laigle.

--Déjeune avec nous, dit Grantaire.

L'enfant répondit:

--Je ne peux pas, je suis du cortège, c'est moi qui crie à bas Polignac.

Et tirant le pied longuement derrière lui, ce qui est le plus
respectueux des saluts possibles, il s'en alla.

L'enfant parti, Grantaire prit la parole:

--Ceci est le gamin pur. Il y a beaucoup de variétés dans le genre
gamin. Le gamin notaire s'appelle saute-ruisseau, le gamin cuisinier
s'appelle marmiton, le gamin boulanger s'appelle mitron, le gamin
laquais s'appelle groom, le gamin marin s'appelle mousse, le gamin
soldat s'appelle tapin, le gamin peintre s'appelle rapin, le gamin
négociant s'appelle trottin, le gamin courtisan s'appelle menin, le
gamin roi s'appelle dauphin, le gamin dieu s'appelle bambino.

Cependant Laigle méditait; il dit à demi-voix:

--A-B-C, c'est-à-dire: Enterrement de Lamarque.

--Le grand blond, observa Grantaire, c'est Enjolras qui te fait avertir.

--Irons-nous? fit Bossuet.

--Il pleut, dit Joly. J'ai juré d'aller au feu, pas à l'eau. Je de veux
pas b'enrhuber.

--Je reste ici, dit Grantaire. Je préfère un déjeuner à un corbillard.

--Conclusion: nous restons, reprit Laigle. Eh bien, buvons alors.
D'ailleurs on peut manquer l'enterrement, sans manquer l'émeute.

--Ah! l'ébeute, j'en suis, s'écria Joly.

Laigle se frotta les mains:

--Voilà donc qu'on va retoucher à la révolution de 1830. Au fait elle
gêne le peuple aux entournures.

--Cela m'est à peu près égal, votre révolution, dit Grantaire. Je
n'exècre pas ce gouvernement-ci. C'est la couronne tempérée par le
bonnet de coton. C'est un sceptre terminé en parapluie. Au fait,
aujourd'hui, j'y songe, par le temps qu'il fait, Louis-Philippe pourra
utiliser sa royauté à deux fins, étendre le bout sceptre contre le
peuple et ouvrir le bout parapluie contre le ciel.

La salle était obscure, de grosses nuées achevaient de supprimer le
jour. Il n'y avait personne dans le cabaret, ni dans la rue, tout le
monde étant allé «voir les événements».

--Est-il midi ou minuit? cria Bossuet. On n'y voit goutte. Gibelotte, de
la lumière!

Grantaire, triste, buvait.

--Enjolras me dédaigne, murmura-t-il. Enjolras a dit: Joly est malade,
Grantaire est ivre. C'est à Bossuet qu'il a envoyé Navet. S'il était
venu me prendre, je l'aurais suivi. Tant pis pour Enjolras! je n'irai
pas à son enterrement.

Cette résolution prise, Bossuet, Joly et Grantaire ne bougèrent plus du
cabaret. Vers deux heures de l'après-midi, la table où ils s'accoudaient
était couverte de bouteilles vides. Deux chandelles y brûlaient, l'une
dans un bougeoir de cuivre parfaitement vert, l'autre dans le goulot
d'une carafe fêlée. Grantaire avait entraîné Joly et Bossuet vers le
vin; Bossuet et Joly avaient ramené Grantaire vers la joie.

Quant à Grantaire, depuis midi, il avait dépassé le vin, médiocre source
de rêves. Le vin, près des ivrognes sérieux, n'a qu'un succès d'estime.
Il y a, en fait d'ébriété, la magie noire et la magie blanche; le vin
n'est que la magie blanche. Grantaire était un aventureux buveur de
songes. La noirceur d'une ivresse redoutable entr'ouverte devant lui,
loin de l'arrêter l'attirait. Il avait laissé là les bouteilles et pris
la chope. La chope, c'est le gouffre. N'ayant sous la main ni opium, ni
haschisch, et voulant s'emplir le cerveau de crépuscule, il avait eu
recours à cet effrayant mélange d'eau-de-vie, de stout et d'absinthe,
qui produit des léthargies si terribles. C'est de ces trois vapeurs,
bière, eau-de-vie, absinthe, qu'est fait le plomb de l'âme. Ce sont
trois ténèbres; le papillon céleste s'y noie; et il s'y forme, dans une
fumée membraneuse vaguement condensée en aile de chauve-souris, trois
furies muettes, le Cauchemar, la Nuit, la Mort, voletant au-dessus de
Psyché endormie.

Grantaire n'en était point encore à cette phase lugubre; loin de là. Il
étai prodigieusement gai, et Bossuet et Joly lui donnaient la réplique.
Ils trinquaient. Grantaire ajoutait à l'accentuation excentrique des
mots et des idées la divagation du geste, il appuyait avec dignité son
poing gauche sur son genou, son bras faisant l'équerre, et, la cravate
défaite, à cheval sur un tabouret, son verre plein dans sa main droite,
il jetait à la grosse servante Matelote ces paroles solennelles:

--Qu'on ouvre les portes du palais! que tout le monde soit de l'Académie
française, et ait le droit d'embrasser madame Hucheloup! Buvons.

Et se tournant vers mame Hucheloup, il ajoutait:

--Femme antique et consacrée par l'usage, approche que je te contemple!

Et Joly s'écriait:

--Batelote et Gibelotte, de doddez plus à boire à Grantaire. Il bange
des argents fous. Il a déjà dévoré depuis ce batin en prodigalités
éperdues deux francs quatre-vingt-quinze centibes.

Et Grantaire reprenait:

--Qui donc a décroché les étoiles sans ma permission pour les mettre sur
la table en guise de chandelles?

Bossuet, fort ivre, avait conservé son calme.

Il s'était assis sur l'appui de la fenêtre ouverte, mouillant son dos à
la pluie qui tombait, et il contemplait ses deux amis.

Tout à coup il entendit derrière lui un tumulte, des pas précipités, des
cris _aux armes_! Il se retourna, et aperçut, rue Saint-Denis, au bout
de la rue de la Chanvrerie, Enjolras qui passait, la carabine à la main,
et Gavroche avec son pistolet, Feuilly avec son sabre, Courfeyrac avec
son épée, Jean Prouvaire avec son mousqueton, Combeferre avec son fusil,
Bahorel avec son fusil, et tout le rassemblement armé et orageux qui les
suivait.

La rue de la Chanvrerie n'était guère longue que d'une portée de
carabine. Bossuet improvisa avec ses deux mains un porte-voix autour de
sa bouche, et cria:

--Courfeyrac! Courfeyrac! hohée!

Courfeyrac entendit l'appel, aperçut Bossuet, et fit quelques pas dans
la rue de la Chanvrerie, en criant un: que veux-tu? qui se croisa avec
un: où vas-tu?

--Faire une barricade, répondit Courfeyrac.

--Eh bien, ici! la place est bonne! fais-la ici!

--C'est vrai, Aigle, dit Courfeyrac.

Et sur un signe de Courfeyrac, l'attroupement se précipita rue de la
Chanvrerie.




Chapitre III

La nuit commence à se faire sur Grantaire


La place était en fait admirablement indiquée, l'entrée de la rue
évasée, le fond rétréci et en cul-de-sac, Corinthe y faisant un
étranglement, la rue Mondétour facile à barrer à droite et à gauche,
aucune attaque possible que par la rue Saint-Denis, c'est-à-dire de
front et à découvert. Bossuet gris avait eu le coup d'oeil d'Annibal à
jeun.

À l'irruption du rassemblement, l'épouvante avait pris toute la rue. Pas
un passant qui ne se fût éclipsé. Le temps d'un éclair, au fond, à
droite, à gauche, boutiques, établis, portes d'allées, fenêtres,
persiennes, mansardes, volets de toute dimension, s'étaient fermés
depuis les rez-de-chaussée jusque sur les toits. Une vieille femme
effrayée avait fixé un matelas devant sa fenêtre à deux perches à sécher
le linge, afin d'amortir la mousqueterie. La maison du cabaret était
seule restée ouverte; et cela pour une bonne raison, c'est que
l'attroupement s'y était rué.--Ah mon Dieu! ah mon Dieu! soupirait mame
Hucheloup.

Bossuet était descendu au-devant de Courfeyrac.

Joly, qui s'était mis à la fenêtre, cria:

--Courfeyrac, tu aurais dû prendre un parapluie. Tu vas t'enrhuber.

Cependant, en quelques minutes, vingt barres de fer avaient été
arrachées de la devanture grillée du cabaret, dix toises de rue avaient
été dépavées; Gavroche et Bahorel avaient saisi au passage et renversé
le haquet d'un fabricant de chaux appelé Anceau, ce haquet contenait
trois barriques pleines de chaux qu'ils avaient placées sous des piles
de pavés; Enjolras avait levé la trappe de la cave, et toutes les
futailles vides de la veuve Hucheloup étaient allées flanquer les
barriques de chaux; Feuilly, avec ses doigts habitués à enluminer les
lames délicates des éventails, avait contre-buté les barriques et le
haquet de deux massives piles de moellons. Moellons improvisés comme le
reste, et pris on ne sait où. Des poutres d'étai avaient été arrachées à
la façade d'une maison voisine et couchées sur les futailles. Quand
Bossuet et Courfeyrac se retournèrent, la moitié de la rue était déjà
barrée d'un rempart plus haut qu'un homme. Rien n'est tel que la main
populaire pour bâtir tout ce qui se bâtit en démolissant.

Matelote et Gibelotte s'étaient mêlées aux travailleurs. Gibelotte
allait et venait chargée de gravats. Sa lassitude aidait à la barricade.
Elle servait des pavés comme elle eût servi du vin, l'air endormi.

Un omnibus qui avait deux chevaux blancs passa au bout de la rue.

Bossuet enjamba les pavés, courut, arrêta le cocher, fit descendre les
voyageurs, donna la main «aux dames», congédia le conducteur et revint
ramenant voiture et chevaux par la bride.

--Les omnibus, dit-il, ne passent pas devant Corinthe. _Non licet
omnibus adire Corinthum_.

Un instant après, les chevaux dételés s'en allaient au hasard par la rue
Mondétour, et l'omnibus couché sur le flanc complétait le barrage de la
rue.

Mame Hucheloup, bouleversée, s'était réfugiée au premier étage.

Elle avait l'oeil vague et regardait sans voir, criant tout bas. Ses
cris épouvantés n'osaient sortir de son gosier.

--C'est la fin du monde, murmurait-elle.

Joly déposait un baiser sur le gros cou rouge et ridé de mame Hucheloup
et disait à Grantaire:--Mon cher, j'ai toujours considéré le cou d'une
femme comme une chose infiniment délicate.

Mais Grantaire atteignait les plus hautes régions du dithyrambe.
Matelote étant remontée au premier, Grantaire l'avait saisie par la
taille et poussait à la fenêtre de longs éclats de rire.

--Matelote est laide! criait-il. Matelote est la laideur rêve! Matelote
est une chimère. Voici le secret de sa naissance: un Pygmalion gothique
qui faisait des gargouilles de cathédrales tomba un beau matin amoureux
de l'une d'elles, la plus horrible. Il supplia l'amour de l'animer, et
cela fit Matelote. Regardez-la, citoyens! elle a les cheveux couleur
chromate de plomb comme la maîtresse du Titien, et c'est une bonne
fille. Je vous réponds qu'elle se battra bien. Toute bonne fille
contient un héros. Quant à la mère Hucheloup, c'est une vieille brave.
Voyez les moustaches qu'elle a! elle les a héritées de son mari. Une
housarde, quoi! Elle se battra aussi. À elles deux elles feront peur à
la banlieue. Camarades, nous renverserons le gouvernement, vrai comme il
est vrai qu'il existe quinze acides intermédiaires entre l'acide
margarique et l'acide formique. Du reste cela m'est parfaitement égal.
Messieurs, mon père m'a toujours détesté parce que je ne pouvais
comprendre les mathématiques. Je ne comprends que l'amour et la liberté.
Je suis Grantaire le bon enfant! N'ayant jamais eu d'argent, je n'en ai
pas pris l'habitude, ce qui fait que je n'en ai jamais manqué; mais si
j'avais été riche, il n'y aurait plus eu de pauvres! on aurait vu! Oh!
si les bons coeurs avaient les grosses bourses! comme tout irait mieux!
Je me figure Jésus-Christ avec la fortune de Rothschild! Que de bien il
ferait! Matelote, embrassez-moi! Vous êtes voluptueuse et timide! vous
avez des joues qui appellent le baiser d'une soeur, et des lèvres qui
réclament le baiser d'un amant!

--Tais-toi, futaille! dit Courfeyrac.

Grantaire répondit:

--Je suis capitoul et maître ès jeux floraux!

Enjolras qui était debout sur la crête du barrage, le fusil au poing,
leva son beau visage austère. Enjolras, on le sait, tenait du spartiate
et du puritain. Il fût mort aux Thermopyles avec Léonidas et eût brûlé
Drogheda avec Cromwell.

--Grantaire! cria-t-il, va-t'en cuver ton vin hors d'ici. C'est la place
de l'ivresse et non de l'ivrognerie. Ne déshonore pas la barricade!

Cette parole irritée produisit sur Grantaire un effet singulier. On eût
dit qu'il recevait un verre d'eau froide à travers le visage. Il parut
subitement dégrisé. Il s'assit, s'accouda sur une table près de la
croisée, regarda Enjolras avec une inexprimable douceur, et lui dit:

--Tu sais que je crois en toi.

--Va-t'en.

--Laisse-moi dormir ici.

--Va dormir ailleurs, cria Enjolras.

Mais Grantaire, fixant toujours sur lui ses yeux tendres et troubles,
répondit:

--Laisse-moi y dormir--jusqu'à ce que j'y meure.

Enjolras le considéra d'un oeil dédaigneux:

--Grantaire, tu es incapable de croire, de penser, de vouloir, de vivre,
et de mourir.

Grantaire répliqua d'une voix grave:

--Tu verras.

Il bégaya encore quelques mots inintelligibles, puis sa tête tomba
pesamment sur la table, et, ce qui est un effet assez habituel de la
seconde période de l'ébriété où Enjolras l'avait rudement et brusquement
poussé, un instant après il était endormi.




Chapitre IV

Essai de consolation sur la veuve Hucheloup


Bahorel, extasié de la barricade, criait:

Voilà la rue décolletée! comme cela fait bien!

Courfeyrac, tout en démolissant un peu le cabaret, cherchait à consoler
la veuve cabaretière.

--Mère Hucheloup, ne vous plaigniez-vous pas l'autre jour qu'on vous
avait signifié procès-verbal et mise en contravention parce que
Gibelotte avait secoué un tapis de lit par votre fenêtre?

--Oui, mon bon monsieur Courfeyrac. Ah! mon Dieu est-ce que vous allez
me mettre aussi cette table-là dans votre horreur? Et même que, pour le
tapis, et aussi pour un pot de fleurs qui était tombé de la mansarde
dans la rue, le gouvernement m'a pris cent francs d'amende. Si ce n'est
pas une abomination!

--Eh bien! mère Hucheloup, nous vous vengeons.

La mère Hucheloup, dans cette réparation qu'on lui faisait, ne semblait
pas comprendre beaucoup son bénéfice. Elle était satisfaite à la manière
de cette femme arabe qui, ayant reçu un soufflet de son mari, s'alla
plaindre à son père, criant vengeance et disant:--Père, tu dois à mon
mari affront pour affront. Le père demanda:--Sur quelle joue as-tu reçu
le soufflet? Sur la joue gauche. Le père souffleta la joue droite et
dit:--Te voilà contente. Va dire à ton mari qu'il a souffleté ma fille,
mais que j'ai souffleté sa femme.

La pluie avait cessé. Des recrues étaient arrivées. Des ouvriers avaient
apporté sous leurs blouses un baril de poudre, un panier contenant des
bouteilles de vitriol, deux ou trois torches de carnaval et une
bourriche pleine de lampions «restés de la fête du roi». Laquelle fête
était toute récente, ayant eu lieu le 1er mai. On disait que ces
munitions venaient de la part d'un épicier du faubourg Saint-Antoine
nommé Pépin. On brisait l'unique réverbère de la rue de la Chanvrerie,
la lanterne correspondante de la rue Saint-Denis, et toutes les
lanternes des rues circonvoisines, de Mondétour, du Cygne, des
Prêcheurs, et de la Grande et de la Petite-Truanderie.

Enjolras, Combeferre et Courfeyrac dirigeaient tout. Maintenant deux
barricades se construisaient en même temps, toutes deux appuyées à la
maison de Corinthe et faisant équerre; la plus grande fermait la rue de
la Chanvrerie, l'autre fermait la rue Mondétour du côté de la rue du
Cygne. Cette dernière barricade, très étroite, n'était construite que de
tonneaux et de pavés. Ils étaient là environ cinquante travailleurs; une
trentaine armés de fusils; car, chemin faisant, ils avaient fait un
emprunt en bloc à une boutique d'armurier.

Rien de plus bizarre et de plus bigarré que cette troupe. L'un avait un
habit-veste, un sabre de cavalerie et deux pistolets d'arçon, un autre
était en manches de chemise avec un chapeau rond et une poire à poudre
pendue au côté, un troisième plastronné de neuf feuilles de papier gris
et armé d'une alène de sellier. Il y en avait un qui criait.
_Exterminons jusqu'au dernier et mourons au bout de notre bayonnette!_
Celui-là n'avait pas de bayonnette. Un autre étalait par-dessus sa
redingote une buffleterie et une giberne de garde national avec le
couvre-giberne orné de cette inscription en laine rouge: _Ordre public_.
Force fusils portant des numéros de légions, peu de chapeaux, point de
cravates, beaucoup de bras nus, quelques piques. Ajoutez à cela tous les
âges, tous les visages, de petits jeunes gens pâles, des ouvriers du
port bronzés. Tous se hâtaient, et, tout en s'entr'aidant, on causait
des chances possibles,--qu'on aurait des secours vers trois heures du
matin,--qu'on était sûr d'un régiment,--que Paris se soulèverait. Propos
terribles auxquels se mêlait une sorte de jovialité cordiale. On eût dit
des frères; ils ne savaient pas les noms les uns des autres. Les grands
périls ont cela de beau qu'ils mettent en lumière la fraternité des
inconnus.

Un feu avait été allumé dans la cuisine et l'on y fondait dans un moule
à balles brocs, cuillers, fourchettes, toute l'argenterie d'étain du
cabaret. On buvait à travers tout cela. Les capsules et les chevrotines
traînaient pêle-mêle sur les tables avec les verres de vin. Dans la
salle de billard, mame Hucheloup, Matelote et Gibelotte, diversement
modifiées par la terreur, dont l'une était abrutie, l'autre essoufflée,
l'autre éveillée, déchiraient de vieux torchons et faisaient de la
charpie; trois insurgés les assistaient, trois gaillards chevelus,
barbus et moustachus, qui épluchaient la toile avec des doigts de
lingère et qui les faisaient trembler.

L'homme de haute stature que Courfeyrac, Combeferre et Enjolras avaient
remarqué à l'instant où il abordait l'attroupement au coin de la rue des
Billettes, travaillait à la petite barricade et s'y rendait utile.
Gavroche travaillait à la grande. Quant au jeune homme qui avait attendu
Courfeyrac chez lui et lui avait demandé monsieur Marius, il avait
disparu à peu près vers le moment où l'on avait renversé l'omnibus.

Gavroche, complètement envolé et radieux, s'était chargé de la mise en
train. Il allait, venait, montait, descendait, remontait, bruissait,
étincelait. Il semblait être là pour l'encouragement de tous. Avait-il
un aiguillon? oui, certes, sa misère; avait-il des ailes? oui, certes,
sa joie. Gavroche était un tourbillonnement. On le voyait sans cesse, on
l'entendait toujours. Il remplissait l'air, étant partout à la fois.
C'était une espèce d'ubiquité presque irritante; pas d'arrêt possible
avec lui. L'énorme barricade le sentait sur sa croupe. Il gênait les
flâneurs, il excitait les paresseux, il ranimait les fatigués, il
impatientait les pensifs, mettait les uns en gaîté, les autres en
haleine, les autres en colère, tous en mouvement, piquait un étudiant,
mordait un ouvrier; se posait, s'arrêtait, repartait, volait au-dessus
du tumulte et de l'effort, sautait de ceux-ci à ceux-là, murmurait,
bourdonnait, et harcelait tout l'attelage; mouche de l'immense Coche
révolutionnaire.

Le mouvement perpétuel était dans ses petits bras et la clameur
perpétuelle dans ses petits poumons:

--Hardi! encore des pavés! encore des tonneaux! encore des machins! où y
en a-t-il? Une hottée de plâtras pour me boucher ce trou-là. C'est tout
petit, votre barricade. Il faut que ça monte. Mettez-y tout, flanquez-y
tout, fichez-y tout. Cassez la maison. Une barricade, c'est le thé de la
mère Gibou. Tenez, voilà une porte vitrée.

Ceci fit exclamer les travailleurs.

--Une porte vitrée! qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'une porte
vitrée, tubercule?

--Hercules vous-mêmes! riposta Gavroche. Une porte vitrée dans une
barricade, c'est excellent. Ça n'empêche pas de l'attaquer, mais ça gêne
pour la prendre. Vous n'avez donc jamais chipé des pommes pardessus un
mur où il y avait des culs de bouteilles? Une porte vitrée, ça coupe les
cors aux pieds de la garde nationale quand elle veut monter sur la
barricade. Pardi! le verre est traître. Ah çà, vous n'avez pas une
imagination effrénée, mes camarades!

Du reste, il était furieux de son pistolet sans chien. Il allait de l'un
à l'autre, réclamant:--Un fusil! Je veux un fusil! Pourquoi ne me
donne-t-on pas un fusil?

--Un fusil à toi! dit Combeferre.

--Tiens! répliqua Gavroche, pourquoi pas? J'en ai bien eu un en 1830
quand on s'est disputé avec Charles X!

Enjolras haussa les épaules.

--Quand il y en aura pour les hommes, on en donnera aux enfants.

Gavroche se tourna fièrement, et lui répondit:

--Si tu es tué avant moi, je te prends le tien.

--Gamin! dit Enjolras.

--Blanc-bec! dit Gavroche.

Un élégant fourvoyé qui flânait au bout de la rue, fit diversion.

Gavroche lui cria:

--Venez avec nous, jeune homme! Eh bien, cette vieille patrie, on ne
fait donc rien pour elle?

L'élégant s'enfuit.




Chapitre V

Les préparatifs


Les journaux du temps qui ont dit que la barricade de la rue de la
Chanvrerie, cette _construction presque inexpugnable_, comme ils
l'appellent, atteignait au niveau d'un premier étage, se sont trompés.
Le fait est qu'elle ne dépassait pas une hauteur moyenne de six ou sept
pieds. Elle était bâtie de manière que les combattants pouvaient, à
volonté, ou disparaître derrière, ou dominer le barrage et même en
escalader la crête au moyen d'une quadruple rangée de pavés superposés
et arrangés en gradins à l'intérieur. Au dehors le front de la
barricade, composé de piles de pavés et de tonneaux reliés par des
poutres et des planches qui s'enchevêtraient dans les roues de la
charrette Anceau et de l'omnibus renversé, avait un aspect hérissé et
inextricable. Une coupure suffisante pour qu'un homme y pût passer avait
été ménagée entre le mur des maisons et l'extrémité de la barricade la
plus éloignée du cabaret, de façon qu'une sortie était possible. La
flèche de l'omnibus était dressée droite et maintenue avec des cordes,
et un drapeau rouge, fixé à cette flèche, flottait sur la barricade.

La petite barricade Mondétour, cachée derrière la maison du cabaret, ne
s'apercevait pas. Les deux barricades réunies formaient une véritable
redoute. Enjolras et Courfeyrac n'avaient pas jugé à propos de
barricader l'autre tronçon de la rue Mondétour qui ouvre par la rue des
Prêcheurs une issue sur les halles, voulant sans doute conserver une
communication possible avec le dehors et redoutant peu d'être attaqués
par la dangereuse et difficile ruelle des Prêcheurs.

À cela près de cette issue restée libre, qui constituait ce que Folard,
dans son style stratégique, eût appelé un boyau, et en tenant compte
aussi de la coupure exiguë ménagée sur la rue de la Chanvrerie,
l'intérieur de la barricade, où le cabaret faisait un angle saillant,
présentait un quadrilatère irrégulier fermé de toutes parts. Il y avait
une vingtaine de pas d'intervalle entre le grand barrage et les hautes
maisons qui formaient le fond de la rue, en sorte qu'on pouvait dire que
la barricade était adossée à ces maisons, toutes habitées, mais closes
du haut en bas.

Tout ce travail se fit sans empêchement en moins d'une heure et sans que
cette poignée d'hommes hardis vît surgir un bonnet à poil ni une
bayonnette. Les bourgeois peu fréquents qui se hasardaient encore à ce
moment de l'émeute dans la rue Saint-Denis jetaient un coup d'oeil rue
de la Chanvrerie, apercevaient la barricade, et doublaient le pas.

Les deux barricades terminées, le drapeau arboré, on traîna une table
hors du cabaret? et Courfeyrac monta sur la table. Enjolras apporta le
coffre carré et Courfeyrac l'ouvrit. Ce coffre était rempli de
cartouches. Quand on vit les cartouches, il y eut un tressaillement
parmi les plus braves et un moment de silence.

Courfeyrac les distribua en souriant.

Chacun reçut trente cartouches. Beaucoup avaient de la poudre et se
mirent à en faire d'autres avec les balles qu'on fondait. Quant au baril
de poudre, il était sur une table à part, près de la porte, et on le
réserva.

Le rappel, qui parcourait tout Paris, ne discontinuait pas, mais cela
avait fini par ne plus être qu'un bruit monotone auquel ils ne faisaient
plus attention. Ce bruit tantôt s'éloignait, tantôt s'approchait, avec
des ondulations lugubres.

On chargea les fusils et les carabines, tous ensemble, sans
précipitation, avec une gravité solennelle. Enjolras alla placer trois
sentinelles hors des barricades, l'une rue de la Chanvrerie, la seconde
rue des Prêcheurs, la troisième au coin de la Petite-Truanderie.

Puis, les barricades bâties, les postes assignés, les fusils chargés,
les vedettes posées, seuls dans ces rues redoutables où personne ne
passait plus, entourés de ces maisons muettes et comme mortes où ne
palpitait aucun mouvement humain, enveloppés des ombres croissantes du
crépuscule qui commençait, au milieu de cette obscurité et de ce silence
où l'on sentait s'avancer quelque chose et qui avaient je ne sais quoi
de tragique et de terrifiant, isolés, armés, déterminés, tranquilles,
ils attendirent.




Chapitre VI

En attendant


Dans ces heures d'attente, que firent-ils?

Il faut bien que nous le disions, puisque ceci est de l'histoire.

Tandis que les hommes faisaient des cartouches et les femmes de la
charpie, tandis qu'une large casserole, pleine d'étain et de plomb fondu
destinés au moule à balles, fumait sur un réchaud ardent, pendant que
les vedettes veillaient l'arme au bras sur la barricade, pendant
qu'Enjolras, impossible à distraire, veillait sur les vedettes,
Combeferre, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Feuilly, Bossuet, Joly, Bahorel,
quelques autres encore, se cherchèrent et se réunirent, comme aux plus
paisibles jours de leurs causeries d'écoliers, et dans un coin de ce
cabaret changé en casemate, à deux pas de la redoute qu'ils avaient
élevée, leurs carabines amorcées et chargées appuyées au dossier de leur
chaise, ces beaux jeunes gens, si voisins d'une heure suprême, se mirent
à dire des vers d'amour.

Quels vers? Les voici:

          _Vous rappelez-vous notre douce vie,_
          _Lorsque nous étions si jeunes tous deux,_
          _Et que nous n'avions au coeur d'autre envie_
          _Que d'être bien mis et d'être amoureux!_

          _Lorsqu'en ajoutant votre âge à mon âge,_
          _Nous ne comptions pas à deux quarante ans,_
          _Et que, dans notre humble et petit ménage,_
          _Tout, même l'hiver, nous était printemps!_

          _Beaux jours! Manuel était fier et sage,_
          _Paris s'asseyait à de saints banquets,_
          _Foy lançait la foudre, et votre corsage_
          _Avait une épingle où je me piquais._

          _Tout vous contemplait. Avocat sans causes,_
          _Quand je vous menais au Prado dîner,_
          _Vous étiez jolie au point que les roses_
          _Me faisaient l'effet de se retourner;_

          _Je les entendais dire: Est-elle belle!_
          _Comme elle sent bon! quels cheveux à flots!_
          _Sous son mantelet elle cache une aile;_
          _Son bonnet charmant est à peine éclos._

          _J'errais avec toi, pressant ton bras souple._
          _Les passants croyaient que l'amour charmé_
          _Avait marié, dans notre heureux couple,_
          _Le doux mois d'avril au beau mois de mai._

          _Nous vivions cachés, contents, porte close,_
          _Dévorant l'amour, bon fruit défendu;_
          _Ma bouche n'avait pas dit une chose_
          _Que déjà ton coeur avait répondu._

          _Sorbonne était l'endroit bucolique_
          _Où je t'adorais du soir au matin._
          _C'est ainsi qu'une âme amoureuse applique_
          _La carte du Tendre au pays latin._

          _Ô place Maubert! Ô place Dauphine_
          _Quand, dans le taudis frais et printanier,_
          _Tu tirais ton bas sur ta jambe fine,_
          _Je voyais un astre au fond du grenier._

          _J'ai fort lu Platon, mais rien ne m'en reste;_
          _Mieux que Malebranche et que Lamennais,_
          _Tu me démontrais la bonté céleste_
          _Avec une fleur que tu me donnais._

          _Je t'obéissais, tu m'étais soumise._
          _Ô grenier doré! te lacer! te voir_
          _Aller et venir dès l'aube en chemise,_
          _Mirant ton front jeune à ton vieux miroir!_

          _Et qui donc pourrait perdre la mémoire_
          _De ces temps d'aurore et de firmament,_
          _De rubans, de fleurs, de gaze et de moire,_
          _Où l'amour bégaye un argot charmant?_

          _Nos jardins étaient un pot de tulipe;_
          _Tu masquais la vitre avec un jupon;_
          _Je prenais le bol de terre de pipe,_
          _Et je te donnais la tasse en japon._

          _Et ces grands malheurs qui nous faisaient rire!_
          _Ton manchon brûlé, ton boa perdu!_
          _Et ce cher portrait du divin Shakespeare_
          _Qu'un soir pour souper nous avons vendu!_

          _J'étais mendiant, et toi charitable._
          _Je baisais au vol tes bras frais et ronds._
          _Dante in-folio nous servait de table_
          _Pour manger gaîment un cent de marrons._

          _La première fois qu'en mon joyeux bouge_
          _Je pris un baiser à ta lèvre en feu,_
          _Quand tu t'en allas décoiffée et rouge,_
          _Je restai tout pâle et je crus en Dieu_

          _Te rappelles-tu nos bonheurs sans nombre,_
          _Et tous ces fichus changés en chiffons?_
          _Oh! que de soupirs, de nos coeurs pleins d'ombre,_
          _Se sont envolés dans les cieux profonds!_

L'heure, le lieu, ces souvenirs de jeunesse rappelés, quelques étoiles
qui commençaient à briller au ciel, le repos funèbre de ces rues
désertes, l'imminence de l'aventure inexorable qui se préparait,
donnaient un charme pathétique à ces vers murmurés à demi-voix dans le
crépuscule par Jean Prouvaire qui, nous l'avons dit, était un doux
poète.

Cependant on avait allumé un lampion dans la petite barricade, et, dans
la grande, une de ces torches de cire comme on en rencontre le mardi
gras en avant des voitures chargées de masques qui vont à la Courtille.
Ces torches, on l'a vu, venaient du faubourg Saint-Antoine.

La torche avait été placée dans une espèce de cage de pavés fermée de
trois côtés pour l'abriter du vent, et disposée de façon que toute la
lumière tombait sur le drapeau. La rue et la barricade restaient
plongées dans l'obscurité, et l'on ne voyait rien que le drapeau rouge
formidablement éclairé comme par une énorme lanterne sourde.

Cette lumière ajoutait à l'écarlate du drapeau je ne sais quelle pourpre
terrible.




Chapitre VII

L'homme recruté rue des Billettes


La nuit était tout à fait tombée, rien ne venait. On n'entendait que des
rumeurs confuses, et par instants des fusillades, mais rares, peu
nourries et lointaines. Ce répit, qui se prolongeait, était signe que le
gouvernement prenait son temps et ramassait ses forces. Ces cinquante
hommes en attendaient soixante mille.

Enjolras se sentit pris de cette impatience qui saisit les âmes fortes
au seuil des événements redoutables. Il alla trouver Gavroche qui
s'était mis à fabriquer des cartouches dans la salle basse à la clarté
douteuse de deux chandelles, posées sur le comptoir par précaution à
cause de la poudre répandue sur les tables. Ces deux chandelles ne
jetaient aucun rayonnement au dehors. Les insurgés en outre avaient eu
soin de ne point allumer de lumière dans les étages supérieurs.

Gavroche en ce moment était fort préoccupé, non pas précisément de ses
cartouches.

L'homme de la rue des Billettes venait d'entrer dans la salle basse et
était allé s'asseoir à la table la moins éclairée. Il lui était échu un
fusil de munition grand modèle, qu'il tenait entre ses jambes. Gavroche
jusqu'à cet instant, distrait par cent choses «amusantes», n'avait pas
même vu cet homme.

Lorsqu'il entra, Gavroche le suivit machinalement des yeux, admirant son
fusil, puis, brusquement, quand l'homme fut assis, le gamin se leva.
Ceux qui auraient épié l'homme jusqu'à ce moment l'auraient vu tout
observer dans la barricade et dans la bande des insurgés avec une
attention singulière; mais depuis qu'il était entré dans la salle, il
avait été pris d'une sorte de recueillement et semblait ne plus rien
voir de ce qui se passait. Le gamin s'approcha de ce personnage pensif
et se mit à tourner autour de lui sur la pointe du pied comme on marche
auprès de quelqu'un qu'on craint de réveiller. En même temps, sur son
visage enfantin, à la fois si effronté et si sérieux, si évaporé et si
profond, si gai et si navrant, passaient toutes ces grimaces de vieux
qui signifient:--Ah bah!--pas possible!--j'ai la berlue!--je
rêve!--est-ce que ce serait?...--non, ce n'est pas!--mais si!--mais non!
etc. Gavroche se balançait sur ses talons crispait ses deux poings dans
ses poches, remuait le cou comme un oiseau, dépensait en une lippe
démesurée toute la sagacité de sa lèvre inférieure. Il était stupéfait,
incertain, incrédule, convaincu, ébloui. Il avait la mine du chef des
eunuques au marché des esclaves découvrant une Vénus parmi des dondons,
et l'air d'un amateur reconnaissant un Raphaël dans un tas de croûtes.
Tout chez lui était en travail, l'instinct qui flaire et l'intelligence
qui combine. Il était évident qu'il arrivait un événement à Gavroche.

C'est au plus fort de cette préoccupation qu'Enjolras l'aborda.

--Tu es petit, dit Enjolras, on ne te verra pas. Sors des barricades,
glisse-toi le long des maisons, va un peu partout par les rues, et
reviens me dire ce qui se passe.

Gavroche se haussa sur ses hanches.

--Les petits sont donc bons à quelque chose! c'est bien heureux! J'y
vas. En attendant fiez-vous aux petits, méfiez-vous des grands...--Et
Gavroche, levant la tête et baissant la voix, ajouta, en désignant
l'homme de la rue des Billettes:

--Vous voyez bien ce grand-là?

--Eh bien?

--C'est un mouchard.

--Tu es sûr?

--Il n'y a pas quinze jours qu'il m'a enlevé par l'oreille de la
corniche du pont Royal où je prenais l'air.

Enjolras quitta vivement le gamin et murmura quelques mots très bas à un
ouvrier du port aux vins qui se trouvait là. L'ouvrier sortit de la
salle et y rentra presque tout de suite accompagné de trois autres. Ces
quatre hommes, quatre portefaix aux larges épaules, allèrent se placer,
sans rien faire qui pût attirer son attention, derrière la table où
était accoudé l'homme de la rue des Billettes. Ils étaient visiblement
prêts à se jeter sur lui.

Alors Enjolras s'approcha de l'homme et lui demanda:

--Qui êtes-vous?

À cette question brusque, l'homme eut un soubresaut. Il plongea son
regard jusqu'au fond de la prunelle candide d'Enjolras et parut y saisir
sa pensée. Il sourit d'un sourire qui était tout ce qu'on peut voir au
monde de plus dédaigneux, de plus énergique et de plus résolu, et
répondit avec une gravité hautaine:

--Je vois ce que c'est.... Eh bien oui!

--Vous êtes mouchard?

--Je suis agent de l'autorité.

--Vous vous appelez?

--Javert.

Enjolras fit signe aux quatre hommes. En un clin d'oeil, avant que
Javert eût eu le temps de se retourner, il fut colleté, terrassé,
garrotté, fouillé.

On trouva sur lui une petite carte ronde collée entre deux verres et
portant d'un côté les armes de France, gravées, avec cette légende:
_Surveillance et vigilance_, et de l'autre cette mention: JAVERT,
inspecteur de police, âgé de cinquante-deux ans; et la signature du
préfet de police d'alors, M. Gisquet.

Il avait en outre sa montre et sa bourse, qui contenait quelques pièces
d'or. On lui laissa la bourse et la montre. Derrière la montre, au fond
du gousset, on tâta et l'on saisit un papier sous enveloppe qu'Enjolras
déplia et où il lut ces cinq lignes écrites de la main même du préfet de
police:

«Sitôt sa mission politique remplie, l'inspecteur Javert s'assurera, par
une surveillance spéciale, s'il est vrai que des malfaiteurs aient des
allures sur la berge de la rive droite de la Seine, près le pont
d'Iéna.»

Le fouillage terminé, on redressa Javert, on lui noua les bras derrière
le dos et on l'attacha au milieu de la salle basse à ce poteau célèbre
qui avait jadis donné son nom au cabaret.

Gavroche, qui avait assisté à toute la scène et tout approuvé d'un
hochement de tête silencieux, s'approcha de Javert et lui dit:

--C'est la souris qui a pris le chat.

Tout cela s'était exécuté si rapidement que c'était fini quand on s'en
aperçut autour du cabaret. Javert n'avait pas jeté un cri. En voyant
Javert lié au poteau, Courfeyrac, Bossuet, Joly, Combeferre, et les
hommes dispersés dans les deux barricades, accoururent.

Javert, adossé au poteau, et si entouré de cordes qu'il ne pouvait faire
un mouvement, levait la tête avec la sérénité intrépide de l'homme qui
n'a jamais menti.

--C'est un mouchard, dit Enjolras.

Et se tournant vers Javert:

--Vous serez fusillé deux minutes avant que la barricade soit prise.

Javert répliqua de son accent le plus impérieux:

--Pourquoi pas tout de suite?

--Nous ménageons la poudre.

--Alors finissez-en d'un coup de couteau.

--Mouchard, dit le bel Enjolras, nous sommes des juges et non des
assassins.

Puis il appela Gavroche.

--Toi! va à ton affaire! Fais ce que je t'ai dit.

--J'y vas, cria Gavroche.

Et s'arrêtant au moment de partir:

--À propos, vous me donnerez son fusil! Et il ajouta: Je vous laisse le
musicien, mais je veux la clarinette.

Le gamin fit le salut militaire et franchit gaîment la coupure de la
grande barricade.




Chapitre VIII

Plusieurs points d'interrogation à propos d'un nommé Le Cabuc qui ne se
nommait peut-être pas Le Cabuc


La peinture tragique que nous avons entreprise ne serait pas complète,
le lecteur ne verrait pas dans leur relief exact et réel ces grandes
minutes de gésine sociale et d'enfantement révolutionnaire où il y a de
la convulsion mêlée à l'effort, si nous omettions, dans l'esquisse
ébauchée ici, un incident plein d'une horreur épique et farouche qui
survint presque aussitôt après le départ de Gavroche.

Les attroupements, comme on sait, font boule de neige et agglomèrent en
roulant un tas d'hommes tumultueux. Ces hommes ne se demandent pas entre
eux d'où ils viennent. Parmi les passants qui s'étaient réunis au
rassemblement conduit par Enjolras, Combeferre et Courfeyrac, il y avait
un être portant la veste du portefaix usée aux épaules, qui gesticulait
et vociférait et avait la mine d'une espèce d'ivrogne sauvage. Cet
homme, un nommé ou surnommé Le Cabuc, et du reste tout à fait inconnu de
ceux qui prétendaient le connaître, très ivre, ou faisant semblant,
s'était attablé avec quelques autres à une table qu'ils avaient tirée en
dehors du cabaret. Ce Cabuc, tout en faisant boire ceux qui lui tenaient
tête, semblait considérer d'un air de réflexion la grande maison du fond
de la barricade dont les cinq étages dominaient toute la rue et
faisaient face à la rue Saint-Denis. Tout à coup il s'écria:

--Camarades, savez-vous? c'est de cette maison-là qu'il faudrait tirer.
Quand nous serons là aux croisées, du diable si quelqu'un avance dans la
rue!

--Oui, mais la maison est fermée, dit un des buveurs.

--Cognons!

--On n'ouvrira pas.

--Enfonçons la porte!

Le Cabuc court à la porte qui avait un marteau fort massif, et frappe.
La porte ne s'ouvre pas. Il frappe un second coup. Personne ne répond.
Un troisième coup. Même silence.

--Y a-t-il quelqu'un ici? crie Le Cabuc.

Rien ne bouge.

Alors il saisit un fusil et commence à battre la porte à coups de
crosse. C'était une vieille porte d'allée, cintrée, basse, étroite,
solide, toute en chêne, doublée à l'intérieur d'une feuille de tôle et
d'une armature de fer, une vraie poterne de bastille. Les coups de
crosse faisaient trembler la maison, mais n'ébranlaient pas la porte.

Toutefois il est probable que les habitants s'étaient émus, car on vit
enfin s'éclairer et s'ouvrir une petite lucarne carrée au troisième
étage, et apparaître à cette lucarne une chandelle et la tête béate et
effrayée d'un bonhomme en cheveux gris qui était le portier.

L'homme qui cognait s'interrompit.

--Messieurs, demanda le portier, que désirez-vous?

--Ouvre! dit Le Cabuc.

--Messieurs, cela ne se peut pas.

--Ouvre toujours!

--Impossible, messieurs!

Le Cabuc prit son fusil et coucha en joue le portier; mais comme il
était en bas, et qu'il faisait très noir, le portier ne le vit point.

--Oui ou non, veux-tu ouvrir?

--Non, messieurs!

--Tu dis non?

--Je dis non, mes bons....

Le portier n'acheva pas. Le coup de fusil était lâché; la balle lui
était entrée sous le menton et était sortie par la nuque après avoir
traversé la jugulaire. Le vieillard s'affaissa sur lui-même sans pousser
un soupir. La chandelle tomba et s'éteignit, et l'on ne vit plus rien
qu'une tête immobile posée au bord de la lucarne et un peu de fumée
blanchâtre qui s'en allait vers le toit.

--Voilà! dit Le Cabuc en laissant retomber sur le pavé la crosse de son
fusil.

Il avait à peine prononcé ce mot qu'il sentit une main qui se posait sur
son épaule avec la pesanteur d'une serre d'aigle, et il entendit une
voix qui lui disait:

--À genoux.

Le meurtrier se retourna et vit devant lui la figure blanche et froide
d'Enjolras. Enjolras avait un pistolet à la main.

À la détonation, il était arrivé.

Il avait empoigné de sa main gauche le collet, la blouse, la chemise et
la bretelle du Cabuc.

--À genoux, répéta-t-il.

Et d'un mouvement souverain le frêle jeune homme de vingt ans plia comme
un roseau le crocheteur trapu et robuste et l'agenouilla dans la boue.
Le Cabuc essaya de résister, mais il semblait qu'il eût été saisi par un
poing surhumain.

Pâle, le col nu, les cheveux épars, Enjolras, avec son visage de femme,
avait en ce moment je ne sais quoi de la Thémis antique. Ses narines
gonflées, ses yeux baissés donnaient à son implacable profil grec cette
expression de colère et cette expression de chasteté qui, au point de
vue de l'ancien monde, conviennent à la justice.

Toute la barricade était accourue, puis tous s'étaient rangés en cercle
à distance, sentant qu'il était impossible de prononcer une parole
devant la chose qu'ils allaient voir.

Le Cabuc, vaincu, n'essayait plus de se débattre et tremblait de tous
ses membres. Enjolras le lâcha et tira sa montre.

--Recueille-toi, dit-il. Prie ou pense. Tu as une minute.

--Grâce, murmura le meurtrier; puis il baissa la tête et balbutia
quelques jurements inarticulés.

Enjolras ne quitta pas la montre des yeux; il laissa passer la minute,
puis il remit la montre dans son gousset. Cela fait, il prit par les
cheveux Le Cabuc qui se pelotonnait contre ses genoux en hurlant et lui
appuya sur l'oreille le canon de son pistolet. Beaucoup de ces hommes
intrépides, qui étaient si tranquillement entrés dans la plus effrayante
des aventures, détournèrent la tête.

On entendit l'explosion, l'assassin tomba sur le pavé le front en avant,
et Enjolras se redressa et promena autour de lui son regard convaincu et
sévère.

Puis il poussa du pied le cadavre et dit:

--Jetez cela dehors.

Trois hommes soulevèrent le corps du misérable qu'agitaient les
dernières convulsions machinales de la vie expirée, et le jetèrent
par-dessus la petite barricade dans la ruelle Mondétour.

Enjolras était demeuré pensif. On ne sait quelles ténèbres grandioses se
répandaient lentement sur sa redoutable sérénité. Tout à coup il éleva
la voix. On fit silence.

--Citoyens, dit Enjolras, ce que cet homme a fait est effroyable et ce
que j'ai fait est horrible. Il a tué, c'est pourquoi je l'ai tué. J'ai
dû le faire, car l'insurrection doit avoir sa discipline. L'assassinat
est encore plus un crime ici qu'ailleurs; nous sommes sous le regard de
la révolution, nous sommes les prêtres de la république, nous sommes les
hosties du devoir, et il ne faut pas qu'on puisse calomnier notre
combat. J'ai donc jugé et condamné à mort cet homme. Quant à moi,
contraint de faire ce que j'ai fait, mais l'abhorrant, je me suis jugé
aussi, et vous verrez tout à l'heure à quoi je me suis condamné.

Ceux qui écoutaient tressaillirent.

--Nous partagerons ton sort, cria Combeferre.

--Soit, reprit Enjolras. Encore un mot. En exécutant cet homme, j'ai
obéi à la nécessité; mais la nécessité est un monstre du vieux monde; la
nécessité s'appelle Fatalité. Or, la loi du progrès, c'est que les
monstres disparaissent devant les anges, et que la fatalité s'évanouisse
devant la fraternité. C'est un mauvais moment pour prononcer le mot
amour. N'importe, je le prononce, et je le glorifie. Amour, tu as
l'avenir. Mort, je me sers de toi, mais je te hais. Citoyens, il n'y
aura dans l'avenir ni ténèbres, ni coups de foudre, ni ignorance féroce,
ni talion sanglant. Comme il n'y aura plus de Satan, il n'y aura plus de
Michel. Dans l'avenir personne ne tuera personne, la terre rayonnera, le
genre humain aimera. Il viendra, citoyens, ce jour où tout sera
concorde, harmonie, lumière, joie et vie, il viendra. Et c'est pour
qu'il vienne que nous allons mourir.

Enjolras se tut. Ses lèvres de vierge se refermèrent; et il resta
quelque temps debout à l'endroit où il avait versé le sang, dans une
immobilité de marbre. Son oeil fixe faisait qu'on parlait bas autour de
lui.

Jean Prouvaire et Combeferre se serraient la main silencieusement, et,
appuyés l'un sur l'autre à l'angle de la barricade, considéraient avec
une admiration où il y avait de la compassion ce grave jeune homme,
bourreau et prêtre, de lumière comme le cristal, et de roche aussi.

Disons tout de suite que plus tard, après l'action, quand les cadavres
furent portés à la morgue et fouillés, on trouva sur Le Cabuc une carte
d'agent de police. L'auteur de ce livre a eu entre les mains, en 1848,
le rapport spécial fait à ce sujet au préfet de police de 1832.

Ajoutons que, s'il faut en croire une tradition de police étrange, mais
probablement fondée, Le Cabuc, c'était Claquesous. Le fait est qu'à
partir de la mort du Cabuc, il ne fut plus question de Claquesous.
Claquesous n'a laissé nulle trace de sa disparition; il semblerait
s'être amalgamé à l'invisible. Sa vie avait été ténèbres; sa fin fut
nuit.

Tout le groupe insurgé était encore sous l'émotion de ce procès tragique
si vite instruit et si vite terminé, quand Courfeyrac revit dans la
barricade le petit jeune homme qui le matin avait demandé chez lui
Marius.

Ce garçon, qui avait l'air hardi et insouciant, était venu à la nuit
rejoindre les insurgés.




Livre treizième--Marius entre dans l'ombre




Chapitre I

De la rue Plumet au quartier Saint-Denis


Cette voix qui à travers le crépuscule avait appelé Marius à la
barricade de la rue de la Chanvrerie lui avait fait l'effet de la voix
de la destinée. Il voulait mourir, l'occasion s'offrait; il frappait à
la porte du tombeau, une main dans l'ombre lui en tendait la clef. Ces
lugubres ouvertures qui se font dans les ténèbres devant le désespoir
sont tentantes, Marius écarta la grille qui l'avait tant de fois laissé
passer, sortit du jardin et dit: allons!

Fou de douleur, ne se sentant plus rien de fixe et de solide dans le
cerveau, incapable de rien accepter désormais du sort après ces deux
mois passés dans les enivrements de la jeunesse et de l'amour, accablé à
la fois par toutes les rêveries du désespoir, il n'avait plus qu'un
désir, en finir bien vite.

Il se mit à marcher rapidement. Il se trouvait précisément qu'il était
armé, ayant sur lui les pistolets de Javert.

Le jeune homme qu'il avait cru apercevoir s'était perdu à ses yeux dans
les rues.

Marius, qui était sorti de la rue Plumet par le boulevard, traversa
l'esplanade et le pont des Invalides, les Champs-Élysées, la place Louis
XV, et gagna la rue de Rivoli. Les magasins y étaient ouverts, le gaz y
brûlait sous les arcades, les femmes achetaient dans les boutiques, on
prenait des glaces au café Laiter, on mangeait des petits gâteaux à la
pâtisserie anglaise. Seulement quelques chaises de poste partaient au
galop de l'hôtel des Princes et de l'hôtel Meurice.

Marius entra par le passage Delorme dans la rue Saint-Honoré. Les
boutiques y étaient fermées, les marchands causaient devant leurs portes
entr'ouvertes, les passants circulaient, les réverbères étaient allumés,
à partir du premier étage toutes les croisées étaient éclairées comme à
l'ordinaire. Il y avait de la cavalerie sur la place du Palais-Royal.

Marius suivit la rue Saint-Honoré. À mesure qu'il s'éloignait du
Palais-Royal, il y avait moins de fenêtres éclairées; les boutiques
étaient tout à fait closes, personne ne causait sur les seuils, la rue
s'assombrissait et en même temps la foule s'épaississait. Car les
passants maintenant étaient une foule. On ne voyait personne parler dans
cette foule, et pourtant il en sortait un bourdonnement sourd et
profond.

Vers la fontaine de l'Arbre-Sec, il y avait «des rassemblements»,
espèces de groupes immobiles et sombres qui étaient parmi les allants et
venants comme des pierres au milieu d'une eau courante.

À l'entrée de la rue des Prouvaires, la foule ne marchait plus. C'était
un bloc résistant, massif, solide, compact, presque impénétrable, de
gens entassés qui s'entretenaient tout bas. Il n'y avait là presque plus
d'habits noirs ni de chapeaux ronds. Des sarraus, des blouses, des
casquettes, des têtes hérissées et terreuses. Cette multitude ondulait
confusément dans la brume nocturne. Son chuchotement avait l'accent
rauque d'un frémissement. Quoique pas un ne marchât, on entendait un
piétinement dans la boue. Au-delà de cette épaisseur de foule, dans la
rue du Roule, dans la rue des Prouvaires, et dans le prolongement de la
rue Saint-Honoré, il n'y avait plus une seule vitre où brillât une
chandelle. On voyait s'enfoncer dans ces rues les files solitaires et
décroissantes des lanternes. Les lanternes de ce temps-là ressemblaient
à de grosses étoiles rouges pendues à des cordes et jetaient sur le pavé
une ombre qui avait la forme d'une grande araignée. Ces rues n'étaient
pas désertes. On y distinguait des fusils en faisceaux, des bayonnettes
remuées et des troupes bivouaquant. Aucun curieux ne dépassait cette
limite. Là cessait la circulation. Là finissait la foule et commençait
l'armée.

Marius voulait avec la volonté de l'homme qui n'espère plus. On l'avait
appelé, il fallait qu'il allât. Il trouva le moyen de traverser la foule
et de traverser le bivouac des troupes, il se déroba aux patrouilles, il
évita les sentinelles. Il fit un détour, gagna la rue de Béthisy, et se
dirigea vers les halles. Au coin de la rue des Bourdonnais il n'y avait
plus de lanternes.

Après avoir franchi la zone de la foule, il avait dépassé la lisière des
troupes; il se trouvait dans quelque chose d'effrayant. Plus un passant,
plus un soldat, plus une lumière; personne. La solitude, le silence, la
nuit; je ne sais quel froid qui saisissait. Entrer dans une rue, c'était
entrer dans une cave.

Il continua d'avancer.

Il fit quelques pas. Quelqu'un passa près de lui en courant. Était-ce un
homme? une femme? étaient-ils plusieurs? Il n'eût pu le dire. Cela avait
passé et s'était évanoui.

De circuit en circuit, il arriva dans une ruelle qu'il jugea être la rue
de la Poterie; vers le milieu de cette ruelle il se heurta à un
obstacle. Il étendit les mains. C'était une charrette renversée; son
pied reconnut des flaques d'eau, des fondrières, des pavés épars et
amoncelés. Il y avait là une barricade ébauchée et abandonnée. Il
escalada les pavés et se trouva de l'autre côté du barrage. Il marchait
très près des bornes et se guidait sur le mur des maisons. Un peu au
delà de la barricade, il lui sembla entrevoir devant lui quelque chose
de blanc. Il approcha, cela prit une forme. C'étaient deux chevaux
blancs; les chevaux de l'omnibus dételé le matin par Bossuet, qui
avaient erré au hasard de rue en rue toute la journée et avaient fini
par s'arrêter là, avec cette patience accablée des brutes qui ne
comprennent pas plus les actions de l'homme que l'homme ne comprend les
actions de la providence.

Marius laissa les chevaux derrière lui. Comme il abordait une rue qui
lui faisait l'effet d'être la rue du Contrat-Social, un coup de fusil,
venu on ne sait d'où et qui traversait l'obscurité au hasard, siffla
tout près de lui, et la balle perça au-dessus de sa tête un plat à barbe
de cuivre suspendu à la boutique d'un coiffeur. On voyait encore, en
1846, rue du Contrat-Social, au coin des piliers des halles, ce plat à
barbe troué.

Ce coup de fusil, c'était encore de la vie. À partir de cet instant, il
ne rencontra plus rien.

Tout cet itinéraire ressemblait à une descente de marches noires.

Marius n'en alla pas moins en avant.




Chapitre II

Paris à vol de hibou


Un être qui eût plané sur Paris en ce moment avec l'aile de la
chauve-souris ou de la chouette eût eu sous les yeux un spectacle morne.

Tout ce vieux quartier des halles, qui est comme une ville dans la
ville, que traversent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, où se
croisent mille ruelles et dont les insurgés avaient fait leur redoute et
leur place d'armes, lui eût apparu comme un énorme trou sombre creusé au
centre de Paris. Là le regard tombait dans un abîme. Grâce aux
réverbères brisés, grâce aux fenêtres fermées, là cessait tout
rayonnement, toute vie, toute rumeur, tout mouvement. L'invisible police
de l'émeute veillait partout, et maintenait l'ordre, c'est-à-dire la
nuit. Noyer le petit nombre dans une vaste obscurité, multiplier chaque
combattant par les possibilités que cette obscurité contient, c'est la
tactique nécessaire de l'insurrection. À la chute du jour, toute croisée
où une chandelle s'allumait avait reçu une balle. La lumière était
éteinte, quelquefois l'habitant tué. Aussi rien ne bougeait. Il n'y
avait rien là que l'effroi, le deuil, la stupeur dans les maisons; dans
les rues une sorte d'horreur sacrée. On n'y apercevait même pas les
longues rangées de fenêtres et d'étages, les dentelures des cheminées et
des toits, les reflets vagues qui luisent sur le pavé boueux et mouillé.
L'oeil qui eût regardé d'en haut dans cet amas d'ombre eût entrevu
peut-être çà et là, de distance en distance, des clartés indistinctes
faisant saillir des lignes brisées et bizarres, des profils de
constructions singulières, quelque chose de pareil à des lueurs allant
et venant dans des ruines; c'est là qu'étaient les barricades. Le reste
était un lac d'obscurité, brumeux, pesant, funèbre, au-dessus duquel se
dressaient, silhouettes immobiles et lugubres, la tour Saint-Jacques,
l'église Saint-Merry, et deux ou trois autres de ces grands édifices
dont l'homme fait des géants et dont la nuit fait des fantômes.

Tout autour de ce labyrinthe désert et inquiétant, dans les quartiers où
la circulation parisienne n'était pas anéantie et où quelques rares
réverbères brillaient, l'observateur aérien eût pu distinguer la
scintillation métallique des sabres et des bayonnettes, le roulement
sourd de l'artillerie, et le fourmillement des bataillons silencieux
grossissant de minute en minute; ceinture formidable qui se serrait et
se fermait lentement autour de l'émeute.

Le quartier investi n'était plus qu'une sorte de monstrueuse caverne;
tout y paraissait endormi ou immobile, et, comme on vient de le voir,
chacune des rues où l'on pouvait arriver n'offrait rien que de l'ombre.

Ombre farouche, pleine de pièges, pleine de chocs inconnus et
redoutables, où il était effrayant de pénétrer et épouvantable de
séjourner, où ceux qui entraient frissonnaient devant ceux qui les
attendaient, où ceux qui attendaient tressaillaient devant ceux qui
allaient venir. Des combattants invisibles retranchés à chaque coin de
rue; les embûches du sépulcre cachées dans les épaisseurs de la nuit.
C'était fini. Plus d'autre clarté à espérer là désormais que l'éclair
des fusils, plus d'autre rencontre que l'apparition brusque et rapide de
la mort. Où? comment? quand? On ne savait, mais c'était certain et
inévitable. Là, dans ce lieu marqué pour la lutte, le gouvernement et
l'insurrection, la garde nationale et les sociétés populaires, la
bourgeoisie et l'émeute, allaient s'aborder à tâtons. Pour les uns comme
pour les autres, la nécessité était la même. Sortir de là tués ou
vainqueurs, seule issue possible désormais. Situation tellement extrême,
obscurité tellement puissante, que les plus timides s'y sentaient pris
de résolution et les plus hardis de terreur.

Du reste, des deux côtés, furie, acharnement, détermination égale. Pour
les uns, avancer, c'était mourir, et personne ne songeait à reculer;
pour les autres, rester, c'était mourir, et personne ne songeait à fuir.

Il était nécessaire que le lendemain tout fût terminé, que le triomphe
fût ici ou là, que l'insurrection fût une révolution ou une
échauffourée. Le gouvernement le comprenait comme les partis; le moindre
bourgeois le sentait. De là une pensée d'angoisse qui se mêlait à
l'ombre impénétrable de ce quartier où tout allait se décider; de là un
redoublement d'anxiété autour de ce silence d'où allait sortir une
catastrophe. On n'y entendait qu'un seul bruit, bruit déchirant comme un
râle, menaçant comme une malédiction, le tocsin de Saint-Merry. Rien
n'était glaçant comme la clameur de cette cloche éperdue et désespérée
se lamentant dans les ténèbres.

Comme il arrive souvent, la nature semblait s'être mise d'accord avec ce
que les hommes allaient faire. Rien ne dérangeait les funestes harmonies
de cet ensemble. Les étoiles avaient disparu; des nuages lourds
emplissaient tout l'horizon de leurs plis mélancoliques. Il y avait un
ciel noir sur ces rues mortes, comme si un immense linceul se déployait
sur cet immense tombeau.

Tandis qu'une bataille encore toute politique se préparait dans ce même
emplacement qui avait vu déjà tant d'événements révolutionnaires, tandis
que la jeunesse, les associations secrètes, les écoles, au nom des
principes, et la classe moyenne, au nom des intérêts, s'approchaient
pour se heurter, s'étreindre et se terrasser, tandis que chacun hâtait
et appelait l'heure dernière et décisive de la crise, au loin et en
dehors de ce quartier fatal, au plus profond des cavités insondables de
ce vieux Paris misérable qui disparaît sous la splendeur du Paris
heureux et opulent, on entendait gronder sourdement la sombre voix du
peuple.

Voix effrayante et sacrée qui se compose du rugissement de la brute et
de la parole de Dieu, qui terrifie les faibles et qui avertit les sages,
qui vient tout à la fois d'en bas comme la voix du lion et d'en haut
comme la voix du tonnerre.




Chapitre III

L'extrême bord


Marius était arrivé aux halles.

Là tout était plus calme, plus obscur et plus immobile encore que dans
les rues voisines. On eût dit que la paix glaciale du sépulcre était
sortie de terre et s'était répandue sous le ciel.

Une rougeur pourtant découpait sur ce fond noir la haute toiture des
maisons qui barraient la rue de la Chanvrerie du côté de Saint-Eustache.
C'était le reflet de la torche qui brûlait dans la barricade de
Corinthe. Marius s'était dirigé sur cette rougeur. Elle l'avait amené au
Marché-aux-Poirées, et il entrevoyait l'embouchure ténébreuse de la rue
des Prêcheurs. Il y entra. La vedette des insurgés qui guettait à
l'autre bout ne l'aperçut pas. Il se sentait tout près de ce qu'il était
venu chercher, et il marchait sur la pointe du pied. Il arriva ainsi au
coude de ce court tronçon de la ruelle Mondétour qui était, on s'en
souvient, la seule communication conservée par Enjolras avec le dehors.
Au coin de la dernière maison, à sa gauche, il avança la tête, et
regarda dans le tronçon Mondétour.

Un peu au delà de l'angle noir de la ruelle et de la rue de la
Chanvrerie qui jetait une large nappe d'ombre où il était lui-même
enseveli, il aperçut quelque lueur sur les pavés, un peu du cabaret, et,
derrière, un lampion clignotant dans une espèce de muraille informe, et
des hommes accroupis ayant des fusils sur leurs genoux. Tout cela était
à dix toises de lui. C'était l'intérieur de la barricade.

Les maisons qui bordaient la ruelle à droite lui cachaient le reste du
cabaret, la grande barricade et le drapeau.

Marius n'avait plus qu'un pas à faire.

Alors le malheureux jeune homme s'assit sur une borne, croisa les bras,
et songea à son père.

Il songea à cet héroïque colonel Pontmercy qui avait été un si fier
soldat, qui avait gardé sous la République la frontière de France et
touché sous l'empereur la frontière d'Asie, qui avait vu Gênes,
Alexandrie, Milan, Turin, Madrid, Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, qui
avait laissé sur tous les champs de victoire de l'Europe des gouttes de
ce même sang que lui Marius avait dans les veines, qui avait blanchi
avant l'âge dans la discipline et le commandement, qui avait vécu le
ceinturon bouclé, les épaulettes tombant sur la poitrine, la cocarde
noircie par la poudre, le front plissé par le casque, sous la baraque,
au camp, au bivouac, aux ambulances, et qui au bout de vingt ans était
revenu des grandes guerres la joue balafrée, le visage souriant, simple,
tranquille, admirable, pur comme un enfant, ayant tout fait pour la
France et rien contre elle.

Il se dit que son jour à lui était venu aussi, que son heure avait enfin
sonné, qu'après son père il allait, lui aussi, être brave, intrépide,
hardi, courir au-devant des balles, offrir sa poitrine aux bayonnettes,
verser son sang, chercher l'ennemi, chercher la mort, qu'il allait faire
la guerre à son tour et descendre sur le champ de bataille, et que ce
champ de bataille où il allait descendre, c'était la rue, et que cette
guerre qu'il allait faire, c'était la guerre civile!

Il vit la guerre civile ouverte comme un gouffre devant lui et que
c'était là qu'il allait tomber.

Alors il frissonna.

Il songea à cette épée de son père que son aïeul avait vendue à un
brocanteur, et qu'il avait, lui, si douloureusement regrettée. Il se dit
qu'elle avait bien fait, cette vaillante et chaste épée, de lui échapper
et de s'en aller irritée dans les ténèbres; que si elle s'était enfuie
ainsi, c'est qu'elle était intelligente et qu'elle prévoyait l'avenir;
c'est qu'elle pressentait l'émeute, la guerre des ruisseaux, la guerre
des pavés, les fusillades par les soupiraux des caves, les coups donnés
et reçus par derrière; c'est que, venant de Marengo et de Friedland,
elle ne voulait pas aller rue de la Chanvrerie, c'est qu'après ce
qu'elle avait fait avec le père, elle ne voulait pas faire cela avec le
fils! Il se dit que si cette épée était là, si, l'ayant recueillie au
chevet de son père mort, il avait osé la prendre et l'emporter pour ce
combat de nuit entre Français dans un carrefour, à coup sûr elle lui
brûlerait les mains et se mettrait à flamboyer devant lui comme l'épée
de l'ange! Il se dit qu'il était heureux qu'elle n'y fût pas et qu'elle
eût disparu, que cela était bien, que cela était juste, que son aïeul
avait été le vrai gardien de la gloire de son père, et qu'il valait
mieux que l'épée du colonel eût été criée à l'encan, vendue au fripier,
jetée aux ferrailles, que de faire aujourd'hui saigner le flanc de la
patrie.

Et puis il se mit à pleurer amèrement.

Cela était horrible. Mais que faire? Vivre sans Cosette, il ne le
pouvait. Puisqu'elle était partie, il fallait bien qu'il mourût. Ne lui
avait-il pas donné sa parole d'honneur qu'il mourrait? Elle était partie
sachant cela; c'est qu'il lui plaisait que Marius mourût. Et puis il
était clair qu'elle ne l'aimait plus, puisqu'elle s'en était allée
ainsi, sans l'avertir, sans un mot, sans une lettre, et elle savait son
adresse! À quoi bon vivre et pourquoi vivre à présent? Et puis, quoi!
être venu jusque-là et reculer! s'être approché du danger, et s'enfuir!
être venu regarder dans la barricade, et s'esquiver! s'esquiver tout
tremblant en disant: au fait, j'en ai assez comme cela, j'ai vu, cela
suffit, c'est la guerre civile, je m'en vais! Abandonner ses amis qui
l'attendaient! qui avaient peut-être besoin de lui! qui étaient une
poignée contre une armée! Manquer à tout à la fois, à l'amour, à
l'amitié, à sa parole! Donner à sa poltronnerie le prétexte du
patriotisme! Mais cela était impossible, et si le fantôme de son père
était là dans l'ombre et le voyait reculer, il lui fouetterait les reins
du plat de son épée et lui crierait: Marche donc, lâche!

En proie au va-et-vient de ses pensées, il baissait la tête.

Tout à coup il la redressa. Une sorte de rectification splendide venait
de se faire dans son esprit. Il y a une dilatation de pensée propre au
voisinage de la tombe; être près de la mort, cela fait voir vrai. La
vision de l'action dans laquelle il se sentait peut-être sur le point
d'entrer lui apparut, non plus lamentable, mais superbe. La guerre de la
rue se transfigura subitement, par on ne sait quel travail d'âme
intérieur, devant l'oeil de sa pensée. Tous les tumultueux points
d'interrogation de la rêverie lui revinrent en foule, mais sans le
troubler. Il n'en laissa aucun sans réponse.

Voyons, pourquoi son père s'indignerait-il? est-ce qu'il n'y a point des
cas où l'insurrection monte à la dignité de devoir? qu'y aurait-il donc
de diminuant pour le fils du colonel Pontmercy dans le combat qui
s'engage? Ce n'est plus Montmirail ni Champaubert; c'est autre chose. Il
ne s'agit plus d'un territoire sacré, mais d'une idée sainte. La patrie
se plaint, soit; mais l'humanité applaudit. Est-il vrai d'ailleurs que
la patrie se plaigne? La France saigne, mais la liberté sourit; et
devant le sourire de la liberté, la France oublie sa plaie. Et puis, à
voir les choses de plus haut encore, que viendrait-on parler de guerre
civile?

La guerre civile? qu'est-ce à dire? Est-ce qu'il y a une guerre
étrangère? Est-ce que toute guerre entre hommes n'est pas la guerre
entre frères? La guerre ne se qualifie que par son but. Il n'y a ni
guerre étrangère, ni guerre civile; il n'y a que la guerre injuste et la
guerre juste. Jusqu'au jour où le grand concordat humain sera conclu, la
guerre, celle du moins qui est l'effort de l'avenir qui se hâte contre
le passé qui s'attarde, peut être nécessaire. Qu'a-t-on à reprocher à
cette guerre-là? La guerre ne devient honte, l'épée ne devient poignard
que lorsqu'elle assassine le droit, le progrès, la raison, la
civilisation, la vérité. Alors, guerre civile ou guerre étrangère, elle
est inique; elle s'appelle le crime. En dehors de cette chose sainte, la
justice, de quel droit une forme de la guerre en mépriserait-elle une
autre? de quel droit l'épée de Washington renierait-elle la pique de
Camille Desmoulins? Léonidas contre l'étranger, Timoléon contre le
tyran, lequel est le plus grand? l'un est le défenseur, l'autre est le
libérateur. Flétrira-t-on, sans s'inquiéter du but, toute prise d'armes
dans l'intérieur de la cité? alors notez d'infamie Brutus, Marcel,
Arnould de Blankenheim, Coligny. Guerre de buissons? guerre de rues?
Pourquoi pas? c'était la guerre d'Ambiorix, d'Artevelde, de Marnix, de
Pélage. Mais Ambiorix luttait contre Rome, Artevelde contre la France,
Marnix contre l'Espagne, Pélage contre les Maures; tous contre
l'étranger. Eh bien, la monarchie, c'est l'étranger; l'oppression, c'est
l'étranger; le droit divin, c'est l'étranger. Le despotisme viole la
frontière morale, comme l'invasion viole la frontière géographique.
Chasser le tyran ou chasser l'anglais, c'est, dans les deux cas,
reprendre son territoire. Il vient une heure où protester ne suffit
plus; après la philosophie il faut l'action; la vive force achève ce que
l'idée a ébauché; _Prométhée enchaîné_ commence, Aristogiton finit;
l'Encyclopédie éclaire les âmes, le 10 août les électrise. Après
Eschyle, Thrasybule; après Diderot, Danton. Les multitudes ont une
tendance à accepter le maître. Leur masse dépose de l'apathie. Une foule
se totalise aisément en obéissance. Il faut les remuer, les pousser,
rudoyer les hommes par le bienfait même de leur délivrance, leur blesser
les yeux par le vrai, leur jeter la lumière à poignées terribles. Il
faut qu'ils soient eux-mêmes un peu foudroyés par leur propre salut; cet
éblouissement les réveille. De là la nécessité des tocsins et des
guerres. Il faut que de grands combattants se lèvent, illuminent les
nations par l'audace, et secouent cette triste humanité que couvrent
d'ombre le droit divin, la gloire césarienne, la force, le fanatisme, le
pouvoir irresponsable et les majestés absolues; cohue stupidement
occupée à contempler, dans leur splendeur crépusculaire, ces sombres
triomphes de la nuit. À bas le tyran! Mais quoi? de qui parlez-vous?
appelez-vous Louis-Philippe tyran? Non; pas plus que Louis XVI. Ils sont
tous deux ce que l'histoire a coutume de nommer de bons rois; mais les
principes ne se morcellent pas, la logique du vrai est rectiligne, le
propre de la vérité c'est de manquer de complaisance; pas de concession
donc; tout empiétement sur l'homme doit être réprimé; il y a le droit
divin dans Louis XVI, il y a le _parce que Bourbon_ dans Louis-Philippe;
tous deux représentent dans une certaine mesure la confiscation du
droit, et pour déblayer l'usurpation universelle, il faut les combattre;
il le faut, la France étant toujours ce qui commence. Quand le maître
tombe en France, il tombe partout. En somme, rétablir la vérité sociale,
rendre son trône à la liberté, rendre le peuple au peuple, rendre à
l'homme la souveraineté, replacer la pourpre sur la tête de la France,
restaurer dans leur plénitude la raison et l'équité, supprimer tout
germe d'antagonisme en restituant chacun à lui-même, anéantir l'obstacle
que la royauté fait à l'immense concorde universelle, remettre le genre
humain de niveau avec le droit, quelle cause plus juste, et, par
conséquent, quelle guerre plus grande? Ces guerres-là construisent la
paix. Une énorme forteresse de préjugés, de privilèges, de
superstitions, de mensonges, d'exactions, d'abus, de violences,
d'iniquités, de ténèbres, est encore debout sur le monde avec ses tours
de haine. Il faut la jeter bas. Il faut faire crouler cette masse
monstrueuse. Vaincre à Austerlitz, c'est grand, prendre la Bastille,
c'est immense.

Il n'est personne qui ne l'ait remarqué sur soi-même, l'âme, et c'est là
la merveille de son unité compliquée d'ubiquité, a cette aptitude
étrange de raisonner presque froidement dans les extrémités les plus
violentes, et il arrive souvent que la passion désolée et le profond
désespoir, dans l'agonie même de leurs monologues les plus noirs,
traitent des sujets et discutent des thèses. La logique se mêle à la
convulsion, et le fil du syllogisme flotte sans se casser dans l'orage
lugubre de la pensée. C'était là la situation d'esprit de Marius.

Tout en songeant ainsi, accablé, mais résolu, hésitant pourtant, et, en
somme, frémissant devant ce qu'il allait faire, son regard errait dans
l'intérieur de la barricade. Les insurgés y causaient à demi-voix, sans
remuer, et l'on y sentait ce quasi-silence qui marque la dernière phase
de l'attente. Au-dessus d'eux, à une lucarne d'un troisième étage,
Marius distinguait une espèce de spectateur ou de témoin qui lui
semblait singulièrement attentif. C'était le portier tué par Le Cabuc.
D'en bas, à la réverbération de la torche enfouie dans les pavés, on
apercevait cette tête vaguement. Rien n'était plus étrange, à cette
clarté sombre et incertaine, que cette face livide, immobile, étonnée,
avec ses cheveux hérissés, ses yeux ouverts et fixes et sa bouche
béante, penchée sur la rue dans une attitude de curiosité.

On eût dit que celui qui était mort considérait ceux qui allaient
mourir. Une longue traînée de sang qui avait coulé de cette tête
descendait en filets rougeâtres de la lucarne jusqu'à la hauteur du
premier étage où elle s'arrêtait.




Livre quatorzième--Les grandeurs du désespoir




Chapitre I

Le drapeau--Premier acte


Rien ne venait encore. Dix heures avaient sonné à Saint-Merry, Enjolras
et Combeferre étaient allés s'asseoir, la carabine à la main, près de la
coupure de la grande barricade. Ils ne se parlaient pas; ils écoutaient,
cherchant à saisir même le bruit de marche le plus sourd et le plus
lointain.

Subitement, au milieu de ce calme lugubre, une voix claire, jeune, gaie,
qui semblait venir de la rue Saint-Denis, s'éleva et se mit à chanter
distinctement sur le vieil air populaire _Au clair de la lune_ cette
poésie terminée par une sorte de cri pareil au chant du coq:

          _Mon nez est en larmes._
          _Mon ami Bugeaud,_
          _Prêt'-moi tes gendarmes_
          _Pour leur dire un mot._
          _En capote bleue,_
          _La poule au shako,_
          _Voici la banlieue!_
          _Co-cocorico!_

Ils se serrèrent la main.

--C'est Gavroche, dit Enjolras.

--Il nous avertit, dit Combeferre.

Une course précipitée troubla la rue déserte, on vit un être plus agile
qu'un clown grimper par-dessus l'omnibus, et Gavroche bondit dans la
barricade tout essoufflé, en disant:

--Mon fusil! Les voici.

Un frisson électrique parcourut toute la barricade, et l'on entendit le
mouvement des mains cherchant les fusils.

--Veux-tu ma carabine? dit Enjolras au gamin.

--Je veux le grand fusil, répondit Gavroche.

Et il prit le fusil de Javert.

Deux sentinelles s'étaient repliées et étaient rentrées presque en même
temps que Gavroche. C'était la sentinelle du bout de la rue et la
vedette de la Petite-Truanderie. La vedette de la ruelle des Prêcheurs
était restée à son poste, ce qui indiquait que rien ne venait du côté
des ponts et des halles.

La rue de la Chanvrerie, dont quelques pavés à peine étaient visibles au
reflet de la lumière qui se projetait sur le drapeau, offrait aux
insurgés l'aspect d'un grand porche noir vaguement ouvert dans une
fumée.

Chacun avait pris son poste de combat.

Quarante-trois insurgés, parmi lesquels Enjolras, Combeferre,
Courfeyrac, Bossuet, Joly, Bahorel, et Gavroche, étaient agenouillés
dans la grande barricade, les têtes à fleur de la crête du barrage, les
canons des fusils et des carabines braqués sur les pavés comme à des
meurtrières, attentifs, muets, prêts à faire feu. Six, commandés par
Feuilly, s'étaient installés, le fusil en joue, aux fenêtres des deux
étages de Corinthe.

Quelques instants s'écoulèrent encore, puis un bruit de pas, mesuré,
pesant, nombreux, se fit entendre distinctement du côté de Saint-Leu. Ce
bruit, d'abord faible, puis précis, puis lourd et sonore, s'approchait
lentement, sans halte, sans interruption, avec une continuité tranquille
et terrible. On n'entendait rien que cela. C'était tout ensemble le
silence et le bruit de la statue du commandeur, mais ce pas de pierre
avait on ne sait quoi d'énorme et de multiple qui éveillait l'idée d'une
foule en même temps que l'idée d'un spectre. On croyait entendre marcher
l'effrayante statue Légion. Ce pas approcha; il approcha encore, et
s'arrêta. Il sembla qu'on entendît au bout de la rue le souffle de
beaucoup d'hommes. On ne voyait rien pourtant, seulement on distinguait
tout au fond, dans cette épaisse obscurité, une multitude de fils
métalliques, fins comme des aiguilles et presque imperceptibles, qui
s'agitaient, pareils à ces indescriptibles réseaux phosphoriques qu'au
moment de s'endormir on aperçoit, sous ses paupières fermées, dans les
premiers brouillards du sommeil. C'étaient les bayonnettes et les canons
de fusils confusément éclairés par la réverbération lointaine de la
torche.

Il y eut encore une pause, comme si des deux côtés on attendait. Tout à
coup, du fond de cette ombre, une voix, d'autant plus sinistre qu'on ne
voyait personne, et qu'il semblait que c'était l'obscurité elle-même qui
parlait, cria:

--Qui vive?

En même temps on entendit le cliquetis des fusils qui s'abattent.

Enjolras répondit d'un accent vibrant et altier:

--Révolution française.

--Feu! dit la voix.

Un éclair empourpra toutes les façades de la rue comme si la porte d'une
fournaise s'ouvrait et se fermait brusquement.

Une effroyable détonation éclata sur la barricade. Le drapeau rouge
tomba. La décharge avait été si violente et si dense qu'elle en avait
coupé la hampe; c'est-à-dire la pointe même du timon de l'omnibus. Des
balles, qui avaient ricoché sur les corniches des maisons, pénétrèrent
dans la barricade et blessèrent plusieurs hommes.

L'impression de cette première décharge fut glaçante. L'attaque était
rude, et de nature à faire songer les plus hardis. Il était évident
qu'on avait au moins affaire à un régiment tout entier.

--Camarades, cria Courfeyrac, ne perdons pas la poudre. Attendons pour
riposter qu'ils soient engagés dans la rue.

--Et, avant tout, dit Enjolras, relevons le drapeau!

Il ramassa le drapeau qui était précisément tombé à ses pieds.

On entendait au dehors le choc des baguettes dans les fusils; la troupe
rechargeait les armes.

Enjolras reprit:

--Qui est-ce qui a du coeur ici? qui est-ce qui replante le drapeau sur
la barricade?

Pas un ne répondit. Monter sur la barricade au moment où sans doute elle
était couchée en joue de nouveau, c'était simplement la mort. Le plus
brave hésite à se condamner. Enjolras lui-même avait un frémissement. Il
répéta:

--Personne ne se présente?




Chapitre II

Le drapeau--Deuxième acte


Depuis qu'on était arrivé à Corinthe et qu'on avait commencé à
construire la barricade, on n'avait plus guère fait attention au père
Mabeuf. M. Mabeuf pourtant n'avait pas quitté l'attroupement. Il était
entré dans le rez-de-chaussée du cabaret et s'était assis derrière le
comptoir. Là, il s'était pour ainsi dire anéanti en lui-même. Il
semblait ne plus regarder et ne plus penser. Courfeyrac et d'autres
l'avaient deux ou trois fois accosté, l'avertissant du péril,
l'engageant à se retirer, sans qu'il parût les entendre. Quand on ne lui
parlait pas, sa bouche remuait comme s'il répondait à quelqu'un, et dès
qu'on lui adressait la parole, ses lèvres devenaient immobiles et ses
yeux n'avaient plus l'air vivants. Quelques heures avant que la
barricade fût attaquée, il avait pris une posture qu'il n'avait plus
quittée, les deux poings sur ses deux genoux et la tête penchée en avant
comme s'il regardait dans un précipice. Rien n'avait pu le tirer de
cette attitude; il ne paraissait pas que son esprit fût dans la
barricade. Quand chacun était allé prendre sa place de combat, il
n'était plus resté dans la salle basse que Javert lié au poteau, un
insurgé le sabre nu, veillant sur Javert, et lui Mabeuf. Au moment de
l'attaque, à la détonation, la secousse physique l'avait atteint et
comme réveillé, il s'était levé brusquement, il avait traversé la salle,
et à l'instant où Enjolras répéta son appel:--Personne ne se présente?
on vit le vieillard apparaître sur le seuil du cabaret.

Sa présence fit une sorte de commotion dans les groupes. Un cri s'éleva:

--C'est le votant! c'est le conventionnel! c'est le représentant du
peuple!

Il est probable qu'il n'entendait pas.

Il marcha droit à Enjolras, les insurgés s'écartaient devant lui avec
une crainte religieuse, il arracha le drapeau à Enjolras qui reculait
pétrifié, et alors, sans que personne osât ni l'arrêter ni l'aider, ce
vieillard de quatre-vingts ans, la tête branlante, le pied ferme, se mit
à gravir lentement l'escalier de pavés pratiqué dans la barricade. Cela
était si sombre et si grand que tous autour de lui crièrent: Chapeau
bas! À chaque marche qu'il montait, c'était effrayant, ses cheveux
blancs, sa face décrépite, son grand front chauve et ridé, ses yeux
caves, sa bouche étonnée et ouverte, son vieux bras levant la bannière
rouge, surgissaient de l'ombre et grandissaient dans la clarté sanglante
de la torche, et l'on croyait voir le spectre de 93 sortir de terre, le
drapeau de la terreur à la main.

Quand il fut au haut de la dernière marche, quand ce fantôme tremblant
et terrible, debout sur ce monceau de décombres en présence de douze
cents fusils invisibles, se dressa, en face de la mort et comme s'il
était plus fort qu'elle, toute la barricade eut dans les ténèbres une
figure surnaturelle et colossale.

Il y eut un de ces silences qui ne se font qu'autour des prodiges.

Au milieu de ce silence le vieillard agita le drapeau rouge et cria:

--Vive la Révolution! vive la République! fraternité! égalité! et la
mort!

On entendit de la barricade un chuchotement bas et rapide pareil au
murmure d'un prêtre pressé qui dépêche une prière. C'était probablement
le commissaire de police qui faisait les sommations légales à l'autre
bout de la rue.

Puis la même voix éclatante qui avait crié: qui vive? cria:

--Retirez-vous!

M. Mabeuf, blême, hagard, les prunelles illuminées des lugubres flammes
de l'égarement, leva le drapeau au-dessus de son front et répéta:

--Vive la République!

--Feu! dit la voix.

Une seconde décharge, pareille à une mitraille, s'abattit sur la
barricade.

Le vieillard fléchit sur ses genoux, puis se redressa, laissa échapper
le drapeau et tomba en arrière à la renverse sur le pavé, comme une
planche, tout de son long et les bras en croix.

Des ruisseaux de sang coulèrent de dessous lui. Sa vieille tête, pâle et
triste, semblait regarder le ciel.

Une de ces émotions supérieures à l'homme qui font qu'on oublie même de
se défendre, saisit les insurgés, et ils s'approchèrent du cadavre avec
une épouvante respectueuse.

--Quels hommes que ces régicides! dit Enjolras.

Courfeyrac se pencha à l'oreille d'Enjolras:

--Ceci n'est que pour toi, et je ne veux pas diminuer l'enthousiasme.
Mais ce n'était rien moins qu'un régicide. Je l'ai connu. Il s'appelait
le père Mabeuf. Je ne sais pas ce qu'il avait aujourd'hui. Mais c'était
une brave ganache. Regarde-moi sa tête.

--Tête de ganache et coeur de Brutus, répondit Enjolras.

Puis il éleva la voix:

--Citoyens! ceci est l'exemple que les vieux donnent aux jeunes. Nous
hésitions, il est venu! nous reculions, il a avancé! Voilà ce que ceux
qui tremblent de vieillesse enseignent à ceux qui tremblent de peur! Cet
aïeul est auguste devant la patrie. Il a eu une longue vie et une
magnifique mort! Maintenant abritons le cadavre, que chacun de nous
défende ce vieillard mort comme il défendrait son père vivant, et que sa
présence au milieu de nous fasse la barricade imprenable!

Un murmure d'adhésion morne et énergique suivit ces paroles.

Enjolras se courba, souleva la tête du vieillard, et, farouche, le baisa
au front, puis, lui écartant les bras, et maniant ce mort avec une
précaution tendre, comme s'il eût craint de lui faire du mal, il lui ôta
son habit, en montra à tous les trous sanglants, et dit:

--Voilà maintenant notre drapeau.




Chapitre III

Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras


On jeta sur le père Mabeuf un long châle noir de la veuve Hucheloup. Six
hommes firent de leurs fusils une civière, on y posa le cadavre, et on
le porta, têtes nues, avec une lenteur solennelle, sur la grande table
de la salle basse.

Ces hommes, tout entiers à la chose grave et sacrée qu'ils faisaient, ne
songeaient plus à la situation périlleuse où ils étaient.

Quand le cadavre passa près de Javert toujours impassible, Enjolras dit
à l'espion:

--Toi! tout à l'heure.

Pendant ce temps-là, le petit Gavroche, qui seul n'avait pas quitté son
poste et était resté en observation, croyait voir des hommes s'approcher
à pas de loup de la barricade. Tout à coup il cria:

--Méfiez-vous!

Courfeyrac, Enjolras, Jean Prouvaire, Combeferre, Joly, Bahorel,
Bossuet, tous sortirent en tumulte du cabaret. Il n'était déjà presque
plus temps. On apercevait une étincelante épaisseur de bayonnettes
ondulant au-dessus de la barricade. Des gardes municipaux de haute
taille, pénétraient, les uns en enjambant l'omnibus, les autres par la
coupure, poussant devant eux le gamin qui reculait, mais ne fuyait pas.

L'instant était critique. C'était cette première redoutable minute de
l'inondation, quand le fleuve se soulève an niveau de la levée et que
l'eau commence à s'infiltrer par les fissures de la digue. Une seconde
encore, et la barricade était prise.

Bahorel s'élança sur le premier garde municipal qui entrait et le tua à
bout portant d'un coup de carabine; le second tua Bahorel d'un coup de
bayonnette. Un autre avait déjà terrassé Courfeyrac qui criait: «À moi!»
Le plus grand de tous, une espèce de colosse, marchait sur Gavroche la
bayonnette en avant. Le gamin prit dans ses petits bras l'énorme fusil
de Javert, coucha résolûment en joue le géant, et lâcha son coup. Rien
ne partit. Javert n'avait pas chargé son fusil. Le garde municipal
éclata de rire et leva la bayonnette sur l'enfant.

Avant que la bayonnette eût touché Gavroche, le fusil échappait des
mains du soldat, une balle avait frappé le garde municipal au milieu du
front et il tombait sur le dos. Une seconde balle frappait en pleine
poitrine l'autre garde qui avait assailli Courfeyrac, et le jetait sur
le pavé.

C'était Marius qui venait d'entrer dans la barricade.




Chapitre IV

Le baril de poudre


Marius, toujours caché dans le coude de la rue Mondétour, avait assisté
à la première phase du combat, irrésolu et frissonnant. Cependant il
n'avait pu résister longtemps à ce vertige mystérieux et souverain qu'on
pourrirait nommer l'appel de l'abîme. Devant l'imminence du péril,
devant la mort de M. Mabeuf, cette funèbre énigme, devant Bahorel tué,
Courfeyrac criant: à moi! cet enfant menacé, ses amis à secourir ou à
venger, toute hésitation s'était évanouie, et il s'était rué dans la
mêlée ses deux pistolets à la main. Du premier coup il avait sauvé
Gavroche et du second délivré Courfeyrac.

Aux coups de feu, aux cris des gardes frappés, les assaillants avaient
gravi le retranchement, sur le sommet duquel on voyait maintenant se
dresser plus d'à mi-corps, et en foule, des gardes municipaux, des
soldats de la ligne, des gardes nationaux de la banlieue, le fusil au
poing. Ils couvraient déjà plus des deux tiers du barrage, mais ils ne
sautaient pas dans l'enceinte, comme s'ils balançaient, craignant
quelque piège. Ils regardaient dans la barricade obscure comme on
regarderait dans une tanière de lions. La lueur de la torche n'éclairait
que les bayonnettes, les bonnets à poil et le haut des visages inquiets
et irrités.

Marius n'avait plus d'armes, il avait jeté ses pistolets déchargés, mais
il avait aperçu le baril de poudre dans la salle basse près de la porte.

Comme il se tournait à demi, regardant de ce côté, un soldat le coucha
en joue. Au moment où le soldat ajustait Marius, une main se posa sur le
bout du canon du fusil, et le boucha. C'était quelqu'un qui s'était
élancé, le jeune ouvrier au pantalon de velours. Le coup partit,
traversa la main, et peut-être aussi l'ouvrier, car il tomba, mais la
balle n'atteignit pas Marius. Tout cela dans la fumée, plutôt entrevu
que vu. Marius, qui entrait dans la salle basse, s'en aperçut à peine.
Cependant il avait confusément vu ce canon de fusil dirigé sur lui et
cette main qui l'avait bouché, et il avait entendu le coup. Mais dans
des minutes comme celle-là, les choses qu'on voit vacillent et se
précipitent, et l'on ne s'arrête à rien. On se sent obscurément poussé
vers plus d'ombre encore, et tout est nuage.

Les insurgés, surpris, mais non effrayés, s'étaient ralliés. Enjolras
avait crié: Attendez! ne tirez pas au hasard! Dans la première confusion
en effet ils pouvaient se blesser les uns les autres. La plupart étaient
montés à la fenêtre du premier étage et aux mansardes d'où ils
dominaient les assaillants. Les plus déterminés, avec Enjolras,
Courfeyrac, Jean Prouvaire et Combeferre, s'étaient fièrement adossés
aux maisons du fond, à découvert et faisant face aux rangées de soldats
et de gardes qui couronnaient la barricade.

Tout cela s'accomplit sans précipitation, avec cette gravité étrange et
menaçante qui précède les mêlées. Des deux parts on se couchait en joue,
à bout portant, on était si près qu'on pouvait se parler à portée de
voix. Quand on fut à ce point où l'étincelle va jaillir, un officier en
hausse-col et à grosses épaulettes étendit son épée et dit:

--Bas les armes!

--Feu! dit Enjolras.

Les deux détonations partirent en même temps, et tout disparut dans la
fumée.

Fumée âcre et étouffante où se traînaient, avec des gémissements faibles
et sourds, des mourants et des blessés.

Quand la fumée se dissipa, on vit des deux côtés les combattants,
éclaircis, mais toujours aux mêmes places, qui rechargeaient les armes
en silence.

Tout à coup, on entendit une voix tonnante qui criait:

--Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade!

Tous se retournèrent du côté d'où venait la voix.

Marius était entré dans la salle basse, y avait pris le baril de poudre,
puis il avait profité de la fumée et de l'espèce de brouillard obscur
qui emplissait l'enceinte retranchée, pour se glisser le long de la
barricade jusqu'à cette cage de pavés où était fixée la torche. En
arracher la torche, y mettre le baril de poudre, pousser la pile de
pavés sous le baril, qui s'était sur-le-champ défoncé, avec une sorte
d'obéissance terrible, tout cela avait été pour Marius le temps de se
baisser et de se relever; et maintenant tous, gardes nationaux, gardes
municipaux, officiers, soldats, pelotonnés à l'autre extrémité de la
barricade, le regardaient avec stupeur le pied sur les pavés, la torche
à la main, son fier visage éclairé par une résolution fatale, penchant
la flamme de la torche vers ce monceau redoutable où l'on distinguait le
baril de poudre brisé, et poussant ce cri terrifiant:

--Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade!

Marius sur cette barricade après l'octogénaire, c'était la vision de la
jeune révolution après l'apparition de la vieille.

--Sauter la barricade! dit un sergent, et toi aussi!

Marius répondit:

--Et moi aussi.

Et il approcha la torche du baril de poudre.

Mais il n'y avait déjà plus personne sur le barrage. Les assaillants,
laissant leurs morts et leurs blessés, refluaient pêle-mêle et en
désordre vers l'extrémité de la rue et s'y perdaient de nouveau dans la
nuit. Ce fut un sauve-qui-peut.

La barricade était dégagée.




Chapitre V

Fin des vers de Jean Prouvaire


Tous entourèrent Marius. Courfeyrac lui sauta au cou.

--Te voilà!

--Quel bonheur! dit Combeferre.

--Tu es venu à propos! fit Bossuet.

--Sans toi j'étais mort! reprit Courfeyrac.

--Sans vous j'étais gobé! ajouta Gavroche.

Marius demanda:

--Où est le chef?

--C'est toi, dit Enjolras.

Marius avait eu toute la journée une fournaise dans le cerveau,
maintenant c'était un tourbillon. Ce tourbillon qui était en lui lui
faisait l'effet d'être hors de lui et de l'emporter. Il lui semblait
qu'il était déjà à une distance immense de la vie. Ses deux lumineux
mois de joie et d'amour aboutissant brusquement à cet effroyable
précipice, Cosette perdue pour lui, cette barricade, M. Mabeuf se
faisant tuer pour la République, lui-même chef d'insurgés, toutes ces
choses lui paraissaient un cauchemar monstrueux. Il était obligé de
faire un effort d'esprit pour se rappeler que tout ce qui l'entourait
était réel. Marius avait trop peu vécu encore pour savoir que rien n'est
plus imminent que l'impossible, et que ce qu'il faut toujours prévoir,
c'est l'imprévu. Il assistait à son propre drame comme à une pièce qu'on
ne comprend pas.

Dans cette brume où était sa pensée, il ne reconnut pas Javert qui, lié
à son poteau, n'avait pas fait un mouvement de la tête pendant l'attaque
de la barricade et qui regardait s'agiter autour de lui la révolte avec
la résignation d'un martyr et la majesté d'un juge. Marius ne l'aperçut
même pas.

Cependant les assaillants ne bougeaient plus, on les entendait marcher
et fourmiller au bout de la rue, mais ils ne s'y aventuraient pas, soit
qu'ils attendissent des ordres, soit qu'avant de se ruer de nouveau sur
cette imprenable redoute, ils attendissent des renforts. Les insurgés
avaient posé des sentinelles, et quelques-uns qui étaient étudiants en
médecine s'étaient mis à panser les blessés.

On avait jeté les tables hors du cabaret à l'exception de deux tables
réservées à la charpie et aux cartouches, et de la table où gisait le
père Mabeuf; on les avait ajoutées à la barricade, et on les avait
remplacées dans la salle basse par les matelas des lits de la veuve
Hucheloup et des servantes. Sur ces matelas on avait étendu les blessés.
Quant aux trois pauvres créatures qui habitaient Corinthe, on ne savait
ce qu'elles étaient devenues. On finit pourtant par les retrouver
cachées dans la cave.

Une émotion poignante vint assombrir la joie de la barricade dégagée.

On fit l'appel. Un des insurgés manquait. Et qui? Un des plus chers, un
des plus vaillants. Jean Prouvaire. On le chercha parmi les blessés, il
n'y était pas. On le chercha parmi les morts, il n'y était pas. Il était
évidemment prisonnier.

Combeferre dit à Enjolras:

--Ils ont notre ami; mais nous avons leur agent. Tiens-tu à la mort de
ce mouchard?

--Oui, répondit Enjolras, mais moins qu'à la vie de Jean Prouvaire.

Ceci se passait dans la salle basse près du poteau de Javert.

--Eh bien, reprit Combeferre, je vais attacher mon mouchoir à ma canne,
et aller en parlementaire leur offrir de leur donner leur homme pour le
nôtre.

--Écoute, dit Enjolras en posant sa main sur le bras de Combeferre.

Il y avait au bout de la rue un cliquetis d'armes significatif.

On entendit une voix mâle crier:

--Vive la France! vive l'avenir!

On reconnut la voix de Prouvaire.

Un éclair passa et une détonation éclata.

Le silence se refit.

--Ils l'ont tué, s'écria Combeferre.

Enjolras regarda Javert et lui dit:

--Tes amis viennent de te fusiller.




Chapitre VI

L'agonie de la mort après l'agonie de la vie


Une singularité de ce genre de guerre, c'est que l'attaque des
barricades se fait presque toujours de front, et qu'en général les
assaillants s'abstiennent de tourner les positions, soit qu'ils
redoutent des embuscades, soit qu'ils craignent de s'engager dans des
rues tortueuses. Toute l'attention des insurgés se portait donc du côté
de la grande barricade qui était évidemment le point toujours menacé et
où devait recommencer infailliblement la lutte. Marius pourtant songea à
la petite barricade et y alla. Elle était déserte et n'était gardée que
par le lampion qui tremblait entre les pavés. Du reste la ruelle
Mondétour et les embranchements de la Petite-Truanderie et du Cygne
étaient profondément calmes.

Comme Marius, l'inspection faite, se retirait, il entendit son nom
prononcé faiblement dans l'obscurité:

--Monsieur Marius!

Il tressaillit, car il reconnut la voix qui l'avait appelé deux heures
auparavant à travers la grille de la rue Plumet.

Seulement cette voix maintenant semblait n'être plus qu'un souffle.

Il regarda autour de lui et ne vit personne.

Marius crut s'être trompé, et que c'était une illusion ajoutée par son
esprit aux réalités extraordinaires qui se heurtaient autour de lui. Il
fit un pas pour sortir de l'enfoncement reculé où était la barricade.

--Monsieur Marius! répéta la voix.

Cette fois il ne pouvait douter, il avait distinctement entendu; il
regarda, et ne vit rien.

--À vos pieds, dit la voix.

Il se courba et vit dans l'ombre une forme qui se traînait vers lui.
Cela rampait sur le pavé. C'était cela qui lui parlait.

Le lampion permettait de distinguer une blouse, un pantalon de gros
velours déchiré, des pieds nus, et quelque chose qui ressemblait à une
mare de sang. Marius entrevit une tête pâle qui se dressait vers lui et
qui lui dit:

--Vous ne me reconnaissez pas?

--Non.

--Éponine.

Marius se baissa vivement. C'était en effet cette malheureuse enfant.
Elle était habillée en homme.

--Comment êtes-vous ici? que faites-vous là?

--Je meurs, lui dit-elle.

Il y a des mots et des incidents qui réveillent les êtres accablés.
Marius s'écria comme en sursaut:

--Vous êtes blessée! Attendez, je vais vous porter dans la salle. On va
vous panser. Est-ce grave? comment faut-il vous prendre pour ne pas vous
faire mal? où souffrez-vous? Du secours! mon Dieu! Mais qu'êtes-vous
venue faire ici?

Et il essaya de passer son bras sous elle pour la soulever.

En la soulevant il rencontra sa main.

Elle poussa un cri faible.

--Vous ai-je fait mal? demanda Marius.

--Un peu.

--Mais je n'ai touché que votre main.

Elle leva sa main vers le regard de Marius, et Marius au milieu de cette
main vit un trou noir.

--Qu'avez-vous donc à la main? dit-il.

--Elle est percée.

--Percée!

--Oui.

--De quoi?

--D'une balle.

--Comment?

--Avez-vous vu un fusil qui vous couchait en joue?

--Oui, et une main qui l'a bouché.

--C'était la mienne.

Marius eut un frémissement:

--Quelle folie! Pauvre enfant! Mais tant mieux, si c'est cela, ce n'est
rien. Laissez-moi vous porter sur un lit. On va vous panser, on ne meurt
pas d'une main percée.

Elle murmura:

--La balle a traversé la main, mais elle est sortie par le dos. C'est
inutile de m'ôter d'ici. Je vais vous dire comment vous pouvez me
panser, mieux qu'un chirurgien. Asseyez-vous près de moi sur cette
pierre.

Il obéit; elle posa sa tête sur les genoux de Marius, et, sans le
regarder, elle dit:

--Oh! que c'est bon! Comme on est bien! Voilà! Je ne souffre plus.

Elle demeura un moment en silence, puis elle tourna son visage avec
effort et regarda Marius.

--Savez-vous, monsieur Marius? Cela me taquinait que vous entriez dans
ce jardin, c'était bête, puisque c'était moi qui vous avais montré la
maison, et puis enfin je devais bien me dire qu'un jeune homme comme
vous....

Elle s'interrompit, et, franchissant les sombres transitions qui étaient
sans doute dans son esprit, elle reprit avec un déchirant sourire:

--Vous me trouviez laide, n'est-ce pas?

Elle continua:

--Voyez-vous, vous êtes perdu! Maintenant personne ne sortira de la
barricade. C'est moi qui vous ai amené ici, tiens! Vous allez mourir.
J'y compte bien. Et pourtant, quand j'ai vu qu'on vous visait, j'ai mis
la main sur la bouche du canon de fusil. Comme c'est drôle! Mais c'est
que je voulais mourir avant vous. Quand j'ai reçu cette balle, je me
suis traînée ici, on ne m'a pas vue, on ne m'a pas ramassée. Je vous
attendais, je disais: Il ne viendra donc pas? Oh! si vous saviez, je
mordais ma blouse, je souffrais tant! Maintenant je suis bien. Vous
rappelez-vous le jour où je suis entrée dans votre chambre et où je me
suis mirée dans votre miroir, et le jour où je vous ai rencontré sur le
boulevard près des femmes en journée? Comme les oiseaux chantaient! Il
n'y a pas bien longtemps. Vous m'avez donné cent sous, et je vous ai
dit: Je ne veux pas de votre argent. Avez-vous ramassé votre pièce au
moins? Vous n'êtes pas riche. Je n'ai pas pensé à vous dire de la
ramasser. Il faisait beau soleil, on n'avait pas froid. Vous
souvenez-vous, monsieur Marius? Oh! je suis heureuse! Tout le monde va
mourir.

Elle avait un air insensé, grave et navrant. Sa blouse déchirée montrait
sa gorge nue. Elle appuyait en parlant sa main percée sur sa poitrine où
il y avait un autre trou, et d'où il sortait par instants un flot de
sang comme le jet de vin d'une bonde ouverte.

Marius considérait cette créature infortunée avec une profonde
compassion.

--Oh! reprit-elle tout à coup, cela revient. J'étouffe!

Elle prit sa blouse et la mordit, et ses jambes se raidissaient sur le
pavé.

En ce moment la voix de jeune coq du petit Gavroche retentit dans la
barricade. L'enfant était monté sur une table pour charger son fusil et
chantait gaîment la chanson alors si populaire:

          _En voyant Lafayette,_
          _Le gendarme répète:_
          _Sauvons-nous! sauvons-nous! sauvons-nous!_

Éponine se souleva, et écouta, puis elle murmura:

--C'est lui.

Et se tournant vers Marius:

--Mon frère est là. Il ne faut pas qu'il me voie. Il me gronderait.

--Votre frère? demanda Marius qui songeait dans le plus amer et le plus
douloureux de son coeur aux devoirs que son père lui avait légués envers
les Thénardier, qui est votre frère?

--Ce petit.

--Celui qui chante?

--Oui.

Marius fit un mouvement.

--Oh! ne vous en allez pas! dit-elle, cela ne sera pas long à présent.

Elle était presque sur son séant, mais sa voix était très basse et
coupée de hoquets. Par intervalles le râle l'interrompait. Elle
approchait le plus qu'elle pouvait son visage du visage de Marius. Elle
ajouta avec une expression étrange:

--Écoutez, je ne veux pas vous faire une farce. J'ai dans ma poche une
lettre pour vous. Depuis hier. On m'avait dit de la mettre à la poste.
Je l'ai gardée. Je ne voulais pas qu'elle vous parvînt. Mais vous m'en
voudriez peut-être quand nous allons nous revoir tout à l'heure. On se
revoit, n'est-ce pas? Prenez votre lettre.

Elle saisit convulsivement la main de Marius avec sa main trouée, mais
elle semblait ne plus percevoir la souffrance. Elle mit la main de
Marius dans la poche de sa blouse. Marius y sentit en effet un papier.

--Prenez, dit-elle.

Marius prit la lettre.

Elle fit un signe de satisfaction et de consentement.

--Maintenant pour ma peine, promettez-moi....

Et elle s'arrêta.

--Quoi? demanda Marius.

--Promettez-moi!

--Je vous promets.

--Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai
morte.--Je le sentirai.

Elle laissa retomber sa tête sur les genoux de Marius et ses paupières
se fermèrent. Il crut cette pauvre âme partie. Éponine restait immobile;
tout à coup, à l'instant où Marius la croyait à jamais endormie, elle
ouvrit lentement ses yeux où apparaissait la sombre profondeur de la
mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait déjà venir d'un
autre monde:

--Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j'étais un peu amoureuse
de vous.

Elle essaya encore de sourire et expira.




Chapitre VII

Gavroche profond calculateur des distances


Marius tint sa promesse. Il déposa un baiser sur ce front livide où
perlait une sueur glacée. Ce n'était pas une infidélité à Cosette;
c'était un adieu pensif et doux à une malheureuse âme.

Il n'avait pas pris sans un tressaillement la lettre qu'Éponine lui
avait donnée. Il avait tout de suite senti là un événement. Il était
impatient de la lire. Le coeur de l'homme est ainsi fait, l'infortunée
enfant avait à peine fermé les yeux que Marius songeait à déplier ce
papier. Il la reposa doucement sur la terre et s'en alla. Quelque chose
lui disait qu'il ne pouvait lire cette lettre devant ce cadavre.

Il s'approcha d'une chandelle dans la salle basse. C'était un petit
billet plié et cacheté avec ce soin élégant des femmes. L'adresse était
d'une écriture de femme et portait:

--À monsieur, monsieur Marius Pontmercy, chez M. Courfeyrac, rue de la
Verrerie, nº 16.

Il défit le cachet, et lut:

«Mon bien-aimé, hélas! mon père veut que nous partions tout de suite.
Nous serons ce soir rue de l'Homme-Armé, nº 7. Dans huit jours nous
serons à Londres. COSETTE, 4 juin.»

Telle était l'innocence de ces amours que Marius ne connaissait même pas
l'écriture de Cosette.

Ce qui s'était passé peut être dit en quelques mots. Éponine avait tout
fait. Après la soirée du 3 juin, elle avait eu une double pensée,
déjouer les projets de son père et des bandits sur la maison de la rue
Plumet, et séparer Marius de Cosette. Elle avait changé de guenilles
avec le premier jeune drôle venu qui avait trouvé amusant de s'habiller
en femme pendant qu'Éponine se déguisait en homme. C'était elle qui au
Champ de Mars avait donné à Jean Valjean l'avertissement expressif:
_Déménagez_. Jean Valjean était rentré en effet et avait dit à Cosette:
_Nous partons ce soir et nous allons rue de l'Homme-Armé avec Toussaint.
La semaine prochaine nous serons à Londres_. Cosette, atterrée de ce
coup inattendu, avait écrit en hâte deux lignes à Marius. Mais comment
faire mettre la lettre à la poste? Elle ne sortait pas seule, et
Toussaint, surprise d'une telle commission, eût à coup sûr montré la
lettre à M. Fauchelevent. Dans cette anxiété, Cosette avait aperçu à
travers la grille Éponine en habits d'homme, qui rôdait maintenant sans
cesse autour du jardin. Cosette avait appelé «ce jeune ouvrier» et lui
avait remis cinq francs et la lettre, en lui disant: Portez cette lettre
tout de suite à son adresse. Éponine avait mis la lettre dans sa poche.
Le lendemain 5 juin, elle était allée chez Courfeyrac demander Marius,
non pour lui remettre la lettre, mais, chose que toute âme jalouse et
aimante comprendra, «pour voir». Là elle avait attendu Marius, ou au
moins Courfeyrac,--toujours pour voir.--Quand Courfeyrac lui avait dit:
nous allons aux barricades, une idée lui avait traversé l'esprit. Se
jeter dans cette mort-là comme elle se serait jetée dans toute autre, et
y pousser Marius. Elle avait suivi Courfeyrac, s'était assurée de
l'endroit où l'on construisait la barricade; et bien sûre, puisque
Marius n'avait reçu aucun avis et qu'elle avait intercepté la lettre,
qu'il serait à la nuit tombante au rendez-vous de tous les soirs, elle
était allée rue Plumet, y avait attendu Marius, et lui avait envoyé, au
nom de ses amis, cet appel qui devait, pensait-elle, l'amener à la
barricade. Elle comptait sur le désespoir de Marius quand il ne
trouverait pas Cosette; elle ne se trompait pas. Elle était retournée de
son côté rue de la Chanvrerie. On vient de voir ce qu'elle y avait fait.
Elle était morte avec cette joie tragique des coeurs jaloux qui
entraînent l'être aimé dans leur mort, et qui disent: personne ne
l'aura!

Marius couvrit de baisers la lettre de Cosette. Elle l'aimait donc! Il
eut un instant l'idée qu'il ne devait plus mourir. Puis il se dit: Elle
part. Son père l'emmène en Angleterre et mon grand-père se refuse au
mariage. Rien n'est changé dans la fatalité. Les rêveurs comme Marius
ont de ces accablements suprêmes, et il en sort des partis pris
désespérés. La fatigue de vivre est insupportable; la mort, c'est plus
tôt fait.

Alors il songea qu'il lui restait deux devoirs à accomplir: informer
Cosette de sa mort et lui envoyer un suprême adieu, et sauver de la
catastrophe imminente qui se préparait ce pauvre enfant, frère d'Éponine
et fils de Thénardier.

Il avait sur lui un portefeuille; le même qui avait contenu le cahier où
il avait écrit tant de pensées d'amour pour Cosette. Il en arracha une
feuille et écrivit au crayon ces quelques lignes:

«Notre mariage était impossible. J'ai demandé à mon grand-père, il a
refusé; je suis sans fortune, et toi aussi. J'ai couru chez toi, je ne
t'ai plus trouvée, tu sais la parole que je t'avais donnée, je la tiens.
Je meurs. Je t'aime. Quand tu liras ceci, mon âme sera près de toi, et
te sourira.»

N'ayant rien pour cacheter cette lettre, il se borna à plier le papier
en quatre et y mit cette adresse:

_À Mademoiselle Cosette Fauchelevent, chez M. Fauchelevent, rue de
l'Homme-Armé, nº 7._

La lettre pliée, il demeura un moment pensif, reprit son portefeuille,
l'ouvrit, et écrivit avec le même crayon sur la première page ces quatre
lignes:

«Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-père,
M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, nº 6, au Marais.»

Il remit le portefeuille dans la poche de son habit, puis il appela
Gavroche. Le gamin, à la voix de Marius, accourut avec sa mine joyeuse
et dévouée.

--Veux-tu faire quelque chose pour moi?

--Tout, dit Gavroche. Dieu du bon Dieu! sans vous, vrai, j'étais cuit.

--Tu vois bien cette lettre?

--Oui.

--Prends-la. Sors de la barricade sur-le-champ (Gavroche, inquiet,
commença à se gratter l'oreille), et demain matin tu la remettras à son
adresse, à mademoiselle Cosette chez M. Fauchelevent, rue de
l'Homme-Armé, nº 7.

L'héroïque enfant répondit:

--Ah bien mais! pendant ce temps-là, on prendra la barricade, et je n'y
serai pas.

--La barricade ne sera plus attaquée qu'au point du jour selon toute
apparence et ne sera pas prise avant demain midi.

Le nouveau répit que les assaillants laissaient à la barricade se
prolongeait en effet. C'était une de ces intermittences, fréquentes dans
les combats nocturnes, qui sont toujours suivies d'un redoublement
d'acharnement.

--Eh bien, dit Gavroche, si j'allais porter votre lettre demain matin?

--Il sera trop tard. La barricade sera probablement bloquée, toutes les
rues seront gardées, et tu ne pourras sortir. Va tout de suite.

Gavroche ne trouva rien à répliquer, il restait là, indécis, et se
grattant l'oreille tristement. Tout à coup, avec un de ces mouvements
d'oiseau qu'il avait, il prit la lettre.

--C'est bon, dit-il.

Et il partit en courant par la ruelle Mondétour.

Gavroche avait eu une idée qui l'avait déterminé, mais qu'il n'avait pas
dite, de peur que Marius n'y fît quelque objection.

Cette idée, la voici:

--Il est à peine minuit, la rue de l'Homme-Armé n'est pas loin, je vais
porter la lettre tout de suite, et je serai revenu à temps.




Livre quinzième--La rue de l'Homme-Armé




Chapitre I

Buvard, bavard


Qu'est-ce que les convulsions d'une ville auprès des émeutes de l'âme?
L'homme est une profondeur plus grande encore que le peuple. Jean
Valjean, en ce moment-là même, était en proie à un soulèvement
effrayants. Tous les gouffres s'étaient rouverts en lui. Lui aussi
frissonnait, comme Paris, au seuil d'une révolution formidable et
obscure. Quelques heures avaient suffi. Sa destinée et sa conscience
s'étaient brusquement couvertes d'ombre. De lui aussi, comme de Paris,
on pouvait dire: les deux principes sont en présence. L'ange blanc et
l'ange noir vont se saisir corps à corps sur le pont de l'abîme. Lequel
des deux précipitera l'autre? Qui l'emportera?

La veille de ce même jour 5 juin, Jean Valjean, accompagné de Cosette et
de Toussaint, s'était installé rue de l'Homme-Armé. Une péripétie l'y
attendait.

Cosette n'avait pas quitté la rue Plumet sans un essai de résistance.
Pour la première fois depuis qu'ils existaient côte à côte, la volonté
de Cosette et la volonté de Jean Valjean s'étaient montrées distinctes,
et s'étaient, sinon heurtées, du moins contredites. Il y avait eu
objection d'un côté et inflexibilité de l'autre. Le brusque conseil:
_déménagez_, jeté par un inconnu à Jean Valjean, l'avait alarmé au point
de le rendre absolu. Il se croyait dépisté et poursuivi. Cosette avait
dû céder.

Tous deux étaient arrivés rue de l'Homme-Armé sans desserrer les dents
et sans se dire un mot, absorbés chacun dans leur préoccupation
personnelle; Jean Valjean si inquiet qu'il ne voyait pas la tristesse de
Cosette, Cosette si triste qu'elle ne voyait pas l'inquiétude de Jean
Valjean.

Jean Valjean avait emmené Toussaint, ce qu'il n'avait jamais fait dans
ses précédentes absences. Il entrevoyait qu'il ne reviendrait peut-être
pas rue Plumet, et il ne pouvait ni laisser Toussaint derrière lui, ni
lui dire son secret. D'ailleurs il la sentait dévouée et sûre. De
domestique à maître, la trahison commence par la curiosité. Or,
Toussaint, comme si elle eût été prédestinée à être la servante de Jean
Valjean, n'était pas curieuse. Elle disait à travers son bégayement,
dans son parler de paysanne de Barneville: Je suis de même de même; je
chose mon fait; le demeurant n'est pas mon travail. (Je suis ainsi; je
fais ma besogne; le reste n'est pas mon affaire.)

Dans ce départ de la rue Plumet, qui avait été presque une fuite, Jean
Valjean n'avait rien emporté que la petite valise embaumée baptisée par
Cosette _l'inséparable_. Des malles pleines eussent exigé des
commissionnaires, et des commissionnaires sont des témoins. On avait
fait venir un fiacre à la porte de la rue de Babylone, et l'on s'en
était allé.

C'est à grand'peine que Toussaint avait obtenu la permission
d'empaqueter un peu de linge et de vêtements et quelques objets de
toilette. Cosette, elle, n'avait emporté que sa papeterie et son buvard.

Jean Valjean, pour accroître la solitude et l'ombre de cette
disparition, s'était arrangé de façon à ne quitter le pavillon de la rue
Plumet qu'à la chute du jour, ce qui avait laissé à Cosette le temps
d'écrire son billet à Marius. On était arrivé rue de l'Homme-Armé à la
nuit close.

On s'était couché silencieusement.

Le logement de la rue de l'Homme-Armé était situé dans une arrière-cour,
à un deuxième étage, et composé de deux chambres à coucher, d'une salle
à manger et d'une cuisine attenante à la salle à manger, avec soupente
où il y avait un lit de sangle qui échut à Toussaint. La salle à manger
était en même temps l'antichambre et séparait les deux chambres à
coucher. L'appartement était pourvu des ustensiles nécessaires.

On se rassure presque aussi follement qu'on s'inquiète; la nature
humaine est ainsi. À peine Jean Valjean fut-il rue de l'Homme-Armé que
son anxiété s'éclaircit, et, par degrés, se dissipa. Il y a des lieux
calmants qui agissent en quelque sorte mécaniquement sur l'esprit. Rue
obscure, habitants paisibles. Jean Valjean sentit on ne sait quelle
contagion de tranquillité dans cette ruelle de l'ancien Paris, si
étroite qu'elle est barrée aux voitures par un madrier transversal posé
sur deux poteaux, muette et sourde au milieu de la ville en rumeur,
crépusculaire en plein jour, et, pour ainsi dire, incapable d'émotions
entre ses deux rangées de hautes maisons centenaires qui se taisent
comme des vieillards qu'elles sont. Il y a dans cette rue de l'oubli
stagnant. Jean Valjean y respira. Le moyen qu'on pût le trouver là?

Son premier soin fut de mettre _l'inséparable_ à côté de lui.

Il dormit bien. La nuit conseille, on peut ajouter: la nuit apaise. Le
lendemain matin, il s'éveilla presque gai. Il trouva charmante la salle
à manger qui était hideuse, meublée d'une vieille table ronde, d'un
buffet bas que surmontait un miroir penché, d'un fauteuil vermoulu et de
quelques chaises encombrées des paquets de Toussaint. Dans un de ces
paquets, on apercevait par un hiatus l'uniforme de garde national de
Jean Valjean.

Quant à Cosette, elle s'était fait apporter par Toussaint un bouillon
dans sa chambre, et ne parut que le soir.

Vers cinq heures, Toussaint, qui allait et venait, très occupée de ce
petit emménagement, avait mis sur la table de la salle à manger une
volaille froide que Cosette, par déférence pour son père, avait consenti
à regarder.

Cela fait, Cosette, prétextant une migraine persistante, avait dit
bonsoir à Jean Valjean et s'était enfermée dans sa chambre à coucher.
Jean Valjean avait mangé une aile de poulet avec appétit, et accoudé sur
la table, rasséréné peu à peu, rentrait en possession de sa sécurité.

Pendant qu'il faisait ce sobre dîner, il avait perçu confusément, à deux
ou trois reprises, le bégayement de Toussaint qui lui disait:--Monsieur,
il y a du train, on se bat dans Paris. Mais, absorbé dans une foule de
combinaisons intérieures, il n'y avait point pris garde. À vrai dire, il
n'avait pas entendu.

Il se leva, et se mit à marcher de la fenêtre à la porte et de la porte
à la fenêtre, de plus en plus apaisé.

Avec le calme, Cosette, sa préoccupation unique, revenait dans sa
pensée. Non qu'il s'émût de cette migraine, petite crise de nerfs,
bouderie de jeune fille, nuage d'un moment, il n'y paraîtrait pas dans
un jour ou deux; mais il songeait à l'avenir, et, comme d'habitude, il y
songeait avec douceur. Après tout, il ne voyait aucun obstacle à ce que
la vie heureuse reprît son cours. À de certaines heures, tout semble
impossible; à d'autres heures, tout paraît aisé; Jean Valjean était dans
une de ces bonnes heures. Elles viennent d'ordinaire après les
mauvaises, comme le jour après la nuit, par cette loi de succession et
de contraste qui est le fond même de la nature et que les esprits
superficiels appellent antithèse. Dans cette paisible rue où il se
réfugiait, Jean Valjean se dégageait de tout ce qui l'avait troublé
depuis quelque temps. Par cela même qu'il avait vu beaucoup de ténèbres,
il commençait à apercevoir un peu d'azur. Avoir quitté la rue Plumet
sans complication et sans incident, c'était déjà un bon pas de fait.
Peut-être serait-il sage de se dépayser, ne fût-ce que pour quelques
mois, et d'aller à Londres. Eh bien, on irait. Être en France, être en
Angleterre, qu'est-ce que cela faisait, pourvu qu'il eût près de lui
Cosette? Cosette était sa nation. Cosette suffisait à son bonheur;
l'idée qu'il ne suffisait peut-être pas, lui, au bonheur de Cosette,
cette idée, qui avait été autrefois sa fièvre et son insomnie, ne se
présentait même pas à son esprit. Il était dans le collapsus de toutes
ses douleurs passées, et en plein optimisme. Cosette, étant près de lui,
lui semblait à lui; effet d'optique que tout le monde a éprouvé. Il
arrangeait en lui-même, et avec toutes sortes de facilités, le départ
pour l'Angleterre avec Cosette, et il voyait sa félicité se reconstruire
n'importe où dans les perspectives de sa rêverie.

Tout en marchant de long en large à pas lents, son regard rencontra tout
à coup quelque chose d'étrange.

Il aperçut en face de lui, dans le miroir incliné qui surmontait le
buffet, et il lut distinctement les quatre lignes que voici:

«Mon bien-aimé, hélas! mon père veut que nous partions tout de suite.
Nous serons ce soir rue de l'Homme-Armé, nº 7. Dans huit jours nous
serons à Londres. COSETTE. 4 juin.»

Jean Valjean s'arrêta hagard.

Cosette en arrivant avait posé son buvard sur le buffet devant le
miroir, et, toute à sa douloureuse angoisse, l'avait oublié là, sans
même remarquer qu'elle le laissait tout ouvert, et ouvert précisément à
la page sur laquelle elle avait appuyé, pour les sécher, les quatre
lignes écrites par elle et dont elle avait chargé le jeune ouvrier
passant rue Plumet. L'écriture s'était imprimée sur le buvard.

Le miroir reflétait l'écriture.

Il en résultait ce qu'on appelle en géométrie l'image symétrique; de
telle sorte que l'écriture renversée sur le buvard s'offrait redressée
dans le miroir et présentait son sens naturel; et Jean Valjean avait
sous les yeux la lettre écrite la veille par Cosette à Marius.

C'était simple et foudroyant.

Jean Valjean alla au miroir. Il relut les quatre lignes, mais il n'y
crut point. Elles lui faisaient l'effet d'apparaître dans de la lueur
d'éclair. C'était une hallucination. Cela était impossible. Cela n'était
pas.

Peu à peu sa perception devint plus précise; il regarda le buvard de
Cosette, et le sentiment du fait réel lui revint. Il prit le buvard et
dit: Cela vient de là. Il examina fiévreusement les quatre lignes
imprimées sur le buvard, le renversement des lettres en faisait un
griffonnage bizarre, et il n'y vit aucun sens. Alors il se dit: Mais
cela ne signifie rien, il n'y a rien d'écrit là. Et il respira à pleine
poitrine avec un inexprimable soulagement. Qui n'a pas eu de ces joies
bêtes dans les instants horribles? L'âme ne se rend pas au désespoir
sans avoir épuisé toutes les illusions.

Il tenait le buvard à la main et le contemplait, stupidement heureux,
presque prêt à rire de l'hallucination dont il avait été dupe. Tout à
coup ses yeux retombèrent sur le miroir, et il revit la vision. Les
quatre lignes s'y dessinaient avec une netteté inexorable. Cette fois ce
n'était pas un mirage. La récidive d'une vision est une réalité, c'était
palpable, c'était l'écriture redressée dans le miroir. Il comprit.

Jean Valjean chancela, laissa échapper le buvard, et s'affaissa dans le
vieux fauteuil à côté du buffet, la tête tombante, la prunelle vitreuse,
égaré. Il se dit que c'était évident, et que la lumière du monde était à
jamais éclipsée, et que Cosette avait écrit cela à quelqu'un. Alors il
entendit son âme, redevenue terrible, pousser dans les ténèbres un sourd
rugissement. Allez donc ôter au lion le chien qu'il a dans sa cage!

Chose bizarre et triste, en ce moment-là, Marius n'avait pas encore la
lettre de Cosette; le hasard l'avait portée en traître à Jean Valjean
avant de la remettre à Marius.

Jean Valjean jusqu'à ce jour n'avait pas été vaincu par l'épreuve. Il
avait été soumis à des essais affreux; pas une voie de fait de la
mauvaise fortune ne lui avait été épargnée; la férocité du sort, armée
de toutes les vindictes et de toutes les méprises sociales, l'avait pris
pour sujet et s'était acharnée sur lui. Il n'avait reculé ni fléchi
devant rien. Il avait accepté, quand il l'avait fallu, toutes les
extrémités; il avait sacrifié son inviolabilité d'homme reconquise,
livré sa liberté, risqué sa tête, tout perdu, tout souffert, et il était
resté désintéressé et stoïque, au point que par moments on aurait pu le
croire absent de lui-même comme un martyr. Sa conscience, aguerrie à
tous les assauts possibles de l'adversité, pouvait sembler à jamais
imprenable. Eh bien, quelqu'un qui eût vu son for intérieur eût été
forcé de constater qu'à cette heure elle faiblissait.

C'est que de toutes les tortures qu'il avait subies dans cette longue
question que lui donnait la destinée, celle-ci était la plus redoutable.
Jamais pareille tenaille ne l'avait saisi. Il sentit le remuement
mystérieux de toutes les sensibilités latentes. Il sentit le pincement
de la fibre inconnue. Hélas, l'épreuve suprême, disons mieux, l'épreuve
unique, c'est la perte de l'être aimé.

Le pauvre vieux Jean Valjean n'aimait, certes, pas Cosette autrement que
comme un père; mais, nous l'avons fait remarquer plus haut, dans cette
paternité la viduité même de sa vie avait introduit tous les amours; il
aimait Cosette comme sa fille, et il l'aimait comme sa mère, et il
l'aimait comme sa soeur; et, comme il n'avait jamais eu ni amante ni
épouse, comme la nature est un créancier qui n'accepte aucun protêt, ce
sentiment-là aussi, le plus imperdable de tous, était mêlé aux autres,
vague, ignorant, pur de la pureté de l'aveuglement, inconscient,
céleste, angélique, divin; moins comme un sentiment que comme un
instinct, moins comme un instinct que comme un attrait, imperceptible et
invisible, mais réel; et l'amour proprement dit était dans sa tendresse
énorme pour Cosette comme le filon d'or est dans la montagne, ténébreux
et vierge.

Qu'on se rappelle cette situation de coeur que nous avons indiquée déjà.
Aucun mariage n'était possible entre eux, pas même celui des âmes; et
cependant il est certain que leurs destinées s'étaient épousées. Excepté
Cosette, c'est-à-dire excepté une enfance, Jean Valjean n'avait, dans
toute sa longue vie, rien connu de ce qu'on peut aimer. Les passions et
les amours qui se succèdent n'avaient point fait en lui de ces verts
successifs, vert tendre sur vert sombre, qu'on remarque sur les
feuillages qui passent l'hiver et sur les hommes qui passent la
cinquantaine. En somme, et nous y avons plus d'une fois insisté, toute
cette fusion intérieure, tout cet ensemble, dont la résultante était une
haute vertu, aboutissait à faire de Jean Valjean un père pour Cosette.
Père étrange forgé de l'aïeul, du fils, du frère et du mari qu'il y
avait dans Jean Valjean; père dans lequel il y avait même une mère; père
qui aimait Cosette et qui l'adorait, et qui avait cette enfant pour
lumière, pour demeure, pour famille, pour patrie, pour paradis.

Aussi, quand il vit que c'était décidément fini, qu'elle lui échappait,
qu'elle glissait de ses mains, qu'elle se dérobait, que c'était du
nuage, que c'était de l'eau, quand il eut devant les yeux cette évidence
écrasante: un autre est le but de son coeur, un autre est le souhait de
sa vie; il y a le bien-aimé, je ne suis que le père; je n'existe plus;
quand il ne put plus douter, quand il se dit: Elle s'en va hors de moi!
la douleur qu'il éprouva dépassa le possible. Avoir fait tout ce qu'il
avait fait pour en venir là! et, quoi donc! n'être rien! Alors, comme
nous venons de le dire, il eut de la tête aux pieds un frémissement de
révolte. Il sentit jusque dans la racine de ses cheveux l'immense réveil
de l'égoïsme, et le moi hurla dans l'abîme de cet homme.

Il y a des effondrements intérieurs. La pénétration d'une certitude
désespérante dans l'homme ne se fait point sans écarter et rompre de
certains éléments profonds qui sont quelquefois l'homme lui-même. La
douleur, quand elle arrive à ce degré, est un sauve-qui-peut de toutes
les forces de la conscience. Ce sont là des crises fatales. Peu d'entre
nous en sortent semblables à eux-mêmes et fermes dans le devoir. Quand
la limite de la souffrance est débordée, la vertu la plus imperturbable
se déconcerte. Jean Valjean reprit le buvard, et se convainquit de
nouveau; il resta penché et comme pétrifié sur les quatre lignes
irrécusables, l'oeil fixe; et il se fit en lui un tel nuage qu'on eût pu
croire que tout le dedans de cette âme s'écroulait.

Il examina cette révélation, à travers les grossissements de la rêverie,
avec un calme apparent et effrayant, car c'est une chose redoutable
quand le calme de l'homme arrive à la froideur de la statue.

Il mesura le pas épouvantable que sa destinée avait fait sans qu'il s'en
doutât; il se rappela ses craintes de l'autre été, si follement
dissipées; il reconnut le précipice; c'était toujours le même; seulement
Jean Valjean n'était plus au seuil, il était au fond.

Chose inouïe et poignante, il y était tombé sans s'en apercevoir. Toute
la lumière de sa vie s'en était allée, lui croyant voir toujours le
soleil.

Son instinct n'hésita point. Il rapprocha certaines circonstances,
certaines dates, certaines rougeurs et certaines pâleurs de Cosette, et
il se dit: C'est lui. La divination du désespoir est une sorte d'arc
mystérieux qui ne manque jamais son coup. Dès sa première conjecture, il
atteignit Marius. Il ne savait pas le nom, mais il trouva tout de suite
l'homme. Il aperçut distinctement, au fond de l'implacable évocation du
souvenir, le rôdeur inconnu du Luxembourg, ce misérable chercheur
d'amourettes, ce fainéant de romance, cet imbécile, ce lâche, car c'est
une lâcheté de venir faire les yeux doux à des filles qui ont à côté
d'elles leur père qui les aime.

Après qu'il eut bien constaté qu'au fond de cette situation il y avait
ce jeune homme, et que tout venait de là, lui, Jean Valjean, l'homme
régénéré, l'homme qui avait tant travaillé à son âme, l'homme qui avait
fait tant d'efforts pour résoudre toute la vie, toute la misère et tout
le malheur en amour, il regarda en lui-même et il y vit un spectre, la
Haine.

Les grandes douleurs contiennent de l'accablement. Elles découragent
d'être. L'homme chez lequel elles entrent sent quelque chose se retirer
de lui. Dans la jeunesse, leur visite est lugubre; plus tard, elle est
sinistre. Hélas, quand le sang est chaud, quand les cheveux sont noirs,
quand la tête est droite sur le corps comme la flamme sur le flambeau,
quand le rouleau de la destinée a encore presque toute son épaisseur,
quand le coeur, plein d'un amour désirable, a encore des battements
qu'on peut lui rendre, quand on a devant soi le temps de réparer, quand
toutes les femmes sont là, et tous les sourires, et tout l'avenir, et
tout l'horizon, quand la force de la vie est complète, si c'est une
chose effroyable que le désespoir, qu'est-ce donc dans la vieillesse,
quand les années se précipitent de plus en plus blêmissantes, à cette
heure crépusculaire où l'on commence à voir les étoiles de la tombe!

Tandis qu'il songeait, Toussaint entra, Jean Valjean se leva, et lui
demanda:

--De quel côté est-ce? savez-vous?

Toussaint, stupéfaite, ne put que lui répondre:

--Plaît-il?

Jean Valjean reprit:

--Ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure qu'on se bat?

--Ah! oui, monsieur, répondit Toussaint. C'est du côté de Saint-Merry.

Il y a tel mouvement machinal qui nous vient, à notre insu même, de
notre pensée la plus profonde. Ce fut sans doute sous l'impulsion d'un
mouvement de ce genre, et dont il avait à peine conscience, que Jean
Valjean se trouva cinq minutes après dans la rue.

Il était nu-tête, assis sur la borne de la porte de sa maison. Il
semblait écouter.

La nuit était venue.




Chapitre II

Le gamin ennemi des lumières


Combien de temps passa-t-il ainsi? Quels furent les flux et les reflux
de cette méditation tragique? se redressa-t-il? resta-t-il ployé?
avait-il été courbé jusqu'à être brisé? pouvait-il se redresser encore
et reprendre pied dans sa conscience sur quelque chose de solide? Il
n'aurait probablement pu le dire lui-même.

La rue était déserte. Quelques bourgeois inquiets qui rentraient
rapidement chez eux l'aperçurent à peine. Chacun pour soi dans les temps
de péril. L'allumeur de nuit vint comme à l'ordinaire allumer le
réverbère, qui était précisément placé en face de la porte du nº 7, et
s'en alla. Jean Valjean, à qui l'eût examiné dans cette ombre, n'eût pas
semblé un homme vivant. Il était là, assis sur la borne de sa porte,
immobile comme une larve de glace. Il y a de la congélation dans le
désespoir. On entendait le tocsin et de vagues rumeurs orageuses. Au
milieu de toutes ces convulsions de la cloche mêlée à l'émeute,
l'horloge de Saint-Paul sonna onze heures, gravement et sans se hâter;
car le tocsin, c'est l'homme; l'heure, c'est Dieu. Le passage de l'heure
ne fit rien à Jean Valjean; Jean Valjean ne remua pas. Cependant, à peu
près vers ce moment-là, une brusque détonation éclata du côté des
halles, une seconde la suivit, plus violente encore; c'était
probablement cette attaque de la barricade de la rue de la Chanvrerie
que nous venons de voir repoussée par Marius. À cette double décharge,
dont la furie semblait accrue par la stupeur de la nuit, Jean Valjean
tressaillit; il se dressa du côté d'où le bruit venait; puis il retomba
sur la borne, il croisa les bras, et sa tête revint lentement se poser
sur sa poitrine.

Il reprit son ténébreux dialogue avec lui-même.

Tout à coup, il leva les yeux, on marchait dans la rue, il entendait des
pas près de lui, il regarda, et, à la lueur du réverbère, du côté de la
rue qui aboutit aux Archives, il aperçut une figure livide, jeune et
radieuse.

Gavroche venait d'arriver rue de l'Homme-Armé.

Gavroche regardait en l'air, et paraissait chercher. Il voyait
parfaitement Jean Valjean, mais il ne s'en apercevait pas.

Gavroche, après avoir regardé en l'air, regardait en bas; il se haussait
sur la pointe des pieds et tâtait les portes et les fenêtres des
rez-de-chaussée; elles étaient toutes fermées, verrouillées et
cadenassées. Après avoir constaté cinq ou six devantures de maisons
barricadées de la sorte, le gamin haussa les épaules, et entra en
matière avec lui-même en ces termes:

--Pardi!

Puis il se remit à regarder en l'air.

Jean Valjean, qui, l'instant d'auparavant, dans la situation d'âme où il
était, n'eût parlé ni même répondu à personne, se sentit
irrésistiblement poussé à adresser la parole à cet enfant.

--Petit, dit-il, qu'est-ce que tu as?

--J'ai que j'ai faim, répondit Gavroche nettement. Et il ajouta: Petit
vous-même.

Jean Valjean fouilla dans son gousset et en tira une pièce de cinq
francs.

Mais Gavroche, qui était de l'espèce du hoche-queue et qui passait vite
d'un geste à l'autre, venait de ramasser une pierre. Il avait aperçu le
réverbère.

--Tiens, dit-il, vous avez encore vos lanternes ici. Vous n'êtes pas en
règle, mes amis. C'est du désordre. Cassez-moi ça.

Et il jeta la pierre dans le réverbère dont la vitre tomba avec un tel
fracas que des bourgeois, blottis sous leurs rideaux dans la maison d'en
face, crièrent: Voilà Quatre-vingt-treize!

Le réverbère oscilla violemment et s'éteignit. La rue devint brusquement
noire.

--C'est ça, la vieille rue, fit Gavroche, mets ton bonnet de nuit.

Et se tournant vers Jean Valjean:

--Comment est-ce que vous appelez ce monument gigantesque que vous avez
là au bout de la rue? C'est les Archives, pas vrai? Il faudrait me
chiffonner un peu ces grosses bêtes de colonnes-là, et en faire
gentiment une barricade.

Jean Valjean s'approcha de Gavroche.

--Pauvre être, dit-il à demi-voix et se parlant à lui-même, il a faim.

Et il lui mit la pièce de cent sous dans la main.

Gavroche leva le nez, étonné de la grandeur de ce gros sou; il le
regarda dans l'obscurité, et la blancheur du gros sou l'éblouit. Il
connaissait les pièces de cinq francs par ouï-dire; leur réputation lui
était agréable; il fut charmé d'en voir une de près. Il dit: contemplons
le tigre.

Il le considéra quelques instants avec extase; puis, se retournant vers
Jean Valjean, il lui tendit la pièce et lui dit majestueusement:

--Bourgeois, j'aime mieux casser les lanternes. Reprenez votre bête
féroce. On ne me corrompt point. Ça a cinq griffes; mais ça ne
m'égratigne pas.

--As-tu une mère? demanda Jean Valjean.

Gavroche répondit:

--Peut-être plus que vous.

--Eh bien, reprit Jean Valjean, garde cet argent pour ta mère.

Gavroche se sentit remué. D'ailleurs, il venait de remarquer que l'homme
qui lui parlait n'avait pas de chapeau, et cela lui inspirait confiance.

--Vrai, dit-il, ce n'est pas pour m'empêcher de casser les réverbères?

--Casse tout ce que tu voudras.

--Vous êtes un brave homme, dit Gavroche.

Et il mit la pièce de cinq francs dans une de ses poches.

Sa confiance croissant, il ajouta:

--Êtes-vous de la rue?

--Oui, pourquoi?

--Pourriez-vous m'indiquer le numéro 7?

--Pourquoi faire le numéro 7?

Ici l'enfant s'arrêta, il craignit d'en avoir trop dit, il plongea
énergiquement ses ongles dans ses cheveux, et se borna à répondre:

--Ah! voilà.

Une idée traversa l'esprit de Jean Valjean. L'angoisse a de ces
lucidités-là. Il dit à l'enfant:

--Est-ce que c'est toi qui m'apportes la lettre que j'attends?

--Vous? dit Gavroche. Vous n'êtes pas une femme.

--La lettre est pour mademoiselle Cosette, n'est-ce pas?

--Cosette? grommela Gavroche. Oui, je crois que c'est ce drôle de
nom-là.

--Eh bien, reprit Jean Valjean, c'est moi qui dois lui remettre la
lettre. Donne.

--En ce cas, vous devez savoir que je suis envoyé de la barricade?

--Sans doute, dit Jean Valjean.

Gavroche engloutit son poing dans une autre de ses poches et en tira un
papier plié en quatre.

Puis il fit le salut militaire.

--Respect à la dépêche, dit-il. Elle vient du gouvernement provisoire.

--Donne, dit Jean Valjean.

Gavroche tenait le papier élevé au-dessus de sa tête.

--Ne vous imaginez pas que c'est là un billet doux. C'est pour une
femme, mais c'est pour le peuple. Nous autres, nous nous battons, et
nous respectons le sexe. Nous ne sommes pas comme dans le grand monde où
il y a des lions qui envoient des poulets à des chameaux.

--Donne.

--Au fait, continua Gavroche, vous m'avez l'air d'un brave homme.

--Donne vite.

--Tenez.

Et il remit le papier à Jean Valjean.

--Et dépêchez-vous, monsieur Chose, puisque mamselle Chosette attend.

Gavroche fut satisfait d'avoir produit ce mot.

Jean Valjean reprit:

--Est-ce à Saint-Merry qu'il faudra porter la réponse?

--Vous feriez là, s'écria Gavroche, une de ces pâtisseries vulgairement
nommées brioches. Cette lettre vient de la barricade de la rue de la
Chanvrerie et j'y retourne. Bonsoir, citoyen.

Cela dit, Gavroche s'en alla, ou, pour mieux dire, reprit vers le lieu
d'où il venait son vol d'oiseau échappé. Il se replongea dans
l'obscurité comme s'il y faisait un trou, avec la rapidité rigide d'un
projectile; la ruelle de l'Homme-Armé redevint silencieuse et solitaire;
en un clin d'oeil, cet étrange enfant, qui avait de l'ombre et du rêve
en lui, s'était enfoncé dans la brume de ces rangées de maisons noires,
et s'y était perdu comme de la fumée dans des ténèbres; et l'on eût pu
le croire dissipé et évanoui, si, quelques minutes après sa disparition,
une éclatante cassure de vitre et le patatras splendide d'un réverbère
croulant sur le pavé n'eussent brusquement réveillé de nouveau les
bourgeois indignés. C'était Gavroche qui passait rue du Chaume.




Chapitre III

Pendant que Cosette et Toussaint dorment


Jean Valjean rentra avec la lettre de Marius.

Il monta l'escalier à tâtons, satisfait des ténèbres comme le hibou qui
tient sa proie, ouvrit et referma doucement sa porte, écouta s'il
n'entendait aucun bruit, constata que, selon toute apparence, Cosette et
Toussaint dormaient, plongea dans la bouteille du briquet Fumade trois
ou quatre allumettes avant de pouvoir faire jaillir l'étincelle, tant sa
main tremblait; il y avait du vol dans ce qu'il venait de faire. Enfin,
sa chandelle fut allumée, il s'accouda sur la table, déplia le papier,
et lut.

Dans les émotions violentes, on ne lit pas, on terrasse pour ainsi dire
le papier qu'on tient, on l'étreint comme une victime, on le froisse, on
enfonce dedans les ongles de sa colère ou de son allégresse; on court à
la fin, on saute au commencement; l'attention a la fièvre; elle comprend
en gros, à peu près, l'essentiel; elle saisit un point, et tout le reste
disparaît. Dans le billet de Marius à Cosette, Jean Valjean ne vit que
ces mots:

«...Je meurs. Quand tu liras ceci, mon âme sera près de toi.»

En présence de ces deux lignes, il eut un éblouissement horrible; il
resta un moment comme écrasé du changement d'émotion qui se faisait en
lui, il regardait le billet de Marius avec une sorte d'étonnement ivre;
il avait devant les yeux cette splendeur, la mort de l'être haï.

Il poussa un affreux cri de joie intérieure.--Ainsi, c'était fini. Le
dénouement arrivait plus vite qu'on n'eût osé l'espérer. L'être qui
encombrait sa destinée disparaissait. Il s'en allait de lui-même,
librement, de bonne volonté. Sans que lui, Jean Valjean, eût rien fait
pour cela, sans qu'il y eût de sa faute, «cet homme» allait mourir.
Peut-être même était-il déjà mort.--Ici sa fièvre fit des calculs.--Non.
Il n'est pas encore mort. La lettre a été visiblement écrite pour être
lue par Cosette le lendemain matin; depuis ces deux décharges qu'on a
entendues entre onze heures et minuit, il n'y a rien eu; la barricade ne
sera sérieusement attaquée qu'au point du jour; mais c'est égal, du
moment où «cet homme» est mêlé à cette guerre, il est perdu; il est pris
dans l'engrenage.--Jean Valjean se sentait délivré. Il allait donc, lui,
se retrouver seul avec Cosette. La concurrence cessait; l'avenir
recommençait. Il n'avait qu'à garder ce billet dans sa poche. Cosette ne
saurait jamais ce que «cet homme» était devenu. «Il n'y a qu'à laisser
les choses s'accomplir. Cet homme ne peut échapper. S'il n'est pas mort
encore, il est sûr qu'il va mourir. Quel bonheur!»

Tout cela dit en lui-même, il devint sombre.

Puis il descendit et réveilla le portier.

Environ une heure après, Jean Valjean sortait en habit complet de garde
national et en armes. Le portier lui avait aisément trouvé dans le
voisinage de quoi compléter son équipement. Il avait un fusil chargé et
une giberne pleine de cartouches. Il se dirigea du côté des halles.




Chapitre IV

Les excès de zèle de Gavroche


Cependant il venait d'arriver une aventure à Gavroche.

Gavroche, après avoir consciencieusement lapidé le réverbère de la rue
du Chaume, aborda la rue des Vieilles-Haudriettes, et n'y voyant pas «un
chat», trouva l'occasion bonne pour entonner toute la chanson dont il
était capable. Sa marche, loin de se ralentir par le chant, s'en
accélérait. Il se mit à semer le long des maisons endormies ou
terrifiées ces couplets incendiaires:

          _L'oiseau médit dans les charmilles_
          _Et prétend qu'hier Atala_
          _Avec un Russe s'en alla._

          _Où vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Mon ami pierrot, tu babilles,_
          _Parce que l'autre jour Mila_
          _Cogna sa vitre, et m'appela._

          _Où vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Les drôlesses sont fort gentilles;_
          _Leur poison qui m'ensorcela_
          _Griserait monsieur Orfila._

          _Où vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _J'aime l'amour et ses bisbilles,_
          _J'aime Agnès, j'aime Paméla,_
          _Lise en m'allumant se brûla._

          _Où vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Jadis, quand je vis les mantilles_
          _De Suzette et de Zéïla,_
          _Mon âme à leurs plis se mêla._

          _Où vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Amour, quand, dans l'ombre où tu brilles,_
          _Tu coiffes de roses Lola,_
          _Je me damnerais pour cela._

          _Où vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Jeanne, à ton miroir tu t'habilles!_
          _Mon coeur un beau jour s'envola;_
          _Je crois que c'est Jeanne qui l'a._

          _Où vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Le soir en sortant des quadrilles,_
          _Je montre aux étoiles Stella_
          _Et je leur dis: regardez-la._

          _Où vont les belles filles,_
          _Lon la._

Gavroche, tout en chantant, prodiguait la pantomime. Le geste est le
point d'appui du refrain. Son visage, inépuisable répertoire de masques,
faisait des grimaces plus convulsives et plus fantasques que les bouches
d'un linge troué dans un grand vent. Malheureusement, comme il était
seul et dans la nuit, cela n'était ni vu, ni visible. Il y a de ces
richesses perdues.

Soudain il s'arrêta court.

--Interrompons la romance, dit-il.

Sa prunelle féline venait de distinguer dans le renfoncement d'une porte
cochère ce qu'on appelle en peinture un ensemble; c'est-à-dire un être
et une chose; la chose était une charrette à bras, l'être était un
Auvergnat qui dormait dedans.

Les bras de la charrette s'appuyaient sur le pavé et la tête de
l'Auvergnat s'appuyait sur le tablier de la charrette. Son corps se
pelotonnait sur ce plan incliné et ses pieds touchaient la terre.

Gavroche, avec son expérience des choses de ce monde, reconnut un
ivrogne.

C'était quelque commissionnaire du coin qui avait trop bu et qui dormait
trop.

--Voilà, pensa Gavroche, à quoi servent les nuits d'été. L'Auvergnat
s'endort dans sa charrette. On prend la charrette pour la République et
on laisse l'Auvergnat à la monarchie.

Son esprit venait d'être illuminé par la clarté que voici:

--Cette charrette ferait joliment bien sur notre barricade.

L'Auvergnat ronflait.

Gavroche tira doucement la charrette par l'arrière et l'Auvergnat par
l'avant, c'est-à-dire par les pieds, et, au bout d'une minute,
l'Auvergnat, imperturbable, reposait à plat sur le pavé.

La charrette était délivrée.

Gavroche, habitué à faire face de toutes parts à l'imprévu, avait
toujours tout sur lui. Il fouilla dans une de ses poches, et en tira un
chiffon de papier et un bout de crayon rouge chipé à quelque
charpentier.

Il écrivit:

          _République française._

          «Reçu ta charrette.»

Et il signa: «Gavroche.»

Cela fait, il mit le papier dans la poche du gilet de velours de
l'Auvergnat toujours ronflant, saisit le brancard dans ses deux poings,
et partit, dans la direction des halles, poussant devant lui la
charrette au grand galop avec un glorieux tapage triomphal.

Ceci était périlleux. Il y avait un poste à l'Imprimerie royale.
Gavroche n'y songeait pas. Ce poste était occupé par des gardes
nationaux de la banlieue. Un certain éveil commençait à émouvoir
l'escouade, et les têtes se soulevaient sur les lits de camp. Deux
réverbères brisés coup sur coup, cette chanson chantée à tue-tête, cela
était beaucoup pour des rues si poltronnes, qui ont envie de dormir au
coucher du soleil, et qui mettent de si bonne heure leur éteignoir sur
leur chandelle. Depuis une heure le gamin faisait dans cet
arrondissement paisible le vacarme d'un moucheron dans une bouteille. Le
sergent de la banlieue écoutait. Il attendait. C'était un homme prudent.

Le roulement forcené de la charrette combla la mesure de l'attente
possible, et détermina le sergent à tenter une reconnaissance.

--Ils sont là toute une bande! dit-il, allons doucement.

Il était clair que l'Hydre de l'Anarchie était sortie de sa boîte et
qu'elle se démenait dans le quartier.

Et le sergent se hasarda hors du poste à pas sourds.

Tout à coup, Gavroche, poussant sa charrette, au moment où il allait
déboucher de la rue des Vieilles-Haudriettes, se trouva face à face avec
un uniforme, un shako, un plumet et un fusil.

Pour la seconde fois, il s'arrêta net.

--Tiens, dit-il, c'est lui. Bonjour, l'ordre public.

Les étonnements de Gavroche étaient courts et dégelaient vite.

--Où vas-tu, voyou? cria le sergent.

--Citoyen, dit Gavroche, je ne vous ai pas encore appelé bourgeois.
Pourquoi m'insultez-vous?

--Où vas-tu, drôle?

--Monsieur, reprit Gavroche, vous étiez peut-être hier un homme
d'esprit, mais vous avez été destitué ce matin.

--Je te demande où tu vas, gredin?

Gavroche répondit:

--Vous parlez gentiment. Vrai, on ne vous donnerait pas votre âge. Vous
devriez vendre tous vos cheveux cent francs la pièce. Cela vous ferait
cinq cents francs.

--Où vas-tu? où vas-tu? où vas-tu, bandit?

Gavroche repartit:

--Voilà de vilains mots. La première fois qu'on vous donnera à téter, il
faudra qu'on vous essuie mieux la bouche.

Le sergent croisa la bayonnette.

--Me diras-tu où tu vas, à la fin, misérable?

--Mon général, dit Gavroche, je vas chercher le médecin pour mon épouse
qui est en couches.

--Aux armes! cria le sergent.

Se sauver par ce qui vous a perdu, c'est là le chef-d'oeuvre des hommes
forts; Gavroche mesura d'un coup d'oeil toute la situation. C'était la
charrette qui l'avait compromis, c'était à la charrette de le protéger.

Au moment où le sergent allait fondre sur Gavroche, la charrette,
devenue projectile et lancée à tour de bras, roulait sur lui avec furie,
et le sergent, atteint en plein ventre, tombait à la renverse dans le
ruisseau pendant que son fusil partait en l'air.

Au cri du sergent, les hommes du poste étaient sortis pêle-mêle; le coup
de fusil détermina une décharge générale au hasard, après laquelle on
rechargea les armes et l'on recommença.

Cette mousquetade à colin-maillard dura un bon quart d'heure, et tua
quelques carreaux de vitre.

Cependant Gavroche, qui avait éperdument rebroussé chemin, s'arrêtait à
cinq ou six rues de là, et s'asseyait haletant sur la borne qui fait le
coin des Enfants-Rouges.

Il prêtait l'oreille.

Après avoir soufflé quelques instants, il se tourna du côté où la
fusillade faisait rage, éleva sa main gauche à la hauteur de son nez, et
la lança trois fois en avant en se frappant de la main droite le
derrière de la tête; geste souverain dans lequel la gaminerie parisienne
a condensé l'ironie française, et qui est évidemment efficace, puisqu'il
a déjà duré un demi-siècle.

Cette gaîté fut troublée par une réflexion amère.

--Oui, dit-il, je pouffe, je me tords, j'abonde en joie, mais je perds
ma route, il va falloir faire un détour. Pourvu que j'arrive à temps à
la barricade!

Là-dessus, il reprit sa course.

Et tout en courant:

--Ah çà, où en étais-je donc? dit-il.

Il se remit à chanter sa chanson en s'enfonçant rapidement dans les
rues, et ceci décrut dans les ténèbres:

          _Mais il reste encor des bastilles,_
          _Et je vais mettre le holà_
          _Dans l'ordre public que voilà._

          _Où vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Quelqu'un veut-il jouer aux quilles?_
          _Tout l'ancien monde s'écroula_
          _Quand la grosse boule roula._

          _Où vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Vieux bon peuple, à coups de béquilles_
          _Cassons ce Louvre où s'étala_
          _La monarchie en falbala._

          _Où vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Nous en avons forcé les grilles;_
          _Le roi Charles Dix ce jour-là_
          _Tenait mal et se décolla._

          _Où vont les belles filles,_
          _Lon la._

La prise d'armes du poste ne fut point sans résultat. La charrette fut
conquise, l'ivrogne fut fait prisonnier. L'une fut mise en fourrière;
l'autre fut plus tard un peu poursuivi devant les conseils de guerre
comme complice. Le ministère public d'alors fit preuve en cette
circonstance de son zèle infatigable pour la défense de la société.

L'aventure de Gavroche, restée dans la tradition du quartier du Temple,
est un des souvenirs les plus terribles des vieux bourgeois du Marais,
et est intitulée dans leur mémoire: Attaque nocturne du poste de
l'Imprimerie royale.






﻿Tome V--JEAN VALJEAN

(1862)




TABLE DES MATIÈRES


Livre premier--La guerre entre quatre murs

Chapitre I La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla
    du faubourg du Temple
Chapitre II Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?
Chapitre III Éclaircissement et assombrissement
Chapitre IV Cinq de moins, un de plus
Chapitre V Quel horizon on voit du haut de la barricade
Chapitre VI Marius hagard, Javert laconique
Chapitre VII La situation s'aggrave
Chapitre VIII Les artilleurs se font prendre au sérieux
Chapitre IX Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
    infaillible qui a influé sur la condamnation 1796
Chapitre X Aurore
Chapitre XI Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne
Chapitre XII Le désordre partisan de l'ordre
Chapitre XIII Lueurs qui passent
Chapitre XIV Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras
Chapitre XV Gavroche dehors
Chapitre XVI Comment de frère on devient père
Chapitre XVII _Mortuus pater filium moriturum expectat_
Chapitre XVIII Le vautour devenu proie
Chapitre XIX Jean Valjean se venge
Chapitre XX Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort
Chapitre XXI Les héros
Chapitre XXII Pied à pied
Chapitre XXIII Oreste à jeun et Pylade ivre
Chapitre XXIV Prisonnier


Livre deuxième--L'intestin de Léviathan

Chapitre I La terre appauvrie par la mer
Chapitre II L'histoire ancienne de l'égout
Chapitre III Bruneseau
Chapitre IV Détails ignorés
Chapitre V Progrès actuel
Chapitre VI Progrès futur


Livre troisième--La boue, mais l'âme

Chapitre I Le cloaque et ses surprises
Chapitre II Explication
Chapitre III L'homme filé
Chapitre IV Lui aussi porte sa croix
Chapitre V Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse
    qui est perfidie
Chapitre VI Le fontis
Chapitre VII Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer
Chapitre VIII Le pan de l'habit déchiré
Chapitre IX Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît
Chapitre X Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie
Chapitre XI Ébranlement dans l'absolu
Chapitre XII L'aïeul Livre quatrième--Javert déraillé


Livre quatrième--Javert déraillé

Chapitre I Javert déraillé


Livre cinquième--Le petit-fils et le grand-père

Chapitre I Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc
Chapitre II Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à
    la guerre domestique
Chapitre III Marius attaque
Chapitre IV Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais
    que M. Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras
Chapitre V Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire
Chapitre VI Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que
    Cosette soit heureuse
Chapitre VII Les effets de rêve mêlés au bonheur
Chapitre VIII Deux hommes impossibles à retrouver


Livre sixième--La nuit blanche

Chapitre I Le 16 février 1833
Chapitre II Jean Valjean a toujours son bras en écharpe
Chapitre III L'inséparable
Chapitre IV _Immortale jecur_


Livre septième--La dernière gorgée du calice

Chapitre I Le septième cercle et le huitième ciel
Chapitre II Les obscurités que peut contenir une révélation


Livre huitième--La décroissance crépusculaire

Chapitre I La chambre d'en bas
Chapitre II Autre pas en arrière
Chapitre III Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet
Chapitre IV L'attraction et l'extinction


Livre neuvième--Suprême ombre, suprême aurore

Chapitre I Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux
Chapitre II Dernières palpitations de la lampe sans huile
Chapitre III Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent
Chapitre IV Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir
Chapitre V Nuit derrière laquelle il y a le jour
Chapitre VI L'herbe cache et la pluie efface




Livre premier--La guerre entre quatre murs




Chapitre I

La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple


Les deux plus mémorables barricades que l'observateur des maladies
sociales puisse mentionner n'appartiennent point à la période où est
placée l'action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les
deux, sous deux aspects différents, d'une situation redoutable,
sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus
grande guerre des rues qu'ait vue l'histoire.

Il arrive quelquefois que, même contre les principes, même contre la
liberté, l'égalité et la fraternité, même contre le vote universel, même
contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de
ses découragements, de ses dénûments, de ses fièvres, de ses détresses,
de ses miasmes, de ses ignorances, de ses ténèbres, cette grande
désespérée, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au
peuple.

Les gueux attaquent le droit commun; l'ochlocratie s'insurge contre le
démos.

Ce sont là des journées lugubres; car il y a toujours une certaine
quantité de droit même dans cette démence, il y a du suicide dans ce
duel; et ces mots, qui veulent être des injures, gueux, canaille,
ochlocratie, populace, constatent, hélas! plutôt la faute de ceux qui
règnent que la faute de ceux qui souffrent; plutôt la faute des
privilégiés que la faute des déshérités.

Quant à nous, ces mots-là, nous ne les prononçons jamais sans douleur
et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels
ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs à côté des
misères. Athènes était une ochlocratie; les gueux ont fait la Hollande;
la populace a plus d'une fois sauvé Rome; et la canaille suivait
Jésus-Christ.

Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contemplé les magnificences
d'en bas.

C'est à cette canaille que songeait sans doute saint Jérôme, et à tous
ces pauvres gens, et à tous ces vagabonds, et à tous ces misérables d'où
sont sortis les apôtres et les martyrs, quand il disait cette parole
mystérieuse: _Fex urbis, lex orbis._

Les exaspérations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses
violences à contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de
fait contre le droit, sont des coups d'État populaires, et doivent être
réprimés. L'homme probe s'y dévoue, et, par amour même pour cette foule,
il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tête!
comme il la vénère tout en lui résistant! C'est là un de ces moments
rares où, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui
déconcerte et qui déconseillerait presque d'aller plus loin; on
persiste, il le faut; mais la conscience satisfaite est triste, et
l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de coeur.

Juin 1848 fut, hâtons-nous de le dire, un fait à part, et presque
impossible à classer dans la philosophie de l'histoire. Tous les mots
que nous venons de prononcer doivent être écartés quand il s'agit de
cette émeute extraordinaire où l'on sentit la sainte anxiété du travail
réclamant ses droits. Il fallut la combattre, et c'était le devoir, car
elle attaquait la République. Mais, au fond, que fut juin 1848? Une
révolte du peuple contre lui-même.

Là où le sujet n'est point perdu de vue, il n'y a point de digression;
qu'il nous soit donc permis d'arrêter un moment l'attention du lecteur
sur les deux barricades absolument uniques dont nous venons de parler et
qui ont caractérisé cette insurrection.

L'une encombrait l'entrée du faubourg Saint-Antoine; l'autre défendait
l'approche du faubourg du Temple; ceux devant qui se sont dressés, sous
l'éclatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d'oeuvre de la
guerre civile, ne les oublieront jamais.

La barricade Saint-Antoine était monstrueuse; elle était haute de trois
étages et large de sept cents pieds. Elle barrait d'un angle à l'autre
la vaste embouchure du faubourg, c'est-à-dire trois rues; ravinée,
déchiquetée, dentelée, hachée, crénelée d'une immense déchirure,
contre-butée de monceaux qui étaient eux-mêmes des bastions, poussant
des caps çà et là, puissamment adossée aux deux grands promontoires de
maisons du faubourg, elle surgissait comme une levée cyclopéenne au fond
de la redoutable place qui a vu le 14 juillet. Dix-neuf barricades
s'étageaient dans la profondeur des rues derrière cette barricade mère.
Rien qu'à la voir, on sentait dans le faubourg l'immense souffrance
agonisante arrivée à cette minute extrême où une détresse veut devenir
une catastrophe. De quoi était faite cette barricade? De l'écroulement
de trois maisons à six étages, démolies exprès, disaient les uns. Du
prodige de toutes les colères, disaient les autres. Elle avait l'aspect
lamentable de toutes les constructions de la haine: la ruine. On pouvait
dire: qui a bâti cela? On pouvait dire aussi: qui a détruit cela?
C'était l'improvisation du bouillonnement. Tiens! cette porte! cette
grille! cet auvent! ce chambranle! ce réchaud brisé! cette marmite
fêlée! Donnez tout! jetez tout! poussez, roulez, piochez, démantelez,
bouleversez, écroulez tout! C'était la collaboration du pavé, du
moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau
défoncé, de la chaise dépaillée, du trognon de chou, de la loque, de la
guenille, et de la malédiction. C'était grand et c'était petit. C'était
l'abîme parodié sur place par le tohu-bohu. La masse près de l'atome; le
pan de mur arraché et l'écuelle cassée; une fraternisation menaçante de
tous les débris; Sisyphe avait jeté là son rocher et Job son tesson. En
somme, terrible. C'était l'acropole des va-nu-pieds. Des charrettes
renversées accidentaient le talus; un immense haquet y était étalé en
travers, l'essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette façade
tumultueuse, un omnibus, hissé gaîment à force de bras tout au sommet
de l'entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent
voulu ajouter la gaminerie à l'épouvante, offrait son timon dételé à on
ne sait quels chevaux de l'air. Cet amas gigantesque, alluvion de
l'émeute, figurait à l'esprit un Ossa sur Pélion de toutes les
révolutions; 93 sur 89, le 9 thermidor sur le 10 août, le 18 brumaire
sur le 21 janvier, vendémiaire sur prairial, 1848 sur 1830. La place en
valait la peine, et cette barricade était digne d'apparaître à l'endroit
même où la Bastille avait disparu. Si l'océan faisait des digues, c'est
ainsi qu'il les bâtirait. La furie du flot était empreinte sur cet
encombrement difforme. Quel flot? la foule. On croyait voir du vacarme
pétrifié. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade,
comme si elles eussent été là sur leur ruche, les énormes abeilles
ténébreuses du progrès violent. Était-ce une broussaille? était-ce une
bacchanale? était-ce une forteresse? Le vertige semblait avoir construit
cela à coups d'aile. Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque
chose d'olympien dans ce fouillis. On y voyait, dans un pêle-mêle plein
de désespoir, des chevrons de toits, des morceaux de mansardes avec leur
papier peint, des châssis de fenêtres avec toutes leurs vitres plantés
dans les décombres, attendant le canon, des cheminées descellées, des
armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces
mille choses indigentes, rebuts même du mendiant, qui contiennent à la
fois de la fureur et du néant. On eût dit que c'était le haillon d'un
peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le
faubourg Saint-Antoine l'avait poussé là à sa porte d'un colossal coup
de balai, faisant de sa misère sa barricade. Des blocs pareils à des
billots, des chaînes disloquées, des charpentes à tasseaux ayant forme
de potences, des roues horizontales sortant des décombres, amalgamaient
à cet édifice de l'anarchie la sombre figure des vieux supplices
soufferts par le peuple. La barricade Saint-Antoine faisait arme de
tout; tout ce que la guerre civile peut jeter à la tête de la société
sortait de là; ce n'était pas du combat, c'était du paroxysme; les
carabines qui défendaient cette redoute, parmi lesquelles il y avait
quelques espingoles, envoyaient des miettes de faïence, des osselets,
des boutons d'habit, jusqu'à des roulettes de tables de nuit,
projectiles dangereux à cause du cuivre. Cette barricade était forcenée;
elle jetait dans les nuées une clameur inexprimable; à de certains
moments, provoquant l'armée, elle se couvrait de foule et de tempête,
une cohue de têtes flamboyantes la couronnait; un fourmillement
l'emplissait; elle avait une crête épineuse de fusils, de sabres, de
bâtons, de haches, de piques et de bayonnettes; un vaste drapeau rouge y
claquait dans le vent; on y entendait les cris du commandement, les
chansons d'attaque, des roulements de tambours, des sanglots de femmes,
et l'éclat de rire ténébreux des meurt-de-faim. Elle était démesurée et
vivante; et, comme du dos d'une bête électrique, il en sortait un
pétillement de foudres. L'esprit de révolution couvrait de son nuage ce
sommet où grondait cette voix du peuple qui ressemble à la voix de Dieu;
une majesté étrange se dégageait de cette titanique hottée de gravats.
C'était un tas d'ordures et c'était le Sinaï.

Comme nous l'avons dit plus haut, elle attaquait au nom de la
Révolution, quoi? la Révolution. Elle, cette barricade, le hasard, le
désordre, l'effarement, le malentendu, l'inconnu, elle avait en face
d'elle l'assemblée constituante, la souveraineté du peuple, le suffrage
universel, la nation, la République; et c'était la _Carmagnole_ défiant
la _Marseillaise_.

Défi insensé, mais héroïque, car ce vieux faubourg est un héros.

Le faubourg et sa redoute se prêtaient main-forte. Le faubourg
s'épaulait à la redoute, la redoute s'acculait au faubourg. La vaste
barricade s'étalait comme une falaise où venait se briser la stratégie
des généraux d'Afrique. Ses cavernes, ses excroissances, ses verrues,
ses gibbosités, grimaçaient, pour ainsi dire, et ricanaient sous la
fumée. La mitraille s'y évanouissait dans l'informe; les obus s'y
enfonçaient, s'y engloutissaient, s'y engouffraient; les boulets n'y
réussissaient qu'à trouer des trous; à quoi bon canonner le chaos? Et
les régiments, accoutumés aux plus farouches visions de la guerre,
regardaient d'un oeil inquiet cette espèce de redoute bête fauve, par le
hérissement sanglier, et par l'énormité montagne.

À un quart de lieue de là, de l'angle de la rue du Temple qui débouche
sur le boulevard près du Château-d'Eau, si l'on avançait hardiment la
tête en dehors de la pointe formée par la devanture du magasin
Dallemagne, on apercevait au loin, au delà du canal, dans la rue qui
monte les rampes de Belleville, au point culminant de la montée, une
muraille étrange atteignant au deuxième étage des façades, sorte de
trait d'union des maisons de droite aux maisons de gauche, comme si la
rue avait replié d'elle-même son plus haut mur pour se fermer
brusquement. Ce mur était bâti avec des pavés. Il était droit, correct,
froid, perpendiculaire, nivelé à l'équerre, tiré au cordeau, aligné au
fil à plomb. Le ciment y manquait sans doute, mais comme à de certains
murs romains, sans troubler sa rigide architecture. À sa hauteur on
devinait sa profondeur. L'entablement était mathématiquement parallèle
au soubassement. On distinguait d'espace en espace, sur sa surface
grise, des meurtrières presque invisibles qui ressemblaient à des fils
noirs. Ces meurtrières étaient séparées les unes des autres par des
intervalles égaux. La rue était déserte à perte de vue. Toutes les
fenêtres et toutes les portes fermées. Au fond se dressait ce barrage
qui faisait de la rue un cul-de-sac; mur immobile et tranquille; on n'y
voyait personne, on n'y entendait rien; pas un cri, pas un bruit, pas un
souffle. Un sépulcre.

L'éblouissant soleil de juin inondait de lumière cette chose terrible.

C'était la barricade du faubourg du Temple.

Dès qu'on arrivait sur le terrain et qu'on l'apercevait, il était
impossible, même aux plus hardis, de ne pas devenir pensif devant cette
apparition mystérieuse. C'était ajusté, emboîté, imbriqué, rectiligne,
symétrique, et funèbre. Il y avait là de la science et des ténèbres. On
sentait que le chef de cette barricade était un géomètre ou un spectre.
On regardait cela et l'on parlait bas.

De temps en temps, si quelqu'un, soldat, officier ou représentant du
peuple, se hasardait à traverser la chaussée solitaire, on entendait un
sifflement aigu et faible, et le passant tombait blessé ou mort, ou,
s'il échappait, on voyait s'enfoncer dans quelque volet fermé, dans un
entre-deux de moellons, dans le plâtre d'un mur, une balle. Quelquefois
un biscaïen. Car les hommes de la barricade s'étaient fait de deux
tronçons de tuyaux de fonte du gaz bouchés à un bout avec de l'étoupe et
de la terre à poêle, deux petits canons. Pas de dépense de poudre
inutile. Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres çà et
là, et des flaques de sang sur les pavés. Je me souviens d'un papillon
blanc qui allait et venait dans la rue. L'été n'abdique pas.

Aux environs, le dessous des portes cochères était encombré de blessés.

On se sentait là visé par quelqu'un qu'on ne voyait point, et l'on
comprenait que toute la longueur de la rue était couchée en joue.

Massés derrière l'espèce de dos d'âne que fait à l'entrée du faubourg du
Temple le pont cintré du canal, les soldats de la colonne d'attaque
observaient, graves et recueillis, cette redoute lugubre, cette
immobilité, cette impassibilité, d'où la mort sortait. Quelques-uns
rampaient à plat ventre jusqu'au haut de la courbe du pont en ayant soin
que leurs shakos ne passassent point.

Le vaillant colonel Monteynard admirait cette barricade avec un
frémissement.--_Comme c'est bâti!_ disait-il à un représentant. _Pas un
pavé ne déborde de l'autre. C'est de la porcelaine._--En ce moment une
balle lui brisa sa croix sur sa poitrine, et il tomba.

--Les lâches! disait-on. Mais qu'ils se montrent donc! qu'on les voie!
ils n'osent pas! ils se cachent!--La barricade du faubourg du Temple,
défendue par quatre-vingts hommes, attaquée par dix mille, tint trois
jours. Le quatrième, on fit comme à Zaatcha et à Constantine, on perça
les maisons, on vint par les toits, la barricade fut prise. Pas un des
quatre-vingts lâches ne songea à fuir; tous y furent tués, excepté le
chef, Barthélemy, dont nous parlerons tout à l'heure.

La barricade Saint-Antoine était le tumulte des tonnerres; la barricade
du Temple était le silence. Il y avait entre ces deux redoutes la
différence du formidable au sinistre. L'une semblait une gueule; l'autre
un masque.

En admettant que la gigantesque et ténébreuse insurrection de juin fût
composée d'une colère et d'une énigme, on sentait dans la première
barricade le dragon et derrière la seconde le sphinx.

Ces deux forteresses avaient été édifiées par deux hommes nommés, l'un
Cournet, l'autre Barthélemy. Cournet avait fait la barricade
Saint-Antoine; Barthélemy la barricade du Temple. Chacune d'elles était
l'image de celui qui l'avait bâtie.

Cournet était un homme de haute stature; il avait les épaules larges, la
face rouge, le poing écrasant, le coeur hardi, l'âme loyale, l'oeil
sincère et terrible. Intrépide, énergique, irascible, orageux; le plus
cordial des hommes, le plus redoutable des combattants. La guerre, la
lutte, la mêlée, étaient son air respirable et le mettaient de belle
humeur. Il avait été officier de marine, et, à ses gestes et à sa voix,
on devinait qu'il sortait de l'océan et qu'il venait de la tempête; il
continuait l'ouragan dans la bataille. Au génie près, il y avait en
Cournet quelque chose de Danton, comme, à la divinité près, il y avait
en Danton quelque chose d'Hercule.

Barthélemy, maigre, chétif, pâle, taciturne, était une espèce de gamin
tragique qui, souffleté par un sergent de ville, le guetta, l'attendit,
et le tua, et, à dix-sept ans, fut mis au bagne. Il en sortit, et fît
cette barricade.

Plus tard, chose fatale, à Londres, proscrits tous deux, Barthélemy tua
Cournet. Ce fut un duel funèbre. Quelque temps après, pris dans
l'engrenage d'une de ces mystérieuses aventures où la passion est mêlée,
catastrophes où la justice française voit des circonstances atténuantes
et où la justice anglaise ne voit que la mort, Barthélemy fut pendu. La
sombre construction sociale est ainsi faite que, grâce au dénûment
matériel, grâce à l'obscurité morale, ce malheureux être qui contenait
une intelligence, ferme à coup sûr, grande peut-être, commença par le
bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. Barthélemy, dans
les occasions, n'arborait qu'un drapeau; le drapeau noir.




Chapitre II

Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?


Seize ans comptent dans la souterraine éducation de l'émeute, et juin
1848 en savait plus long que juin 1832. Aussi la barricade de la rue de
la Chanvrerie n'était-elle qu'une ébauche et qu'un embryon, comparée aux
deux barricades colosses que nous venons d'esquisser; mais, pour
l'époque, elle était redoutable.

Les insurgés, sous l'oeil d'Enjolras, car Marius ne regardait plus rien,
avaient mis la nuit à profit. La barricade avait été non seulement
réparée, mais augmentée. On l'avait exhaussée de deux pieds. Des barres
de fer plantées dans les pavés ressemblaient à des lances en arrêt.
Toutes sortes de décombres ajoutés et apportés de toutes parts
compliquaient l'enchevêtrement extérieur. La redoute avait été savamment
refaite en muraille au dedans et en broussaille au dehors.

On avait rétabli l'escalier de pavés qui permettait d'y monter comme à
un mur de citadelle.

On avait fait le ménage de la barricade, désencombré la salle basse,
pris la cuisine pour ambulance, achevé le pansement des blessés,
recueilli la poudre éparse à terre et sur les tables, fondu des balles,
fabriqué des cartouches, épluché de la charpie, distribué les armes
tombées, nettoyé l'intérieur de la redoute, ramassé les débris, emporté
les cadavres.

On déposa les morts en tas dans la ruelle Mondétour dont on était
toujours maître. Le pavé a été longtemps rouge à cet endroit. Il y avait
parmi les morts quatre gardes nationaux de la banlieue. Enjolras fit
mettre de côté leurs uniformes.

Enjolras avait conseillé deux heures de sommeil. Un conseil d'Enjolras
était une consigne. Pourtant, trois ou quatre seulement en profitèrent.
Feuilly employa ces deux heures à la gravure de cette inscription sur le
mur qui faisait face au cabaret:

          VIVENT LES PEUPLES!

Ces trois mots, creusés dans le moellon avec un clou, se lisaient encore
sur cette muraille en 1848.

Les trois femmes avaient profité du répit de la nuit pour disparaître
définitivement; ce qui faisait respirer les insurgés plus à l'aise.

Elles avaient trouvé moyen de se réfugier dans quelque maison voisine.

La plupart des blessés pouvaient et voulaient encore combattre. Il y
avait, sur une litière de matelas et de bottes de paille, dans la
cuisine devenue l'ambulance, cinq hommes gravement atteints, dont deux
gardes municipaux. Les gardes municipaux furent pansés les premiers.

Il ne resta plus dans la salle basse que Mabeuf sous son drap noir et
Javert lié au poteau.

--C'est ici la salle des morts, dit Enjolras.

Dans l'intérieur de cette salle, à peine éclairée d'une chandelle, tout
au fond, la table mortuaire étant derrière le poteau comme une barre
horizontale, une sorte de grande croix vague résultait de Javert debout
et de Mabeuf couché.

Le timon de l'omnibus, quoique tronqué par la fusillade, était encore
assez debout pour qu'on pût y accrocher un drapeau.

Enjolras, qui avait cette qualité d'un chef, de toujours faire ce qu'il
disait, attacha à cette hampe l'habit troué et sanglant du vieillard
tué.

Aucun repas n'était plus possible. Il n'y avait ni pain ni viande. Les
cinquante hommes de la barricade, depuis seize heures qu'ils étaient là,
avaient eu vite épuisé les maigres provisions du cabaret. À un instant
donné, toute barricade qui tient devient inévitablement le radeau de la
Méduse. Il fallut se résigner à la faim. On était aux premières heures
de cette journée spartiate du 6 juin où, dans la barricade Saint-Merry,
Jeanne, entouré d'insurgés qui demandaient du pain, à tous ces
combattants criant: À manger! répondait: Pourquoi? il est trois heures.
À quatre heures nous serons morts.

Comme on ne pouvait plus manger, Enjolras défendit de boire. Il interdit
le vin et rationna l'eau-de-vie.

On avait trouvé dans la cave une quinzaine de bouteilles pleines,
hermétiquement cachetées. Enjolras et Combeferre les examinèrent.
Combeferre en remontant dit:--C'est du vieux fonds du père Hucheloup qui
a commencé par être épicier.--Cela doit être du vrai vin, observa
Bossuet. Il est heureux que Grantaire dorme. S'il était debout, on
aurait de la peine à sauver ces bouteilles-là.--Enjolras, malgré les
murmures, mit son veto sur les quinze bouteilles, et afin que personne
n'y touchât et qu'elles fussent comme sacrées, il les fit placer sous la
table où gisait le père Mabeuf.

Vers deux heures du matin, on se compta. Ils étaient encore trente-sept.

Le jour commençait à paraître. On venait d'éteindre la torche qui avait
été replacée dans son alvéole de pavés. L'intérieur de la barricade,
cette espèce de petite cour prise sur la rue, était noyé de ténèbres et
ressemblait, à travers la vague horreur crépusculaire, au pont d'un
navire désemparé. Les combattants allant et venant s'y mouvaient comme
des formes noires. Au-dessus de cet effrayant nid d'ombre, les étages
des maisons muettes s'ébauchaient lividement; tout en haut les cheminées
blêmissaient. Le ciel avait cette charmante nuance indécise qui est
peut-être le blanc et peut-être le bleu. Des oiseaux y volaient avec des
cris de bonheur. La haute maison qui faisait le fond de la barricade,
étant tournée vers le levant, avait sur son toit un reflet rose. À la
lucarne du troisième étage, le vent du matin agitait les cheveux gris
sur la tête de l'homme mort.

--Je suis charmé qu'on ait éteint la torche, disait Courfeyrac à
Feuilly. Cette torche effarée au vent m'ennuyait. Elle avait l'air
d'avoir peur. La lumière des torches ressemble à la sagesse des lâches;
elle éclaire mal, parce qu'elle tremble.

L'aube éveille les esprits comme les oiseaux; tous causaient.

Joly, voyant un chat rôder sur une gouttière, en extrayait la
philosophie.

--Qu'est-ce que le chat? s'écriait-il. C'est un correctif. Le bon Dieu,
ayant fait la souris, a dit: Tiens, j'ai fait une bêtise. Et il a fait
le chat. Le chat c'est l'erratum de la souris. La souris, plus le chat,
c'est l'épreuve revue et corrigée de la création.

Combeferre, entouré d'étudiants et d'ouvriers, parlait des morts, de
Jean Prouvaire, de Bahorel, de Mabeuf, et même du Cabuc, et de la
tristesse sévère d'Enjolras. Il disait:

--Harmodius et Aristogiton, Brutus, Chéréas, Stephanus, Cromwell,
Charlotte Corday, Sand, tous ont eu, après le coup, leur moment
d'angoisse. Notre coeur est si frémissant et la vie humaine est un tel
mystère que, même dans un meurtre civique, même dans un meurtre
libérateur, s'il y en a, le remords d'avoir frappé un homme dépasse la
joie d'avoir servi le genre humain.

Et, ce sont là les méandres de la parole échangée, une minute après, par
une transition venue des vers de Jean Prouvaire, Combeferre comparait
entre eux les traducteurs des Géorgiques, Raux à Cournand, Cournand à
Delille, indiquant les quelques passages traduits par Malfilâtre,
particulièrement les prodiges de la mort de César; et par ce mot, César,
la causerie revenait à Brutus.

--César, dit Combeferre, est tombé justement. Cicéron a été sévère pour
César, et il a eu raison. Cette sévérité-là n'est point la diatribe.
Quand Zoïle insulte Homère, quand Mævius insulte Virgile, quand Visé
insulte Molière, quand Pope insulte Shakespeare, quand Fréron insulte
Voltaire, c'est une vieille loi d'envie et de haine qui s'exécute; les
génies attirent l'injure, les grands hommes sont toujours plus ou moins
aboyés. Mais Zoïle et Cicéron, c'est deux. Cicéron est un justicier par
la pensée de même que Brutus est un justicier par l'épée. Je blâme,
quant à moi, cette dernière justice-là, le glaive; mais l'antiquité
l'admettait. César, violateur du Rubicon, conférant, comme venant de
lui, les dignités qui venaient du peuple, ne se levant pas à l'entrée du
sénat, faisait, comme dit Eutrope, des choses de roi et presque de
tyran, _regia ac pene tyrannica_. C'était un grand homme; tant pis, ou
tant mieux; la leçon est plus haute. Ses vingt-trois blessures me
touchent moins que le crachat au front de Jésus-Christ. César est
poignardé par les sénateurs; Christ est souffleté par les valets. À plus
d'outrage, on sent le dieu.

Bossuet, dominant les causeurs du haut d'un tas de pavés, s'écriait, la
carabine à la main:

--Ô Cydathenæum, ô Myrrhinus, ô Probalinthe, ô grâces de l'AEantide! Oh!
qui me donnera de prononcer les vers d'Homère comme un Grec de Laurium
ou d'Édaptéon!




Chapitre III

Éclaircissement et assombrissement


Enjolras était allé faire une reconnaissance. Il était sorti par la
ruelle Mondétour en serpentant le long des maisons.

Les insurgés, disons-le, étaient pleins d'espoir. La façon dont ils
avaient repoussé l'attaque de la nuit leur faisait presque dédaigner
d'avance l'attaque du point du jour. Ils l'attendaient et en souriaient.
Ils ne doutaient pas plus de leur succès que de leur cause. D'ailleurs
un secours allait évidemment leur venir. Ils y comptaient. Avec cette
facilité de prophétie triomphante qui est une des forces du Français
combattant, ils divisaient en trois phases certaines la journée qui
allait s'ouvrir: à six heures du matin, un régiment, «qu'on avait
travaillé», tournerait; à midi, l'insurrection de tout Paris; au coucher
du soleil, la révolution.

On entendait le tocsin de Saint-Merry qui ne s'était pas tu une minute
depuis la veille; preuve que l'autre barricade, la grande, celle de
Jeanne, tenait toujours.

Toutes ces espérances s'échangeaient d'un groupe à l'autre dans une
sorte de chuchotement gai et redoutable qui ressemblait au bourdonnement
de guerre d'une ruche d'abeilles.

Enjolras reparut. Il revenait de sa sombre promenade d'aigle dans
l'obscurité extérieure. Il écouta un instant toute cette joie les bras
croisés, une main sur sa bouche. Puis, frais et rose dans la blancheur
grandissante du matin, il dit:

--Toute l'armée de Paris donne. Un tiers de cette armée pèse sur la
barricade où vous êtes. De plus la garde nationale. J'ai distingué les
shakos du cinquième de ligne et les guidons de la sixième légion. Vous
serez attaqués dans une heure. Quant au peuple, il a bouillonné hier,
mais ce matin il ne bouge pas. Rien à attendre, rien à espérer. Pas plus
un faubourg qu'un régiment. Vous êtes abandonnés.

Ces paroles tombèrent sur le bourdonnement des groupes, et y firent
l'effet que fait sur un essaim la première goutte de l'orage. Tous
restèrent muets. Il y eut un moment d'inexprimable angoisse où l'on eût
entendu voler la mort.

Ce moment fut court.

Une voix, du fond le plus obscur des groupes, cria à Enjolras:

--Soit. Élevons la barricade à vingt pieds de haut, et restons-y tous.
Citoyens, faisons la protection des cadavres. Montrons que, si le peuple
abandonne les républicains, les républicains n'abandonnent pas le
peuple.

Cette parole dégageait du pénible nuage des anxiétés individuelles la
pensée de tous. Une acclamation enthousiaste l'accueillit.

On n'a jamais su le nom de l'homme qui avait parlé ainsi; c'était
quelque porte-blouse ignoré, un inconnu, un oublié, un passant héros, ce
grand anonyme toujours mêlé aux crises humaines et aux genèses sociales
qui, à un instant donné, dit d'une façon suprême le mot décisif, et qui
s'évanouit dans les ténèbres après avoir représenté une minute, dans la
lumière d'un éclair, le peuple et Dieu.

Cette résolution inexorable était tellement dans l'air du 6 juin 1832
que, presque à la même heure, dans la barricade de Saint-Merry, les
insurgés poussaient cette clameur demeurée historique et consignée au
procès: Qu'on vienne à notre secours ou qu'on n'y vienne pas,
qu'importe! Faisons-nous tuer ici jusqu'au dernier.

Comme on voit, les deux barricades, quoique matériellement isolées,
communiquaient.




Chapitre IV

Cinq de moins, un de plus


Après que l'homme quelconque, qui décrétait «la protestation des
cadavres», eut parlé et donné la formule de l'âme commune, de toutes les
bouches sortit un cri étrangement satisfait et terrible, funèbre par le
sens et triomphal par l'accent:

--Vive la mort! Restons ici tous.

--Pourquoi tous? dit Enjolras.

--Tous! tous!

Enjolras reprit:

--La position est bonne, la barricade est belle. Trente hommes
suffisent. Pourquoi en sacrifier quarante?

Ils répliquèrent:

--Parce que pas un ne voudra s'en aller.

--Citoyens, criait Enjolras, et il y avait dans sa voix une vibration
presque irritée, la République n'est pas assez riche en hommes pour
faire des dépenses inutiles. La gloriole est un gaspillage. Si, pour
quelques-uns, le devoir est de s'en aller, ce devoir-là doit être fait
comme un autre.

Enjolras, l'homme principe, avait sur ses coreligionnaires cette sorte
de toute-puissance qui se dégage de l'absolu. Cependant, quelle que fût
cette omnipotence, on murmura.

Chef jusque dans le bout des ongles, Enjolras, voyant qu'on murmurait,
insista. Il reprit avec hauteur:

--Que ceux qui craignent de n'être plus que trente le disent.

Les murmures redoublèrent.

--D'ailleurs, observa une voix dans un groupe, s'en aller, c'est facile
à dire. La barricade est cernée.

--Pas du côté des halles, dit Enjolras. La rue Mondétour est libre, et
par la rue des Prêcheurs on peut gagner le marché des Innocents.

--Et là, reprit une autre voix du groupe, on sera pris. On tombera dans
quelque grand'garde de la ligne ou de la banlieue. Ils verront passer un
homme en blouse et en casquette. D'où viens-tu, toi? serais-tu pas de la
barricade? Et on vous regarde les mains. Tu sens la poudre. Fusillé.

Enjolras, sans répondre, toucha l'épaule de Combeferre, et tous deux
entrèrent dans la salle basse.

Ils ressortirent un moment après. Enjolras tenait dans ses deux mains
étendues les quatre uniformes qu'il avait fait réserver. Combeferre le
suivait portant les buffleteries et les shakos.

--Avec cet uniforme, dit Enjolras, on se mêle aux rangs et l'on
s'échappe. Voici toujours pour quatre.

Et il jeta sur le sol dépavé les quatre uniformes.

Aucun ébranlement ne se faisait dans le stoïque auditoire. Combeferre
prit la parole.

--Allons, dit-il, il faut avoir un peu de pitié. Savez-vous de quoi il
est question ici? Il est question des femmes. Voyons. Y a-t-il des
femmes, oui ou non? y a-t-il des enfants, oui ou non? y a-t-il, oui ou
non, des mères, qui poussent des berceaux du pied et qui ont des tas de
petits autour d'elles? Que celui de vous qui n'a jamais vu le sein d'une
nourrice lève la main. Ah! vous voulez vous faire tuer, je le veux
aussi, moi qui vous parle, mais je ne veux pas sentir des fantômes de
femmes qui se tordent les bras autour de moi. Mourez, soit, mais ne
faites pas mourir. Des suicides comme celui qui va s'accomplir ici sont
sublimes, mais le suicide est étroit, et ne veut pas d'extension; et dès
qu'il touche à vos proches, le suicide s'appelle meurtre. Songez aux
petites têtes blondes, et songez aux cheveux blancs. Écoutez, tout à
l'heure, Enjolras, il vient de me le dire, a vu au coin de la rue du
Cygne une croisée éclairée, une chandelle à une pauvre fenêtre, au
cinquième, et sur la vitre l'ombre toute branlante d'une tête de vieille
femme qui avait l'air d'avoir passé la nuit et d'attendre. C'est
peut-être la mère de l'un de vous. Eh bien, qu'il s'en aille, celui-là,
et qu'il se dépêche d'aller dire à sa mère: Mère, me voilà! Qu'il soit
tranquille, on fera la besogne ici tout de même. Quand on soutient ses
proches de son travail, on n'a plus le droit de se sacrifier. C'est
déserter la famille, cela. Et ceux qui ont des filles, et ceux qui ont
des soeurs! Y pensez-vous? Vous vous faites tuer, vous voilà morts,
c'est bon, et demain? Des jeunes filles qui n'ont pas de pain, cela est
terrible. L'homme mendie, la femme vend. Ah! ces charmants êtres si
gracieux et si doux qui ont des bonnets de fleurs, qui chantent, qui
jasent, qui emplissent la maison de chasteté, qui sont comme un parfum
vivant, qui prouvent l'existence des anges dans le ciel par la pureté
des vierges sur la terre, cette Jeanne, cette Lise, cette Mimi, ces
adorables et honnêtes créatures qui sont votre bénédiction et votre
orgueil, ah mon Dieu, elles vont avoir faim! Que voulez-vous que je vous
dise? Il y a un marché de chair humaine, et ce n'est pas avec vos mains
d'ombres, frémissantes autour d'elles, que vous les empêcherez d'y
entrer! Songez à la rue, songez au pavé couvert de passants, songez aux
boutiques devant lesquelles des femmes vont et viennent décolletées et
dans la boue. Ces femmes-là aussi ont été pures. Songez à vos soeurs,
ceux qui en ont. La misère, la prostitution, les sergents de ville,
Saint-Lazare, voilà où vont tomber ces délicates belles filles, ces
fragiles merveilles de pudeur, de gentillesse et de beauté, plus
fraîches que les lilas du mois de mai. Ah! vous vous êtes fait tuer! ah!
vous n'êtes plus là! C'est bien; vous avez voulu soustraire le peuple à
la royauté, vous donnez vos filles à la police. Amis, prenez garde, ayez
de la compassion. Les femmes, les malheureuses femmes, on n'a pas
l'habitude d'y songer beaucoup. On se fie sur ce que les femmes n'ont
pas reçu l'éducation des hommes, on les empêche de lire, on les empêche
de penser, on les empêche de s'occuper de politique; les empêcherez-vous
d'aller ce soir à la morgue et de reconnaître vos cadavres? Voyons, il
faut que ceux qui ont des familles soient bons enfants et nous donnent
une poignée de main et s'en aillent, et nous laissent faire ici
l'affaire tout seuls. Je sais bien qu'il faut du courage pour s'en
aller, c'est difficile; mais plus c'est difficile, plus c'est méritoire.
On dit: J'ai un fusil, je suis à la barricade, tant pis, j'y reste. Tant
pis, c'est bientôt dit. Mes amis, il y a un lendemain, vous n'y serez
pas à ce lendemain, mais vos familles y seront. Et que de souffrances!
Tenez, un joli enfant bien portant qui a des joues comme une pomme, qui
babille, qui jacasse, qui jabote, qui rit, qu'on sent frais sous le
baiser, savez-vous ce que cela devient quand c'est abandonné? J'en ai vu
un, tout petit, haut comme cela. Son père était mort. De pauvres gens
l'avaient recueilli par charité, mais ils n'avaient pas de pain pour
eux-mêmes. L'enfant avait toujours faim. C'était l'hiver. Il ne pleurait
pas. On le voyait aller près du poêle où il n'y avait jamais de feu et
dont le tuyau, vous savez, était mastiqué avec de la terre jaune.
L'enfant détachait avec ses petits doigts un peu de cette terre et la
mangeait. Il avait la respiration rauque, la face livide, les jambes
molles, le ventre gros. Il ne disait rien. On lui parlait, il ne
répondait pas. Il est mort. On l'a apporté mourir à l'hospice Necker, où
je l'ai vu. J'étais interne à cet hospice-là. Maintenant, s'il y a des
pères parmi vous, des pères qui ont pour bonheur de se promener le
dimanche en tenant dans leur bonne main robuste la petite main de leur
enfant, que chacun de ces pères se figure que cet enfant-là est le sien.
Ce pauvre môme, je me le rappelle, il me semble que je le vois, quand il
a été nu sur la table d'anatomie, ses côtes faisaient saillie sous sa
peau comme les fosses sous l'herbe d'un cimetière. On lui a trouvé une
espèce de boue dans l'estomac. Il avait de la cendre dans les dents.
Allons, tâtons-nous en conscience et prenons conseil de notre coeur. Les
statistiques constatent que la mortalité des enfants abandonnés est de
cinquante-cinq pour cent. Je le répète, il s'agit des femmes, il s'agit
des mères, il s'agit des jeunes filles, il s'agit des mioches. Est-ce
qu'on vous parle de vous? On sait bien ce que vous êtes; on sait bien
que vous êtes tous des braves, parbleu! on sait bien que vous avez tous
dans l'âme la joie et la gloire de donner votre vie pour la grande
cause; on sait bien que vous vous sentez élus pour mourir utilement et
magnifiquement, et que chacun de vous tient à sa part du triomphe. À la
bonne heure. Mais vous n'êtes pas seuls en ce monde. Il y a d'autres
êtres auxquels il faut penser. Il ne faut pas être égoïstes.

Tous baissèrent la tête d'un air sombre.

Étranges contradictions du coeur humain à ses moments les plus sublimes!
Combeferre, qui parlait ainsi, n'était pas orphelin. Il se souvenait des
mères des autres, et il oubliait la sienne. Il allait se faire tuer. Il
était «égoïste».

Marius, à jeun, fiévreux, successivement sorti de toutes les espérances,
échoué dans la douleur, le plus sombre des naufrages, saturé d'émotions
violentes, et sentant la fin venir, s'était de plus en plus enfoncé dans
cette stupeur visionnaire qui précède toujours l'heure fatale
volontairement acceptée.

Un physiologiste eût pu étudier sur lui les symptômes croissants de
cette absorption fébrile connue et classée par la science, et qui est à
la souffrance ce que la volupté est au plaisir. Le désespoir aussi a
son extase. Marius en était là. Il assistait à tout comme du dehors;
ainsi que nous l'avons dit, les choses qui se passaient devant lui, lui
semblaient lointaines; il distinguait l'ensemble, mais n'apercevait
point les détails. Il voyait les allants et venants à travers un
flamboiement. Il entendait les voix parler comme au fond d'un abîme.

Cependant ceci l'émut. Il y avait dans cette scène une pointe qui perça
jusqu'à lui, et qui le réveilla. Il n'avait plus qu'une idée, mourir, et
il ne voulait pas s'en distraire; mais il songea, dans son somnambulisme
funèbre, qu'en se perdant, il n'est pas défendu de sauver quelqu'un.

Il éleva la voix:

--Enjolras et Combeferre ont raison, dit-il; pas de sacrifice inutile.
Je me joins à eux, et il faut se hâter. Combeferre vous a dit les choses
décisives. Il y en a parmi vous qui ont des familles, des mères, des
soeurs, des femmes, des enfants. Que ceux-là sortent des rangs.

Personne ne bougea.

--Les hommes mariés et les soutiens de famille hors des rangs! répéta
Marius.

Son autorité était grande. Enjolras était bien le chef de la barricade,
mais Marius en était le sauveur.

--Je l'ordonne! cria Enjolras.

--Je vous en prie, dit Marius.

Alors, remués par la parole de Combeferre, ébranlés par l'ordre
d'Enjolras, émus par la prière de Marius, ces hommes héroïques
commencèrent à se dénoncer les uns les autres.--C'est vrai, disait un
jeune à un homme fait. Tu es père de famille. Va-t'en.--C'est plutôt
toi, répondait l'homme, tu as tes deux soeurs que tu nourris.--Et une
lutte inouïe éclatait. C'était à qui ne se laisserait pas mettre à la
porte du tombeau.

--Dépêchons, dit Courfeyrac, dans un quart d'heure il ne serait plus
temps.

--Citoyens, poursuivit Enjolras, c'est ici la République, et le suffrage
universel règne. Désignez vous-mêmes ceux qui doivent s'en aller.

On obéit. Au bout de quelques minutes, cinq étaient unanimement
désignés, et sortaient des rangs.

--Ils sont cinq! s'écria Marius.

Il n'y avait que quatre uniformes.

--Eh bien, reprirent les cinq, il faut qu'un reste.

Et ce fut à qui resterait, et à qui trouverait aux autres des raisons de
ne pas rester. La généreuse querelle recommença.

--Toi, tu as une femme qui t'aime.--Toi, tu as ta vieille mère.--Toi,
tu n'as plus ni père ni mère, qu'est-ce que tes trois petits frères vont
devenir?--Toi, tu es père de cinq enfants.--Toi, tu as le droit de
vivre, tu as dix-sept ans, c'est trop tôt.

Ces grandes barricades révolutionnaires étaient des rendez-vous
d'héroïsmes. L'invraisemblable y était simple. Ces hommes ne
s'étonnaient pas les uns les autres.

--Faites vite, répétait Courfeyrac.

On cria des groupes à Marius:

--Désignez, vous, celui qui doit rester.

--Oui, dirent les cinq, choisissez. Nous vous obéirons.

Marius ne croyait plus à une émotion possible. Cependant à cette idée,
choisir un homme pour la mort, tout son sang reflua vers son coeur. Il
eût pâli, s'il eût pu pâlir encore.

Il s'avança vers les cinq qui lui souriaient, et chacun, l'oeil plein de
cette grande flamme qu'on voit au fond de l'histoire sur les
Thermopyles, lui criait.

--Moi! moi! moi!

Et Marius, stupidement, les compta; ils étaient toujours cinq! Puis son
regard s'abaissa sur les quatre uniformes.

En cet instant, un cinquième uniforme tomba, comme du ciel, sur les
quatre autres.

Le cinquième homme était sauvé.

Marius leva les yeux et reconnut M. Fauchelevent.

Jean Valjean venait d'entrer dans la barricade.

Soit renseignement pris, soit instinct, soit hasard, il arrivait par la
ruelle Mondétour. Grâce à son habit de garde national, il avait passé
aisément.

La vedette placée par les insurgés dans la rue Mondétour, n'avait point
à donner le signal d'alarme pour un garde national seul. Elle l'avait
laissé s'engager dans la rue en se disant: c'est un renfort
probablement, ou au pis aller un prisonnier. Le moment était trop grave
pour que la sentinelle pût se distraire de son devoir et de son poste
d'observation.

Au moment où Jean Valjean était entré dans la redoute, personne ne
l'avait remarqué, tous les yeux étant fixés sur les cinq choisis et sur
les quatre uniformes. Jean Valjean, lui, avait vu et entendu, et,
silencieusement, il s'était dépouillé de son habit et l'avait jeté sur
le tas des autres.

L'émotion fut indescriptible.

--Quel est cet homme? demanda Bossuet.

--C'est, répondit Combeferre, un homme qui sauve les autres.

Marius ajouta d'une voix grave:

--Je le connais.

Cette caution suffisait à tous.

Enjolras se tourna vers Jean Valjean.

--Citoyen, soyez le bienvenu.

Et il ajouta:

--Vous savez qu'on va mourir.

Jean Valjean, sans répondre, aida l'insurgé qu'il sauvait à revêtir son
uniforme.




Chapitre V

Quel horizon on voit du haut de la barricade


La situation de tous, dans cette heure fatale et dans ce lieu
inexorable, avait comme résultante et comme sommet la mélancolie suprême
d'Enjolras.

Enjolras avait en lui la plénitude de la révolution; il était incomplet
pourtant, autant que l'absolu peut l'être; il tenait trop de Saint-Just,
et pas assez d'Anacharsis Cloots; cependant son esprit, dans la société
des Amis de l'A B C, avait fini par subir une certaine aimantation des
idées de Combeferre; depuis quelque temps, il sortait peu à peu de la
forme étroite du dogme et se laissait aller aux élargissements du
progrès, et il en était venu à accepter, comme évolution définitive et
magnifique, la transformation de la grande république française en
immense république humaine. Quant aux moyens immédiats, une situation
violente étant donnée, il les voulait violents; en cela, il ne variait
pas; et il était resté de cette école épique et redoutable que résume ce
mot: Quatre-vingt-treize.

Enjolras était debout sur l'escalier de pavés, un de ses coudes sur le
canon de sa carabine. Il songeait; il tressaillait, comme à des
passages de souffles; les endroits où est la mort ont de ces effets de
trépieds. Il sortait de ses prunelles, pleines du regard intérieur, des
espèces de feux étouffés. Tout à coup, il dressa la tête, ses cheveux
blonds se renversèrent en arrière comme ceux de l'ange sur le sombre
quadrige fait d'étoiles, ce fut comme une crinière de lion effarée en
flamboiement d'auréole, et Enjolras s'écria:

--Citoyens, vous représentez-vous l'avenir? Les rues des villes inondées
de lumières, des branches vertes sur les seuils, les nations soeurs, les
hommes justes, les vieillards bénissant les enfants, le passé aimant le
présent, les penseurs en pleine liberté, les croyants en pleine égalité,
pour religion le ciel, Dieu prêtre direct, la conscience humaine devenue
l'autel, plus de haines, la fraternité de l'atelier et de l'école, pour
pénalité et pour récompense la notoriété, à tous le travail, pour tous
le droit, sur tous la paix, plus de sang versé, plus de guerres, les
mères heureuses! Dompter la matière, c'est le premier pas; réaliser
l'idéal, c'est le second. Réfléchissez à ce qu'a déjà fait le progrès.
Jadis les premières races humaines voyaient avec terreur passer devant
leurs yeux l'hydre qui soufflait sur les eaux, le dragon qui vomissait
du feu, le griffon qui était le monstre de l'air et qui volait avec les
ailes d'un aigle et les griffes d'un tigre; bêtes effrayantes qui
étaient au-dessus de l'homme. L'homme cependant a tendu ses pièges, les
pièges sacrés de l'intelligence, et il a fini par y prendre les
monstres.

Nous avons dompté l'hydre, et elle s'appelle le steamer; nous avons
dompté le dragon, et il s'appelle la locomotive; nous sommes sur le
point de dompter le griffon, nous le tenons déjà, et il s'appelle le
ballon. Le jour où cette oeuvre prométhéenne sera terminée et où l'homme
aura définitivement attelé à sa volonté la triple Chimère antique,
l'hydre, le dragon et le griffon, il sera maître de l'eau, du feu et de
l'air, et il sera pour le reste de la création animée ce que les anciens
dieux étaient jadis pour lui. Courage, et en avant! Citoyens, où
allons-nous? À la science faite gouvernement, à la force des choses
devenue seule force publique, à la loi naturelle ayant sa sanction et sa
pénalité en elle-même et se promulguant par l'évidence, à un lever de
vérité correspondant au lever du jour. Nous allons à l'union des
peuples; nous allons à l'unité de l'homme. Plus de fictions; plus de
parasites. Le réel gouverné par le vrai, voilà le but. La civilisation
tiendra ses assises au sommet de l'Europe, et plus tard au centre des
continents, dans un grand parlement de l'intelligence. Quelque chose de
pareil s'est vu déjà. Les amphictyons avaient deux séances par an, l'une
à Delphes, lieu des dieux, l'autre aux Thermopyles, lieu des héros.
L'Europe aura ses amphictyons; le globe aura ses amphictyons. La France
porte cet avenir sublime dans ses flancs. C'est là la gestation du
dix-neuvième siècle. Ce qu'avait ébauché la Grèce est digne d'être
achevé par la France. Écoute-moi, toi Feuilly, vaillant ouvrier, homme
du peuple, hommes des peuples. Je te vénère. Oui, tu vois nettement les
temps futurs, oui, tu as raison. Tu n'avais ni père ni mère, Feuilly; tu
as adopté pour mère l'humanité et pour père le droit. Tu vas mourir ici,
c'est-à-dire triompher. Citoyens, quoi qu'il arrive aujourd'hui, par
notre défaite aussi bien que par notre victoire, c'est une révolution
que nous allons faire. De même que les incendies éclairent toute la
ville, les révolutions éclairent tout le genre humain. Et quelle
révolution ferons-nous? Je viens de le dire, la révolution du Vrai. Au
point de vue politique, il n'y a qu'un seul principe--la souveraineté de
l'homme sur lui-même. Cette souveraineté de moi sur moi s'appelle
Liberté. Là où deux ou plusieurs de ces souverainetés s'associent
commence l'État. Mais dans cette association il n'y a nulle abdication.
Chaque souveraineté concède une certaine quantité d'elle-même pour
former le droit commun. Cette quantité est la même pour tous. Cette
identité de concession que chacun fait à tous s'appelle Égalité. Le
droit commun n'est pas autre chose que la protection de tous rayonnant
sur le droit de chacun. Cette protection de tous sur chacun s'appelle
Fraternité. Le point d'intersection de toutes ces souverainetés qui
s'agrègent s'appelle Société. Cette intersection étant une jonction, ce
point est un noeud. De là ce qu'on appelle le lien social. Quelques-uns
disent contrat social, ce qui est la même chose, le mot contrat étant
étymologiquement formé avec l'idée de lien. Entendons-nous sur
l'égalité; car, si la liberté est le sommet, l'égalité est la base.
L'égalité, citoyens, ce n'est pas toute la végétation à niveau, une
société de grands brins d'herbe et de petits chênes; un voisinage de
jalousies s'entre-châtrant; c'est, civilement, toutes les aptitudes
ayant la même ouverture; politiquement, tous les votes ayant le même
poids; religieusement, toutes les consciences ayant le même droit.
L'Égalité a un organe: l'instruction gratuite et obligatoire. Le droit à
l'alphabet, c'est par là qu'il faut commencer. L'école primaire imposée
à tous, l'école secondaire offerte à tous, c'est là la loi. De l'école
identique sort la société égale. Oui, enseignement! Lumière! lumière!
tout vient de la lumière et tout y retourne. Citoyens, le dix-neuvième
siècle est grand, mais le vingtième siècle sera heureux. Alors plus rien
de semblable à la vieille histoire; on n'aura plus à craindre, comme
aujourd'hui, une conquête, une invasion, une usurpation, une rivalité de
nations à main armée, une interruption de civilisation dépendant d'un
mariage de rois, une naissance dans les tyrannies héréditaires, un
partage de peuples par congrès, un démembrement par écroulement de
dynastie, un combat de deux religions se rencontrant de front, comme
deux boucs de l'ombre, sur le pont de l'infini; on n'aura plus à
craindre la famine, l'exploitation, la prostitution par détresse, la
misère par chômage, et l'échafaud, et le glaive, et les batailles, et
tous les brigandages du hasard dans la forêt des événements. On pourrait
presque dire: il n'y aura plus d'événements. On sera heureux. Le genre
humain accomplira sa loi comme le globe terrestre accomplit la sienne;
l'harmonie se rétablira entre l'âme et l'astre. L'âme gravitera autour
de la vérité comme l'astre autour de la lumière. Amis, l'heure où nous
sommes et où je vous parle est une heure sombre; mais ce sont là les
achats terribles de l'avenir. Une révolution est un péage. Oh! le genre
humain sera délivré, relevé et consolé! Nous le lui affirmons sur cette
barricade. D'où poussera-t-on le cri d'amour, si ce n'est du haut du
sacrifice? Ô mes frères, c'est ici le lieu de jonction de ceux qui
pensent et de ceux qui souffrent; cette barricade n'est faite ni de
pavés, ni de poutres, ni de ferrailles; elle est faite de deux monceaux,
un monceau d'idées et un monceau de douleurs. La misère y rencontre
l'idéal. Le jour y embrasse la nuit et lui dit: Je vais mourir avec toi
et tu vas renaître avec moi. De l'étreinte de toutes les désolations
jaillit la foi. Les souffrances apportent ici leur agonie, et les idées
leur immortalité. Cette agonie et cette immortalité vont se mêler et
composer notre mort. Frères, qui meurt ici meurt dans le rayonnement de
l'avenir, et nous entrons dans une tombe toute pénétrée d'aurore.

Enjolras s'interrompit plutôt qu'il ne se tut; ses lèvres remuaient
silencieusement comme s'il continuait de se parler à lui-même, ce qui
fit qu'attentifs, et pour tâcher de l'entendre encore, ils le
regardèrent. Il n'y eut pas d'applaudissements; mais on chuchota
longtemps. La parole étant souffle, les frémissements d'intelligences
ressemblent à des frémissements de feuilles.




Chapitre VI

Marius hagard, Javert laconique


Disons ce qui se passait dans la pensée de Marius.

Qu'on se souvienne de sa situation d'âme. Nous venons de le rappeler,
tout n'était plus pour lui que vision. Son appréciation était trouble.
Marius, insistons-y, était sous l'ombre des grandes ailes ténébreuses
ouvertes sur les agonisants. Il se sentait entré dans le tombeau, il lui
semblait qu'il était déjà de l'autre côté de la muraille, et il ne
voyait plus les faces des vivants qu'avec les yeux d'un mort.

Comment M. Fauchelevent était-il là? Pourquoi y était-il? Qu'y venait-il
faire? Marius ne s'adressa point toutes ces questions. D'ailleurs, notre
désespoir ayant cela de particulier qu'il enveloppe autrui comme
nous-mêmes, il lui semblait logique que tout le monde vînt mourir.

Seulement il songea à Cosette avec un serrement de coeur.

Du reste M. Fauchevelent ne lui parla pas, ne le regarda pas, et n'eut
pas même l'air d'entendre lorsque Marius éleva la voix pour dire: Je le
connais.

Quant à Marius, cette attitude de M. Fauchelevent le soulageait, et si
l'on pouvait employer un tel mot pour de telles impressions, nous
dirions, lui plaisait. Il s'était toujours senti une impossibilité
absolue d'adresser la parole à cet homme énigmatique qui était à la fois
pour lui équivoque et imposant. Il y avait en outre très longtemps qu'il
ne l'avait vu; ce qui, pour la nature timide et réservée de Marius,
augmentait encore l'impossibilité.

Les cinq hommes désignés sortirent de la barricade par la ruelle
Mondétour; ils ressemblaient parfaitement à des gardes nationaux. Un
d'eux s'en alla en pleurant. Avant de partir, ils embrassèrent ceux qui
restaient.

Quand les cinq hommes renvoyés à la vie furent partis, Enjolras pensa au
condamné à mort. Il entra dans la salle basse. Javert, lié au pilier,
songeait.

--Te faut-il quelque chose? lui demanda Enjolras.

Javert répondit:

--Quand me tuerez-vous?

--Attends. Nous avons besoin de toutes nos cartouches en ce moment.

--Alors, donnez-moi à boire, dit Javert.

Enjolras lui présenta lui-même un verre d'eau, et, comme Javert était
garrotté, il l'aida à boire.

--Est-ce là tout? reprit Enjolras.

--Je suis mal à ce poteau, répondit Javert. Vous n'êtes pas tendres de
m'avoir laissé passer la nuit là. Liez-moi comme il vous plaira, mais
vous pouvez bien me coucher sur une table comme l'autre.

Et d'un mouvement de tête il désignait le cadavre de M. Mabeuf.

Il y avait, on s'en souvient, au fond de la salle une grande et longue
table sur laquelle on avait fondu des balles et fait des cartouches.
Toutes les cartouches étant faites et toute la poudre étant employée,
cette table était libre.

Sur l'ordre d'Enjolras, quatre insurgés délièrent Javert du poteau.
Tandis qu'on le déliait, un cinquième lui tenait une bayonnette appuyée
sur la poitrine. On lui laissa les mains attachées derrière le dos, on
lui mit aux pieds une corde à fouet mince et solide qui lui permettait
de faire des pas de quinze pouces comme à ceux qui vont monter à
l'échafaud, et on le fit marcher jusqu'à la table au fond de la salle où
on l'étendit, étroitement lié par le milieu du corps.

Pour plus de sûreté, au moyen d'une corde fixée au cou, on ajouta au
système de ligatures qui lui rendaient toute évasion impossible cette
espèce de lien, appelé dans les prisons martingale, qui part de la
nuque, se bifurque sur l'estomac, et vient rejoindre les mains après
avoir passé entre les jambes.

Pendant qu'on garrottait Javert, un homme, sur le seuil de la porte, le
considérait avec une attention singulière. L'ombre que faisait cet homme
fit tourner la tête à Javert. Il leva les yeux et reconnut Jean Valjean.
Il ne tressaillit même pas, abaissa fièrement la paupière, et se borna à
dire: C'est tout simple.




Chapitre VII

La situation s'aggrave


Le jour croissait rapidement. Mais pas une fenêtre ne s'ouvrait, pas une
porte ne s'entre-bâillait; c'était l'aurore, non le réveil. L'extrémité
de la rue de la Chanvrerie opposée à la barricade avait été évacuée par
les troupes, comme nous l'avons dit; elle semblait libre et s'ouvrait
aux passants avec une tranquillité sinistre. La rue Saint-Denis était
muette comme l'avenue des Sphinx à Thèbes. Pas un être vivant dans les
carrefours que blanchissait un reflet de soleil. Rien n'est lugubre
comme cette clarté des rues désertes.

On ne voyait rien, mais on entendait. Il se faisait à une certaine
distance un mouvement mystérieux. Il était évident que l'instant
critique arrivait. Comme la veille au soir les vedettes se replièrent;
mais cette fois toutes.

La barricade était plus forte que lors de la première attaque. Depuis le
départ des cinq, on l'avait exhaussée encore.

Sur l'avis de la vedette qui avait observé la région des halles,
Enjolras, de peur d'une surprise par derrière, prit une résolution
grave. Il fit barricader le petit boyau de la ruelle Mondétour resté
libre jusqu'alors. On dépava pour cela quelques longueurs de maisons de
plus. De cette façon, la barricade, murée sur trois rues, en avant sur
la rue de la Chanvrerie, à gauche sur la rue du Cygne et de la
Petite-Truanderie, à droite sur la rue Mondétour, était vraiment presque
inexpugnable; il est vrai qu'on y était fatalement enfermé. Elle avait
trois fronts, mais n'avait plus d'issue.--Forteresse, mais souricière,
dit Courfeyrac en riant.

Enjolras fit entasser près de la porte du cabaret une trentaine de
pavés, «arrachés de trop», disait Bossuet.

Le silence était maintenant si profond du côté d'où l'attaque devait
venir qu'Enjolras fit reprendre à chacun le poste de combat.

On distribua à tous une ration d'eau-de-vie.

Rien n'est plus curieux qu'une barricade qui se prépare à un assaut.
Chacun choisit sa place comme au spectacle. On s'accote, on s'accoude,
on s'épaule. Il y en a qui se font des stalles avec des pavés. Voilà un
coin de mur qui gêne, on s'en éloigne; voici un redan qui peut protéger,
on s'y abrite. Les gauchers sont précieux; ils prennent les places
incommodes aux autres. Beaucoup s'arrangent pour combattre assis. On
veut être à l'aise pour tuer et confortablement pour mourir. Dans la
funeste guerre de juin 1848, un insurgé qui avait un tir redoutable et
qui se battait du haut d'une terrasse sur un toit, s'y était fait
apporter un fauteuil Voltaire; un coup de mitraille vint l'y trouver.

Sitôt que le chef a commandé le branle-bas de combat, tous les
mouvements désordonnés cessent; plus de tiraillements de l'un à l'autre;
plus de coteries; plus d'aparté; plus de bande à part; tout ce qui est
dans les esprits converge et se change en attente de l'assaillant. Une
barricade avant le danger, chaos; dans le danger, discipline. Le péril
fait l'ordre.

Dès qu'Enjolras eut pris sa carabine à deux coups et se fut placé à une
espèce de créneau qu'il s'était réservé, tous se turent. Un pétillement
de petits bruits secs retentit confusément le long de la muraille de
pavés. C'était les fusils qu'on armait.

Du reste, les attitudes étaient plus fières et plus confiantes que
jamais; l'excès du sacrifice est un affermissement; ils n'avaient plus
l'espérance, mais ils avaient le désespoir. Le désespoir, dernière arme,
qui donne la victoire quelquefois; Virgile l'a dit. Les ressources
suprêmes sortent des résolutions extrêmes. S'embarquer dans la mort,
c'est parfois le moyen d'échapper au naufrage; et le couvercle du
cercueil devient une planche de salut.

Comme la veille au soir, toutes les attentions étaient tournées, et on
pourrait presque dire appuyées, sur le bout de la rue, maintenant
éclairé et visible.

L'attente ne fut pas longue. Le remuement recommença distinctement du
côté de Saint-Leu, mais cela ne ressemblait pas au mouvement de la
première attaque. Un clapotement de chaînes, le cahotement inquiétant
d'une masse, un cliquetis d'airain sautant sur le pavé, une sorte de
fracas solennel, annoncèrent qu'une ferraille sinistre s'approchait. Il
y eut un tressaillement dans les entrailles de ces vieilles rues
paisibles, percées et bâties pour la circulation féconde des intérêts et
des idées, et qui ne sont pas faites pour le roulement monstrueux des
roues de la guerre.

La fixité des prunelles de tous les combattants sur l'extrémité de la
rue devint farouche.

Une pièce de canon apparut.

Les artilleurs poussaient la pièce; elle était dans son encastrement de
tir; l'avant-train avait été détaché; deux soutenaient l'affût, quatre
étaient aux roues, d'autres suivaient avec le caisson. On voyait la
mèche allumée.

--Feu! cria Enjolras.

Toute la barricade fit feu, la détonation fut effroyable; une avalanche
de fumée couvrit et effaça la pièce et les hommes; après quelques
secondes le nuage se dissipa, et le canon et les hommes reparurent; les
servants de la pièce achevaient de la rouler en face de la barricade
lentement, correctement, et sans se hâter. Pas un n'était atteint. Puis
le chef de pièce, pesant sur la culasse pour élever le tir, se mit à
pointer le canon avec la gravité d'un astronome qui braque une lunette.

--Bravo les canonniers! cria Bossuet.

Et toute la barricade battit des mains.

Un moment après, carrément posée au beau milieu de la rue, à cheval sur
le ruisseau, la pièce était en batterie. Une gueule formidable était
ouverte sur la barricade.

--Allons, gai! fit Courfeyrac. Voilà le brutal. Après la chiquenaude, le
coup de poing. L'armée étend vers nous sa grosse patte. La barricade va
être sérieusement secouée. La fusillade tâte, le canon prend.

--C'est une pièce de huit, nouveau modèle, en bronze, ajouta
Combeferre. Ces pièces-là, pour peu qu'on dépasse la proportion de dix
parties d'étain sur cent de cuivre, sont sujettes à éclater. L'excès
d'étain les fait trop tendres. Il arrive alors qu'elles ont des caves et
des chambres dans la lumière. Pour obvier à ce danger et pouvoir forcer
la charge, il faudrait peut-être en revenir au procédé du quatorzième
siècle, le cerclage, et émenaucher extérieurement la pièce d'une suite
d'anneaux d'acier sans soudure, depuis la culasse jusqu'au tourillon. En
attendant, on remédie comme on peut au défaut; on parvient à reconnaître
où sont les trous et les caves dans la lumière d'un canon au moyen du
chat. Mais il y a un meilleur moyen, c'est l'étoile mobile de
Gribeauval.

--Au seizième siècle, observa Bossuet, on rayait les canons.

--Oui, répondit Combeferre, cela augmente la puissance balistique, mais
diminue la justesse de tir. En outre, dans le tir à courte distance, la
trajectoire n'a pas toute la roideur désirable, la parabole s'exagère,
le chemin du projectile n'est plus assez rectiligne pour qu'il puisse
frapper tous les objets intermédiaires, nécessité de combat pourtant,
dont l'importance croît avec la proximité de l'ennemi et la
précipitation du tir. Ce défaut de tension de la courbe du projectile
dans les canons rayés du seizième siècle tenait à la faiblesse de la
charge; les faibles charges, pour cette espèce d'engins, sont imposées
par des nécessités balistiques, telles, par exemple, que la conservation
des affûts. En somme, le canon, ce despote, ne peut pas tout ce qu'il
veut; la force est une grosse faiblesse. Un boulet de canon ne fait que
six cents lieues par heure; la lumière fait soixante-dix mille lieues
par seconde. Telle est la supériorité de Jésus-Christ sur Napoléon.

--Rechargez les armes, dit Enjolras.

De quelle façon le revêtement de la barricade allait-il se comporter
sous le boulet? Le coup ferait-il brèche? Là était la question. Pendant
que les insurgés rechargeaient les fusils, les artilleurs chargeaient le
canon.

L'anxiété était profonde dans la redoute.

Le coup partit, la détonation éclata.

--Présent! cria une voix joyeuse.

Et en même temps que le boulet sur la barricade, Gavroche s'abattit
dedans.

Il arrivait du côté de la rue du Cygne et il avait lestement enjambé la
barricade accessoire qui faisait front au dédale de la
Petite-Truanderie.

Gavroche fit plus d'effet dans la barricade que le boulet.

Le boulet s'était perdu dans le fouillis des décombres. Il avait tout au
plus brisé une roue de l'omnibus, et achevé la vieille charrette Anceau.
Ce que voyant, la barricade se mit à rire.

--Continuez, cria Bossuet aux artilleurs.




Chapitre VIII

Les artilleurs se font prendre au sérieux


On entoura Gavroche.

Mais il n'eut le temps de rien raconter. Marius, frissonnant, le prit à
part.

--Qu'est-ce que tu viens faire ici?

--Tiens! dit l'enfant. Et vous?

Et il regarda fixement Marius avec son effronterie épique. Ses deux yeux
s'agrandissaient de la clarté fière qui était dedans.

Ce fut avec un accent sévère que Marius continua:

--Qui est-ce qui te disait de revenir? As-tu au moins remis ma lettre à
son adresse?

Gavroche n'était point sans quelque remords à l'endroit de cette lettre.
Dans sa hâte de revenir à la barricade, il s'en était défait plutôt
qu'il ne l'avait remise. Il était forcé de s'avouer à lui-même qu'il
l'avait confiée un peu légèrement à cet inconnu dont il n'avait même pu
distinguer le visage. Il est vrai que cet homme était nu-tête, mais cela
ne suffisait pas. En somme, il se faisait à ce sujet de petites
remontrances intérieures et il craignait les reproches de Marius. Il
prit, pour se tirer d'affaire, le procédé le plus simple; il mentit
abominablement.

--Citoyen, j'ai remis la lettre au portier. La dame dormait. Elle aura
la lettre en se réveillant.

Marius, en envoyant cette lettre, avait deux buts, dire adieu à Cosette
et sauver Gavroche. Il dut se contenter de la moitié de ce qu'il
voulait.

L'envoi de sa lettre, et la présence de M. Fauchelevent dans la
barricade, ce rapprochement s'offrit à son esprit. Il montra à Gavroche
M. Fauchelevent:

--Connais-tu cet homme?

--Non, dit Gavroche.

Gavroche, en effet, nous venons de le rappeler, n'avait vu Jean Valjean
que la nuit.

Les conjectures troubles et maladives qui s'étaient ébauchées dans
l'esprit de Marius se dissipèrent. Connaissait-il les opinions de M.
Fauchelevent? M. Fauchelevent était républicain peut-être. De là sa
présence toute simple dans ce combat.

Cependant Gavroche était déjà à l'autre bout de la barricade criant: mon
fusil!

Courfeyrac le lui fit rendre.

Gavroche prévint «les camarades», comme il les appelait, que la
barricade était bloquée. Il avait eu grand'peine à arriver. Un bataillon
de ligne, dont les faisceaux étaient dans la Petite-Truanderie,
observait le côté de la rue du Cygne; du côté opposé, la garde
municipale occupait la rue des Prêcheurs. En face, on avait le gros de
l'armée.

Ce renseignement donné, Gavroche ajouta:--Je vous autorise à leur
flanquer une pile indigne. Cependant Enjolras à son créneau, l'oreille
tendue, épiait.

Les assaillants, peu contents sans doute du coup à boulet, ne l'avaient
pas répété.

Une compagnie d'infanterie de ligne était venue occuper l'extrémité de
la rue, en arrière de la pièce. Les soldats dépavaient la chaussée et y
construisaient avec les pavés une petite muraille basse, une façon
d'épaulement qui n'avait guère plus de dix-huit pouces de hauteur et qui
faisait front à la barricade. À l'angle de gauche de cet épaulement, on
voyait la tête de colonne d'un bataillon de la banlieue, massé rue
Saint-Denis.

Enjolras, au guet, crut distinguer le bruit particulier qui se fait
quand on retire des caissons les boîtes à mitraille, et il vit le chef
de pièce changer le pointage et incliner légèrement la bouche du canon à
gauche. Puis les canonniers se mirent à charger la pièce. Le chef de
pièce saisit lui-même le boutefeu et l'approcha de la lumière.

--Baissez la tête, ralliez le mur! cria Enjolras, et tous à genoux le
long de la barricade!

Les insurgés, épars devant le cabaret et qui avaient quitté leur poste
de combat à l'arrivée de Gavroche, se ruèrent pêle-mêle vers la
barricade; mais avant que l'ordre d'Enjolras fût exécuté, la décharge
se fit avec le râle effrayant d'un coup de mitraille. C'en était un en
effet.

La charge avait été dirigée sur la coupure de la redoute, y avait
ricoché sur le mur, et ce ricochet épouvantable avait fait deux morts et
trois blessés.

Si cela continuait, la barricade n'était plus tenable. La mitraille
entrait.

Il y eut une rumeur de consternation.

--Empêchons toujours le second coup, dit Enjolras.

Et, abaissant sa carabine, il ajusta le chef de pièce qui, en ce moment,
penché sur la culasse du canon, rectifiait et fixait définitivement le
pointage.

Ce chef de pièce était un beau sergent de canonniers, tout jeune, blond,
à la figure très douce, avec l'air intelligent propre à cette arme
prédestinée et redoutable qui, à force de se perfectionner dans
l'horreur, doit finir par tuer la guerre.

Combeferre, debout près d'Enjolras, considérait ce jeune homme.

--Quel dommage! dit Combeferre. La hideuse chose que ces boucheries!
Allons, quand il n'y aura plus de rois, il n'y aura plus de guerre.
Enjolras, tu vises ce sergent, tu ne le regardes pas. Figure-toi que
c'est un charmant jeune homme, il est intrépide, on voit qu'il pense,
c'est très instruit, ces jeunes gens de l'artillerie; il a un père, une
mère, une famille, il aime probablement, il a tout au plus vingt-cinq
ans, il pourrait être ton frère.

--Il l'est, dit Enjolras.

--Oui, reprit Combeferre, et le mien aussi. Eh bien, ne le tuons pas.

--Laisse-moi. Il faut ce qu'il faut.

Et une larme coula lentement sur la joue de marbre d'Enjolras.

En même temps il pressa la détente de sa carabine. L'éclair jaillit.
L'artilleur tourna deux fois sur lui-même, les bras étendus devant lui
et la tête levée comme pour aspirer l'air, puis se renversa le flanc sur
la pièce et y resta sans mouvement. On voyait son dos du centre duquel
sortait tout droit un flot de sang. La balle lui avait traversé la
poitrine de part en part. Il était mort.

Il fallut l'emporter et le remplacer. C'étaient en effet quelques
minutes de gagnées.




Chapitre IX

Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
infaillible qui a influé sur la condamnation 1796


Les avis se croisaient dans la barricade. Le tir de la pièce allait
recommencer. On n'en avait pas pour un quart d'heure avec cette
mitraille. Il était absolument nécessaire d'amortir les coups.

Enjolras jeta ce commandement:

--Il faut mettre là un matelas.

--On n'en a pas, dit Combeferre, les blessés sont dessus.

Jean Valjean, assis à l'écart sur une borne, à l'angle du cabaret, son
fusil entre les jambes, n'avait jusqu'à cet instant pris part à rien de
ce qui se passait. Il semblait ne pas entendre les combattants dire
autour de lui: Voilà un fusil qui ne fait rien.

À l'ordre donné par Enjolras, il se leva.

On se souvient qu'à l'arrivée du rassemblement rue de la Chanvrerie, une
vieille femme, prévoyant les balles, avait mis son matelas devant sa
fenêtre. Cette fenêtre, fenêtre de grenier, était sur le toit d'une
maison à six étages située un peu en dehors de la barricade. Le matelas,
posé en travers, appuyé par le bas sur deux perches à sécher le linge,
était soutenu en haut par deux cordes qui, de loin, semblaient deux
ficelles et qui se rattachaient à des clous plantés dans les chambranles
de la mansarde. On voyait ces deux cordes distinctement sur le ciel
comme des cheveux.

--Quelqu'un peut-il me prêter une carabine à deux coups? dit Jean
Valjean.

Enjolras, qui venait de recharger la sienne, la lui tendit.

Jean Valjean ajusta la mansarde et tira.

Une des deux cordes du matelas était coupée.

Le matelas ne pendait plus que par un fil.

Jean Valjean lâcha le second coup. La deuxième corde fouetta la vitre de
la mansarde. Le matelas glissa entre les deux perches et tomba dans la
rue.

La barricade applaudit.

Toutes les voix crièrent:

--Voilà un matelas.

--Oui, dit Combeferre, mais qui l'ira chercher?

Le matelas en effet était tombé en dehors de la barricade, entre les
assiégés et les assiégeants. Or, la mort du sergent de canonniers ayant
exaspéré la troupe, les soldats, depuis quelques instants, s'étaient
couchés à plat ventre derrière la ligne de pavés qu'ils avaient élevée,
et, pour suppléer au silence forcé de la pièce qui se taisait en
attendant que son service fût réorganisé, ils avaient ouvert le feu
contre la barricade. Les insurgés ne répondaient pas à cette
mousqueterie, pour épargner les munitions. La fusillade se brisait à la
barricade; mais la rue, qu'elle remplissait de balles, était terrible.

Jean Valjean sortit de la coupure, entra dans la rue, traversa l'orage
de balles, alla au matelas, le ramassa, le chargea sur son dos, et
revint dans la barricade.

Lui-même mit le matelas dans la coupure. Il l'y fixa contre le mur de
façon que les artilleurs ne le vissent pas.

Cela fait, on attendit le coup de mitraille.

Il ne tarda pas.

Le canon vomit avec un rugissement son paquet de chevrotines. Mais il
n'y eut pas de ricochet. La mitraille avorta sur le matelas. L'effet
prévu était obtenu. La barricade était préservée.

--Citoyen, dit Enjolras à Jean Valjean, la République vous remercie.

Bossuet admirait et riait. Il s'écria:

--C'est immoral qu'un matelas ait tant de puissance. Triomphe de ce qui
plie sur ce qui foudroie. Mais c'est égal, gloire au matelas qui annule
un canon!




Chapitre X

Aurore


En ce moment-là, Cosette se réveillait.

Sa chambre était étroite, propre, discrète, avec une longue croisée au
levant sur l'arrière-cour de la maison.

Cosette ne savait rien de ce qui se passait dans Paris. Elle n'était
point là la veille et elle était déjà rentrée dans sa chambre quand
Toussaint avait dit: Il paraît qu'il y a du train.

Cosette avait dormi peu d'heures, mais bien. Elle avait eu de doux
rêves, ce qui tenait peut-être un peu à ce que son petit lit était très
blanc. Quelqu'un qui était Marius lui était apparu dans de la lumière.
Elle se réveilla avec du soleil dans les yeux, ce qui d'abord lui fit
l'effet de la continuation du songe.

Sa première pensée sortant de ce rêve fut riante. Cosette se sentit
toute rassurée. Elle traversait, comme Jean Valjean quelques heures
auparavant, cette réaction de l'âme qui ne veut absolument pas du
malheur. Elle se mit à espérer de toutes ses forces sans savoir
pourquoi. Puis un serrement de coeur lui vint.--Voilà trois jours
qu'elle n'avait vu Marius. Mais elle se dit qu'il devait avoir reçu sa
lettre, qu'il savait où elle était, et qu'il avait tant d'esprit, et
qu'il trouverait moyen d'arriver jusqu'à elle.--Et cela certainement
aujourd'hui, et peut-être ce matin même.--Il faisait grand jour, mais le
rayon de lumière était très horizontal, elle pensa qu'il était de très
bonne heure; qu'il fallait se lever pourtant; pour recevoir Marius.

Elle sentait qu'elle ne pouvait vivre sans Marius, et que par conséquent
cela suffisait, et que Marius viendrait. Aucune objection n'était
recevable. Tout cela était certain. C'était déjà assez monstrueux
d'avoir souffert trois jours. Marius absent trois jours, c'était
horrible au bon Dieu. Maintenant, cette cruelle taquinerie d'en haut
était une épreuve traversée. Marius allait arriver, et apporterait une
bonne nouvelle. Ainsi est faite la jeunesse; elle essuie vite ses yeux;
elle trouve la douleur inutile et ne l'accepte pas. La jeunesse est le
sourire de l'avenir devant un inconnu qui est lui-même. Il lui est
naturel d'être heureuse. Il semble que sa respiration soit faite
d'espérance.

Du reste, Cosette ne pouvait parvenir à se rappeler ce que Marius lui
avait dit au sujet de cette absence qui ne devait durer qu'un jour, et
quelle explication il lui en avait donnée. Tout le monde a remarqué avec
quelle adresse une monnaie qu'on laisse tomber à terre court se cacher,
et quel art elle a de se rendre introuvable. Il y a des pensées qui nous
jouent le même tour; elles se blottissent dans un coin de notre cerveau;
c'est fini; elles sont perdues; impossible de remettre la mémoire
dessus. Cosette se dépitait quelque peu du petit effort inutile que
faisait son souvenir. Elle se disait que c'était bien mal à elle et
bien coupable d'avoir oublié des paroles prononcées par Marius.

Elle sortit du lit et fit les deux ablutions de l'âme et du corps, sa
prière et sa toilette.

On peut à la rigueur introduire le lecteur dans une chambre nuptiale,
non dans une chambre virginale. Le vers l'oserait à peine, la prose ne
le doit pas.

C'est l'intérieur d'une fleur encore close, c'est une blancheur dans
l'ombre, c'est la cellule intime d'un lis fermé qui ne doit pas être
regardé par l'homme tant qu'il n'a pas été regardé par le soleil. La
femme en bouton est sacrée. Ce lit innocent qui se découvre, cette
adorable demi-nudité qui a peur d'elle-même, ce pied blanc qui se
réfugie dans une pantoufle, cette gorge qui se voile devant un miroir
comme si ce miroir était une prunelle, cette chemise qui se hâte de
remonter et de cacher l'épaule pour un meuble qui craque ou pour une
voiture qui passe, ces cordons noués, ces agrafes accrochées, ces lacets
tirés, ces tressaillements, ces petits frissons de froid et de pudeur,
cet effarouchement exquis de tous les mouvements, cette inquiétude
presque ailée là où rien n'est à craindre, les phases successives du
vêtement aussi charmantes que les nuages de l'aurore, il ne sied point
que tout cela soit raconté, et c'est déjà trop de l'indiquer.

L'oeil de l'homme doit être plus religieux encore devant le lever d'une
jeune fille que devant le lever d'une étoile. La possibilité d'atteindre
doit tourner en augmentation de respect. Le duvet de la pêche, la cendre
de la prune, le cristal radié de la neige, l'aile du papillon poudrée de
plumes, sont des choses grossières auprès de cette chasteté qui ne sait
pas même qu'elle est chaste. La jeune fille n'est qu'une lueur de rêve
et n'est pas encore une statue. Son alcôve est cachée dans la partie
sombre de l'idéal. L'indiscret toucher du regard brutalise cette vague
pénombre. Ici, contempler, c'est profaner.

Nous ne montrerons donc rien de tout ce suave petit remue-ménage du
réveil de Cosette.

Un conte d'orient dit que la rose avait été faite par Dieu blanche, mais
qu'Adam l'ayant regardée au moment où elle s'entrouvrait, elle eut honte
et devint rose. Nous sommes de ceux qui se sentent interdits devant les
jeunes filles et les fleurs, les trouvant vénérables.

Cosette s'habilla bien vite, se peigna, se coiffa, ce qui était fort
simple en ce temps-là où les femmes n'enflaient pas leurs boucles et
leurs bandeaux avec des coussinets et des tonnelets et ne mettaient
point de crinolines dans leurs cheveux. Puis elle ouvrit la fenêtre et
promena ses yeux partout autour d'elle, espérant découvrir quelque peu
de la rue, un angle de maison, un coin de pavés, et pouvoir guetter là
Marius. Mais on ne voyait rien du dehors. L'arrière-cour était
enveloppée de murs assez hauts, et n'avait pour échappée que quelques
jardins. Cosette déclara ces jardins hideux; pour la première fois de sa
vie elle trouva des fleurs laides. Le moindre bout de ruisseau du
carrefour eût été bien mieux son affaire. Elle prit le parti de regarder
le ciel, comme si elle pensait que Marius pouvait venir aussi de là.

Subitement, elle fondit en larmes. Non que ce fût mobilité d'âme; mais,
des espérances coupées d'accablement, c'était sa situation. Elle sentit
confusément on ne sait quoi d'horrible. Les choses passent dans l'air
en effet. Elle se dit qu'elle n'était sûre de rien, que se perdre de
vue, c'était se perdre; et l'idée que Marius pourrait bien lui revenir
du ciel, lui apparut, non plus charmante, mais lugubre.

Puis, tels sont ces nuages, le calme lui revint, et l'espoir, et une
sorte de sourire inconscient, mais confiant en Dieu.

Tout le monde était encore couché dans la maison. Un silence provincial
régnait. Aucun volet n'était poussé. La loge du portier était fermée.
Toussaint n'était pas levée, et Cosette pensa tout naturellement que son
père dormait. Il fallait qu'elle eût bien souffert, et qu'elle souffrit
bien encore, car elle se disait que son père avait été méchant; mais
elle comptait sur Marius. L'éclipse d'une telle lumière était décidément
impossible. Elle pria. Par instants elle entendait à une certaine
distance des espèces de secousses sourdes, et elle disait: C'est
singulier qu'on ouvre et qu'on ferme les portes cochères de si bonne
heure. C'étaient les coups de canon qui battaient la barricade.

Il y avait, à quelques pieds au-dessous de la croisée de Cosette, dans
la vieille corniche toute noire du mur, un nid de martinets;
l'encorbellement de ce nid faisait un peu saillie au-delà de la corniche
si bien que d'en haut on pouvait voir le dedans de ce petit paradis. La
mère y était, ouvrant ses ailes en éventail sur sa couvée; le père
voletait, s'en allait, puis revenait, rapportant dans son bec de la
nourriture et des baisers. Le jour levant dorait cette chose heureuse,
la grande loi Multipliez était là souriante et auguste, et ce doux
mystère s'épanouissait dans la gloire du matin. Cosette, les cheveux
dans le soleil, l'âme dans les chimères, éclairée par l'amour au dedans
et par l'aurore au dehors, se pencha comme machinalement, et, sans
presque oser s'avouer qu'elle pensait en même temps à Marius, se mit à
regarder ces oiseaux, cette famille, ce mâle et cette femelle, cette
mère et ces petits, avec le profond trouble qu'un nid donne à une
vierge.




Chapitre XI

Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne


Le feu des assaillants continuait. La mousqueterie et la mitraille
alternaient, sans grand ravage à la vérité. Le haut de la façade de
Corinthe souffrait seul; la croisée du premier étage et les mansardes
du toit, criblées de chevrotines et de biscayens, se déformaient
lentement. Les combattants qui s'y étaient postés avaient dû s'effacer.
Du reste, ceci est une tactique de l'attaque des barricades; tirailler
longtemps, afin d'épuiser les munitions des insurgés, s'ils font la
faute de répliquer. Quand on s'aperçoit, au ralentissement de leur feu,
qu'ils n'ont plus ni balles ni poudre, on donne l'assaut. Enjolras
n'était pas tombé dans ce piège; la barricade ne ripostait point.

À chaque feu de peloton, Gavroche se gonflait la joue avec sa langue,
signe de haut dédain.

--C'est bon, disait-il, déchirez de la toile. Nous avons besoin de
charpie.

Courfeyrac interpellait la mitraille sur son peu d'effet et disait au
canon:

--Tu deviens diffus, mon bonhomme.

Dans la bataille on s'intrigue comme au bal. Il est probable que ce
silence de la redoute commençait à inquiéter les assiégeants et à leur
faire craindre quelque incident inattendu, et qu'ils sentirent le besoin
de voir clair à travers ce tas de pavés et de savoir ce qui se passait
derrière cette muraille impassible qui recevait les coups sans y
répondre. Les insurgés aperçurent subitement un casque qui brillait au
soleil sur un toit voisin. Un pompier était adossé à une haute cheminée
et semblait là en sentinelle. Son regard plongeait à pic dans la
barricade.

--Voilà un surveillant gênant, dit Enjolras.

Jean Valjean avait rendu la carabine d'Enjolras, mais il avait son
fusil.

Sans dire un mot, il ajusta le pompier, et, une seconde après, le
casque, frappé d'une balle, tombait bruyamment dans la rue. Le soldat
effaré se hâta de disparaître.

Un deuxième observateur prit sa place. Celui-ci était un officier. Jean
Valjean, qui avait rechargé son fusil, ajusta le nouveau venu, et envoya
le casque de l'officier rejoindre le casque du soldat. L'officier
n'insista pas, et se retira très vite. Cette fois l'avis fut compris.
Personne ne reparut sur le toit; et l'on renonça à espionner la
barricade.

--Pourquoi n'avez-vous pas tué l'homme? demanda Bossuet à Jean Valjean.


Jean Valjean ne répondit pas.




Chapitre XII

Le désordre partisan de l'ordre


Bossuet murmura à l'oreille de Combeferre:

--Il n'a pas répondu à ma question.

--C'est un homme qui fait de la bonté à coups de fusil, dit Combeferre.

Ceux qui ont gardé quelque souvenir de cette époque déjà lointaine
savent que la garde nationale de la banlieue était vaillante contre les
insurrections. Elle fut particulièrement acharnée et intrépide aux
journées de juin 1832. Tel bon cabaretier de Pantin, des Vertus ou de la
Cunette, dont l'émeute faisait chômer «l'établissement», devenait léonin
en voyant sa salle de danse déserte, et se faisait tuer pour sauver
l'ordre représenté par la guinguette. Dans ce temps à la fois bourgeois
et héroïque, en présence des idées qui avaient leurs chevaliers, les
intérêts avaient leurs paladins. Le prosaïsme du mobile n'ôtait rien à
la bravoure du mouvement. La décroissance d'une pile d'écus faisait
chanter à des banquiers la _Marseillaise_. On versait lyriquement son
sang pour le comptoir; et l'on défendait avec un enthousiasme
lacédémonien la boutique, cet immense diminutif de la patrie.

Au fond, disons-le, il n'y avait rien dans tout cela que de très
sérieux. C'étaient les éléments sociaux qui entraient en lutte, en
attendant le jour où ils entreront en équilibre.

Un autre signe de ce temps, c'était l'anarchie mêlée au
gouvernementalisme (nom barbare du parti correct). On était pour l'ordre
avec indiscipline. Le tambour battait inopinément, sur le commandement
de tel colonel de la garde nationale, des rappels de caprice; tel
capitaine allait au feu par inspiration; tel garde national se battait
«d'idée», et pour son propre compte. Dans les minutes de crise, dans les
«journées», on prenait conseil moins de ses chefs que de ses instincts.
Il y avait dans l'armée de l'ordre de véritables guérilleros, les uns
d'épée comme Fannicot, les autres de plume comme Henri Fonfrède.

La civilisation, malheureusement représentée à cette époque plutôt par
une agrégation d'intérêts que par un groupe de principes, était ou se
croyait en péril; elle poussait le cri d'alarme; chacun, se faisant
centre, la défendait, la secourait et la protégeait, à sa tête; et le
premier venu prenait sur lui de sauver la société.

Le zèle parfois allait jusqu'à l'extermination. Tel peloton de gardes
nationaux se constituait de son autorité privée conseil de guerre, et
jugeait et exécutait en cinq minutes un insurgé prisonnier. C'est une
improvisation de cette sorte qui avait tué Jean Prouvaire. Féroce loi de
Lynch, qu'aucun parti n'a le droit de reprocher aux autres, car elle est
appliquée par la république en Amérique comme par la monarchie en
Europe. Cette loi de Lynch se compliquait de méprises. Un jour d'émeute,
un jeune poète, nommé Paul-Aimé Garnier, fut poursuivi place Royale, la
bayonnette aux reins, et n'échappa qu'en se réfugiant sous la porte
cochère du numéro 6. On criait:--_En voilà encore un de ces
Saint-Simoniens!_ et l'on voulait le tuer. Or, il avait sous le bras un
volume des mémoires du duc de _Saint-Simon_. Un garde national avait lu
sur ce livre le mot: Saint-Simon, et avait crié: À mort!

Le 6 juin 1832, une compagnie de gardes nationaux de la banlieue,
commandée par le capitaine Fannicot, nommé plus haut, se fit, par
fantaisie et bon plaisir, décimer rue de la Chanvrerie. Le fait, si
singulier qu'il soit, a été constaté par l'instruction judiciaire
ouverte à la suite de l'insurrection de 1832. Le capitaine Fannicot,
bourgeois impatient et hardi, espèce de condottiere de l'ordre, de ceux
que nous venons de caractériser, gouvernementaliste fanatique et
insoumis, ne put résister à l'attrait de faire feu avant l'heure et à
l'ambition de prendre la barricade à lui tout seul, c'est-à-dire avec
sa compagnie. Exaspéré par l'apparition successive du drapeau rouge et
du vieil habit qu'il prit pour le drapeau noir, il blâmait tout haut les
généraux et les chefs de corps, lesquels tenaient conseil, ne jugeaient
pas que le moment de l'assaut décisif fût venu, et laissaient, suivant
une expression célèbre de l'un d'eux, «l'insurrection cuire dans son
jus». Quant à lui, il trouvait la barricade mûre, et, comme ce qui est
mûr doit tomber, il essaya.

Il commandait à des hommes résolus comme lui, «à des enragés», a dit un
témoin. Sa compagnie, celle-là même qui avait fusillé le poète Jean
Prouvaire, était la première du bataillon posté à l'angle de la rue. Au
moment où l'on s'y attendait le moins, le capitaine lança ses hommes
contre la barricade. Ce mouvement, exécuté avec plus de bonne volonté
que de stratégie, coûta cher à la compagnie Fannicot. Avant qu'elle fût
arrivée aux deux tiers de la rue, une décharge générale de la barricade
l'accueillit. Quatre, les plus audacieux, qui couraient en tête, furent
foudroyés à bout portant au pied même de la redoute, et cette courageuse
cohue de gardes nationaux, gens très braves, mais qui n'avaient point la
ténacité militaire, dut se replier, après quelque hésitation, en
laissant quinze cadavres sur le pavé. L'instant d'hésitation donna aux
insurgés le temps de recharger les armes, et une seconde décharge, très
meurtrière, atteignit la compagnie avant qu'elle eût pu regagner l'angle
de la rue, son abri. Un moment, elle fut prise entre deux mitrailles, et
elle reçut la volée de la pièce en batterie qui, n'ayant pas d'ordre,
n'avait pas discontinué son feu. L'intrépide et imprudent Fannicot fut
un des morts de cette mitraille. Il fut tué par le canon, c'est-à-dire
par l'ordre.

Cette attaque, plus furieuse que sérieuse, irrita Enjolras.

--Les imbéciles! dit-il. Ils font tuer leurs hommes, et ils nous usent
nos munitions, pour rien.

Enjolras parlait comme un vrai général d'émeute qu'il était.
L'insurrection et la répression ne luttent point à armes égales.
L'insurrection, promptement épuisable, n'a qu'un nombre de coups à tirer
et qu'un nombre de combattants à dépenser. Une giberne vidée, un homme
tué, ne se remplacent pas. La répression, ayant l'armée, ne compte pas
les hommes, et, ayant Vincennes, ne compte pas les coups. La répression
a autant de régiments que la barricade a d'hommes, et autant d'arsenaux
que la barricade a de cartouchières. Aussi sont-ce là des luttes d'un
contre cent, qui finissent toujours par l'écrasement des barricades; à
moins que la révolution, surgissant brusquement, ne vienne jeter dans la
balance son flamboyant glaive d'archange. Cela arrive. Alors tout se
lève, les pavés entrent en bouillonnement, les redoutes populaires
pullulent, Paris tressaille souverainement, le _quid divinum_ se dégage,
un 10 août est dans l'air, un 29 juillet est dans l'air, une prodigieuse
lumière apparaît, la gueule béante de la force recule, et l'armée, ce
lion, voit devant elle, debout et tranquille, ce prophète, la France.




Chapitre XIII

Lueurs qui passent


Dans le chaos de sentiments et de passions qui défendent une barricade,
il y a de tout; il y a de la bravoure, de la jeunesse, du point
d'honneur, de l'enthousiasme, de l'idéal, de la conviction, de
l'acharnement de joueur, et surtout, des intermittences d'espoir.

Une de ces intermittences, un de ces vagues frémissements d'espérance
traversa subitement, à l'instant le plus inattendu, la barricade de la
Chanvrerie.

--Écoutez, s'écria brusquement Enjolras toujours aux aguets, il me
semble que Paris s'éveille.

Il est certain que, dans la matinée du 6 juin, l'insurrection eut,
pendant une heure ou deux, une certaine recrudescence. L'obstination du
tocsin de Saint-Merry ranima quelques velléités. Rue du Poirier, rue des
Gravilliers, des barricades s'ébauchèrent. Devant la porte
Saint-Martin, un jeune homme, armé d'une carabine, attaqua seul un
escadron de cavalerie. À découvert, en plein boulevard, il mit un genou
à terre, épaula son arme, tira, tua le chef d'escadron, et se retourna
en disant: _En voilà encore un qui ne nous fera plus de mal_. Il fut
sabré. Rue Saint-Denis, une femme tirait sur la garde municipale de
derrière une jalousie baissée. On voyait à chaque coup trembler les
feuilles de la jalousie. Un enfant de quatorze ans fut arrêté rue de la
Cossonnerie avec ses poches pleines de cartouches. Plusieurs postes
furent attaqués. À l'entrée de la rue Bertin-Poirée, une fusillade très
vive et tout à fait imprévue accueillit un régiment de cuirassiers, en
tête duquel marchait le général Cavaignac de Baragne. Rue
Planche-Mibray, on jeta du haut des toits sur la troupe de vieux tessons
de vaisselle et des ustensiles de ménage; mauvais signe; et quand on
rendit compte de ce fait au maréchal Soult, le vieux lieutenant de
Napoléon devint rêveur, se rappelant le mot de Suchet à Saragosse:
_Nous sommes perdus quand les vieilles femmes nous vident leur pot de
chambre sur la tête_.

Ces Symptômes généraux qui se manifestaient au moment où l'on croyait
l'émeute localisée, cette fièvre de colère qui reprenait le dessus, ces
flammèches qui volaient çà et là au-dessus de ces masses profondes de
combustible qu'on nomme les faubourgs de Paris, tout cet ensemble
inquiéta les chefs militaires. On se hâta d'éteindre ces commencements
d'incendie. On retarda, jusqu'à ce que ces pétillements fussent
étouffés, l'attaque des barricades Maubuée, de la Chanvrerie et de
Saint-Merry, afin de n'avoir plus affaire qu'à elles, et de pouvoir tout
finir d'un coup. Des colonnes furent lancées dans les rues en
fermentation, balayant les grandes, sondant les petites, à droite, à
gauche, tantôt avec précaution et lentement, tantôt au pas de charge. La
troupe enfonçait les portes des maisons d'où l'on avait tiré; en même
temps des manoeuvres de cavalerie dispersaient les groupes des
boulevards. Cette répression ne se fit pas sans rumeur et sans ce fracas
tumultueux propre aux chocs d'armée et de peuple. C'était là ce
qu'Enjolras, dans les intervalles de la canonnade et de la mousqueterie,
saisissait. En outre, il avait vu au bout de la rue passer des blessés
sur des civières, et il disait à Courfeyrac:--Ces blessés-là ne viennent
pas de chez nous.

L'espoir dura peu; la lueur s'éclipsa vite. En moins d'une demi-heure,
ce qui était dans l'air s'évanouit, ce fut comme un éclair sans foudre,
et les insurgés sentirent retomber sur eux cette espèce de chape de
plomb que l'indifférence du peuple jette sur les obstinés abandonnés.

Le mouvement général qui semblait s'être vaguement dessiné avait avorté;
et l'attention du ministre de la guerre et la stratégie des généraux
pouvaient se concentrer maintenant sur les trois ou quatre barricades
restées debout.

Le soleil montait sur l'horizon.

Un insurgé interpella Enjolras:

--On a faim ici. Est-ce que vraiment nous allons mourir comme ça sans
manger?

Enjolras, toujours accoudé à son créneau, sans quitter des yeux
l'extrémité de la rue, fit un signe de tête affirmatif.




Chapitre XIV

Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras


Courfeyrac, assis sur un pavé à côté d'Enjolras, continuait d'insulter
le canon, et chaque fois que passait, avec son bruit monstrueux, cette
sombre nuée de projectiles qu'on appelle la mitraille, il l'accueillait
par une bouffée d'ironie.

--Tu t'époumones, mon pauvre vieux brutal, tu me fais de la peine, tu
perds ton vacarme. Ce n'est pas du tonnerre, ça. C'est de la toux.

Et l'on riait autour de lui.

Courfeyrac et Bossuet, dont la vaillante belle humeur croissait avec le
péril, remplaçaient, comme madame Scarron, la nourriture par la
plaisanterie, et, puisque le vin manquait, versaient à tous de la gaîté.

--J'admire Enjolras, disait Bossuet. Sa témérité impassible
m'émerveille. Il vit seul, ce qui le rend peut-être un peu triste;
Enjolras se plaint de sa grandeur qui l'attache au veuvage. Nous autres,
nous avons tous plus ou moins des maîtresses qui nous rendent fous,
c'est-à-dire braves. Quand on est amoureux comme un tigre, c'est bien le
moins qu'on se batte comme un lion. C'est une façon de nous venger des
traits que nous font mesdames nos grisettes. Roland se fait tuer pour
faire bisquer Angélique. Tous nos héroïsmes viennent de nos femmes. Un
homme sans femme, c'est un pistolet sans chien; c'est la femme qui fait
partir l'homme. Eh bien, Enjolras n'a pas de femme. Il n'est pas
amoureux, et il trouve le moyen d'être intrépide. C'est une chose
inouïe qu'on puisse être froid comme la glace et hardi comme le feu.

Enjolras ne paraissait pas écouter, mais quelqu'un qui eût été près de
lui l'eût entendu murmurer à demi-voix: _Patria_.

Bossuet riait encore quand Courfeyrac s'écria:

--Du nouveau!

Et, prenant une voix d'huissier qui annonce, il ajouta:

--Je m'appelle Pièce de Huit.

En effet, un nouveau personnage venait d'entrer en scène. C'était une
deuxième bouche à feu.

Les artilleurs firent rapidement la manoeuvre de force, et mirent cette
seconde pièce en batterie près de la première.

Ceci ébauchait le dénoûment.

Quelques instants après, les deux pièces, vivement servies, tiraient de
front contre la redoute; les feux de peloton de la ligne et de la
banlieue soutenaient l'artillerie.

On entendait une autre canonnade à quelque distance. En même temps que
deux pièces s'acharnaient sur la redoute de la rue de la Chanvrerie,
deux autres bouches à feu, braquées, l'une rue Saint-Denis, l'autre rue
Aubry-le-Boucher, criblaient la barricade Saint-Merry. Les quatre canons
se faisaient lugubrement écho.

Les aboiements des sombres chiens de la guerre se répondaient.

Des deux pièces qui battaient maintenant la barricade de la rue de la
Chanvrerie, l'une tirait à mitraille, l'autre à boulet.

La pièce qui tirait à boulet était pointée un peu haut et le tir était
calculé de façon que le boulet frappait le bord extrême de l'arête
supérieure de la barricade, l'écrêtait, et émiettait les pavés sur les
insurgés en éclats de mitraille.

Ce procédé de tir avait pour but d'écarter les combattants du sommet de
la redoute, et de les contraindre à se pelotonner dans l'intérieur;
c'est-à-dire que cela annonçait l'assaut.

Une fois les combattants chassés du haut de la barricade par le boulet
et des fenêtres du cabaret par la mitraille, les colonnes d'attaque
pourraient s'aventurer dans la rue sans être visées, peut-être même sans
être aperçues, escalader brusquement la redoute, comme la veille au
soir, et, qui sait? la prendre par surprise.

--Il faut absolument diminuer l'incommodité de ces pièces, dit Enjolras,
et il cria: «Feu sur les artilleurs!» Tous étaient prêts. La barricade,
qui se taisait depuis si longtemps, fit feu éperdument, sept ou huit
décharges se succédèrent avec une sorte de rage et de joie, la rue
s'emplit d'une fumée aveuglante, et, au bout de quelques minutes, à
travers cette brume toute rayée de flamme, on put distinguer confusément
les deux tiers des ailleurs couchés sous les roues des canons. Ceux qui
étaient restés debout continuaient de servir les pièces avec une
tranquillité sévère; mais le feu était ralenti.

--Voilà qui va bien, dit Bossuet à Enjolras. Succès.

Enjolras hocha la tête et répondit:

--Encore un quart d'heure de ce succès, et il n'y aura plus dix
cartouches dans la barricade.

Il paraît que Gavroche entendit ce mot.




Chapitre XV

Gavroche dehors


Courfeyrac tout à coup aperçut quelqu'un au bas de la barricade, dehors,
dans la rue, sous les balles.

Gavroche avait pris un panier à bouteilles, dans le cabaret, était sorti
par la coupure, et était paisiblement occupé à vider dans son panier les
gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tués sur le talus de
la redoute.

--Qu'est-ce que tu fais là? dit Courfeyrac.

Gavroche leva le nez:

--Citoyen, j'emplis mon panier.

--Tu ne vois donc pas la mitraille?

Gavroche répondit:

--Eh bien, il pleut. Après?

Courfeyrac cria:

--Rentre!

--Tout à l'heure, fit Gavroche.

Et, d'un bond, il s'enfonça dans la rue.

On se souvient que la compagnie Fannicot, en se retirant, avait laissé
derrière elle une traînée de cadavres.

Une vingtaine de morts gisaient çà et là dans toute la longueur de la
rue sur le pavé. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche. Une provision
de cartouches pour la barricade.

La fumée était dans la rue comme un brouillard. Quiconque a vu un nuage
tombé dans une gorge de montagnes entre deux escarpements à pic, peut se
figurer cette fumée resserrée et comme épaissie par deux sombres lignes
de hautes maisons. Elle montait lentement et se renouvelait sans cesse;
de là un obscurcissement graduel qui blêmissait même le plein jour.
C'est à peine si, d'un bout à l'autre de la rue, pourtant fort courte,
les combattants s'apercevaient.

Cet obscurcissement, probablement voulu et calculé par les chefs qui
devaient diriger l'assaut de la barricade, fut utile à Gavroche.

Sous les plis de ce voile de fumée, et grâce à sa petitesse, il put
s'avancer assez loin dans la rue sans être vu. Il dévalisa les sept ou
huit premières gibernes sans grand danger.

Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier
aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à
l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe ouvre
une noix.

De la barricade, dont il était encore assez près, on n'osait lui crier
de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui.

Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.

--Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche. À force d'aller en
avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait
transparent.

Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l'affût derrière
leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l'angle
de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la
fumée.

Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant
près d'une borne, une balle frappa le cadavre.

--Fichtre! fit Gavroche. Voilà qu'on me tue mes morts.

Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième
renversa son panier.

Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue.

Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les
hanches, l'oeil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il
chanta:

On est laid à Nanterre,

C'est la faute à Voltaire,

Et bête à Palaiseau,

C'est la faute à Rousseau.

Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les
cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla
dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore.
Gavroche chanta:

Je ne suis pas notaire,

C'est la faute à Voltaire,

Je suis petit oiseau,

C'est la faute à Rousseau.

Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet:

Joie est mon caractère,

C'est la faute à Voltaire,

Misère est mon trousseau,

C'est la faute à Rousseau.

Cela continua ainsi quelque temps.

Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé,
taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le
moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un
couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes
nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se
redressait, s'effaçait dans un coin de porte, puis bondissait,
disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la
mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches,
vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants
d'anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait; lui, il
chantait. Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme; c'était un
étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les
balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on
ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort; chaque fois que
la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une
pichenette.

Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit
par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il
s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri; mais il y avait de l'Antée
dans ce pygmée; pour le gamin toucher le pavé, c'est comme pour le
géant toucher la terre; Gavroche n'était tombé que pour se redresser; il
resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il
éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup,
et se mit à chanter.

Je suis tombé par terre,

C'est la faute à Voltaire,

Le nez dans le ruisseau,

C'est la faute à....

Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court.
Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette
petite grande âme venait de s'envoler.




Chapitre XVI

Comment de frère on devient père


Il y avait en ce moment-là même dans le jardin du Luxembourg--car le
regard du drame doit être présent partout,--deux enfants qui se tenaient
par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La pluie les
ayant mouillés, ils marchaient dans les allées du côté du soleil; l'aîné
conduisait le petit; ils étaient en haillons et pâles; ils avaient un
air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait: J'ai bien faim.

L'aîné, déjà un peu protecteur, conduisait son frère de la main gauche
et avait une baguette dans sa main droite.

Ils étaient seuls dans le jardin. Le jardin était désert, les grilles
étaient fermées par mesure de police à cause de l'insurrection. Les
troupes qui y avaient bivouaqué en étaient sorties pour les besoins du
combat.

Comment ces enfants étaient-ils là? Peut-être s'étaient-ils évadés de
quelque corps de garde entrebâillé; peut-être aux environs, à la
barrière d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le
carrefour voisin dominé par le fronton où on lit: _invenerunt parvulum
pannis involutum,_ y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont ils
s'étaient enfuis; peut-être avaient-ils, la veille au soir, trompé
l'oeil des inspecteurs du jardin à l'heure de la clôture, et avaient-ils
passé la nuit dans quelqu'une de ces guérites où on lit les journaux? Le
fait est qu'ils étaient errants et qu'ils semblaient libres. Être errant
et sembler libre, c'est être perdu. Ces pauvres petits étaient perdus en
effet.

Ces deux enfants étaient ceux-là mêmes dont Gavroche avait été en peine,
et que le lecteur se rappelle. Enfants des Thénardier, en location chez
la Magnon, attribués à M. Gillenormand, et maintenant feuilles tombées
de toutes ces branches sans racines, et roulées sur la terre par le
vent.

Leurs vêtements, propres du temps de la Magnon et qui lui servaient de
prospectus vis-à-vis de M. Gillenormand, étaient devenus guenilles.

Ces êtres appartenaient désormais à la statistique des «Enfants
Abandonnés» que la police constate, ramasse, égare et retrouve sur le
pavé de Paris.

Il fallait le trouble d'un tel jour pour que ces petits misérables
fussent dans ce jardin. Si les surveillants les eussent aperçus, ils
eussent chassé ces haillons. Les petits pauvres n'entrent pas dans les
jardins publics: pourtant on devrait songer que, comme enfants, ils ont
droit aux fleurs.

Ceux-ci étaient là, grâce aux grilles fermées. Ils étaient en
contravention. Ils s'étaient glissés dans le jardin, et ils y étaient
restés. Les grilles fermées ne donnent pas congé aux inspecteurs, la
surveillance est censée continuer, mais elle s'amollit et se repose; et
les inspecteurs, émus eux aussi par l'anxiété publique et plus occupés
du dehors que du dedans, ne regardaient plus le jardin, et n'avaient pas
vu les deux délinquants.

Il avait plu la veille, et même un peu le matin. Mais en juin les ondées
ne comptent pas. C'est à peine si l'on s'aperçoit, une heure après un
orage, que cette belle journée blonde a pleuré. La terre en été est
aussi vite sèche que la joue d'un enfant.

À cet instant du solstice, la lumière du plein midi est, pour ainsi
dire, poignante. Elle prend tout. Elle s'applique et se superpose à la
terre avec une sorte de succion. On dirait que le soleil a soif. Une
averse est un verre d'eau; une pluie est tout de suite bue. Le matin
tout ruisselait, l'après-midi tout poudroie.

Rien n'est admirable comme une verdure débarbouillée par la pluie et
essuyée par le rayon; c'est de la fraîcheur chaude. Les jardins et les
prairies, ayant de l'eau dans leurs racines et du soleil dans leurs
fleurs, deviennent des cassolettes d'encens et fument de tous leurs
parfums à la fois. Tout rit, chante et s'offre. On se sent doucement
ivre. Le printemps est un paradis provisoire; le soleil aide à faire
patienter l'homme.

Il y a des êtres qui n'en demandent pas davantage; vivants qui, ayant
l'azur du ciel, disent: c'est assez! songeurs absorbés dans le prodige,
puisant dans l'idolâtrie de la nature l'indifférence du bien et du mal,
contemplateurs du cosmos radieusement distraits de l'homme, qui ne
comprennent pas qu'on s'occupe de la faim de ceux-ci, de la soif de
ceux-là, de la nudité du pauvre en hiver, de la courbure lymphatique
d'une petite épine dorsale, du grabat, du grenier, du cachot, et des
haillons des jeunes filles grelottantes, quand on peut rêver sous les
arbres; esprits paisibles et terribles, impitoyablement satisfaits.
Chose étrange, l'infini leur suffît. Ce grand besoin de l'homme, le
fini, qui admet l'embrassement, ils l'ignorent. Le fini, qui admet le
progrès, ce travail sublime, ils n'y songent pas. L'indéfini, qui naît
de la combinaison humaine et divine de l'infini et du fini, leur
échappe. Pourvu qu'ils soient face à face avec l'immensité, ils
sourient. Jamais la joie, toujours l'extase. S'abîmer, voilà leur vie.
L'histoire de l'humanité pour eux n'est qu'un plan parcellaire; Tout n'y
est pas; le vrai Tout reste en dehors; à quoi bon s'occuper de ce
détail, l'homme? L'homme souffre, c'est possible; mais regardez donc
Aldebaran qui se lève! La mère n'a plus de lait, le nouveau-né se meurt,
je n'en sais rien, mais considérez donc cette rosace merveilleuse que
fait une rondelle de l'aubier du sapin examinée au microscope!
comparez-moi la plus belle malines à cela! Ces penseurs oublient
d'aimer. Le zodiaque réussit sur eux au point de les empêcher de voir
l'enfant qui pleure. Dieu leur éclipse l'âme. C'est là une famille
d'esprits, à la fois petits et grands. Horace en était, Goethe en était,
La Fontaine peut-être; magnifiques égoïstes de l'infini, spectateurs
tranquilles de la douleur, qui ne voient pas Néron s'il fait beau,
auxquels le soleil cache le bûcher, qui regarderaient guillotiner en y
cherchant un effet de lumière, qui n'entendent ni le cri, ni le sanglot,
ni le râle, ni le tocsin, pour qui tout est bien puisqu'il y a le mois
de mai, qui, tant qu'il y aura des nuages de pourpre et d'or au-dessus
de leur tête, se déclarent contents, et qui sont déterminés à être
heureux jusqu'à épuisement du rayonnement des astres et du chant des
oiseaux.

Ce sont de radieux ténébreux. Ils ne se doutent pas qu'ils sont à
plaindre. Certes, ils le sont. Qui ne pleure pas ne voit pas. Il faut
les admirer et les plaindre, comme on plaindrait et comme on admirerait
un être à la fois nuit et jour qui n'aurait pas d'yeux sous les sourcils
et qui aurait un astre au milieu du front.

L'indifférence de ces penseurs, c'est là, selon quelques-uns, une
philosophie supérieure. Soit; mais dans cette supériorité il y a de
l'infirmité. On peut être immortel et boiteux; témoin Vulcain. On peut
être plus qu'homme et moins qu'homme. L'incomplet immense est dans la
nature. Qui sait si le soleil n'est pas un aveugle?

Mais alors, quoi! à qui se fier? _Solem quis dicere falsum audeat_?
Ainsi de certains génies eux-mêmes, de certains Très-Hauts humains, des
hommes astres, pourraient se tromper? Ce qui est là-haut, au faîte, au
sommet, au zénith, ce qui envoie sur la terre tant de clarté, verrait
peu, verrait mal, ne verrait pas? Cela n'est-il pas désespérant? Non.
Mais qu'y a-t-il donc au-dessus du soleil? Le dieu.

Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire et
dépeuplé, était charmant. Les quinconces et les parterres s'envoyaient
dans la lumière des baumes et des éblouissements. Les branches, folles à
la clarté de midi, semblaient chercher à s'embrasser. Il y avait dans
les sycomores un tintamarre de fauvettes, les passereaux triomphaient,
les pique-bois grimpaient le long des marronniers en donnant de petits
coups de bec dans les trous de l'écorce. Les plates-bandes acceptaient
la royauté légitime des lys; le plus auguste des parfums, c'est celui
qui sort de la blancheur. On respirait l'odeur poivrée des oeillets. Les
vieilles corneilles de Marie de Médicis étaient amoureuses dans les
grands arbres. Le soleil dorait, empourprait et allumait les tulipes,
qui ne sont autre chose que toutes les variétés de la flamme, faites
fleurs. Tout autour des bancs de tulipes tourbillonnaient les abeilles,
étincelles de ces fleurs flammes. Tout était grâce et gaîté, même la
pluie prochaine; cette récidive, dont les muguets et les chèvrefeuilles
devaient profiter, n'avait rien d'inquiétant; les hirondelles faisaient
la charmante menace de voler bas. Qui était là aspirait du bonheur; la
vie sentait bon; toute cette nature exhalait la candeur, le secours,
l'assistance, la paternité, la caresse, l'aurore. Les pensées qui
tombaient du ciel étaient douces comme une petite main d'enfant qu'on
baise.

Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes d'ombre
trouées de lumière; ces déesses étaient toutes déguenillées de soleil;
il leur pendait des rayons de tous les côtés. Autour du grand bassin, la
terre était déjà séchée au point d'être presque brûlée. Il faisait assez
de vent pour soulever çà et là de petites émeutes de poussière. Quelques
feuilles jaunes, restées du dernier automne, se poursuivaient
joyeusement, et semblaient gaminer.

L'abondance de la clarté avait on ne sait quoi de rassurant. Vie, sève,
chaleur, effluves, débordaient; on sentait sous la création l'énormité
de la source; dans tous ces souffles pénétrés d'amour, dans ce
va-et-vient de réverbérations et de reflets, dans cette prodigieuse
dépense de rayons, dans ce versement indéfini d'or fluide, on sentait la
prodigalité de l'inépuisable; et, derrière cette splendeur comme
derrière un rideau de flamme, on entrevoyait Dieu, ce millionnaire
d'étoiles.

Grâce au sable, il n'y avait pas une tache de boue; grâce à la pluie, il
n'y avait pas un grain de cendre. Les bouquets venaient de se laver;
tous les velours, tous les satins, tous les vernis, tous les ors, qui
sortent de la terre sous forme de fleurs, étaient irréprochables. Cette
magnificence était propre. Le grand silence de la nature heureuse
emplissait le jardin. Silence céleste compatible avec mille musiques,
roucoulements de nids, bourdonnements d'essaims, palpitations du vent.
Toute l'harmonie de la saison s'accomplissait dans un gracieux ensemble;
les entrées et les sorties du printemps avaient lieu dans l'ordre voulu;
les lilas finissaient, les jasmins commençaient; quelques fleurs étaient
attardées, quelques insectes en avance; l'avant-garde des papillons
rouges de juin fraternisait avec l'arrière-garde des papillons blancs de
mai. Les platanes faisaient peau neuve. La brise creusait des
ondulations dans l'énormité magnifique des marronniers. C'était
splendide. Un vétéran de la caserne voisine qui regardait à travers la
grille disait: Voilà le printemps au port d'armes et en grande tenue.

Toute la nature déjeunait; la création était à table; c'était l'heure;
la grande nappe bleue était mise au ciel et la grande nappe verte sur la
terre; le soleil éclairait à giorno. Dieu servait le repas universel.
Chaque être avait sa pâture ou sa pâtée. Le ramier trouvait du chènevis,
le pinson trouvait du millet, le chardonneret trouvait du mouron, le
rouge-gorge trouvait des vers, l'abeille trouvait des fleurs, la mouche
trouvait des infusoires, le verdier trouvait des mouches. On se mangeait
bien un peu les uns les autres, ce qui est le mystère du mal mêlé au
bien; mais pas une bête n'avait l'estomac vide.

Les deux petits abandonnés étaient parvenus près du grand bassin, et, un
peu troublés par toute cette lumière, ils tâchaient de se cacher,
instinct du pauvre et du faible devant la magnificence, même
impersonnelle; et ils se tenaient derrière la baraque des cygnes.

Çà et là, par intervalles, quand le vent donnait, on entendait
confusément des cris, une rumeur, des espèces de râles tumultueux qui
étaient des fusillades, et des frappements sourds qui étaient des coups
de canon. Il y avait de la fumée au-dessus des toits du côté des halles.
Une cloche, qui avait l'air d'appeler, sonnait au loin.

Ces enfants ne semblaient pas percevoir ces bruits. Le petit répétait de
temps en temps à demi-voix: J'ai faim.

Presque au même instant que les deux enfants, un autre couple
s'approchait du grand bassin. C'était un bonhomme de cinquante ans qui
menait par la main un bonhomme de six ans. Sans doute le père avec son
fils. Le bonhomme de six ans tenait une grosse brioche.

À cette époque, de certaines maisons riveraines, rue Madame et rue
d'Enfer, avaient une clef du Luxembourg dont jouissaient les locataires
quand les grilles étaient fermées, tolérance supprimée depuis. Ce père
et ce fils sortaient sans doute d'une de ces maisons-là.

Les deux petits pauvres regardèrent venir ce «monsieur» et se cachèrent
un peu plus.

Celui-ci était un bourgeois. Le même peut-être qu'un jour Marius, à
travers sa fièvre d'amour, avait entendu, près de ce même grand bassin,
conseillant à son fils «d'éviter les excès». Il avait l'air affable et
altier, et une bouche qui, ne se fermant pas, souriait toujours. Ce
sourire mécanique, produit par trop de mâchoire et trop peu de peau,
montre les dents plutôt que l'âme. L'enfant, avec sa brioche mordue
qu'il n'achevait pas, semblait gavé. L'enfant était vêtu en garde
national à cause de l'émeute, et le père était resté habillé en
bourgeois à cause de la prudence.

Le père et le fils s'étaient arrêtés près du bassin où s'ébattaient les
deux cygnes. Ce bourgeois paraissait avoir pour les cygnes une
admiration spéciale. Il leur ressemblait en ce sens qu'il marchait comme
eux.

Pour l'instant les cygnes nageaient, ce qui est leur talent principal,
et ils étaient superbes.

Si les deux petits pauvres eussent écouté et eussent été d'âge à
comprendre, ils eussent pu recueillir les paroles d'un homme grave. Le
père disait au fils:

--Le sage vit content de peu. Regarde-moi, mon fils. Je n'aime pas le
faste. Jamais on ne me voit avec des habits chamarrés d'or et de
pierreries; je laisse ce faux éclat aux âmes mal organisées.

Ici les cris profonds qui venaient du côté des halles éclatèrent avec un
redoublement de cloche et de rumeur.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda l'enfant.

Le père répondit:

--Ce sont des saturnales.

Tout à coup, il aperçut les deux petits déguenillés, immobiles derrière
la maisonnette verte des cygnes.

--Voilà le commencement, dit-il.

Et après un silence il ajouta:

--L'anarchie entre dans ce jardin.

Cependant le fils mordit la brioche, la recracha, et brusquement se mit
à pleurer.

--Pourquoi pleures-tu? demanda le père.

--Je n'ai plus faim, dit l'enfant.

Le sourire du père s'accentua.

--On n'a pas besoin de faim pour manger un gâteau.

--Mon gâteau m'ennuie. Il est rassis.

--Tu n'en veux plus?

--Non.

Le père lui montra les cygnes.

--Jette-le à ces palmipèdes.

L'enfant hésita. On ne veut plus de son gâteau; ce n'est pas une raison
pour le donner.

Le père poursuivit:

--Sois humain. Il faut avoir pitié des animaux.

Et, prenant à son fils le gâteau, il le jeta dans le bassin.

Le gâteau tomba assez près du bord.

Les cygnes étaient loin, au centre du bassin, et occupés à quelque
proie. Ils n'avaient vu ni le bourgeois, ni la brioche.

Le bourgeois, sentant que le gâteau risquait de se perdre, et ému de ce
naufrage inutile, se livra à une agitation télégraphique qui finit par
attirer l'attention des cygnes.

Ils aperçurent quelque chose qui surnageait, virèrent de bord comme des
navires qu'ils sont, et se dirigèrent vers la brioche lentement, avec la
majesté béate qui convient à des bêtes blanches.

--Les cygnes comprennent les signes, dit le bourgeois, heureux d'avoir
de l'esprit.

En ce moment le tumulte lointain de la ville eut encore un grossissement
subit. Cette fois, ce fut sinistre. Il y a des bouffées de vent qui
parlent plus distinctement que d'autres. Celle qui soufflait en cet
instant-là apporta nettement des roulements de tambour, des clameurs,
des feux de peloton, et les répliques lugubres du tocsin et du canon.
Ceci coïncida avec un nuage noir qui cacha brusquement le soleil.

Les cygnes n'étaient pas encore arrivés à la brioche.

--Rentrons, dit le père, on attaque les Tuileries. Il ressaisit la main
de son fils. Puis il continua:

--Des Tuileries au Luxembourg, il n'y a que la distance qui sépare la
royauté de la pairie; ce n'est pas loin. Les coups de fusil vont
pleuvoir.

Il regarda le nuage.

--Et peut-être aussi la pluie elle-même va pleuvoir; le ciel s'en mêle;
la branche cadette est condamnée. Rentrons vite.

--Je voudrais voir les cygnes manger la brioche, dit l'enfant.

Le père répondit:

--Ce serait une imprudence.

Et il emmena son petit bourgeois.

Le fils, regrettant les cygnes, tourna la tête vers le bassin jusqu'à ce
qu'un coude des quinconces le lui eût caché.

Cependant, en même temps que les cygnes, les deux petits errants
s'étaient approchés de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus
petit regardait le gâteau, le plus grand regardait le bourgeois qui s'en
allait.

Le père et le fils entrèrent dans le labyrinthe d'allées qui mène au
grand escalier du massif d'arbres du côté de la rue Madame.

Dès qu'ils ne furent plus en vue, l'aîné se coucha vivement à plat
ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main
gauche, penché sur l'eau, presque prêt à y tomber, étendit avec sa main
droite sa baguette vers le gâteau. Les cygnes, voyant l'ennemi, se
hâtèrent, et en se hâtant firent un effet de poitrail utile au petit
pêcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles
ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la baguette
de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha le gâteau.
L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les cygnes,
saisit le gâteau, et se redressa. Le gâteau était mouillé; mais ils
avaient faim et soif. L'aîné fit deux parts de la brioche, une grosse et
une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse à son petit frère,
et lui dit:

--Colle-toi ça dans le fusil.





Chapitre XVII

_Mortuus pater filium moriturum expectat_


Marius s'était élancé hors de la barricade. Combeferre l'avait suivi.
Mais il était trop tard. Gavroche était mort. Combeferre rapporta le
panier de cartouches Marius rapporta l'enfant.

Hélas! pensait-il, ce que le père avait fait pour son père, il le
rendait au fils; seulement Thénardier avait rapporté son père vivant;
lui, il rapportait l'enfant mort.

Quand Marius rentra dans la redoute avec Gavroche dans ses bras, il
avait, comme l'enfant, le visage inondé de sang.

À l'instant où il s'était baissé pour ramasser Gavroche, une balle lui
avait effleuré le crâne; il ne s'en était pas aperçu.

Courfeyrac défit sa cravate et en banda le front de Marius.

On déposa Gavroche sur la même table que Mabeuf, et l'on étendit sur les
deux corps le châle noir. Il y en eut assez pour le vieillard et pour
l'enfant.

Combeferre distribua les cartouches du panier qu'il avait rapporté.

Cela donnait à chaque homme quinze coups à tirer.

Jean Valjean était toujours à la même place, immobile sur sa borne.
Quand Combeferre lui présenta ses quinze cartouches, il secoua la tête.

--Voilà un rare excentrique, dit Combeferre bas à Enjolras. Il trouve
moyen de ne pas se battre dans cette barricade.

--Ce qui ne l'empêche pas de la défendre, répondit Enjolras.

--L'héroïsme a ses originaux, reprit Combeferre.

Et Courfeyrac, qui avait entendu, ajouta:

--C'est un autre genre que le père Mabeuf.

Chose qu'il faut noter, le feu qui battait la barricade en troublait à
peine l'intérieur. Ceux qui n'ont jamais traversé le tourbillon de ces
sortes de guerre, ne peuvent se faire aucune idée des singuliers moments
de tranquillité mêlés à ces convulsions. On va et vient, on cause, on
plaisante, on flâne. Quelqu'un que nous connaissons a entendu un
combattant lui dire au milieu de la mitraille: _Nous sommes ici comme à
un déjeuner de garçons._ La redoute de la rue de la Chanvrerie, nous le
répétons, semblait au dedans fort calme. Toutes les péripéties et toutes
les phases avaient été ou allaient être épuisées. La position, de
critique, était devenue menaçante, et, de menaçante, allait probablement
devenir désespérée. À mesure que la situation s'assombrissait, la lueur
héroïque empourprait de plus en plus la barricade. Enjolras, grave, la
dominait, dans l'attitude d'un jeune Spartiate dévouant son glaive nu au
sombre génie Epidotas.

Combeferre, le tablier sur le ventre, pansait les blessés; Bossuet et
Feuilly faisaient des cartouches avec la poire à poudre cueillie par
Gavroche sur le caporal mort, et Bossuet disait à Feuilly: _Nous allons
bientôt prendre la diligence pour une autre planète_; Courfeyrac, sur
les quelques pavés qu'il s'était réservés près d'Enjolras, disposait et
rangeait tout un arsenal, sa canne à épée, son fusil, deux pistolets
d'arçon et un coup de poing, avec le soin d'une jeune fille qui met en
ordre un petit dunkerque. Jean Valjean, muet, regardait le mur en face
de lui. Un ouvrier s'assujettissait sur la tête avec une ficelle un
large chapeau de paille de la mère Hucheloup, de _peur des coups de
soleil_, disait-il. Les jeunes gens de la Cougourde d'Aix devisaient
gaîment entre eux, comme s'ils avaient hâte de parler patois une
dernière fois. Joly, qui avait décroché le miroir de la veuve Hucheloup,
y examinait sa langue. Quelques combattants, ayant découvert des croûtes
de pain, à peu près moisies, dans un tiroir, les mangeaient avidement.
Marius était inquiet de ce que son père allait lui dire.




Chapitre XVIII

Le vautour devenu proie


Insistons sur un fait psychologique propre aux barricades. Rien de ce
qui caractérise cette surprenante guerre des rues ne doit être omis.

Quelle que soit cette étrange tranquillité intérieure dont nous venons
de parler, la barricade, pour ceux qui sont dedans, n'en reste pas moins
vision.

Il y a de l'apocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de
l'inconnu se mêlent à ces flamboiements farouches, les révolutions sont
sphinx, et quiconque a traversé une barricade croit avoir traversé un
songe.

Ce qu'on ressent dans ces lieux-là, nous l'avons indiqué à propos de
Marius, et nous en verrons les conséquences, c'est plus et c'est moins
que de la vie. Sorti d'une barricade, on ne sait plus ce qu'on y a vu.
On a été terrible, on l'ignore. On a été entouré d'idées combattantes
qui avaient des faces humaines; on a eu la tête dans de la lumière
d'avenir. Il y avait des cadavres couchés et des fantômes debout. Les
heures étaient colossales et semblaient des heures d'éternité. On a vécu
dans la mort. Des ombres ont passé. Qu'était-ce? On a vu des mains où il
y avait du sang; c'était un assourdissement épouvantable, c'était aussi
un affreux silence; il y avait des bouches ouvertes qui criaient, et
d'autres bouches ouvertes qui se taisaient; on était dans de la fumée,
dans de la nuit peut-être. On croit avoir touché au suintement sinistre
des profondeurs inconnues; on regarde quelque chose de rouge qu'on a
dans les ongles. On ne se souvient plus.

Revenons à la rue de la Chanvrerie.

Tout à coup, entre deux décharges, on entendit le son lointain d'une
heure qui sonnait.

--C'est midi, dit Combeferre.

Les douze coups n'étaient pas sonnés qu'Enjolras se dressait tout
debout, et jetait du haut de la barricade cette clameur tonnante:

--Montez des pavés dans la maison. Garnissez-en le rebord de la fenêtre
et des mansardes. La moitié des hommes aux fusils, l'autre moitié aux
pavés. Pas une minute à perdre.

Un peloton de sapeurs-pompiers, la hache à l'épaule, venait d'apparaître
en ordre de bataille à l'extrémité de la rue.

Ceci ne pouvait être qu'une tête de colonne; et de quelle colonne? de la
colonne d'attaque évidemment; les sapeurs-pompiers chargés de démolir la
barricade devant toujours précéder les soldats chargés de l'escalader.

On touchait évidemment à l'instant que M. de Clermont-Tonnerre, en 1822,
appelait «le coup de collier».

L'ordre d'Enjolras fut exécuté avec la hâte correcte propre aux navires
et aux barricades, les deux seuls lieux de combat d'où l'évasion soit
impossible. En moins d'une minute, les deux tiers des pavés qu'Enjolras
avait fait entasser à la porte de Corinthe furent montés au premier
étage et au grenier, et, avant qu'une deuxième minute fût écoulée, ces
pavés, artistement posés l'un sur l'autre, muraient jusqu'à moitié de la
hauteur la fenêtre du premier et les lucarnes des mansardes. Quelques
intervalles, ménagés soigneusement par Feuilly, principal constructeur,
pouvaient laisser passer des canons de fusil. Cet armement des fenêtres
put se faire d'autant plus facilement que la mitraille avait cessé. Les
deux pièces tiraient maintenant à boulet sur le centre du barrage afin
d'y faire une trouée, et, s'il était possible, une brèche, pour
l'assaut.

Quand les pavés, destinés à la défense suprême, furent en place,
Enjolras fit porter au premier étage les bouteilles qu'il avait placées
sous la table où était Mabeuf.

--Qui donc boira cela? lui demanda Bossuet.

--Eux, répondit Enjolras.

Puis on barricada la fenêtre d'en bas, et l'on tint toutes prêtes les
traverses de fer qui servaient à barrer intérieurement la nuit la porte
du cabaret.

La forteresse était complète. La barricade était le rempart, le cabaret
était le donjon.

Des pavés qui restaient, on boucha la coupure.

Comme les défenseurs d'une barricade sont toujours obligés de ménager
les munitions, et que les assiégeants le savent, les assiégeants
combinent leurs arrangements avec une sorte de loisir irritant,
s'exposent avant l'heure au feu, mais en apparence plus qu'en réalité,
et prennent leurs aises. Les apprêts d'attaque se font toujours avec une
certaine lenteur méthodique; après quoi, la foudre.

Cette lenteur permit à Enjolras de tout revoir et de tout perfectionner.
Il sentait que puisque de tels hommes allaient mourir, leur mort devait
être un chef-d'oeuvre.

Il dit à Marius:--Nous sommes les deux chefs. Je vais donner les
derniers ordres au dedans. Toi, reste dehors et observe.

Marius se posta en observation sur la crête de la barricade.

Enjolras fit clouer la porte de la cuisine qui, on s'en souvient, était
l'ambulance.

--Pas d'éclaboussures sur les blessés, dit-il.

Il donna ses dernières instructions dans la salle basse d'une voix
brève, mais profondément tranquille; Feuilly écoutait et répondait au
nom de tous.

--Au premier étage, tenez des haches prêtes pour couper l'escalier. Les
a-t-on?

--Oui, dit Feuilly.

--Combien?

--Deux haches et un merlin.

--C'est bien. Nous sommes vingt-six combattants debout. Combien y a-t-il
de fusils?

--Trente-quatre.

--Huit de trop. Tenez ces fusils chargés comme les autres, et sous la
main. Aux ceintures les sabres et les pistolets. Vingt hommes à la
barricade. Six embusqués aux mansardes et à la fenêtre du premier pour
faire feu sur les assaillants à travers les meurtrières des pavés. Qu'il
ne reste pas ici un seul travailleur inutile. Tout à l'heure, quand le
tambour battra la charge, que les vingt d'en bas se précipitent à la
barricade. Les premiers arrivés seront les mieux placés.

Ces dispositions faites, il se tourna vers Javert, et lui dit:

--Je ne t'oublie pas.

Et, posant sur la table un pistolet, il ajouta:

--Le dernier qui sortira d'ici cassera la tête à cet espion.

--Ici? demanda une voix.

--Non, ne mêlons pas ce cadavre aux nôtres. On peut enjamber la petite
barricade sur la ruelle Mondétour. Elle n'a que quatre pieds de haut.
L'homme est bien garrotté. On l'y mènera, et on l'y exécutera.

Quelqu'un, en ce moment-là, était plus impassible qu'Enjolras; c'était
Javert.

Ici Jean Valjean apparut.

Il était confondu dans le groupe des insurgés. Il en sortit, et dit à
Enjolras:

--Vous êtes le commandant?

--Oui.

--Vous m'avez remercié tout à l'heure.

--Au nom de la République. La barricade a deux sauveurs: Marius
Pontmercy et vous.

--Pensez-vous que je mérite une récompense?

--Certes.

--Eh bien, j'en demande une.

--Laquelle?

--Brûler moi-même la cervelle à cet homme-là.

Javert leva la tête, vit Jean Valjean, eut un mouvement imperceptible,
et dit:

--C'est juste.

Quant à Enjolras, il s'était mis à recharger sa carabine; il promena ses
yeux autour de lui:

--Pas de réclamations?

Et il se tourna vers Jean Valjean:

--Prenez le mouchard.

Jean Valjean, en effet, prit possession de Javert en s'asseyant sur
l'extrémité de la table. Il saisit le pistolet, et un faible cliquetis
annonça qu'il venait de l'armer.

Presque au même instant, on entendit une sonnerie de clairons.

--Alerte! cria Marius du haut de la barricade.

Javert se mit à rire de ce rire sans bruit qui lui était propre, et,
regardant fixement les insurgés, leur dit:

--Vous n'êtes guère mieux portants que moi.

--Tous dehors! cria Enjolras.

Les insurgés s'élancèrent en tumulte, et, en sortant, reçurent dans le
dos, qu'on nous passe l'expression, cette parole de Javert:

--À tout à l'heure!




Chapitre XIX

Jean Valjean se venge


Quand Jean Valjean fut seul avec Javert, il défit la corde qui
assujettissait le prisonnier par le milieu du corps, et dont le noeud
était sous la table. Après quoi, il lui fit signe de se lever.

Javert obéit, avec cet indéfinissable sourire où se condense la
suprématie de l'autorité enchaînée.

Jean Valjean prit Javert par la martingale comme on prendrait une bête
de somme par la bricole, et, l'entraînant après lui, sortit du cabaret,
lentement, car Javert, entravé aux jambes, ne pouvait faire que de très
petits pas.

Jean Valjean avait le pistolet au poing.

Ils franchirent ainsi le trapèze intérieur de la barricade. Les
insurgés, tout à l'attaque imminente, tournaient le dos.

Marius, seul, placé de côté à l'extrémité gauche du barrage, les vit
passer. Ce groupe du patient et du bourreau s'éclaira de la lueur
sépulcrale qu'il avait dans l'âme.

Jean Valjean fit escalader, avec quelque peine, à Javert garrotté, mais
sans le lâcher un seul instant, le petit retranchement de la ruelle
Mondétour.

Quand ils eurent enjambé ce barrage, ils se trouvèrent seuls tous les
deux dans la ruelle. Personne ne les voyait plus. Le coude des maisons
les cachait aux insurgés. Les cadavres retirés de la barricade faisaient
un monceau terrible à quelques pas.

On distinguait dans le tas des morts une face livide, une chevelure
dénouée, une main percée, et un sein de femme demi-nu. C'était Éponine.

Javert considéra obliquement cette morte, et, profondément calme, dit à
demi-voix:

--Il me semble que je connais cette fille-là.

Puis il se tourna vers Jean Valjean.

Jean Valjean mit le pistolet sous son bras, et fixa sur Javert un regard
qui n'avait pas besoin de paroles pour dire:--Javert, c'est moi.

Javert répondit:

--Prends ta revanche.

Jean Valjean tira de son gousset un couteau, et l'ouvrit.

--Un surin! s'écria Javert. Tu as raison. Cela te convient mieux.

Jean Valjean coupa la martingale que Javert avait au cou, puis il coupa
les cordes qu'il avait aux poignets, puis se baissant, il coupa la
ficelle qu'il avait aux pieds et, se redressant, il lui dit:

--Vous êtes libre.

Javert n'était pas facile à étonner. Cependant, tout maître qu'il était
de lui, il ne put se soustraire à une commotion. Il resta béant et
immobile.

Jean Valjean poursuivit:

--Je ne crois pas que je sorte d'ici. Pourtant, si, par hasard, j'en
sortais, je demeure, sous le nom de Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé,
numéro sept.

Javert eut un froncement de tige qui lui entrouvrit un coin de la
bouche, et il murmura entre ses dents:

--Prends garde.

--Allez, dit Jean Valjean.

Javert reprit:

--Tu as dit Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé?

--Numéro sept.

Javert répéta à demi-voix:--Numéro sept.

Il reboutonna sa redingote, remit de la roideur militaire entre ses deux
épaules, fit demi-tour, croisa les bras en soutenant son menton dans une
de ses mains, et se mit à marcher dans la direction des halles. Jean
Valjean le suivait des yeux. Après quelques pas, Javert se retourna, et
cria à Jean Valjean:

--Vous m'ennuyez. Tuez-moi plutôt.

Javert ne s'apercevait pas lui-même qu'il ne tutoyait plus Jean Valjean:

--Allez-vous-en, dit Jean Valjean.

Javert s'éloigna à pas lents. Un moment après, il tourna l'angle de la
rue des Prêcheurs.

Quand Javert eut disparu, Jean Valjean déchargea le pistolet en l'air.

Puis il rentra dans la barricade et dit:

--C'est fait.

Cependant voici ce qui s'était passé:

Marius, plus occupé du dehors que du dedans, n'avait pas jusque-là
regardé attentivement l'espion garrotté au fond obscur de la salle
basse.

Quand il le vit au grand jour, enjambant la barricade pour aller mourir,
il le reconnut. Un souvenir subit lui entra dans l'esprit. Il se rappela
l'inspecteur de la rue de Pontoise, et les deux pistolets qu'il lui
avait remis et dont il s'était servi lui Marius, dans cette barricade
même; et non seulement il se rappela la figure, mais il se rappela le
nom.

Ce souvenir pourtant était brumeux et trouble comme toutes ses idées. Ce
ne fut pas une affirmation qu'il se fit, ce fut une question qu'il
s'adressa:--Est-ce que ce n'est pas là cet inspecteur de police qui m'a
dit s'appeler Javert?

Peut-être était-il encore temps d'intervenir pour cet homme? Mais il
fallait d'abord savoir si c'était bien ce Javert.

Marius interpella Enjolras qui venait de se placer à l'autre bout de la
barricade.

--Enjolras?

--Quoi?

--Comment s'appelle cet homme-là?

--Qui?

--L'agent de police. Sais-tu son nom?

--Sans doute. Il nous l'a dit.

--Comment s'appelle-t-il?

--Javert.

Marius se dressa.

En ce moment on entendit le coup de pistolet.

Jean Valjean reparut et cria: C'est fait.

Un froid sombre traversa le coeur de Marius.




Chapitre XX

Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort


L'agonie de la barricade allait commencer.

Tout concourait à la majesté tragique de cette minute suprême; mille
fracas mystérieux dans l'air, le souffle des masses armées mises en
mouvement dans des rues qu'on ne voyait pas, le galop intermittent de la
cavalerie, le lourd ébranlement des artilleries en marche, les feux de
peloton et les canonnades se croisant dans le dédale de Paris, les
fumées de la bataille montant toutes dorées au-dessus des toits, on ne
sait quels cris lointains vaguement terribles, des éclairs de menace
partout, le tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l'accent du
sanglot, la douceur de la saison, la splendeur du ciel plein de soleil
et de nuages, la beauté du jour et l'épouvantable silence des maisons.

Car, depuis la veille, les deux rangées de maisons de la rue de la
Chanvrerie étaient devenues deux murailles; murailles farouches. Portes
fermées, fenêtres fermées, volets fermés.

Dans ces temps-là, si différents de ceux où nous sommes, quand l'heure
était venue où le peuple voulait en finir avec une situation qui avait
trop duré, avec une charte octroyée ou avec un pays légal, quand la
colère universelle était diffuse dans l'atmosphère, quand la ville
consentait au soulèvement de ses pavés, quand l'insurrection faisait
sourire la bourgeoisie en lui chuchotant son mot d'ordre à l'oreille,
alors l'habitant, pénétré d'émeute, pour ainsi dire, était l'auxiliaire
du combattant, et la maison fraternisait avec la forteresse improvisée
qui s'appuyait sur elle. Quand la situation n'était pas mûre, quand
l'insurrection n'était décidément pas consentie, quand la masse
désavouait le mouvement, c'en était fait des combattants, la ville se
changeait en désert autour de la révolte, les âmes se glaçaient, les
asiles se muraient, et la rue se faisait défilé pour aider l'armée à
prendre la barricade.

On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu'il ne veut.
Malheur à qui tente de lui forcer la main! Un peuple ne se laisse pas
faire. Alors il abandonne l'insurrection à elle-même. Les insurgés
deviennent des pestiférés. Une maison est un escarpement, une porte est
un refus, une façade est un mur. Ce mur voit, entend, et ne veut pas. Il
pourrait s'entrouvrir et vous sauver. Non. Ce mur, c'est un juge. Il
vous regarde et vous condamne. Quelle sombre chose que ces maisons
fermées! Elles semblent mortes, elles sont vivantes. La vie, qui y est
comme suspendue, y persiste. Personne n'en est sorti depuis vingt-quatre
heures, mais personne n'y manque. Dans l'intérieur de cette roche, on
va, on vient, on se couche, on se lève; on y est en famille; on y boit
et on y mange; on y a peur, chose terrible! La peur excuse cette
inhospitalité redoutable; elle y mêle l'effarement, circonstance
atténuante. Quelquefois même, et cela s'est vu, la peur devient passion;
l'effroi peut se changer en furie, comme la prudence en rage; de là ce
mot si profond: _Les enragés de modérés_. Il y a des flamboiements
d'épouvante suprême d'où sort, comme une fumée lugubre, la colère.--Que
veulent ces gens-là? ils ne sont jamais contents. Ils compromettent les
hommes paisibles. Comme si l'on n'avait pas assez de révolutions comme
cela! Qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici? Qu'ils s'en tirent. Tant
pis pour eux. C'est leur faute. Ils n'ont que ce qu'ils méritent. Cela
ne nous regarde pas. Voilà notre pauvre rue criblée de balles. C'est un
tas de vauriens. Surtout n'ouvrez pas la porte.--Et la maison prend une
figure de tombe. L'insurgé devant cette porte agonise; il voit arriver
la mitraille et les sabres nus; s'il crie, il sait qu'on l'écoute, mais
qu'on ne viendra pas; il y a là des murs qui pourraient le protéger, il
y a là des hommes qui pourraient le sauver, et ces murs ont des oreilles
de chair, et ces hommes ont des entrailles de pierre.

Qui accuser?

Personne, et tout le monde.

Les temps incomplets où nous vivons.

C'est toujours à ses risques et périls que l'utopie se transforme en
insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation
armée, et de Minerve Pallas. L'utopie qui s'impatiente et devient émeute
sait ce qui l'attend; presque toujours elle arrive trop tôt. Alors elle
se résigne, et accepte stoïquement, au lieu du triomphe, la catastrophe.
Elle sert, sans se plaindre, et en les disculpant même, ceux qui la
renient, et sa magnanimité est de consentir à l'abandon. Elle est
indomptable contre l'obstacle et douce envers l'ingratitude.

Est-ce l'ingratitude d'ailleurs?

Oui, au point de vue du genre humain.

Non, au point de vue de l'individu.

Le progrès est le mode de l'homme. La vie générale du genre humain
s'appelle le Progrès; le pas collectif du genre humain s'appelle le
Progrès. Le progrès marche; il fait le grand voyage humain et terrestre
vers le céleste et le divin; il a ses haltes où il rallie le troupeau
attardé; il a ses stations où il médite, en présence de quelque Chanaan
splendide dévoilant tout à coup son horizon; il a ses nuits où il dort;
et c'est une des poignantes anxiétés du penseur de voir l'ombre sur
l'âme humaine et de tâter dans les ténèbres, sans pouvoir le réveiller,
le progrès endormi.

--_Dieu est peut-être mort_, disait un jour à celui qui écrit ces lignes
Gérard de Nerval, confondant le progrès avec Dieu, et prenant
l'interruption du mouvement pour la mort de l'Être.

Qui désespère a tort. Le progrès se réveille infailliblement, et, en
somme, on pourrait dire qu'il a marché même endormi, car il a grandi.
Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. Être toujours
paisible, cela ne dépend pas plus du progrès que du fleuve; n'y élevez
point de barrage, n'y jetez pas de rocher; l'obstacle fait écumer l'eau
et bouillonner l'humanité. De là des troubles; mais après ces troubles,
on reconnaît qu'il y a du chemin de fait. Jusqu'à ce que l'ordre, qui
n'est autre chose que la paix universelle, soit établi, jusqu'à ce que
l'harmonie et l'unité règnent, le progrès aura pour étapes les
révolutions.

Qu'est-ce donc que le Progrès? Nous venons de le dire. La vie permanente
des peuples.

Or, il arrive quelquefois que la vie momentanée des individus fait
résistance à la vie éternelle du genre humain.

Avouons-le sans amertume, l'individu a son intérêt distinct, et peut
sans forfaiture stipuler pour cet intérêt et le défendre; le présent a
sa quantité excusable d'égoïsme; la vie momentanée a son droit, et n'est
pas tenue de se sacrifier sans cesse à l'avenir. La génération qui a
actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas forcée de
l'abréger pour les générations, ses égales après tout, qui auront leur
tour plus tard.--J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme Tous. Je
suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me reposer, je
suis père de famille, je travaille, je prospère, je fais de bonnes
affaires, j'ai des maisons à louer, j'ai de l'argent sur l'État, je suis
heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je désire vivre,
laissez-moi tranquille.--De là, à de certaines heures, un froid profond
sur les magnanimes avant-gardes du genre humain.

L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sphère radieuse en faisant
la guerre. Elle, la vérité de demain, elle emprunte son procédé, la
bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit comme le passé.
Elle, l'idée pure, elle devient voie de fait. Elle complique son
héroïsme d'une violence dont il est juste qu'elle réponde; violence
d'occasion et d'expédient, contraire aux principes, et dont elle est
fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le vieux code militaire
au poing; elle fusille les espions, elle exécute les traîtres, elle
supprime des êtres vivants et les jette dans les ténèbres inconnues.
Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble que l'utopie n'ait plus
foi dans le rayonnement, sa force irrésistible et incorruptible. Elle
frappe avec le glaive. Or, aucun glaive n'est simple. Toute épée a deux
tranchants; qui blesse avec l'un se blesse à l'autre.

Cette réserve faite, et faite en toute sévérité, il nous est impossible
de ne pas admirer, qu'ils réussissent ou non, les glorieux combattants
de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Même quand ils avortent, ils
sont vénérables, et c'est peut-être dans l'insuccès qu'ils ont plus de
majesté. La victoire, quand elle est selon le progrès, mérite
l'applaudissement des peuples; mais une défaite héroïque mérite leur
attendrissement. L'une est magnifique, l'autre est sublime. Pour nous,
qui préférons le martyre au succès, John Brown est plus grand que
Washington, et Pisacane est plus grand que Garibaldi.

Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.

On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils avortent.

On accuse les révolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade semble
attentat. On incrimine leurs théories, on suspecte leur but, on redoute
leur arrière-pensée, on dénonce leur conscience. On leur reproche
d'élever, d'échafauder et d'entasser contre le fait social régnant un
monceau de misères, de douleurs, d'iniquités, de griefs, de désespoirs,
et d'arracher des bas-fonds des blocs de ténèbres pour s'y créneler et y
combattre. On leur crie: Vous dépavez l'enfer! Ils pourraient répondre:
C'est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions.

Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme, convenons-en,
lorsqu'on voit le pavé, on songe à l'ours, et c'est une bonne volonté
dont la société s'inquiète. Mais il dépend de la société de se sauver
elle-même; c'est à sa propre bonne volonté que nous faisons appel. Aucun
remède violent n'est nécessaire. Étudier le mal à l'amiable, le
constater, puis le guérir. C'est à cela que nous la convions.

Quoi qu'il en soit, même tombés, surtout tombés, ils sont augustes, ces
hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'oeil fixé sur la France,
luttent pour la grande oeuvre avec la logique inflexible de l'idéal; ils
donnent leur vie en pur don pour le progrès; ils accomplissent la
volonté de la providence; ils font un acte religieux. À l'heure dite,
avec autant de désintéressement qu'un acteur qui arrive à sa réplique,
obéissant au scénario divin, ils entrent dans le tombeau. Et ce combat
sans espérance, et cette disparition stoïque, ils l'acceptent pour
amener à ses splendides et suprêmes conséquences universelles le
magnifique mouvement humain irrésistiblement commencé le 14 juillet
1789. Ces soldats sont des prêtres. La Révolution française est un geste
de Dieu.

Du reste il y a, et il convient d'ajouter cette distinction aux
distinctions déjà indiquées dans un autre chapitre, il y a les
insurrections acceptées qui s'appellent révolutions; il y a les
révolutions refusées qui s'appellent émeutes. Une insurrection qui
éclate, c'est une idée qui passe son examen devant le peuple. Si le
peuple laisse tomber sa boule noire, l'idée est fruit sec,
l'insurrection est échauffourée.

L'entrée en guerre à toute sommation et chaque fois que l'utopie le
désire n'est pas le fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours et
à toute heure le tempérament des héros et des martyrs.

Elles sont positives. À priori, l'insurrection leur répugne;
premièrement, parce qu'elle a souvent pour résultat une catastrophe,
deuxièmement, parce qu'elle a toujours pour point de départ une
abstraction.

Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'idéal, et pour l'idéal seul
que se dévouent ceux qui se dévouent. Une insurrection est un
enthousiasme. L'enthousiasme peut se mettre en colère; de là les prises
d'armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un gouvernement ou
un régime vise plus haut. Ainsi, par exemple, insistons-y, ce que
combattaient les chefs de l'insurrection de 1832, et en particulier les
jeunes enthousiastes de la rue de la Chanvrerie, ce n'était pas
précisément Louis-Philippe. La plupart, causant à coeur ouvert,
rendaient justice aux qualités de ce roi mitoyen à la monarchie et à la
révolution; aucun ne le haïssait. Mais ils attaquaient la branche
cadette du droit divin dans Louis-Philippe comme ils en avaient attaqué
la branche aînée dans Charles X; et ce qu'ils voulaient renverser en
renversant la royauté en France, nous l'avons expliqué, c'était
l'usurpation de l'homme sur l'homme et du privilège sur le droit dans
l'univers entier. Paris sans roi a pour contre-coup le monde sans
despotes. Ils raisonnaient de la sorte. Leur but était lointain sans
doute, vague peut-être, et reculant devant l'effort; mais grand.

Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les
sacrifiés, sont des illusions presque toujours, mais des illusions
auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est mêlée. L'insurgé
poétise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques en
se grisant de ce qu'on va faire. Qui sait? on réussira peut-être. On est
le petit nombre; on a contre soi toute une armée; mais on défend le
droit, la loi naturelle, la souveraineté de chacun sur soi-même qui n'a
pas d'abdication possible, la justice, la vérité, et au besoin on mourra
comme les trois cents Spartiates. On ne songe pas à Don Quichotte, mais
à Léonidas. Et l'on va devant soi, et, une fois engagé, on ne recule
plus, et l'on se précipite tête baissée, ayant pour espérance une
victoire inouïe, la révolution complétée, le progrès remis en liberté,
l'agrandissement du genre humain, la délivrance universelle; et pour pis
aller les Thermopyles.

Ces passes d'armes pour le progrès échouent souvent, et nous venons de
dire pourquoi. La foule est rétive à l'entraînement des paladins. Ces
lourdes masses, les multitudes, fragiles à cause de leur pesanteur même,
craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'idéal.

D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les intérêts sont là, peu amis de
l'idéal et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le coeur.

La grandeur et la beauté de la France, c'est qu'elle prend moins de
ventre que les autres peuples; elle se noue plus aisément la corde aux
reins. Elle est la première éveillée, la dernière endormie. Elle va en
avant. Elle est chercheuse.

Cela tient à ce qu'elle est artiste.

L'idéal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de même
que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples artistes
sont aussi les peuples conséquents. Aimer la beauté, c'est voir la
lumière. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe, c'est-à-dire de
la civilisation, a été porté d'abord par la Grèce, qui l'a passé à
l'Italie, qui l'a passé à la France. Divins peuples éclaireurs! _Vitaï
lampada tradunt_.

Chose admirable, la poésie d'un peuple est l'élément de son progrès. La
quantité de civilisation se mesure à la quantité d'imagination.
Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mâle. Corinthe,
oui; Sybaris, non. Qui s'effémine s'abâtardit. Il ne faut être ni
dilettante, ni virtuose; mais il faut être artiste. En matière de
civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer. À cette
condition, on donne au genre humain le patron de l'idéal.

L'idéal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science.
C'est par la science qu'on réalisera cette vision auguste des poètes: le
beau social. On refera l'Eden par A + B. Au point où la civilisation est
parvenue, l'exact est un élément nécessaire du splendide, et le
sentiment artiste est non seulement servi, mais complété par l'organe
scientifique; le rêve doit calculer. L'art, qui est le conquérant, doit
avoir pour point d'appui la science, qui est le marcheur. La solidité de
la monture importe. L'esprit moderne, c'est le génie de la Grèce ayant
pour véhicule le génie de l'Inde; Alexandre sur l'éléphant.

Les races pétrifiées dans le dogme ou démoralisées par le lucre sont
impropres à la conduite de la civilisation. La génuflexion devant
l'idole ou devant l'écu atrophie le muscle qui marche et la volonté qui
va. L'absorption hiératique ou marchande amoindrit le rayonnement d'un
peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui retire cette
intelligence à la fois humaine et divine du but universel, qui fait les
nations missionnaires. Babylone n'a pas d'idéal; Carthage n'a pas
d'idéal. Athènes et Rome ont et gardent, même à travers toute
l'épaisseur nocturne des siècles, des auréoles de civilisation.

La France est de la même qualité de peuple que la Grèce et l'Italie.
Elle est athénienne par le beau et romaine par le grand. En outre, elle
est bonne. Elle se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples
en humeur de dévouement et de sacrifice. Seulement, cette humeur la
prend et la quitte. Et c'est là le grand péril pour ceux qui courent
quand elle ne veut que marcher, ou qui marchent quand elle veut
s'arrêter. La France a ses rechutes de matérialisme, et, à de certains
instants, les idées qui obstruent ce cerveau sublime n'ont plus rien qui
rappelle la grandeur française et sont de la dimension d'un Missouri et
d'une Caroline du Sud. Qu'y faire? La géante joue la naine; l'immense
France a ses fantaisies de petitesse. Voilà tout.

À cela rien à dire. Les peuples comme les astres ont le droit d'éclipse.
Et tout est bien, pourvu que la lumière revienne et que l'éclipse ne
dégénère pas en nuit. Aube et résurrection sont synonymes. La
réapparition de la lumière est identique à la persistance du moi.

Constatons ces faits avec calme. La mort sur la barricade, ou la tombe
dans l'exil, c'est pour le dévouement un en-cas acceptable. Le vrai nom
du dévouement, c'est désintéressement. Que les abandonnés se laissent
abandonner, que les exilés se laissent exiler, et bornons-nous à
supplier les grands peuples de ne pas reculer trop loin quand ils
reculent. Il ne faut pas, sous prétexte de retour à la raison, aller
trop avant dans la descente.

La matière existe, la minute existe, les intérêts existent, le ventre
existe; mais il ne faut pas que le ventre soit la seule sagesse. La vie
momentanée a son droit, nous l'admettons, mais la vie permanente a le
sien. Hélas! être monté, cela n'empêche pas de tomber. On voit ceci dans
l'histoire plus souvent qu'on ne voudrait. Une nation est illustre; elle
goûte à l'idéal, puis elle mord dans la fange, et elle trouve cela bon;
et si on lui demande d'où vient qu'elle abandonne Socrate pour Falstaff,
elle répond: C'est que j'aime les hommes d'état.

Un mot encore avant de rentrer dans la mêlée.

Une bataille comme celle que nous racontons en ce moment n'est autre
chose qu'une convulsion vers l'idéal. Le progrès entravé est maladif, et
il a de ces tragiques épilepsies. Cette maladie du progrès, la guerre
civile, nous avons dû la rencontrer sur notre passage. C'est là une des
phases fatales, à la fois acte et entr'acte, de ce drame dont le pivot
est un damné social, et dont le titre véritable est: _le Progrès_.

Le Progrès!

Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pensée; et, au point de
ce drame où nous sommes, l'idée qu'il contient ayant encore plus d'une
épreuve à subir, il nous est permis peut-être, sinon d'en soulever le
voile, du moins d'en laisser transparaître nettement la lueur.

Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est, d'un bout à
l'autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les
intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal au
bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de
l'appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité
au devoir, de l'enfer au ciel, du néant à Dieu. Point de départ: la
matière, point d'arrivée: l'âme. L'hydre au commencement, l'ange à la
fin.




Chapitre XXI

Les héros


Tout à coup le tambour battit la charge.

L'attaque fut l'ouragan. La veille, dans l'obscurité, la barricade avait
été approchée silencieusement comme par un boa. À présent, en plein
jour, dans cette rue évasée, la surprise était décidément impossible, la
vive force d'ailleurs s'était démasquée, le canon avait commencé le
rugissement, l'armée se rua sur la barricade. La furie était maintenant
l'habileté. Une puissante colonne d'infanterie de ligne, coupée à
intervalles égaux de garde nationale et de garde municipale à pied, et
appuyée sur des masses profondes qu'on entendait sans les voir, déboucha
dans la rue au pas de course, tambour battant, clairon sonnant,
bayonnettes croisées, sapeurs en tête, et, imperturbable sous les
projectiles, arriva droit sur la barricade avec le poids d'une poutre
d'airain sur un mur.

Le mur tint bon.

Les insurgés firent feu impétueusement. La barricade escaladée eut une
crinière d'éclairs. L'assaut fut si forcené qu'elle fut un moment
inondée d'assaillants; mais elle secoua les soldats ainsi que le lion
les chiens, et elle ne se couvrit d'assiégeants que comme la falaise
d'écume, pour reparaître l'instant d'après, escarpée, noire et
formidable.

La colonne, forcée de se replier, resta massée dans la rue, à découvert,
mais terrible, et riposta à la redoute par une mousqueterie effrayante.
Quiconque a vu un feu d'artifice se rappelle cette gerbe faite d'un
croisement de foudres qu'on appelle le bouquet. Qu'on se représente ce
bouquet, non plus vertical, mais horizontal, portant une balle, une
chevrotine ou un biscaïen à la pointe de chacun de ses jets de feu, et
égrenant la mort dans ses grappes de tonnerres. La barricade était
là-dessous.

Des deux parts résolution égale. La bravoure était là presque barbare et
se compliquait d'une sorte de férocité héroïque qui commençait par le
sacrifice de soi-même. C'était l'époque où un garde national se battait
comme un zouave. La troupe voulait en finir; l'insurrection voulait
lutter. L'acceptation de l'agonie en pleine jeunesse et en pleine santé
fait de l'intrépidité une frénésie. Chacun dans cette mêlée avait le
grandissement de l'heure suprême. La rue se joncha de cadavres.

La barricade avait à l'une de ses extrémités Enjolras et à l'autre
Marius. Enjolras, qui portait toute la barricade dans sa tête, se
réservait et s'abritait; trois soldats tombèrent l'un après l'autre sous
son créneau sans l'avoir même aperçu; Marius combattait à découvert. Il
se faisait point de mire. Il sortait du sommet de la redoute plus qu'à
mi-corps. Il n'y a pas de plus violent prodigue qu'un avare qui prend le
mors aux dents; il n'y a pas d'homme plus effrayant dans l'action qu'un
songeur. Marius était formidable et pensif. Il était dans la bataille
comme dans un rêve. On eût dit un fantôme qui fait le coup de fusil.

Les cartouches des assiégés s'épuisaient; leurs sarcasmes non. Dans ce
tourbillon du sépulcre où ils étaient, ils riaient.

Courfeyrac était nu-tête.

--Qu'est-ce que tu as donc fait de ton chapeau? lui demanda Bossuet.

Courfeyrac répondit:

--Ils ont fini par me l'emporter à coups de canon.

Ou bien ils disaient des choses hautaines.

--Comprend-on, s'écriait amèrement Feuilly, ces hommes--(et il citait
les noms, des noms connus, célèbres même, quelques-uns de l'ancienne
armée)--qui avaient promis de nous rejoindre et fait serment de nous
aider, et qui s'y étaient engagés d'honneur, et qui sont nos généraux,
et qui nous abandonnent!

Et Combeferre se bornait à répondre avec un grave sourire:

--Il y a des gens qui observent les règles de l'honneur comme on observe
les étoiles, de très loin.

L'intérieur de la barricade était tellement semé de cartouches déchirées
qu'on eût dit qu'il y avait neigé.

Les assaillants avaient le nombre; les insurgés avaient la position. Ils
étaient au haut d'une muraille, et ils foudroyaient à bout portant les
soldats trébuchant dans les morts et les blessés et empêtrés dans
l'escarpement. Cette barricade, construite comme elle l'était et
admirablement contre-butée, était vraiment une de ces situations où une
poignée d'hommes tient en échec une légion. Cependant, toujours recrutée
et grossissant sous la pluie de balles, la colonne d'attaque se
rapprochait inexorablement, et maintenant, peu à peu, pas à pas, mais
avec certitude, l'amenée serrait la barricade comme la vis le pressoir.

Les assauts se succédèrent. L'horreur alla grandissant.

Alors éclata, sur ce tas de pavés, dans cette rue de la Chanvrerie, une
lutte digne d'une muraille de Troie. Ces hommes hâves, déguenillés,
épuisés, qui n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures, qui
n'avaient pas dormi, qui n'avaient plus que quelques coups à tirer, qui
tâtaient leurs poches vides de cartouches, presque tous blessés, la tête
ou le bras bandé d'un linge rouillé et noirâtre, ayant dans leurs habits
des trous d'où le sang coulait, à peine armés de mauvais fusils et de
vieux sabres ébréchés, devinrent des Titans. La barricade fut dix fois
abordée, assaillie, escaladée, et jamais prise.

Pour se faire une idée de cette lutte, il faudrait se figurer le feu mis
à un tas de courages terribles, et qu'on regarde l'incendie. Ce n'était
pas un combat, c'était le dedans d'une fournaise; les bouches y
respiraient de la flamme; les visages y étaient extraordinaires, la
forme humaine y semblait impossible, les combattants y flamboyaient, et
c'était formidable de voir aller et venir dans cette fumée rouge ces
salamandres de la mêlée. Les scènes successives et simultanées de cette
tuerie grandiose, nous renonçons à les peindre. L'épopée seule a le
droit de remplir douze mille vers avec une bataille.

On eût dit cet enfer du brahmanisme, le plus redoutable des dix-sept
abîmes, que le Véda appelle la Forêt des Épées.

On se battait corps à corps, pied à pied, à coups de pistolet, à coups
de sabre, à coups de poing, de loin, de près, d'en haut, d'en bas, de
partout, des toits de la maison, des fenêtres du cabaret, des soupiraux
des caves où quelques-uns s'étaient glissés. Ils étaient un contre
soixante. La façade de Corinthe, à demi démolie, était hideuse. La
fenêtre, tatouée de mitraille, avait perdu vitres et châssis, et n'était
plus qu'un trou informe, tumultueusement bouché avec des pavés. Bossuet
fut tué; Feuilly fut tué; Courfeyrac fut tué; Joly fut tué; Combeferre,
traversé de trois coups de bayonnette dans la poitrine au moment où il
relevait un soldat blessé, n'eut que le temps de regarder le ciel, et
expira.

Marius, toujours combattant, était si criblé de blessures,
particulièrement à la tête, que son visage disparaissait dans le sang et
qu'on eût dit qu'il avait la face couverte d'un mouchoir rouge.

Enjolras seul n'était pas atteint. Quand il n'avait plus d'arme, il
tendait la main à droite ou à gauche et un insurgé lui mettait une lame
quelconque au poing. Il n'avait plus qu'un tronçon de quatre épées; une
de plus que François Ier à Marignan.

Homère dit: «Diomède égorge Axyle, fils de Teuthranis, qui habitait
l'heureuse Arisba; Euryale, fils de Mécistée, extermine Drésos, et
Opheltios, Ésèpe, et ce Pédasus que la naïade Abarbarée conçut de
l'irréprochable Boucolion; Ulysse renverse Pidyte de Percose; Antiloque,
Ablère; Polypætès, Astyale; Polydamas, Otos de Cyllène, et Teucer,
Arétaon. Méganthios meurt sous les coups de pique d'Euripyle. Agamemnon,
roi des héros, terrasse Élatos né dans la ville escarpée que baigne le
sonore fleuve Satnoïs.» Dans nos vieux poèmes de gestes, Esplandian
attaque avec une bisaiguë de feu le marquis géant Swantibore, lequel se
défend en lapidant le chevalier avec des tours qu'il déracine. Nos
anciennes fresques murales nous montrent les deux ducs de Bretagne et de
Bourbon, armés, armoriés et timbrés en guerre, à cheval, et s'abordant,
la hache d'armes à la main, masqués de fer, bottés de fer, gantés de
fer, l'un caparaçonné d'hermine, l'autre drapé d'azur; Bretagne avec son
lion entre les deux cornes de sa couronne, Bourbon casqué d'une
monstrueuse fleur de lys à visière. Mais pour être superbe, il n'est pas
nécessaire de porter, comme Yvon, le morion ducal, d'avoir au poing,
comme Esplandian, une flamme vivante, ou, comme Phylès, père de
Polydamas, d'avoir rapporté d'Éphyre une bonne armure, présent du roi
des hommes Euphète; il suffit de donner sa vie pour une conviction ou
pour une loyauté. Ce petit soldat naïf, hier paysan de la Beauce ou du
Limousin, qui rôde, le coupe-chou au côté, autour des bonnes d'enfants
dans le Luxembourg, ce jeune étudiant pâle penché sur une pièce
d'anatomie ou sur un livre, blond adolescent qui fait sa barbe avec des
ciseaux, prenez-les tous les deux, soufflez-leur un souffle de devoir,
mettez-les en face l'un de l'autre dans le carrefour Boucherat ou dans
le cul-de-sac Planche-Mibray, et que l'un combatte pour son drapeau, et
que l'autre combatte pour son idéal, et qu'ils s'imaginent tous les deux
combattre pour la patrie; la lutte sera colossale; et l'ombre que
feront, dans le grand champ épique où se débat l'humanité, ce pioupiou
et ce carabin aux prises, égalera l'ombre que jette Mégaryon, roi de la
Lycie pleine de tigres, étreignant corps à corps l'immense Ajax, égal
aux dieux.




Chapitre XXII

Pied à pied


Quand il n'y eut plus de chefs vivants qu'Enjolras et Marius aux deux
extrémités de la barricade, le centre, qu'avaient si longtemps soutenu
Courfeyrac, Joly, Bossuet, Feuilly et Combeferre, plia. Le canon, sans
faire de brèche praticable, avait assez largement échancré le milieu de
la redoute; là, le sommet de la muraille avait disparu sous le boulet,
et s'était écroulé; et les débris, qui étaient tombés, tantôt à
l'intérieur, tantôt à l'extérieur, avaient fini, en s'amoncelant, par
faire, des deux côtés du barrage, deux espèces de talus, l'un au dedans,
l'autre au dehors. Le talus extérieur offrait à l'abordage un plan
incliné.

Un suprême assaut y fut tenté et cet assaut réussit. La masse hérissée
de bayonnettes et lancée au pas gymnastique arriva irrésistible, et
l'épais front de bataille de la colonne d'attaque apparut dans la fumée
au haut de l'escarpement. Cette fois c'était fini. Le groupe d'insurgés
qui défendait le centre recula pêle-mêle.

Alors le sombre amour de la vie se réveilla chez quelques-uns. Couchés
en joue par cette forêt de fusils, plusieurs ne voulurent plus mourir.
C'est là une minute où l'instinct de la conservation pousse des
hurlements et où la bête reparaît dans l'homme. Ils étaient acculés à la
haute maison à six étages qui faisait le fond de la redoute. Cette
maison pouvait être le salut. Cette maison était barricadée et comme
murée du haut en bas. Avant que la troupe de ligne fût dans l'intérieur
de la redoute, une porte avait le temps de s'ouvrir et de se fermer, la
durée d'un éclair suffisait pour cela, et la porte de cette maison,
entre-bâillée brusquement et refermée tout de suite, pour ces désespérés
c'était la vie. En arrière de cette maison, il y avait les rues, la
fuite possible, l'espace. Ils se mirent à frapper contre cette porte à
coups de crosse et à coups de pied, appelant, criant, suppliant,
joignant les mains. Personne n'ouvrit. De la lucarne du troisième étage,
la tête morte les regardait.

Mais Enjolras et Marius, et sept ou huit ralliés autour d'eux, s'étaient
élancés et les protégeaient. Enjolras avait crié aux soldats: N'avancez
pas! et un officier n'ayant pas obéi, Enjolras avait tué l'officier. Il
était maintenant dans la petite cour intérieure de la redoute, adossé à
la maison de Corinthe, l'épée d'une main, la carabine de l'autre, tenant
ouverte la porte du cabaret qu'il barrait aux assaillants. Il cria aux
désespérés:--il n'y a qu'une porte ouverte. Celle-ci.--Et, les couvrant
de son corps, faisant à lui seul face à un bataillon, il les fit passer
derrière lui. Tous s'y précipitèrent. Enjolras, exécutant avec sa
carabine, dont il se servait maintenant comme d'une canne, ce que les
bâtonnistes appellent la rose couverte, rabattit les bayonnettes autour
de lui et devant lui, et entra le dernier; et il y eut un instant
horrible, les soldats voulant pénétrer, les insurgés voulant fermer. La
porte fut close avec une telle violence qu'en se remboîtant dans son
cadre, elle laissa voir coupés et collés à son chambranle les cinq
doigts d'un soldat qui s'y était cramponné.

Marius était resté dehors. Un coup de feu venait de lui casser la
clavicule; il sentit qu'il s'évanouissait et qu'il tombait. En ce
moment, les yeux déjà fermés, il eut la commotion d'une main vigoureuse
qui le saisissait, et son évanouissement, dans lequel il se perdit, lui
laissa à peine le temps de cette pensée mêlée au suprême souvenir de
Cosette:--Je suis fait prisonnier. Je serai fusillé.

Enjolras, ne voyant pas Marius parmi les réfugiés du cabaret, eut la
même idée. Mais ils étaient à cet instant où chacun n'a que le temps de
songer à sa propre mort. Enjolras assujettit la barre de la porte, et la
verrouilla, et en ferma à double tour la serrure et le cadenas, pendant
qu'on la battait furieusement au dehors, les soldats à coups de crosse,
les sapeurs à coups de hache. Les assaillants s'étaient groupés sur
cette porte. C'était maintenant le siège du cabaret qui commençait.

Les soldats, disons-le, étaient pleins de colère.

La mort du sergent d'artillerie les avait irrités, et puis, chose plus
funeste, pendant les quelques heures qui avaient précédé l'attaque, il
s'était dit parmi eux que les insurgés mutilaient les prisonniers, et
qu'il y avait dans le cabaret le cadavre d'un soldat sans tête. Ce genre
de rumeurs fatales est l'accompagnement ordinaire des guerres civiles,
et ce fut un faux bruit de cette espèce qui causa plus tard la
catastrophe de la rue Transnonain.

Quand la porte fut barricadée, Enjolras dit aux autres:

--Vendons-nous cher.

Puis il s'approcha de la table où étaient étendus Mabeuf et Gavroche. On
voyait sous le drap noir deux formes droites et rigides, l'une grande,
l'autre petite, et les deux visages se dessinaient vaguement sous les
plis froids du suaire. Une main sortait de dessous le linceul et pendait
vers la terre. C'était celle du vieillard.

Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable, de même que la veille
il avait baisé le front.

C'étaient les deux seuls baisers qu'il eût donnés dans sa vie.

Abrégeons. La barricade avait lutté comme une porte de Thèbes, le
cabaret lutta comme une maison de Saragosse. Ces résistances-là sont
bourrues. Pas de quartier. Pas de parlementaire possible. On veut mourir
pourvu qu'on tue. Quand Suchet dit:--Capitulez, Palafox répond: «Après
la guerre au canon, la guerre au couteau.» Rien ne manqua à la prise
d'assaut du cabaret Hucheloup; ni les pavés pleuvant de la fenêtre et du
toit sur les assiégeants et exaspérant les soldats par d'horribles
écrasements, ni les coups de feu des caves et des mansardes, ni la
fureur de l'attaque, ni la rage de la défense, ni enfin, quand la porte
céda, les démences frénétiques de l'extermination. Les assaillants, en
se ruant dans le cabaret, les pieds embarrassés dans les panneaux de la
porte enfoncée et jetée à terre, n'y trouvèrent pas un combattant.
L'escalier en spirale, coupé à coups de hache, gisait au milieu de la
salle basse, quelques blessés achevaient d'expirer, tout ce qui n'était
pas tué était au premier étage, et là, par le trou du plafond, qui avait
été l'entrée de l'escalier, un feu terrifiant éclata. C'étaient les
dernières cartouches. Quand elles furent brûlées, quand ces agonisants
redoutables n'eurent plus ni poudre ni balles, chacun prit à la main
deux de ces bouteilles réservées par Enjolras et dont nous avons parlé,
et ils tinrent tête à l'escalade avec ces massues effroyablement
fragiles. C'étaient des bouteilles d'eau-forte. Nous disons telles
qu'elles sont ces choses sombres du carnage. L'assiégé, hélas, fait arme
de tout. Le feu grégeois n'a pas déshonoré Archimède; la poix bouillante
n'a pas déshonoré Bayard. Toute la guerre est de l'épouvante, et il n'y
a rien à y choisir. La mousqueterie des assiégeants, quoique gênée et de
bas en haut, était meurtrière. Le rebord du trou du plafond fut bientôt
entouré de têtes mortes d'où ruisselaient de longs fils rouges et
fumants. Le fracas était inexprimable; une fumée enfermée et brûlante
faisait presque la nuit sur ce combat. Les mots manquent pour dire
l'horreur arrivée à ce degré. Il n'y avait plus d'hommes dans cette
lutte maintenant infernale. Ce n'étaient plus des géants contre des
colosses. Cela ressemblait plus à Milton et à Dante qu'à Homère. Des
démons attaquaient, des spectres résistaient.

C'était l'héroïsme monstre.




Chapitre XXIII

Oreste à jeun et Pylade ivre


Enfin, se faisant la courte échelle, s'aidant du squelette de
l'escalier, grimpant aux murs, s'accrochant au plafond, écharpant, au
bord de la trappe même, les derniers qui résistaient, une vingtaine
d'assiégeants, soldats, gardes nationaux, gardes municipaux, pêle-mêle,
la plupart défigurés par des blessures au visage dans cette ascension
redoutable, aveuglés par le sang, furieux, devenus sauvages, firent
irruption dans la salle du premier étage. Il n'y avait plus là qu'un
seul qui fût debout, Enjolras. Sans cartouches, sans épée, il n'avait
plus à la main que le canon de sa carabine dont il avait brisé la crosse
sur la tête de ceux qui entraient. Il avait mis le billard entre les
assaillants et lui; il avait reculé à l'angle de la salle, et là, l'oeil
fier, la tête haute, ce tronçon d'arme au poing, il était encore assez
inquiétant pour que le vide se fût fait autour de lui. Un cri s'éleva:

--C'est le chef. C'est lui qui a tué l'artilleur. Puisqu'il s'est mis
là, il y est bien. Qu'il y reste. Fusillons-le sur place.

--Fusillez-moi, dit Enjolras.

Et, jetant le tronçon de sa carabine, et croisant les bras, il présenta
sa poitrine.

L'audace de bien mourir émeut toujours les hommes. Dès qu'Enjolras eut
croisé les bras, acceptant la fin, l'assourdissement de la lutte cessa
dans la salle, et ce chaos s'apaisa subitement dans une sorte de
solennité sépulcrale. Il semblait que la majesté menaçante d'Enjolras
désarmé et immobile pesât sur ce tumulte, et que, rien que par
l'autorité de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n'avait
pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indifférent comme un
invulnérable, contraignît cette cohue sinistre à le tuer avec respect.
Sa beauté, en ce moment-là augmentée de sa fierté, était un
resplendissement, et, comme s'il ne pouvait pas plus être fatigué que
blessé, après les effrayantes vingt-quatre heures qui venaient de
s'écouler, il était vermeil et rose. C'était de lui peut-être que
parlait le témoin qui disait plus tard devant le conseil de guerre: «Il
y avait un insurgé que j'ai entendu nommer Apollon.» Un garde national
qui visait Enjolras abaissa son arme en disant: «Il me semble que je
vais fusiller une fleur.»

Douze hommes se formèrent en peloton à l'angle opposé à Enjolras, et
apprêtèrent leurs fusils en silence.

Puis un sergent cria:--Joue.

Un officier intervint.

--Attendez.

Et s'adressant à Enjolras:

--Voulez-vous qu'on vous bande les yeux?

--Non.

--Est-ce bien vous qui avez tué le sergent d'artillerie?

--Oui.

Depuis quelques instants Grantaire s'était réveillé.

Grantaire, on s'en souvient, dormait depuis la veille dans la salle
haute du cabaret, assis sur une chaise, affaissé sur une table.

Il réalisait, dans toute son énergie, la vieille métaphore: ivre mort.
Le hideux philtre absinthe-stout-alcool l'avait jeté en léthargie. Sa
table étant petite et ne pouvant servir à la barricade, on la lui avait
laissée. Il était toujours dans la même posture, la poitrine pliée sur
la table, la tête appuyée à plat sur les bras, entouré de verres, de
chopes et de bouteilles. Il dormait de cet écrasant sommeil de l'ours
engourdi et de la sangsue repue. Rien n'y avait fait, ni la fusillade,
ni les boulets, ni la mitraille qui pénétrait par la croisée dans la
salle où il était, ni le prodigieux vacarme de l'assaut. Seulement, il
répondait quelquefois au canon par un ronflement. Il semblait attendre
là qu'une balle vînt lui épargner la peine de se réveiller. Plusieurs
cadavres gisaient autour de lui; et, au premier coup d'oeil, rien ne le
distinguait de ces dormeurs profonds de la mort.

Le bruit n'éveille pas un ivrogne, le silence le réveille. Cette
singularité a été plus d'une fois observée. La chute de tout, autour de
lui, augmentait l'anéantissement de Grantaire; l'écroulement le
berçait.--L'espèce de halte que fit le tumulte devant Enjolras fut une
secousse pour ce pesant sommeil. C'est l'effet d'une voiture au galop
qui s'arrête court. Les assoupis s'y réveillent. Grantaire se dressa en
sursaut, étendit les bras, se frotta les yeux, regarda, bâilla, et
comprit.

L'ivresse qui finit ressemble à un rideau qui se déchire. On voit, en
bloc et d'un seul coup d'oeil, tout ce qu'elle cachait. Tout s'offre
subitement à la mémoire; et l'ivrogne qui ne sait rien de ce qui s'est
passé depuis vingt-quatre heures, n'a pas achevé d'ouvrir les paupières,
qu'il est au fait. Les idées lui reviennent avec une lucidité brusque;
l'effacement de l'ivresse, sorte de buée qui aveuglait le cerveau, se
dissipe, et fait place à la claire et nette obsession des réalités.

Relégué qu'il était dans son coin et comme abrité derrière le billard,
les soldats, l'oeil fixé sur Enjolras, n'avaient pas même aperçu
Grantaire, et le sergent se préparait à répéter l'ordre: En joue! quand
tout à coup ils entendirent une voix forte crier à côté d'eux:

--Vive la République! J'en suis.

Grantaire s'était levé.

L'immense lueur de tout le combat qu'il avait manqué, et dont il n'avait
pas été, apparut dans le regard éclatant de l'ivrogne transfiguré.

Il répéta: Vive la République! traversa la salle d'un pas ferme, et alla
se placer devant les fusils debout près d'Enjolras.

--Faites-en deux d'un coup, dit-il.

Et, se tournant vers Enjolras avec douceur, il lui dit:

--Permets-tu?

Enjolras lui serra la main en souriant.

Ce sourire n'était pas achevé que la détonation éclata.

Enjolras, traversé de huit coups de feu, resta adossé au mur comme si
les balles l'y eussent cloué. Seulement il pencha la tête.

Grantaire, foudroyé, s'abattit à ses pieds.

Quelques instants après, les soldats délogeaient les derniers insurgés
réfugiés au haut de la maison. Ils tiraillaient à travers un treillis de
bois dans le grenier. On se battait dans les combles. On jetait des
corps par les fenêtres, quelques-uns vivants. Deux voltigeurs, qui
essayaient de relever l'omnibus fracassé, étaient tués de deux coups de
carabine tirés des mansardes. Un homme en blouse en était précipité, un
coup de bayonnette dans le ventre, et râlait à terre. Un soldat et un
insurgé glissaient ensemble sur le talus de tuiles du toit, et ne
voulaient pas se lâcher, et tombaient, se tenant embrassés d'un
embrassement féroce. Lutte pareille dans la cave. Cris, coups de feu,
piétinement farouche. Puis le silence. La barricade était prise.

Les soldats commencèrent la fouille des maisons d'alentour et la
poursuite des fuyards.




Chapitre XXIV

Prisonnier


Marius était prisonnier en effet. Prisonnier de Jean Valjean.

La main qui l'avait étreint par derrière au moment où il tombait, et
dont, en perdant connaissance, il avait senti le saisissement, était
celle de Jean Valjean.

Jean Valjean n'avait pris au combat d'autre part que de s'y exposer.
Sans lui, à cette phase suprême de l'agonie, personne n'eût songé aux
blessés. Grâce à lui, partout présent dans le carnage comme une
providence, ceux qui tombaient étaient relevés, transportés dans la
salle basse, et pansés. Dans les intervalles, il réparait la barricade.
Mais rien qui pût ressembler à un coup, à une attaque, ou même à une
défense personnelle, ne sortit de ses mains. Il se taisait et secourait.
Du reste, il avait à peine quelques égratignures. Les balles n'avaient
pas voulu de lui. Si le suicide faisait partie de ce qu'il avait rêvé en
venant dans ce sépulcre, de ce côté-là il n'avait point réussi. Mais
nous doutons qu'il eût songé au suicide, acte irréligieux.

Jean Valjean, dans la nuée épaisse du combat, n'avait pas l'air de voir
Marius; le fait est qu'il ne le quittait pas des yeux. Quand un coup de
feu renversa Marius, Jean Valjean bondit avec une agilité de tigre,
s'abattit sur lui comme sur une proie, et l'emporta.

Le tourbillon de l'attaque était en cet instant-là si violemment
concentré sur Enjolras et sur la porte du cabaret que personne ne vit
Jean Valjean, soutenant dans ses bras Marius évanoui, traverser le champ
dépavé de la barricade et disparaître derrière l'angle de la maison de
Corinthe.

On se rappelle cet angle qui faisait une sorte de cap dans la rue; il
garantissait des balles et de la mitraille, et des regards aussi,
quelques pieds carrés de terrain. Il y a ainsi parfois dans les
incendies une chambre qui ne brûle point, et dans les mers les plus
furieuses, en deçà d'un promontoire ou au fond d'un cul-de-sac
d'écueils, un petit coin tranquille. C'était dans cette espèce de repli
du trapèze intérieur de la barricade qu'Éponine avait agonisé.

Là Jean Valjean s'arrêta, il laissa glisser à terre Marius, s'adossa au
mur et jeta les yeux autour de lui.

La situation était épouvantable.

Pour l'instant, pour deux ou trois minutes peut-être, ce pan de muraille
était un abri; mais comment sortir de ce massacre? Il se rappelait
l'angoisse où il s'était trouvé rue Polonceau, huit ans auparavant, et
de quelle façon il était parvenu à s'échapper; c'était difficile alors,
aujourd'hui c'était impossible. Il avait devant lui cette implacable et
sourde maison à six étages qui ne semblait habitée que par l'homme mort
penché à sa fenêtre; il avait à sa droite la barricade assez basse qui
fermait la Petite-Truanderie; enjamber cet obstacle paraissait facile,
mais on voyait au-dessus de la crête du barrage une rangée de pointes de
bayonnettes. C'était la troupe de ligne, postée au delà de cette
barricade, et aux aguets. Il était évident que franchir la barricade
c'était aller chercher un feu de peloton, et que toute tête qui se
risquerait à dépasser le haut de la muraille de pavés servirait de cible
à soixante coups de fusil. Il avait à sa gauche le champ du combat. La
mort était derrière l'angle du mur.

Que faire?

Un oiseau seul eût pu se tirer de là.

Et il fallait se décider sur-le-champ, trouver un expédient, prendre un
parti. On se battait à quelques pas de lui; par bonheur tous
s'acharnaient sur un point unique, sur la porte du cabaret; mais qu'un
soldat, un seul, eût l'idée de tourner la maison, ou de l'attaquer en
flanc, tout était fini.

Jean Valjean regarda la maison en face de lui, il regarda la barricade à
côté de lui, puis il regarda la terre, avec la violence de l'extrémité
suprême, éperdu, et comme s'il eût voulu y faire un trou avec ses yeux.

À force de regarder, on ne sait quoi de vaguement saisissable dans une
telle agonie se dessina et prit forme à ses pieds, comme si c'était une
puissance du regard de faire éclore la chose demandée. Il aperçut à
quelques pas de lui, au bas du petit barrage si impitoyablement gardé et
guetté au dehors, sous un écroulement de pavés qui la cachait en partie,
une grille de fer posée à plat et de niveau avec le sol. Cette grille,
faite de forts barreaux transversaux, avait environ deux pieds carrés.
L'encadrement de pavés qui la maintenait avait été arraché, et elle
était comme descellée. À travers les barreaux on entrevoyait une
ouverture obscure, quelque chose de pareil au conduit d'une cheminée ou
au cylindre d'une citerne. Jean Valjean s'élança. Sa vieille science des
évasions lui monta au cerveau comme une clarté. Écarter les pavés,
soulever la grille, charger sur ses épaules Marius inerte comme un corps
mort, descendre, avec ce fardeau sur les reins, en s'aidant des coudes
et des genoux, dans cette espèce de puits heureusement peu profond,
laisser retomber au-dessus de sa tête la lourde trappe de fer sur
laquelle les pavés ébranlés croulèrent de nouveau, prendre pied sur une
surface dallée à trois mètres au-dessous du sol, cela fut exécuté comme
ce qu'on fait dans le délire, avec une force de géant et une rapidité
d'aigle; cela dura quelques minutes à peine.

Jean Valjean se trouva, avec Marius toujours évanoui, dans une sorte de
long corridor souterrain.

Là, paix profonde, silence absolu, nuit.

L'impression qu'il avait autrefois éprouvée en tombant de la rue dans le
couvent, lui revint. Seulement, ce qu'il emportait aujourd'hui, ce
n'était plus Cosette; c'était Marius.

C'est à peine maintenant s'il entendait au-dessus de lui, comme un vague
murmure, le formidable tumulte du cabaret pris d'assaut.




Livre deuxième--L'intestin de Léviathan




Chapitre I

La terre appauvrie par la mer


Paris jette par an vingt-cinq millions à l'eau. Et ceci sans métaphore.
Comment, et de quelle façon? jour et nuit. Dans quel but? sans aucun
but. Avec quelle pensée? sans y penser. Pourquoi faire? pour rien. Au
moyen de quel organe? au moyen de son intestin. Quel est son intestin?
c'est son égout.

Vingt-cinq millions, c'est le plus modéré des chiffres approximatifs que
donnent les évaluations de la science spéciale.

La science, après avoir longtemps tâtonné, sait aujourd'hui que le plus
fécondant et le plus efficace des engrais, c'est l'engrais humain. Les
Chinois, disons-le à notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan
chinois, c'est Eckeberg qui le dit, ne va à la ville sans rapporter, aux
deux extrémités de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons
immondices. Grâce à l'engrais humain, la terre en Chine est encore aussi
jeune qu'au temps d'Abraham. Le froment chinois rend jusqu'à cent vingt
fois la semence. Il n'est aucun guano comparable en fertilité au
détritus d'une capitale. Une grande ville est le plus puissant des
stercoraires. Employer la ville à fumer la plaine, ce serait une
réussite certaine. Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est
or.

Que fait-on de cet or fumier? On le balaye à l'abîme.

On expédie à grands frais des convois de navires afin de récolter au
pôle austral la fiente des pétrels et des pingouins, et l'incalculable
élément d'opulence qu'on a sous la main, on l'envoie à la mer. Tout
l'engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu
d'être jeté à l'eau, suffirait à nourrir le monde.

Ces tas d'ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la
nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides
écoulements de fange souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce
que c'est? C'est de la prairie en fleur, c'est de l'herbe verte, c'est
du serpolet et du thym et de la sauge, c'est du gibier, c'est du bétail,
c'est le mugissement satisfait des grands boeufs le soir, c'est du foin
parfumé, c'est du blé doré, c'est du pain sur votre table, c'est du sang
chaud dans vos veines, c'est de la santé, c'est de la joie, c'est de la
vie. Ainsi le veut cette création mystérieuse qui est la transformation
sur la terre et la transfiguration dans le ciel.

Rendez cela au grand creuset; votre abondance en sortira. La nutrition
des plaines fait la nourriture des hommes.

Vous êtes maîtres de perdre cette richesse, et de me trouver ridicule
par-dessus le marché. Ce sera là le chef-d'oeuvre de votre ignorance.

La statistique a calculé que la France à elle seule fait tous les ans à
l'Atlantique par la bouche de ses rivières un versement d'un
demi-milliard. Notez ceci: avec ces cinq cents millions on payerait le
quart des dépenses du budget. L'habileté de l'homme est telle qu'il aime
mieux se débarrasser de ces cinq cents millions dans le ruisseau. C'est
la substance même du peuple qu'emportent, ici goutte à goutte, là à
flots, le misérable vomissement de nos égouts dans les fleuves et le
gigantesque vomissement de nos fleuves dans l'océan. Chaque hoquet de
nos cloaques nous coûte mille francs. À cela deux résultats: la terre
appauvrie et l'eau empestée. La faim sortant du sillon et la maladie
sortant du fleuve.

Il est notoire, par exemple, qu'à cette heure, la Tamise empoisonne
Londres.

Pour ce qui est de Paris, on a dû, dans ces derniers temps, transporter
la plupart des embouchures d'égouts en aval au-dessous du dernier pont.

Un double appareil tubulaire, pourvu de soupapes et d'écluses de chasse,
aspirant et refoulant, un système de drainage élémentaire, simple comme
le poumon de l'homme, et qui est déjà en pleine fonction dans plusieurs
communes d'Angleterre, suffirait pour amener dans nos villes l'eau pure
des champs et pour renvoyer dans nos champs l'eau riche des villes, et
ce facile va-et-vient, le plus simple du monde, retiendrait chez nous
les cinq cents millions jetés dehors. On pense à autre chose.

Le procédé actuel fait le mal en voulant faire le bien. L'intention est
bonne, le résultat est triste. On croit expurger la ville, on étiole la
population. Un égout est un malentendu. Quand partout le drainage, avec
sa fonction double, restituant ce qu'il prend, aura remplacé l'égout,
simple lavage appauvrissant, alors, ceci étant combiné avec les données
d'une économie sociale nouvelle, le produit de la terre sera décuplé, et
le problème de la misère sera singulièrement atténué. Ajoutez la
suppression des parasitismes, il sera résolu.

En attendant, la richesse publique s'en va à la rivière, et le coulage a
lieu. Coulage est le mot. L'Europe se ruine de la sorte par épuisement.

Quant à la France, nous venons de dire son chiffre. Or, Paris contenant
le vingt-cinquième de la population française totale, et le guano
parisien étant le plus riche de tous, on reste au-dessous de la vérité
en évaluant à vingt-cinq millions la part de perte de Paris dans le
demi-milliard que la France refuse annuellement. Ces vingt-cinq
millions, employés en assistance et en jouissance, doubleraient la
splendeur de Paris. La ville les dépense en cloaques. De sorte qu'on
peut dire que la grande prodigalité de Paris, sa fête merveilleuse, sa
Folie-Beaujon, son orgie, son ruissellement d'or à pleines mains, son
faste, son luxe, sa magnificence, c'est son égout.

C'est de cette façon que, dans la cécité d'une mauvaise économie
politique, on noie et on laisse aller à vau-l'eau et se perdre dans les
gouffres le bien-être de tous. Il devrait y avoir des filets de
Saint-Cloud pour la fortune publique.

Économiquement, le fait peut se résumer ainsi: Paris panier percé.

Paris, cette cité modèle, ce patron des capitales bien faites dont
chaque peuple tâche d'avoir une copie, cette métropole de l'idéal, cette
patrie auguste de l'initiative, de l'impulsion et de l'essai, ce centre
et ce lieu des esprits, cette ville nation, cette ruche de l'avenir, ce
composé merveilleux de Babylone et de Corinthe, ferait, au point de vue
que nous venons de signaler, hausser les épaules à un paysan du Fo-Kian.

Imitez Paris, vous vous ruinerez.

Au reste, particulièrement en ce gaspillage immémorial et insensé, Paris
lui-même imite.

Ces surprenantes inepties ne sont pas nouvelles; ce n'est point là de la
sottise jeune. Les anciens agissaient comme les modernes. «Les cloaques
de Rome, dit Liebig, ont absorbé tout le bien-être du paysan romain.»
Quand la campagne de Rome fut ruinée par l'égout romain, Rome épuisa
l'Italie, et quand elle eut mis l'Italie dans son cloaque, elle y versa
la Sicile, puis la Sardaigne, puis l'Afrique. L'égout de Rome a
engouffré le monde. Ce cloaque offrait son engloutissement à la cité et
à l'univers. _Urbi et orbi_. Ville éternelle, égout insondable.

Pour ces choses-là comme pour d'autres, Rome donne l'exemple.

Cet exemple, Paris le suit, avec toute la bêtise propre aux villes
d'esprit.

Pour les besoins de l'opération sur laquelle nous venons de nous
expliquer, Paris a sous lui un autre Paris; un Paris d'égouts; lequel a
ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses artères, et sa
circulation, qui est de la fange, avec la forme humaine de moins.

Car il ne faut rien flatter, pas même un grand peuple; là où il y a
tout, il y a l'ignominie à côté de la sublimité; et, si Paris contient
Athènes, la ville de lumière, Tyr, la ville de puissance, Sparte, la
ville de vertu, Ninive, la ville de prodige, il contient aussi Lutèce,
la ville de boue.

D'ailleurs le cachet de sa puissance est là aussi, et la titanique
sentine de Paris réalise, parmi les monuments, cet idéal étrange réalisé
dans l'humanité par quelques hommes tels que Machiavel, Bacon et
Mirabeau, le grandiose abject.

Le sous-sol de Paris, si l'oeil pouvait en pénétrer la surface,
présenterait l'aspect d'un madrépore colossal. Une éponge n'a guère plus
de pertuis et de couloirs que la motte de terre de six lieues de tour
sur laquelle repose l'antique grande ville. Sans parler des catacombes,
qui sont une cave à part, sans parler de l'inextricable treillis des
conduits du gaz, sans compter le vaste système tubulaire de la
distribution d'eau vive qui aboutit aux bornes-fontaines, les égouts à
eux seuls font sous les deux rives un prodigieux réseau ténébreux;
labyrinthe qui a pour fil sa pente.

Là apparaît, dans la brume humide, le rat, qui semble le produit de
l'accouchement de Paris.




Chapitre II

L'histoire ancienne de l'égout


Qu'on s'imagine Paris ôté comme un couvercle, le réseau souterrain des
égouts, vu à vol d'oiseau, dessinera sur les deux rives une espèce de
grosse branche greffée au fleuve. Sur la rive droite l'égout de ceinture
sera le tronc de cette branche, les conduits secondaires seront les
rameaux et les impasses seront les ramuscules.

Cette figure n'est que sommaire et à demi exacte, l'angle droit, qui est
l'angle habituel de ce genre de ramifications souterraines, étant très
rare dans la végétation.

On se fera une image plus ressemblante de cet étrange plan géométral en
supposant qu'on voie à plat sur un fond de ténèbres quelque bizarre
alphabet d'orient brouillé comme un fouillis, et dont les lettres
difformes seraient soudées les unes aux autres, dans un pêle-mêle
apparent et comme au hasard, tantôt par leurs angles, tantôt par leurs
extrémités.

Les sentines et les égouts jouaient un grand rôle au Moyen-Âge, au
Bas-Empire et dans ce vieil Orient. La peste y naissait, les despotes y
mouraient. Les multitudes regardaient presque avec une crainte
religieuse ces lits de pourriture, monstrueux berceaux de la Mort. La
fosse aux vermines de Bénarès n'est pas moins vertigineuse que la fosse
aux lions de Babylone. Téglath-Phalasar, au dire des livres rabbiniques,
jurait par la sentine de Ninive, C'est de l'égout de Munster que Jean de
Leyde faisait sortir sa fausse lune, et c'est du puits-cloaque de
Kekhscheb que son ménechme oriental, Mokannâ, le prophète voilé du
Khorassan, faisait sortir son faux soleil.

L'histoire des hommes se reflète dans l'histoire des cloaques. Les
gémonies racontaient Rome. L'égout de Paris a été une vieille chose
formidable. Il a été sépulcre, il a été asile. Le crime, l'intelligence,
la protestation sociale, la liberté de conscience, la pensée, le vol,
tout ce que les lois humaines poursuivent ou ont poursuivi, s'est caché
dans ce trou; les maillotins au quatorzième siècle, les tire-laine au
quinzième, les huguenots au seizième, les illuminés de Morin au
dix-septième, les chauffeurs au dix-huitième. Il y a cent ans, le coup
de poignard nocturne en sortait, le filou en danger y glissait; le bois
avait la caverne, Paris avait l'égout. La truanderie, cette _picareria_
gauloise, acceptait l'égout comme succursale de la Cour des Miracles, et
le soir, narquoise et féroce, rentrait sous le vomitoire Maubuée comme
dans une alcôve.

Il était tout simple que ceux qui avaient pour lieu de travail quotidien
le cul-de-sac Vide-Gousset ou la rue Coupe-Gorge eussent pour domicile
nocturne le ponceau du Chemin-Vert ou le cagnard Hurepoix. De là un
fourmillement de souvenirs. Toutes sortes de fantômes hantent ces longs
corridors solitaires; partout la putridité et le miasme; çà et là un
soupirail où Villon dedans cause avec Rabelais dehors.

L'égout, dans l'ancien Paris, est le rendez-vous de tous les épuisements
et de tous les essais. L'économie politique y voit un détritus, la
philosophie sociale y voit un résidu.

L'égout, c'est la conscience de la ville. Tout y converge, et s'y
confronte. Dans ce lieu livide, il y a des ténèbres, mais il n'y a plus
de secrets. Chaque chose a sa forme vraie, ou du moins sa forme
définitive. Le tas d'ordures a cela pour lui qu'il n'est pas menteur. La
naïveté s'est réfugiée là. Le masque de Basile s'y trouve, mais on en
voit le carton, et les ficelles, et le dedans comme le dehors, et il
est accentué d'une boue honnête. Le faux nez de Scapin l'avoisine.
Toutes les malpropretés de la civilisation, une fois hors de service,
tombent dans cette fosse de vérité où aboutit l'immense glissement
social. Elles s'y engloutissent, mais elles s'y étalent. Ce pêle-mêle
est une confession. Là, plus de fausse apparence, aucun plâtrage
possible, l'ordure ôte sa chemise, dénudation absolue, déroute des
illusions et des mirages, plus rien que ce qui est, faisant la sinistre
figure de ce qui finit. Réalité et disparition. Là, un cul de bouteille
avoue l'ivrognerie, une anse de panier raconte la domesticité; là, le
trognon de pomme qui a eu des opinions littéraires redevient le trognon
de pomme; l'effigie du gros sou se vert-de-grise franchement, le crachat
de Caïphe rencontre le vomissement de Falstaff, le louis d'or qui sort
du tripot heurte le clou où pend le bout de corde du suicide, un foetus
livide roule enveloppé dans des paillettes qui ont dansé le mardi gras
dernier à l'Opéra, une toque qui a jugé les hommes se vautre près d'une
pourriture qui a été la jupe de Margoton; c'est plus que de la
fraternité, c'est du tutoiement. Tout ce qui se fardait se barbouille.
Le dernier voile est arraché. Un égout est un cynique. Il dit tout.

Cette sincérité de l'immondice nous plaît, et repose l'âme. Quand on a
passé son temps à subir sur la terre le spectacle des grands airs que
prennent la raison d'état, le serment, la sagesse politique, la justice
humaine, les probités professionnelles, les austérités de situation, les
robes incorruptibles, cela soulage d'entrer dans un égout et de voir de
la fange qui en convient.

Cela enseigne en même temps. Nous l'avons dit tout à l'heure, l'histoire
passe par l'égout. Les Saint-Barthélemy y filtrent goutte à goutte entre
les pavés. Les grands assassinats publics, les boucheries politiques et
religieuses, traversent ce souterrain de la civilisation et y poussent
leurs cadavres. Pour l'oeil du songeur, tous les meurtriers historiques
sont là, dans la pénombre hideuse, à genoux, avec un pan de leur suaire
pour tablier, épongeant lugubrement leur besogne. Louis XI y est avec
Tristan, François Ier y est avec Duprat, Charles IX y est avec sa mère,
Richelieu y est avec Louis XIII, Louvois y est, Letellier y est, Hébert
et Maillard y sont, grattant les pierres et tâchant de faire disparaître
la trace de leurs actions. On entend sous ces voûtes le balai de ces
spectres. On y respire la fétidité énorme des catastrophes sociales. On
voit dans des coins des miroitements rougeâtres. Il coule là une eau
terrible où se sont lavées des mains sanglantes.

L'observateur social doit entrer dans ces ombres. Elles font partie de
son laboratoire. La philosophie est le microscope de la pensée. Tout
veut la fuir, mais rien ne lui échappe. Tergiverser est inutile. Quel
côté de soi montre-t-on en tergiversant? le côté honte. La philosophie
poursuit de son regard probe le mal, et ne lui permet pas de s'évader
dans le néant. Dans l'effacement des choses qui disparaissent, dans le
rapetissement des choses qui s'évanouissent, elle reconnaît tout. Elle
reconstruit la pourpre d'après le haillon et la femme d'après le
chiffon. Avec le cloaque elle refait la ville; avec la boue elle refait
les moeurs. Du tesson elle conclut l'amphore, ou la cruche. Elle
reconnaît à une empreinte d'ongle sur un parchemin la différence qui
sépare la juiverie de la Judengasse de la juiverie du Ghetto. Elle
retrouve dans ce qui reste ce qui a été, le bien, le mal, le faux, le
vrai, la tache de sang du palais, le pâté d'encre de la caverne, la
goutte de suif du lupanar, les épreuves subies, les tentations bien
venues, les orgies vomies, le pli qu'ont fait les caractères en
s'abaissant, la trace de la prostitution dans les âmes que leur
grossièreté en faisait capables, et sur la veste des portefaix de Rome
la marque du coup de coude de Messaline.




Chapitre III

Bruneseau


L'égout de Paris, au moyen âge, était légendaire. Au seizième siècle
Henri II essaya un sondage qui avorta. Il n'y a pas cent ans, le
cloaque, Mercier l'atteste, était abandonné à lui-même et devenait ce
qu'il pouvait.

Tel était cet ancien Paris, livré aux querelles, aux indécisions et aux
tâtonnements. Il fut longtemps assez bête. Plus tard, 89 montra comment
l'esprit vient aux villes. Mais, au bon vieux temps, la capitale avait
peu de tête; elle ne savait faire ses affaires ni moralement ni
matériellement, et pas mieux balayer les ordures que les abus. Tout
était obstacle, tout faisait question. L'égout, par exemple, était
réfractaire à tout itinéraire. On ne parvenait pas plus à s'orienter
dans la voirie qu'à s'entendre dans la ville; en haut l'inintelligible,
en bas l'inextricable; sous la confusion des langues il y avait la
confusion des caves; Dédale doublait Babel.

Quelquefois, l'égout de Paris se mêlait de déborder, comme si ce Nil
méconnu était subitement pris de colère. Il y avait, chose infâme, des
inondations d'égout. Par moments, cet estomac de la civilisation
digérait mal, le cloaque refluait dans le gosier de la ville, et Paris
avait l'arrière-goût de sa fange. Ces ressemblances de l'égout avec le
remords avaient du bon; c'étaient des avertissements; fort mal pris du
reste; la ville s'indignait que sa boue eût tant d'audace, et
n'admettait pas que l'ordure revînt. Chassez-la mieux.

L'inondation de 1802 est un des souvenirs actuels des Parisiens de
quatre-vingts ans. La fange se répandit en croix place des Victoires, où
est la statue de Louis XIV; elle entra rue Saint-Honoré par les deux
bouches d'égout des Champs-Élysées, rue Saint-Florentin par l'égout
Saint-Florentin, rue Pierre-à-Poisson par l'égout de la Sonnerie, rue
Popincourt par l'égout du Chemin-Vert, rue de la Roquette par l'égout de
la rue de Lappe; elle couvrit le caniveau de la rue des Champs-Élysées
jusqu'à une hauteur de trente-cinq centimètres; et, au midi, par le
vomitoire de la Seine faisant sa fonction en sens inverse, elle pénétra
rue Mazarine, rue de l'Échaudé, et rue des Marais, où elle s'arrêta à
une longueur de cent neuf mètres, précisément à quelques pas de la
maison qu'avait habitée Racine, respectant, dans le dix-septième siècle,
le poète plus que le roi. Elle atteignit son maximum de profondeur rue
Saint-Pierre où elle s'éleva à trois pieds au-dessus des dalles de la
gargouille, et son maximum d'étendue rue Saint-Sabin où elle s'étala sur
une longueur de deux cent trente-huit mètres.

Au commencement de ce siècle, l'égout de Paris était encore un lieu
mystérieux. La boue ne peut jamais être bien famée; mais ici le mauvais
renom allait jusqu'à l'effroi. Paris savait confusément qu'il avait sous
lui une cave terrible. On en parlait comme de cette monstrueuse souille
de Thèbes où fourmillaient des scolopendres de quinze pieds de long et
qui eût pu servir de baignoire à Béhémoth. Les grosses bottes des
égoutiers ne s'aventuraient jamais au delà de certains points connus. On
était encore très voisin du temps où les tombereaux des boueurs, du haut
desquels Sainte-Foix fraternisait avec le marquis de Créqui, se
déchargeaient tout simplement dans l'égout. Quant au curage, on confiait
cette fonction aux averses, qui encombraient plus qu'elles ne
balayaient. Rome laissait encore quelque poésie à son cloaque et
l'appelait Gémonies; Paris insultait le sien et l'appelait le Trou
punais. La science et la superstition étaient d'accord pour l'horreur.
Le Trou punais ne répugnait pas moins à l'hygiène qu'à la légende. Le
Moine bourru était éclos sous la voussure fétide de l'égout Mouffetard;
les cadavres des Marmousets avaient été jetés dans l'égout de la
Barillerie; Fagon avait attribué la redoutable fièvre maligne de 1685 au
grand hiatus de l'égout du Marais qui resta béant jusqu'en 1833 rue
Saint-Louis presque en face de l'enseigne du Messager galant. La bouche
d'égout de la rue de la Mortellerie était célèbre par les pestes qui en
sortaient; avec sa grille de fer à pointes qui simulait une rangée de
dents, elle était dans cette rue fatale comme une gueule de dragon
soufflant l'enfer sur les hommes. L'imagination populaire assaisonnait
le sombre évier parisien d'on ne sait quel hideux mélange d'infini.
L'égout était sans fond. L'égout, c'était le barathrum. L'idée
d'explorer ces régions lépreuses ne venait pas même à la police. Tenter
cet inconnu, jeter la sonde dans cette ombre, aller à la découverte dans
cet abîme, qui l'eût osé? C'était effrayant. Quelqu'un se présenta
pourtant. Le cloaque eut son Christophe Colomb.

Un jour, en 1805, dans une de ces rares apparitions que l'empereur
faisait à Paris, le ministre de l'intérieur, un Decrès ou un Crétet
quelconque, vint au petit lever du maître. On entendait dans le
Carrousel le traînement des sabres de tous ces soldats extraordinaires
de la grande république et du grand empire; il y avait encombrement de
héros à la porte de Napoléon; hommes du Rhin, de l'Escaut, de l'Adige et
du Nil; compagnons de Joubert, de Desaix, de Marceau, de Hoche, de
Kléber; aérostiers de Fleurus, grenadiers de Mayence, pontonniers de
Gênes, hussards que les Pyramides avaient regardés, artilleurs qu'avait
éclaboussés le boulet de Junot, cuirassiers qui avaient pris d'assaut la
flotte à l'ancre dans le Zuyderzée; les uns avaient suivi Bonaparte sur
le pont de Lodi, les autres avaient accompagné Murat dans la tranchée de
Mantoue, les autres avaient devancé Lannes dans le chemin creux de
Montebello. Toute l'armée d'alors était là, dans la cour des Tuileries,
représentée par une escouade ou par un peloton, et gardant Napoléon au
repos; et c'était l'époque splendide où la grande armée avait derrière
elle Marengo et devant elle Austerlitz.--Sire, dit le ministre de
l'intérieur à Napoléon, j'ai vu hier l'homme le plus intrépide de votre
empire.--Qu'est-ce que cet homme? dit brusquement l'empereur, et
qu'est-ce qu'il a fait?--Il veut faire une chose,
sire.--Laquelle?--Visiter les égouts de Paris.

Cet homme existait et se nommait Bruneseau.




Chapitre IV

Détails ignorés


La visite eut lieu. Ce fut une campagne redoutable; une bataille
nocturne contre la peste et l'asphyxie. Ce fut en même temps un voyage
de découvertes. Un des survivants de cette exploration, ouvrier
intelligent, très jeune alors, en racontait encore il y a quelques
années les curieux détails que Bruneseau crut devoir omettre dans son
rapport au préfet de police, comme indignes du style administratif. Les
procédés désinfectants étaient à cette époque très rudimentaires. À
peine Bruneseau eut-il franchi les premières articulations du réseau
souterrain, que huit des travailleurs sur vingt refusèrent d'aller plus
loin. L'opération était compliquée; la visite entraînait le curage; il
fallait donc curer, et en même temps arpenter: noter les entrées d'eau,
compter les grilles et les bouches, détailler les branchements, indiquer
les courants à points de partage, reconnaître les circonscriptions
respectives des divers bassins, sonder les petits égouts greffés sur
l'égout principal, mesurer la hauteur sous clef de chaque couloir, et la
largeur, tant à la naissance des voûtes qu'à fleur du radier, enfin
déterminer les ordonnées du nivellement au droit de chaque entrée d'eau,
soit du radier de l'égout, soit du sol de la rue. On avançait
péniblement. Il n'était pas rare que les échelles de descente
plongeassent dans trois pieds de vase. Les lanternes agonisaient dans
les miasmes. De temps en temps on emportait un égoutier évanoui. À de
certains endroits, précipice. Le sol s'était effondré, le dallage avait
croulé, l'égout s'était changé en puits perdu; on ne trouvait plus le
solide; un homme disparut brusquement; on eut grand'peine à le retirer.
Par le conseil de Fourcroy, on allumait de distance en distance, dans
les endroits suffisamment assainis, de grandes cages pleines d'étoupe
imbibée de résine. La muraille, par places, était couverte de fongus
difformes, et l'on eût dit des tumeurs, la pierre elle-même semblait
malade dans ce milieu irrespirable.

Bruneseau, dans son exploration, procéda d'amont en aval. Au point de
partage des deux conduites d'eau du Grand-Hurleur, il déchiffra sur une
pierre en saillie la date 1550; cette pierre indiquait la limite où
s'était arrêté Philibert Delorme, chargé par Henri II de visiter la
voirie souterraine de Paris. Cette pierre était la marque du seizième
siècle à l'égout. Bruneseau retrouva la main-d'oeuvre du dix-septième
dans le conduit du Ponceau et dans le conduit de la rue
Vieille-du-Temple, voûtés entre 1600 et 1650, et la main-d'oeuvre du
dix-huitième dans la section ouest du canal collecteur, encaissée et
voûtée en 1740. Ces deux voûtes, surtout la moins ancienne, celle de
1740, étaient plus lézardées et plus décrépites que la maçonnerie de
l'égout de ceinture, laquelle datait de 1412, époque où le ruisseau
d'eau vive de Ménilmontant fut élevé à la dignité de grand égout de
Paris, avancement analogue à celui d'un paysan qui deviendrait premier
valet de chambre du roi; quelque chose comme Gros-Jean transformé en
Lebel.

On crut reconnaître çà et là, notamment sous le Palais de justice, des
alvéoles d'anciens cachots pratiqués dans l'égout même. _In pace_
hideux. Un carcan de fer pendait dans l'une de ces cellules. On les mura
toutes. Quelques trouvailles furent bizarres; entre autres le squelette
d'un orang-outang disparu du Jardin des plantes en 1800, disparition
probablement connexe à la fameuse et incontestable apparition du diable
rue des Bernardins dans la dernière année du dix-huitième siècle. Le
pauvre diable avait fini par se noyer dans l'égout.

Sous le long couloir cintré qui aboutit à l'Arche-Marion, une hotte de
chiffonnier, parfaitement conservée, fit l'admiration des connaisseurs.
Partout, la vase, que les égoutiers en étaient venus à manier
intrépidement, abondait en objets précieux, bijoux d'or et d'argent,
pierreries, monnaies. Un géant qui eût filtré ce cloaque eût eu dans son
tamis la richesse des siècles. Au point de partage des deux branchements
de la rue du Temple et de la rue Sainte-Avoye, on ramassa une singulière
médaille huguenote en cuivre, portant d'un côté un porc coiffé d'un
chapeau de cardinal et de l'autre un loup la tiare en tête.

La rencontre la plus surprenante fut à l'entrée du Grand Égout. Cette
entrée avait été autrefois fermée par une grille dont il ne restait plus
que les gonds. À l'un de ces gonds pendait une sorte de loque informe et
souillée qui, sans doute arrêtée là au passage, y flottait dans l'ombre
et achevait de s'y déchiqueter. Bruneseau approcha sa lanterne et
examina ce lambeau. C'était de la batiste très fine, et l'on distinguait
à l'un des coins moins rongé que le reste une couronne héraldique brodée
au-dessus de ces sept lettres: LAVBESP. La couronne était une couronne
de marquis et les sept lettres signifiaient _Laubespine_. On reconnut
que ce qu'on avait sous les yeux était un morceau du linceul de Marat.
Marat, dans sa jeunesse, avait eu des amours. C'était quand il faisait
partie de la maison du comte d'Artois en qualité de médecin des écuries.
De ces amours, historiquement constatés, avec une grande dame, il lui
était resté ce drap de lit. Épave ou souvenir. À sa mort, comme c'était
le seul linge un peu fin qu'il eût chez lui, on l'y avait enseveli. De
vieilles femmes avaient emmailloté pour la tombe, dans ce lange où il y
avait eu de la volupté, le tragique Ami du Peuple.

Bruneseau passa outre. On laissa cette guenille où elle était; on ne
l'acheva pas. Fut-ce mépris ou respect? Marat méritait les deux. Et
puis, la destinée y était assez empreinte pour qu'on hésitât à y
toucher. D'ailleurs, il faut laisser aux choses du sépulcre la place
qu'elles choisissent. En somme, la relique était étrange. Une marquise y
avait dormi; Marat y avait pourri; elle avait traversé le Panthéon pour
aboutir aux rats d'égout. Ce chiffon d'alcôve, dont Watteau eût jadis
joyeusement dessiné tous les plis, avait fini par être digne du regard
fixe de Dante.

La visite totale de la voirie immonditielle souterraine de Paris dura
sept ans, de 1805 à 1812. Tout en cheminant, Bruneseau désignait,
dirigeait et mettait à fin des travaux considérables; en 1808, il
abaissait le radier du Ponceau, et, créant partout des lignes nouvelles,
il poussait l'égout, en 1809, sous la rue Saint-Denis jusqu'à la
fontaine des Innocents; en 1810, sous la rue Froidmanteau et sous la
Salpêtrière, en 1811, sous la rue Neuve-des-Petits-Pères, sous la rue du
Mail, sous la rue de l'Écharpe, sous la place Royale, en 1812, sous la
rue de la Paix et sous la chaussée d'Antin. En même temps, il faisait
désinfecter et assainir tout le réseau. Dès la deuxième année, Bruneseau
s'était adjoint son gendre Nargaud.

C'est ainsi qu'au commencement de ce siècle la vieille société cura son
double-fond et fit la toilette de son égout. Ce fut toujours cela de
nettoyé.

Tortueux, crevassé, dépavé, craquelé, coupé de fondrières, cahoté par
des coudes bizarres, montant et descendant sans logique, fétide,
sauvage, farouche, submergé d'obscurité, avec des cicatrices sur ses
dalles et des balafres sur ses murs, épouvantable, tel était, vu
rétrospectivement, l'antique égout de Paris. Ramifications en tous sens,
croisements de tranchées, branchements, pattes d'oie, étoiles comme dans
les sapes, cæcums, culs-de-sac, voûtes salpêtrées, puisards infects,
suintements dartreux sur les parois, gouttes tombant des plafonds,
ténèbres; rien n'égalait l'horreur de cette vieille crypte exutoire,
appareil digestif de Babylone, antre, fosse, gouffre percé de rues,
taupinière titanique où l'esprit croit voir rôder à travers l'ombre,
dans de l'ordure qui a été de la splendeur, cette énorme taupe aveugle,
le passé.

Ceci, nous le répétons, c'était l'égout d'autrefois.




Chapitre V

Progrès actuel


Aujourd'hui l'égout est propre, froid, droit, correct. Il réalise
presque l'idéal de ce qu'on entend en Angleterre par le mot
«respectable». Il est convenable et grisâtre; tiré au cordeau; on
pourrait presque dire à quatre épingles. Il ressemble à un fournisseur
devenu conseiller d'État. On y voit presque clair. La fange s'y comporte
décemment. Au premier abord, on le prendrait volontiers pour un de ces
corridors souterrains si communs jadis et si utiles aux fuites de
monarques et de princes, dans cet ancien bon temps «où le peuple aimait
ses rois». L'égout actuel est un bel égout; le style pur y règne; le
classique alexandrin rectiligne qui, chassé de la poésie, paraît s'être
réfugié dans l'architecture, semble mêlé à toutes les pierres de cette
longue voûte ténébreuse et blanchâtre; chaque dégorgeoir est une arcade;
la rue de Rivoli fait école jusque dans le cloaque. Au reste, si la
ligne géométrique est quelque part à sa place, c'est à coup sûr dans la
tranchée stercoraire d'une grande ville. Là, tout doit être subordonné
au chemin le plus court. L'égout a pris aujourd'hui un certain aspect
officiel. Les rapports mêmes de police dont il est quelquefois l'objet
ne lui manquent plus de respect. Les mots qui le caractérisent dans le
langage administratif sont relevés et dignes. Ce qu'on appelait boyau,
on l'appelle galerie; ce qu'on appelait trou, on l'appelle regard.
Villon ne reconnaîtrait plus son antique logis en-cas. Ce réseau de
caves a bien toujours son immémoriale population de rongeurs, plus
pullulante que jamais; de temps en temps, un rat, vieille moustache,
risque sa tête à la fenêtre de l'égout et examine les Parisiens; mais
cette vermine elle-même s'apprivoise, satisfaite qu'elle est de son
palais souterrain. Le cloaque n'a plus rien de sa férocité primitive. La
pluie, qui salissait l'égout d'autrefois, lave l'égout d'à présent. Ne
vous y fiez pas trop pourtant. Les miasmes l'habitent encore. Il est
plutôt hypocrite qu'irréprochable. La préfecture de police et la
commission de salubrité ont eu beau faire. En dépit de tous les procédés
d'assainissement, il exhale une vague odeur suspecte, comme Tartuffe
après la confession.

Convenons-en, comme, à tout prendre, le balayage est un hommage que
l'égout rend à la civilisation, et comme, à ce point de vue, la
conscience de Tartuffe est un progrès sur l'étable d'Augias, il est
certain que l'égout de Paris s'est amélioré.

C'est plus qu'un progrès; c'est une transmutation. Entre l'égout ancien
et l'égout actuel, il y a une révolution. Qui a fait cette révolution?

L'homme que tout le monde oublie et que nous avons nommé, Bruneseau.




Chapitre VI

Progrès futur


Le creusement de l'égout de Paris n'a pas été une petite besogne. Les
dix derniers siècles y ont travaillé sans le pouvoir terminer, pas plus
qu'ils n'ont pu finir Paris. L'égout, en effet, reçoit tous les
contre-coups de la croissance de Paris. C'est, dans la terre, une sorte
de polype ténébreux aux mille antennes qui grandit dessous en même temps
que la ville dessus. Chaque fois que la ville perce une rue, l'égout
allonge un bras. La vieille monarchie n'avait construit que vingt-trois
mille trois cents mètres d'égouts; c'est là que Paris en était le 1er
janvier 1806. À partir de cette époque, dont nous reparlerons tout à
l'heure, l'oeuvre a été utilement et énergiquement reprise et continuée;
Napoléon a bâti, ces chiffres sont curieux, quatre mille huit cent
quatre mètres; Louis XVIII, cinq mille sept cent neuf; Charles X, dix
mille huit cent trente-six; Louis-Philippe, quatre-vingt-neuf mille
vingt; la République de 1848, vingt-trois mille trois cent
quatre-vingt-un; le régime actuel, soixante-dix mille cinq cents; en
tout, à l'heure qu'il est, deux cent vingt-six mille six cent dix
mètres, soixante lieues d'égout; entrailles énormes de Paris.
Ramification obscure, toujours en travail; construction ignorée et
immense.

Comme on le voit, le dédale souterrain de Paris est aujourd'hui plus que
décuple de ce qu'il était au commencement du siècle. On se figure
malaisément tout ce qu'il a fallu de persévérance et d'efforts pour
amener ce cloaque au point de perfection relative où il est maintenant.
C'était à grand'peine que la vieille prévôté monarchique et, dans les
dix dernières années du dix-huitième siècle, la mairie révolutionnaire
étaient parvenues à forer les cinq lieues d'égouts qui existaient avant
1806. Tous les genres d'obstacles entravaient cette opération, les uns
propres à la nature du sol, les autres inhérents aux préjugés mêmes de
la population laborieuse de Paris. Paris est bâti sur un gisement
étrangement rebelle à la pioche, à la houe, à la sonde, au maniement
humain. Rien de plus difficile à percer et à pénétrer que cette
formation géologique à laquelle se superpose la merveilleuse formation
historique nommée Paris; dès que, sous une forme quelconque, le travail
s'engage et s'aventure dans cette nappe d'alluvions, les résistances
souterraines abondent. Ce sont des argiles liquides, des sources vives,
des roches dures, de ces vases molles et profondes que la science
spéciale appelle moutardes. Le pic avance laborieusement dans des lames
calcaires alternées de filets de glaises très minces et de couches
schisteuses aux feuillets incrustés d'écailles d'huîtres contemporaines
des océans préadamites. Parfois un ruisseau crève brusquement une voûte
commencée et inonde les travailleurs; ou c'est une coulée de marne qui
se fait jour et se rue avec la furie d'une cataracte, brisant comme
verre les plus grosses poutres de soutènement. Tout récemment, à la
Villette, quand il a fallu, sans interrompre la navigation et sans vider
le canal, faire passer l'égout collecteur sous le canal Saint-Martin,
une fissure s'est faite dans la cuvette du canal, l'eau a abondé
subitement dans le chantier souterrain, au delà de toute la puissance
des pompes d'épuisement; il a fallu faire chercher par un plongeur la
fissure qui était dans le goulet du grand bassin, et on ne l'a point
bouchée sans peine. Ailleurs, près de la Seine, et même assez loin du
fleuve, comme par exemple à Belleville, Grande-Rue et passage Lumière,
on rencontre des sables sans fond où l'on s'enlise et où un homme peut
fondre à vue d'oeil. Ajoutez l'asphyxie par les miasmes,
l'ensevelissement par les éboulements, les effondrements subits. Ajoutez
le typhus, dont les travailleurs s'imprègnent lentement. De nos jours,
après avoir creusé la galerie de Clichy, avec banquette pour recevoir
une conduite maîtresse d'eau de l'Ourcq, travail exécuté en tranchée, à
dix mètres de profondeur; après avoir, à travers les éboulements, à
l'aide des fouilles, souvent putrides, et des étrésillonnements, voûté
la Bièvre du boulevard de l'Hôpital jusqu'à la Seine; après avoir, pour
délivrer Paris des eaux torrentielles de Montmartre et pour donner
écoulement à cette mare fluviale de neuf hectares qui croupissait près
de la barrière des Martyrs; après avoir, disons-nous, construit la ligne
d'égouts de la barrière Blanche au chemin d'Aubervilliers, en quatre
mois, jour et nuit, à une profondeur de onze mètres; après avoir, chose
qu'on n'avait pas vue encore, exécuté souterrainement un égout rue
Barre-du-Bec, sans tranchée, à six mètres au-dessous du sol, le
conducteur Monnot est mort. Après avoir voûté trois mille mètres
d'égouts sur tous les points de la ville, de la rue
Traversière-Saint-Antoine à la rue de Lourcine, après avoir, par le
branchement de l'Arbalète, déchargé des inondations pluviales le
carrefour Censier-Mouffetard, après avoir bâti l'égout Saint-Georges sur
enrochement et béton dans des sables fluides, après avoir dirigé le
redoutable abaissement de radier du branchement Notre-Dame-de-Nazareth,
l'ingénieur Duleau est mort. Il n'y a pas de bulletin pour ces actes de
bravoure-là, plus utiles pourtant que la tuerie bête des champs de
bataille.

Les égouts de Paris, en 1832, étaient loin d'être ce qu'ils sont
aujourd'hui. Bruneseau avait donné le branle, mais il fallait le choléra
pour déterminer la vaste reconstruction qui a eu lieu depuis. Il est
surprenant de dire, par exemple, qu'en 1821, une partie de l'égout de
ceinture, dit Grand Canal, comme à Venise, croupissait encore à ciel
ouvert, rue des Gourdes. Ce n'est qu'en 1823 que la ville de Paris a
trouvé dans son gousset les deux cent soixante-six mille quatre-vingts
francs six centimes nécessaires à la couverture de cette turpitude. Les
trois puits absorbants du Combat, de la Cunette et de Saint-Mandé, avec
leurs dégorgeoirs, leurs appareils, leurs puisards et leurs branchements
dépuratoires, ne datent que de 1836. La voirie intestinale de Paris a
été refaite à neuf et, comme nous l'avons dit, plus que décuplée depuis
un quart de siècle.

Il y a trente ans, à l'époque de l'insurrection des 5 et 6 juin, c'était
encore, dans beaucoup d'endroits, presque l'ancien égout. Un très grand
nombre de rues, aujourd'hui bombées, étaient alors des chaussées
fendues. On voyait très souvent, au point déclive où les versants d'une
rue ou d'un carrefour aboutissaient, de larges grilles carrées à gros
barreaux dont le fer luisait fourbu par les pas de la foule, dangereuses
et glissantes aux voitures et faisant abattre les chevaux. La langue
officielle des ponts et chaussées donnait à ces points déclives et à ces
grilles le nom expressif de _cassis_. En 1832, dans une foule de rues,
rue de l'Étoile, rue Saint-Louis, rue du Temple, rue Vieille-du-Temple,
rue Notre-Dame-de-Nazareth, rue Folie-Méricourt, quai aux Fleurs, rue du
Petit-Musc, rue de Normandie, rue Pont-aux-Biches, rue des Marais,
faubourg Saint-Martin, rue Notre-Dame-des-Victoires, faubourg
Montmartre, rue Grange-Batelière, aux Champs-Élysées, rue Jacob, rue de
Tournon, le vieux cloaque gothique montrait encore cyniquement ses
gueules. C'étaient d'énormes hiatus de pierre à cagnards, quelquefois
entourés de bornes, avec une effronterie monumentale.

Paris, en 1806, en était encore presque au chiffre d'égouts constaté en
mai 1663: cinq mille trois cent vingt-huit toises. Après Bruneseau, le
1er janvier 1832, il en avait quarante mille trois cents mètres. De 1806
à 1831, on avait bâti annuellement, en moyenne, sept cent cinquante
mètres; depuis on a construit tous les ans huit et même dix mille mètres
de galeries, en maçonnerie de petits matériaux à bain de chaux
hydraulique sur fondation de béton. À deux cents francs le mètre, les
soixante lieues d'égouts du Paris actuel représentent quarante-huit
millions.

Outre le progrès économique que nous avons indiqué en commençant, de
graves problèmes d'hygiène publique se rattachent à cette immense
question: l'égout de Paris.

Paris est entre deux nappes, une nappe d'eau et une nappe d'air. La
nappe d'eau, gisante à une assez grande profondeur souterraine, mais
déjà tâtée par deux forages, est fournie par la couche de grès vert
située entre la craie et le calcaire jurassique; cette couche peut être
représentée par un disque de vingt-cinq lieues de rayon; une foule de
rivières et de ruisseaux y suintent; on boit la Seine, la Marne,
l'Yonne, l'Oise, l'Aisne, le Cher, la Vienne et la Loire dans un verre
d'eau du puits de Grenelle. La nappe d'eau est salubre, elle vient du
ciel d'abord, de la terre ensuite; la nappe d'air est malsaine, elle
vient de l'égout. Tous les miasmes du cloaque se mêlent à la respiration
de la ville; de là cette mauvaise haleine. L'air pris au-dessus d'un
fumier, ceci a été scientifiquement établi, est plus pur que l'air pris
au-dessus de Paris. Dans un temps donné, le progrès aidant, les
mécanismes se perfectionnant, et la clarté se faisant, on emploiera la
nappe d'eau à purifier la nappe d'air. C'est-à-dire à laver l'égout. On
sait que par lavage de l'égout, nous entendons restitution de la fange à
la terre; renvoi du fumier au sol et de l'engrais aux champs. Il y aura,
par ce simple fait, pour toute la communauté sociale, diminution de
misère et augmentation de santé. À l'heure où nous sommes, le
rayonnement des maladies de Paris va à cinquante lieues autour du
Louvre, pris comme moyeu de cette route pestilentielle.

On pourrait dire que, depuis dix siècles, le cloaque est la maladie de
Paris. L'égout est le vice que la ville a dans le sang. L'instinct
populaire ne s'y est jamais trompé. Le métier d'égoutier était autrefois
presque aussi périlleux, et presque aussi répugnant au peuple, que le
métier d'équarrisseur si longtemps frappé d'horreur et abandonné au
bourreau. Il fallait une haute paye pour décider un maçon à disparaître
dans cette sape fétide; l'échelle du puisatier hésitait à s'y plonger;
on disait proverbialement: _descendre dans l'égout, c'est entrer dans la
fosse_; et toutes sortes de légendes hideuses, nous l'avons dit,
couvraient d'épouvante ce colossal évier; sentine redoutée qui a la
trace des révolutions du globe comme des révolutions des hommes, et où
l'on trouve des vestiges de tous les cataclysmes depuis le coquillage du
déluge jusqu'au haillon de Marat.




Livre troisième--La boue, mais l'âme




Chapitre I

Le cloaque et ses surprises


C'est dans l'égout de Paris que se trouvait Jean Valjean.

Ressemblance de plus de Paris avec la mer. Comme dans l'océan, le
plongeur peut y disparaître.

La transition était inouïe. Au milieu même de la ville, Jean Valjean
était sorti de la ville; et, en un clin d'oeil, le temps de lever un
couvercle et de le refermer, il avait passé du plein jour à l'obscurité
complète, de midi à minuit, du fracas au silence, du tourbillon des
tonnerres à la stagnation de la tombe, et, par une péripétie bien plus
prodigieuse encore que celle de la rue Polonceau, du plus extrême péril
à la sécurité la plus absolue.

Chute brusque dans une cave; disparition dans l'oubliette de Paris;
quitter cette rue où la mort était partout pour cette espèce de sépulcre
où il y avait la vie; ce fut un instant étrange. Il resta quelques
secondes comme étourdi; écoutant, stupéfait. La chausse-trape du salut
s'était subitement ouverte sous lui. La bonté céleste l'avait en quelque
sorte pris par trahison. Adorables embuscades de la providence!

Seulement le blessé ne remuait point, et Jean Valjean ne savait pas si
ce qu'il emportait dans cette fosse était un vivant ou un mort.

Sa première sensation fut l'aveuglement. Brusquement il ne vit plus
rien. Il lui sembla aussi qu'en une minute il était devenu sourd. Il
n'entendait plus rien. Le frénétique orage de meurtre qui se déchaînait
à quelques pieds au-dessus de lui n'arrivait jusqu'à lui, nous l'avons
dit, grâce à l'épaisseur de terre qui l'en séparait, qu'éteint et
indistinct, et comme une rumeur dans une profondeur. Il sentait que
c'était solide sous ses pieds; voilà tout; mais cela suffisait. Il
étendit un bras, puis l'autre, et toucha le mur des deux côtés, et
reconnut que le couloir était étroit; il glissa, et reconnut que la
dalle était mouillée. Il avança un pied avec précaution, craignant un
trou, un puisard, quelque gouffre; il constata que le dallage se
prolongeait. Une bouffée de fétidité l'avertit du lieu où il était.

Au bout de quelques instants, il n'était plus aveugle. Un peu de lumière
tombait du soupirail par où il s'était glissé, et son regard s'était
fait à cette cave. Il commença à distinguer quelque chose. Le couloir où
il s'était terré, nul autre mot n'exprime mieux la situation, était muré
derrière lui. C'était un de ces culs-de-sac que la langue spéciale
appelle branchements. Devant lui, il y avait un autre mur, un mur de
nuit. La clarté du soupirail expirait à dix ou douze pas du point où
était Jean Valjean, et faisait à peine une blancheur blafarde sur
quelques mètres de la paroi humide de l'égout. Au delà l'opacité était
massive; y pénétrer paraissait horrible, et l'entrée y semblait un
engloutissement. On pouvait s'enfoncer pourtant dans cette muraille de
brume, et il le fallait. Il fallait même se hâter. Jean Valjean songea
que cette grille, aperçue par lui sous les pavés, pouvait l'être par les
soldats, et que tout tenait à ce hasard. Ils pouvaient descendre eux
aussi dans ce puits et le fouiller. Il n'y avait pas une minute à
perdre. Il avait déposé Marius sur le sol, il le ramassa, ceci est
encore le mot vrai, le reprit sur ses épaules et se mit en marche. Il
entra résolument dans cette obscurité.

La réalité est qu'ils étaient moins sauvés que Jean Valjean ne le
croyait. Des périls d'un autre genre et non moins grands les attendaient
peut-être. Après le tourbillon fulgurant du combat, la caverne des
miasmes et des pièges; après le chaos, le cloaque. Jean Valjean était
tombé d'un cercle de l'enfer dans l'autre.

Quand il eut fait cinquante pas, il fallut s'arrêter. Une question se
présenta. Le couloir aboutissait à un autre boyau qu'il rencontrait
transversalement. Là s'offraient deux voies. Laquelle prendre?
fallait-il tourner à gauche ou à droite? Comment s'orienter dans ce
labyrinthe noir? Ce labyrinthe, nous l'avons fait remarquer, a un fil;
c'est sa pente. Suivre la pente, c'est aller à la rivière.

Jean Valjean le comprit sur-le-champ.

Il se dit qu'il était probablement dans l'égout des Halles; que, s'il
choisissait la gauche et suivait la pente, il arriverait avant un quart
d'heure à quelque embouchure sur la Seine entre le Pont-au-Change et le
Pont-Neuf, c'est-à-dire à une apparition en plein jour sur le point le
plus peuplé de Paris. Peut-être aboutirait-il à quelque cagnard de
carrefour. Stupeur des passants de voir deux hommes sanglants sortir de
terre sous leurs pieds. Survenue des sergents de ville, prise d'armes
du corps de garde voisin. On serait saisi avant d'être sorti. Il valait
mieux s'enfoncer dans le dédale, se fier à cette noirceur, et s'en
remettre à la providence quant à l'issue.

Il remonta la pente et prit à droite.

Quand il eut tourné l'angle de la galerie, la lointaine lueur du
soupirail disparut, le rideau d'obscurité retomba sur lui et il redevint
aveugle. Il n'en avança pas moins, et aussi rapidement qu'il put. Les
deux bras de Marius étaient passés autour de son cou et les pieds
pendaient derrière lui. Il tenait les deux bras d'une main et tâtait le
mur de l'autre. La joue de Marius touchait la sienne et s'y collait,
étant sanglante. Il sentait couler sur lui et pénétrer sous ses
vêtements un ruisseau tiède qui venait de Marius. Cependant une chaleur
humide à son oreille que touchait la bouche du blessé indiquait de la
respiration, et par conséquent de la vie. Le couloir où Jean Valjean
cheminait maintenant était moins étroit que le premier. Jean Valjean y
marchait assez péniblement. Les pluies de la veille n'étaient pas encore
écoulées et faisaient un petit torrent au centre du radier, et il était
forcé de se serrer contre le mur pour ne pas avoir les pieds dans l'eau.
Il allait ainsi ténébreusement. Il ressemblait aux êtres de nuit
tâtonnant dans l'invisible et souterrainement perdus dans les veines de
l'ombre.

Pourtant, peu à peu, soit que des soupiraux lointains envoyassent un peu
de lueur flottante dans cette brume opaque, soit que ses yeux
s'accoutumassent à l'obscurité, il lui revint quelque vision vague, et
il recommença à se rendre confusément compte, tantôt de la muraille à
laquelle il touchait, tantôt de la voûte sous laquelle il passait. La
pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de même
que l'âme se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu.

Se diriger était malaisé.

Le tracé des égouts répercute, pour ainsi dire, le tracé des rues qui
lui est superposé. Il y avait dans le Paris d'alors deux mille deux
cents rues. Qu'on se figure là-dessous cette forêt de branches
ténébreuses qu'on nomme l'égout. Le système d'égouts existant à cette
époque, mis bout à bout, eût donné une longueur de onze lieues. Nous
avons dit plus haut que le réseau actuel, grâce à l'activité spéciale
des trente dernières années, n'a pas moins de soixante lieues.

Jean Valjean commença par se tromper. Il crut être sous la rue
Saint-Denis, et il était fâcheux qu'il n'y fût pas. Il y a sous la rue
Saint-Denis un vieil égout en pierre qui date de Louis XIII et qui va
droit à l'égout collecteur dit Grand Égout, avec un seul coude, à
droite, à la hauteur de l'ancienne cour des Miracles, et un seul
embranchement, l'égout Saint-Martin, dont les quatre bras se coupent en
croix. Mais le boyau de la Petite-Truanderie dont l'entrée était près du
cabaret de Corinthe n'a jamais communiqué avec le souterrain de la rue
Saint-Denis; il aboutit à l'égout Montmartre et c'est là que Jean
Valjean était engagé. Là, les occasions de se perdre abondaient. L'égout
Montmartre est un des plus dédaléens du vieux réseau. Heureusement Jean
Valjean avait laissé derrière lui l'égout des Halles dont le plan
géométral figure une foule de mâts de perroquet enchevêtrés; mais il
avait devant lui plus d'une rencontre embarrassante et plus d'un coin de
rue--car ce sont des rues--s'offrant dans l'obscurité comme un point
d'interrogation: premièrement, à sa gauche, le vaste égout Plâtrière,
espèce de casse-tête chinois, poussant et brouillant son chaos de T et
de Z sous l'hôtel des Postes et sous la rotonde de la halle aux blés
jusqu'à la Seine où il se termine en Y; deuxièmement, à sa droite, le
corridor courbe de la rue du Cadran avec ses trois dents qui sont autant
d'impasses; troisièmement, à sa gauche, l'embranchement du Mail,
compliqué, presque à l'entrée, d'une espèce de fourche, et allant de
zigzag en zigzag aboutir à la grande crypte exutoire du Louvre
tronçonnée et ramifiée dans tous les sens; enfin, à droite, le couloir
cul-de-sac de la rue des Jeûneurs, sans compter de petits réduits çà et
là, avant d'arriver à l'égout de ceinture, lequel seul pouvait le
conduire à quelque issue assez lointaine pour être sûre.

Si Jean Valjean eût eu quelque notion de tout ce que nous indiquons ici,
il se fût vite aperçu, rien qu'en tâtant la muraille, qu'il n'était pas
dans la galerie souterraine de la rue Saint-Denis. Au lieu de la vieille
pierre de taille, au lieu de l'ancienne architecture, hautaine et royale
jusque dans l'égout, avec radier et assises courantes en granit et
mortier de chaux grasse, laquelle coûtait huit cents livres la toise, il
eût senti sous sa main le bon marché contemporain, l'expédient
économique, la meulière à bain de mortier hydraulique sur couche de
béton qui coûte deux cents francs le mètre, la maçonnerie bourgeoise
dite à _petits matériaux_; mais il ne savait rien de tout cela.

Il allait devant lui, avec anxiété, mais avec calme, ne voyant rien, ne
sachant rien, plongé dans le hasard, c'est-à-dire englouti dans la
providence.

Par degrés, disons-le, quelque horreur le gagnait. L'ombre qui
l'enveloppait entrait dans son esprit. Il marchait dans une énigme. Cet
aqueduc du cloaque est redoutable; il s'entre-croise vertigineusement.
C'est une chose lugubre d'être pris dans ce Paris de ténèbres. Jean
Valjean était obligé de trouver et presque d'inventer sa route sans la
voir. Dans cet inconnu, chaque pas qu'il risquait pouvait être le
dernier. Comment sortirait-il de là? Trouverait-il une issue? La
trouverait-il à temps? Cette colossale éponge souterraine aux alvéoles
de pierre se laisserait-elle pénétrer et percer? Y rencontrerait-on
quelque noeud inattendu d'obscurité? Arriverait-on à l'inextricable et à
l'infranchissable? Marius y mourrait-il d'hémorragie, et lui de faim?
Finiraient-ils par se perdre là tous les deux, et par faire deux
squelettes dans un coin de cette nuit? Il l'ignorait. Il se demandait
tout cela et ne pouvait se répondre. L'intestin de Paris est un
précipice. Comme le prophète, il était dans le ventre du monstre.

Il eut brusquement une surprise. À l'instant le plus imprévu, et sans
avoir cessé de marcher en ligne droite, il s'aperçut qu'il ne montait
plus; l'eau du ruisseau lui battait les talons au lieu de lui venir sur
la pointe des pieds. L'égout maintenant descendait. Pourquoi? Allait-il
donc arriver soudainement à la Seine? Ce danger était grand, mais le
péril de reculer l'était plus encore. Il continua d'avancer.

Ce n'était point vers la Seine qu'il allait. Le dos d'âne que fait le
sol de Paris sur la rive droite vide un de ses versants dans la Seine et
l'autre dans le Grand Égout. La crête de ce dos d'âne qui détermine la
division des eaux dessine une ligne très capricieuse. Le point
culminant, qui est le lieu de partage des écoulements, est, dans l'égout
Sainte-Avoye, au delà de la rue Michel-le-Comte, dans l'égout du Louvre,
près des boulevards, et dans l'égout Montmartre, près des Halles. C'est
à ce point culminant que Jean Valjean était arrivé. Il se dirigeait vers
l'égout de ceinture; il était dans le bon chemin. Mais il n'en savait
rien.

Chaque fois qu'il rencontrait un embranchement, il en tâtait les angles,
et s'il trouvait l'ouverture qui s'offrait moins large que le corridor
où il était, il n'entrait pas et continuait sa route, jugeant avec
raison que toute voie plus étroite devait aboutir à un cul-de-sac et ne
pouvait que l'éloigner du but, c'est-à-dire de l'issue. Il évita ainsi
le quadruple piège qui lui était tendu dans l'obscurité par les quatre
dédales que nous venons d'énumérer.

À un certain moment il reconnut qu'il sortait de dessous le Paris
pétrifié par l'émeute, où les barricades avaient supprimé la circulation
et qu'il rentrait sous le Paris vivant et normal. Il eut subitement
au-dessus de sa tête comme un bruit de foudre, lointain, mais continu.
C'était le roulement des voitures.

Il marchait depuis une demi-heure environ, du moins au calcul qu'il
faisait en lui-même, et n'avait pas encore songé à se reposer; seulement
il avait changé la main qui soutenait Marius. L'obscurité était plus
profonde que jamais, mais cette profondeur le rassurait.

Tout à coup il vit son ombre devant lui. Elle se découpait sur une
faible rougeur presque indistincte qui empourprait vaguement le radier à
ses pieds et la voûte sur sa tête, et qui glissait à sa droite et à sa
gauche sur les deux murailles visqueuses du corridor. Stupéfait, il se
retourna.

Derrière lui, dans la partie du couloir qu'il venait de dépasser, à une
distance qui lui parut immense, flamboyait, rayant l'épaisseur obscure,
une sorte d'astre horrible qui avait l'air de le regarder.

C'était la sombre étoile de la police qui se levait dans l'égout.

Derrière cette étoile remuaient confusément huit ou dix formes noires,
droites, indistinctes, terribles.




Chapitre II

Explication


Dans la journée du 6 juin, une battue des égouts avait été ordonnée. On
craignit qu'ils ne fussent pris pour refuge par les vaincus, et le
préfet Gisquet dut fouiller le Paris occulte pendant que le général
Bugeaud balayait le Paris public; double opération connexe qui exigea
une double stratégie de la force publique représentée en haut par
l'armée et en bas par la police. Trois pelotons d'agents et d'égoutiers
explorèrent la voirie souterraine de Paris, le premier, rive droite, le
deuxième, rive gauche, le troisième, dans la Cité.

Les agents étaient armés de carabines, de casse-tête, d'épées et de
poignards.

Ce qui était en ce moment dirigé sur Jean Valjean, c'était la lanterne
de la ronde de la rive droite.

Cette ronde venait de visiter la galerie courbe et les trois impasses
qui sont sous la rue du Cadran. Pendant qu'elle promenait son falot au
fond de ces impasses, Jean Valjean avait rencontré sur son chemin
l'entrée de la galerie, l'avait reconnue plus étroite que le couloir
principal et n'y avait point pénétré. Il avait passé outre. Les hommes
de police, en ressortant de la galerie du Cadran, avaient cru entendre
un bruit de pas dans la direction de l'égout de ceinture. C'étaient les
pas de Jean Valjean en effet. Le sergent chef de ronde avait élevé sa
lanterne, et l'escouade s'était mise à regarder dans le brouillard du
côté d'où était venu le bruit.

Ce fut pour Jean Valjean une minute inexprimable.

Heureusement, s'il voyait bien la lanterne, la lanterne le voyait mal.
Elle était la lumière et il était l'ombre. Il était très loin, et mêlé à
la noirceur du lieu. Il se rencogna le long du mur et s'arrêta.

Du reste, il ne se rendait pas compte de ce qui se mouvait là derrière
lui. L'insomnie, le défaut de nourriture, les émotions, l'avaient fait
passer, lui aussi, à l'état visionnaire. Il voyait un flamboiement, et
autour de ce flamboiement, des larves. Qu'était-ce? Il ne comprenait
pas.

Jean Valjean s'étant arrêté, le bruit avait cessé.

Les hommes de la ronde écoutaient et n'entendaient rien, ils regardaient
et ne voyaient rien. Ils se consultèrent.

Il y avait à cette époque sur ce point de l'égout Montmartre une espèce
de carrefour dit _de service_ qu'on a supprimé depuis à cause du petit
lac intérieur qu'y formait en s'y engorgeant dans les forts orages, le
torrent des eaux pluviales. La ronde put se pelotonner dans ce
carrefour.

Jean Valjean vit ces larves faire une sorte de cercle. Ces têtes de
dogues se rapprochèrent et chuchotèrent.

Le résultat de ce conseil tenu par les chiens de garde fut qu'on s'était
trompé, qu'il n'y avait pas eu de bruit, qu'il n'y avait là personne,
qu'il était inutile de s'engager dans l'égout de ceinture, que ce serait
du temps perdu, mais qu'il fallait se hâter d'aller vers Saint-Merry,
que s'il y avait quelque chose à faire et quelque «bousingot» à
dépister, c'était dans ce quartier-là.

De temps en temps les partis remettent des semelles neuves à leurs
vieilles injures. En 1832, le mot _bousingot_ faisait l'intérim entre le
mot _jacobin_ qui était éculé, et le mot _démagogue_ alors presque
inusité et qui a fait depuis un si excellent service.

Le sergent donna l'ordre d'obliquer à gauche vers le versant de la
Seine. S'ils eussent eu l'idée de se diviser en deux escouades et
d'aller dans les deux sens, Jean Valjean était saisi. Cela tint à ce
fil. Il est probable que les instructions de la préfecture, prévoyant un
cas de combat et les insurgés en nombre, défendaient à la ronde de se
morceler. La ronde se remit en marche, laissant derrière elle Jean
Valjean. De tout ce mouvement Jean Valjean ne perçut rien, sinon
l'éclipse de la lanterne qui se retourna subitement.

Avant de s'en aller, le sergent, pour l'acquit de la conscience de la
police, déchargea sa carabine du côté qu'on abandonnait, dans la
direction de Jean Valjean. La détonation roula d'écho en écho dans la
crypte comme le borborygme de ce boyau titanique. Un plâtras qui tomba
dans le ruisseau et fit clapoter l'eau à quelques pas de Jean Valjean,
l'avertit que la balle avait frappé la voûte au-dessus de sa tête.

Des pas mesurés et lents résonnèrent quelque temps sur le radier, de
plus en plus amortis par l'augmentation progressive de l'éloignement, le
groupe des formes noires s'enfonça, une lueur oscilla et flotta, faisant
à la voûte un cintre rougeâtre qui décrut, puis disparut, le silence
redevint profond, l'obscurité redevint complète, la cécité et la surdité
reprirent possession des ténèbres; et Jean Valjean, n'osant encore
remuer, demeura longtemps adossé au mur, l'oreille tendue, la prunelle
dilatée, regardant l'évanouissement de cette patrouille de fantômes.




Chapitre III

L'homme filé


Il faut rendre à la police de ce temps-là cette justice que, même dans
les plus graves conjonctures publiques, elle accomplissait
imperturbablement son devoir de voirie et de surveillance. Une émeute
n'était point à ses yeux un prétexte pour laisser aux malfaiteurs la
bride sur le cou, et pour négliger la société par la raison que le
gouvernement était en péril. Le service ordinaire se faisait
correctement à travers le service extraordinaire, et n'en était pas
troublé. Au milieu d'un incalculable événement politique commencé, sous
la pression d'une révolution possible, sans se laisser distraire par
l'insurrection et la barricade, un agent «filait» un voleur.

C'était précisément quelque chose de pareil qui se passait dans
l'après-midi du 6 juin au bord de la Seine, sur la berge de la rive
droite, un peu au delà du pont des Invalides.

Il n'y a plus là de berge aujourd'hui. L'aspect des lieux a changé.

Sur cette berge, deux hommes séparés par une certaine distance
semblaient s'observer, l'un évitant l'autre. Celui qui allait en avant
tâchait de s'éloigner, celui qui venait par derrière tâchait de se
rapprocher.

C'était comme une partie d'échecs qui se jouait de loin et
silencieusement. Ni l'un ni l'autre ne semblait se presser, et ils
marchaient lentement tous les deux, comme si chacun d'eux craignait de
faire par trop de hâte doubler le pas à son partenaire.

On eût dit un appétit qui suit une proie, sans avoir l'air de le faire
exprès. La proie était sournoise et se tenait sur ses gardes.

Les proportions voulues entre la fouine traquée et le dogue traqueur
étaient observées. Celui qui tâchait d'échapper avait peu d'encolure et
une chétive mine; celui qui tâchait d'empoigner, gaillard de haute
stature, était de rude aspect et devait être de rude rencontre.

Le premier, se sentant le plus faible, évitait le second; mais il
l'évitait d'une façon profondément furieuse; qui eût pu l'observer eût
vu dans ses yeux la sombre hostilité de la fuite, et toute la menace
qu'il y a dans la crainte.

La berge était solitaire; il n'y avait point de passant; pas même de
batelier ni de débardeur dans les chalands amarrés çà et là.

On ne pouvait apercevoir aisément ces deux hommes que du quai en face,
et pour qui les eût examinés à cette distance, l'homme qui allait devant
eût apparu comme un être hérissé, déguenillé et oblique, inquiet et
grelottant sous une blouse en haillons, et l'autre comme une personne
classique et officielle, portant la redingote de l'autorité boutonnée
jusqu'au menton.

Le lecteur reconnaîtrait peut-être ces deux hommes, s'il les voyait de
plus près.

Quel était le but du dernier?

Probablement d'arriver à vêtir le premier plus chaudement.

Quand un homme habillé par l'État poursuit un homme en guenilles, c'est
afin d'en faire aussi un homme habillé par l'État. Seulement la couleur
est toute la question. Être habillé de bleu, c'est glorieux; être
habillé de rouge, c'est désagréable.

Il y a une pourpre d'en bas.

C'est probablement quelque désagrément et quelque pourpre de ce genre
que le premier désirait esquiver.

Si l'autre le laissait marcher devant et ne le saisissait pas encore,
c'était, selon toute apparence, dans l'espoir de le voir aboutir à
quelque rendez-vous significatif et à quelque groupe de bonne prise.
Cette opération délicate s'appelle «la filature».

Ce qui rend cette conjecture tout à fait probable, c'est que l'homme
boutonné, apercevant de la berge sur le quai un fiacre qui passait à
vide, fit signe au cocher; le cocher comprit, reconnut évidemment à qui
il avait affaire, tourna bride et se mit à suivre au pas du haut du quai
les deux hommes. Ceci ne fut pas aperçu du personnage louche et déchiré
qui allait en avant.

Le fiacre roulait le long des arbres des Champs-Élysées. On voyait
passer au-dessus du parapet le buste du cocher, son fouet à la main.

Une des instructions secrètes de la police aux agents contient cet
article:--«Avoir toujours à portée une voiture de place, en cas».

Tout en manoeuvrant chacun de leur côté avec une stratégie
irréprochable, ces deux hommes approchaient d'une rampe du quai
descendant jusqu'à la berge qui permettait alors aux cochers de fiacre
arrivant de Passy de venir à la rivière faire boire leurs chevaux. Cette
rampe a été supprimée depuis, pour la symétrie; les chevaux crèvent de
soif, mais l'oeil est flatté.

Il était vraisemblable que l'homme en blouse allait monter par cette
rampe afin d'essayer de s'échapper dans les Champs-Élysées, lieu orné
d'arbres, mais en revanche fort croisé d'agents de police, et où l'autre
aurait aisément main-forte.

Ce point du quai est fort peu éloigné de la maison apportée de Moret à
Paris en 1824 par le colonel Brack, et dite maison de François Ier. Un
corps de garde est là tout près.

À la grande surprise de son observateur, l'homme traqué ne prit point
par la rampe de l'abreuvoir. Il continua de s'avancer sur la berge le
long du quai.

Sa position devenait visiblement critique.

À moins de se jeter à la Seine, qu'allait-il faire?

Aucun moyen désormais de remonter sur le quai; plus de rampe et pas
d'escalier; et l'on était tout près de l'endroit, marqué par le coude de
la Seine vers le pont d'Iéna, où la berge, de plus en plus rétrécie,
finissait en langue mince et se perdait sous l'eau. Là, il allait
inévitablement se trouver bloqué entre le mur à pic à sa droite, la
rivière à gauche et en face, et l'autorité sur ses talons.

Il est vrai que cette fin de la berge était masquée au regard par un
monceau de déblais de six à sept pieds de haut, produit d'on ne sait
quelle démolition. Mais cet homme espérait-il se cacher utilement
derrière ce tas de gravats qu'il suffisait de tourner? L'expédient eût
été puéril. Il n'y songeait certainement pas. L'innocence des voleurs ne
va point jusque-là.

Le tas de déblais faisait au bord de l'eau une sorte d'éminence qui se
prolongeait en promontoire jusqu'à la muraille du quai.

L'homme suivi arriva à cette petite colline et la doubla, de sorte qu'il
cessa d'être aperçu par l'autre.

Celui-ci, ne voyant pas, n'était pas vu; il en profita pour abandonner
toute dissimulation et pour marcher très rapidement. En quelques
instants il fut au monceau de déblais et le tourna. Là, il s'arrêta
stupéfait. L'homme qu'il chassait n'était plus là.

Éclipse totale de l'homme en blouse.

La berge n'avait guère à partir du monceau de déblais qu'une longueur
d'une trentaine de pas, puis elle plongeait sous l'eau qui venait battre
le mur du quai.

Le fuyard n'aurait pu se jeter à la Seine ni escalader le quai sans être
vu par celui qui le suivait. Qu'était-il devenu?

L'homme à la redingote boutonnée marcha jusqu'à l'extrémité de la berge,
et y resta un moment pensif, les poings convulsifs, l'oeil furetant.
Tout à coup il se frappa le front. Il venait d'apercevoir, au point où
finissait la terre et où l'eau commençait, une grille de fer large et
basse, cintrée, garnie d'une épaisse serrure et de trois gonds massifs.
Cette grille, sorte de porte percée au bas du quai, s'ouvrait sur la
rivière autant que sur la berge. Un ruisseau noirâtre passait dessous.
Ce ruisseau se dégorgeait dans la Seine.

Au delà de ses lourds barreaux rouillés on distinguait une sorte de
corridor voûté et obscur.

L'homme croisa les bras et regarda la grille d'un air de reproche.

Ce regard ne suffisant pas, il essaya de la pousser; il la secoua, elle
résista solidement. Il était probable qu'elle venait d'être ouverte,
quoiqu'on n'eût entendu aucun bruit, chose singulière d'une grille si
rouillée; mais il était certain qu'elle avait été refermée. Cela
indiquait que celui devant qui cette porte venait de tourner avait non
un crochet, mais une clef.

Cette évidence éclata tout de suite à l'esprit de l'homme qui
s'efforçait d'ébranler la grille et lui arracha cet épiphonème indigné:

--Voilà qui est fort! une clef du gouvernement!

Puis, se calmant immédiatement, il exprima tout un monde d'idées
intérieures par cette bouffée de monosyllabes accentués presque
ironiquement:

--Tiens! tiens! tiens! tiens!

Cela dit, espérant on ne sait quoi, ou voir ressortir l'homme, ou en
voir entrer d'autres, il se posta aux aguets derrière le tas de déblais,
avec la rage patiente du chien d'arrêt.

De son côté, le fiacre, qui se réglait sur toutes ses allures, avait
fait halte au-dessus de lui près du parapet. Le cocher, prévoyant une
longue station, emboîta le museau de ses chevaux dans le sac d'avoine
humide en bas, si connu des Parisiens, auxquels les gouvernements, soit
dit par parenthèse, le mettent quelquefois. Les rares passants du pont
d'Iéna, avant de s'éloigner, tournaient la tête pour regarder un moment
ces deux détails du paysage immobiles, l'homme sur la berge, le fiacre
sur le quai.




Chapitre IV

Lui aussi porte sa croix


Jean Valjean avait repris sa marche et ne s'était plus arrêté. Cette
marche était de plus en plus laborieuse. Le niveau de ces voûtes varie;
la hauteur moyenne est d'environ cinq pieds six pouces, et a été
calculée pour la taille d'un homme; Jean Valjean était forcé de se
courber pour ne pas heurter Marius à la voûte; il fallait à chaque
instant se baisser, puis se redresser, tâter sans cesse le mur. La
moiteur des pierres et la viscosité du radier en faisaient de mauvais
points d'appui, soit pour la main, soit pour le pied. Il trébuchait dans
le hideux fumier de la ville. Les reflets intermittents des soupiraux
n'apparaissaient qu'à de très longs intervalles, et si blêmes que le
plein soleil y semblait clair de lune; tout le reste était brouillard,
miasme, opacité, noirceur. Jean Valjean avait faim et soif; soif
surtout; et c'est là, comme la mer, un lieu plein d'eau où l'on ne peut
boire.

Sa force, qui était prodigieuse, on le sait, et fort peu diminuée par
l'âge, grâce à sa vie chaste et sobre, commençait pourtant à fléchir. La
fatigue lui venait, et la force en décroissant faisait croître le poids
du fardeau. Marius, mort peut-être, pesait comme pèsent les corps
inertes. Jean Valjean le soutenait de façon que la poitrine ne fût pas
gênée et que la respiration pût toujours passer le mieux possible. Il
sentait entre ses jambes le glissement rapide des rats. Un d'eux fut
effaré au point de le mordre. Il lui venait de temps en temps par les
bavettes des bouches de l'égout un souffle d'air frais qui le ranimait.

Il pouvait être trois heures de l'après-midi quand il arriva à l'égout
de ceinture.

Il fut d'abord étonné de cet élargissement subit. Il se trouva
brusquement dans une galerie dont ses mains étendues n'atteignaient
point les deux murs et sous une voûte que sa tête ne touchait pas. Le
Grand Égout en effet a huit pieds de large sur sept de haut.

Au point où l'égout Montmartre rejoint le Grand Égout, deux autres
galeries souterraines, celle de la rue de Provence et celle de
l'Abattoir, viennent faire un carrefour. Entre ces quatre voies, un
moins sagace eût été indécis. Jean Valjean prit la plus large,
c'est-à-dire l'égout de ceinture. Mais ici revenait la question:
descendre, ou monter? Il pensa que la situation pressait, et qu'il
fallait, à tout risque, gagner maintenant la Seine. En d'autres termes,
descendre. Il tourna à gauche.

Bien lui en prit. Car ce serait une erreur de croire que l'égout de
ceinture a deux issues, l'une vers Bercy, l'autre vers Passy, et qu'il
est, comme l'indique son nom, la ceinture souterraine du Paris de la
rive droite. Le Grand Égout, qui n'est, il faut s'en souvenir, autre
chose que l'ancien ruisseau Ménilmontant, aboutit, si on le remonte, à
un cul-de-sac, c'est-à-dire à son ancien point de départ, qui fut sa
source, au pied de la butte Ménilmontant. Il n'a point de communication
directe avec le branchement qui ramasse les eaux de Paris à partir du
quartier Popincourt, et qui se jette dans la Seine par l'égout Amelot
au-dessus de l'ancienne île Louviers. Ce branchement, qui complète
l'égout collecteur, en est séparé, sous la rue Ménilmontant même, par un
massif qui marque le point de partage des eaux en amont et en aval. Si
Jean Valjean eût remonté la galerie, il fût arrivé, après mille efforts,
épuisé de fatigue, expirant, dans les ténèbres, à une muraille. Il était
perdu.

À la rigueur, en revenant un peu sur ses pas, en s'engageant dans le
couloir des Filles-du-Calvaire, à la condition de ne pas hésiter à la
patte d'oie souterraine du carrefour Boucherat, en prenant le corridor
Saint-Louis, puis, à gauche, le boyau Saint-Gilles, puis en tournant à
droite et en évitant la galerie Saint-Sébastien, il eût pu gagner
l'égout Amelot, et de là, pourvu qu'il ne s'égarât point dans l'espèce
d'F qui est sous la Bastille, atteindre l'issue sur la Seine près de
l'Arsenal. Mais, pour cela, il eût fallu connaître à fond, et dans
toutes ses ramifications et dans toutes ses percées, l'énorme madrépore
de l'égout. Or, nous devons y insister, il ne savait rien de cette
voirie effrayante où il cheminait; et, si on lui eût demandé dans quoi
il était, il eût répondu: dans de la nuit.

Son instinct le servit bien. Descendre, c'était en effet le salut
possible.

Il laissa à sa droite les deux couloirs qui se ramifient en forme de
griffe sous la rue Laffitte et la rue Saint-Georges et le long corridor
bifurqué de la chaussée d'Antin.

Un peu au-delà d'un affluent qui était vraisemblablement le branchement
de la Madeleine, il fit halte. Il était très las. Un soupirail assez
large, probablement le regard de la rue d'Anjou, donnait une lumière
presque vive. Jean Valjean, avec la douceur de mouvements qu'aurait un
frère pour son frère blessé, déposa Marius sur la banquette de l'égout.
La face sanglante de Marius apparut sous la lueur blanche du soupirail
comme au fond d'une tombe. Il avait les yeux fermés, les cheveux
appliqués aux tempes comme des pinceaux séchés dans de la couleur rouge,
les mains pendantes et mortes, les membres froids, du sang coagulé au
coin des lèvres. Un caillot de sang s'était amassé dans le noeud de la
cravate; la chemise entrait dans les plaies, le drap de l'habit frottait
les coupures béantes de la chair vive. Jean Valjean, écartant du bout
des doigts les vêtements, lui posa la main sur la poitrine; le coeur
battait encore. Jean Valjean déchira sa chemise, banda les plaies le
mieux qu'il put et arrêta le sang qui coulait; puis, se penchant dans ce
demi-jour sur Marius toujours sans connaissance et presque sans souffle,
il le regarda avec une inexprimable haine.

En dérangeant les vêtements de Marius, il avait trouvé dans les poches
deux choses, le pain qui y était oublié depuis la veille, et le
portefeuille de Marius. Il mangea le pain et ouvrit le portefeuille. Sur
la première page, il trouva les quatre lignes écrites par Marius. On
s'en souvient:

«Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-père
M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, no 6, au Marais.»

Jean Valjean lut, à la clarté du soupirail, ces quatre lignes, et resta
un moment comme absorbé en lui-même, répétant à demi-voix: Rue des
Filles-du-Calvaire, numéro six, monsieur Gillenormand. Il replaça le
portefeuille dans la poche de Marius. Il avait mangé, la force lui était
revenue; il reprit Marius sur son dos, lui appuya soigneusement la tête
sur son épaule droite, et se remit à descendre l'égout.

Le Grand Égout, dirigé selon le thalweg de la vallée de Ménilmontant, a
près de deux lieues de long. Il est pavé sur une notable partie de son
parcours.

Ce flambeau du nom des rues de Paris dont nous éclairons pour le lecteur
la marche souterraine de Jean Valjean, Jean Valjean ne l'avait pas. Rien
ne lui disait quelle zone de la ville il traversait, ni quel trajet il
avait fait. Seulement la pâleur croissante des flaques de lumière qu'il
rencontrait de temps en temps lui indiqua que le soleil se retirait du
pavé et que le jour ne tarderait pas à décliner; et le roulement des
voitures au-dessus de sa tête, étant devenu de continu intermittent,
puis ayant presque cessé, il en conclut qu'il n'était plus sous le Paris
central et qu'il approchait de quelque région solitaire, voisine des
boulevards extérieurs ou des quais extrêmes. Là où il y a moins de
maisons et moins de rues, l'égout a moins de soupiraux. L'obscurité
s'épaississait autour de Jean Valjean. Il n'en continua pas moins
d'avancer, tâtonnant dans l'ombre.

Cette ombre devint brusquement terrible.




Chapitre V

Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse qui est perfidie


Il sentit qu'il entrait dans l'eau, et qu'il avait sous ses pieds, non
plus du pavé, mais de la vase.

Il arrive parfois, sur de certaines côtes de Bretagne ou d'Écosse, qu'un
homme, un voyageur ou un pêcheur, cheminant à marée basse sur la grève
loin du rivage, s'aperçoit soudainement que depuis plusieurs minutes il
marche avec quelque peine. La plage est sous ses pieds comme de la poix;
la semelle s'y attache; ce n'est plus du sable, c'est de la glu. La
grève est parfaitement sèche, mais à tous les pas qu'on fait, dès qu'on
a levé le pied, l'empreinte qu'il laisse se remplit d'eau. L'oeil, du
reste, ne s'est aperçu d'aucun changement; l'immense plage est unie et
tranquille, tout le sable a le même aspect, rien ne distingue le sol qui
est solide du sol qui ne l'est plus; la petite nuée joyeuse des pucerons
de mer continue de sauter tumultueusement sur les pieds du passant.
L'homme suit sa route, va devant lui, appuie vers la terre, tâche de se
rapprocher de la côte. Il n'est pas inquiet. Inquiet de quoi? Seulement
il sent quelque chose comme si la lourdeur de ses pieds croissait à
chaque pas qu'il fait. Brusquement, il enfonce. Il enfonce de deux ou
trois pouces. Décidément il n'est pas dans la bonne route; il s'arrête
pour s'orienter. Tout à coup il regarde à ses pieds. Ses pieds ont
disparu. Le sable les couvre. Il retire ses pieds du sable, il veut
revenir sur ses pas, il retourne en arrière; il enfonce plus
profondément. Le sable lui vient à la cheville, il s'en arrache et se
jette à gauche, le sable lui vient à mi-jambe, il se jette à droite, le
sable lui vient aux jarrets. Alors il reconnaît avec une indicible
terreur qu'il est engagé dans de la grève mouvante, et qu'il a sous lui
le milieu effroyable où l'homme ne peut pas plus marcher que le poisson
n'y peut nager. Il jette son fardeau s'il en a un, il s'allège comme un
navire en détresse; il n'est déjà plus temps, le sable est au-dessus de
ses genoux.

Il appelle, il agite son chapeau ou son mouchoir, le sable le gagne de
plus en plus; si la grève est déserte, si la terre est trop loin, si le
banc de sable est trop mal famé, s'il n'y a pas de héros dans les
environs, c'est fini, il est condamné à l'enlisement. Il est condamné à
cet épouvantable enterrement long, infaillible, implacable, impossible à
retarder ni à hâter, qui dure des heures, qui n'en finit pas, qui vous
prend debout, libre et en pleine santé, qui vous tire par les pieds,
qui, à chaque effort que vous tentez, à chaque clameur que vous poussez,
vous entraîne un peu plus bas, qui a l'air de vous punir de votre
résistance par un redoublement d'étreinte, qui fait rentrer lentement
l'homme dans la terre en lui laissant tout le temps de regarder
l'horizon, les arbres, les campagnes vertes, les fumées des villages
dans la plaine, les voiles des navires sur la mer, les oiseaux qui
volent et qui chantent, le soleil, le ciel. L'enlisement, c'est le
sépulcre qui se fait marée et qui monte du fond de la terre vers un
vivant. Chaque minute est une ensevelisseuse inexorable. Le misérable
essaye de s'asseoir, de se coucher, de ramper; tous les mouvements qu'il
fait l'enterrent; il se redresse, il enfonce; il se sent engloutir; il
hurle, implore, crie aux nuées, se tord les bras, désespère. Le voilà
dans le sable jusqu'au ventre; le sable atteint la poitrine; il n'est
plus qu'un buste. Il élève les mains, jette des gémissements furieux,
crispe ses ongles sur la grève, veut se retenir à cette cendre, s'appuie
sur les coudes pour s'arracher de cette gaine molle, sanglote
frénétiquement; le sable monte. Le sable atteint les épaules, le sable
atteint le cou; la face seule est visible maintenant. La bouche crie, le
sable l'emplit; silence. Les yeux regardent encore, le sable les ferme;
nuit. Puis le front décroît, un peu de chevelure frissonne au-dessus du
sable; une main sort, troue la surface de la grève, remue et s'agite, et
disparaît. Sinistre effacement d'un homme.

Quelquefois le cavalier s'enlise avec le cheval; quelquefois le
charretier s'enlise avec la charrette; tout sombre sous la grève. C'est
le naufrage ailleurs que dans l'eau. C'est la terre noyant l'homme. La
terre, pénétrée d'océan, devient piège. Elle s'offre comme une plaine et
s'ouvre comme une onde. L'abîme a de ces trahisons.

Cette funèbre aventure, toujours possible sur telle ou telle plage de la
mer, était possible aussi, il y a trente ans, dans l'égout de Paris.

Avant les importants travaux commencés en 1833, la voirie souterraine de
Paris était sujette à des effondrements subits.

L'eau s'infiltrait dans de certains terrains sous-jacents,
particulièrement friables; le radier, qu'il fût de pavé, comme dans les
anciens égouts, ou de chaux hydraulique sur béton, comme dans les
nouvelles galeries, n'ayant plus de point d'appui, pliait. Un pli dans
un plancher de ce genre, c'est une fente; une fente, c'est
l'écroulement. Le radier croulait sur une certaine longueur. Cette
crevasse, hiatus d'un gouffre de boue, s'appelait dans la langue
spéciale _fontis_. Qu'est-ce qu'un fontis? C'est le sable mouvant des
bords de la mer tout à coup rencontré sous terre; c'est la grève du mont
Saint-Michel dans un égout. Le sol, détrempé, est comme en fusion;
toutes ses molécules sont en suspension dans un milieu mou; ce n'est pas
de la terre et ce n'est pas de l'eau. Profondeur quelquefois très
grande. Rien de plus redoutable qu'une telle rencontre. Si l'eau domine,
la mort est prompte, il y a engloutissement; si la terre domine, la mort
est lente, il y a enlisement.

Se figure-t-on une telle mort? si l'enlisement est effroyable sur une
grève de la mer, qu'est-ce dans le cloaque? Au lieu du plein air, de la
pleine lumière, du grand jour, de ce clair horizon, de ces vastes
bruits, de ces libres nuages d'où pleut la vie, de ces barques aperçues
au loin, de cette espérance sous toutes les formes, des passants
probables, du secours possible jusqu'à la dernière minute, au lieu de
tout cela, la surdité, l'aveuglement, une voûte noire, un dedans de
tombe déjà tout fait, la mort dans la bourbe sous un couvercle!
l'étouffement lent par l'immondice, une boîte de pierre où l'asphyxie
ouvre sa griffe dans la fange et vous prend à la gorge; la fétidité
mêlée au râle; la vase au lieu de la grève, l'hydrogène sulfuré au lieu
de l'ouragan, l'ordure au lieu de l'océan! et appeler, et grincer des
dents, et se tordre, et se débattre, et agoniser, avec cette ville
énorme qui n'en sait rien, et qu'on a au-dessus de sa tête!

Inexprimable horreur de mourir ainsi! La mort rachète quelquefois son
atrocité par une certaine dignité terrible. Sur le bûcher, dans le
naufrage, on peut être grand; dans la flamme comme dans l'écume, une
attitude superbe est possible; on s'y transfigure en s'y abîmant. Mais
ici point. La mort est malpropre. Il est humiliant d'expirer. Les
suprêmes visions flottantes sont abjectes. Boue est synonyme de honte.
C'est petit, laid, infâme. Mourir dans une tonne de malvoisie, comme
Clarence, soit; dans la fosse du boueur, comme d'Escoubleau, c'est
horrible. Se débattre là-dedans est hideux; en même temps qu'on agonise,
on patauge. Il y a assez de ténèbres pour que ce soit l'enfer, et assez
de fange pour que ce ne soit que le bourbier, et le mourant ne sait pas
s'il va devenir spectre ou s'il va devenir crapaud.

Partout ailleurs le sépulcre est sinistre; ici il est difforme.

La profondeur des fontis variait, et leur longueur, et leur densité, en
raison de la plus ou moins mauvaise qualité du sous-sol. Parfois un
fontis était profond de trois ou quatre pieds, parfois de huit ou dix;
quelquefois on ne trouvait pas le fond. La vase était ici presque
solide, là presque liquide. Dans le fontis Lunière, un homme eût mis un
jour à disparaître, tandis qu'il eût été dévoré en cinq minutes par le
bourbier Phélippeaux. La vase porte plus ou moins selon son plus ou
moins de densité. Une enfant se sauve où un homme se perd. La première
loi de salut, c'est de se dépouiller de toute espèce de chargement.
Jeter son sac d'outils, ou sa hotte ou son auge, c'était par là que
commençait tout égoutier qui sentait le sol fléchir sous lui.

Les fontis avaient des causes diverses: friabilité du sol; quelque
éboulement à une profondeur hors de la portée de l'homme; les violentes
averses de l'été; l'ondée incessante de l'hiver; les longues petites
pluies fines. Parfois le poids des maisons environnantes sur un terrain
marneux ou sablonneux chassait les voûtes des galeries souterraines et
les faisait gauchir, ou bien il arrivait que le radier éclatait et se
fendait sous cette écrasante poussée. Le tassement du Panthéon a
oblitéré de cette façon, il y a un siècle, une partie des caves de la
montagne Sainte-Geneviève. Quand un égout s'effondrait sous la pression
des maisons, le désordre, dans certaines occasions, se traduisait en
haut dans la rue par une espèce d'écarts en dents de scie entre les
pavés; cette déchirure se développait en ligne serpentante dans toute la
longueur de la voûte lézardée, et alors, le mal étant visible, le remède
pouvait être prompt. Il advenait aussi que souvent le ravage intérieur
ne se révélait par aucune balafre au dehors. Et dans ce cas-là, malheur
aux égoutiers. Entrant sans précaution dans l'égout défoncé, ils
pouvaient s'y perdre. Les anciens registres font mention de quelques
puisatiers ensevelis de la sorte dans les fontis. Ils donnent plusieurs
noms; entre autres celui de l'égoutier qui s'enlisa dans un effondrement
sous le cagnard de la rue Carême-Prenant, un nommé Blaise Poutrain; ce
Blaise Poutrain était frère de Nicolas Poutrain qui fut le dernier
fossoyeur du cimetière dit charnier des Innocents en 1785, époque où ce
cimetière mourut.

Il y eut aussi ce jeune et charmant vicomte d'Escoubleau dont nous
venons de parler, l'un des héros du siège de Lérida où l'on donna
l'assaut en bas de soie, violons en tête. D'Escoubleau, surpris une nuit
chez sa cousine, la duchesse de Sourdis, se noya dans une fondrière de
l'égout Beautreillis où il s'était réfugié pour échapper au duc. Madame
de Sourdis, quand on lui raconta cette mort, demanda son flacon, et
oublia de pleurer à force de respirer des sels. En pareil cas, il n'y a
pas d'amour qui tienne; le cloaque l'éteint. Héro refuse de laver le
cadavre de Léandre. Thisbé se bouche le nez devant Pyrame et dit: Pouah!




Chapitre VI

Le fontis


Jean Valjean se trouvait en présence d'un fontis.

Ce genre d'écroulement était alors fréquent dans le sous-sol des
Champs-Élysées, difficilement maniable aux travaux hydrauliques et peu
conservateur des constructions souterraines à cause de son excessive
fluidité. Cette fluidité dépasse l'inconsistance des sables même du
quartier Saint-Georges, qui n'ont pu être vaincus que par un enrochement
sur béton, et des couches glaiseuses infectées de gaz du quartier des
Martyrs, si liquides que le passage n'a pu être pratiqué sous la galerie
des Martyrs qu'au moyen d'un tuyau en fonte. Lorsqu'en 1836 on a démoli
sous le faubourg Saint-Honoré, pour le reconstruire, le vieil égout en
pierre où nous voyons en ce moment Jean Valjean engagé, le sable
mouvant, qui est le sous-sol des Champs-Élysées jusqu'à la Seine, fit
obstacle au point que l'opération dura près de six mois, au grand récri
des riverains, surtout des riverains à hôtels et à carrosses. Les
travaux furent plus que malaisés; ils furent dangereux. Il est vrai
qu'il y eut quatre mois et demi de pluie et trois crues de la Seine.

Le fontis que Jean Valjean rencontrait avait pour cause l'averse de la
veille. Un fléchissement du pavé mal soutenu par le sable sous-jacent
avait produit un engorgement d'eau pluviale. L'infiltration s'étant
faite, l'effondrement avait suivi. Le radier, disloqué, s'était affaissé
dans la vase. Sur quelle longueur? Impossible de le dire. L'obscurité
était là plus épaisse que partout ailleurs. C'était un trou de boue dans
une caverne de nuit.

Jean Valjean sentit le pavé se dérober sous lui. Il entra dans cette
fange. C'était de l'eau à la surface, de la vase au fond. Il fallait
bien passer. Revenir sur ses pas était impossible. Marius était
expirant, et Jean Valjean exténué. Où aller d'ailleurs? Jean Valjean
avança. Du reste la fondrière parut peu profonde aux premiers pas. Mais
à mesure qu'il avançait, ses pieds plongeaient. Il eut bientôt de la
vase jusqu'à mi-jambe et de l'eau plus haut que les genoux. Il marchait,
exhaussant de ses deux bras Marius le plus qu'il pouvait au-dessus de
l'eau. La vase lui venait maintenant aux jarrets et l'eau à la ceinture.
Il ne pouvait déjà plus reculer. Il enfonçait de plus en plus. Cette
vase, assez dense pour le poids d'un homme, ne pouvait évidemment en
porter deux. Marius et Jean Valjean eussent eu chance de s'en tirer,
isolément. Jean Valjean continua d'avancer, soutenant ce mourant, qui
était un cadavre peut-être.

L'eau lui venait aux aisselles; il se sentait sombrer; c'est à peine
s'il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe où il était. La
densité, qui était le soutien, était aussi l'obstacle. Il soulevait
toujours Marius, et, avec une dépense de force inouïe, il avançait; mais
il enfonçait. Il n'avait plus que la tête hors de l'eau, et ses deux
bras élevant Marius. Il y a, dans les vieilles peintures du déluge, une
mère qui fait ainsi de son enfant.

Il enfonça encore, il renversa sa face en arrière pour échapper à l'eau
et pouvoir respirer; qui l'eût vu dans cette obscurité eût cru voir un
masque flottant sur de l'ombre; il apercevait vaguement au-dessus de lui
la tête pendante et le visage livide de Marius; il fit un effort
désespéré, et lança son pied en avant; son pied heurta on ne sait quoi
de solide. Un point d'appui. Il était temps.

Il se dressa et se tordit et s'enracina avec une sorte de furie sur ce
point d'appui. Cela lui fit l'effet de la première marche d'un escalier
remontant à la vie.

Ce point d'appui, rencontré dans la vase au moment suprême, était le
commencement de l'autre versant du radier, qui avait plié sans se briser
et s'était courbé sous l'eau comme une planche et d'un seul morceau. Les
pavages bien construits font voûte et ont de ces fermetés-là. Ce
fragment de radier, submergé en partie, mais solide, était une véritable
rampe, et, une fois sur cette rampe, on était sauvé. Jean Valjean
remonta ce plan incliné et arriva de l'autre côté de la fondrière.

En sortant de l'eau, il se heurta à une pierre et tomba sur les genoux.
Il trouva que c'était juste, et y resta quelque temps, l'âme abîmée dans
on ne sait quelle parole à Dieu.

Il se redressa, frissonnant, glacé, infect, courbé sous ce mourant qu'il
traînait, tout ruisselant de fange, l'âme pleine d'une étrange clarté.




Chapitre VII

Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer


Il se remit en route encore une fois.

Du reste, s'il n'avait pas laissé sa vie dans le fontis, il semblait y
avoir laissé sa force. Ce suprême effort l'avait épuisé. Sa lassitude
était maintenant telle, que tous les trois ou quatre pas, il était
obligé de reprendre haleine, et s'appuyait au mur. Une fois, il dut
s'asseoir sur la banquette pour changer la position de Marius, et il
crut qu'il demeurerait là. Mais si sa vigueur était morte, son énergie
ne l'était point. Il se releva.

Il marcha désespérément, presque vite, fit ainsi une centaine de pas,
sans dresser la tête, presque sans respirer, et tout à coup se cogna au
mur. Il était parvenu à un coude de l'égout, et, en arrivant tête basse
au tournant, il avait rencontré la muraille. Il leva les yeux, et à
l'extrémité du souterrain, là-bas, devant lui, loin, très loin, il
aperçut une lumière. Cette fois, ce n'était pas la lumière terrible;
c'était la lumière bonne et blanche. C'était le jour.

Jean Valjean voyait l'issue.

Une âme damnée qui, du milieu de la fournaise, apercevrait tout à coup
la sortie de la géhenne, éprouverait ce qu'éprouva Jean Valjean. Elle
volerait éperdument avec le moignon de ses ailes brûlées vers la porte
radieuse. Jean Valjean ne sentit plus la fatigue, il ne sentit plus le
poids de Marius, il retrouva ses jarrets d'acier, il courut plus qu'il
ne marcha. À mesure qu'il approchait, l'issue se dessinait de plus en
plus distinctement. C'était une arche cintrée, moins haute que la voûte
qui se restreignait par degrés et moins large que la galerie qui se
resserrait en même temps que la voûte s'abaissait. Le tunnel finissait
en intérieur d'entonnoir; rétrécissement vicieux, imité des guichets de
maisons de force, logique dans une prison, illogique dans un égout, et
qui a été corrigé depuis.

Jean Valjean arriva à l'issue. Là, il s'arrêta.

C'était bien la sortie, mais on ne pouvait sortir.

L'arche était fermée d'une forte grille, et la grille, qui, selon toute
apparence, tournait rarement sur ses gonds oxydés, était assujettie à
son chambranle de pierre par une serrure épaisse qui, rouge de rouille,
semblait une énorme brique. On voyait le trou de la clef, et le pêne
robuste profondément plongé dans la gâche de fer. La serrure était
visiblement fermée à double tour. C'était une de ces serrures de
bastilles que le vieux Paris prodiguait volontiers.

Au delà de la grille, le grand air, la rivière, le jour, la berge très
étroite, mais suffisante pour s'en aller, les quais lointains, Paris, ce
gouffre où l'on se dérobe si aisément, le large horizon, la liberté. On
distinguait à droite, en aval, le pont d'Iéna, et à gauche, en amont, le
pont des Invalides; l'endroit eût été propice pour attendre la nuit et
s'évader. C'était un des points les plus solitaires de Paris; la berge
qui fait face au Gros-Caillou. Les mouches entraient et sortaient à
travers les barreaux de la grille.

Il pouvait être huit heures et demie du soir. Le jour baissait.

Jean Valjean déposa Marius le long du mur sur la partie sèche du radier,
puis marcha à la grille et crispa ses deux poings sur les barreaux; la
secousse fut frénétique, l'ébranlement nul. La grille ne bougea pas.
Jean Valjean saisit les barreaux l'un après l'autre, espérant pouvoir
arracher le moins solide et s'en faire un levier pour soulever la porte
ou pour briser la serrure. Aucun barreau ne remua. Les dents d'un tigre
ne sont pas plus solides dans leurs alvéoles. Pas de levier; pas de
pesée possible. L'obstacle était invincible. Aucun moyen d'ouvrir la
porte.

Fallait-il donc finir là? Que faire? que devenir? Rétrograder;
recommencer le trajet effrayant qu'il avait déjà parcouru; il n'en avait
pas la force. D'ailleurs, comment traverser de nouveau cette fondrière
d'où l'on ne s'était tiré que par miracle? Et après la fondrière, n'y
avait-il pas cette ronde de police à laquelle, certes, on n'échapperait
pas deux fois? Et puis, où aller? quelle direction prendre? Suivre la
pente, ce n'était point aller au but. Arrivât-on à une autre issue, on
la trouverait obstruée d'un tampon ou d'une grille. Toutes les sorties
étaient indubitablement closes de cette façon. Le hasard avait descellé
la grille par laquelle on était entré, mais évidemment toutes les autres
bouches de l'égout étaient fermées. On n'avait réussi qu'à s'évader dans
une prison.

C'était fini. Tout ce qu'avait fait Jean Valjean était inutile.
L'épuisement aboutissait à l'avortement.

Ils étaient pris l'un et l'autre dans la sombre et immense toile de la
mort, et Jean Valjean sentait courir sur ces fils noirs tressaillant
dans les ténèbres l'épouvantable araignée.

Il tourna le dos à la grille, et tomba sur le pavé, plutôt terrassé
qu'assis, près de Marius, toujours sans mouvement et sa tête s'affaissa
entre ses genoux. Pas d'issue. C'était la dernière goutte de l'angoisse.

À qui songeait-il dans ce profond accablement? Ni à lui-même, ni à
Marius. Il pensait à Cosette.




Chapitre VIII

Le pan de l'habit déchiré


Au milieu de cet anéantissement, une main se posa sur son épaule, et une
voix qui parlait bas lui dit:

--Part à deux.

Quelqu'un dans cette ombre? Rien ne ressemble au rêve comme le
désespoir. Jean Valjean crut rêver. Il n'avait point entendu de pas.
Était-ce possible? Il leva les yeux.

Un homme était devant lui.

Cet homme était vêtu d'une blouse; il avait les pieds nus; il tenait ses
souliers dans sa main gauche; il les avait évidemment ôtés pour pouvoir
arriver jusqu'à Jean Valjean, sans qu'on l'entendît marcher.

Jean Valjean n'eut pas un moment d'hésitation. Si imprévue que fût la
rencontre, cet homme lui était connu. Cet homme était Thénardier.

Quoique réveillé, pour ainsi dire, en sursaut, Jean Valjean, habitué aux
alertes et aguerri aux coups inattendus qu'il faut parer vite, reprit
possession sur-le-champ de toute sa présence d'esprit. D'ailleurs la
situation ne pouvait empirer, un certain degré de détresse n'est plus
capable de crescendo, et Thénardier lui-même ne pouvait ajouter de la
noirceur à cette nuit.

Il y eut un instant d'attente.

Thénardier, élevant sa main droite à la hauteur de son front, s'en fit
un abat-jour, puis il rapprocha les sourcils en clignant les yeux, ce
qui, avec un léger pincement de la bouche, caractérise l'attention
sagace d'un homme qui cherche à en reconnaître un autre. Il n'y réussit
point. Jean Valjean, on vient de le dire, tournait le dos au jour, et
était d'ailleurs si défiguré, si fangeux et si sanglant qu'en plein midi
il eût été méconnaissable. Au contraire, éclairé de face par la lumière
de la grille, clarté de cave, il est vrai, livide, mais précise dans sa
lividité, Thénardier, comme dit l'énergique métaphore banale, sauta tout
de suite aux yeux de Jean Valjean. Cette inégalité de conditions
suffisait pour assurer quelque avantage à Jean Valjean dans ce
mystérieux duel qui allait s'engager entre les deux situations et les
deux hommes. La rencontre avait lieu entre Jean Valjean voilé et
Thénardier démasqué.

Jean Valjean s'aperçut tout de suite que Thénardier ne le reconnaissait
pas.

Ils se considérèrent un moment dans cette pénombre, comme s'ils se
prenaient mesure. Thénardier rompit le premier le silence.

--Comment vas-tu faire pour sortir? Jean Valjean ne répondit pas.

Thénardier continua:

--Impossible de crocheter la porte. Il faut pourtant que tu t'en ailles
d'ici.

--C'est vrai, dit Jean Valjean.

--Eh bien, part à deux.

--Que veux-tu dire?

--Tu as tué l'homme; c'est bien. Moi, j'ai la clef. Thénardier montrait
du doigt Marius. Il poursuivit:

--Je ne te connais pas, mais je veux t'aider. Tu dois être un ami.

Jean Valjean commença à comprendre. Thénardier le prenait pour un
assassin.

Thénardier reprit:

--Écoute, camarade. Tu n'as pas tué cet homme sans regarder ce qu'il
avait dans ses poches. Donne-moi ma moitié. Je t'ouvre la porte.

Et, tirant à demi une grosse clef de dessous sa blouse toute trouée, il
ajouta:

--Veux-tu voir comment est faite la clef des champs? Voilà.

Jean Valjean «demeura stupide», le mot est du vieux Corneille, au point
de douter que ce qu'il voyait fût réel. C'était la providence
apparaissant horrible, et le bon ange sortant de terre sous la forme de
Thénardier.

Thénardier fourra son poing dans une large poche cachée sous sa blouse,
en tira une corde et la tendit à Jean Valjean.

--Tiens, dit-il, je te donne la corde par-dessus le marché.

--Pourquoi faire, une corde?

--Il te faut aussi une pierre, mais tu en trouveras dehors. Il y a là un
tas de gravats.

--Pourquoi faire, une pierre?

--Imbécile, puisque tu vas jeter le pantre à la rivière, il te faut une
pierre et une corde, sans quoi ça flotterait sur l'eau.

Jean Valjean prit la corde. Il n'est personne qui n'ait de ces
acceptations machinales.

Thénardier fit claquer ses doigts comme à l'arrivée d'une idée subite:

--Ah çà, camarade, comment as-tu fait pour te tirer là-bas de la
fondrière? je n'ai pas osé m'y risquer. Peuh! tu ne sens pas bon.

Après une pause, il ajouta:

--Je te fais des questions, mais tu as raison de ne pas y répondre.
C'est un apprentissage pour le fichu quart d'heure du juge
d'instruction. Et puis, en ne parlant pas du tout, on ne risque pas de
parler trop haut. C'est égal, parce que je ne vois pas ta figure et
parce que je ne sais pas ton nom, tu aurais tort de croire que je ne
sais pas qui tu es et ce que tu veux. Connu. Tu as un peu cassé ce
monsieur; maintenant tu voudrais le serrer quelque part. Il te faut la
rivière, le grand cache-sottise. Je vas te tirer d'embarras. Aider un
bon garçon dans la peine, ça me botte.

Tout en approuvant Jean Valjean de se taire, il cherchait visiblement à
le faire parler. Il lui poussa l'épaule, de façon à tâcher de le voir de
profil, et s'écria sans sortir pourtant du médium où il maintenait sa
voix:

--À propos de la fondrière, tu es un fier animal. Pourquoi n'y as-tu pas
jeté l'homme?

Jean Valjean garda le silence.

Thénardier reprit en haussant jusqu'à sa pomme d'Adam la loque qui lui
servait de cravate, geste qui complète l'air capable d'un homme sérieux:

--Au fait, tu as peut-être agi sagement. Les ouvriers demain en venant
boucher le trou auraient, à coup sûr, trouvé le pantinois oublié là, et
on aurait pu, fil à fil, brin à brin, pincer ta trace, et arriver
jusqu'à toi. Quelqu'un a passé par l'égout. Qui? par où est-il sorti?
l'a-t-on vu sortir? La police est pleine d'esprit. L'égout est traître,
et vous dénonce. Une telle trouvaille est une rareté, cela appelle
l'attention, peu de gens se servent de l'égout pour leurs affaires,
tandis que la rivière est à tout le monde. La rivière, c'est la vraie
fosse. Au bout d'un mois, on vous repêche l'homme aux filets de
Saint-Cloud. Eh bien, qu'est-ce que cela fiche? c'est une charogne,
quoi! Qui a tué cet homme? Paris. Et la justice n'informe même pas. Tu
as bien fait.

Plus Thénardier était loquace, plus Jean Valjean était muet, Thénardier
lui secoua de nouveau l'épaule.

--Maintenant, concluons l'affaire. Partageons. Tu as vu ma clef,
montre-moi ton argent.

Thénardier était hagard, fauve, louche, un peu menaçant, pourtant
amical.

Il y avait une chose étrange; les allures de Thénardier n'étaient pas
simples; il n'avait pas l'air tout à fait à son aise; tout en
n'affectant pas d'air mystérieux, il parlait bas; de temps en temps, il
mettait son doigt sur sa bouche et murmurait: chut! Il était difficile
de deviner pourquoi. Il n'y avait là personne qu'eux deux. Jean Valjean
pensa que d'autres bandits étaient peut-être cachés dans quelque recoin,
pas très loin, et que Thénardier ne se souciait pas de partager avec
eux.

Thénardier reprit:

--Finissons. Combien le pantre avait-il dans ses profondes?

Jean Valjean se fouilla.

C'était, on s'en souvient, son habitude, d'avoir toujours de l'argent
sur lui. La sombre vie d'expédients à laquelle il était condamné lui en
faisait une loi. Cette fois pourtant il était pris au dépourvu. En
mettant, la veille au soir, son uniforme de garde national, il avait
oublié, lugubrement absorbé qu'il était, d'emporter son portefeuille. Il
n'avait que quelque monnaie dans le gousset de son gilet. Cela se
montait à une trentaine de francs. Il retourna sa poche, toute trempée
de fange, et étala sur la banquette du radier un louis d'or, deux pièces
de cinq francs et cinq ou six gros sous.

Thénardier avança la lèvre inférieure avec une torsion de cou
significative.

--Tu l'as tué pour pas cher, dit-il.

Il se mit à palper, en toute familiarité, les poches de Jean Valjean et
les poches de Marius. Jean Valjean, préoccupé surtout de tourner le dos
au jour, le laissait faire. Tout en maniant l'habit de Marius,
Thénardier, avec une dextérité d'escamoteur, trouva moyen d'en arracher,
sans que Jean Valjean s'en aperçût, un lambeau qu'il cacha sous sa
blouse, pensant probablement que ce morceau d'étoffe pourrait lui servir
plus tard à reconnaître l'homme assassiné et l'assassin. Il ne trouva du
reste rien de plus que les trente francs.

--C'est vrai, dit-il, l'un portant l'autre, vous n'avez pas plus que ça.

Et, oubliant son mot: _part à deux_, il prit tout.

Il hésita un peu devant les gros sous. Réflexion faite, il les prit
aussi en grommelant:

--N'importe! c'est suriner les gens à trop bon marché.

Cela fait, il tira de nouveau la clef de dessous sa blouse.

--Maintenant, l'ami, il faut que tu sortes. C'est ici comme à la foire,
on paye en sortant. Tu as payé, sors.

Et il se mit à rire.

Avait-il, en apportant à un inconnu l'aide de cette clef et en faisant
sortir par cette porte un autre que lui, l'intention pure et
désintéressée de sauver un assassin? c'est ce dont il est permis de
douter.

Thénardier aida Jean Valjean à replacer Marius sur ses épaules, puis il
se dirigea vers la grille sur la pointe de ses pieds nus, faisant signe
à Jean Valjean de le suivre, il regarda au dehors, posa le doigt sur sa
bouche, et demeura quelques secondes comme en suspens; l'inspection
faite, il mit la clef dans la serrure. Le pêne glissa et la porte
tourna. Il n'y eut ni craquement, ni grincement. Cela se fit très
doucement. Il était visible que cette grille et ces gonds, huilés avec
soin, s'ouvraient plus souvent qu'on ne l'eût pensé. Cette douceur était
sinistre; on y sentait les allées et venues furtives, les entrées et les
sorties silencieuses des hommes nocturnes, et les pas de loup du crime.
L'égout était évidemment en complicité avec quelque bande mystérieuse.
Cette grille taciturne était une receleuse.

Thénardier entre-bâilla la porte, livra tout juste passage à Jean
Valjean, referma la grille, tourna deux fois la clef dans la serrure, et
replongea dans l'obscurité, sans faire plus de bruit qu'un souffle. Il
semblait marcher avec les pattes de velours du tigre. Un moment après,
cette hideuse providence était rentrée dans l'invisible.

Jean Valjean se trouva dehors.




Chapitre IX

Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît


Il laissa glisser Marius sur la berge.

Ils étaient dehors!

Les miasmes, l'obscurité, l'horreur, étaient derrière lui. L'air
salubre, pur, vivant, joyeux, librement respirable, l'inondait. Partout
autour de lui le silence, mais le silence charmant du soleil couché en
plein azur. Le crépuscule s'était fait; la nuit venait, la grande
libératrice, l'amie de tous ceux qui ont besoin d'un manteau d'ombre
pour sortir d'une angoisse. Le ciel s'offrait de toutes parts comme un
calme énorme. La rivière arrivait à ses pieds avec le bruit d'un baiser.
On entendait le dialogue aérien des nids qui se disaient bonsoir dans
les ormes des Champs-Élysées. Quelques étoiles, piquant faiblement le
bleu pâle du zénith et visibles à la seule rêverie, faisaient dans
l'immensité de petits resplendissements imperceptibles. Le soir
déployait sur la tête de Jean Valjean toutes les douceurs de l'infini.

C'était l'heure indécise et exquise qui ne dit ni oui ni non. Il y avait
déjà assez de nuit pour qu'on pût s'y perdre à quelque distance, et
encore assez de jour pour qu'on pût s'y reconnaître de près.

Jean Valjean fut pendant quelques secondes irrésistiblement vaincu par
toute cette sérénité auguste et caressante; il y a de ces minutes
d'oubli; la souffrance renonce à harceler le misérable; tout s'éclipse
dans la pensée; la paix couvre le songeur comme une nuit; et sous le
crépuscule qui rayonne, et à l'imitation du ciel qui s'illumine, l'âme
s'étoile. Jean Valjean ne put s'empêcher de contempler cette vaste ombre
claire qu'il avait au-dessus de lui; pensif, il prenait dans le
majestueux silence du ciel éternel un bain d'extase et de prière. Puis,
vivement, comme si le sentiment d'un devoir lui revenait, il se courba
vers Marius, et, puisant de l'eau dans le creux de sa main, il lui en
jeta doucement quelques gouttes sur le visage. Les paupières de Marius
ne se soulevèrent pas; cependant sa bouche entrouverte respirait.

Jean Valjean allait plonger de nouveau sa main dans la rivière, quand
tout à coup il sentit je ne sais quelle gêne, comme lorsqu'on a, sans le
voir, quelqu'un derrière soi.

Nous avons déjà indiqué ailleurs cette impression, que tout le monde
connaît.

Il se retourna.

Comme tout à l'heure, quelqu'un en effet était derrière lui.

Un homme de haute stature, enveloppé d'une longue redingote, les bras
croisés, et portant dans son poing droit un casse-tête dont on voyait la
pomme de plomb, se tenait debout à quelques pas en arrière de Jean
Valjean accroupi sur Marius.

C'était, l'ombre aidant, une sorte d'apparition. Un homme simple en eût
eu peur à cause du crépuscule, et un homme réfléchi à cause du
casse-tête.

Jean Valjean reconnut Javert.

Le lecteur a deviné sans doute que le traqueur de Thénardier n'était
autre que Javert. Javert, après sa sortie inespérée de la barricade,
était allé à la préfecture de police, avait rendu verbalement compte au
préfet en personne, dans une courte audience, puis avait repris
immédiatement son service, qui impliquait, on se souvient de la note
saisie sur lui, une certaine surveillance de la berge de la rive droite
aux Champs-Élysées, laquelle depuis quelque temps éveillait l'attention
de la police. Là, il avait aperçu Thénardier et l'avait suivi. On sait
le reste.

On comprend aussi que cette grille, si obligeamment ouverte devant Jean
Valjean, était une habileté de Thénardier. Thénardier sentait Javert
toujours là; l'homme guetté a un flair qui ne le trompe pas; il fallait
jeter un os à ce limier. Un assassin, quelle aubaine! C'était la part du
feu, qu'il ne faut jamais refuser. Thénardier, en mettant dehors Jean
Valjean à sa place, donnait une proie à la police, lui faisait lâcher sa
piste, se faisait oublier dans une plus grosse aventure, récompensait
Javert de son attente, ce qui flatte toujours un espion, gagnait trente
francs, et comptait bien, quant à lui, s'échapper à l'aide de cette
diversion.

Jean Valjean était passé d'un écueil à l'autre.

Ces deux rencontres coup sur coup, tomber de Thénardier en Javert,
c'était rude.

Javert ne reconnut pas Jean Valjean qui, nous l'avons dit, ne se
ressemblait plus à lui-même. Il ne décroisa pas les bras, assura son
casse-tête dans son poing par un mouvement imperceptible, et dit d'une
voix brève et calme:

--Qui êtes-vous?

--Moi.

--Qui, vous?

--Jean Valjean.

Javert mit le casse-tête entre ses dents, ploya les jarrets, inclina le
torse, posa ses deux mains puissantes sur les épaules de Jean Valjean,
qui s'y emboîtèrent comme dans deux étaux, l'examina, et le reconnut.
Leurs visages se touchaient presque. Le regard de Javert était terrible.

Jean Valjean demeura inerte sous l'étreinte de Javert comme un lion qui
consentirait à la griffe d'un lynx.

--Inspecteur Javert, dit-il, vous me tenez. D'ailleurs, depuis ce matin
je me considère comme votre prisonnier. Je ne vous ai point donné mon
adresse pour chercher à vous échapper. Prenez-moi. Seulement,
accordez-moi une chose.

Javert semblait ne pas entendre. Il appuyait sur Jean Valjean sa
prunelle fixe. Son menton froncé poussait ses lèvres vers son nez, signe
de rêverie farouche. Enfin, il lâcha Jean Valjean, se dressa tout d'une
pièce, reprit à plein poignet le casse-tête, et, comme dans un songe,
murmura plutôt qu'il ne prononça cette question:

--Que faites-vous là? et qu'est-ce que c'est que cet homme?

Il continuait de ne plus tutoyer Jean Valjean.

Jean Valjean répondit, et le son de sa voix parut réveiller Javert:

--C'est de lui précisément que je voulais vous parler. Disposez de moi
comme il vous plaira; mais aidez-moi d'abord à le rapporter chez lui. Je
ne vous demande que cela.

La face de Javert se contracta comme cela lui arrivait toutes les fois
qu'on semblait le croire capable d'une concession. Cependant il ne dit
pas non.

Il se courba de nouveau, tira de sa poche un mouchoir qu'il trempa dans
l'eau, et essuya le front ensanglanté de Marius.

--Cet homme était à la barricade, dit-il à demi-voix et comme se parlant
à lui-même. C'est celui qu'on appelait Marius.

Espion de première qualité, qui avait tout observé, tout écouté, tout
entendu et tout recueilli, croyant mourir; qui épiait même dans
l'agonie, et qui, accoudé sur la première marche du sépulcre, avait pris
des notes.

Il saisit la main de Marius, cherchant le pouls.

--C'est un blessé, dit Jean Valjean.

--C'est un mort, dit Javert.

Jean Valjean répondit:

--Non. Pas encore.

--Vous l'avez donc apporté de la barricade ici? observa Javert.

Il fallait que sa préoccupation fût profonde pour qu'il n'insistât point
sur cet inquiétant sauvetage par l'égout, et pour qu'il ne remarquât
même pas le silence de Jean Valjean après sa question.

Jean Valjean, de son côté, semblait avoir une pensée unique. Il reprit:

--Il demeure au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, chez son
aïeul....--Je ne sais plus le nom.

Jean Valjean fouilla dans l'habit de Marius, en tira le portefeuille,
l'ouvrit à la page crayonnée par Marius, et le tendit à Javert.

Il y avait encore dans l'air assez de clarté flottante pour qu'on pût
lire. Javert, en outre, avait dans l'oeil la phosphorescence féline des
oiseaux de nuit. Il déchiffra les quelques lignes écrites par Marius, et
grommela:

--Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, numéro 6.

Puis il cria:

--Cocher!

On se rappelle le fiacre qui attendait, en cas.

Javert garda le portefeuille de Marius.

Un moment après, la voiture, descendue par la rampe de l'abreuvoir,
était sur la berge, Marius était déposé sur la banquette du fond, et
Javert s'asseyait près de Jean Valjean sur la banquette de devant.

La portière refermée, le fiacre s'éloigna rapidement, remontant les
quais dans la direction de la Bastille.

Ils quittèrent les quais et entrèrent dans les rues. Le cocher,
silhouette noire sur son siège, fouettait ses chevaux maigres. Silence
glacial dans le fiacre. Marius, immobile, le torse adossé au coin du
fond, la tête abattue sur la poitrine, les bras pendants, les jambes
roides, paraissait ne plus attendre qu'un cercueil; Jean Valjean
semblait fait d'ombre, et Javert de pierre; et dans cette voiture pleine
de nuit, dont l'intérieur, chaque fois qu'elle passait devant un
réverbère, apparaissait lividement blêmi comme par un éclair
intermittent, le hasard réunissait et semblait confronter lugubrement
les trois immobilités tragiques, le cadavre, le spectre, la statue.




Chapitre X

Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie


À chaque cahot du pavé, une goutte de sang tombait des cheveux de
Marius.

Il était nuit close quand le fiacre arriva au numéro 6 de la rue des
Filles-du-Calvaire.

Javert mit pied à terre le premier, constata d'un coup d'oeil le numéro
au-dessus de la porte cochère, et, soulevant le lourd marteau de fer
battu, historié à la vieille mode d'un bouc et d'un satyre qui
s'affrontaient, frappa un coup violent. Le battant s'entr'ouvrit, et
Javert le poussa. Le portier se montra à demi, bâillant, vaguement
réveillé, une chandelle à la main.

Tout dormait dans la maison. On se couche de bonne heure au Marais;
surtout les jours d'émeute. Ce bon vieux quartier, effarouché par la
révolution, se réfugie dans le sommeil, comme les enfants, lorsqu'ils
entendent venir Croquemitaine, cachent bien vite leur tête sous leur
couverture.

Cependant Jean Valjean et le cocher tiraient Marius du fiacre, Jean
Valjean le soutenant sous les aisselles et le cocher sous les jarrets.

Tout en portant Marius de la sorte, Jean Valjean glissa sa main sous les
vêtements qui étaient largement déchirés, tâta la poitrine et s'assura
que le coeur battait encore. Il battait même un peu moins faiblement,
comme si le mouvement de la voiture avait déterminé une certaine reprise
de la vie.

Javert interpella le portier du ton qui convient au gouvernement en
présence du portier d'un factieux.

--Quelqu'un qui s'appelle Gillenormand?

--C'est ici. Que lui voulez-vous?

--On lui rapporte son fils.

--Son fils? dit le portier avec hébétement.

--Il est mort.

Jean Valjean, qui venait, déguenillé et souillé, derrière Javert, et que
le portier regardait avec quelque horreur, lui fit signe de la tête que
non.

Le portier ne parut comprendre ni le mot de Javert, ni le signe de Jean
Valjean.

Javert continua:

--Il est allé à la barricade, et le voilà.

--À la barricade! s'écria le portier.

--Il s'est fait tuer. Allez réveiller le père.

Le portier ne bougeait pas.

--Allez donc! reprit Javert.

Et il ajouta:

--Demain il y aura ici de l'enterrement.

Pour Javert, les incidents habituels de la voie publique étaient classés
catégoriquement, ce qui est le commencement de la prévoyance et de la
surveillance, et chaque éventualité avait son compartiment; les faits
possibles étaient en quelque sorte dans des tiroirs d'où ils sortaient,
selon l'occasion, en quantités variables; il y avait, dans la rue, du
tapage, de l'émeute, du carnaval, de l'enterrement.

Le portier se borna à réveiller Basque. Basque réveilla Nicolette;
Nicolette réveilla la tante Gillenormand. Quant au grand-père, on le
laissa dormir, pensant qu'il saurait toujours la chose assez tôt.

On monta Marius au premier étage, sans que personne, du reste, s'en
aperçût dans les autres parties de la maison, et on le déposa sur un
vieux canapé dans l'antichambre de M. Gillenormand; et, tandis que
Basque allait chercher un médecin et que Nicolette ouvrait les armoires
à linge, Jean Valjean sentit Javert qui lui touchait l'épaule. Il
comprit, et redescendit, ayant derrière lui le pas de Javert qui le
suivait.

Le portier les regarda partir comme il les avait regardés arriver, avec
une somnolence épouvantée.

Ils remontèrent dans le fiacre, et le cocher sur son siège.

--Inspecteur Javert, dit Jean Valjean, accordez-moi encore une chose.

--Laquelle? demanda rudement Javert.

--Laissez-moi rentrer un moment chez moi. Ensuite vous ferez de moi ce
que vous voudrez.

Javert demeura quelques instants silencieux, le menton rentré dans le
collet de sa redingote, puis il baissa la vitre de devant.

--Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Armé, numéro 7.




Chapitre XI

Ébranlement dans l'absolu


Ils ne desserrèrent plus les dents de tout le trajet.

Que voulait Jean Valjean? Achever ce qu'il avait commencé; avertir
Cosette, lui dire où était Marius, lui donner peut-être quelque autre
indication utile, prendre, s'il le pouvait, de certaines dispositions
suprêmes. Quant à lui, quant à ce qui le concernait personnellement,
c'était fini; il était saisi par Javert et n'y résistait pas; un autre
que lui, en une telle situation, eût peut être vaguement songé à cette
corde que lui avait donnée Thénardier et aux barreaux du premier cachot
où il entrerait; mais, depuis l'évêque, il y avait dans Jean Valjean
devant tout attentat, fût-ce contre lui-même, insistons-y, une profonde
hésitation religieuse.

Le suicide, cette mystérieuse voie de fait sur l'inconnu, laquelle peut
contenir dans une certaine mesure la mort de l'âme, était impossible à
Jean Valjean.

À l'entrée de la rue de l'Homme-Armé, le fiacre s'arrêta, cette rue
étant trop étroite pour que les voitures puissent y pénétrer. Javert et
Jean Valjean descendirent.

Le cocher représenta humblement à «monsieur l'inspecteur» que le velours
d'Utrecht de sa voiture était tout taché par le sang de l'homme
assassiné et par la boue de l'assassin. C'était là ce qu'il avait
compris. Il ajouta qu'une indemnité lui était due. En même temps, tirant
de sa poche son livret, il pria monsieur l'inspecteur d'avoir la bonté
de lui écrire dessus «un petit bout d'attestation comme quoi».

Javert repoussa le livret que lui tendait le cocher, et dit:

--Combien te faut-il, y compris ta station et la course?

--Il y a sept heures et quart, répondit le cocher, et mon velours était
tout neuf. Quatre-vingts francs, monsieur l'inspecteur.

Javert tira de sa poche quatre napoléons et congédia le fiacre.

Jean Valjean pensa que l'intention de Javert était de le conduire à pied
au poste des Blancs-Manteaux ou au poste des Archives, qui sont tout
près.

Ils s'engagèrent dans la rue. Elle était, comme d'habitude, déserte.
Javert suivait Jean Valjean. Ils arrivèrent au numéro 7. Jean Valjean
frappa. La porte s'ouvrit.

--C'est bien, dit Javert. Montez.

Il ajouta avec une expression étrange et comme s'il faisait effort en
parlant de la sorte:

--Je vous attends ici.

Jean Valjean regarda Javert. Cette façon de faire était peu dans les
habitudes de Javert. Cependant, que Javert eût maintenant en lui une
sorte de confiance hautaine, la confiance du chat qui accorde à la
souris une liberté de la longueur de sa griffe, résolu qu'était Jean
Valjean à se livrer et à en finir, cela ne pouvait le surprendre
beaucoup. Il poussa la porte, entra dans la maison, cria au portier qui
était couché et qui avait tiré le cordon de son lit: C'est moi! et monta
l'escalier.

Parvenu au premier étage, il fit une pause. Toutes les voies
douloureuses ont des stations. La fenêtre du palier, qui était une
fenêtre-guillotine, était ouverte. Comme dans beaucoup d'anciennes
maisons, l'escalier prenait jour et avait vue sur la rue. Le réverbère
de la rue, situé précisément en face, jetait quelque lumière sur les
marches, ce qui faisait une économie d'éclairage.

Jean Valjean, soit pour respirer, soit machinalement, mit la tête à
cette fenêtre. Il se pencha sur la rue. Elle est courte et le réverbère
l'éclairait d'un bout à l'autre. Jean Valjean eut un éblouissement de
stupeur; il n'y avait plus personne.

Javert s'en était allé.




Chapitre XII

L'aïeul


Basque et le portier avaient transporté dans le salon Marius toujours
étendu sans mouvement sur le canapé où on l'avait déposé en arrivant. Le
médecin, qu'on avait été chercher, était accouru. La tante Gillenormand
s'était levée.

La tante Gillenormand allait et venait, épouvantée, joignant les mains,
et incapable de faire autre chose que de dire: Est-il Dieu possible!
Elle ajoutait par moments: Tout va être confondu de sang! Quand la
première horreur fut passée, une certaine philosophie de la situation se
fit jour jusqu'à son esprit et se traduisit par cette exclamation: Cela
devait finir comme ça! Elle n'alla point jusqu'au: _Je l'avais bien
dit!_ qui est d'usage dans les occasions de ce genre.

Sur l'ordre du médecin, un lit de sangle avait été dressé près du
canapé. Le médecin examina Marius et, après avoir constaté que le pouls
persistait, que le blessé n'avait à la poitrine aucune plaie pénétrante,
et que le sang du coin des lèvres venait des fosses nasales, il le fit
poser à plat sur le lit, sans oreiller, la tête sur le même plan que le
corps, et même un peu plus basse, le buste nu, afin de faciliter la
respiration. Mademoiselle Gillenormand, voyant qu'on déshabillait
Marius, se retira. Elle se mit à dire son chapelet dans sa chambre.

Le torse n'était atteint d'aucune lésion intérieure; une balle, amortie
par le portefeuille, avait dévié et fait le tour des côtes avec une
déchirure hideuse, mais sans profondeur, et par conséquent sans danger.
La longue marche souterraine avait achevé la dislocation de la clavicule
cassée, et il y avait là de sérieux désordres. Les bras étaient sabrés.
Aucune balafre ne défigurait le visage; la tête pourtant était comme
couverte de hachures; que deviendraient ces blessures à la tête?
s'arrêtaient-elles au cuir chevelu? entamaient-elles le crâne? On ne
pouvait le dire encore. Un symptôme grave, c'est qu'elles avaient causé
l'évanouissement, et l'on ne se réveille pas toujours de ces
évanouissements-là. L'hémorragie, en outre, avait épuisé le blessé. À
partir de la ceinture, le bas du corps avait été protégé par la
barricade.

Basque et Nicolette déchiraient des linges et préparaient des bandes;
Nicolette les cousait, Basque les roulait. La charpie manquant, le
médecin avait provisoirement arrêté le sang des plaies avec des galettes
d'ouate. À côté du lit, trois bougies brûlaient sur une table où la
trousse de chirurgie était étalée. Le médecin lava le visage et les
cheveux de Marius avec de l'eau froide. Un seau plein fut rouge en un
instant. Le portier, sa chandelle à la main, éclairait.

Le médecin semblait songer tristement. De temps en temps, il faisait un
signe de tête négatif, comme s'il répondait à quelque question qu'il
s'adressait intérieurement. Mauvais signe pour le malade, ces mystérieux
dialogues du médecin avec lui-même.

Au moment où le médecin essuyait la face et touchait légèrement du doigt
les paupières toujours fermées, une porte s'ouvrit au fond du salon, et
une longue figure pâle apparut.

C'était le grand-père.

L'émeute, depuis deux jours, avait fort agité, indigné et préoccupé M.
Gillenormand. Il n'avait pu dormir la nuit précédente, et il avait eu la
fièvre toute la journée. Le soir, il s'était couché de très bonne heure,
recommandant qu'on verrouillât tout dans la maison, et, de fatigue, il
s'était assoupi.

Les vieillards ont le sommeil fragile; la chambre de M. Gillenormand
était contiguë au salon, et, quelques précautions qu'on eût prises, le
bruit l'avait réveillé. Surpris de la fente de lumière qu'il voyait à sa
porte, il était sorti de son lit et était venu à tâtons.

Il était sur le seuil, une main sur le bec-de-cane de la porte
entre-bâillée, la tête un peu penchée en avant, et branlante, le corps
serré dans une robe de chambre blanche, droite et sans plis comme un
suaire, étonné; et il avait l'air d'un fantôme qui regarde dans un
tombeau.

Il aperçut le lit, et sur le matelas ce jeune homme sanglant, blanc
d'une blancheur de cire, les yeux fermés, la bouche ouverte, les lèvres
blêmes, nu jusqu'à la ceinture, tailladé partout de plaies vermeilles,
immobile, vivement éclairé.

L'aïeul eut de la tête aux pieds tout le frisson que peuvent avoir des
membres ossifiés, ses yeux dont la cornée était jaune à cause du grand
âge se voilèrent d'une sorte de miroitement vitreux, toute sa face prit
en un instant les angles terreux d'une tête de squelette, ses bras
tombèrent pendants comme si un ressort s'y fût brisé, et sa stupeur se
traduisit par l'écartement des doigts de ses deux vieilles mains toutes
tremblantes, ses genoux firent un angle en avant, laissant voir par
l'ouverture de la robe de chambre ses pauvres jambes nues hérissées de
poils blancs, et il murmura:

--Marius!

--Monsieur, dit Basque, on vient de rapporter monsieur. Il est allé à la
barricade, et....

--Il est mort! cria le vieillard d'une voix terrible. Ah! le brigand!

Alors une sorte de transfiguration sépulcrale redressa ce centenaire
droit comme un jeune homme.

--Monsieur, dit-il, c'est vous le médecin. Commencez par me dire une
chose. Il est mort, n'est-ce pas?

Le médecin, au comble de l'anxiété, garda le silence.

M. Gillenormand se tordit les mains avec un éclat de rire effrayant.

--Il est mort! il est mort! Il s'est fait tuer aux barricades! en haine
de moi! C'est contre moi qu'il a fait ça! Ah! buveur de sang! c'est
comme cela qu'il me revient! Misère de ma vie, il est mort!

Il alla à la fenêtre, l'ouvrit toute grande comme s'il étouffait, et,
debout devant l'ombre, il se mit à parler dans la rue à la nuit:

--Percé, sabré, égorgé, exterminé, déchiqueté, coupé en morceaux!
voyez-vous ça, le gueux! Il savait bien que je l'attendais, et que je
lui avais fait arranger sa chambre, et que j'avais mis au chevet de mon
lit son portrait du temps qu'il était petit enfant! Il savait bien qu'il
n'avait qu'à revenir, et que depuis des ans je le rappelais, et que je
restais le soir au coin de mon feu les mains sur mes genoux ne sachant
que faire, et que j'en étais imbécile! Tu savais bien cela, que tu
n'avais qu'à rentrer, et qu'à dire: C'est moi, et que tu serais le
maître de la maison, et que je t'obéirais, et que tu ferais tout ce que
tu voudrais de ta vieille ganache de grand-père! Tu le savais bien, et
tu as dit: Non, c'est un royaliste, je n'irai pas! Et tu es allé aux
barricades, et tu t'es fait tuer par méchanceté! pour te venger de ce
que je t'avais dit au sujet de monsieur le duc de Berry! C'est ça qui
est infâme! Couchez-vous donc et dormez donc tranquillement! Il est
mort. Voilà mon réveil.

Le médecin, qui commençait à être inquiet de deux côtés, quitta un
moment Marius et alla à M. Gillenormand, et lui prit le bras. L'aïeul se
retourna, le regarda avec des yeux qui semblaient agrandis et sanglants,
et lui dit avec calme:

--Monsieur, je vous remercie. Je suis tranquille, je suis un homme, j'ai
vu la mort de Louis XVI, je sais porter les événements. Il y a une chose
qui est terrible, c'est de penser que ce sont vos journaux qui font tout
le mal. Vous aurez des écrivassiers, des parleurs, des avocats, des
orateurs, des tribunes, des discussions, des progrès, des lumières, des
droits de l'homme, de la liberté de la presse, et voilà comment on vous
rapportera vos enfants dans vos maisons! Ah! Marius! c'est abominable!
Tué! mort avant moi! Une barricade! Ah! le bandit! Docteur, vous
demeurez dans le quartier, je crois? Oh! je vous connais bien. Je vois
de ma fenêtre passer votre cabriolet. Je vais vous dire. Vous auriez
tort de croire que je suis en colère. On ne se met pas en colère contre
un mort. Ce serait stupide. C'est un enfant que j'ai élevé. J'étais déjà
vieux, qu'il était encore tout petit. Il jouait aux Tuileries avec sa
petite pelle et sa petite chaise, et, pour que les inspecteurs ne
grondassent pas, je bouchais à mesure avec ma canne les trous qu'il
faisait dans la terre avec sa pelle. Un jour il a crié: À bas Louis
XVIII! et s'en est allé. Ce n'est pas ma faute. Il était tout rose et
tout blond. Sa mère est morte. Avez-vous remarqué que tous les petits
enfants sont blonds? À quoi cela tient-il? C'est le fils d'un de ces
brigands de la Loire, mais les enfants sont innocents des crimes de
leurs pères. Je me le rappelle quand il était haut comme ceci. Il ne
pouvait pas parvenir à prononcer les _d_. Il avait un parler si doux et
si obscur qu'on eût cru un oiseau. Je me souviens qu'une fois, devant
l'Hercule Farnèse, on faisait cercle pour s'émerveiller et l'admirer,
tant il était beau, cet enfant! C'était une tête comme il y en a dans
les tableaux. Je lui faisais ma grosse voix, je lui faisais peur avec ma
canne, mais il savait bien que c'était pour rire. Le matin, quand il
entrait dans ma chambre, je bougonnais, mais cela me faisait l'effet du
soleil. On ne peut pas se défendre contre ces mioches-là. Ils vous
prennent, ils vous tiennent, ils ne vous lâchent plus. La vérité est
qu'il n'y avait pas d'amour comme cet enfant-là. Maintenant, qu'est-ce
que vous dites de vos Lafayette, de vos Benjamin Constant, et de vos
Tirecuir de Corcelles, qui me le tuent! Ça ne peut pas passer comme ça.

Il s'approcha de Marius toujours livide et sans mouvement, et auquel le
médecin était revenu, et il recommença à se tordre les bras. Les lèvres
blanches du vieillard remuaient, comme machinalement, et laissaient
passer, comme des souffles dans un râle, des mots presque indistincts
qu'on entendait à peine:--Ah! sans coeur! Ah! clubiste! Ah! scélérat!
Ah! septembriseur!--Reproches à voix basse d'un agonisant à un cadavre.

Peu à peu, comme il faut toujours que les éruptions intérieures se
fassent jour, l'enchaînement des paroles revint, mais l'aïeul paraissait
n'avoir plus la force de les prononcer; sa voix était tellement sourde
et éteinte qu'elle semblait venir de l'autre bord d'un abîme:

--Ça m'est bien égal, je vais mourir aussi, moi. Et dire qu'il n'y a pas
dans Paris une drôlesse qui n'eût été heureuse de faire le bonheur de ce
misérable! Un gredin qui, au lieu de s'amuser et de jouir de la vie, est
allé se battre et s'est fait mitrailler comme une brute! Et pour qui,
pourquoi? Pour la république! Au lieu d'aller danser à la Chaumière,
comme c'est le devoir des jeunes gens! C'est bien la peine d'avoir vingt
ans. La république, belle fichue sottise! Pauvres mères, faites donc de
jolis garçons! Allons, il est mort. Ça fera deux enterrements sous la
porte cochère. Tu t'es donc fait arranger comme cela pour les beaux yeux
du général Lamarque! Qu'est-ce qu'il t'avait fait, ce général Lamarque!
Un sabreur! un bavard! Se faire tuer pour un mort! S'il n'y a pas de
quoi rendre fou! Comprenez cela! À vingt ans! Et sans retourner la tête
pour regarder s'il ne laissait rien derrière lui! Voilà maintenant les
pauvres vieux bonshommes qui sont forcés de mourir tout seuls. Crève
dans ton coin, hibou! Eh bien, au fait, tant mieux, c'est ce que
j'espérais, ça va me tuer net. Je suis trop vieux, j'ai cent ans, j'ai
cent mille ans, il y a longtemps que j'ai le droit d'être mort. De ce
coup-là, c'est fait. C'est donc fini, quel bonheur! À quoi bon lui faire
respirer de l'ammoniaque et tout ce tas de drogues? Vous perdez votre
peine, imbécile de médecin! Allez, il est mort, bien mort. Je m'y
connais, moi qui suis mort aussi. Il n'a pas fait la chose à demi. Oui,
ce temps-ci est infâme, infâme, infâme, et voilà ce que je pense de
vous, de vos idées, de vos systèmes, de vos maîtres, de vos oracles, de
vos docteurs, de vos garnements d'écrivains, de vos gueux de
philosophes, et de toutes les révolutions qui effarouchent depuis
soixante ans les nuées de corbeaux des Tuileries! Et puisque tu as été
sans pitié en te faisant tuer comme cela, je n'aurai même pas de chagrin
de ta mort, entends-tu, assassin!

En ce moment, Marius ouvrit lentement les paupières, et son regard,
encore voilé par l'étonnement léthargique, s'arrêta sur M. Gillenormand.

--Marius! cria le vieillard. Marius! mon petit Marius! mon enfant! mon
fils bien-aimé! Tu ouvres les yeux, tu me regardes, tu es vivant, merci!

Et il tomba évanoui.




Livre quatrième--Javert déraillé




Chapitre I

Javert déraillé


Javert s'était éloigné à pas lents de la rue de l'Homme-Armé.

Il marchait la tête baissée, pour la première fois de sa vie, et, pour
la première fois de sa vie également, les mains derrière le dos.

Jusqu'à ce jour, Javert n'avait pris, dans les deux attitudes de
Napoléon, que celle qui exprime la résolution, les bras croisés sur la
poitrine, celle qui exprime l'incertitude, les mains derrière le dos,
lui était inconnue. Maintenant, un changement s'était fait; toute sa
personne, lente et sombre, était empreinte d'anxiété.

Il s'enfonça dans les rues silencieuses.

Cependant, il suivait une direction.

Il coupa par le plus court vers la Seine, gagna le quai des Ormes,
longea le quai, dépassa la Grève, et s'arrêta, à quelque distance du
poste de la place du Châtelet, à l'angle du pont Notre-Dame. La Seine
fait là, entre le pont Notre-Dame et le Pont au Change d'une part, et
d'autre part entre le quai de la Mégisserie et le quai aux Fleurs, une
sorte de lac carré traversé par un rapide.

Ce point de la Seine est redouté des mariniers. Rien n'est plus
dangereux que ce rapide, resserré à cette époque et irrité par les
pilotis du moulin du pont, aujourd'hui démoli. Les deux ponts, si
voisins l'un de l'autre, augmentent le péril; l'eau se hâte
formidablement sous les arches. Elle y roule de larges plis terribles;
elle s'y accumule et s'y entasse; le flot fait effort aux piles des
ponts comme pour les arracher avec de grosses cordes liquides. Les
hommes qui tombent là ne reparaissent pas; les meilleurs nageurs s'y
noient.

Javert appuya ses deux coudes sur le parapet, son menton dans ses deux
mains, et, pendant que ses ongles se crispaient machinalement dans
l'épaisseur de ses favoris, il songea.

Une nouveauté, une révolution, une catastrophe, venait de se passer au
fond de lui-même; et il y avait de quoi s'examiner.

Javert souffrait affreusement.

Depuis quelques heures Javert avait cessé d'être simple. Il était
troublé; ce cerveau, si limpide dans sa cécité, avait perdu sa
transparence; il y avait un nuage dans ce cristal. Javert sentait dans
sa conscience le devoir se dédoubler, et il ne pouvait se le dissimuler.
Quand il avait rencontré si inopinément Jean Valjean sur la berge de la
Seine, il y avait eu en lui quelque chose du loup qui ressaisit sa proie
et du chien qui retrouve son maître.

Il voyait devant lui deux routes également droites toutes deux, mais il
en voyait deux; et cela le terrifiait, lui qui n'avait jamais connu dans
sa vie qu'une ligne droite. Et, angoisse poignante, ces deux routes
étaient contraires. L'une de ces deux lignes droites excluait l'autre.
Laquelle des deux était la vraie?

Sa situation était inexprimable.

Devoir la vie à un malfaiteur, accepter cette dette et la rembourser,
être, en dépit de soi-même, de plain-pied avec un repris de justice, et
lui payer un service avec un autre service; se laisser dire: Va-t'en, et
lui dire à son tour: Sois libre; sacrifier à des motifs personnels le
devoir, cette obligation générale, et sentir dans ces motifs personnels
quelque chose de général aussi, et de supérieur peut-être; trahir la
société pour rester fidèle à sa conscience; que toutes ces absurdités se
réalisassent et qu'elles vinssent s'accumuler sur lui-même, c'est ce
dont il était atterré.

Une chose l'avait étonné, c'était que Jean Valjean lui eût fait grâce,
et une chose l'avait pétrifié, c'était que, lui Javert, il eût fait
grâce à Jean Valjean.

Où en était-il? Il se cherchait et ne se trouvait plus.

Que faire maintenant? Livrer Jean Valjean, c'était mal; laisser Jean
Valjean libre, c'était mal. Dans le premier cas, l'homme de l'autorité
tombait plus bas que l'homme du bagne; dans le second, un forçat montait
plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas,
déshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu'on pouvait prendre,
il y avait de la chute. La destinée a de certaines extrémités à pic sur
l'impossible, et au delà desquelles la vie n'est plus qu'un précipice.
Javert était à une de ces extrémités-là.

Une de ses anxiétés, c'était d'être contraint de penser. La violence
même de toutes ces émotions contradictoires l'y obligeait. La pensée,
chose inusitée pour lui, et singulièrement douloureuse.

Il y a toujours dans la pensée une certaine quantité de rébellion
intérieure; et il s'irritait d'avoir cela en lui.

La pensée, sur n'importe quel sujet en dehors du cercle étroit de ses
fonctions, eût été pour lui, dans tous les cas, une inutilité et une
fatigue; mais la pensée sur la journée qui venait de s'écouler était une
torture. Il fallait bien cependant regarder dans sa conscience après de
telles secousses, et se rendre compte de soi-même à soi-même.

Ce qu'il venait de faire lui donnait le frisson. Il avait, lui Javert,
trouvé bon de décider, contre tous les règlements de police, contre
toute l'organisation sociale et judiciaire, contre le code tout entier,
une mise en liberté; cela lui avait convenu; il avait substitué ses
propres affaires aux affaires publiques; n'était-ce pas inqualifiable?
Chaque fois qu'il se mettait en face de cette action sans nom qu'il
avait commise, il tremblait de la tête aux pieds. À quoi se résoudre?
Une seule ressource lui restait: retourner en hâte rue de l'Homme-Armé,
et faire écrouer Jean Valjean. Il était clair que c'était cela qu'il
fallait faire. Il ne pouvait.

Quelque chose lui barrait le chemin de ce côté-là.

Quelque chose? Quoi? Est-ce qu'il y a au monde autre chose que les
tribunaux, les sentences exécutoires, la police et l'autorité? Javert
était bouleversé.

Un galérien sacré! un forçat imprenable à la justice! et cela par le
fait de Javert!

Que Javert et Jean Valjean, l'homme fait pour sévir, l'homme fait pour
subir, que ces deux hommes, qui étaient l'un et l'autre la chose de la
loi, en fussent venus à ce point de se mettre tous les deux au-dessus de
la loi, est-ce que ce n'était pas effrayant?

Quoi donc! de telles énormités arriveraient et personne ne serait puni!
Jean Valjean, plus fort que l'ordre social tout entier, serait libre, et
lui Javert continuerait de manger le pain du gouvernement!

Sa rêverie devenait peu à peu terrible.

Il eût pu à travers cette rêverie se faire encore quelque reproche au
sujet de l'insurgé rapporté rue des Filles-du-Calvaire; mais il n'y
songeait pas. La faute moindre se perdait dans la plus grande.
D'ailleurs cet insurgé était évidemment un homme mort, et, légalement,
la mort éteint la poursuite.

Jean Valjean, c'était là le poids qu'il avait sur l'esprit.

Jean Valjean le déconcertait. Tous les axiomes qui avaient été les
points d'appui de toute sa vie s'écroulaient devant cet homme. La
générosité de Jean Valjean envers lui Javert l'accablait. D'autres
faits, qu'il se rappelait et qu'il avait autrefois traités de mensonges
et de folies, lui revenaient maintenant comme des réalités. M. Madeleine
reparaissait derrière Jean Valjean, et les deux figures se superposaient
de façon à n'en plus faire qu'une, qui était vénérable. Javert sentait
que quelque chose d'horrible pénétrait dans son âme, l'admiration pour
un forçat. Le respect d'un galérien, est-ce que c'est possible? Il en
frémissait, et ne pouvait s'y soustraire. Il avait beau se débattre, il
était réduit à confesser dans son for intérieur la sublimité de ce
misérable. Cela était odieux.

Un malfaiteur bienfaisant, un forçat compatissant, doux, secourable,
clément, rendant le bien pour le mal, rendant le pardon pour la haine,
préférant la pitié à la vengeance, aimant mieux se perdre que de perdre
son ennemi, sauvant celui qui l'a frappé, agenouillé sur le haut de la
vertu, plus voisin de l'ange que de l'homme! Javert était contraint de
s'avouer que ce monstre existait.

Cela ne pouvait durer ainsi.

Certes, et nous y insistons, il ne s'était pas rendu sans résistance à
ce monstre, à cet ange infâme, à ce héros hideux, dont il était presque
aussi indigné que stupéfait. Vingt fois, quand il était dans cette
voiture face à face avec Jean Valjean, le titre légal avait rugi en lui.
Vingt fois, il avait été tenté de se jeter sur Jean Valjean, de le
saisir et de le dévorer, c'est-à-dire de l'arrêter. Quoi de plus simple
en effet? Crier au premier poste devant lequel on passe:--Voilà un
repris de justice en rupture de ban! appeler les gendarmes et leur
dire:--Cet homme est pour vous! ensuite s'en aller, laisser là ce damné,
ignorer le reste, et ne plus se mêler de rien. Cet homme est à jamais le
prisonnier de la loi; la loi en fera ce qu'elle voudra. Quoi de plus
juste? Javert s'était dit tout cela; il avait voulu passer outre, agir,
appréhender l'homme, et, alors comme à présent, il n'avait pas pu; et
chaque fois que sa main s'était convulsivement levée vers le collet de
Jean Valjean, sa main, comme sous un poids énorme, était retombée, et il
avait entendu au fond de sa pensée une voix, une étrange voix qui lui
criait:--C'est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la
cuvette de Ponce-Pilate, et lave-toi les griffes.

Puis sa réflexion tombait sur lui-même, et à côté de Jean Valjean
grandi, il se voyait, lui Javert, dégradé.

Un forçat était son bienfaiteur!

Mais aussi pourquoi avait-il permis à cet homme de le laisser vivre? Il
avait, dans cette barricade, le droit d'être tué. Il aurait dû user de
ce droit. Appeler les autres insurgés à son secours contre Jean Valjean,
se faire fusiller de force, cela valait mieux.

Sa suprême angoisse, c'était la disparition de la certitude. Il se
sentait déraciné. Le code n'était plus qu'un tronçon dans sa main. Il
avait affaire à des scrupules d'une espèce inconnue. Il se faisait en
lui une révélation sentimentale, entièrement distincte de l'affirmation
légale, son unique mesure jusqu'alors. Rester dans l'ancienne honnêteté,
cela ne suffisait plus. Tout un ordre de faits inattendus surgissait et
le subjuguait. Tout un monde nouveau apparaissait à son âme, le bienfait
accepté et rendu, le dévouement, la miséricorde, l'indulgence, les
violences faites par la pitié à l'austérité, l'acception de personnes,
plus de condamnation définitive, plus de damnation, la possibilité d'une
larme dans l'oeil de la loi, on ne sait quelle justice selon Dieu allant
en sens inverse de la justice selon les hommes. Il apercevait dans les
ténèbres l'effrayant lever d'un soleil moral inconnu; il en avait
l'horreur et l'éblouissement. Hibou forcé à des regards d'aigle.

Il se disait que c'était donc vrai, qu'il y avait des exceptions, que
l'autorité pouvait être décontenancée, que la règle pouvait rester court
devant un fait, que tout ne s'encadrait pas dans le texte du code, que
l'imprévu se faisait obéir, que la vertu d'un forçat pouvait tendre un
piège à la vertu d'un fonctionnaire, que le monstrueux pouvait être
divin, que la destinée avait de ces embuscades-là, et il songeait avec
désespoir que lui-même n'avait pas été à l'abri d'une surprise.

Il était forcé de reconnaître que la bonté existait. Ce forçat avait été
bon. Et lui-même, chose inouïe, il venait d'être bon. Donc il se
dépravait.

Il se trouvait lâche. Il se faisait horreur.

L'idéal pour Javert, ce n'était pas d'être humain, d'être grand, d'être
sublime; c'était d'être irréprochable.

Or, il venait de faillir.

Comment en était-il arrivé là? comment tout cela s'était-il passé? Il
n'aurait pu se le dire à lui-même. Il prenait sa tête entre ses deux
mains, mais il avait beau faire, il ne parvenait pas à se l'expliquer.

Il avait certainement toujours eu l'intention de remettre Jean Valjean à
la loi, dont Jean Valjean était le captif, et dont lui, Javert, était
l'esclave. Il ne s'était pas avoué un seul instant, pendant qu'il le
tenait, qu'il eût la pensée de le laisser aller. C'était en quelque
sorte à son insu que sa main s'était ouverte et l'avait lâché.

Toutes sortes de nouveautés énigmatiques s'entr'ouvraient devant ses
yeux. Il s'adressait des questions, et il se faisait des réponses, et
ses réponses l'effrayaient. Il se demandait: Ce forçat, ce désespéré,
que j'ai poursuivi jusqu'à le persécuter, et qui m'a eu sous son pied,
et qui pouvait se venger, et qui le devait tout à la fois pour sa
rancune et pour sa sécurité, en me laissant la vie, en me faisant grâce,
qu'a-t-il fait? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui
faisant grâce à mon tour, qu'ai-je fait? Mon devoir. Non. Quelque chose
de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir? Ici il
s'effarait; sa balance se disloquait; l'un des plateaux tombait dans
l'abîme, l'autre s'en allait dans le ciel; et Javert n'avait pas moins
d'épouvante de celui qui était en haut que de celui qui était en bas.
Sans être le moins du monde ce qu'on appelle voltairien, ou philosophe,
ou incrédule, respectueux au contraire, par instinct, pour l'église
établie, il ne la connaissait que comme un fragment auguste de
l'ensemble social; l'ordre était son dogme et lui suffisait; depuis
qu'il avait l'âge d'homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police
à peu près toute sa religion; étant, et nous employons ici les mots sans
la moindre ironie et dans leur acception la plus sérieuse, étant, nous
l'avons dit, espion comme on est prêtre. Il avait un supérieur, M.
Gisquet; il n'avait guère songé jusqu'à ce jour à cet autre supérieur,
Dieu.

Ce chef nouveau, Dieu, il le sentait inopinément, et en était troublé.

Il était désorienté de cette présence inattendue; il ne savait que faire
de ce supérieur-là, lui qui n'ignorait pas que le subordonné est tenu de
se courber toujours, qu'il ne doit ni désobéir, ni blâmer, ni discuter,
et que, vis-à-vis d'un supérieur qui l'étonne trop, l'inférieur n'a
d'autre ressource que sa démission.

Mais comment s'y prendre pour donner sa démission à Dieu?

Quoi qu'il en fût, et c'était toujours là qu'il en revenait, un fait
pour lui dominait tout, c'est qu'il venait de commettre une infraction
épouvantable. Il venait de fermer les yeux sur un condamné récidiviste
en rupture de ban. Il venait d'élargir un galérien. Il venait de voler
aux lois un homme qui leur appartenait. Il avait fait cela. Il ne se
comprenait plus. Il n'était pas sûr d'être lui-même. Les raisons mêmes
de son action lui échappaient, il n'en avait que le vertige. Il avait
vécu jusqu'à ce moment de cette foi aveugle qui engendre la probité
ténébreuse. Cette foi le quittait, cette probité lui faisait défaut.
Tout ce qu'il avait cru se dissipait. Des vérités dont il ne voulait pas
l'obsédaient inexorablement. Il fallait désormais être un autre homme.
Il souffrait les étranges douleurs d'une conscience brusquement opérée
de la cataracte. Il voyait ce qu'il lui répugnait de voir. Il se sentait
vidé, inutile, disloqué de sa vie passée, destitué, dissous. L'autorité
était morte en lui. Il n'avait plus de raison d'être.

Situation terrible! être ému.

Être le granit, et douter! être la statue du châtiment fondue tout d'une
pièce dans le moule de la loi, et s'apercevoir subitement qu'on a sous
sa mamelle de bronze quelque chose d'absurde et de désobéissant qui
ressemble presque à un coeur! en venir à rendre le bien pour le bien,
quoiqu'on se soit dit jusqu'à ce jour que ce bien-là c'est le mal! être
le chien de garde, et lécher! être la glace, et fondre! être la
tenaille, et devenir une main! se sentir tout à coup des doigts qui
s'ouvrent! lâcher prise, chose épouvantable!

L'homme projectile ne sachant plus sa route, et reculant!

Être obligé de s'avouer ceci: l'infaillibilité n'est pas infaillible, il
peut y avoir de l'erreur dans le dogme, tout n'est pas dit quand un code
a parlé, la société n'est pas parfaite, l'autorité est compliquée de
vacillation, un craquement dans l'immuable est possible, les juges sont
des hommes, la loi peut se tromper, les tribunaux peuvent se méprendre!
voir une fêlure dans l'immense vitre bleue du firmament!

Ce qui se passait dans Javert, c'était le Fampoux d'une conscience
rectiligne, la mise hors de voie d'une âme, l'écrasement d'une probité
irrésistiblement lancée en ligne droite et se brisant à Dieu. Certes,
cela était étrange. Que le chauffeur de l'ordre, que le mécanicien de
l'autorité, monté sur l'aveugle cheval de fer à voie rigide, puisse être
désarçonné par un coup de lumière! que l'incommutable, le direct, le
correct, le géométrique, le passif, le parfait, puisse fléchir! qu'il y
ait pour la locomotive un chemin de Damas!

Dieu, toujours intérieur à l'homme, et réfractaire, lui la vraie
conscience, à la fausse, défense à l'étincelle de s'éteindre, ordre au
rayon de se souvenir du soleil, injonction à l'âme de reconnaître le
véritable absolu quand il se confronte avec l'absolu fictif, l'humanité
imperdable, le coeur humain inamissible, ce phénomène splendide, le plus
beau peut-être de nos prodiges intérieurs, Javert le comprenait-il?
Javert le pénétrait-il? Javert s'en rendait-il compte? Évidemment non.
Mais sous la pression de cet incompréhensible incontestable, il sentait
son crâne s'entr'ouvrir.

Il était moins le transfiguré que la victime de ce prodige. Il le
subissait, exaspéré. Il ne voyait dans tout cela qu'une immense
difficulté d'être. Il lui semblait que désormais sa respiration était
gênée à jamais.

Avoir sur sa tête de l'inconnu, il n'était pas accoutumé à cela.

Jusqu'ici tout ce qu'il avait au-dessus de lui avait été pour son regard
une surface nette, simple, limpide; là rien d'ignoré, ni d'obscur; rien
qui ne fût défini, coordonné, enchaîné, précis, exact, circonscrit,
limité, fermé; tout prévu; l'autorité était une chose plane; aucune
chute en elle, aucun vertige devant elle. Javert n'avait jamais vu de
l'inconnu qu'en bas. L'irrégulier, l'inattendu, l'ouverture désordonnée
du chaos, le glissement possible dans un précipice, c'était là le fait
des régions inférieures, des rebelles, des mauvais, des misérables.
Maintenant Javert se renversait en arrière, et il était brusquement
effaré par cette apparition inouïe: un gouffre en haut.

Quoi donc! on était démantelé de fond en comble! on était déconcerté,
absolument! À quoi se fier! Ce dont on était convaincu s'effondrait!

Quoi! le défaut de la cuirasse de la société pouvait être trouvé par un
misérable magnanime! Quoi! un honnête serviteur de la loi pouvait se
voir tout à coup pris entre deux crimes, le crime de laisser échapper un
homme, et le crime de l'arrêter! Tout n'était pas certain dans la
consigne donnée par l'état au fonctionnaire! Il pouvait y avoir des
impasses dans le devoir! Quoi donc! tout cela était réel! était-il vrai
qu'un ancien bandit, courbé sous les condamnations, pût se redresser et
finir par avoir raison? était-ce croyable? y avait-il donc des cas où la
loi devait se retirer devant le crime transfiguré en balbutiant des
excuses?

Oui, cela était! et Javert le voyait! et Javert le touchait! et non
seulement il ne pouvait le nier, mais il y prenait part. C'étaient des
réalités. Il était abominable que les faits réels pussent arriver à une
telle difformité.

Si les faits faisaient leur devoir, ils se borneraient à être les
preuves de la loi; les faits, c'est Dieu qui les envoie. L'anarchie
allait-elle donc maintenant descendre de là-haut?

Ainsi,--et dans le grossissement de l'angoisse, et dans l'illusion
d'optique de la consternation, tout ce qui eût pu restreindre et
corriger son impression s'effaçait, et la société, et le genre humain,
et l'univers se résumaient désormais à ses yeux dans un linéament simple
et terrible,--ainsi la pénalité, la chose jugée, la force due à la
législation, les arrêts des cours souveraines, la magistrature, le
gouvernement, la prévention et la répression, la sagesse officielle,
l'infaillibilité légale, le principe d'autorité, tous les dogmes sur
lesquels repose la sécurité politique et civile, la souveraineté, la
justice, la logique découlant du code, l'absolu social, la vérité
publique, tout cela, décombre, monceau, chaos; lui-même Javert, le
guetteur de l'ordre, l'incorruptibilité au service de la police, la
providence-dogue de la société, vaincu et terrassé; et sur toute cette
ruine un homme debout, le bonnet vert sur la tête et l'auréole au front;
voilà à quel bouleversement il en était venu; voilà la vision effroyable
qu'il avait dans l'âme.

Que cela fût supportable. Non.

État violent, s'il en fut. Il n'y avait que deux manières d'en sortir.
L'une d'aller résolûment à Jean Valjean, et de rendre au cachot l'homme
du bagne. L'autre....

Javert quitta le parapet, et, la tête haute cette fois, se dirigea d'un
pas ferme vers le poste indiqué par une lanterne à l'un des coins de la
place du Châtelet.

Arrivé là, il aperçut par la vitre un sergent de ville, et entra. Rien
qu'à la façon dont ils poussent la porte d'un corps de garde, les hommes
de police se reconnaissent entre eux. Javert se nomma, montra sa carte
au sergent, et s'assit à la table du poste où brûlait une chandelle. Il
y avait sur la table une plume, un encrier de plomb, et du papier en cas
pour les procès-verbaux éventuels et les consignations des rondes de
nuit.

Cette table, toujours complétée par sa chaise de paille, est une
institution; elle existe dans tous les postes de police; elle est
invariablement ornée d'une soucoupe en buis pleine de sciure de bois et
d'une grimace en carton pleine de pains à cacheter rouges, et elle est
l'étage inférieur du style officiel. C'est à elle que commence la
littérature de l'État.

Javert prit la plume et une feuille de papier et se mit à écrire. Voici
ce qu'il écrivit:

QUELQUES OBSERVATIONS POUR LE BIEN DU SERVICE.

«Premièrement: je prie monsieur le préfet de jeter les yeux.

«Deuxièmement: les détenus arrivant de l'instruction ôtent leurs
souliers et restent pieds nus sur la dalle pendant qu'on les fouille.
Plusieurs toussent en rentrant à la prison. Cela entraîne des dépenses
d'infirmerie.

«Troisièmement: la filature est bonne, avec relais des agents de
distance en distance, mais il faudrait que, dans les occasions
importantes, deux agents au moins ne se perdissent pas de vue, attendu
que, si, pour une cause quelconque, un agent vient à faiblir dans le
service, l'autre le surveille et le supplée.

«Quatrièmement: on ne s'explique pas pourquoi le règlement spécial de la
prison des Madelonnettes interdit au prisonnier d'avoir une chaise, même
en la payant.

«Cinquièmement: aux Madelonnettes, il n'y a que deux barreaux à la
cantine, ce qui permet à la cantinière de laisser toucher sa main aux
détenus.

«Sixièmement: les détenus, dits aboyeurs, qui appellent les autres
détenus au parloir, se font payer deux sous par le prisonnier pour crier
son nom distinctement. C'est un vol.

«Septièmement: pour un fil courant, on retient dix sous au prisonnier
dans l'atelier des tisserands; c'est un abus de l'entrepreneur, puisque
la toile n'est pas moins bonne.

«Huitièmement: il est fâcheux que les visitants de la Force aient à
traverser la cour des mômes pour se rendre au parloir de
Sainte-Marie-l'Égyptienne.

«Neuvièmement: il est certain qu'on entend tous les jours des gendarmes
raconter dans la cour de la préfecture des interrogatoires de prévenus
par les magistrats. Un gendarme, qui devrait être sacré, répéter ce
qu'il a entendu dans le cabinet de l'instruction, c'est là un désordre
grave.

«Dixièmement: Mme Henry est une honnête femme; sa cantine est fort
propre; mais il est mauvais qu'une femme tienne le guichet de la
souricière du secret. Cela n'est pas digne de la Conciergerie d'une
grande civilisation.»

Javert écrivit ces lignes de son écriture la plus calme et la plus
correcte, n'omettant pas une virgule, et faisant fermement crier le
papier sous la plume. Au-dessous de la dernière ligne il signa:

«Javert.

«Inspecteur de 1ère classe.

«Au poste de la place du Châtelet.

«7 juin 1832, environ une heure du matin.»

Javert sécha l'encre fraîche sur le papier, le plia comme une lettre, le
cacheta, écrivit au dos: _Note pour l'administration_, le laissa sur la
table, et sortit du poste. La porte vitrée et grillée retomba derrière
lui.

Il traversa de nouveau diagonalement la place du Châtelet, regagna le
quai, et revint avec une précision automatique au point même qu'il avait
quitté un quart d'heure auparavant; il s'y accouda, et se retrouva dans
la même attitude sur la même dalle du parapet. Il semblait qu'il n'eût
pas bougé.

L'obscurité était complète. C'était le moment sépulcral qui suit minuit.
Un plafond de nuages cachait les étoiles. Le ciel n'était qu'une
épaisseur sinistre. Les maisons de la Cité n'avaient plus une seule
lumière; personne ne passait; tout ce qu'on apercevait des rues et des
quais était désert; Notre-Dame et les tours du Palais de justice
semblaient des linéaments de la nuit. Un réverbère rougissait la
margelle du quai. Les silhouettes des ponts se déformaient dans la brume
les unes derrière les autres. Les pluies avaient grossi la rivière.

L'endroit où Javert s'était accoudé était, on s'en souvient, précisément
situé au-dessus du rapide de la Seine, à pic sur cette redoutable
spirale de tourbillons qui se dénoue et se renoue comme une vis sans
fin.

Javert pencha la tête et regarda. Tout était noir. On ne distinguait
rien. On entendait un bruit d'écume; mais on ne voyait pas la rivière.
Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait
et serpentait vaguement, l'eau ayant cette puissance, dans la nuit la
plus complète, de prendre la lumière on ne sait où et de la changer en
couleuvre. La lueur s'évanouissait, et tout redevenait indistinct.
L'immensité semblait ouverte là. Ce qu'on avait au-dessous de soi, ce
n'était pas de l'eau, c'était du gouffre. Le mur du quai, abrupt,
confus, mêlé à la vapeur, tout de suite dérobé, faisait l'effet d'un
escarpement de l'infini.

On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l'eau et
l'odeur fade des pierres mouillées. Un souffle farouche montait de cet
abîme. Le grossissement du fleuve plutôt deviné qu'aperçu, le tragique
chuchotement du flot, l'énormité lugubre des arches du pont, la chute
imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre était pleine
d'horreur.

Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de
ténèbres; il considérait l'invisible avec une fixité qui ressemblait à
de l'attention. L'eau bruissait. Tout à coup, il ôta son chapeau et le
posa sur le rebord du quai. Un moment après, une figure haute et noire,
que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme,
apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se
redressa, et tomba droite dans les ténèbres; il y eut un clapotement
sourd, et l'ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette
forme obscure disparue sous l'eau.




Livre cinquième--Le petit-fils et le grand-père




Chapitre I

Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc


Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, le sieur
Boulatruelle eut une émotion vive.

Le sieur Boulatruelle est ce cantonnier de Montfermeil qu'on a déjà
entrevu dans les parties ténébreuses de ce livre.

Boulatruelle, on s'en souvient peut-être, était un homme occupé de
choses troubles et diverses. Il cassait des pierres et endommageait des
voyageurs sur la grande route. Terrassier et voleur, il avait un rêve,
il croyait aux trésors enfouis dans la forêt de Montfermeil. Il espérait
quelque jour trouver de l'argent dans la terre au pied d'un arbre; en
attendant, il en cherchait volontiers dans les poches des passants.

Néanmoins, pour l'instant, il était prudent. Il venait de l'échapper
belle. Il avait été, on le sait, ramassé dans le galetas Jondrette avec
les autres bandits. Utilité d'un vice: son ivrognerie l'avait sauvé. On
n'avait jamais pu éclaircir s'il était là comme voleur ou comme volé.
Une ordonnance de non-lieu, fondée sur son état d'ivresse bien constaté
dans la soirée du guet-apens, l'avait mis en liberté. Il avait repris la
clef des bois. Il était revenu à son chemin de Gagny à Lagny faire, sous
la surveillance administrative, de l'empierrement pour le compte de
l'état, la mine basse, fort pensif, un peu refroidi pour le vol, qui
avait failli le perdre, mais ne se tournant qu'avec plus
d'attendrissement vers le vin, qui venait de le sauver.

Quant à l'émotion vive qu'il eut peu de temps après sa rentrée sous le
toit de gazon de sa hutte de cantonnier, la voici:

Un matin, Boulatruelle, en se rendant comme d'habitude à son travail, et
à son affût peut-être, un peu avant le point du jour, aperçut parmi les
branches un homme dont il ne vit que le dos, mais dont l'encolure, à ce
qui lui sembla, à travers la distance et le crépuscule, ne lui était pas
tout à fait inconnue. Boulatruelle, quoique ivrogne, avait une mémoire
correcte et lucide, arme défensive indispensable à quiconque est un peu
en lutte avec l'ordre légal.

--Où diable ai-je vu quelque chose comme cet homme-là? se demanda-t-il.

Mais il ne put rien se répondre, sinon que cela ressemblait à quelqu'un
dont il avait confusément la trace dans l'esprit.

Boulatruelle, du reste, en dehors de l'identité qu'il ne réussissait
point à ressaisir, fit des rapprochements et des calculs. Cet homme
n'était pas du pays. Il y arrivait. À pied, évidemment. Aucune voiture
publique ne passe à ces heures-là à Montfermeil. Il avait marché toute
la nuit. D'où venait-il? De pas loin. Car il n'avait ni havre-sac, ni
paquet. De Paris sans doute. Pourquoi était-il dans ce bois? pourquoi y
était-il à pareille heure? qu'y venait-il faire?

Boulatruelle songea au trésor. À force de creuser dans sa mémoire, il se
rappela vaguement avoir eu déjà, plusieurs années auparavant, une
semblable alerte au sujet d'un homme qui lui faisait bien l'effet de
pouvoir être cet homme-là.

Tout en méditant, il avait, sous le poids même de sa méditation, baissé
la tête, chose naturelle, mais peu habile. Quand il la releva, il n'y
avait plus rien. L'homme s'était effacé dans la forêt et dans le
crépuscule.

--Par le diantre, dit Boulatruelle, je le retrouverai.

Je découvrirai la paroisse de ce paroissien-là. Ce promeneur de
patron-minette a un pourquoi, je le saurai. On n'a pas de secret dans
mon bois sans que je m'en mêle.

Il prit sa pioche qui était fort aiguë.

--Voilà, grommela-t-il, de quoi fouiller la terre et un homme.

Et, comme on rattache un fil à un autre fil, emboîtant le pas de son
mieux dans l'itinéraire que l'homme avait dû suivre, il se mit en marche
à travers le taillis.

Quand il eut fait une centaine d'enjambées, le jour, qui commençait à se
lever, l'aida. Des semelles empreintes sur le sable çà et là, des herbes
foulées, des bruyères écrasées, de jeunes branches pliées dans les
broussailles et se redressant avec une gracieuse lenteur comme les bras
d'une jolie femme qui s'étire en se réveillant, lui indiquèrent une
sorte de piste. Il la suivit puis il la perdit. Le temps s'écoulait. Il
entra plus avant dans le bois et parvint sur une espèce d'éminence. Un
chasseur matinal qui passait au loin sur un sentier en sifflant l'air de
Guillery lui donna l'idée de grimper dans un arbre. Quoique vieux il
était agile. Il y avait là un hêtre de grande taille, digne de Tityre et
de Boulatruelle. Boulatruelle monta sur le hêtre, le plus haut qu'il
put.

L'idée était bonne. En explorant la solitude du côté où le bois est tout
à fait enchevêtré et farouche, Boulatruelle aperçut tout à coup l'homme.

À peine l'eut-il aperçu qu'il le perdit de vue.

L'homme entra, ou plutôt se glissa, dans une clairière assez éloignée,
masquée par de grands arbres, mais que Boulatruelle connaissait très
bien, pour y avoir remarqué près d'un gros tas de pierres meulières, un
châtaignier malade pansé avec une plaque de zinc clouée à même sur
l'écorce. Cette clairière est celle qu'on appelait autrefois le fonds
Blaru. Le tas de pierres, destiné à on ne sait quel emploi, qu'on y
voyait il y a trente ans, y est sans doute encore. Rien n'égale la
longévité d'un tas de pierres, si ce n'est celle d'une palissade en
planches. C'est là provisoirement. Quelle raison pour durer!

Boulatruelle, avec la rapidité de la joie, se laissa tomber de l'arbre
plutôt qu'il n'en descendit. Le gîte était trouvé, il s'agissait de
saisir la bête. Ce fameux trésor rêvé était probablement là.

Ce n'était pas une petite affaire d'arriver à cette clairière. Par les
sentiers battus, qui font mille zigzags taquinants, il fallait un bon
quart d'heure. En ligne droite, par le fourré, qui est là singulièrement
épais, très épineux et très agressif, il fallait une grande demi-heure.
C'est ce que Boulatruelle eut le tort de ne point comprendre. Il crut à
la ligne droite; illusion d'optique respectable, mais qui perd beaucoup
d'hommes. Le fourré, si hérissé qu'il fût, lui parut le bon chemin.

--Prenons par la rue de Rivoli des loups, dit-il.

Boulatruelle, accoutumé à aller de travers, fit cette fois la faute
d'aller droit.

Il se jeta résolument dans la mêlée des broussailles.

Il eut affaire à des houx, à des orties, à des aubépines, à des
églantiers, à des chardons, à des ronces fort irascibles. Il fut très
égratigné.

Au bas du ravin, il trouva de l'eau qu'il fallut traverser.

Il arriva enfin à la clairière Blaru, au bout de quarante minutes,
suant, mouillé, essoufflé, griffé, féroce.

Personne dans la clairière.

Boulatruelle courut au tas de pierres. Il était à sa place. On ne
l'avait pas emporté.

Quant à l'homme, il s'était évanoui dans la forêt. Il s'était évadé. Où?
de quel côté? dans quel fourré? Impossible de le deviner.

Et, chose poignante, il y avait derrière le tas de pierres, devant
l'arbre à la plaque de zinc, de la terre toute fraîche remuée, une
pioche oubliée ou abandonnée, et un trou.

Ce trou était vide.

--Voleur! cria Boulatruelle en montrant les deux poings à l'horizon.




Chapitre II

Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à la guerre domestique


Marius fut longtemps ni mort, ni vivant. Il eut durant plusieurs
semaines une fièvre accompagnée de délire, et d'assez graves symptômes
cérébraux causés plutôt encore par les commotions des blessures à la
tête que par les blessures elles-mêmes.

Il répéta le nom de Cosette pendant des nuits entières dans la loquacité
lugubre de la fièvre et avec la sombre opiniâtreté de l'agonie. La
largeur de certaines lésions fut un sérieux danger, la suppuration des
plaies larges pouvant toujours se résorber, et par conséquent tuer le
malade, sous de certaines influences atmosphériques; à chaque changement
de temps, au moindre orage, le médecin était inquiet.--Surtout que le
blessé n'ait aucune émotion, répétait-il. Les pansements étaient
compliqués et difficiles, la fixation des appareils et des linges par le
sparadrap n'ayant pas encore été imaginée à cette époque. Nicolette
dépensa en charpie un drap de lit «grand comme un plafond», disait-elle.
Ce ne fut pas sans peine que les lotions chlorurées et le nitrate
d'argent vinrent à bout de la gangrène. Tant qu'il y eut péril, M.
Gillenormand, éperdu au chevet de son petit-fils, fut comme Marius; ni
mort ni vivant.

Tous les jours, et quelquefois deux fois par jour, un monsieur en
cheveux blancs, fort bien mis, tel était le signalement donné par le
portier, venait savoir des nouvelles du blessé, et déposait pour les
pansements un gros paquet de charpie.

Enfin, le 7 septembre, quatre mois, jour pour jour, après la douloureuse
nuit où on l'avait rapporté mourant chez son grand-père, le médecin
déclara qu'il répondait de lui. La convalescence s'ébaucha. Marius dut
pourtant rester encore plus de deux mois étendu sur une chaise longue à
cause des accidents produits par la fracture de la clavicule. Il y a
toujours comme cela une dernière plaie qui ne veut pas se fermer et qui
éternise les pansements, au grand ennui du malade.

Du reste, cette longue maladie et cette longue convalescence le
sauvèrent des poursuites. En France, il n'y a pas de colère, même
publique, que six mois n'éteignent. Les émeutes, dans l'état où est la
société, sont tellement la faute de tout le monde qu'elles sont suivies
d'un certain besoin de fermer les yeux.

Ajoutons que l'inqualifiable ordonnance Gisquet, qui enjoignait aux
médecins de dénoncer les blessés, ayant indigné l'opinion, et non
seulement l'opinion, mais le roi tout le premier, les blessés furent
couverts et protégés par cette indignation; et, à l'exception de ceux
qui avaient été faits prisonniers dans le combat flagrant, les conseils
de guerre n'osèrent en inquiéter aucun. On laissa donc Marius
tranquille.

M. Gillenormand traversa toutes les angoisses d'abord, et ensuite toutes
les extases. On eut beaucoup de peine à l'empêcher de passer toutes les
nuits près du blessé; il fit apporter son grand fauteuil à côté du lit
de Marius; il exigea que sa fille prît le plus beau linge de la maison
pour en faire des bandes. Mademoiselle Gillenormand, en personne sage et
aînée, trouva moyen d'épargner le beau linge, tout en laissant croire à
l'aïeul qu'il était obéi. M. Gillenormand ne permit pas qu'on lui
expliquât que pour faire de la charpie la batiste ne vaut pas la grosse
toile, ni la toile neuve la toile usée. Il assistait à tous les
pansements dont mademoiselle Gillenormand s'absentait pudiquement. Quand
on coupait les chairs mortes avec des ciseaux, il disait: aïe! aïe! Rien
n'était touchant comme de le voir tendre au blessé une tasse de tisane
avec son doux tremblement sénile. Il accablait le médecin de questions.
Il ne s'apercevait pas qu'il recommençait toujours les mêmes.

Le jour où le médecin lui annonça que Marius était hors de danger, le
bonhomme fut en délire. Il donna trois louis de gratification à son
portier. Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte, en
faisant des castagnettes avec son pouce et son index, et il chanta une
chanson que voici:

          _Jeanne est née à Fougère,_
          _Vrai nid d'une bergère;_
          _J'adore son jupon_
          _Fripon._

          _Amour, tu viens en elle,_
          _Car c'est dans sa prunelle_
          _Que tu mets ton carquois,_
          _Narquois!_

          _Moi, je la chante, et j'aime_
          _Plus que Diane même_
          _Jeanne et ses durs tétons_
          _Bretons._

Puis il se mit à genoux sur une chaise, et Basque, qui l'observait par
la porte entrouverte, crut être sûr qu'il priait.

Jusque-là, il n'avait guère cru en Dieu.

À chaque nouvelle phase du mieux, qui allait se dessinant de plus en
plus, l'aïeul extravaguait. Il faisait un tas d'actions machinales
pleines d'allégresse, il montait et descendait les escaliers sans savoir
pourquoi. Une voisine, jolie du reste, fut toute stupéfaite de recevoir
un matin un gros bouquet; c'était M. Gillenormand qui le lui envoyait.
Le mari fit une scène de jalousie. M. Gillenormand essayait de prendre
Nicolette sur ses genoux. Il appelait Marius monsieur le baron. Il
criait: Vive la république!

À chaque instant, il demandait au médecin: N'est-ce pas qu'il n'y a plus
de danger? Il regardait Marius avec des yeux de grand'mère. Il le
couvait quand il mangeait. Il ne se connaissait plus, il ne se comptait
plus, Marius était le maître de la maison, il y avait de l'abdication
dans sa joie, il était le petit-fils de son petit-fils.

Dans cette allégresse où il était, c'était le plus vénérable des
enfants. De peur de fatiguer ou d'importuner le convalescent, il se
mettait derrière lui pour lui sourire. Il était content, joyeux, ravi,
charmant, jeune. Ses cheveux blancs ajoutaient une majesté douce à la
lumière gaie qu'il avait sur le visage. Quand la grâce se mêle aux
rides, elle est adorable. Il y a on ne sait quelle aurore dans la
vieillesse épanouie.

Quant à Marius, tout en se laissant panser et soigner, il avait une idée
fixe, Cosette.

Depuis que la fièvre et le délire l'avaient quitté, il ne prononçait
plus ce nom, et l'on aurait pu croire qu'il n'y songeait plus. Il se
taisait, précisément parce que son âme était là.

Il ne savait ce que Cosette était devenue, toute l'affaire de la rue de
la Chanvrerie était comme un nuage dans son souvenir; des ombres presque
indistinctes flottaient dans son esprit, Éponine, Gavroche, Mabeuf, les
Thénardier, tous ses amis lugubrement mêlés à la fumée de la barricade;
l'étrange passage de M. Fauchelevent dans cette aventure sanglante lui
faisait l'effet d'une énigme dans une tempête; il ne comprenait rien à
sa propre vie, il ne savait comment ni par qui il avait été sauvé, et
personne ne le savait autour de lui; tout ce qu'on avait pu lui dire,
c'est qu'il avait été rapporté la nuit dans un fiacre rue des
Filles-du-Calvaire; passé, présent, avenir, tout n'était plus en lui que
le brouillard d'une idée vague, mais il y avait dans cette brume un
point immobile, un linéament net et précis, quelque chose qui était en
granit, une résolution, une volonté: retrouver Cosette. Pour lui, l'idée
de la vie n'était pas distincte de l'idée de Cosette, il avait décrété
dans son coeur qu'il n'accepterait pas l'une sans l'autre, et il était
inébranlablement décidé à exiger de n'importe qui voudrait le forcer à
vivre, de son grand-père, du sort, de l'enfer, la restitution de son
éden disparu.

Les obstacles, il ne se les dissimulait pas.

Soulignons ici un détail: il n'était point gagné et était peu attendri
par toutes les sollicitudes et toutes les tendresses de son grand-père.
D'abord il n'était pas dans le secret de toutes; ensuite, dans ses
rêveries de malade, encore fiévreuses peut-être, il se défiait de ces
douceurs-là comme d'une chose étrange et nouvelle ayant pour but de le
dompter. Il y restait froid. Le grand-père dépensait en pure perte son
pauvre vieux sourire. Marius se disait que c'était bon tant que lui
Marius ne parlait pas et se laissait faire; mais que, lorsqu'il
s'agirait de Cosette, il trouverait un autre visage, et que la véritable
attitude de l'aïeul se démasquerait. Alors ce serait rude; recrudescence
des questions de famille, confrontation des positions, tous les
sarcasmes et toutes les objections à la fois, Fauchelevent, Coupelevent,
la fortune, la pauvreté, la misère, la pierre au cou, l'avenir.
Résistance violente; conclusion, refus. Marius se roidissait d'avance.

Et puis, à mesure qu'il reprenait vie, ses anciens griefs
reparaissaient, les vieux ulcères de sa mémoire se rouvraient, il
resongeait au passé, le colonel Pontmercy se replaçait entre M.
Gillenormand et lui Marius, il se disait qu'il n'avait aucune vraie
bonté à espérer de qui avait été si injuste et si dur pour son père. Et
avec la santé il lui revenait une sorte d'âpreté contre son aïeul. Le
vieillard en souffrait doucement.

M. Gillenormand, sans en rien témoigner d'ailleurs, remarquait que
Marius, depuis qu'il avait été rapporté chez lui et qu'il avait repris
connaissance, ne lui avait pas dit une seule fois mon père. Il ne disait
point monsieur, cela est vrai; mais il trouvait moyen de ne dire ni l'un
ni l'autre, par une certaine manière de tourner ses phrases.

Une crise approchait évidemment.

Comme il arrive presque toujours en pareil cas, Marius, pour s'essayer,
escarmoucha avant de livrer bataille. Cela s'appelle tâter le terrain.
Un matin il advint que M. Gillenormand, à propos d'un journal qui lui
était tombé sous la main, parla légèrement de la Convention et lâcha un
épiphonème royaliste sur Danton, Saint-Just et Robespierre.

--Les hommes de 93 étaient des géants, dit Marius avec sévérité. Le
vieillard se tut et ne souffla point du reste de la journée.

Marius, qui avait toujours présent à l'esprit l'inflexible grand-père de
ses premières années, vit dans ce silence une profonde concentration de
colère, en augura une lutte acharnée, et augmenta dans les
arrière-recoins de sa pensée ses préparatifs de combat.

Il arrêta qu'en cas de refus il arracherait ses appareils, disloquerait
sa clavicule, mettrait à nu et à vif ce qu'il lui restait de plaies, et
repousserait toute nourriture. Ses plaies, c'étaient ses munitions.
Avoir Cosette ou mourir.

Il attendit le moment favorable avec la patience sournoise des malades.

Ce moment arriva.




Chapitre III

Marius attaque


Un jour, M. Gillenormand, tandis que sa fille mettait en ordre les
fioles et les tasses sur le marbre de la commode, était penché sur
Marius, et lui disait de son accent le plus tendre:

--Vois-tu, mon petit Marius, à ta place je mangerais maintenant plutôt
de la viande que du poisson. Une sole frite, cela est excellent pour
commencer une convalescence, mais, pour mettre le malade debout, il faut
une bonne côtelette.

Marius, dont presque toutes les forces étaient revenues, les rassembla,
se dressa sur son séant, appuya ses deux poings crispés sur les draps de
son lit, regarda son grand-père en face, prit un air terrible et dit:

--Ceci m'amène à vous dire une chose.

--Laquelle?

--C'est que je veux me marier.

--Prévu, dit le grand-père. Et il éclata de rire.

--Comment, prévu?

--Oui, prévu. Tu l'auras, ta fillette.

Marius, stupéfait et accablé par l'éblouissement, trembla de tous ses
membres.

M. Gillenormand continua:

--Oui, tu l'auras, ta belle jolie petite fille. Elle vient tous les
jours sous la forme d'un vieux monsieur savoir de tes nouvelles. Depuis
que tu es blessé, elle passe son temps à pleurer et à faire de la
charpie. Je me suis informé. Elle demeure rue de l'Homme-Armé, numéro
sept. Ah, nous y voilà! Ah! tu la veux. Eh bien, tu l'auras. Ça
t'attrape. Tu avais fait ton petit complot, tu t'étais dit:--Je vais lui
signifier cela carrément à ce grand-père, à cette momie de la régence et
du directoire, à cet ancien beau, à ce Dorante devenu Géronte; il a eu
ses légèretés aussi, lui, et ses amourettes, et ses grisettes, et ses
Cosettes; il a fait son frou-frou, il a eu ses ailes, il a mangé du pain
du printemps; il faudra bien qu'il s'en souvienne. Nous allons voir.
Bataille. Ah! Tu prends le hanneton par les cornes. C'est bon. Je
t'offre une côtelette, et tu me réponds: À propos, je veux me marier.
C'est ça qui est une transition! Ah! tu avais compté sur de la bisbille.
Tu ne savais pas que j'étais un vieux lâche. Qu'est-ce que tu dis de ça?
Tu bisques. Trouver ton grand-père encore plus bête que toi, tu ne t'y
attendais pas, tu perds le discours que tu devais me faire, monsieur
l'avocat, c'est taquinant. Eh bien, tant pis, rage. Je fais ce que tu
veux, ça te la coupe, imbécile! Écoute. J'ai pris des renseignements,
moi aussi je suis sournois; elle est charmante, elle est sage, le
lancier n'est pas vrai, elle a fait des tas de charpie, c'est un bijou;
elle t'adore. Si tu étais mort, nous aurions été trois; sa bière aurait
accompagné la mienne. J'avais bien eu l'idée, dès que tu as été mieux,
de te la camper tout bonnement à ton chevet, mais il n'y a que dans les
romans qu'on introduit tout de go les jeunes filles près du lit des
jolis blessés qui les intéressent. Ça ne se fait pas. Qu'aurait dit ta
tante? Tu étais tout nu les trois quarts du temps, mon bonhomme. Demande
à Nicolette, qui ne t'a pas quitté une minute, s'il y avait moyen qu'une
femme fût là. Et puis qu'aurait dit le médecin? Ça ne guérit pas la
fièvre, une jolie fille. Enfin, c'est bon, n'en parlons plus, c'est dit,
c'est fait, c'est bâclé, prends-la. Telle est ma férocité. Vois-tu, j'ai
vu que tu ne m'aimais pas, j'ai dit: Qu'est-ce que je pourrais donc
faire pour que cet animal-là m'aime? J'ai dit: Tiens, j'ai ma petite
Cosette sous la main, je vais la lui donner, il faudra bien qu'il m'aime
alors un peu, ou qu'il dise pourquoi. Ah! tu croyais que le vieux allait
tempêter, faire la grosse voix, crier non, et lever la canne sur toute
cette aurore. Pas du tout. Cosette, soit. Amour, soit. Je ne demande pas
mieux. Monsieur, prenez la peine de vous marier. Sois heureux, mon
enfant bien-aimé.

Cela dit, le vieillard éclata en sanglots.

Et il prit la tête de Marius, et il la serra dans ses deux bras contre
sa vieille poitrine, et tous deux se mirent à pleurer. C'est là une des
formes du bonheur suprême.

--Mon père! s'écria Marius.

--Ah! tu m'aimes donc? dit le vieillard.

Il y eut un moment ineffable. Ils étouffaient et ne pouvaient parler.

Enfin le vieillard bégaya:

--Allons! le voilà débouché. Il m'a dit: Mon père.

Marius dégagea sa tête des bras de l'aïeul, et dit doucement:

--Mais, mon père, à présent que je me porte bien, il me semble que je
pourrais la voir.

--Prévu encore, tu la verras demain.

--Mon père!

--Quoi?

--Pourquoi pas aujourd'hui?

--Eh bien, aujourd'hui. Va pour aujourd'hui. Tu m'as dit trois fois «mon
père», ça vaut bien ça. Je vais m'en occuper. On te l'amènera. Prévu, te
dis-je. Ceci a déjà été mis en vers. C'est le dénouement de l'élégie du
_Jeune malade_ d'André Chénier, d'André Chénier qui a été égorgé par les
scélér...--par les géants de 93.

M. Gillenormand crut apercevoir un léger froncement du sourcil de
Marius, qui, en vérité, nous devons le dire, ne l'écoutait plus, envolé
qu'il était dans l'extase, et pensant beaucoup plus à Cosette qu'à 1793.
Le grand-père, tremblant d'avoir introduit si mal à propos André
Chénier, reprit précipitamment:

--Égorgé n'est pas le mot. Le fait est que les grands génies
révolutionnaires, qui n'étaient pas méchants, cela est incontestable,
qui étaient des héros, pardi! trouvaient qu'André Chénier les gênait un
peu, et qu'ils l'ont fait guillot....--C'est-à-dire que ces grands
hommes, le sept thermidor, dans l'intérêt du salut public, ont prié
André Chénier de vouloir bien aller....

M. Gillenormand, pris à la gorge par sa propre phrase, ne put continuer;
ne pouvant ni la terminer, ni la rétracter, pendant que sa fille
arrangeait derrière Marius l'oreiller, bouleversé de tant d'émotions, le
vieillard se jeta, avec autant de vitesse que son âge le lui permit,
hors de la chambre à coucher, en repoussa la porte derrière lui, et,
pourpre, étranglant, écumant, les yeux hors de la tête, se trouva nez à
nez avec l'honnête Basque qui cirait les bottes dans l'antichambre. Il
saisit Basque au collet et lui cria en plein visage avec fureur:--Par
les cent mille Javottes du diable, ces brigands l'ont assassiné!

--Qui, monsieur?

--André Chénier!

--Oui, monsieur, dit Basque épouvanté.




Chapitre IV

Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M.
Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras


Cosette et Marius se revirent.

Ce que fut l'épreuve, nous renonçons à le dire. Il y a des choses qu'il
ne faut pas essayer de peindre; le soleil est du nombre.

Toute la famille, y compris Basque et Nicolette, était réunie dans la
chambre de Marius au moment où Cosette entra.

Elle apparut sur le seuil; il semblait qu'elle était dans un nimbe.

Précisément à cet instant-là, le grand-père allait se moucher, il resta
court, tenant son nez dans son mouchoir et regardant Cosette par-dessus.

--Adorable! s'écria-t-il.

Puis il se moucha bruyamment.

Cosette était enivrée, ravie, effrayée, au ciel. Elle était aussi
effarouchée qu'on peut l'être par le bonheur. Elle balbutiait, toute
pâle, toute rouge, voulant se jeter dans les bras de Marius, et n'osant
pas. Honteuse d'aimer devant tout ce monde. On est sans pitié pour les
amants heureux; on reste là quand ils auraient le plus envie d'être
seuls. Ils n'ont pourtant pas du tout besoin des gens.

Avec Cosette et derrière elle, était entré un homme en cheveux blancs,
grave, souriant néanmoins, mais d'un vague et poignant sourire. C'était
«monsieur Fauchelevent»; c'était Jean Valjean.

Il était _très bien mis_, comme avait dit le portier, entièrement vêtu
de noir et de neuf et en cravate blanche.

Le portier était à mille lieues de reconnaître dans ce bourgeois
correct, dans ce notaire probable, l'effrayant porteur de cadavre qui
avait surgi à sa porte dans la nuit du 7 juin, déguenillé, fangeux,
hideux, hagard, la face masquée de sang et de boue, soutenant sous les
bras Marius évanoui; cependant son flair de portier était éveillé. Quand
M. Fauchelevent était arrivé avec Cosette, le portier n'avait pu
s'empêcher de confier à sa femme cet aparté: Je ne sais pourquoi je me
figure toujours que j'ai déjà vu ce visage-là.

M. Fauchelevent, dans la chambre de Marius, restait comme à l'écart près
de la porte. Il avait sous le bras un paquet assez semblable à un volume
in-octavo, enveloppé dans du papier. Le papier de l'enveloppe était
verdâtre et semblait moisi.

--Est-ce que ce monsieur a toujours comme cela des livres sous le bras?
demanda à voix basse à Nicolette mademoiselle Gillenormand qui n'aimait
point les livres.

--Eh bien, répondit du même ton M. Gillenormand qui l'avait entendue,
c'est un savant. Après? Est-ce sa faute? M. Boulard, que j'ai connu, ne
marchait jamais sans un livre, lui non plus, et avait toujours comme
cela un bouquin contre son coeur.

Et, saluant, il dit à haute voix:

--Monsieur Tranchelevent....

Le père Gillenormand ne le fit pas exprès, mais l'inattention aux noms
propres était chez lui une manière aristocratique.

--Monsieur Tranchelevent, j'ai l'honneur de vous demander pour mon
petit-fils, monsieur le baron Marius Pontmercy, la main de mademoiselle.

«Monsieur Tranchelevent» s'inclina.

--C'est dit, fit l'aïeul.

Et, se tournant vers Marius et Cosette, les deux bras étendus et
bénissant, il cria:

--Permission de vous adorer.

Ils ne se le firent pas dire deux fois. Tant pis! le gazouillement
commença. Ils se parlaient bas, Marius accoudé sur sa chaise longue,
Cosette debout près de lui.--Ô mon Dieu! murmurait Cosette, je vous
revois. C'est toi, c'est vous! Être allé se battre comme cela! Mais
pourquoi? C'est horrible. Pendant quatre mois, j'ai été morte. Oh! que
c'est méchant d'avoir été à cette bataille! Qu'est-ce que je vous avais
fait? Je vous pardonne, mais vous ne le ferez plus. Tout à l'heure,
quand on est venu nous dire de venir, j'ai encore cru que j'allais
mourir, mais c'était de joie. J'étais si triste! Je n'ai pas pris le
temps de m'habiller, je dois faire peur. Qu'est-ce que vos parents
diront de me voir une collerette toute chiffonnée? Mais parlez donc!
Vous me laissez parler toute seule. Nous sommes toujours rue de
l'Homme-Armé. Il paraît que votre épaule, c'était terrible. On m'a dit
qu'on pouvait mettre le poing dedans. Et puis il paraît qu'on a coupé
les chairs avec des ciseaux. C'est ça qui est affreux. J'ai pleuré, je
n'ai plus d'yeux. C'est drôle qu'on puisse souffrir comme cela. Votre
grand-père a l'air très bon! Ne vous dérangez pas, ne vous mettez pas
sur le coude, prenez garde, vous allez vous faire du mal. Oh! comme je
suis heureuse! C'est donc fini, le malheur! Je suis toute sotte. Je
voulais vous dire des choses que je ne sais plus du tout. M'aimez-vous
toujours? Nous demeurons rue de l'Homme-Armé. Il n'y a pas de jardin.
J'ai fait de la charpie tout le temps; tenez, monsieur, regardez, c'est
votre faute, j'ai un durillon aux doigts.--Ange! disait Marius.

_Ange_ est le seul mot de la langue qui ne puisse s'user. Aucun autre
mot ne résisterait à l'emploi impitoyable qu'en font les amoureux.

Puis, comme il y avait des assistants, ils s'interrompirent et ne dirent
plus un mot, se bornant à se toucher tout doucement la main.

M. Gillenormand se tourna vers tous ceux qui étaient dans la chambre et
cria:

--Parlez donc haut, vous autres. Faites du bruit, la cantonade. Allons,
un peu de brouhaha, que diable! que ces enfants puissent jaser à leur
aise.

Et, s'approchant de Marius et de Cosette, il leur dit tout bas:

--Tutoyez-vous. Ne vous gênez pas.

La tante Gillenormand assistait avec stupeur à cette irruption de
lumière dans son intérieur vieillot. Cette stupeur n'avait rien
d'agressif; ce n'était pas le moins du monde le regard scandalisé et
envieux d'une chouette à deux ramiers; c'était l'oeil bête d'une pauvre
innocente de cinquante-sept ans; c'était la vie manquée regardant ce
triomphe, l'amour.

--Mademoiselle Gillenormand aînée, lui disait son père, je t'avais bien
dit que cela t'arriverait.

Il resta un moment silencieux et ajouta:

--Regarde le bonheur des autres.

Puis il se tourna vers Cosette:

--Qu'elle est jolie! qu'elle est jolie! C'est un Greuze. Tu vas donc
avoir cela pour toi seul, polisson! Ah! mon coquin, tu l'échappes belle
avec moi, tu es heureux, si je n'avais pas quinze ans de trop, nous nous
battrions à l'épée à qui l'aurait. Tiens! je suis amoureux de vous,
mademoiselle. C'est tout simple. C'est votre droit. Ah! la belle jolie
charmante petite noce que cela va faire! C'est Saint-Denis du
Saint-Sacrement qui est notre paroisse, mais j'aurai une dispense pour
que vous vous épousiez à Saint-Paul. L'église est mieux. C'est bâti par
les jésuites. C'est plus coquet. C'est vis-à-vis la fontaine du cardinal
de Birague. Le chef-d'oeuvre de l'architecture jésuite est à Namur. Ça
s'appelle Saint-Loup. Il faudra y aller quand vous serez mariés. Cela
vaut le voyage. Mademoiselle, je suis tout à fait de votre parti, je
veux que les filles se marient, c'est fait pour ça. Il y a une certaine
sainte Catherine que je voudrais voir toujours décoiffée. Rester fille,
c'est beau, mais c'est froid. La Bible dit: Multipliez. Pour sauver le
peuple, il faut Jeanne d'Arc; mais, pour faire le peuple, il faut la
mère Gigogne. Donc, mariez-vous, les belles. Je ne vois vraiment pas à
quoi bon rester fille? Je sais bien qu'on a une chapelle à part dans
l'église et qu'on se rabat sur la confrérie de la Vierge; mais,
sapristi, un joli mari, brave garçon, et, au bout d'un an, un gros
mioche blond qui vous tette gaillardement, et qui a de bons plis de
graisse aux cuisses, et qui vous tripote le sein à poignées dans ses
petites pattes roses en riant comme l'aurore, cela vaut pourtant mieux
que de tenir un _cierge_ à vêpres et de chanter _Turris eburnea_!

Le grand-père fit une pirouette sur ses talons de quatre-vingt-dix ans,
et se remit à parler, comme un ressort qui repart:

--Ainsi, bornant le cours de tes rêvasseries, Alcippe, il est donc vrai,
dans peu tu te maries.

«À propos!

--Quoi? mon père?

--N'avais-tu pas un ami intime?

--Oui, Courfeyrac.

--Qu'est-il devenu?

--Il est mort.

--Ceci est bon.

Il s'assit près d'eux, fit asseoir Cosette, et prit leurs quatre mains
dans ses vieilles mains ridées.

--Elle est exquise, cette mignonne. C'est un chef-d'oeuvre, cette
Cosette-là! Elle est très petite fille et très grande dame. Elle ne sera
que baronne, c'est déroger; elle est née marquise. Vous a-t-elle des
cils! Mes enfants, fichez-vous bien dans la caboche que vous êtes dans
le vrai. Aimez-vous. Soyez-en bêtes. L'amour, c'est la bêtise des hommes
et l'esprit de Dieu. Adorez-vous. Seulement, ajouta-t-il rembruni tout à
coup, quel malheur! Voilà que j'y pense! Plus de la moitié de ce que
j'ai est en viager; tant que je vivrai, cela ira encore, mais après ma
mort, dans une vingtaine d'années d'ici, ah! mes pauvres enfants, vous
n'aurez pas le sou! Vos belles mains blanches, madame la baronne, feront
au diable l'honneur de le tirer par la queue.

Ici on entendit une voix grave et tranquille qui disait:

--Mademoiselle Euphrasie Fauchelevent a six cent mille francs.

C'était la voix de Jean Valjean.

Il n'avait pas encore prononcé une parole, personne ne semblait même
plus savoir qu'il était là, et il se tenait debout et immobile derrière
tous ces gens heureux.

--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Euphrasie en question? demanda le
grand-père effaré.

--C'est moi, reprit Cosette.

--Six cent mille francs! répondit Gillenormand.

--Moins quatorze ou quinze mille francs peut-être, dit Jean Valjean.

Et il posa sur la table le paquet que la tante Gillenormand avait pris
pour un livre.

Jean Valjean ouvrit lui-même le paquet; c'était une liasse de billets de
banque. On les feuilleta et on les compta. Il y avait cinq cents billets
de mille francs et cent soixante-huit de cinq cents. En tout cinq cent
quatre-vingt-quatre mille francs.

--Voilà un bon livre, dit M. Gillenormand.

--Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! murmura la tante.

--Ceci arrange bien des choses, n'est-ce pas, mademoiselle Gillenormand
aînée, reprit l'aïeul. Ce diable de Marius, il vous a déniché dans
l'arbre des rêves une grisette millionnaire! Fiez-vous donc maintenant
aux amourettes des jeunes gens! Les étudiants trouvent des étudiantes de
six cent mille francs. Chérubin travaille mieux que Rothschild.

--Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! répétait à demi-voix
mademoiselle Gillenormand. Cinq cent quatre-vingt-quatre! autant dire
six cent mille, quoi!

Quant à Marius et à Cosette, ils se regardaient pendant ce temps-là; ils
firent à peine attention à ce détail.




Chapitre V

Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire


On a sans doute compris, sans qu'il soit nécessaire de l'expliquer
longuement, que Jean Valjean, après l'affaire Champmathieu, avait pu,
grâce à sa première évasion de quelques jours, venir à Paris, et retirer
à temps de chez Laffitte la somme gagnée par lui, sous le nom de
monsieur Madeleine, à Montreuil-sur-Mer; et que, craignant d'être
repris, ce qui lui arriva en effet peu de temps après, il avait caché et
enfoui cette somme dans la forêt de Montfermeil au lieu dit le fonds
Blaru. La somme, six cent trente mille francs, toute en billets de
banque, avait peu de volume et tenait dans une boîte; seulement, pour
préserver la boîte de l'humidité, il l'avait placée dans un coffret en
chêne plein de copeaux de châtaignier. Dans le même coffret, il avait
mis son autre trésor, les chandeliers de l'évêque. On se souvient qu'il
avait emporté ces chandeliers en s'évadant de Montreuil-sur-mer. L'homme
aperçu un soir une première fois par Boulatruelle, c'était Jean Valjean.
Plus tard, chaque fois que Jean Valjean avait besoin d'argent, il venait
en chercher à la clairière Blaru. De là les absences dont nous avons
parlé. Il avait une pioche quelque part dans les bruyères, dans une
cachette connue de lui seul. Lorsqu'il vit Marius convalescent, sentant
que l'heure approchait où cet argent pourrait être utile, il était allé
le chercher; et c'était encore lui que Boulatruelle avait vu dans le
bois, mais cette fois le matin et non le soir. Boulatruelle hérita de la
pioche.

La somme réelle était cinq cent quatre-vingt-quatre mille cinq cents
francs. Jean Valjean retira les cinq cents francs pour lui.--Nous
verrons après, pensa-t-il.

La différence entre cette somme et les six cent trente mille francs
retirés de chez Laffitte représentait la dépense de dix années, de 1823
à 1833. Les cinq années de séjour au couvent n'avaient coûté que cinq
mille francs.

Jean Valjean mit les deux flambeaux d'argent sur la cheminée où ils
resplendirent à la grande admiration de Toussaint.

Du reste, Jean Valjean se savait délivré de Javert. On avait raconté
devant lui, et il avait vérifié le fait dans le _Moniteur_, qui l'avait
publié, qu'un inspecteur de police nommé Javert avait été trouvé noyé
sous un bateau de blanchisseuses entre le Pont au Change et le
Pont-Neuf, et qu'un écrit laissé par cet homme, d'ailleurs irréprochable
et fort estimé de ses chefs, faisait croire à un accès d'aliénation
mentale et à un suicide.--Au fait, pensa Jean Valjean, puisque, me
tenant, il m'a laissé en liberté, c'est qu'il fallait qu'il fût déjà
fou.




Chapitre VI

Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que Cosette
soit heureuse


On prépara tout pour le mariage. Le médecin consulté déclara qu'il
pourrait avoir lieu en février. On était en décembre. Quelques
ravissantes semaines de bonheur parfait s'écoulèrent.

Le moins heureux n'était pas le grand-père. Il restait des quarts
d'heure en contemplation devant Cosette.

--L'admirable jolie fille! s'écriait-il. Et elle a l'air si douce et si
bonne! Il n'y a pas à dire mamie mon coeur, c'est la plus charmante
fille que j'aie vue de ma vie. Plus tard, ça vous aura des vertus avec
odeur de violette. C'est une grâce, quoi! On ne peut que vivre noblement
avec une telle créature. Marius, mon garçon, tu es baron, tu es riche,
n'avocasse pas, je t'en supplie.

Cosette et Marius étaient passés brusquement du sépulcre au paradis. La
transition avait été peu ménagée, et ils en auraient été étourdis s'ils
n'en avaient été éblouis.

--Comprends-tu quelque chose à cela? disait Marius à Cosette.

--Non, répondait Cosette, mais il me semble que le bon Dieu nous
regarde.

Jean Valjean fit tout, aplanit tout, concilia tout, rendit tout facile.
Il se hâtait vers le bonheur de Cosette avec autant d'empressement, et,
en apparence, de joie, que Cosette elle-même.

Comme il avait été maire, il sut résoudre un problème délicat, dans le
secret duquel il était seul, l'état civil de Cosette. Dire crûment
l'origine, qui sait? cela eût pu empêcher le mariage. Il tira Cosette de
toutes les difficultés. Il lui arrangea une famille de gens morts, moyen
sûr de n'encourir aucune réclamation. Cosette était ce qui restait d'une
famille éteinte. Cosette n'était pas sa fille à lui, mais la fille d'un
autre Fauchelevent. Deux frères Fauchelevent avaient été jardiniers au
couvent du Petit-Picpus. On alla à ce couvent; les meilleurs
renseignements et les plus respectables témoignages abondèrent; les
bonnes religieuses, peu aptes et peu enclines à sonder les questions de
paternité, et n'y entendant pas malice, n'avaient jamais su bien au
juste duquel des deux Fauchelevent la petite Cosette était la fille.
Elles dirent ce qu'on voulut, et le dirent avec zèle. Un acte de
notoriété fut dressé. Cosette devint devant la loi mademoiselle
Euphrasie Fauchelevent. Elle fut déclarée orpheline de père et de mère.
Jean Valjean s'arrangea de façon à être désigné, sous le nom de
Fauchelevent, comme tuteur de Cosette, avec M. Gillenormand comme
subrogé tuteur.

Quant aux cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs, c'était un legs
fait à Cosette par une personne morte qui désirait rester inconnue. Le
legs primitif avait été de cinq cent quatre-vingt-quatorze mille francs;
mais dix mille francs avaient été dépensés pour l'éducation de
mademoiselle Euphrasie, dont cinq mille francs payés au couvent même. Ce
legs, déposé dans les mains d'un tiers, devait être remis à Cosette à sa
majorité ou à l'époque de son mariage. Tout cet ensemble était fort
acceptable, comme on voit, surtout avec un appoint de plus d'un
demi-million. Il y avait bien çà et là quelques singularités, mais on ne
les vit pas; un des intéressés avait les yeux bandés par l'amour, les
autres par les six cent mille francs.

Cosette apprit qu'elle n'était pas la fille de ce vieux homme qu'elle
avait si longtemps appelé père. Ce n'était qu'un parent; un autre
Fauchelevent était son père véritable. Dans tout autre moment, cela
l'eût navrée. Mais à l'heure ineffable où elle était, ce ne fut qu'un
peu d'ombre, un rembrunissement, et elle avait tant de joie que ce nuage
dura peu. Elle avait Marius. Le jeune homme arrivait, le bonhomme
s'effaçait; la vie est ainsi.

Et puis, Cosette était habituée depuis de longues années à voir autour
d'elle des énigmes; tout être qui a eu une enfance mystérieuse est
toujours prêt à de certains renoncements.

Elle continua pourtant de dire à Jean Valjean: Père.

Cosette, aux anges, était enthousiasmée du père Gillenormand. Il est
vrai qu'il la comblait de madrigaux et de cadeaux. Pendant que Jean
Valjean construisait à Cosette une situation normale dans la société et
une possession d'état inattaquable, M. Gillenormand veillait à la
corbeille de noces. Rien ne l'amusait comme d'être magnifique. Il avait
donné à Cosette une robe de guipure de Binche qui lui venait de sa
propre grand'mère à lui.--Ces modes-là renaissent, disait-il, les
antiquailles font fureur, et les jeunes femmes de ma vieillesse
s'habillent comme les vieilles femmes de mon enfance.

Il dévalisait ses respectables commodes de laque de Coromandel à panse
bombée qui n'avaient pas été ouvertes depuis des ans.--Confessons ces
douairières, disait-il; voyons ce qu'elles ont dans la bedaine. Il
violait bruyamment des tiroirs ventrus pleins des toilettes de toutes
ses femmes, de toutes ses maîtresses, et de toutes ses aïeules. Pékins,
damas, lampas, moires peintes, robes de gros de Tours flambé, mouchoirs
des Indes brodés d'un or qui peut se laver, dauphines sans envers en
pièces, points de Gênes et d'Alençon, parures en vieille orfèvrerie,
bonbonnières d'ivoire ornées de batailles microscopiques, nippes,
rubans, il prodiguait tout à Cosette. Cosette, émerveillée, éperdue
d'amour pour Marius et effarée de reconnaissance pour M. Gillenormand,
rêvait un bonheur sans bornes vêtu de satin et de velours. Sa corbeille
de noces lui apparaissait soutenue par les séraphins. Son âme s'envolait
dans l'azur avec des ailes de dentelle de Malines.

L'ivresse des amoureux n'était égalée, nous l'avons dit, que par
l'extase du grand-père. Il y avait comme une fanfare dans la rue des
Filles-du-Calvaire.

Chaque matin, nouvelle offrande de bric-à-brac du grand-père à Cosette.
Tous les falbalas possibles s'épanouissaient splendidement autour
d'elle.

Un jour Marius, qui, volontiers, causait gravement à travers son
bonheur, dit à propos de je ne sais quel incident:

--Les hommes de la révolution sont tellement grands, qu'ils ont déjà le
prestige des siècles, comme Caton et comme Phocion, et chacun d'eux
semble une mémoire antique.

--Moire antique! s'écria le vieillard. Merci, Marius. C'est précisément
l'idée que je cherchais.

Et le lendemain une magnifique robe de moire antique couleur thé
s'ajoutait à la corbeille de Cosette.

Le grand-père extrayait de ces chiffons une sagesse.

--L'amour, c'est bien; mais il faut cela avec. Il faut de l'inutile dans
le bonheur. Le bonheur, ce n'est que le nécessaire. Assaisonnez-le-moi
énormément de superflu. Un palais et son coeur. Son coeur et le Louvre.
Son coeur et les grandes eaux de Versailles. Donnez-moi ma bergère, et
tâchez qu'elle soit duchesse. Amenez-moi Philis couronnée de bleuets et
ajoutez-lui cent mille livres de rente. Ouvrez-moi une bucolique à perte
de vue sous une colonnade de marbre. Je consens à la bucolique et aussi
à la féerie de marbre et d'or. Le bonheur sec ressemble au pain sec. On
mange, mais on ne dîne pas. Je veux du superflu, de l'inutile, de
l'extravagant, du trop, de ce qui ne sert à rien. Je me souviens d'avoir
vu dans la cathédrale de Strasbourg une horloge haute comme une maison à
trois étages qui marquait l'heure, qui avait la bonté de marquer
l'heure, mais qui n'avait pas l'air faite pour cela; et qui, après avoir
sonné midi ou minuit, midi, l'heure du soleil, minuit, l'heure de
l'amour, ou toute autre heure qu'il vous plaira, vous donnait la lune et
les étoiles, la terre et la mer, les oiseaux et les poissons, Phébus et
Phébé, et une ribambelle de choses qui sortaient d'une niche, et les
douze apôtres, et l'empereur Charles-Quint, et Éponine et Sabinus, et un
tas de petits bonshommes dorés qui jouaient de la trompette, par-dessus
le marché. Sans compter de ravissants carillons qu'elle éparpillait dans
l'air à tout propos sans qu'on sût pourquoi. Un méchant cadran tout nu
qui ne dit que les heures vaut-il cela? Moi je suis de l'avis de la
grosse horloge de Strasbourg, et je la préfère au coucou de la
Forêt-Noire.

M. Gillenormand déraisonnait spécialement à propos de la noce, et tous
les trumeaux du dix-huitième siècle passaient pêle-mêle dans ses
dithyrambes.

--Vous ignorez l'art des fêtes. Vous ne savez pas faire un jour de joie
dans ce temps-ci, s'écriait-il. Votre dix-neuvième siècle est veule. Il
manque d'excès. Il ignore le riche, il ignore le noble. En toute chose,
il est tondu ras. Votre tiers état est insipide, incolore, inodore et
informe. Rêves de vos bourgeoises qui s'établissent, comme elles disent:
un joli boudoir fraîchement décoré, palissandre et calicot. Place!
place! le sieur Grigou épouse la demoiselle Grippesou. Somptuosité et
splendeur! on a collé un louis d'or à un cierge. Voilà l'époque. Je
demande à m'enfuir au delà des sarmates. Ah! dès 1787, j'ai prédit que
tout était perdu, le jour où j'ai vu le duc de Rohan, prince de Léon,
duc de Chabot, duc de Montbazon, marquis de Soubise, vicomte de Thouars,
pair de France, aller à Longchamp en tapecul! Cela a porté ses fruits.
Dans ce siècle on fait des affaires, on joue à la Bourse, on gagne de
l'argent, et l'on est pingre. On soigne et on vernit sa surface; on est
tiré à quatre épingles, lavé, savonné, ratissé, rasé, peigné, ciré,
lissé, frotté, brossé, nettoyé au dehors, irréprochable, poli comme un
caillou, discret, propret, et en même temps, vertu de ma mie! on a au
fond de la conscience des fumiers et des cloaques à faire reculer une
vachère qui se mouche dans ses doigts. J'octroie à ce temps-ci cette
devise: Propreté sale. Marius, ne te fâche pas, donne-moi la permission
de parler, je ne dis pas de mal du peuple, tu vois, j'en ai plein la
bouche de ton peuple, mais trouve bon que je flanque un peu une pile à
la bourgeoisie. J'en suis. Qui aime bien cingle bien. Sur ce, je le dis
tout net, aujourd'hui on se marie, mais on ne sait plus se marier. Ah!
c'est vrai, je regrette la gentillesse des anciennes moeurs. J'en
regrette tout. Cette élégance, cette chevalerie, ces façons courtoises
et mignonnes, ce luxe réjouissant que chacun avait, la musique faisant
partie de la noce, symphonie en haut, tambourinage en bas, les danses,
les joyeux visages attablés, les madrigaux alambiqués, les chansons, les
fusées d'artifice, les francs rires, le diable et son train, les gros
noeuds de rubans. Je regrette la jarretière de la mariée. La jarretière
de la mariée est cousine de la ceinture de Vénus. Sur quoi roule la
guerre de Troie? Parbleu, sur la jarretière d'Hélène. Pourquoi se
bat-on, pourquoi Diomède le divin fracasse-t-il sur la tête de Mérionée
ce grand casque d'airain à dix pointes, pourquoi Achille et Hector se
pignochent-ils à grands coups de pique? Parce que Hélène a laissé
prendre à Pâris sa jarretière. Avec la jarretière de Cosette, Homère
ferait l'_Iliade_. Il mettrait dans son poème un vieux bavard comme moi,
et il le nommerait Nestor. Mes amis, autrefois, dans cet aimable
autrefois, on se mariait savamment; on faisait un bon contrat, et
ensuite une bonne boustifaille. Sitôt Cujas sorti, Gamache entrait.
Mais, dame! c'est que l'estomac est une bête agréable qui demande son
dû, et qui veut avoir sa noce aussi. On soupait bien, et l'on avait à
table une belle voisine sans guimpe qui ne cachait sa gorge que
modérément! Oh! les larges bouches riantes, et comme on était gai dans
ce temps-là! la jeunesse était un bouquet; tout jeune homme se terminait
par une branche de lilas ou par une touffe de roses; fût-on guerrier, on
était berger; et si, par hasard, on était capitaine de dragons, on
trouvait moyen de s'appeler Florian. On tenait à être joli. On se
brodait, on s'empourprait. Un bourgeois avait l'air d'une fleur, un
marquis avait l'air d'une pierrerie. On n'avait pas de sous-pieds, on
n'avait pas de bottes. On était pimpant, lustré, moiré, mordoré,
voltigeant, mignon, coquet, ce qui n'empêchait pas d'avoir l'épée au
côté. Le colibri a bec et ongles. C'était le temps des _Indes galantes_.
Un des côtés du siècle était le délicat, l'autre était le magnifique;
et, par la vertu-chou! on s'amusait. Aujourd'hui on est sérieux. Le
bourgeois est avare, la bourgeoise est prude; votre siècle est
infortuné. On chasserait les Grâces comme trop décolletées. Hélas! on
cache la beauté comme une laideur. Depuis la révolution, tout a des
pantalons, même les danseuses; une baladine doit être grave; vos
rigodons sont doctrinaires. Il faut être majestueux. On serait bien
fâché de ne pas avoir le menton dans sa cravate. L'idéal d'un galopin de
vingt ans qui se marie, c'est de ressembler à monsieur Royer-Collard. Et
savez-vous à quoi l'on arrive avec cette majesté là? à être petit.
Apprenez ceci: la joie n'est pas seulement joyeuse; elle est grande.
Mais soyez donc amoureux gaîment, que diable! mariez-vous donc, quand
vous vous mariez, avec la fièvre et l'étourdissement et le vacarme et le
tohu-bohu du bonheur! De la gravité à l'église, soit. Mais, sitôt la
messe finie, sarpejeu! il faudrait faire tourbillonner un songe autour
de l'épousée. Un mariage doit être royal et chimérique; il doit promener
sa cérémonie de la cathédrale de Reims à la pagode de Chanteloup. J'ai
horreur d'une noce pleutre. Ventregoulette! soyez dans l'olympe, au
moins ce jour-là. Soyez des dieux. Ah! l'on pourrait être des sylphes,
des Jeux et des Ris, des argyraspides; on est des galoupiats! Mes amis,
tout nouveau marié doit être le prince Aldobrandini. Profitez de cette
minute unique de la vie pour vous envoler dans l'empyrée avec les cygnes
et les aigles, quitte à retomber le lendemain dans la bourgeoisie des
grenouilles. N'économisez point sur l'hyménée, ne lui rognez pas ses
splendeurs; ne liardez pas le jour où vous rayonnez. La noce n'est pas
le ménage. Oh! si je faisais à ma fantaisie, ce serait galant. On
entendrait des violons dans les arbres. Voici mon programme: bleu de
ciel et argent. Je mêlerais à la fête les divinités agrestes, je
convoquerais les dryades et les néréides. Les noces d'Amphitrite, une
nuée rose, des nymphes bien coiffées et toutes nues, un académicien
offrant des quatrains à la déesse, un char traîné par des monstres
marins.

          _Triton trottait devant, et tirait de sa conque_
          _Des sons si ravissants qu'il ravissait quiconque!_

--Voilà un programme de fête, en voilà un, ou je ne m'y connais pas, sac
à papier!

Pendant que le grand-père, en pleine effusion lyrique, s'écoutait
lui-même, Cosette et Marius s'enivraient de se regarder librement.

La tante Gillenormand considérait tout cela avec sa placidité
imperturbable. Elle avait eu depuis cinq ou six mois une certaine
quantité d'émotions; Marius revenu, Marius rapporté sanglant, Marius
rapporté d'une barricade, Marius mort, puis vivant, Marius réconcilié,
Marius fiancé, Marius se mariant avec une pauvresse, Marius se mariant
avec une millionnaire. Les six cent mille francs avaient été sa dernière
surprise. Puis son indifférence de première communiante lui était
revenue. Elle allait régulièrement aux offices, égrenait son rosaire,
lisait son eucologe, chuchotait dans un coin de la maison des _Ave_
pendant qu'on chuchotait dans l'autre des _I love you_, et, vaguement,
voyait Marius et Cosette comme deux ombres. L'ombre, c'était elle.

Il y a un certain état d'ascétisme inerte où l'âme, neutralisée par
l'engourdissement, étrangère à ce qu'on pourrait appeler l'affaire de
vivre, ne perçoit, à l'exception des tremblements de terre et des
catastrophes, aucune des impressions humaines, ni les impressions
plaisantes, ni les impressions pénibles.--Cette dévotion-là, disait le
père Gillenormand à sa fille, correspond au rhume de cerveau. Tu ne sens
rien de la vie. Pas de mauvaise odeur, mais pas de bonne.

Du reste, les six cent mille francs avaient fixé les indécisions de la
vieille fille. Son père avait pris l'habitude de la compter si peu qu'il
ne l'avait pas consultée sur le consentement au mariage de Marius. Il
avait agi de fougue, selon sa mode, n'ayant, despote devenu esclave,
qu'une pensée, satisfaire Marius. Quant à la tante, que la tante
existât, et qu'elle pût avoir un avis, il n'y avait pas même songé, et,
toute moutonne qu'elle était, ceci l'avait froissée. Quelque peu
révoltée dans son for intérieur, mais extérieurement impassible, elle
s'était dit: Mon père résout la question du mariage sans moi; je
résoudrai la question de l'héritage sans lui. Elle était riche, en
effet, et le père ne l'était pas. Elle avait donc réservé là-dessus sa
décision. Il est probable que si le mariage eût été pauvre, elle l'eût
laissé pauvre. Tant pis pour monsieur mon neveu! Il épouse une gueuse,
qu'il soit gueux. Mais le demi-million de Cosette plut à la tante et
changea sa situation intérieure à l'endroit de cette paire d'amoureux.
On doit de la considération à six cent mille francs, et il était évident
qu'elle ne pouvait faire autrement que de laisser sa fortune à ces
jeunes gens, puisqu'ils n'en avaient plus besoin.

Il fut arrangé que le couple habiterait chez le grand-père. M.
Gillenormand voulut absolument leur donner sa chambre, la plus belle de
la maison.--_Cela me rajeunira_, déclarait-il. _C'est un ancien projet.
J'avais toujours eu l'idée de faire la noce dans ma chambre_. Il
meubla cette chambre d'un tas de vieux bibelots galants. Il la fit
plafonner et tendre d'une étoffe extraordinaire qu'il avait en pièce et
qu'il croyait d'Utrecht, fond satiné bouton-d'or avec fleurs de velours
oreilles-d'ours.--C'est de cette étoffe-là, disait-il, qu'était drapé
le lit de la duchesse d'Anville à La Roche-Guyon.--Il mit sur la
cheminée une figurine de Saxe portant un manchon sur son ventre nu.

La bibliothèque de M. Gillenormand devint le cabinet d'avocat dont avait
besoin Marius; un cabinet, on s'en souvient, étant exigé par le conseil
de l'ordre.




Chapitre VII

Les effets de rêve mêlés au bonheur


Les amoureux se voyaient tous les jours. Cosette venait avec M.
Fauchelevent.--C'est le renversement des choses, disait mademoiselle
Gillenormand, que la future vienne à domicile se faire faire la cour
comme ça.--Mais la convalescence de Marius avait fait prendre
l'habitude, et les fauteuils de la rue des Filles-du-Calvaire, meilleurs
aux tête-à-tête que les chaises de paille de la rue de l'Homme-Armé,
l'avaient enracinée. Marius et M. Fauchelevent se voyaient, mais ne se
parlaient pas. Il semblait que cela fût convenu. Toute fille a besoin
d'un chaperon. Cosette n'aurait pu venir sans M. Fauchelevent. Pour
Marius, M. Fauchelevent était la condition de Cosette. Il l'acceptait.
En mettant sur le tapis, vaguement et sans préciser, les matières de la
politique, au point de vue de l'amélioration générale du sort de tous,
ils parvenaient à se dire un peu plus que oui ou non. Une fois, au sujet
de l'enseignement, que Marius voulait gratuit et obligatoire, multiplié
sous toutes les formes, prodigué à tous comme l'air et le soleil, en un
mot, respirable au peuple tout entier, ils furent à l'unisson et
causèrent presque. Marius remarqua à cette occasion que M. Fauchelevent
parlait bien, et même avec une certaine élévation de langage. Il lui
manquait pourtant on ne sait quoi. M. Fauchelevent avait quelque chose
de moins qu'un homme du monde, et quelque chose de plus.

Marius, intérieurement et au fond de sa pensée, entourait de toutes
sortes de questions muettes ce M. Fauchelevent qui était pour lui
simplement bienveillant et froid. Il lui venait par moments des doutes
sur ses propres souvenirs. Il y avait dans sa mémoire un trou, en
endroit noir, un abîme creusé par quatre mois d'agonie. Beaucoup de
choses s'y étaient perdues. Il en était à se demander s'il était bien
réel qu'il eût vu M. Fauchelevent, un tel homme si sérieux et si calme,
dans la barricade.

Ce n'était pas d'ailleurs la seule stupeur que les apparitions et les
disparitions du passé lui eussent laissée dans l'esprit. Il ne faudrait
pas croire qu'il fût délivré de toutes ces obsessions de la mémoire qui
nous forcent, même heureux, même satisfaits, à regarder mélancoliquement
en arrière. La tête qui ne se retourne pas vers les horizons effacés ne
contient ni pensée ni amour. Par moments, Marius prenait son visage dans
ses mains et le passé tumultueux et vague traversait le crépuscule qu'il
avait dans le cerveau. Il revoyait tomber Mabeuf, il entendait Gavroche
chanter sous la mitraille, il sentait sous sa lèvre le froid du front
d'Éponine, Enjolras, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Combeferre, Bossuet,
Grantaire, tous ses amis, se dressaient devant lui, puis se dissipaient.
Tous ces êtres chers, douloureux, vaillants, charmants ou tragiques,
étaient-ce des songes? avaient-ils en effet existé? L'émeute avait tout
roulé dans sa fumée. Ces grandes fièvres ont de grands rêves. Il
s'interrogeait; il se tâtait; il avait le vertige de toutes ces réalités
évanouies. Où étaient-ils donc tous? était-ce bien vrai que tout fût
mort? Une chute dans les ténèbres avait tout emporté, excepté lui. Tout
cela lui semblait avoir disparu comme derrière une toile de théâtre. Il
y a de ces rideaux qui s'abaissent dans la vie. Dieu passe à l'acte
suivant.

Et lui-même, était-il bien le même homme? Lui, le pauvre, il était
riche; lui, l'abandonné, il avait une famille; lui, le désespéré, il
épousait Cosette. Il lui semblait qu'il avait traversé une tombe, et
qu'il y était entré noir, et qu'il en était sorti blanc. Et cette tombe,
les autres y étaient restés. À de certains instants, tous ces êtres du
passé, revenus et présents, faisaient cercle autour de lui et
l'assombrissaient; alors il songeait à Cosette, et redevenait serein;
mais il ne fallait rien moins que cette félicité pour effacer cette
catastrophe.

M. Fauchelevent avait presque place parmi ces êtres évanouis. Marius
hésitait à croire que le Fauchelevent de la barricade fût le même que ce
Fauchelevent en chair et en os, si gravement assis près de Cosette. Le
premier était probablement un de ces cauchemars apportés et remportés
par ses heures de délire. Du reste, leurs deux natures étant escarpées,
aucune question n'était possible de Marius à M. Fauchelevent. L'idée ne
lui en fût pas même venue. Nous avons indiqué déjà ce détail
caractéristique.

Deux hommes qui ont un secret commun, et qui, par une sorte d'accord
tacite, n'échangent pas une parole à ce sujet, cela est moins rare qu'on
ne pense.

Une fois seulement, Marius tenta un essai. Il fit venir dans la
conversation la rue de la Chanvrerie, et, se tournant vers M.
Fauchelevent, il lui dit:

--Vous connaissez bien cette rue-là?

--Quelle rue?

--La rue de la Chanvrerie?

--Je n'ai aucune idée du nom de cette rue-là, répondit M. Fauchelevent
du ton le plus naturel du monde.

La réponse, qui portait sur le nom de la rue, et point sur la rue
elle-même, parut à Marius plus concluante qu'elle ne l'était.

--Décidément, pensa-t-il, j'ai rêvé. J'ai eu une hallucination. C'est
quelqu'un qui lui ressemblait. M. Fauchelevent n'y était pas.




Chapitre VIII

Deux hommes impossibles à retrouver


L'enchantement, si grand qu'il fût, n'effaça point dans l'esprit de
Marius d'autres préoccupations.

Pendant que le mariage s'apprêtait et en attendant l'époque fixée, il
fit faire de difficiles et scrupuleuses recherches rétrospectives.

Il devait de la reconnaissance de plusieurs côtés; il en devait pour son
père, il en devait pour lui-même.

Il y avait Thénardier; il y avait l'inconnu qui l'avait rapporté, lui
Marius, chez M. Gillenormand.

Marius tenait à retrouver ces deux hommes, n'entendant point se marier,
être heureux et les oublier, et craignant que ces dettes du devoir non
payées ne fissent ombre sur sa vie, si lumineuse désormais. Il lui était
impossible de laisser tout cet arriéré en souffrance derrière lui, et il
voulait, avant d'entrer joyeusement dans l'avenir, avoir quittance du
passé.

Que Thénardier fût un scélérat, cela n'ôtait rien à ce fait qu'il avait
sauvé le colonel Pontmercy. Thénardier était un bandit pour tout le
monde, excepté pour Marius.

Et Marius, ignorant la véritable scène du champ de bataille de Waterloo,
ne savait pas cette particularité, que son père était vis-à-vis de
Thénardier dans cette situation étrange de lui devoir la vie sans lui
devoir de reconnaissance.

Aucun des divers agents que Marius employa ne parvint à saisir la piste
de Thénardier. L'effacement semblait complet de ce côté-là. La
Thénardier était morte en prison pendant l'instruction du procès.
Thénardier et sa fille Azelma, les deux seuls qui restassent de ce
groupe lamentable, avaient replongé dans l'ombre. Le gouffre de
l'inconnu social s'était silencieusement refermé sur ces êtres. On ne
voyait même plus à la surface ce frémissement, ce tremblement, ces
obscurs cercles concentriques qui annoncent que quelque chose est tombé
là, et qu'on peut y jeter la sonde.

La Thénardier étant morte, Boulatruelle étant mis hors de cause,
Claquesous ayant disparu, les principaux accusés s'étant échappés de
prison, le procès du guet-apens de la masure Gorbeau avait à peu près
avorté. L'affaire était restée assez obscure. Le banc des assises avait
dû se contenter de deux subalternes, Panchaud, dit Printanier, dit
Bigrenaille, et Demi-Liard, dit Deux-Milliards, qui avaient été
condamnés contradictoirement à dix ans de galères. Les travaux forcés à
perpétuité avaient été prononcés contre leurs complices évadés et
contumaces. Thénardier, chef et meneur, avait été, par contumace
également, condamné à mort. Cette condamnation était la seule chose qui
restât sur Thénardier, jetant sur ce nom enseveli sa lueur sinistre,
comme une chandelle à côté d'une bière.

Du reste, en refoulant Thénardier dans les dernières profondeurs par la
crainte d'être ressaisi, cette condamnation ajoutait à l'épaississement
ténébreux qui couvrait cet homme.

Quant à l'autre, quant à l'homme ignoré qui avait sauvé Marius, les
recherches eurent d'abord quelque résultat, puis s'arrêtèrent court. On
réussit à retrouver le fiacre qui avait rapporté Marius rue des
Filles-du-Calvaire dans la soirée du 6 juin. Le cocher déclara que le 6
juin, d'après l'ordre d'un agent de police, il avait «stationné» depuis
trois heures de l'après-midi jusqu'à la nuit, sur le quai des
Champs-Élysées, au-dessus de l'issue du Grand Égout; que, vers neuf
heures du soir, la grille de l'égout qui donne sur la berge de la
rivière s'était ouverte; qu'un homme en était sorti, portant sur ses
épaules un autre homme, qui semblait mort; que l'agent, lequel était en
observation sur ce point, avait arrêté l'homme vivant et saisi l'homme
mort; que, sur l'ordre de l'agent, lui cocher avait reçu «tout ce
monde-là» dans son fiacre; qu'on était allé d'abord rue des
Filles-du-Calvaire; qu'on y avait déposé l'homme mort; que l'homme mort,
c'était monsieur Marius, et que lui cocher le reconnaissait bien,
quoiqu'il fût vivant «cette fois-ci»; qu'ensuite on était remonté dans
sa voiture, qu'il avait fouetté ses chevaux, que, à quelques pas de la
porte des Archives, on lui avait crié de s'arrêter, que là, dans la rue,
on l'avait payé et quitté, et que l'agent avait emmené l'autre homme;
qu'il ne savait rien de plus; que la nuit était très noire.

Marius, nous l'avons dit, ne se rappelait rien. Il se souvenait
seulement d'avoir été saisi en arrière par une main énergique au moment
où il tombait à la renverse dans la barricade; puis tout s'effaçait pour
lui. Il n'avait repris connaissance que chez M. Gillenormand.

Il se perdait en conjectures.

Il ne pouvait douter de sa propre identité. Comment se faisait-il
pourtant que, tombé rue de la Chanvrerie, il eût été ramassé par l'agent
de police sur la berge de la Seine, près du pont des Invalides?
Quelqu'un l'avait emporté du quartier des halles aux Champs-Élysées. Et
comment? Par l'égout. Dévouement inouï!

Quelqu'un? Qui?

C'était cet homme que Marius cherchait.

De cet homme, qui était son sauveur, rien; nulle trace; pas le moindre
indice.

Marius, quoique obligé de ce côté-là à une grande réserve, poussa ses
recherches jusqu'à la préfecture de police. Là, pas plus qu'ailleurs,
les renseignements pris n'aboutirent à aucun éclaircissement. La
préfecture en savait moins que le cocher de fiacre. On n'y avait
connaissance d'aucune arrestation opérée le 6 juin à la grille du Grand
Égout; on n'y avait reçu aucun rapport d'agent sur ce fait qui, à la
préfecture, était regardé comme une fable. On y attribuait l'invention
de cette fable au cocher. Un cocher qui veut un pourboire est capable de
tout, même d'imagination. Le fait, pourtant, était certain, et Marius
n'en pouvait douter, à moins de douter de sa propre identité, comme nous
venons de le dire.

Tout, dans cette étrange énigme, était inexplicable.

Cet homme, ce mystérieux homme, que le cocher avait vu sortir de la
grille du Grand Égout portant sur son dos Marius évanoui, et que l'agent
de police aux aguets avait arrêté en flagrant délit de sauvetage d'un
insurgé, qu'était-il devenu? qu'était devenu l'agent lui-même? Pourquoi
cet agent avait-il gardé le silence? l'homme avait-il réussi à s'évader?
avait-il corrompu l'agent? Pourquoi cet homme ne donnait-il aucun signe
de vie à Marius qui lui devait tout? Le désintéressement n'était pas
moins prodigieux que le dévouement. Pourquoi cet homme ne
reparaissait-il pas? Peut-être était-il au-dessus de la récompense, mais
personne n'est au-dessus de la reconnaissance. Était-il mort? quel homme
était-ce? quelle figure avait-il? Personne ne pouvait le dire. Le cocher
répondait: La nuit était très noire. Basque et Nicolette, ahuris,
n'avaient regardé que leur jeune maître tout sanglant. Le portier, dont
la chandelle avait éclairé la tragique arrivée de Marius, avait seul
remarqué l'homme en question, et voici le signalement qu'il en donnait:
«Cet homme était épouvantable.»

Dans l'espoir d'en tirer parti pour ses recherches, Marius fit conserver
les vêtements ensanglantés qu'il avait sur le corps, lorsqu'on l'avait
ramené chez son aïeul. En examinant l'habit, on remarqua qu'un pan était
bizarrement déchiré. Un morceau manquait.

Un soir, Marius parlait, devant Cosette et Jean Valjean, de toute cette
singulière aventure, des informations sans nombre qu'il avait prises et
de l'inutilité de ses efforts. Le visage froid de «monsieur
Fauchelevent» l'impatientait. Il s'écria avec une vivacité qui avait
presque la vibration de la colère:

--Oui, cet homme-là, quel qu'il soit, a été sublime. Savez-vous ce qu'il
a fait, monsieur? Il est intervenu comme l'archange. Il a fallu qu'il se
jetât au milieu du combat, qu'il me dérobât, qu'il ouvrît l'égout, qu'il
m'y traînât, qu'il m'y portât! Il a fallu qu'il fît plus d'une lieue et
demie dans d'affreuses galeries souterraines, courbé, ployé, dans les
ténèbres, dans le cloaque, plus d'une lieue et demie, monsieur, avec un
cadavre sur le dos! Et dans quel but? Dans l'unique but de sauver ce
cadavre. Et ce cadavre, c'était moi. Il s'est dit: Il y a encore là
peut-être une lueur de vie; je vais risquer mon existence à moi pour
cette misérable étincelle! Et son existence, il ne l'a pas risquée une
fois, mais vingt! Et chaque pas était un danger. La preuve, c'est qu'en
sortant de l'égout il a été arrêté. Savez-vous, monsieur, que cet homme
a fait tout cela? Et aucune récompense à attendre. Qu'étais-je? Un
insurgé. Qu'étais-je? Un vaincu. Oh! si les six cent mille francs de
Cosette étaient à moi....

--Ils sont à vous, interrompit Jean Valjean.

--Eh bien, reprit Marius, je les donnerais pour retrouver cet homme!

Jean Valjean garda le silence.




Livre sixième--La nuit blanche




Chapitre I

Le 16 février 1833


La nuit du 16 au 17 février 1833 fut une nuit bénie. Elle eut au-dessus
de son ombre le ciel ouvert. Ce fut la nuit de noces de Marius et de
Cosette.

La journée avait été adorable.

Ce n'avait pas été la fête bleue rêvée par le grand-père, une féerie
avec une confusion de chérubins et de cupidons au-dessus de la tête des
mariés, un mariage digne de faire un dessus de porte; mais cela avait
été doux et riant.

La mode du mariage n'était pas en 1833 ce qu'elle est aujourd'hui. La
France n'avait pas encore emprunté à l'Angleterre cette délicatesse
suprême d'enlever sa femme, de s'enfuir en sortant de l'église, de se
cacher avec honte de son bonheur, et de combiner les allures d'un
banqueroutier avec les ravissements du cantique des cantiques. On
n'avait pas encore compris tout ce qu'il y a de chaste, d'exquis et de
décent à cahoter son paradis en chaise de poste, à entrecouper son
mystère de clic-clacs, à prendre pour lit nuptial un lit d'auberge, et à
laisser derrière soi, dans l'alcôve banale à tant par nuit, le plus
sacré des souvenirs de la vie pêle-mêle avec le tête-à-tête du
conducteur de diligence et de la servante d'auberge.

Dans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle où nous sommes, le
maire et son écharpe, le prêtre et sa chasuble, la loi et Dieu, ne
suffisent plus; il faut les compléter par le postillon de Longjumeau;
veste bleue aux retroussis rouges et aux boutons grelots, plaque en
brassard, culotte de peau verte, jurons aux chevaux normands à la queue
nouée, faux galons, chapeau ciré, gros cheveux poudrés, fouet énorme et
bottes fortes. La France ne pousse pas encore l'élégance jusqu'à faire,
comme la nobility anglaise, pleuvoir sur la calèche de poste des mariés
une grêle de pantoufles éculées et de vieilles savates, en souvenir de
Churchill, depuis Marlborough, ou Malbrouck, assailli le jour de son
mariage par une colère de tante qui lui porta bonheur. Les savates et
les pantoufles ne font point encore partie de nos célébrations
nuptiales; mais patience, le bon goût continuant à se répandre, on y
viendra.

En 1833, il y a cent ans, on ne pratiquait pas le mariage au grand trot.

On s'imaginait encore à cette époque, chose bizarre, qu'un mariage est
une fête intime et sociale, qu'un banquet patriarcal ne gâte point une
solennité domestique, que la gaîté, fût-elle excessive, pourvu qu'elle
soit honnête, ne fait aucun mal au bonheur, et qu'enfin il est vénérable
et bon que la fusion de ces deux destinées d'où sortira une famille
commence dans la maison, et que le ménage ait désormais pour témoin la
chambre nuptiale.

Et l'on avait l'impudeur de se marier chez soi.

Le mariage se fit donc, suivant cette mode maintenant caduque, chez M.
Gillenormand.

Si naturelle et si ordinaire que soit cette affaire de se marier, les
bans à publier, les actes à dresser, la mairie, l'église, ont toujours
quelque complication. On ne put être prêt avant le 16 février.

Or, nous notons ce détail pour la pure satisfaction d'être exact, il se
trouva que le 16 était un mardi gras. Hésitations, scrupules,
particulièrement de la tante Gillenormand.

--Un mardi gras! s'écria l'aïeul, tant mieux. Il y a un proverbe:

          _Mariage un mardi gras_
          _N'aura point d'enfants ingrats._

Passons outre. Va pour le 16! Est-ce que tu veux retarder, toi, Marius?

--Non, certes! répondit l'amoureux.

--Marions-nous, fit le grand-père.

Le mariage se fit donc le 16, nonobstant la gaîté publique. Il pleuvait
ce jour-là, mais il y a toujours dans le ciel un petit coin d'azur au
service du bonheur, que les amants voient, même quand le reste de la
création serait sous un parapluie.

La veille, Jean Valjean avait remis à Marius, en présence de M.
Gillenormand, les cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs.

Le mariage se faisant sous le régime de la communauté, les actes avaient
été simples.

Toussaint était désormais inutile à Jean Valjean; Cosette en avait
hérité et l'avait promue au grade de femme de chambre.

Quant à Jean Valjean, il y avait dans la maison Gillenormand une belle
chambre meublée exprès pour lui, et Cosette lui avait si
irrésistiblement dit: «Père, je vous en prie», qu'elle lui avait fait à
peu près promettre qu'il viendrait l'habiter.

Quelques jours avant le jour fixé pour le mariage, il était arrivé un
accident à Jean Valjean; il s'était un peu écrasé le pouce de la main
droite. Ce n'était point grave; et il n'avait pas permis que personne
s'en occupât, ni le pansât, ni même vit son mal, pas même Cosette. Cela
pourtant l'avait forcé de s'emmitoufler la main d'un linge, et de porter
le bras en écharpe, et l'avait empêché de rien signer. M. Gillenormand,
comme subrogé tuteur de Cosette, l'avait suppléé.

Nous ne mènerons le lecteur ni à la mairie ni à l'église. On ne suit
guère deux amoureux jusque-là, et l'on a l'habitude de tourner le dos au
drame dès qu'il met à sa boutonnière un bouquet de marié. Nous nous
bornerons à noter un incident qui, d'ailleurs inaperçu de la noce,
marqua le trajet de la rue des Filles-du-Calvaire à l'église Saint-Paul.

On repavait à cette époque l'extrémité nord de la rue Saint-Louis. Elle
était barrée à partir de la rue du Parc-Royal. Il était impossible aux
voitures de la noce d'aller directement à Saint-Paul. Force était de
changer l'itinéraire, et le plus simple était de tourner par le
boulevard. Un des invités fit observer que c'était le mardi gras, et
qu'il y aurait là encombrement de voitures.--Pourquoi? demanda M.
Gillenormand.--À cause des masques.--À merveille, dit le grand-père.
Allons par là. Ces jeunes gens se marient; ils vont entrer dans le
sérieux de la vie. Cela les préparera de voir un peu de mascarade.

On prit par le boulevard. La première des berlines de la noce contenait
Cosette et la tante Gillenormand, M. Gillenormand et Jean Valjean.
Marius, encore séparé de sa fiancée, selon l'usage, ne venait que dans
la seconde. Le cortège nuptial, au sortir de la rue des
Filles-du-Calvaire, s'engagea dans la longue procession de voitures qui
faisait la chaîne sans fin de la Madeleine à la Bastille et de la
Bastille à la Madeleine.

Les masques abondaient sur le boulevard. Il avait beau pleuvoir par
intervalles, Paillasse, Pantalon et Gille s'obstinaient. Dans la bonne
humeur de cet hiver de 1833, Paris s'était déguisé en Venise. On ne voit
plus de ces mardis gras-là aujourd'hui. Tout ce qui existe étant un
carnaval répandu, il n'y a plus de carnaval.

Les contre-allées regorgeaient de passants et les fenêtres de curieux.
Les terrasses qui couronnent les péristyles des théâtres étaient bordées
de spectateurs. Outre les masques, on regardait ce défilé, propre au
mardi gras comme à Longchamps, de véhicules de toutes sortes, citadines,
tapissières, carrioles, cabriolets, marchant en ordre, rigoureusement
rivés les uns aux autres par les règlements de police et comme emboîtés
dans des rails. Quiconque est dans un de ces véhicules-là est tout à la
fois spectateur et spectacle. Des sergents de ville maintenaient sur les
bas côtés du boulevard ces deux interminables files parallèles se
mouvant en mouvement contrarié, et surveillaient, pour que rien
n'entravât leur double courant, ces deux ruisseaux de voitures coulant,
l'un en aval, l'autre en amont, l'un vers la chaussée d'Antin, l'autre
vers le faubourg Saint-Antoine. Les voitures armoriées des pairs de
France et des ambassadeurs tenaient le milieu de la chaussée, allant et
venant librement. De certains cortèges magnifiques et joyeux, notamment
le Boeuf Gras, avaient le même privilège. Dans cette gaîté de Paris,
l'Angleterre faisait claquer son fouet; la chaise de poste de lord
Seymour, harcelée d'un sobriquet populacier, passait à grand bruit.

Dans la double file, le long de laquelle des gardes municipaux
galopaient comme des chiens de berger, d'honnêtes berlingots de famille,
encombrés de grand'tantes et d'aïeules, étalaient à leurs portières de
frais groupes d'enfants déguisés, pierrots de sept ans, pierrettes de
six ans, ravissants petits êtres, sentant qu'ils faisaient
officiellement partie de l'allégresse publique, pénétrés de la dignité
de leur arlequinade et ayant une gravité de fonctionnaires.

De temps en temps un embarras survenait quelque part dans la procession
des véhicules; l'une ou l'autre des deux files latérales s'arrêtait
jusqu'à ce que le noeud fût dénoué; une voiture empêchée suffisait pour
paralyser toute la ligne. Puis on se remettait en marche.

Les carrosses de la noce étaient dans la file allant vers la Bastille et
longeant le côté droit du boulevard. À la hauteur de la rue du
Pont-aux-Choux, il y eut un temps d'arrêt. Presque au même instant, sur
l'autre bas côté, l'autre file qui allait vers la Madeleine s'arrêta
également. Il y avait à ce point-là de cette file une voiture de
masques.

Ces voitures, ou, pour mieux dire, ces charretées de masques sont bien
connues des Parisiens. Si elles manquaient à un mardi gras ou à une
mi-carême, on y entendrait malice, et l'on dirait: _Il y a quelque chose
là-dessous. Probablement le ministère va changer_. Un entassement de
Cassandres, d'Arlequins et de Colombines, cahoté au-dessus des passants,
tous les grotesques possibles depuis le turc jusqu'au sauvage, des
hercules supportant des marquises, des poissardes qui feraient boucher
les oreilles à Rabelais de même que les ménades faisaient baisser les
yeux à Aristophane, perruques de filasse, maillots roses, chapeaux de
faraud, lunettes de grimacier, tricornes de Janot taquinés par un
papillon, cris jetés aux piétons, poings sur les hanches, postures
hardies, épaules nues, faces masquées, impudeurs démuselées; un chaos
d'effronteries promené par un cocher coiffé de fleurs; voilà ce que
c'est que cette institution.

La Grèce avait besoin du chariot de Thespis, la France a besoin du
fiacre de Vadé.

Tout peut être parodié, même la parodie. La saturnale, cette grimace de
la beauté antique, arrive, de grossissement en grossissement, au mardi
gras; et la bacchanale, jadis couronnée de pampres, inondée de soleil,
montrant des seins de marbre dans une demi-nudité divine, aujourd'hui
avachie sous la guenille mouillée du nord, a fini par s'appeler la
chie-en-lit.

La tradition des voitures de masques remonte aux plus vieux temps de la
monarchie. Les comptes de Louis XI allouent au bailli du palais «vingt
sous tournois pour trois coches de mascarades ès carrefours». De nos
jours, ces monceaux bruyants de créatures se font habituellement
charrier par quelque ancien coucou dont ils encombrent l'impériale, ou
accablent de leur tumultueux groupe un landau de régie dont les capotes
sont rabattues. Ils sont vingt dans une voiture de six. Il y en a sur le
siège, sur le strapontin, sur les joues des capotes, sur le timon. Ils
enfourchent jusqu'aux lanternes de la voiture. Ils sont debout, couchés,
assis, jarrets recroquevillés, jambes pendantes. Les femmes occupent les
genoux des hommes. On voit de loin sur le fourmillement des têtes leur
pyramide forcenée. Ces carrossées font des montagnes d'allégresse au
milieu de la cohue. Collé, Panard et Piron en découlent, enrichis
d'argot. On crache de là-haut sur le peuple le catéchisme poissard. Ce
fiacre, devenu démesuré par son chargement, a un air de conquête.
Brouhaha est à l'avant, Tohubohu est à l'arrière. On y vocifère, on y
vocalise, on y hurle, on y éclate, on s'y tord de bonheur; la gaîté y
rugit, le sarcasme y flamboie, la jovialité s'y étale comme une pourpre;
deux haridelles y traînent la farce épanouie en apothéose; c'est le char
du triomphe du Rire.

Rire trop cynique pour être franc. Et en effet ce rire est suspect. Ce
rire a une mission. Il est chargé de prouver aux parisiens le carnaval.

Ces voitures poissardes, où l'on sent on ne sait quelles ténèbres, font
songer le philosophe. Il y a du gouvernement là-dedans. On touche là du
doigt une affinité mystérieuse entre les hommes publics et les femmes
publiques.

Que des turpitudes échafaudées donnent un total de gaîté, qu'en étageant
l'ignominie sur l'opprobre on affriande un peuple, que l'espionnage
servant de cariatide à la prostitution amuse les cohues en les
affrontant, que la foule aime à voir passer sur les quatre roues d'un
fiacre ce monstrueux tas vivant, clinquant-haillon, mi-parti ordure et
lumière, qui aboie et qui chante, qu'on batte des mains à cette gloire
faite de toutes les hontes, qu'il n'y ait pas de fête pour les
multitudes si la police ne promène au milieu d'elles ces espèces
d'hydres de joie à vingt têtes, certes, cela est triste. Mais qu'y
faire? Ces tombereaux de fange enrubannée et fleurie sont insultés et
amnistiés par le rire public. Le rire de tous est complice de la
dégradation universelle. De certaines fêtes malsaines désagrègent le
peuple et le font populace; et aux populaces comme aux tyrans il faut
des bouffons. Le roi a Roquelaure, le peuple a Paillasse. Paris est la
grande ville folle, toutes les fois qu'il n'est pas la grande cité
sublime. Le carnaval y fait partie de la politique. Paris, avouons-le,
se laisse volontiers donner la comédie par l'infamie. Il ne demande à
ses maîtres,--quand il a des maîtres,--qu'une chose: fardez-moi la boue.
Rome était de la même humeur. Elle aimait Néron. Néron était un
débardeur titan.

Le hasard fit, comme nous venons de le dire, qu'une de ces difformes
grappes de femmes et d'hommes masqués, trimballés dans une vaste
calèche, s'arrêta à gauche du boulevard pendant que le cortège de la
noce s'arrêtait à droite. D'un bord du boulevard à l'autre, la voiture
où étaient les masques aperçut vis-à-vis d'elle la voiture où était la
mariée.

--Tiens! dit un masque, une noce.

--Une fausse noce, reprit un autre. C'est nous qui sommes la vraie.

Et, trop loin pour pouvoir interpeller la noce, craignant d'ailleurs le
holà des sergents de ville, les deux masques regardèrent ailleurs.

Toute la carrossée masquée eut fort à faire au bout d'un instant, la
multitude se mit à la huer, ce qui est la caresse de la foule aux
mascarades; et les deux masques qui venaient de parler durent faire
front à tout le monde avec leurs camarades, et n'eurent pas trop de tous
les projectiles du répertoire des halles pour répondre aux énormes coups
de gueule du peuple. Il se fit entre les masques et la foule un
effrayant échange de métaphores.

Cependant, deux autres masques de la même voiture, un espagnol au nez
démesuré avec un air vieillot et d'énormes moustaches noires, et une
poissarde maigre, et toute jeune fille, masquée d'un loup, avaient
remarqué la noce, eux aussi, et, pendant que leurs compagnons et les
passants s'insultaient, avaient un dialogue à voix basse.

Leur aparté était couvert par le tumulte et s'y perdait. Les bouffées de
pluie avaient mouillé la voiture toute grande ouverte; le vent de
février n'est pas chaud; tout en répondant à l'Espagnol, la poissarde,
décolletée, grelottait, riait, et toussait.

Voici le dialogue:

--Dis donc.

--Quoi, daron?

--Vois-tu ce vieux?

--Quel vieux?

--Là, dans la première roulotte de la noce, de notre côté.

--Qui a le bras accroché dans une cravate noire?

--Oui.

--Eh bien?

--Je suis sûr que je le connais.

--Ah!

--Je veux qu'on me fauche le colabre et n'avoir de ma vioc dit
vousaille, tonorgue ni mézig, si je ne colombe pas ce pantinois-là.

--C'est aujourd'hui que Paris est Pantin.

--Peux-tu voir la mariée, en te penchant?

--Non.

--Et le marié?

--Il n'y a pas de marié dans cette roulotte-là.

--Bah!

--À moins que ce ne soit l'autre vieux.

--Tâche donc de voir la mariée en te penchant bien.

--Je ne peux pas.

--C'est égal, ce vieux qui a quelque chose à la patte, j'en suis sûr, je
connais ça.

--Et à quoi ça te sert-il de le connaître?

--On ne sait pas. Des fois!

--Je me fiche pas mal des vieux, moi.

--Je le connais.

--Connais-le à ton aise.

--Comment diable est-il à la noce?

--Nous y sommes bien, nous.

--D'où vient-elle, cette noce?

--Est-ce que je sais?

--Écoute.

--Quoi?

--Tu devrais faire une chose.

--Quoi?

--Descendre de notre roulotte et filer cette noce-là.

--Pourquoi faire?

--Pour savoir où elle va, et ce qu'elle est. Dépêche-toi de descendre,
cours, ma fée, toi qui es jeune.

--Je ne peux pas quitter la voiture.

--Pourquoi ça?

--Je suis louée.

--Ah fichtre!

--Je dois ma journée de poissarde à la préfecture.

--C'est vrai.

--Si je quitte la voiture, le premier inspecteur qui me voit m'arrête.
Tu sais bien.

--Oui, je sais.

--Aujourd'hui, je suis achetée par Pharos.

--C'est égal. Ce vieux m'embête.

--Les vieux t'embêtent. Tu n'es pourtant pas une jeune fille.

--Il est dans la première voiture.

--Eh bien?

--Dans la roulotte de la mariée.

--Après?

--Donc il est le père.

--Qu'est-ce que cela me fait?

--Je te dis qu'il est le père.

--Il n'y a pas que ce père-là.

--Écoute.

--Quoi?

--Moi, je ne peux guère sortir que masqué. Ici, je suis caché, on ne
sait pas que j'y suis. Mais demain, il n'y a plus de masques. C'est
mercredi des cendres. Je risque de tomber. Il faut que je rentre dans
mon trou. Toi, tu es libre.

--Pas trop.

--Plus que moi toujours.

--Eh bien, après?

--Il faut que tu tâches de savoir où est allée cette noce-là?

--Où elle va?

--Oui.

--Je le sais.

--Où va-t-elle donc?

--Au Cadran Bleu.

--D'abord ce n'est pas de ce côté-là.

--Eh bien! à la Râpée.

--Ou ailleurs.

--Elle est libre. Les noces sont libres.

--Ce n'est pas tout ça. Je te dis qu'il faut que tu tâches de me savoir
ce que c'est que cette noce-là, dont est ce vieux, et où cette noce-là
demeure.

--Plus souvent! voilà qui sera drôle. C'est commode de retrouver, huit
jours après, une noce qui a passé dans Paris le mardi gras. Une tiquante
dans un grenier à foin! Est-ce que c'est possible?

--N'importe, il faudra tâcher. Entends-tu, Azelma?

Les deux files reprirent des deux côtés du boulevard leur mouvement en
sens inverse, et la voiture des masques perdit de vue «la roulotte» de
la mariée.




Chapitre II

Jean Valjean a toujours son bras en écharpe


Réaliser son rêve. À qui cela est-il donné? Il doit y avoir des
élections pour cela dans le ciel; nous sommes tous candidats à notre
insu; les anges votent. Cosette et Marius avaient été élus.

Cosette, à la mairie et dans l'église, était éclatante et touchante.
C'était Toussaint, aidée de Nicolette, qui l'avait habillée.

Cosette avait sur une jupe de taffetas blanc sa robe de guipure de
Binche, un voile de point d'Angleterre, un collier de perles fines, une
couronne de fleurs d'oranger; tout cela était blanc, et, dans cette
blancheur, elle rayonnait. C'était une candeur exquise se dilatant et se
transfigurant dans la clarté. On eût dit une vierge en train de devenir
déesse.

Les beaux cheveux de Marius étaient lustrés et parfumés; on entrevoyait
çà et là, sous l'épaisseur des boucles, des lignes pâles qui étaient les
cicatrices de la barricade.

Le grand-père, superbe, la tête haute, amalgamant plus que jamais dans
sa toilette et dans ses manières toutes les élégances du temps de
Barras, conduisait Cosette. Il remplaçait Jean Valjean qui, à cause de
son bras en écharpe, ne pouvait donner la main à la mariée.

Jean Valjean, en noir, suivait et souriait.

--Monsieur Fauchelevent, lui disait l'aïeul, voilà un beau jour. Je vote
la fin des afflictions et des chagrins! Il ne faut plus qu'il y ait de
tristesse nulle part désormais. Pardieu! je décrète la joie! Le mal n'a
pas le droit d'être. Qu'il y ait des hommes malheureux, en vérité, cela
est honteux pour l'azur du ciel. Le mal ne vient pas de l'homme qui, au
fond, est bon. Toutes les misères humaines ont pour chef-lieu et pour
gouvernement central l'enfer, autrement dit les Tuileries du diable.
Bon, voilà que je dis des mots démagogiques à présent! Quant à moi, je
n'ai plus d'opinion politique; que tous les hommes soient riches,
c'est-à-dire joyeux, voilà à quoi je me borne.

Quand, à l'issue de toutes les cérémonies, après avoir prononcé devant
le maire et devant le prêtre tous les oui possibles, après avoir signé
sur les registres à la municipalité et à la sacristie, après avoir
échangé leurs anneaux, après avoir été à genoux coude à coude sous le
poêle de moire blanche dans la fumée de l'encensoir, ils arrivèrent se
tenant par la main, admirés et enviés de tous, Marius en noir, elle en
blanc, précédés du suisse à épaulettes de colonel frappant les dalles de
sa hallebarde, entre deux haies d'assistants émerveillés, sous le
portail de l'église ouvert à deux battants, prêts à remonter en voiture
et tout étant fini, Cosette ne pouvait encore y croire. Elle regardait
Marius, elle regardait la foule, elle regardait le ciel; il semblait
qu'elle eût peur de se réveiller. Son air étonné et inquiet lui ajoutait
on ne sait quoi d'enchanteur. Pour s'en retourner, ils montèrent
ensemble dans la même voiture, Marius près de Cosette; M. Gillenormand
et Jean Valjean leur faisaient vis-à-vis. La tante Gillenormand avait
reculé d'un plan, et était dans la seconde voiture.--Mes enfants, disait
le grand-père, vous voilà monsieur le baron et madame la baronne avec
trente mille livres de rente. Et Cosette, se penchant tout contre
Marius, lui caressa l'oreille de ce chuchotement angélique:--C'est donc
vrai. Je m'appelle Marius. Je suis madame Toi.

Ces deux êtres resplendissaient. Ils étaient à la minute irrévocable et
introuvable, à l'éblouissant point d'intersection de toute la jeunesse
et de toute la joie. Ils réalisaient le vers de Jean Prouvaire; à eux
deux, ils n'avaient pas quarante ans. C'était le mariage sublimé; ces
deux enfants étaient deux lys. Ils ne se voyaient pas, ils se
contemplaient. Cosette apercevait Marius dans une gloire; Marius
apercevait Cosette sur un autel. Et sur cet autel et dans cette gloire,
les deux apothéoses se mêlant, au fond, on ne sait comment, derrière un
nuage pour Cosette, dans un flamboiement pour Marius, il y avait la
chose idéale, la chose réelle, le rendez-vous du baiser et du songe,
l'oreiller nuptial.

Tout le tourment qu'ils avaient eu leur revenait en enivrement. Il leur
semblait que les chagrins, les insomnies, les larmes, les angoisses, les
épouvantes, les désespoirs, devenus caresses et rayons, rendaient plus
charmante encore l'heure charmante qui approchait; et que les tristesses
étaient autant de servantes qui faisaient la toilette de la joie. Avoir
souffert, comme c'est bon! Leur malheur faisait auréole à leur bonheur.
La longue agonie de leur amour aboutissait à une ascension.

C'était dans ces deux âmes le même enchantement, nuancé de volupté dans
Marius et de pudeur dans Cosette. Ils se disaient tout bas: Nous irons
revoir notre petit jardin de la rue Plumet. Les plis de la robe de
Cosette étaient sur Marius.

Un tel jour est un mélange ineffable de rêve et de certitude. On possède
et on suppose. On a encore du temps devant soi pour deviner. C'est une
indicible émotion ce jour-là d'être à midi et de songer à minuit. Les
délices de ces deux coeurs débordaient sur la foule et donnaient de
l'allégresse aux passants.

On s'arrêtait rue Saint-Antoine devant Saint-Paul pour voir à travers la
vitre de la voiture trembler les fleurs d'oranger sur la tête de
Cosette.

Puis ils rentrèrent rue des Filles-du-Calvaire, chez eux. Marius, côte à
côte avec Cosette, monta, triomphant et rayonnant, cet escalier où on
l'avait traîné mourant. Les pauvres, attroupés devant la porte et se
partageant leurs bourses, les bénissaient. Il y avait partout des
fleurs. La maison n'était pas moins embaumée que l'église; après
l'encens, les roses. Ils croyaient entendre des voix chanter dans
l'infini; ils avaient Dieu dans le coeur; la destinée leur apparaissait
comme un plafond d'étoiles; ils voyaient au-dessus de leurs têtes une
lueur de soleil levant. Tout à coup l'horloge sonna. Marius regarda le
charmant bras nu de Cosette et les choses roses qu'on apercevait
vaguement à travers les dentelles de son corsage, et Cosette, voyant le
regard de Marius, se mit à rougir jusqu'au blanc des yeux.

Bon nombre d'anciens amis de la famille Gillenormand avaient été
invités; on s'empressait autour de Cosette. C'était à qui l'appellerait
madame la baronne.

L'officier Théodule Gillenormand, maintenant capitaine, était venu de
Chartres, où il tenait garnison, pour assister à la noce de son cousin
Pontmercy. Cosette ne le reconnut pas.

Lui, de son côté, habitué à être trouvé joli par les femmes, ne se
souvint pas plus de Cosette que d'une autre.

--Comme j'ai eu raison de ne pas croire à cette histoire du lancier!
disait à part soi le père Gillenormand.

Cosette n'avait jamais été plus tendre avec Jean Valjean. Elle était à
l'unisson du père Gillenormand; pendant qu'il érigeait la joie en
aphorismes et en maximes, elle exhalait l'amour et la bonté comme un
parfum. Le bonheur veut tout le monde heureux.

Elle retrouvait, pour parler à Jean Valjean, des inflexions de voix du
temps qu'elle était petite fille. Elle le caressait du sourire.

Un banquet avait été dressé dans la salle à manger.

Un éclairage à giorno est l'assaisonnement nécessaire d'une grande joie.
La brume et l'obscurité ne sont point acceptées par les heureux. Ils ne
consentent pas à être noirs. La nuit, oui; les ténèbres, non. Si l'on
n'a pas de soleil, il faut en faire un.

La salle à manger était une fournaise de choses gaies. Au centre,
au-dessus de la table blanche et éclatante, un lustre de Venise à lames
plates, avec toutes sortes d'oiseaux de couleur, bleus, violets, rouges,
verts, perchés au milieu des bougies; autour du lustre des girandoles,
sur le mur des miroirs-appliques à triples et quintuples branches;
glaces, cristaux, verreries, vaisselles, porcelaines, faïences,
poteries, orfèvreries, argenteries, tout étincelait et se réjouissait.
Les vides entre les candélabres étaient comblés par les bouquets, en
sorte que, là où il n'y avait pas une lumière, il y avait une fleur.

Dans l'antichambre trois violons et une flûte jouaient en sourdine des
quatuors de Haydn.

Jean Valjean s'était assis sur une chaise dans le salon derrière la
porte, dont le battant se repliait sur lui de façon à le cacher presque.
Quelques instants avant qu'on se mît à table, Cosette vint, comme par
coup de tête, lui faire une grande révérence en étalant de ses deux
mains sa toilette de mariée, et, avec un regard tendrement espiègle,
elle lui demanda:

--Père, êtes-vous content?

--Oui, dit Jean Valjean, je suis content.

--Eh bien, riez alors.

Jean Valjean se mit à rire.

Quelques instants après, Basque annonça que le dîner était servi.

Les convives, précédés de M. Gillenormand donnant le bras à Cosette,
entrèrent dans la salle à manger, et se répandirent, selon l'ordre
voulu, autour de la table.

Deux grands fauteuils y figuraient, à droite et à gauche de la mariée,
le premier pour M. Gillenormand, le second pour Jean Valjean. M.
Gillenormand s'assit. L'autre fauteuil resta vide.

On chercha des yeux «monsieur Fauchelevent».

Il n'était plus là.

M. Gillenormand interpella Basque.

--Sais-tu où est monsieur Fauchelevent?

--Monsieur, répondit Basque. Précisément. Monsieur Fauchelevent m'a dit
de dire à monsieur qu'il souffrait un peu de sa main malade, et qu'il ne
pourrait dîner avec monsieur le baron et madame la baronne. Qu'il priait
qu'on l'excusât. Qu'il viendrait demain matin. Il vient de sortir.

Ce fauteuil vide refroidit un moment l'effusion du repas de noces. Mais,
M. Fauchelevent absent, M. Gillenormand était là, et le grand-père
rayonnait pour deux. Il affirma que M. Fauchelevent faisait bien de se
coucher de bonne heure, s'il souffrait, mais que ce n'était qu'un
«bobo». Cette déclaration suffit. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un coin
obscur dans une telle submersion de joie? Cosette et Marius étaient dans
un de ces moments égoïstes et bénis où l'on n'a pas d'autre faculté que
de percevoir le bonheur. Et puis, M. Gillenormand eut une
idée.--Pardieu, ce fauteuil est vide. Viens-y, Marius. Ta tante,
quoiqu'elle ait droit à toi, te le permettra. Ce fauteuil est pour toi.
C'est légal, et c'est gentil. Fortunatus près de
Fortunata.--Applaudissement de toute la table. Marius prit près de
Cosette la place de Jean Valjean; et les choses s'arrangèrent de telle
sorte que Cosette, d'abord triste de l'absence de Jean Valjean, finit
par en être contente. Du moment où Marius était le remplaçant, Cosette
n'eût pas regretté Dieu. Elle mit son doux petit pied chaussé de satin
blanc sur le pied de Marius.

Le fauteuil occupé, M. Fauchelevent fut effacé; et rien ne manqua. Et,
cinq minutes après, la table entière riait d'un bout à l'autre avec
toute la verve de l'oubli.

Au dessert, M. Gillenormand debout, un verre de vin de champagne en
main, à demi plein pour que le tremblement de ses quatre-vingt-douze ans
ne le fît pas déborder, porta la santé des mariés.

--Vous n'échapperez pas à deux sermons, s'écria-t-il. Vous avez eu le
matin celui du curé, vous aurez le soir celui du grand-père.
Écoutez-moi; je vais vous donner un conseil: adorez-vous. Je ne fais pas
un tas de giries, je vais au but, soyez heureux. Il n'y a pas dans la
création d'autres sages que les tourtereaux. Les philosophes disent:
Modérez vos joies. Moi je dis: Lâchez-leur la bride, à vos joies. Soyez
épris comme des diables. Soyez enragés. Les philosophes radotent. Je
voudrais leur faire rentrer leur philosophie dans la gargoine. Est-ce
qu'il peut y avoir trop de parfums, trop de boutons de rose ouverts,
trop de rossignols chantants, trop de feuilles vertes, trop d'aurore
dans la vie? est-ce qu'on peut trop s'aimer? est-ce qu'on peut trop se
plaire l'un à l'autre? Prends garde, Estelle, tu es trop jolie! Prends
garde, Némorin, tu es trop beau! La bonne balourdise! Est-ce qu'on peut
trop s'enchanter, trop se cajoler, trop se charmer? est-ce qu'on peut
trop être vivant? est-ce qu'on peut trop être heureux? Modérez vos
joies. Ah ouiche! À bas les philosophes! La sagesse, c'est la
jubilation. Jubilez, jubilons. Sommes-nous heureux parce que nous sommes
bons, ou sommes-nous bons parce que nous sommes heureux? Le Sancy
s'appelle-t-il le Sancy parce qu'il a appartenu à Harlay de Sancy, ou
parce qu'il pèse cent six carats? Je n'en sais rien; la vie est pleine
de ces problèmes-là; l'important c'est d'avoir le Sancy, et le bonheur.
Soyons heureux sans chicaner. Obéissons aveuglément au soleil. Qu'est-ce
que le soleil? C'est l'amour. Qui dit amour, dit femme. Ah! ah! voilà
une toute-puissance, c'est la femme. Demandez à ce démagogue de Marius
s'il n'est pas l'esclave de cette petite tyranne de Cosette. Et de son
plein gré, le lâche! La femme! Il n'y a pas de Robespierre qui tienne,
la femme règne. Je ne suis plus royaliste que de cette royauté-là.
Qu'est-ce qu'Adam? C'est le royaume d'Ève. Pas de 89 pour Ève. Il y
avait le sceptre royal surmonté d'une fleur de lys, il y avait le
sceptre impérial surmonté d'un globe, il y avait le sceptre de
Charlemagne qui était en fer, il y avait le sceptre de Louis le Grand
qui était en or, la révolution les a tordus entre son pouce et son
index, comme des fétus de paille de deux liards; c'est fini, c'est
cassé, c'est par terre, il n'y a plus de sceptre; mais faites-moi donc
des révolutions contre ce petit mouchoir brodé qui sent le patchouli! Je
voudrais vous y voir. Essayez. Pourquoi est-ce solide? Parce que c'est
un chiffon. Ah! vous êtes le dix-neuvième siècle? Eh bien, après? Nous
étions le dix-huitième, nous! Et nous étions aussi bêtes que vous. Ne
vous imaginez pas que vous ayez changé grand'chose à l'univers, parce
que votre trousse-galant s'appelle le choléra morbus, et parce que votre
bourrée s'appelle la cachucha. Au fond, il faudra bien toujours aimer
les femmes. Je vous défie de sortir de là. Ces diablesses sont nos
anges. Oui, l'amour, la femme, le baiser, c'est un cercle dont je vous
défie de sortir; et, quant à moi, je voudrais bien y rentrer. Lequel de
vous a vu se lever dans l'infini, apaisant tout au-dessous d'elle,
regardant les flots comme une femme, l'étoile Vénus, la grande coquette
de l'abîme, la Célimène de l'océan? L'océan, voilà un rude Alceste. Eh
bien, il a beau bougonner, Vénus paraît, il faut qu'il sourie. Cette
bête brute se soumet. Nous sommes tous ainsi. Colère, tempête, coups de
foudre, écume jusqu'au plafond. Une femme entre en scène, une étoile se
lève; à plat ventre! Marius se battait il y a six mois; il se marie
aujourd'hui. C'est bien fait. Oui, Marius, oui, Cosette, vous avez
raison. Existez hardiment l'un pour l'autre, faites-vous des mamours,
faites-nous crever de rage de n'en pouvoir faire autant, idolâtrez-vous.
Prenez dans vos deux becs tous les petits brins de félicité qu'il y a
sur la terre, et arrangez-vous en un nid pour la vie. Pardi, aimer, être
aimé, le beau miracle quand on est jeune! Ne vous figurez pas que vous
ayez inventé cela. Moi aussi, j'ai rêvé, j'ai songé, j'ai soupiré; moi
aussi, j'ai eu une âme clair de lune. L'amour est un enfant de six mille
ans. L'amour a droit à une longue barbe blanche. Mathusalem est un gamin
près de Cupidon. Depuis soixante siècles, l'homme et la femme se tirent
d'affaire en aimant. Le diable, qui est malin, s'est mis à haïr l'homme;
l'homme, qui est plus malin, s'est mis à aimer la femme. De cette façon,
il s'est fait plus de bien que le diable ne lui a fait de mal. Cette
finesse-là a été trouvée dès le paradis terrestre. Mes amis, l'invention
est vieille, mais elle est toute neuve. Profitez-en. Soyez Daphnis et
Chloé en attendant que vous soyiez Philémon et Baucis. Faites en sorte
que, quand vous êtes l'un avec l'autre, rien ne vous manque, et que
Cosette soit le soleil pour Marius, et que Marius soit l'univers pour
Cosette. Cosette, que le beau temps, ce soit le sourire de votre mari;
Marius, que la pluie, ce soit les larmes de ta femme. Et qu'il ne pleuve
jamais dans votre ménage. Vous avez chipé à la loterie le bon numéro,
l'amour dans le sacrement; vous avez le gros lot, gardez-le bien,
mettez-le sous clef, ne le gaspillez pas, adorez-vous, et fichez-vous du
reste. Croyez ce que je dis là. C'est du bon sens. Bon sens ne peut
mentir. Soyez-vous l'un pour l'autre une religion. Chacun a sa façon
d'adorer Dieu. Saperlotte! la meilleure manière d'adorer Dieu, c'est
d'aimer sa femme. Je t'aime! voilà mon catéchisme. Quiconque aime est
orthodoxe. Le juron de Henri IV met la sainteté entre la ripaille et
l'ivresse. Ventre-saint-gris! je ne suis pas de la religion de ce
juron-là. La femme y est oubliée. Cela m'étonne de la part du juron de
Henri IV. Mes amis, vive la femme! je suis vieux, à ce qu'on dit; c'est
étonnant comme je me sens en train d'être jeune. Je voudrais aller
écouter des musettes dans les bois. Ces enfants-là qui réussissent à
être beaux et contents, cela me grise. Je me marierais bellement si
quelqu'un voulait. Il est impossible de s'imaginer que Dieu nous ait
faits pour autre chose que ceci: idolâtrer, roucouler, adoniser, être
pigeon, être coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans
sa petite femme, être fier, être triomphant, faire jabot; voilà le but
de la vie. Voilà, ne vous en déplaise, ce que nous pensions, nous
autres, dans notre temps dont nous étions les jeunes gens. Ah!
vertu-bamboche! qu'il y en avait donc de charmantes femmes, à cette
époque-là, et des minois, et des tendrons! J'y exerçais mes ravages.
Donc aimez-vous. Si l'on ne s'aimait pas, je ne vois pas vraiment à quoi
cela servirait qu'il y eût un printemps; et, quant à moi, je prierais le
bon Dieu de serrer toutes les belles choses qu'il nous montre, et de
nous les reprendre, et de remettre dans sa boîte les fleurs, les oiseaux
et les jolies filles. Mes enfants, recevez la bénédiction du vieux
bonhomme.

La soirée fut vive, gaie, aimable. La belle humeur souveraine du
grand-père donna l'ut à toute la fête, et chacun se régla sur cette
cordialité presque centenaire. On dansa un peu, on rit beaucoup; ce fut
une noce bonne enfant. On eût pu y convier le bonhomme Jadis. Du reste
il y était dans la personne du père Gillenormand.

Il y eut tumulte, puis silence. Les mariés disparurent.

Un peu après minuit la maison Gillenormand devint un temple.

Ici nous nous arrêtons. Sur le seuil des nuits de noce un ange est
debout, souriant, un doigt sur la bouche.

L'âme entre en contemplation devant ce sanctuaire où se fait la
célébration de l'amour.

Il doit y avoir des lueurs au-dessus de ces maisons-là. La joie qu'elles
contiennent doit s'échapper à travers les pierres des murs en clarté et
rayer vaguement les ténèbres. Il est impossible que cette fête sacrée et
fatale n'envoie pas un rayonnement céleste à l'infini. L'amour, c'est le
creuset sublime où se fait la fusion de l'homme et de la femme; l'être
un, l'être triple, l'être final, la trinité humaine en soit. Cette
naissance de deux âmes en une doit être une émotion pour l'ombre.
L'amant est prêtre; la vierge ravie s'épouvante. Quelque chose de cette
joie va à Dieu. Là où il y a vraiment mariage, c'est-à-dire où il y a
amour, l'idéal s'en mêle. Un lit nuptial fait dans les ténèbres un coin
d'aurore. S'il était donné à la prunelle de chair de percevoir les
visions redoutables et charmantes de la vie supérieure, il est probable
qu'on verrait les formes de la nuit, les inconnus ailés, les passants
bleus de l'invisible, se pencher, foule de têtes sombres, autour de la
maison lumineuse, satisfaits, bénissants, se montrant les uns aux autres
la vierge épouse, doucement effarés, et ayant le reflet de la félicité
humaine sur leurs visages divins. Si, à cette heure suprême, les époux
éblouis de volupté, et qui se croient seuls, écoutaient, ils
entendraient dans leur chambre un bruissement d'ailes confuses. Le
bonheur parfait implique la solidarité des anges. Cette petite alcôve
obscure a pour plafond tout le ciel. Quand deux bouches, devenues
sacrées par l'amour, se rapprochent pour créer, il est impossible
qu'au-dessus de ce baiser ineffable il n'y ait pas un tressaillement
dans l'immense mystère des étoiles.

Ces félicités sont les vraies. Pas de joie hors de ces joies-là.
L'amour, c'est là l'unique extase. Tout le reste pleure.

Aimer ou avoir aimé, cela suffit. Ne demandez rien ensuite. On n'a pas
d'autre perle à trouver dans les plis ténébreux de la vie. Aimer est un
accomplissement.




Chapitre III

L'inséparable


Qu'était devenu Jean Valjean?

Immédiatement après avoir ri, sur la gentille injonction de Cosette,
personne ne faisant attention à lui, Jean Valjean s'était levé, et,
inaperçu, il avait gagné l'antichambre. C'était cette même salle où,
huit mois auparavant, il était entré noir de boue, de sang et de poudre,
rapportant le petit-fils à l'aïeul. La vieille boiserie était
enguirlandée de feuillages et de fleurs; les musiciens étaient assis sur
le canapé où l'on avait déposé Marius. Basque en habit noir, en culotte
courte, en bas blancs et en gants blancs, disposait des couronnes de
roses autour de chacun des plats qu'on allait servir. Jean Valjean lui
avait montré son bras en écharpe, l'avait chargé d'expliquer son
absence, et était sorti.

Les croisées de la salle à manger donnaient sur la rue. Jean Valjean
demeura quelques minutes debout et immobile dans l'obscurité sous ces
fenêtres radieuses. Il écoutait. Le bruit confus du banquet venait
jusqu'à lui. Il entendait la parole haute et magistrale du grand-père,
les violons, le cliquetis des assiettes et des verres, les éclats de
rire, et dans toute cette rumeur gaie il distinguait la douce voix
joyeuse de Cosette.

Il quitta la rue des Filles-du-Calvaire et s'en revint rue de
l'Homme-Armé.

Pour s'en retourner, il prit par la rue Saint-Louis, la rue
Culture-Sainte-Catherine et les Blancs-Manteaux; c'était un peu le plus
long, mais c'était le chemin par où, depuis trois mois, pour éviter les
encombrements et les boues de la rue Vieille-du-Temple, il avait coutume
de venir tous les jours de la rue de l'Homme-Armé à la rue des
Filles-du-Calvaire, avec Cosette.

Ce chemin où Cosette avait passé excluait pour lui tout autre
itinéraire.

Jean Valjean rentra chez lui. Il alluma sa chandelle et monta.
L'appartement était vide. Toussaint elle-même n'y était plus. Le pas de
Jean Valjean faisait dans les chambres plus de bruit qu'à l'ordinaire.
Toutes les armoires étaient ouvertes. Il pénétra dans la chambre de
Cosette. Il n'y avait pas de draps au lit. L'oreiller de coutil, sans
taie et sans dentelles, était posé sur les couvertures pliées au pied
des matelas dont on voyait la toile et où personne ne devait plus
coucher. Tous les petits objets féminins auxquels tenait Cosette avaient
été emportés; il ne restait que les gros meubles et les quatre murs. Le
lit de Toussaint était également dégarni. Un seul lit était fait et
semblait attendre quelqu'un; c'était celui de Jean Valjean.

Jean Valjean regarda les murailles, ferma quelques portes d'armoires,
alla et vint d'une chambre à l'autre.

Puis il se retrouva dans sa chambre, et il posa sa chandelle sur une
table.

Il avait dégagé son bras de l'écharpe, et il se servait de la main
droite comme s'il n'en souffrait pas.

Il s'approcha de son lit, et ses yeux s'arrêtèrent, fut-ce par hasard?
fut-ce avec intention? sur l'_inséparable_, dont Cosette avait été
jalouse, sur la petite malle qui ne le quittait jamais. Le 4 juin, en
arrivant rue de l'Homme-Armé, il l'avait déposée sur un guéridon près de
son chevet. Il alla à ce guéridon avec une sorte de vivacité, prit dans
sa poche une clef, et ouvrit la valise.

Il en tira lentement les vêtements avec lesquels, dix ans auparavant,
Cosette avait quitté Montfermeil; d'abord la petite robe noire, puis le
fichu noir, puis les bons gros souliers d'enfant que Cosette aurait
presque pu mettre encore, tant elle avait le pied petit, puis la
brassière de futaine bien épaisse, puis le jupon de tricot, puis le
tablier à poches, puis les bas de laine. Ces bas, où était encore
gracieusement marquée la forme d'une petite jambe, n'étaient guère plus
longs que la main de Jean Valjean. Tout cela était de couleur noire.
C'était lui qui avait apporté ces vêtements pour elle à Montfermeil. À
mesure qu'il les ôtait de la valise, il les posait sur le lit. Il
pensait. Il se rappelait. C'était en hiver, un mois de décembre très
froid, elle grelottait à demi nue dans des guenilles, ses pauvres petits
pieds tout rouges dans des sabots. Lui Jean Valjean, il lui avait fait
quitter ces haillons pour lui faire mettre cet habillement de deuil. La
mère avait dû être contente dans sa tombe de voir sa fille porter son
deuil, et surtout de voir qu'elle était vêtue et qu'elle avait chaud. Il
pensait à cette forêt de Montfermeil; ils l'avaient traversée ensemble,
Cosette et lui; il pensait au temps qu'il faisait, aux arbres sans
feuilles, au bois sans oiseaux, au ciel sans soleil; c'est égal, c'était
charmant. Il rangea les petites nippes sur le lit, le fichu près du
jupon, les bas à côté des souliers, la brassière à côté de la robe, et
il les regarda l'une après l'autre. Elle n'était pas plus haute que
cela, elle avait sa grande poupée dans ses bras, elle avait mis son
louis d'or dans la poche de ce tablier, elle riait, ils marchaient tous
les deux se tenant par la main, elle n'avait que lui au monde.

Alors sa vénérable tête blanche tomba sur le lit, ce vieux coeur stoïque
se brisa, sa face s'abîma pour ainsi dire dans les vêtements de Cosette,
et si quelqu'un eût passé dans l'escalier en ce moment, on eût entendu
d'effrayants sanglots.




Chapitre IV

_Immortale jecur_


La vieille lutte formidable, dont nous avons déjà vu plusieurs phases,
recommença.

Jacob ne lutta avec l'ange qu'une nuit. Hélas! combien de fois
avons-nous vu Jean Valjean saisi corps à corps dans les ténèbres par sa
conscience et luttant éperdument contre elle!

Lutte inouïe! À de certains moments, c'est le pied qui glisse; à
d'autres instants, c'est le sol qui croule. Combien de fois cette
conscience, forcenée au bien, l'avait-elle étreint et accablé! Combien
de fois la vérité, inexorable, lui avait-elle mis le genou sur la
poitrine! Combien de fois, terrassé par la lumière, lui avait-il crié
grâce! Combien de fois cette lumière implacable, allumée en lui et sur
lui par l'évêque, l'avait-elle ébloui de force alors qu'il souhaitait
être aveuglé! Combien de fois s'était-il redressé dans le combat, retenu
au rocher, adossé au sophisme, traîné dans la poussière, tantôt
renversant sa conscience sous lui, tantôt renversé par elle! Combien de
fois, après une équivoque, après un raisonnement traître et spécieux de
l'égoïsme, avait-il entendu sa conscience irritée lui crier à l'oreille:
Croc-en-jambe! misérable! Combien de fois sa pensée réfractaire
avait-elle râlé convulsivement sous l'évidence du devoir! Résistance à
Dieu. Sueurs funèbres. Que de blessures secrètes, que lui seul sentait
saigner! Que d'écorchures à sa lamentable existence! Combien de fois
s'était-il relevé sanglant, meurtri, brisé, éclairé, le désespoir au
coeur, la sérénité dans l'âme? et, vaincu, il se sentait vainqueur. Et,
après l'avoir disloqué, tenaillé et rompu, sa conscience, debout
au-dessus de lui, redoutable, lumineuse, tranquille, lui disait:
Maintenant, va en paix!

Mais, au sortir d'une si sombre lutte, quelle paix lugubre, hélas!

Cette nuit-là pourtant, Jean Valjean sentit qu'il livrait son dernier
combat.

Une question se présentait, poignante.

Les prédestinations ne sont pas toutes droites, elles ne se développent
pas en avenue rectiligne devant le prédestiné; elles ont des impasses,
des cæcums, des tournants obscurs, des carrefours inquiétants offrant
plusieurs voies. Jean Valjean faisait halte en ce moment au plus
périlleux de ces carrefours.

Il était parvenu au suprême croisement du bien et du mal. Il avait cette
ténébreuse intersection sous les yeux. Cette fois encore, comme cela lui
était déjà arrivé dans d'autres péripéties douloureuses, deux routes
s'ouvraient devant lui; l'une tentante, l'autre effrayante. Laquelle
prendre?

Celle qui effrayait était conseillée par le mystérieux doigt indicateur
que nous apercevons tous chaque fois que nous fixons nos yeux sur
l'ombre.

Jean Valjean avait, encore une fois, le choix entre le port terrible et
l'embûche souriante.

Cela est-il donc vrai? l'âme peut guérir; le sort, non. Chose affreuse!
une destinée incurable!

La question qui se présentait, la voici:

De quelle façon Jean Valjean allait-il se comporter avec le bonheur de
Cosette et de Marius? Ce bonheur, c'était lui qui l'avait voulu, c'était
lui qui l'avait fait; il se l'était lui-même enfoncé dans les
entrailles, et à cette heure, en le considérant, il pouvait avoir
l'espèce de satisfaction qu'aurait un armurier qui reconnaîtrait sa
marque de fabrique sur un couteau, en se le retirant tout fumant de la
poitrine.

Cosette avait Marius, Marius possédait Cosette. Ils avaient tout, même
la richesse. Et c'était son oeuvre. Mais ce bonheur, maintenant qu'il
existait, maintenant qu'il était là, qu'allait-il en faire, lui Jean
Valjean? S'imposerait-il à ce bonheur? Le traiterait-il comme lui
appartenant? Sans doute Cosette était à un autre; mais lui Jean Valjean
retiendrait-il de Cosette tout ce qu'il en pourrait retenir?
Resterait-il l'espèce de père, entrevu, mais respecté, qu'il avait été
jusqu'alors? S'introduirait-il tranquillement dans la maison de Cosette?
Apporterait-il, sans dire mot, son passé à cet avenir? Se
présenterait-il là comme ayant droit, et viendrait-il s'asseoir, voilé,
à ce lumineux foyer? Prendrait-il, en leur souriant, les mains de ces
innocents dans ses deux mains tragiques? Poserait-il sur les paisibles
chenets du salon Gillenormand ses pieds qui traînaient derrière eux
l'ombre infamante de la loi? Entrerait-il en participation de chances
avec Cosette et Marius? Épaissirait-il l'obscurité sur son front et le
nuage dans le leur? Mettrait-il en tiers avec deux félicités sa
catastrophe? Continuerait-il de se taire? En un mot serait-il, près de
ces deux êtres heureux, le sinistre muet de la destinée?

Il faut être habitué à la fatalité et à ses rencontres pour oser lever
les yeux quand de certaines questions nous apparaissent dans leur nudité
horrible. Le bien ou le mal sont derrière ce sévère point
d'interrogation. Que vas-tu faire? demanda le sphinx.

Cette habitude de l'épreuve, Jean Valjean l'avait. Il regarda le sphinx
fixement.

Il examina l'impitoyable problème sous toutes ses faces.

Cosette, cette existence charmante, était le radeau de ce naufragé. Que
faire? S'y cramponner, ou lâcher prise?

S'il s'y cramponnait, il sortait du désastre, il remontait au soleil, il
laissait ruisseler de ses vêtements et de ses cheveux l'eau amère, il
était sauvé, il vivait.

Allait-il lâcher prise?

Alors, l'abîme.

Il tenait ainsi douloureusement conseil avec sa pensée. Ou, pour mieux
dire, il combattait; il se ruait, furieux, au dedans de lui-même, tantôt
contre sa volonté, tantôt contre sa conviction.

Ce fut un bonheur pour Jean Valjean d'avoir pu pleurer. Cela l'éclaira
peut-être. Pourtant le commencement fut farouche. Une tempête, plus
furieuse que celle qui autrefois l'avait poussé vers Arras, se déchaîna
en lui. Le passé lui revenait en regard du présent; il comparait et il
sanglotait. Une fois l'écluse des larmes ouvertes, le désespéré se
tordit.

Il se sentait arrêté.

Hélas! dans ce pugilat à outrance entre notre égoïsme et notre devoir,
quand nous reculons ainsi pas à pas devant notre idéal incommutable,
égarés, acharnés, exaspérés de céder, disputant le terrain, espérant une
fuite possible, cherchant une issue, quelle brusque et sinistre
résistance derrière nous que le pied du mur!

Sentir l'ombre sacrée qui fait obstacle!

L'invisible inexorable, quelle obsession!

Donc avec la conscience on n'a jamais fini. Prends-en ton parti, Brutus;
prends-en ton parti, Caton. Elle est sans fond, étant Dieu. On jette
dans ce puits le travail de toute sa vie, on y jette sa fortune, on y
jette sa richesse, on y jette son succès, on y jette sa liberté ou sa
patrie, on y jette son bien-être, on y jette son repos, on y jette sa
joie. Encore! encore! Videz le vase! penchez l'urne! Il faut finir par y
jeter son coeur.

Il y a quelque part dans la brume des vieux enfers un tonneau comme
cela.

N'est-on pas pardonnable de refuser enfin? Est-ce que l'inépuisable peut
avoir un droit? Est-ce que les chaînes sans fin ne sont pas au-dessus de
la force humaine? Qui donc blâmerait Sisyphe et Jean Valjean de dire:
c'est assez!

L'obéissance de la matière est limitée par le frottement; est-ce qu'il
n'y a pas une limite à l'obéissance de l'âme? Si le mouvement perpétuel
est impossible, est-ce que le dévouement perpétuel est exigible?

Le premier pas n'est rien; c'est le dernier qui est difficile.
Qu'était-ce que l'affaire Champmathieu à côté du mariage de Cosette et
de ce qu'il entraînait? Qu'est-ce que ceci: entrer dans le bagne, à côté
de ceci: entrer dans le néant?

Ô première marche à descendre, que tu es sombre! Ô seconde marche, que
tu es noire!

Comment ne pas détourner la tête cette fois?

Le martyre est une sublimation, sublimation corrosive. C'est une torture
qui sacre. On peut y consentir la première heure; on s'assied sur le
trône de fer rouge, on met sur son front la couronne de fer rouge, on
accepte le globe de fer rouge, on prend le sceptre de fer rouge, mais il
reste encore à vêtir le manteau de flamme, et n'y a-t-il pas un moment
où la chair misérable se révolte, et où l'on abdique le supplice?

Enfin Jean Valjean entra dans le calme de l'accablement.

Il pesa, il songea, il considéra les alternatives de la mystérieuse
balance de lumière et d'ombre.

Imposer son bagne à ces deux enfants éblouissants, ou consommer lui-même
son irrémédiable engloutissement. D'un côté le sacrifice de Cosette, de
l'autre le sien propre.

À quelle solution s'arrêta-t-il?

Quelle détermination prit-il? Quelle fut, au dedans de lui-même, sa
réponse définitive à l'incorruptible interrogatoire de la fatalité?
Quelle porte se décida-t-il à ouvrir? Quel côté de sa vie prit-il le
parti de fermer et de condamner? Entre tous ces escarpements insondables
qui l'entouraient, quel fut son choix? Quelle extrémité accepta-t-il?
Auquel de ces gouffres fit-il un signe de tête?

Sa rêverie vertigineuse dura toute la nuit.

Il resta là jusqu'au jour, dans la même attitude, ployé en deux sur ce
lit, prosterné sous l'énormité du sort, écrasé peut-être, hélas! les
poings crispés, les bras étendus à angle droit comme un crucifié décloué
qu'on aurait jeté la face contre terre. Il demeura douze heures, les
douze heures d'une longue nuit d'hiver, glacé, sans relever la tête et
sans prononcer une parole. Il était immobile comme un cadavre, pendant
que sa pensée se roulait à terre et s'envolait, tantôt comme l'hydre,
tantôt comme l'aigle. À le voir ainsi sans mouvement on eût dit un mort;
tout à coup il tressaillait convulsivement et sa bouche, collée aux
vêtements de Cosette, les baisait; alors on voyait qu'il vivait.

Qui? on? puisque Jean Valjean était seul et qu'il n'y avait personne là?

Le On qui est dans les ténèbres.




Livre septième--La dernière gorgée du calice




Chapitre I

Le septième cercle et le huitième ciel


Les lendemains de noce sont solitaires. On respecte le recueillement des
heureux. Et aussi un peu leur sommeil attardé. Le brouhaha des visites
et des félicitations ne commence que plus tard. Le matin du 17 février,
il était un peu plus de midi quand Basque, la serviette et le plumeau
sous le bras, occupé «à faire son antichambre», entendit un léger
frappement à la porte. On n'avait point sonné, ce qui est discret un
pareil jour. Basque ouvrit et vit M. Fauchelevent. Il l'introduisit dans
le salon, encore encombré et sens dessus dessous, et qui avait l'air du
champ de bataille des joies de la veille.

--Dame, monsieur, observa Basque, nous nous sommes réveillés tard.

--Votre maître est-il levé? demanda Jean Valjean.

--Comment va le bras de monsieur? répondit Basque.

--Mieux. Votre maître est-il levé?

--Lequel? l'ancien ou le nouveau?

--Monsieur Pontmercy.

--Monsieur le baron? fit Basque en se redressant.

On est surtout baron pour ses domestiques. Il leur en revient quelque
chose; ils ont ce qu'un philosophe appellerait l'éclaboussure du titre,
et cela les flatte. Marius, pour le dire en passant, républicain
militant, et il l'avait prouvé, était maintenant baron malgré lui. Une
petite révolution s'était faite dans la famille sur ce titre. C'était à
présent M. Gillenormand qui y tenait et Marius qui s'en détachait. Mais
le colonel Pontmercy avait écrit: _Mon fils portera mon titre_. Marius
obéissait. Et puis Cosette, en qui la femme commençait à poindre, était
ravie d'être baronne.

--Monsieur le baron? répéta Basque. Je vais voir. Je vais lui dire que
monsieur Fauchelevent est là.

--Non. Ne lui dites pas que c'est moi. Dites-lui que quelqu'un demande à
lui parler en particulier, et ne lui dites pas de nom.

--Ah! fit Basque.

--Je veux lui faire une surprise.

--Ah! reprit Basque, se donnant à lui-même son second ah! comme
explication du premier.

Et il sortit.

Jean Valjean resta seul.

Le salon, nous venons de le dire, était tout en désordre. Il semblait
qu'en prêtant l'oreille on eût pu y entendre encore la vague rumeur de
la noce. Il y avait sur le parquet toutes sortes de fleurs tombées des
guirlandes et des coiffures. Les bougies brûlées jusqu'au tronçon
ajoutaient aux cristaux des lustres des stalactites de cire. Pas un
meuble n'était à sa place. Dans des coins, trois ou quatre fauteuils,
rapprochés les uns des autres et faisant cercle, avaient l'air de
continuer une causerie. L'ensemble était riant. Il y a encore une
certaine grâce dans une fête morte. Cela a été heureux. Sur ces chaises
en désarroi, parmi ces fleurs qui se fanent, sous ces lumières éteintes,
on a pensé de la joie. Le soleil succédait au lustre, et entrait gaîment
dans le salon.

Quelques minutes s'écoulèrent. Jean Valjean était immobile à l'endroit
où Basque l'avait quitté. Il était très pâle. Ses yeux étaient creux et
tellement enfoncés par l'insomnie sous l'orbite qu'ils y disparaissaient
presque. Son habit noir avait les plis fatigués d'un vêtement qui a
passé la nuit. Les coudes étaient blanchis de ce duvet que laisse au
drap le frottement du linge. Jean Valjean regardait à ses pieds la
fenêtre dessinée sur le parquet par le soleil.

Un bruit se fit à la porte, il leva les yeux.

Marius entra, la tête haute, la bouche riante, on ne sait quelle lumière
sur le visage, le front épanoui, l'oeil triomphant. Lui aussi n'avait
pas dormi.

--C'est vous, père! s'écria-t-il en apercevant Jean Valjean; cet
imbécile de Basque qui avait un air mystérieux! Mais vous venez de trop
bonne heure. Il n'est encore que midi et demi. Cosette dort.

Ce mot: Père, dit à M. Fauchelevent par Marius, signifiait: Félicité
suprême. Il y avait toujours eu, on le sait, escarpement, froideur et
contrainte entre eux; glace à rompre ou à fondre. Marius en était à ce
point d'enivrement que l'escarpement s'abaissait, que la glace se
dissolvait, et que M. Fauchelevent était pour lui, comme pour Cosette,
un père.

Il continua; les paroles débordaient de lui, ce qui est propre à ces
divins paroxysmes de la joie:

--Que je suis content de vous voir! Si vous saviez comme vous nous avez
manqué hier! Bonjour, père. Comment va votre main? Mieux, n'est-ce pas?


Et, satisfait de la bonne réponse qu'il se faisait à lui-même, il
poursuivit:

--Nous avons bien parlé de vous tous les deux. Cosette vous aime tant!
Vous n'oubliez pas que vous avez votre chambre ici. Nous ne voulons plus
de la rue de l'Homme-Armé. Nous n'en voulons plus du tout. Comment
aviez-vous pu aller demeurer dans une rue comme ça, qui est malade, qui
est grognon, qui est laide, qui a une barrière à un bout, où l'on a
froid, où l'on ne peut pas entrer? Vous viendrez vous installer ici. Et
dès aujourd'hui. Ou vous aurez affaire à Cosette. Elle entend nous mener
tous par le bout du nez, je vous en préviens. Vous avez vu votre
chambre, elle est tout près de la nôtre; elle donne sur des jardins; on
a fait arranger ce qu'il y avait à la serrure, le lit est fait, elle est
toute prête, vous n'avez qu'à arriver. Cosette a mis près de votre lit
une grande vieille bergère en velours d'Utrecht, à qui elle a dit:
tends-lui les bras. Tous les printemps, dans le massif d'acacias qui est
en face de vos fenêtres, il vient un rossignol. Vous l'aurez dans deux
mois. Vous aurez son nid à votre gauche et le nôtre à votre droite. La
nuit il chantera, et le jour Cosette parlera. Votre chambre est en plein
midi. Cosette vous y rangera vos livres, votre voyage du capitaine Cook,
et l'autre, celui de Vancouver, toutes vos affaires. Il y a, je crois,
une petite valise à laquelle vous tenez, j'ai disposé un coin d'honneur
pour elle. Vous avez conquis mon grand-père, vous lui allez. Nous
vivrons ensemble. Savez-vous le whist? vous comblerez mon grand-père si
vous savez le whist. C'est vous qui mènerez promener Cosette mes jours
de palais, vous lui donnerez le bras, vous savez, comme au Luxembourg
autrefois. Nous sommes absolument décidés à être très heureux. Et vous
en serez, de notre bonheur, entendez-vous, père? Ah çà, vous déjeunez
avec nous aujourd'hui?

--Monsieur, dit Jean Valjean, j'ai une chose à vous dire. Je suis un
ancien forçat.

La limite des sons aigus perceptibles peut être tout aussi bien dépassée
pour l'esprit que pour l'oreille. Ces mots: _Je suis un ancien forçat_,
sortant de la bouche de M. Fauchelevent et entrant dans l'oreille de
Marius, allaient au delà du possible. Marius n'entendit pas. Il lui
sembla que quelque chose venait de lui être dit; mais il ne sut quoi. Il
resta béant.

Il s'aperçut alors que l'homme qui lui parlait était effrayant. Tout à
son éblouissement, il n'avait pas jusqu'à ce moment remarqué cette
pâleur terrible.

Jean Valjean dénoua la cravate noire qui lui soutenait le bras droit,
défit le linge roulé autour de sa main, mit son pouce à nu et le montra
à Marius.

--Je n'ai rien à la main, dit-il.

Marius regarda le pouce.

--Je n'y ai jamais rien eu, reprit Jean Valjean.

Il n'y avait en effet aucune trace de blessure.

Jean Valjean poursuivit:

--Il convenait que je fusse absent de votre mariage. Je me suis fait
absent le plus que j'ai pu. J'ai supposé cette blessure pour ne point
faire un faux, pour ne pas introduire de nullité dans les actes du
mariage, pour être dispensé de signer.

Marius bégaya:

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, répondit Jean Valjean, que j'ai été aux galères.

--Vous me rendez fou! s'écria Marius épouvanté.

--Monsieur Pontmercy, dit Jean Valjean, j'ai été dix-neuf ans aux
galères. Pour vol. Puis j'ai été condamné à perpétuité. Pour vol. Pour
récidive. À l'heure qu'il est, je suis en rupture de ban.

Marius avait beau reculer devant la réalité, refuser le fait, résister à
l'évidence, il fallait s'y rendre. Il commença à comprendre, et comme
cela arrive toujours en pareil cas, il comprit au delà. Il eut le
frisson d'un hideux éclair intérieur; une idée, qui le fit frémir, lui
traversa l'esprit. Il entrevit dans l'avenir, pour lui-même, une
destinée difforme.

--Dites tout, dites tout! cria-t-il. Vous êtes le père de Cosette!

Et il fit deux pas en arrière avec un mouvement d'indicible horreur.

Jean Valjean redressa la tête dans une telle majesté d'attitude qu'il
sembla grandir jusqu'au plafond.

--Il est nécessaire que vous me croyiez ici, monsieur; et, quoique notre
serment à nous autres ne soit pas reçu en justice....

Ici il fit un silence, puis, avec une sorte d'autorité souveraine et
sépulcrale, il ajouta en articulant lentement et en pesant sur les
syllabes:

--...Vous me croirez. Le père de Cosette, moi! devant Dieu, non.
Monsieur le baron Pontmercy, je suis un paysan de Faverolles. Je gagnais
ma vie à émonder des arbres. Je ne m'appelle pas Fauchelevent, je
m'appelle Jean Valjean. Je ne suis rien à Cosette. Rassurez-vous.

Marius balbutia:

--Qui me prouve?....

--Moi. Puisque je le dis.

Marius regarda cet homme. Il était lugubre et tranquille. Aucun mensonge
ne pouvait sortir d'un tel calme. Ce qui est glacé est sincère. On
sentait le vrai dans cette froideur de tombe.

--Je vous crois, dit Marius.

Jean Valjean inclina la tête comme pour prendre acte, et continua:

--Que suis-je pour Cosette? un passant. Il y a dix ans, je ne savais pas
qu'elle existât. Je l'aime, c'est vrai. Une enfant qu'on a vue petite,
étant soi-même déjà vieux, on l'aime. Quand on est vieux, on se sent
grand-père pour tous les petits enfants. Vous pouvez, ce me semble,
supposer que j'ai quelque chose qui ressemble à un coeur. Elle était
orpheline. Sans père ni mère. Elle avait besoin de moi. Voilà pourquoi
je me suis mis à l'aimer. C'est si faible les enfants, que le premier
venu, même un homme comme moi, peut être leur protecteur. J'ai fait ce
devoir-là vis-à-vis de Cosette. Je ne crois pas qu'on puisse vraiment
appeler si peu de chose une bonne action; mais si c'est une bonne
action, eh bien, mettez que je l'ai faite. Enregistrez cette
circonstance atténuante. Aujourd'hui Cosette quitte ma vie; nos deux
chemins se séparent. Désormais je ne puis plus rien pour elle. Elle est
madame Pontmercy. Sa providence a changé. Et Cosette gagne au change.
Tout est bien. Quant aux six cent mille francs, vous ne m'en parlez pas,
mais je vais au-devant de votre pensée, c'est un dépôt. Comment ce dépôt
était-il entre mes mains? Qu'importe? Je rends le dépôt. On n'a rien de
plus à me demander. Je complète la restitution en disant mon vrai nom.
Ceci encore me regarde. Je tiens, moi, à ce que vous sachiez qui je
suis.

Et Jean Valjean regarda Marius en face.

Tout ce qu'éprouvait Marius était tumultueux et incohérent. De certains
coups de vent de la destinée font de ces vagues dans notre âme.

Nous avons tous eu de ces moments de trouble dans lesquels tout se
disperse en nous; nous disons les premières choses venues, lesquelles ne
sont pas toujours précisément celles qu'il faudrait dire. Il y a des
révélations subites qu'on ne peut porter et qui enivrent comme un vin
funeste. Marius était stupéfié de la situation nouvelle qui lui
apparaissait, au point de parler à cet homme presque comme quelqu'un qui
lui en aurait voulu de cet aveu.

--Mais enfin, s'écria-t-il, pourquoi me dites-vous tout cela? Qu'est-ce
qui vous y force? Vous pouviez vous garder le secret à vous-même. Vous
n'êtes ni dénoncé, ni poursuivi, ni traqué? Vous avez une raison pour
faire, de gaîté de coeur, une telle révélation. Achevez. Il y a autre
chose. À quel propos faites-vous cet aveu? Pour quel motif?

--Pour quel motif? répondit Jean Valjean d'une voix si basse et si
sourde qu'on eût dit que c'était à lui-même qu'il parlait plus qu'à
Marius. Pour quel motif, en effet, ce forçat vient-il dire: Je suis un
forçat? Eh bien oui! le motif est étrange. C'est par honnêteté. Tenez,
ce qu'il y a de malheureux, c'est un fil que j'ai là dans le coeur et
qui me tient attaché. C'est surtout quand on est vieux que ces fils-là
sont solides. Toute la vie se défait alentour; ils résistent. Si j'avais
pu arracher ce fil, le casser, dénouer le noeud ou le couper, m'en aller
bien loin, j'étais sauvé, je n'avais qu'à partir; il y a des diligences
rue du Bouloy; vous êtes heureux, je m'en vais. J'ai essayé de le
rompre, ce fil, j'ai tiré dessus, il a tenu bon, il n'a pas cassé, je
m'arrachais le coeur avec. Alors j'ai dit: Je ne puis pas vivre ailleurs
que là. Il faut que je reste. Eh bien oui, mais vous avez raison, je
suis un imbécile, pourquoi ne pas rester tout simplement? Vous m'offrez
une chambre dans la maison, madame Pontmercy m'aime bien, elle dit à ce
fauteuil: tends-lui les bras, votre grand-père ne demande pas mieux que
de m'avoir, je lui vas, nous habiterons tous ensemble, repas en commun,
je donnerai le bras à Cosette...--à madame Pontmercy, pardon, c'est
l'habitude,--nous n'aurons qu'un toit, qu'une table, qu'un feu, le même
coin de cheminée l'hiver, la même promenade l'été, c'est la joie cela,
c'est le bonheur cela, c'est tout, cela. Nous vivrons en famille. En
famille!

À ce mot, Jean Valjean devint farouche. Il croisa les bras, considéra le
plancher à ses pieds comme s'il voulait y creuser un abîme, et sa voix
fut tout à coup éclatante:

--En famille! non. Je ne suis d'aucune famille, moi. Je ne suis pas de
la vôtre. Je ne suis pas de celle des hommes. Les maisons où l'on est
entre soi, j'y suis de trop. Il y a des familles, mais ce n'est pas pour
moi. Je suis le malheureux; je suis dehors. Ai-je eu un père et une
mère? j'en doute presque. Le jour où j'ai marié cette enfant, cela a été
fini, je l'ai vue heureuse, et qu'elle était avec l'homme qu'elle aime,
et qu'il y avait là un bon vieillard, un ménage de deux anges, toutes
les joies dans cette maison, et que c'était bien, et je me suis dit:
Toi, n'entre pas. Je pouvais mentir, c'est vrai, vous tromper tous,
rester monsieur Fauchelevent. Tant que cela a été pour elle, j'ai pu
mentir; mais maintenant ce serait pour moi, je ne le dois pas. Il
suffisait de me taire, c'est vrai, et tout continuait. Vous me demandez
ce qui me force à parler? une drôle de chose, ma conscience. Me taire,
c'était pourtant bien facile. J'ai passé la nuit à tâcher de me le
persuader; vous me confessez, et ce que je viens vous dire est si
extraordinaire que vous en avez le droit; eh bien oui, j'ai passé la
nuit à me donner des raisons, je me suis donné de très bonnes raisons,
j'ai fait ce que j'ai pu, allez. Mais il y a deux choses où je n'ai pas
réussi; ni à casser le fil qui me tient par le coeur fixé, rivé et
scellé ici, ni à faire taire quelqu'un qui me parle bas quand je suis
seul. C'est pourquoi je suis venu vous avouer tout ce matin. Tout, ou à
peu près tout. Il y a de l'inutile à dire qui ne concerne que moi; je
le garde pour moi. L'essentiel, vous le savez. Donc j'ai pris mon
mystère, et je vous l'ai apporté. Et j'ai éventré mon secret sous vos
yeux. Ce n'était pas une résolution aisée à prendre. Toute la nuit je me
suis débattu. Ah! vous croyez que je ne me suis pas dit que ce n'était
point là l'affaire Champmathieu, qu'en cachant mon nom je ne faisais de
mal à personne, que le nom de Fauchelevent m'avait été donné par
Fauchelevent lui-même en reconnaissance d'un service rendu, et que je
pouvais bien le garder, et que je serais heureux dans cette chambre que
vous m'offrez, que je ne gênerais rien, que je serais dans mon petit
coin, et que, tandis que vous auriez Cosette, moi j'aurais l'idée d'être
dans la même maison qu'elle. Chacun aurait eu son bonheur proportionné.
Continuer d'être monsieur Fauchelevent, cela arrangeait tout. Oui,
excepté mon âme. Il y avait de la joie partout sur moi, le fond de mon
âme restait noir. Ce n'est pas assez d'être heureux, il faut être
content. Ainsi je serais resté monsieur Fauchelevent, ainsi mon vrai
visage, je l'aurais caché, ainsi, en présence de votre épanouissement,
j'aurais eu une énigme, ainsi, au milieu de votre plein jour, j'aurais
eu des ténèbres; ainsi, sans crier gare, tout bonnement, j'aurais
introduit le bagne à votre foyer, je me serais assis à votre table avec
la pensée que, si vous saviez qui je suis, vous m'en chasseriez, je me
serais laissé servir par des domestiques qui, s'ils avaient su, auraient
dit: Quelle horreur! Je vous aurais touché avec mon coude dont vous avez
droit de ne pas vouloir, je vous aurais filouté vos poignées de main! Il
y aurait eu dans votre maison un partage de respect entre des cheveux
blancs vénérables et des cheveux blancs flétris; à vos heures les plus
intimes, quand tous les coeurs se seraient crus ouverts jusqu'au fond
les uns pour les autres, quand nous aurions été tous quatre ensemble,
votre aïeul, vous deux, et moi, il y aurait eu là un inconnu! J'aurais
été côte à côte avec vous dans votre existence, ayant pour unique soin
de ne jamais déranger le couvercle de mon puits terrible. Ainsi, moi, un
mort, je me serais imposé à vous qui êtes des vivants. Elle, je l'aurais
condamnée à moi à perpétuité. Vous, Cosette et moi, nous aurions été
trois têtes dans le bonnet vert! Est-ce que vous ne frissonnez pas? Je
ne suis que le plus accablé des hommes, j'en aurais été le plus
monstrueux. Et ce crime, je l'aurais commis tous les jours! Et ce
mensonge, je l'aurais fait tous les jours! Et cette face de nuit, je
l'aurais eue sur mon visage tous les jours! Et ma flétrissure, je vous
en aurais donné votre part tous les jours! tous les jours! à vous mes
bien-aimés, à vous mes enfants, à vous mes innocents! Se taire n'est
rien? garder le silence est simple? Non, ce n'est pas simple. Il y a un
silence qui ment. Et mon mensonge, et ma fraude, et mon indignité, et ma
lâcheté, et ma trahison, et mon crime, je l'aurais bu goutte à goutte,
je l'aurais recraché, puis rebu, j'aurais fini à minuit et recommencé à
midi, et mon bonjour aurait menti, et mon bonsoir aurait menti, et
j'aurais dormi là-dessus, et j'aurais mangé cela avec mon pain, et
j'aurais regardé Cosette en face, et j'aurais répondu au sourire de
l'ange par le sourire du damné, et j'aurais été un fourbe abominable!
Pourquoi faire? pour être heureux. Pour être heureux, moi! Est-ce que
j'ai le droit d'être heureux? Je suis hors de la vie, monsieur.

Jean Valjean s'arrêta. Marius écoutait. De tels enchaînements d'idées et
d'angoisses ne se peuvent interrompre. Jean Valjean baissa la voix de
nouveau, mais ce n'était plus la voix sourde, c'était la voix sinistre.

--Vous demandez pourquoi je parle? je ne suis ni dénoncé, ni poursuivi,
ni traqué, dites-vous. Si! je suis dénoncé! si! je suis poursuivi! si!
je suis traqué! Par qui? par moi. C'est moi qui me barre à moi-même le
passage, et je me traîne, et je me pousse, et je m'arrête, et je
m'exécute, et quand on se tient soi-même, on est bien tenu.

Et, saisissant son propre habit à poigne-main et le tirant vers Marius:

--Voyez donc ce poing-ci, continua-t-il. Est-ce que vous ne trouvez pas
qu'il tient ce collet-là de façon à ne pas le lâcher? Eh bien! c'est
bien un autre poignet, la conscience! Il faut, si l'on veut être
heureux, monsieur, ne jamais comprendre le devoir; car, dès qu'on l'a
compris, il est implacable. On dirait qu'il vous punit de le comprendre;
mais non; il vous en récompense; car il vous met dans un enfer où l'on
sent à côté de soi Dieu. On ne s'est pas sitôt déchiré les entrailles
qu'on est en paix avec soi-même.

Et, avec une accentuation poignante, il ajouta:

--Monsieur Pontmercy, cela n'a pas le sens commun, je suis un honnête
homme. C'est en me dégradant à vos yeux que je m'élève aux miens. Ceci
m'est déjà arrivé une fois, mais c'était moins douloureux; ce n'était
rien. Oui, un honnête homme. Je ne le serais pas si vous aviez, par ma
faute, continué de m'estimer; maintenant que vous me méprisez, je le
suis. J'ai cette fatalité sur moi que, ne pouvant jamais avoir que de la
considération volée, cette considération m'humilie et m'accable
intérieurement, et que, pour que je me respecte, il faut qu'on me
méprise. Alors je me redresse. Je suis un galérien qui obéit à sa
conscience. Je sais bien que cela n'est pas ressemblant. Mais que
voulez-vous que j'y fasse? cela est. J'ai pris des engagements envers
moi-même; je les tiens. Il y a des rencontres qui nous lient, il y a des
hasards qui nous entraînent dans des devoirs. Voyez-vous, monsieur
Pontmercy, il m'est arrivé des choses dans ma vie.

Jean Valjean fit encore une pause, avalant sa salive avec effort comme
si ses paroles avaient un arrière-goût amer, et il reprit:

--Quand on a une telle horreur sur soi, on n'a pas le droit de la faire
partager aux autres à leur insu, on n'a pas le droit de leur communiquer
sa peste, on n'a pas le droit de les faire glisser dans son précipice
sans qu'ils s'en aperçoivent, on n'a pas le droit de laisser traîner sa
casaque rouge sur eux, on n'a pas le droit d'encombrer sournoisement de
sa misère le bonheur d'autrui. S'approcher de ceux qui sont sains et les
toucher dans l'ombre avec son ulcère invisible, c'est hideux.
Fauchelevent a eu beau me prêter son nom, je n'ai pas le droit de m'en
servir; il a pu me le donner, je n'ai pas pu le prendre. Un nom, c'est
un moi. Voyez-vous, monsieur, j'ai un peu pensé, j'ai un peu lu, quoique
je sois un paysan; et je me rends compte des choses. Vous voyez que je
m'exprime convenablement. Je me suis fait une éducation à moi. Eh bien
oui, soustraire un nom et se mettre dessous, c'est déshonnête. Des
lettres de l'alphabet, cela s'escroque comme une bourse ou comme une
montre. Être une fausse signature en chair et en os, être une fausse
clef vivante, entrer chez d'honnêtes gens en trichant leur serrure, ne
plus jamais regarder, loucher toujours, être infâme au dedans de moi,
non! non! non! non! Il vaut mieux souffrir, saigner, pleurer, s'arracher
la peau de la chair avec les ongles, passer les nuits à se tordre dans
les angoisses, se ronger le ventre et l'âme. Voilà pourquoi je viens
vous raconter tout cela. De gaîté de coeur, comme vous dites.

Il respira péniblement, et jeta ce dernier mot:

--Pour vivre, autrefois, j'ai volé un pain; aujourd'hui, pour vivre, je
ne veux pas voler un nom.

--Pour vivre! interrompit Marius. Vous n'avez pas besoin de ce nom pour
vivre?

--Ah! je m'entends, répondit Jean Valjean, en levant et en abaissant la
tête lentement plusieurs fois de suite.

Il y eut un silence. Tous deux se taisaient, chacun abîmé dans un
gouffre de pensées. Marius s'était assis près d'une table et appuyait le
coin de sa bouche sur un de ses doigts replié. Jean Valjean allait et
venait. Il s'arrêta devant une glace et demeura sans mouvement. Puis,
comme s'il répondait à un raisonnement intérieur, il dit en regardant
cette glace où il ne se voyait pas:

--Tandis qu'à présent je suis soulagé!

Il se remit à marcher et alla à l'autre bout du salon. À l'instant où il
se retourna, il s'aperçut que Marius le regardait marcher. Alors il lui
dit avec un accent inexprimable:

--Je traîne un peu la jambe. Vous comprenez maintenant pourquoi.

Puis il acheva de se tourner vers Marius:

--Et maintenant, monsieur, figurez-vous ceci: Je n'ai rien dit, je suis
resté monsieur Fauchelevent, j'ai pris ma place chez vous, je suis des
vôtres, je suis dans ma chambre, je viens déjeuner le matin, en
pantoufles, les soirs nous allons au spectacle tous les trois,
j'accompagne madame Pontmercy aux Tuileries et à la place Royale, nous
sommes ensemble, vous me croyez votre semblable; un beau jour, je suis
là, vous êtes là, nous causons, nous rions, tout à coup vous entendez
une voix crier ce nom: Jean Valjean! et voilà que cette main
épouvantable, la police, sort de l'ombre et m'arrache mon masque
brusquement!

Il se tut encore; Marius s'était levé avec un frémissement. Jean Valjean
reprit:

--Qu'en dites-vous?

Le silence de Marius répondait.

Jean Valjean continua:

--Vous voyez bien que j'ai raison de ne pas me taire. Tenez, soyez
heureux, soyez dans le ciel, soyez l'ange d'un ange, soyez dans le
soleil, et contentez-vous-en, et ne vous inquiétez pas de la manière
dont un pauvre damné s'y prend pour s'ouvrir la poitrine et faire son
devoir; vous avez un misérable homme devant vous, monsieur.

Marius traversa lentement le salon, et quand il fut près de Jean
Valjean, lui tendit la main.

Mais Marius dut aller prendre cette main qui ne se présentait point,
Jean Valjean se laissa faire, et il sembla à Marius qu'il étreignait une
main de marbre.

--Mon grand-père a des amis, dit Marius; je vous aurai votre grâce.

--C'est inutile, répondit Jean Valjean. On me croit mort, cela suffit.
Les morts ne sont pas soumis à la surveillance. Ils sont censés pourrir
tranquillement. La mort, c'est la même chose que la grâce.

Et, dégageant sa main que Marius tenait, il ajouta avec une sorte de
dignité inexorable:

--D'ailleurs, faire mon devoir, voilà l'ami auquel j'ai recours; et je
n'ai besoin que d'une grâce, celle de ma conscience.

En ce moment, à l'autre extrémité du salon, la porte s'entrouvrit
doucement et dans l'entre-bâillement la tête de Cosette apparut. On
n'apercevait que son doux visage, elle était admirablement décoiffée,
elle avait les paupières encore gonflées de sommeil. Elle fit le
mouvement d'un oiseau qui passe sa tête hors du nid, regarda d'abord son
mari, puis Jean Valjean, et leur cria en riant, on croyait voir un
sourire au fond d'une rose:

--Parions que vous parlez politique! Comme c'est bête, au lieu d'être
avec moi!

Jean Valjean tressaillit.

--Cosette!... balbutia Marius.--Et il s'arrêta. On eût dit deux
coupables.

Cosette, radieuse, continuait de les regarder tour à tour tous les
deux. Il y avait dans ses yeux comme des échappées de paradis.

--Je vous prends en flagrant délit, dit Cosette. Je viens d'entendre à
travers la porte mon père Fauchelevent qui disait:--La
conscience....--Faire son devoir....--C'est de la politique, ça. Je ne
veux pas. On ne doit pas parler politique dès le lendemain. Ce n'est pas
juste.

--Tu te trompes, Cosette, répondit Marius. Nous parlons affaires. Nous
parlons du meilleur placement à trouver pour tes six cent mille
francs....

--Ce n'est pas tout ça, interrompit Cosette. Je viens. Veut-on de moi
ici?

Et, passant résolûment la porte, elle entra dans le salon. Elle était
vêtue d'un large peignoir blanc à mille plis et à grandes manches qui,
partant du cou, lui tombait jusqu'aux pieds. Il y a, dans les ciels d'or
des vieux tableaux gothiques, de ces charmants sacs à mettre un ange.

Elle se contempla de la tête aux pieds dans une grande glace, puis
s'écria avec une explosion d'extase ineffable:

--Il y avait une fois un roi et une reine. Oh! comme je suis contente!

Cela dit, elle fit la révérence à Marius et à Jean Valjean.

--Voilà, dit-elle, je vais m'installer près de vous sur un fauteuil, on
déjeune dans une demi-heure, vous direz tout ce que vous voudrez, je
sais bien qu'il faut que les hommes parlent, je serai bien sage.

Marius lui prit le bras, et lui dit amoureusement:

--Nous parlons affaires.

--À propos, répondit Cosette, j'ai ouvert ma fenêtre, il vient d'arriver
un tas de pierrots dans le jardin. Des oiseaux, pas des masques. C'est
aujourd'hui mercredi des cendres; mais pas pour les oiseaux.

--Je te dis que nous parlons affaires, va, ma petite Cosette,
laisse-nous un moment. Nous parlons chiffres. Cela t'ennuierait.

--Tu as mis ce matin une charmante cravate, Marius. Vous êtes fort
coquet, monseigneur. Non, cela ne m'ennuiera pas.

--Je t'assure que cela t'ennuiera.

--Non. Puisque c'est vous. Je ne vous comprendrai pas, mais je vous
écouterai. Quand on entend les voix qu'on aime, on n'a pas besoin de
comprendre les mots qu'elles disent. Être là ensemble, c'est tout ce que
je veux. Je reste avec vous, bah!

--Tu es ma Cosette bien-aimée! Impossible.

--Impossible!

--Oui.

--C'est bon, reprit Cosette. Je vous aurais dit des nouvelles. Je vous
aurais dit que mon grand-père dort encore, que votre tante est à la
messe, que la cheminée de la chambre de mon père Fauchelevent fume, que
Nicolette a fait venir le ramoneur, que Toussaint et Nicolette se sont
déjà disputées, que Nicolette se moque du bégayement de Toussaint. Eh
bien, vous ne saurez rien! Ah! c'est impossible? Moi aussi, à mon tour,
vous verrez, monsieur, je dirai: c'est impossible. Qui est-ce qui sera
attrapé? Je t'en prie, mon petit Marius, laisse-moi ici avec vous deux.

--Je te jure qu'il faut que nous soyons seuls.

--Eh bien, est-ce que je suis quelqu'un?

Jean Valjean ne prononçait pas une parole. Cosette se tourna vers lui:

--D'abord, père, vous, je veux que vous veniez m'embrasser. Qu'est-ce
que vous faites là à ne rien dire au lieu de prendre mon parti? qui
est-ce qui m'a donné un père comme ça? Vous voyez bien que je suis très
malheureuse en ménage. Mon mari me bat. Allons, embrassez-moi tout de
suite.

Jean Valjean s'approcha.

Cosette se retourna vers Marius.

--Vous, je vous fais la grimace.

Puis elle tendit son front à Jean Valjean.

Jean Valjean fit un pas vers elle.

Cosette recula.

--Père, vous êtes pâle. Est-ce que votre bras vous fait mal?

--Il est guéri, dit Jean Valjean.

--Est-ce que vous avez mal dormi?

--Non.

--Est-ce que vous êtes triste?

--Non.

--Embrassez-moi. Si vous vous portez bien, si vous dormez bien, si vous
êtes content, je ne vous gronderai pas.

Et de nouveau elle lui tendit son front.

Jean Valjean déposa un baiser sur ce front où il y avait un reflet
céleste.

--Souriez.

Jean Valjean obéit. Ce fut le sourire d'un spectre.

--Maintenant, défendez-moi contre mon mari.

--Cosette!... fit Marius.

--Fâchez-vous, père. Dites-lui qu'il faut que je reste. On peut bien
parler devant moi. Vous me trouvez donc bien sotte. C'est donc bien
étonnant ce que vous dites! des affaires, placer de l'argent à une
banque, voilà grand'chose. Les hommes font les mystérieux pour rien. Je
veux rester. Je suis très jolie ce matin; regarde-moi, Marius.

Et avec un haussement d'épaules adorable et on ne sait quelle bouderie
exquise, elle regarda Marius. Il y eut comme un éclair entre ces deux
êtres. Que quelqu'un fût là, peu importait.

--Je t'aime! dit Marius.

--Je t'adore! dit Cosette.

Et ils tombèrent irrésistiblement dans les bras l'un de l'autre.

--À présent, reprit Cosette en rajustant un pli de son peignoir avec une
petite moue triomphante, je reste.

--Cela, non, répondit Marius d'un ton suppliant. Nous avons quelque
chose à terminer.

--Encore non?

Marius prit une inflexion de voix grave:

--Je t'assure, Cosette, que c'est impossible.

--Ah! vous faites votre voix d'homme, monsieur. C'est bon, on s'en va.
Vous, père, vous ne m'avez pas soutenue. Monsieur mon mari, monsieur mon
papa, vous êtes des tyrans. Je vais le dire à grand-père. Si vous croyez
que je vais revenir et vous faire des platitudes, vous vous trompez. Je
suis fière. Je vous attends à présent. Vous allez voir que c'est vous
qui allez vous ennuyer sans moi. Je m'en vais, c'est bien fait.

Et elle sortit.

Deux secondes après, la porte se rouvrit, sa fraîche tête vermeille
passa encore une fois entre les deux battants, et elle leur cria:

--Je suis très en colère.

La porte se referma et les ténèbres se refirent.

Ce fut comme un rayon de soleil fourvoyé qui, sans s'en douter, aurait
traversé brusquement de la nuit.

Marius s'assura que la porte était bien refermée.

--Pauvre Cosette! murmura-t-il, quand elle va savoir....

À ce mot, Jean Valjean trembla de tous ses membres. Il fixa sur Marius
un oeil égaré.

--Cosette! oh oui, c'est vrai, vous allez dire cela à Cosette. C'est
juste. Tiens, je n'y avais pas pensé. On a de la force pour une chose,
on n'en a pas pour une autre. Monsieur, je vous en conjure, je vous en
supplie, monsieur, donnez-moi votre parole la plus sacrée, ne le lui
dites pas. Est-ce qu'il ne suffit pas que vous le sachiez, vous? J'ai pu
le dire de moi-même sans y être forcé, je l'aurais dit à l'univers, à
tout le monde, ça m'était égal. Mais elle, elle ne sait pas ce que
c'est, cela l'épouvanterait. Un forçat, quoi! on serait forcé de lui
expliquer, de lui dire: C'est un homme qui a été aux galères. Elle a vu
un jour passer la chaîne. Oh mon Dieu!

Il s'affaissa sur un fauteuil et cacha son visage dans ses deux mains.
On ne l'entendait pas, mais aux secousses de ses épaules, on voyait
qu'il pleurait. Pleurs silencieux, pleurs terribles.

Il y a de l'étouffement dans le sanglot. Une sorte de convulsion le
prit, il se renversa en arrière sur le dossier du fauteuil comme pour
respirer, laissant pendre ses bras et laissant voir à Marius sa face
inondée de larmes, et Marius l'entendit murmurer si bas que sa voix
semblait être dans une profondeur sans fond:--Oh, je voudrais mourir!

--Soyez tranquille, dit Marius, je garderai votre secret pour moi seul.

Et, moins attendri peut-être qu'il n'aurait dû l'être, mais obligé
depuis une heure de se familiariser avec un inattendu effroyable, voyant
par degrés un forçat se superposer sous ses yeux à M. Fauchelevent,
gagné peu à peu par cette réalité lugubre, et amené par la pente
naturelle de la situation à constater l'intervalle qui venait de se
faire entre cet homme et lui, Marius ajouta:

--Il est impossible que je ne vous dise pas un mot du dépôt que vous
avez si fidèlement et si honnêtement remis. C'est là un acte de
probité. Il est juste qu'une récompense vous soit donnée. Fixez la somme
vous-même, elle vous sera comptée. Ne craignez pas de la fixer très
haut.

--Je vous en remercie, monsieur, répondit Jean Valjean avec douceur.

Il resta pensif un moment, passant machinalement le bout de son index
sur l'ongle de son pouce, puis il éleva la voix:

--Tout est à peu près fini. Il me reste une dernière chose....

--Laquelle?

Jean Valjean eut comme une suprême hésitation, et, sans voix, presque
sans souffle, il balbutia plus qu'il ne dit:

--À présent que vous savez, croyez-vous, monsieur, vous qui êtes le
maître, que je ne dois plus voir Cosette?

--Je crois que ce serait mieux, répondit froidement Marius.

--Je ne la verrai plus, murmura Jean Valjean.

Et il se dirigea vers la porte.

Il mit la main sur le bec-de-cane, le pêne céda, la porte
s'entre-bâilla, Jean Valjean l'ouvrit assez pour pouvoir passer, demeura
une seconde immobile, puis referma la porte et se retourna vers Marius.

Il n'était plus pâle, il était livide, il n'y avait plus de larmes dans
ses yeux, mais une sorte de flamme tragique. Sa voix était redevenue
étrangement calme.

--Tenez, monsieur, dit-il, si vous voulez, je viendrai la voir. Je vous
assure que je le désire beaucoup. Si je n'avais pas tenu à voir Cosette,
je ne vous aurais pas fait l'aveu que je vous ai fait, je serais parti;
mais voulant rester dans l'endroit où est Cosette et continuer de la
voir, j'ai dû honnêtement tout vous dire. Vous suivez mon raisonnement,
n'est-ce pas? c'est là une chose qui se comprend. Voyez-vous, il y a
neuf ans passés que je l'ai près de moi. Nous avons demeuré d'abord dans
cette masure du boulevard, ensuite dans le couvent, ensuite près du
Luxembourg. C'est là que vous l'avez vue pour la première fois. Vous
vous rappelez son chapeau de peluche bleue. Nous avons été ensuite dans
le quartier des Invalides où il y avait une grille et un jardin. Rue
Plumet. J'habitais une petite arrière-cour d'où j'entendais son piano.
Voilà ma vie. Nous ne nous quittions jamais. Cela a duré neuf ans et des
mois. J'étais comme son père, et elle était mon enfant. Je ne sais pas
si vous me comprenez, monsieur Pontmercy, mais s'en aller à présent, ne
plus la voir, ne plus lui parler, n'avoir plus rien, ce serait
difficile. Si vous ne le trouvez pas mauvais, je viendrai de temps en
temps voir Cosette. Je ne viendrais pas souvent. Je ne resterais pas
longtemps. Vous diriez qu'on me reçoive dans la petite salle basse. Au
rez-de-chaussée. J'entrerais bien par la porte de derrière, qui est pour
les domestiques, mais cela étonnerait peut-être. Il vaut mieux, je
crois, que j'entre par la porte de tout le monde. Monsieur, vraiment. Je
voudrais bien voir encore un peu Cosette. Aussi rarement qu'il vous
plaira. Mettez-vous à ma place, je n'ai plus que cela. Et puis, il faut
prendre garde. Si je ne venais plus du tout, il y aurait un mauvais
effet, on trouverait cela singulier. Par exemple, ce que je puis faire,
c'est de venir le soir, quand il commence à être nuit.

--Vous viendrez tous les soirs, dit Marius, et Cosette vous attendra.

--Vous êtes bon, monsieur, dit Jean Valjean.

Marius salua Jean Valjean, le bonheur reconduisit jusqu'à la porte le
désespoir, et ces deux hommes se quittèrent.




Chapitre II

Les obscurités que peut contenir une révélation


Marius était bouleversé.

L'espèce d'éloignement qu'il avait toujours eu pour l'homme près duquel
il voyait Cosette, lui était désormais expliqué. Il y avait dans ce
personnage un on ne sait quoi énigmatique dont son instinct
l'avertissait. Cette énigme, c'était la plus hideuse des hontes, le
bagne. Ce M. Fauchelevent était le forçat Jean Valjean.

Trouver brusquement un tel secret au milieu de son bonheur, cela
ressemble à la découverte d'un scorpion dans un nid de tourterelles.

Le bonheur de Marius et de Cosette était-il condamné désormais à ce
voisinage? Était-ce là un fait accompli? L'acceptation de cet homme
faisait-elle partie du mariage consommé? N'y avait-il plus rien à faire?

Marius avait-il épousé aussi le forçat?

On a beau être couronné de lumière et de joie, on a beau savourer la
grande heure de pourpre de la vie, l'amour heureux, de telles secousses
forceraient même l'archange dans son extase, même le demi-dieu dans sa
gloire, au frémissement.

Comme il arrive toujours dans les changements à vue de cette espèce,
Marius se demandait s'il n'avait pas de reproche à se faire à lui-même?
Avait-il manqué de divination? Avait-il manqué de prudence? S'était-il
étourdi involontairement? Un peu, peut-être. S'était-il engagé, sans
assez de précaution pour éclairer les alentours, dans cette aventure
d'amour qui avait abouti à son mariage avec Cosette? Il
constatait,--c'est ainsi, par une série de constatations successives de
nous-mêmes sur nous-mêmes, que la vie nous amende peu à peu,--il
constatait le côté chimérique et visionnaire de sa nature, sorte de
nuage intérieur propre à beaucoup d'organisations, et qui, dans les
paroxysmes de la passion et de la douleur, se dilate, la température de
l'âme changeant, et envahit l'homme tout entier, au point de n'en plus
faire qu'une conscience baignée d'un brouillard. Nous avons plus d'une
fois indiqué cet élément caractéristique de l'individualité de Marius.
Il se rappelait que, dans l'enivrement de son amour, rue Plumet, pendant
ces six ou sept semaines extatiques, il n'avait pas même parlé à Cosette
de ce drame énigmatique du bouge Gorbeau où la victime avait eu un si
étrange parti pris de silence pendant la lutte et d'évasion après.
Comment se faisait-il qu'il n'en eût point parlé à Cosette? Cela
pourtant était si proche et si effroyable! Comment se faisait-il qu'il
ne lui eût pas même nommé les Thénardier, et, particulièrement, le jour
où il avait rencontré Éponine? Il avait presque peine à s'expliquer
maintenant son silence d'alors. Il s'en rendait compte cependant. Il se
rappelait son étourdissement, son ivresse de Cosette, l'amour absorbant
tout, cet enlèvement de l'un par l'autre dans l'idéal, et peut-être
aussi, comme la quantité imperceptible de raison mêlée à cet état
violent et charmant de l'âme, un vague et sourd instinct de cacher et
d'abolir dans sa mémoire cette aventure redoutable dont il craignait le
contact, où il ne voulait jouer aucun rôle, à laquelle il se dérobait,
et où il ne pouvait être ni narrateur ni témoin sans être accusateur.
D'ailleurs, ces quelques semaines avaient été un éclair; on n'avait eu
le temps de rien, que de s'aimer. Enfin, tout pesé, tout retourné, tout
examiné, quand il eût raconté le guet-apens Gorbeau à Cosette, quand il
lui eût nommé les Thénardier, quelles qu'eussent été les conséquences,
quand même il eût découvert que Jean Valjean était un forçat, cela
l'eût-il changé, lui Marius? cela l'eût-il changée, elle Cosette? Eût-il
reculé? L'eût-il moins adorée? L'eût-il moins épousée? Non. Cela eût-il
changé quelque chose à ce qui s'était fait? Non. Rien donc à regretter,
rien à se reprocher. Tout était bien. Il y a un dieu pour ces ivrognes
qu'on appelle les amoureux. Aveugle, Marius avait suivi la route qu'il
eût choisie clairvoyant. L'amour lui avait bandé les yeux, pour le mener
où? Au paradis.

Mais ce paradis était compliqué désormais d'un côtoiement infernal.

L'ancien éloignement de Marius pour cet homme, pour ce Fauchelevent
devenu Jean Valjean, était à présent mêlé d'horreur.

Dans cette horreur, disons-le, il y avait quelque pitié, et même une
certaine surprise.

Ce voleur, ce voleur récidiviste, avait restitué un dépôt. Et quel
dépôt? Six cent mille francs. Il était seul dans le secret du dépôt. Il
pouvait tout garder, il avait tout rendu.

En outre, il avait révélé de lui-même sa situation. Rien ne l'y
obligeait. Si l'on savait qui il était, c'était par lui. Il y avait dans
cet aveu plus que l'acceptation de l'humiliation, il y avait
l'acceptation du péril. Pour un condamné, un masque n'est pas un masque,
c'est un abri. Il avait renoncé à cet abri. Un faux nom, c'est de la
sécurité; il avait rejeté ce faux nom. Il pouvait, lui galérien, se
cacher à jamais dans une famille honnête; il avait résisté à cette
tentation. Et pour quel motif? par scrupule de conscience. Il l'avait
expliqué lui-même avec l'irrésistible accent de la réalité. En somme,
quel que fût ce Jean Valjean, c'était incontestablement une conscience
qui se réveillait. Il y avait là on ne sait quelle mystérieuse
réhabilitation commencée; et, selon toute apparence, depuis longtemps
déjà le scrupule était maître de cet homme. De tels accès du juste et du
bien ne sont pas propres aux natures vulgaires. Réveil de conscience,
c'est grandeur d'âme.

Jean Valjean était sincère. Cette sincérité, visible, palpable,
irréfragable, évidente même par la douleur qu'elle lui faisait, rendait
les informations inutiles et donnait autorité à tout ce que disait cet
homme. Ici, pour Marius, interversion étrange des situations. Que
sortait-il de M. Fauchelevent? la défiance. Que se dégageait-il de Jean
Valjean? la confiance.

Dans le mystérieux bilan de ce Jean Valjean que Marius pensif dressait,
il constatait l'actif, il constatait le passif, et il tâchait d'arriver
à une balance. Mais tout cela était comme dans un orage. Marius,
s'efforçant de se faire une idée nette de cet homme, et poursuivant,
pour ainsi dire, Jean Valjean au fond de sa pensée, le perdait et le
retrouvait dans une brume fatale.

Le dépôt honnêtement rendu, la probité de l'aveu, c'était bien. Cela
faisait comme une éclaircie dans la nuée, puis la nuée redevenait noire.

Si troubles que fussent les souvenirs de Marius, il lui en revenait
quelque ombre.

Qu'était-ce décidément que cette aventure du galetas Jondrette?
Pourquoi, à l'arrivée de la police, cet homme, au lieu de se plaindre,
s'était-il évadé? ici Marius trouvait la réponse. Parce que cet homme
était un repris de justice en rupture de ban.

Autre question: Pourquoi cet homme était-il venu dans la barricade? Car
à présent Marius revoyait distinctement ce souvenir, reparu dans ces
émotions comme l'encre sympathique au feu. Cet homme était dans la
barricade. Il n'y combattait pas. Qu'était-il venu y faire? Devant cette
question un spectre se dressait, et faisait la réponse. Javert. Marius
se rappelait parfaitement à cette heure la funèbre vision de Jean
Valjean entraînant hors de la barricade Javert garrotté, et il entendait
encore derrière l'angle de la petite rue Mondétour l'affreux coup de
pistolet. Il y avait, vraisemblablement, haine entre cet espion et ce
galérien. L'un gênait l'autre. Jean Valjean était allé à la barricade
pour se venger. Il y était arrivé tard. Il savait probablement que
Javert y était prisonnier. La vendette corse a pénétré dans de certains
bas-fonds et y fait loi; elle est si simple qu'elle n'étonne pas les
âmes même à demi retournées vers le bien; et ces coeurs-là sont ainsi
faits qu'un criminel, en voie de repentir, peut être scrupuleux sur le
vol et ne l'être pas sur la vengeance. Jean Valjean avait tué Javert. Du
moins, cela semblait évident.

Dernière question enfin; mais à celle-ci pas de réponse. Cette question,
Marius la sentait comme une tenaille. Comment se faisait-il que
l'existence de Jean Valjean eût coudoyé si longtemps celle de Cosette?
Qu'était-ce que ce sombre jeu de la providence qui avait mis cet enfant
en contact avec cet homme? Y a-t-il donc aussi des chaînes à deux
forgées là-haut, et Dieu se plaît-il à accoupler l'ange avec le démon?
Un crime et une innocence peuvent donc être camarades de chambrée dans
le mystérieux bagne des misères? Dans ce défilé de condamnés qu'on
appelle la destinée humaine, deux fronts peuvent passer l'un près de
l'autre, l'un naïf, l'autre formidable, l'un tout baigné des divines
blancheurs de l'aube, l'autre à jamais blêmi par la lueur d'un éternel
éclair? Qui avait pu déterminer cet appareillement inexplicable? De
quelle façon, par suite de quel prodige, la communauté de vie avait-elle
pu s'établir entre cette céleste petite et ce vieux damné? Qui avait pu
lier l'agneau au loup, et, chose plus incompréhensible encore, attacher
le loup à l'agneau? Car le loup aimait l'agneau, car l'être farouche
adorait l'être faible, car, pendant neuf années, l'ange avait eu pour
point d'appui le monstre. L'enfance et l'adolescence de Cosette, sa
venue au jour, sa virginale croissance vers la vie et la lumière,
avaient été abritées par ce dévouement difforme. Ici, les questions
s'exfoliaient, pour ainsi parler, en énigmes innombrables, les abîmes
s'ouvraient au fond des abîmes, et Marius ne pouvait plus se pencher sur
Jean Valjean sans vertige. Qu'était-ce donc que cet homme précipice?

Les vieux symboles génésiaques sont éternels; dans la société humaine,
telle qu'elle existe, jusqu'au jour où une clarté plus grande la
changera, il y a à jamais deux hommes, l'un supérieur, l'autre
souterrain; celui qui est selon le bien, c'est Abel; celui qui est selon
le mal, c'est Caïn. Qu'était-ce que ce Caïn tendre? Qu'était-ce que ce
bandit religieusement absorbé dans l'adoration d'une vierge, veillant
sur elle, l'élevant, la gardant, la dignifiant, et l'enveloppant, lui
impur, de pureté? Qu'était-ce que ce cloaque qui avait vénéré cette
innocence au point de ne pas lui laisser une tache? Qu'était-ce que ce
Jean Valjean faisant l'éducation de Cosette? Qu'était-ce que cette
figure de ténèbres ayant pour unique soin de préserver de toute ombre et
de tout nuage le lever d'un astre?

Là était le secret de Jean Valjean; là aussi était le secret de Dieu.

Devant ce double secret, Marius reculait. L'un en quelque sorte le
rassurait sur l'autre. Dieu était dans cette aventure aussi visible que
Jean Valjean. Dieu a ses instruments. Il se sert de l'outil qu'il veut.
Il n'est pas responsable devant l'homme. Savons-nous comment Dieu s'y
prend? Jean Valjean avait travaillé à Cosette. Il avait un peu fait
cette âme. C'était incontestable. Eh bien, après? L'ouvrier était
horrible; mais l'oeuvre était admirable. Dieu produit ses miracles comme
bon lui semble. Il avait construit cette charmante Cosette, et il avait
employé Jean Valjean. Il lui avait plu de se choisir cet étrange
collaborateur. Quel compte avons-nous à lui demander? Est-ce la première
fois que le fumier aide le printemps à faire la rose?

Marius se faisait ces réponses-là et se déclarait à lui-même qu'elles
étaient bonnes. Sur tous les points que nous venons d'indiquer, il
n'avait pas osé presser Jean Valjean sans s'avouer à lui-même qu'il ne
l'osait pas. Il adorait Cosette, il possédait Cosette, Cosette était
splendidement pure. Cela lui suffisait. De quel éclaircissement avait-il
besoin? Cosette était une lumière. La lumière a-t-elle besoin d'être
éclaircie? Il avait tout; que pouvait-il désirer? Tout, est-ce que ce
n'est pas assez? Les affaires personnelles de Jean Valjean ne le
regardaient pas. En se penchant sur l'ombre fatale de cet homme, il se
cramponnait à cette déclaration solennelle du misérable: _Je ne suis
rien à Cosette. Il y a dix ans, je ne savais pas qu'elle existât_.

Jean Valjean était un passant. Il l'avait dit lui-même. Eh bien, il
passait. Quel qu'il fût, son rôle était fini. Il y avait désormais
Marius pour faire les fonctions de la providence près de Cosette.
Cosette était venue retrouver dans l'azur son pareil, son amant, son
époux, son mâle céleste. En s'envolant, Cosette, ailée et transfigurée,
laissait derrière elle à terre, vide et hideuse, sa chrysalide, Jean
Valjean.

Dans quelque cercle d'idées que tournât Marius, il en revenait toujours
à une certaine horreur de Jean Valjean. Horreur sacrée peut-être, car,
nous venons de l'indiquer, il sentait un _quid divinum_ dans cet homme.
Mais, quoi qu'on fit, et quelque atténuation qu'on y cherchât, il
fallait bien toujours retomber sur ceci: c'était un forçat; c'est-à-dire
l'être qui, dans l'échelle sociale, n'a même pas de place, étant
au-dessous du dernier échelon. Après le dernier des hommes vient le
forçat. Le forçat n'est plus, pour ainsi dire, le semblable des vivants.
La loi l'a destitué de toute la quantité d'humanité qu'elle peut ôter à
un homme. Marius, sur les questions pénales, en était encore, quoique
démocrate, au système inexorable, et il avait, sur ceux que la loi
frappe, toutes les idées de la loi. Il n'avait pas encore accompli,
disons-le, tous les progrès. Il n'en était pas encore à distinguer entre
ce qui est écrit par l'homme et ce qui est écrit par Dieu, entre la loi
et le droit. Il n'avait point examiné et pesé le droit que prend l'homme
de disposer de l'irrévocable et de l'irréparable. Il n'était pas révolté
du mot _vindicte_. Il trouvait simple que de certaines effractions de la
loi écrite fussent suivies de peines éternelles, et il acceptait, comme
procédé de civilisation, la damnation sociale. Il en était encore là,
sauf à avancer infailliblement plus tard, sa nature étant bonne, et au
fond toute faite de progrès latent.

Dans ce milieu d'idées, Jean Valjean lui apparaissait difforme et
repoussant. C'était le réprouvé. C'était le forçat. Ce mot était pour
lui comme un son de trompette du jugement; et, après avoir considéré
longtemps Jean Valjean, son dernier geste était de détourner la tête.
_Vade retro_.

Marius, il faut le reconnaître et même y insister, tout en interrogeant
Jean Valjean au point que Jean Valjean lui avait dit: _vous me
confessez_, ne lui avait pourtant pas fait deux ou trois questions
décisives. Ce n'était pas qu'elles ne se fussent présentées à son
esprit, mais il en avait eu peur. Le galetas Jondrette? La barricade?
Javert? Qui sait où se fussent arrêtées les révélations? Jean Valjean ne
semblait pas homme à reculer, et qui sait si Marius, après l'avoir
poussé, n'aurait pas souhaité le retenir? Dans de certaines conjonctures
suprêmes, ne nous est-il pas arrivé à tous, après avoir fait une
question, de nous boucher les oreilles pour ne pas entendre la réponse?
C'est surtout quand on aime qu'on a de ces lâchetés-là. Il n'est pas
sage de questionner à outrance les situations sinistres, surtout quand
le côté indissoluble de notre propre vie y est fatalement mêlé. Des
explications désespérées de Jean Valjean, quelque épouvantable lumière
pouvait sortir, et qui sait si cette clarté hideuse n'aurait pas
rejailli jusqu'à Cosette? Qui sait s'il n'en fût pas resté une sorte de
lueur infernale sur le front de cet ange? L'éclaboussure d'un éclair,
c'est encore de la foudre. La fatalité a de ces solidarités-là, où
l'innocence elle-même s'empreint de crime par la sombre loi des reflets
colorants. Les plus pures figures peuvent garder à jamais la
réverbération d'un voisinage horrible. À tort ou à raison, Marius avait
eu peur. Il en savait déjà trop. Il cherchait plutôt à s'étourdir qu'à
s'éclairer. Éperdu, il emportait Cosette dans ses bras en fermant les
yeux sur Jean Valjean.

Cet homme était de la nuit, de la nuit vivante et terrible. Comment oser
en chercher le fond? C'est une épouvante de questionner l'ombre. Qui
sait ce qu'elle va répondre? L'aube pourrait en être noircie pour
jamais.

Dans cette situation d'esprit, c'était pour Marius une perplexité
poignante de penser que cet homme aurait désormais un contact quelconque
avec Cosette. Ces questions redoutables, devant lesquelles il avait
reculé, et d'où aurait pu sortir une décision implacable et définitive,
il se reprochait presque à présent de ne pas les avoir faites. Il se
trouvait trop bon, trop doux, disons le mot, trop faible. Cette
faiblesse l'avait entraîné à une concession imprudente. Il s'était
laissé toucher. Il avait eu tort. Il aurait dû purement et simplement
rejeter Jean Valjean. Jean Valjean était la part du feu, il aurait dû la
faire, et débarrasser sa maison de cet homme. Il s'en voulait, il en
voulait à la brusquerie de ce tourbillon d'émotions qui l'avait
assourdi, aveuglé, et entraîné. Il était mécontent de lui-même.

Que faire maintenant? Les visites de Jean Valjean lui répugnaient
profondément. À quoi bon cet homme chez lui? que faire? Ici il
s'étourdissait, il ne voulait pas creuser, il ne voulait pas
approfondir; il ne voulait pas se sonder lui-même. Il avait promis, il
s'était laissé entraîner à promettre; Jean Valjean avait sa promesse;
même à un forçat, surtout à un forçat, on doit tenir sa parole.
Toutefois, son premier devoir était envers Cosette. En somme, une
répulsion, qui dominait tout, le soulevait.

Marius roulait confusément tout cet ensemble d'idées dans son esprit,
passant de l'une à l'autre, et remué par toutes. De là un trouble
profond. Il ne lui fut pas aisé de cacher ce trouble à Cosette, mais
l'amour est un talent, et Marius y parvint.

Du reste, il fit, sans but apparent, des questions à Cosette, candide
comme une colombe est blanche, et ne se doutant de rien; il lui parla de
son enfance et de sa jeunesse, et il se convainquit de plus en plus que
tout ce qu'un homme peut être de bon, de paternel et de respectable, ce
forçat l'avait été pour Cosette. Tout ce que Marius avait entrevu et
supposé était réel. Cette ortie sinistre avait aimé et protégé ce lys.




Livre huitième--La décroissance crépusculaire




Chapitre I

La chambre d'en bas


Le lendemain, à la nuit tombante, Jean Valjean frappait à la porte
cochère de la maison Gillenormand. Ce fut Basque qui le reçut. Basque se
trouvait dans la cour à point nommé, et comme s'il avait eu des ordres.
Il arrive quelquefois qu'on dit à un domestique: Vous guetterez monsieur
un tel, quand il arrivera.

Basque, sans attendre que Jean Valjean vînt à lui, lui adressa la
parole:

--Monsieur le baron m'a chargé de demander à monsieur s'il désire monter
ou rester en bas?

--Rester en bas, répondit Jean Valjean.

Basque, d'ailleurs absolument respectueux, ouvrit la porte de la salle
basse et dit: Je vais prévenir madame.

La pièce où Jean Valjean entra était un rez-de-chaussée voûté et humide,
servant de cellier dans l'occasion, donnant sur la rue, carrelé de
carreaux rouges, et mal éclairé d'une fenêtre à barreaux de fer.

Cette chambre n'était pas de celles que harcèlent le houssoir, la tête
de loup et le balai. La poussière y était tranquille. La persécution des
araignées n'y était pas organisée. Une telle toile, largement étalée,
bien noire, ornée de mouches mortes, faisait la roue sur une des vitres
de la fenêtre. La salle, petite et basse, était meublée d'un tas de
bouteilles vides amoncelées dans un coin. La muraille, badigeonnée d'un
badigeon d'ocre jaune, s'écaillait par larges plaques. Au fond, il y
avait une cheminée de bois peinte en noir à tablette étroite. Un feu y
était allumé; ce qui indiquait qu'on avait compté sur la réponse de Jean
Valjean: _Rester en bas_.

Deux fauteuils étaient placés aux deux coins de la cheminée. Entre les
fauteuils était étendue, en guise de tapis, une vieille descente de lit
montrant plus de corde que de laine.

La chambre avait pour éclairage le feu de la cheminée et le crépuscule
de la fenêtre.

Jean Valjean était fatigué. Depuis plusieurs jours il ne mangeait ni ne
dormait. Il se laissa tomber sur un des fauteuils.

Basque revint, posa sur la cheminée une bougie allumée et se retira.
Jean Valjean, la tête ployée et le menton sur la poitrine, n'aperçut ni
Basque, ni la bougie.

Tout à coup, il se dressa comme en sursaut. Cosette était derrière lui.

Il ne l'avait pas vue entrer, mais il avait senti qu'elle entrait. Il se
retourna. Il la contempla. Elle était adorablement belle. Mais ce qu'il
regardait de ce profond regard, ce n'était pas la beauté, c'était l'âme.

--Ah bien, s'écria Cosette, voilà une idée! père, je savais que vous
étiez singulier, mais jamais je ne me serais attendue à celle-là. Marius
me dit que c'est vous qui voulez que je vous reçoive ici.

--Oui, c'est moi.

--Je m'attendais à la réponse. Tenez-vous bien. Je vous préviens que je
vais vous faire une scène. Commençons par le commencement. Père,
embrassez-moi.

Et elle tendit sa joue.

Jean Valjean demeura immobile.

--Vous ne bougez pas. Je le constate. Attitude de coupable. Mais c'est
égal, je vous pardonne. Jésus-Christ a dit: Tendez l'autre joue. La
voici.

Et elle tendit l'autre joue.

Jean Valjean ne remua pas. Il semblait qu'il eût les pieds cloués dans
le pavé.

--Ceci devient sérieux, dit Cosette. Qu'est-ce que je vous ai fait? Je
me déclare brouillée. Vous me devez mon raccommodement. Vous dînez avec
nous.

--J'ai dîné.

--Ce n'est pas vrai. Je vous ferai gronder par monsieur Gillenormand.
Les grands-pères sont faits pour tancer les pères. Allons. Montez avec
moi dans le salon. Tout de suite.

--Impossible.

Cosette ici perdit un peu de terrain. Elle cessa d'ordonner et passa aux
questions.

--Mais pourquoi? Et vous choisissez pour me voir la chambre la plus
laide de la maison. C'est horrible ici.

--Tu sais....

Jean Valjean se reprit.

--Vous savez, madame, je suis particulier, j'ai mes lubies.

Cosette frappa ses petites mains l'une contre l'autre.

--Madame!... vous savez!... encore du nouveau! Qu'est-ce que cela veut
dire?

Jean Valjean attacha sur elle ce sourire navrant auquel il avait parfois
recours.

--Vous avez voulu être madame. Vous l'êtes.

--Pas pour vous, père.

--Ne m'appelez plus père.

--Comment?

--Appelez-moi monsieur Jean. Jean, si vous voulez.

--Vous n'êtes plus père? je ne suis plus Cosette? monsieur Jean?
Qu'est-ce que cela signifie? mais c'est des révolutions, ça! que
s'est-il donc passé? Regardez-moi donc un peu en face. Et vous ne voulez
pas demeurer avec nous! Et vous ne voulez pas de ma chambre! Qu'est-ce
que je vous ai fait? Qu'est-ce que je vous ai fait? Il y a donc eu
quelque chose?

--Rien.

--Eh bien alors?

--Tout est comme à l'ordinaire.

--Pourquoi changez-vous de nom?

--Vous en avez bien changé, vous.

Il sourit encore de ce même sourire et ajouta:

--Puisque vous êtes madame Pontmercy, je puis bien être monsieur Jean.

--Je n'y comprends rien. Tout cela est idiot. Je demanderai à mon mari
la permission que vous soyez monsieur Jean. J'espère qu'il n'y
consentira pas. Vous me faites beaucoup de peine. On a des lubies, mais
on ne fait pas du chagrin à sa petite Cosette. C'est mal. Vous n'avez
pas le droit d'être méchant, vous qui êtes bon.

Il ne répondit pas.

Elle lui prit vivement les deux mains, et, d'un mouvement irrésistible,
les élevant vers son visage, elle les pressa contre son cou sous son
menton, ce qui est un profond geste de tendresse.

--Oh! lui dit-elle, soyez bon!

Et elle poursuivit:

--Voici ce que j'appelle être bon: être gentil, venir demeurer ici,
reprendre nos bonnes petites promenades, il y a des oiseaux ici comme
rue Plumet, vivre avec nous, quitter ce trou de la rue de l'Homme-Armé,
ne pas nous donner des charades à deviner, être comme tout le monde,
dîner avec nous, déjeuner avec nous, être mon père.

Il dégagea ses mains.

--Vous n'avez plus besoin de père, vous avez un mari.

Cosette s'emporta.

--Je n'ai plus besoin de père! Des choses comme çà qui n'ont pas le sens
commun, on ne sait que dire vraiment!

--Si Toussaint était là, reprit Jean Valjean comme quelqu'un qui en est
à chercher des autorités et qui se rattache à toutes les branches, elle
serait la première à convenir que c'est vrai que j'ai toujours eu mes
manières à moi. Il n'y a rien de nouveau. J'ai toujours aimé mon coin
noir.

--Mais il fait froid ici. On n'y voit pas clair. C'est abominable, ça,
de vouloir être monsieur Jean. Je ne veux pas que vous me disiez vous.

--Tout à l'heure, en venant, répondit Jean Valjean, j'ai vu rue
Saint-Louis un meuble. Chez un ébéniste. Si j'étais une jolie femme, je
me donnerais ce meuble-là. Une toilette très bien; genre d'à présent. Ce
que vous appelez du bois de rose, je crois. C'est incrusté. Une glace
assez grande. Il y a des tiroirs. C'est joli.

--Hou! le vilain ours! répliqua Cosette.

Et avec une gentillesse suprême, serrant les dents et écartant les
lèvres, elle souffla contre Jean Valjean. C'était une Grâce copiant une
chatte.

--Je suis furieuse, reprit-elle. Depuis hier vous me faites tous rager.
Je bisque beaucoup. Je ne comprends pas. Vous ne me défendez pas contre
Marius. Marius ne me soutient pas contre vous. Je suis toute seule.
J'arrange une chambre gentiment. Si j'avais pu y mettre le bon Dieu, je
l'y aurais mis. On me laisse ma chambre sur les bras. Mon locataire me
fait banqueroute. Je commande à Nicolette un bon petit dîner. On n'en
veut pas de votre dîner, madame. Et mon père Fauchelevent veut que je
l'appelle monsieur Jean, et que je le reçoive dans une affreuse vieille
laide cave moisie où les murs ont de la barbe, et où il y a, en fait de
cristaux, des bouteilles vides, et en fait de rideaux, des toiles
d'araignées! Vous êtes singulier, j'y consens, c'est votre genre, mais
on accorde une trêve à des gens qui se marient. Vous n'auriez pas dû
vous remettre à être singulier tout de suite. Vous allez donc être bien
content dans votre abominable rue de l'Homme-Armé. J'y ai été bien
désespérée, moi! Qu'est-ce que vous avez contre moi? Vous me faites
beaucoup de peine. Fi!

Et, sérieuse subitement, elle regarda fixement Jean Valjean, et ajouta:

--Vous m'en voulez donc de ce que je suis heureuse?

La naïveté, à son insu, pénètre quelquefois très avant. Cette question,
simple pour Cosette, était profonde pour Jean Valjean. Cosette voulait
égratigner; elle déchirait.

Jean Valjean pâlit. Il resta un moment sans répondre, puis, d'un accent
inexprimable et se parlant à lui-même, il murmura:

--Son bonheur, c'était le but de ma vie. À présent Dieu peut me signer
ma sortie. Cosette, tu es heureuse; mon temps est fait.

--Ah! vous m'avez dit _tu_! s'écria Cosette.

Et elle lui sauta au cou.

Jean Valjean, éperdu, l'étreignit contre sa poitrine avec égarement. Il
lui sembla presque qu'il la reprenait.

--Merci, père! lui dit Cosette.

L'entraînement allait devenir poignant pour Jean Valjean. Il se retira
doucement des bras de Cosette, et prit son chapeau.

--Eh bien? dit Cosette.

Jean Valjean répondit:

--Je vous quitte, madame, on vous attend.

Et, du seuil de la porte, il ajouta:

--Je vous ai dit tu. Dites à votre mari que cela ne m'arrivera plus.
Pardonnez-moi.

Jean Valjean sortit, laissant Cosette stupéfaite de cet adieu
énigmatique.




Chapitre II

Autre pas en arrière


Le jour suivant, à la même heure, Jean Valjean revint.

Cosette ne lui fit pas de questions, ne s'étonna plus, ne s'écria plus
qu'elle avait froid, ne parla plus du salon; elle évita de dire ni père
ni monsieur Jean. Elle se laissa dire vous. Elle se laissa appeler
madame. Seulement elle avait une certaine diminution de joie. Elle eût
été triste, si la tristesse lui eût été possible.

Il est probable qu'elle avait eu avec Marius une de ces conversations
dans lesquelles l'homme aimé dit ce qu'il veut, n'explique rien, et
satisfait la femme aimée. La curiosité des amoureux ne va pas très loin
au delà de leur amour.

La salle basse avait fait un peu de toilette. Basque avait supprimé les
bouteilles, et Nicolette les araignées.

Tous les lendemains qui suivirent ramenèrent à la même heure Jean
Valjean. Il vint tous les jours, n'ayant pas la force de prendre les
paroles de Marius autrement qu'à la lettre. Marius s'arrangea de manière
à être absent aux heures où Jean Valjean venait. La maison s'accoutuma à
la nouvelle manière d'être de M. Fauchelevent. Toussaint y aida.
_Monsieur a toujours été comme ça_, répétait-elle. Le grand-père rendit
ce décret:--C'est un original. Et tout fut dit. D'ailleurs, à
quatre-vingt-dix ans il n'y a plus de liaison possible; tout est
juxtaposition; un nouveau venu est une gêne. Il n'y a plus de place,
toutes les habitudes sont prises. M. Fauchelevent, M. Tranchelevent, le
père Gillenormand ne demanda pas mieux que d'être dispensé de «ce
monsieur». Il ajouta:--Rien n'est plus commun que ces originaux-là. Ils
font toutes sortes de bizarreries. De motif, point. Le marquis de
Canaples était pire. Il acheta un palais pour loger dans le grenier. Ce
sont des apparences fantasques qu'ont les gens.

Personne n'entrevit le dessous sinistre. Qui eût d'ailleurs pu deviner
une telle chose? Il y a de ces marais dans l'Inde; l'eau semble
extraordinaire, inexplicable, frissonnante sans qu'il y ait de vent,
agitée là où elle devrait être calme. On regarde à la superficie ces
bouillonnements sans cause; on n'aperçoit pas l'hydre qui se traîne au
fond.

Beaucoup d'hommes ont ainsi un monstre secret, un mal qu'ils
nourrissent, un dragon qui les ronge, un désespoir qui habite leur nuit.
Tel homme ressemble aux autres, va, vient. On ne sait pas qu'il a en lui
une effroyable douleur parasite aux mille dents, laquelle vit dans ce
misérable, qui en meurt. On ne sait pas que cet homme est un gouffre. Il
est stagnant, mais profond. De temps en temps un trouble auquel on ne
comprend rien se fait à sa surface. Une ride mystérieuse se plisse, puis
s'évanouit, puis reparaît; une bulle d'air monte et crève. C'est peu de
chose, c'est terrible. C'est la respiration de la bête inconnue.

De certaines habitudes étranges, arriver à l'heure où les autres
partent, s'effacer pendant que les autres s'étalent, garder dans toutes
les occasions ce qu'on pourrait appeler le manteau couleur de muraille,
chercher l'allée solitaire, préférer la rue déserte, ne point se mêler
aux conversations, éviter les foules et les fêtes, sembler à son aise et
vivre pauvrement, avoir, tout riche qu'on est, sa clef dans sa poche et
sa chandelle chez le portier, entrer par la petite porte, monter par
l'escalier dérobé, toutes ces singularités insignifiantes, rides, bulles
d'air, plis fugitifs à la surface, viennent souvent d'un fond
formidable.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Une vie nouvelle s'empara peu à
peu de Cosette; les relations que crée le mariage, les visites, le soin
de la maison, les plaisirs, ces grandes affaires. Les plaisirs de
Cosette n'étaient pas coûteux; ils consistaient en un seul: être avec
Marius. Sortir avec lui, rester avec lui, c'était là la grande
occupation de sa vie. C'était pour eux une joie toujours toute neuve de
sortir bras dessus bras dessous, à la face du soleil, en pleine rue,
sans se cacher, devant tout le monde, tous les deux tout seuls. Cosette
eut une contrariété. Toussaint ne put s'accorder avec Nicolette, le
soudage de deux vieilles filles étant impossible, et s'en alla. Le
grand-père se portait bien; Marius plaidait çà et là quelques causes; la
tante Gillenormand menait paisiblement près du nouveau ménage cette vie
latérale qui lui suffisait. Jean Valjean venait tous les jours.

Le tutoiement disparu, le vous, le madame, le monsieur Jean, tout cela
le faisait autre pour Cosette. Le soin qu'il avait pris lui-même à la
détacher de lui, lui réussissait. Elle était de plus en plus gaie et de
moins en moins tendre. Pourtant elle l'aimait toujours bien, et il le
sentait. Un jour elle lui dit tout à coup: vous étiez mon Père, vous
n'êtes plus mon père, vous étiez mon oncle, vous n'êtes plus mon oncle,
vous étiez monsieur Fauchelevent, vous êtes Jean. Qui êtes-vous donc? Je
n'aime pas tout ça. Si je ne vous savais pas si bon, j'aurais peur de
vous.

Il demeurait toujours rue de l'Homme-Armé, ne pouvant se résoudre à
s'éloigner du quartier qu'habitait Cosette.

Dans les premiers temps il ne restait près de Cosette que quelques
minutes, puis s'en allait.

Peu à peu il prit l'habitude de faire ses visites moins courtes. On eût
dit qu'il profitait de l'autorisation des jours qui s'allongeaient; il
arriva plus tôt et partit plus tard.

Un jour il échappa à Cosette de lui dire: Père. Un éclair de joie
illumina le vieux visage sombre de Jean Valjean. Il la reprit: Dites
Jean,--Ah! c'est vrai, répondit-elle avec un éclat de rire, monsieur
Jean.--C'est bien, dit-il. Et il se détourna pour qu'elle ne le vît pas
essuyer ses yeux.




Chapitre III

Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet


Ce fut la dernière fois. À partir de cette dernière lueur, l'extinction
complète se fit. Plus de familiarité, plus de bonjour avec un baiser,
plus jamais ce mot si profondément doux: mon père! il était, sur sa
demande et par sa propre complicité, successivement chassé de tous ses
bonheurs; et il avait cette misère qu'après avoir perdu Cosette tout
entière en un jour, il lui avait fallu ensuite la reperdre en détail.

L'oeil finit par s'habituer aux jours de cave. En somme, avoir tous les
jours une apparition de Cosette, cela lui suffisait. Toute sa vie se
concentrait dans cette heure-là. Il s'asseyait près d'elle, il la
regardait en silence, ou bien il lui parlait des années d'autrefois, de
son enfance, du couvent, de ses petites amies d'alors.

Une après-midi,--c'était une des premières journées d'avril, déjà
chaude, encore fraîche, le moment de la grande gaîté du soleil, les
jardins qui environnaient les fenêtres de Marius et de Cosette avaient
l'émotion du réveil, l'aubépine allait poindre, une bijouterie de
giroflées s'étalait sur les vieux murs, les gueules-de-loup roses
bâillaient dans les fentes des pierres, il y avait dans l'herbe un
charmant commencement de pâquerettes et de boutons-d'or, les papillons
blancs de l'année débutaient, le vent, ce ménétrier de la noce
éternelle, essayait dans les arbres les premières notes de cette grande
symphonie aurorale que les vieux poètes appelaient le renouveau,--Marius
dit à Cosette:--Nous avons dit que nous irions revoir notre jardin de la
rue Plumet. Allons-y. Il ne faut pas être ingrats.--Et ils s'envolèrent
comme deux hirondelles vers le printemps. Ce jardin de la rue Plumet
leur faisait l'effet de l'aube. Ils avaient déjà derrière eux quelque
chose qui était comme le printemps de leur amour. La maison de la rue
Plumet, étant prise à bail, appartenait encore à Cosette. Ils allèrent à
ce jardin et à cette maison. Ils s'y retrouvèrent, ils s'y oublièrent.
Le soir, à l'heure ordinaire, Jean Valjean vint rue des
Filles-du-Calvaire.--Madame est sortie avec monsieur, et n'est pas
rentrée encore, lui dit Basque. Il s'assit en silence et attendit une
heure. Cosette ne rentra point. Il baissa la tête et s'en alla.

Cosette était si enivrée de sa promenade à «leur jardin» et si joyeuse
d'avoir «vécu tout un jour dans son passé» qu'elle ne parla pas d'autre
chose le lendemain.

Elle ne s'aperçut pas qu'elle n'avait point vu Jean Valjean.

--De quelle façon êtes-vous allés là? lui demanda Jean Valjean.

--À pied.

--Et comment êtes-vous revenus?

--En fiacre.

Depuis quelque temps Jean Valjean remarquait la vie étroite que menait
le jeune couple. Il en était importuné. L'économie de Marius était
sévère, et le mot pour Jean Valjean avait son sens absolu. Il hasarda
une question:

--Pourquoi n'avez-vous pas une voiture à vous? Un joli coupé ne vous
coûterait que cinq cents francs par mois. Vous êtes riches.

--Je ne sais pas, répondit Cosette.

--C'est comme Toussaint, reprit Jean Valjean. Elle est partie. Vous ne
l'avez pas remplacée. Pourquoi?

--Nicolette suffit.

--Mais il vous faudrait une femme de chambre.

--Est-ce que je n'ai pas Marius?

--Vous devriez avoir une maison à vous, des domestiques à vous, une
voiture, loge au spectacle. Il n'y a rien de trop beau pour vous.
Pourquoi ne pas profiter de ce que vous êtes riches? La richesse, cela
s'ajoute au bonheur.

Cosette ne répondit rien.

Les visites de Jean Valjean ne s'abrégeaient point. Loin de là. Quand
c'est le coeur qui glisse, on ne s'arrête pas sur la pente.

Lorsque Jean Valjean voulait prolonger sa visite et faire oublier
l'heure, il faisait l'éloge de Marius; il le trouvait beau, noble,
courageux, spirituel, éloquent, bon. Cosette enchérissait. Jean Valjean
recommençait. On ne tarissait pas. Marius, ce mot était inépuisable; il
y avait des volumes dans ces six lettres. De cette façon Jean Valjean
parvenait à rester longtemps. Voir Cosette, oublier près d'elle, cela
lui était si doux! C'était le pansement de sa plaie. Il arriva plusieurs
fois que Basque vint dire à deux reprises: Monsieur Gillenormand
m'envoie rappeler à Madame la baronne que le dîner est servi.

Ces jours-là, Jean Valjean rentrait chez lui très pensif.

Y avait-il donc du vrai dans cette comparaison de la chrysalide qui
s'était présentée à l'esprit de Marius? Jean Valjean était-il en effet
une chrysalide qui s'obstinerait, et qui viendrait faire des visites à
son papillon?

Un jour il resta plus longtemps encore qu'à l'ordinaire. Le lendemain,
il remarqua qu'il n'y avait point de feu dans la cheminée.--Tiens!
pensa-t-il. Pas de feu.--Et il se donna à lui-même cette
explication:--C'est tout simple. Nous sommes en avril. Les froids ont
cessé.

--Dieu! qu'il fait froid ici! s'écria Cosette en entrant.

--Mais non, dit Jean Valjean.

--C'est donc vous qui avez dit à Basque de ne pas faire de feu?

--Oui. Nous sommes en mai tout à l'heure.

--Mais on fait du feu jusqu'au mois de juin. Dans cette cave-ci, il en
faut toute l'année.

--J'ai pensé que le feu était inutile.

--C'est bien là une de vos idées! reprit Cosette.

Le jour d'après, il y avait du feu. Mais les deux fauteuils étaient
rangés à l'autre bout de la salle près de la porte.--Qu'est-ce que cela
veut dire? pensa Jean Valjean.

Il alla chercher les fauteuils, et les remit à leur place ordinaire près
de la cheminée.

Ce feu rallumé l'encouragea pourtant. Il fit durer la causerie plus
longtemps encore que d'habitude. Comme il se levait pour s'en aller,
Cosette lui dit:

--Mon mari m'a dit une drôle de chose hier.

--Quelle chose donc?

--Il m'a dit: Cosette, nous avons trente mille livres de rente.
Vingt-sept que tu as, trois que me fait mon grand-père. J'ai répondu:
Cela fait trente. Il a repris: Aurais-tu le courage de vivre avec les
trois mille? J'ai répondu: Oui, avec rien. Pourvu que ce soit avec toi.
Et puis j'ai demandé: Pourquoi me dis-tu ça? Il m'a répondu: Pour
savoir.

Jean Valjean ne trouva pas une parole. Cosette attendait probablement de
lui quelque explication; il l'écouta dans un morne silence. Il s'en
retourna rue de l'Homme-Armé; il était si profondément absorbé qu'il se
trompa de porte, et qu'au lieu de rentrer chez lui, il entra dans la
maison voisine. Ce ne fut qu'après avoir monté presque deux étages qu'il
s'aperçut de son erreur et qu'il redescendit.

Son esprit était bourrelé de conjectures. Il était évident que Marius
avait des doutes sur l'origine de ces six cent mille francs, qu'il
craignait quelque source non pure, qui sait? qu'il avait même peut-être
découvert que cet argent venait de lui Jean Valjean, qu'il hésitait
devant cette fortune suspecte, et répugnait à la prendre comme sienne,
aimant mieux rester pauvres, lui et Cosette, que d'être riches d'une
richesse trouble.

En outre, vaguement, Jean Valjean commençait à se sentir éconduit.

Le jour suivant, il eut, en pénétrant dans la salle basse, comme une
secousse. Les fauteuils avaient disparu. Il n'y avait pas même une
chaise.

--Ah çà, s'écria Cosette en entrant, pas de fauteuils! Où sont donc les
fauteuils?

--Ils n'y sont plus, répondit Jean Valjean.

--Voilà qui est fort!

Jean Valjean bégaya:

--C'est moi qui ai dit à Basque de les enlever.

--Et la raison?

--Je ne reste que quelques minutes aujourd'hui.

--Rester peu, ce n'est pas une raison pour rester debout.

--Je crois que Basque avait besoin des fauteuils pour le salon.

--Pourquoi?

--Vous avez sans doute du monde ce soir.

--Nous n'avons personne.

Jean Valjean ne put dire un mot de plus.

Cosette haussa les épaules.

--Faire enlever les fauteuils! L'autre jour vous faites éteindre le feu.
Comme vous êtes singulier!

--Adieu, murmura Jean Valjean.

Il ne dit pas: Adieu, Cosette. Mais il n'eut pas la force de dire:
Adieu, madame.

Il sortit accablé.

Cette fois il avait compris.

Le lendemain il ne vint pas. Cosette ne le remarqua que le soir.

--Tiens, dit-elle, monsieur Jean n'est pas venu aujourd'hui.

Elle eut comme un léger serrement de coeur, mais elle s'en aperçut à
peine, tout de suite distraite par un baiser de Marius.

Le jour d'après, il ne vint pas.

Cosette n'y prit pas garde, passa sa soirée et dormit sa nuit, comme à
l'ordinaire, et n'y pensa qu'en se réveillant. Elle était si heureuse!
Elle envoya bien vite Nicolette chez monsieur Jean savoir s'il était
malade, et pourquoi il n'était pas venu la veille. Nicolette rapporta la
réponse de monsieur Jean. Il n'était point malade. Il était occupé. Il
viendrait bientôt. Le plus tôt qu'il pourrait. Du reste, il allait faire
un petit voyage. Que madame devait se souvenir que c'était son habitude
de faire des voyages de temps en temps. Qu'on n'eût pas d'inquiétude.
Qu'on ne songeât point à lui.

Nicolette, en entrant chez monsieur Jean, lui avait répété les propres
paroles de sa maîtresse. Que madame envoyait savoir «pourquoi monsieur
Jean n'était pas venu la veille». Il y a deux jours que je ne suis venu,
dit Jean Valjean avec douceur.

Mais l'observation glissa sur Nicolette qui n'en rapporta rien à
Cosette.




Chapitre IV

L'attraction et l'extinction


Pendant les derniers mois du printemps et les premiers mois de l'été de
1833, les passants clairsemés du Marais, les marchands des boutiques,
les oisifs sur le pas des portes, remarquaient un vieillard proprement
vêtu de noir, qui, tous les jours, vers la même heure, à la nuit
tombante, sortait de la rue de l'Homme-Armé, du côté de la rue
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, passait devant les Blancs-Manteaux,
gagnait la rue Culture-Sainte-Catherine, et, arrivé à la rue de
l'Écharpe, tournait à gauche, et entrait dans la rue Saint-Louis.

Là il marchait à pas lents, la tête tendue en avant, ne voyant rien,
n'entendant rien, l'oeil immuablement fixé sur un point toujours le
même, qui semblait pour lui étoilé, et qui n'était autre que l'angle de
la rue des Filles-du-Calvaire. Plus il approchait de ce coin de rue,
plus son oeil s'éclairait; une sorte de joie illuminait ses prunelles
comme une aurore intérieure il avait l'air fasciné et attendri, ses
lèvres faisaient des mouvements obscurs, comme s'il parlait à quelqu'un
qu'il ne voyait pas, il souriait vaguement, et il avançait le plus
lentement qu'il pouvait. On eût dit que, tout en souhaitant d'arriver,
il avait peur du moment où il serait tout près. Lorsqu'il n'y avait plus
que quelques maisons entre lui et cette rue qui paraissait l'attirer,
son pas se ralentissait au point que par instants on pouvait croire
qu'il ne marchait plus. La vacillation de sa tête et la fixité de sa
prunelle faisaient songer à l'aiguille qui cherche le pôle. Quelque
temps qu'il mît à faire durer l'arrivée, il fallait bien arriver; il
atteignait la rue des Filles-du-Calvaire; alors il s'arrêtait, il
tremblait, il passait sa tête avec une sorte de timidité sombre au delà
du coin de la dernière maison, et il regardait dans cette rue, et il y
avait dans ce tragique regard quelque chose qui ressemblait à
l'éblouissement de l'impossible et à la réverbération d'un paradis
fermé. Puis une larme, qui s'était peu à peu amassée dans l'angle des
paupières, devenue assez grosse pour tomber, glissait sur sa joue, et
quelquefois s'arrêtait à sa bouche. Le vieillard en sentait la saveur
amère. Il restait ainsi quelques minutes comme s'il eût été de pierre;
puis il s'en retournait par le même chemin et du même pas, et, à mesure
qu'il s'éloignait son regard s'éteignait.

Peu à peu, ce vieillard cessa d'aller jusqu'à l'angle de la rue des
Filles-du-Calvaire; il s'arrêtait à mi-chemin dans la rue Saint-Louis;
tantôt un peu plus loin, tantôt un peu plus près. Un jour, il resta au
coin de la rue Culture-Sainte-Catherine et regarda la rue des
Filles-du-Calvaire de loin. Puis il hocha silencieusement la tête de
droite à gauche, comme s'il se refusait quelque chose, et rebroussa
chemin.

Bientôt, il ne vint même plus jusqu'à la rue Saint-Louis. Il arrivait
jusqu'à la rue Pavée, secouait le front, et s'en retournait; puis il
n'alla plus au delà de la rue des Trois-Pavillons; puis il ne dépassa
plus les Blancs-Manteaux. On eût dit un pendule qu'on ne remonte plus et
dont les oscillations s'abrègent en attendant qu'elles s'arrêtent.

Tous les jours il sortait de chez lui à la même heure, il entreprenait
le même trajet, mais il ne l'achevait plus, et, peut-être sans qu'il en
eût conscience, il le raccourcissait sans cesse. Tout son visage
exprimait cette unique idée: À quoi bon? La prunelle était éteinte; plus
de rayonnement. La larme aussi était tarie; elle ne s'amassait plus
dans l'angle des paupières; cet oeil pensif était sec. La tête du
vieillard était toujours tendue en avant; le menton par moments remuait;
les plis de son cou maigre faisaient de la peine. Quelquefois, quand le
temps était mauvais, il avait sous le bras un parapluie, qu'il n'ouvrait
point. Les bonnes femmes du quartier disaient: C'est un innocent. Les
enfants le suivaient en riant.




Livre neuvième--Suprême ombre, suprême aurore




Chapitre I

Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux


C'est une terrible chose d'être heureux! Comme on s'en contente! Comme
on trouve que cela suffit! Comme, étant en possession du faux but de la
vie, le bonheur, on oublie le vrai but, le devoir!

Disons-le pourtant, on aurait tort d'accuser Marius.

Marius, nous l'avons expliqué, avant son mariage, n'avait pas fait de
questions à M. Fauchelevent, et, depuis, il avait craint d'en faire à
Jean Valjean. Il avait regretté la promesse à laquelle il s'était laissé
entraîner. Il s'était beaucoup dit qu'il avait eu tort de faire cette
concession au désespoir. Il s'était borné à éloigner peu à peu Jean
Valjean de sa maison et à l'effacer le plus possible dans l'esprit de
Cosette. Il s'était en quelque sorte toujours placé entre Cosette et
Jean Valjean, sûr que de cette façon elle ne l'apercevrait pas et n'y
songerait point. C'était plus que l'effacement, c'était l'éclipse.

Marius faisait ce qu'il jugeait nécessaire et juste. Il croyait avoir,
pour écarter Jean Valjean, sans dureté, mais sans faiblesse, des raisons
sérieuses qu'on a vues déjà et d'autres encore qu'on verra plus tard. Le
hasard lui ayant fait rencontrer, dans un procès qu'il avait plaidé, un
ancien commis de la maison Laffitte, il avait eu, sans les chercher, de
mystérieux renseignements qu'il n'avait pu, à la vérité, approfondir,
par respect même pour ce secret qu'il avait promis de garder, et par
ménagement pour la situation périlleuse de Jean Valjean. Il croyait, en
ce moment-là même, avoir un grave devoir à accomplir, la restitution des
six cent mille francs à quelqu'un qu'il cherchait le plus discrètement
possible. En attendant, il s'abstenait de toucher à cet argent.

Quant à Cosette, elle n'était dans aucun de ces secrets-là; mais il
serait dur de la condamner, elle aussi.

Il y avait de Marius à elle un magnétisme tout-puissant, qui lui faisait
faire, d'instinct et presque machinalement, ce que Marius souhaitait.
Elle sentait, du côté de «monsieur Jean», une volonté de Marius; elle
s'y conformait. Son mari n'avait eu rien à lui dire; elle subissait la
pression vague, mais claire, de ses intentions tacites, et obéissait
aveuglément. Son obéissance ici consistait à ne pas se souvenir de ce
que Marius oubliait. Elle n'avait aucun effort à faire pour cela. Sans
qu'elle sût elle-même pourquoi, et sans qu'il y ait à l'en accuser, son
âme était tellement devenue celle de son mari, que ce qui se couvrait
d'ombre dans la pensée de Marius s'obscurcissait dans la sienne.

N'allons pas trop loin cependant; en ce qui concerne Jean Valjean, cet
oubli et cet effacement n'étaient que superficiels. Elle était plutôt
étourdie qu'oublieuse. Au fond, elle aimait bien celui qu'elle avait si
longtemps nommé son père. Mais elle aimait plus encore son mari. C'est
ce qui avait un peu faussé la balance de ce coeur, penchée d'un seul
côté.

Il arrivait parfois que Cosette parlait de Jean Valjean et s'étonnait.
Alors Marius la calmait:--Il est absent, je crois. N'a-t-il pas dit
qu'il partait pour un voyage? C'est vrai, pensait Cosette. Il avait
l'habitude de disparaître ainsi. Mais pas si longtemps.--Deux ou trois
fois elle envoya Nicolette rue de l'Homme-Armé s'informer si monsieur
Jean était revenu de son voyage. Jean Valjean fit répondre que non.

Cosette n'en demanda pas davantage, n'ayant sur la terre qu'un besoin,
Marius.

Disons encore que, de leur côté, Marius et Cosette avaient été absents.
Ils étaient allés à Vernon. Marius avait mené Cosette au tombeau de son
père.

Marius avait peu à peu soustrait Cosette à Jean Valjean. Cosette s'était
laissé faire.

Du reste, ce qu'on appelle beaucoup trop durement, dans de certains cas,
l'ingratitude des enfants, n'est pas toujours une chose aussi
reprochable qu'on le croit. C'est l'ingratitude de la nature. La nature,
nous l'avons dit ailleurs, «regarde devant elle». La nature divise les
êtres vivants en arrivants et en partants. Les partants sont tournés
vers l'ombre, les arrivants vers la lumière. De là un écart qui, du côté
des vieux, est fatal, et, du côté des jeunes, involontaire. Cet écart,
d'abord insensible, s'accroît lentement comme toute séparation de
branches. Les rameaux, sans se détacher du tronc, s'en éloignent. Ce
n'est pas leur faute. La jeunesse va où est la joie, aux fêtes, aux
vives clartés, aux amours. La vieillesse va à la fin. On ne se perd pas
de vue, mais il n'y a plus d'étreinte. Les jeunes gens sentent le
refroidissement de la vie; les vieillards celui de la tombe. N'accusons
pas ces pauvres enfants.




Chapitre II

Dernières palpitations de la lampe sans huile


Jean Valjean un jour descendit son escalier, fit trois pas dans la rue,
s'assit sur une borne, sur cette même borne où Gavroche, dans la nuit du
5 au 6 juin, l'avait trouvé songeant; il resta là quelques minutes, puis
remonta. Ce fut la dernière oscillation du pendule. Le lendemain, il ne
sortit pas de chez lui. Le surlendemain, il ne sortit pas de son lit.

Sa portière, qui lui apprêtait son maigre repas, quelques choux ou
quelques pommes de terre avec un peu de lard, regarda dans l'assiette de
terre brune et s'exclama:

--Mais vous n'avez pas mangé hier, pauvre cher homme!

--Si fait, répondit Jean Valjean.

--L'assiette est toute pleine.

--Regardez le pot à l'eau. Il est vide.

--Cela prouve que vous avez bu; cela ne prouve pas que vous avez mangé.

--Eh bien, fît Jean Valjean, si je n'ai eu faim que d'eau?

--Cela s'appelle la soif, et, quand on ne mange pas en même temps, cela
s'appelle la fièvre.

--Je mangerai demain.

--Ou à la Trinité. Pourquoi pas aujourd'hui? Est-ce qu'on dit: Je
mangerai demain! Me laisser tout mon plat sans y toucher! Mes
viquelottes qui étaient si bonnes!

Jean Valjean prit la main de la vieille femme:

--Je vous promets de les manger, lui dit-il de sa voix bienveillante.

--Je ne suis pas contente de vous, répondit la portière.

Jean Valjean ne voyait guère d'autre créature humaine que cette bonne
femme. Il y a dans Paris des rues où personne ne passe et des maisons où
personne ne vient. Il était dans une de ces rues-là et dans une de ces
maisons-là.

Du temps qu'il sortait encore, il avait acheté à un chaudronnier pour
quelques sous un petit crucifix de cuivre qu'il avait accroché à un clou
en face de son lit. Ce gibet-là est toujours bon à voir.

Une semaine s'écoula sans que Jean Valjean fît un pas dans sa chambre.
Il demeurait toujours couché. La portière disait à son mari:--Le
bonhomme de là-haut ne se lève plus, il ne mange plus, il n'ira pas
loin. Ça a des chagrins, ça. On ne m'ôtera pas de la tête que sa fille
est mal mariée.

Le portier répliqua avec l'accent de la souveraineté maritale:

--S'il est riche, qu'il ait un médecin. S'il n'est pas riche, qu'il n'en
ait pas. S'il n'a pas de médecin, il mourra.

--Et s'il en a un?

--Il mourra, dit le portier.

La portière se mit à gratter avec un vieux couteau de l'herbe qui
poussait dans ce qu'elle appelait son pavé, et tout en arrachant
l'herbe, elle grommelait:

--C'est dommage. Un vieillard qui est si propre! Il est blanc comme un
poulet.

Elle aperçut au bout de la rue un médecin du quartier qui passait; elle
prit sur elle de le prier de monter.

--C'est au deuxième, lui dit-elle. Vous n'aurez qu'à entrer. Comme le
bonhomme ne bouge plus de son lit, la clef est toujours à la porte.

Le médecin vit Jean Valjean et lui parla.

Quand il redescendit, la portière l'interpella:

--Eh bien, docteur?

--Votre malade est bien malade.

--Qu'est-ce qu'il a?

--Tout et rien. C'est un homme qui, selon toute apparence, a perdu une
personne chère. On meurt de cela.

--Qu'est-ce qu'il vous a dit?

--Il m'a dit qu'il se portait bien.

--Reviendrez-vous, docteur?

--Oui, répondit le médecin. Mais il faudrait qu'un autre que moi revînt.




Chapitre III

Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent


Un soir Jean Valjean eut de la peine à se soulever sur le coude; il se
prit la main et ne trouva pas son pouls; sa respiration était courte et
s'arrêtait par instants; il reconnut qu'il était plus faible qu'il ne
l'avait encore été. Alors, sans doute sous la pression de quelque
préoccupation suprême, il fit un effort, se dressa sur son séant, et
s'habilla. Il mit son vieux vêtement d'ouvrier. Ne sortant plus, il y
était revenu, et il le préférait. Il dut s'interrompre plusieurs fois en
s'habillant; rien que pour passer les manches de la veste, la sueur lui
coulait du front.

Depuis qu'il était seul, il avait mis son lit dans l'antichambre, afin
d'habiter le moins possible cet appartement désert.

Il ouvrit la valise et en tira le trousseau de Cosette.

Il l'étala sur son lit.

Les chandeliers de l'évêque étaient à leur place sur la cheminée. Il
prit dans un tiroir deux bougies de cire et les mit dans les
chandeliers. Puis, quoiqu'il fît encore grand jour, c'était en été, il
les alluma. On voit ainsi quelquefois des flambeaux allumés en plein
jour dans les chambres où il y a des morts.

Chaque pas qu'il faisait en allant d'un meuble à l'autre l'exténuait, et
il était obligé de s'asseoir. Ce n'était point de la fatigue ordinaire
qui dépense la force pour la renouveler; c'était le reste des mouvements
possibles; C'était la vie épuisée qui s'égoutte dans des efforts
accablants qu'on ne recommencera pas.

Une des chaises où il se laissa tomber était placée devant le miroir, si
fatal pour lui, si providentiel pour Marius, où il avait lu sur le
buvard l'écriture renversée de Cosette. Il se vit dans ce miroir, et ne
se reconnut pas. Il avait quatre-vingts ans; avant le mariage de Marius,
on lui eût à peine donné cinquante ans; cette année avait compté trente.
Ce qu'il avait sur le front, ce n'était plus la ride de l'âge, c'était
la marque mystérieuse de la mort. On sentait là le creusement de l'ongle
impitoyable. Ses joues pendaient; la peau de son visage avait cette
couleur qui ferait croire qu'il y a déjà de la terre dessus; les deux
coins de sa bouche s'abaissaient comme dans ce masque que les anciens
sculptaient sur les tombeaux; il regardait le vide avec un air de
reproche; on eût dit un de ces grands êtres tragiques qui ont à se
plaindre de quelqu'un.

Il était dans cette situation, la dernière phase de l'accablement, où la
douleur ne coule plus; elle est, pour ainsi dire, coagulée; il y a sur
l'âme comme un caillot de désespoir.

La nuit était venue. Il traîna laborieusement une table et le vieux
fauteuil près de la cheminée, et posa sur la table une plume, de l'encre
et du papier.

Cela fait, il eut un évanouissement. Quand il reprit connaissance, il
avait soif. Ne pouvant soulever le pot à l'eau, il le pencha péniblement
vers sa bouche, et but une gorgée.

Puis il se tourna vers le lit, et, toujours assis, car il ne pouvait
rester debout, il regarda la petite robe noire et tous ces chers objets.

Ces contemplations-là durent des heures qui semblent des minutes. Tout à
coup il eut un frisson, il sentit que le froid lui venait; il s'accouda
à la table que les flambeaux de l'évêque éclairaient, et prit la plume.

Comme la plume ni l'encre n'avaient servi depuis longtemps, le bec de la
plume était recourbé, l'encre était desséchée, il fallut qu'il se levât
et qu'il mît quelques gouttes d'eau dans l'encre, ce qu'il ne put faire
sans s'arrêter et s'asseoir deux ou trois fois, et il fut forcé d'écrire
avec le dos de la plume. Il s'essuyait le front de temps en temps.

Sa main tremblait. Il écrivit lentement quelques lignes que voici:

«Cosette, je te bénis. Je vais t'expliquer. Ton mari a eu raison de me
faire comprendre que je devais m'en aller; cependant il y a un peu
d'erreur dans ce qu'il a cru, mais il a eu raison. Il est excellent.
Aime-le toujours bien quand je serai mort. Monsieur Pontmercy, aimez
toujours mon enfant bien-aimé. Cosette, on trouvera ce papier-ci, voici
ce que je veux te dire, tu vas voir les chiffres, si j'ai la force de me
les rappeler, écoute bien, cet argent est bien à toi. Voici toute la
chose: Le jais blanc vient de Norvège, le jais noir vient d'Angleterre,
la verroterie noire vient d'Allemagne. Le jais est plus léger, plus
précieux, plus cher. On peut faire en France des imitations comme en
Allemagne. Il faut une petite enclume de deux pouces carrés et une lampe
à esprit de vin pour amollir la cire. La cire autrefois se faisait avec
de la résine et du noir de fumée et coûtait quatre francs la livre. J'ai
imaginé de la faire avec de la gomme laque et de la térébenthine. Elle
ne coûte plus que trente sous, et elle est bien meilleure. Les boucles
se font avec un verre violet qu'on colle au moyen de cette cire sur une
petite membrure en fer noir. Le verre doit être violet pour les bijoux
de fer et noir pour les bijoux d'or. L'Espagne en achète beaucoup. C'est
le pays du jais...»

Ici il s'interrompit, la plume tomba de ses doigts, il lui vint un de
ces sanglots désespérés qui montaient par moments des profondeurs de son
être, le pauvre homme prit sa tête dans ses deux mains, et songea.

--Oh! s'écria-t-il au dedans de lui-même (cris lamentables, entendus de
Dieu seul), c'est fini. Je ne la verrai plus. C'est un sourire qui a
passé sur moi. Je vais entrer dans la nuit sans même la revoir. Oh! une
minute, un instant, entendre sa voix, toucher sa robe, la regarder,
elle, l'ange! et puis mourir! Ce n'est rien de mourir, ce qui est
affreux, c'est de mourir sans la voir. Elle me sourirait, elle me dirait
un mot. Est-ce que cela ferait du mal à quelqu'un? Non, c'est fini,
jamais. Me voilà tout seul. Mon Dieu! mon Dieu! je ne la verrai plus.

En ce moment on frappa à sa porte.




Chapitre IV

Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir


Ce même jour, ou, pour mieux dire, ce même soir, comme Marius sortait de
table et venait de se retirer dans son cabinet, ayant un dossier à
étudier, Basque lui avait remis une lettre en disant: La personne qui a
écrit la lettre est dans l'antichambre.

Cosette avait pris le bras du grand-père et faisait un tour dans le
jardin.

Une lettre peut, comme un homme, avoir mauvaise tournure. Gros papier,
pli grossier, rien qu'à les voir, de certaines missives déplaisent. La
lettre qu'avait apportée Basque était de cette espèce.

Marius la prit. Elle sentait le tabac. Rien n'éveille un souvenir comme
une odeur. Marius reconnut ce tabac. Il regarda la suscription: _À
monsieur, monsieur le baron Pommerci. En son hôtel_. Le tabac reconnu
lui fit reconnaître l'écriture. On pourrait dire que l'étonnement a des
éclairs. Marius fut comme illuminé d'un de ces éclairs-là.

L'odorat, ce mystérieux aide-mémoire, venait de faire revivre en lui
tout un monde. C'était bien là le papier, la façon de plier, la teinte
blafarde de l'encre, c'était bien là l'écriture connue; surtout c'était
là le tabac. Le galetas Jondrette lui apparaissait.

Ainsi, étrange coup de tête du hasard! une des deux pistes qu'il avait
tant cherchées, celle pour laquelle dernièrement encore il avait fait
tant d'efforts et qu'il croyait à jamais perdue, venait d'elle-même
s'offrir à lui.

Il décacheta avidement la lettre, et il lut:

«Monsieur le baron,

«Si l'Être Suprême m'en avait donné les talents, j'aurais pu être le
baron Thénard, membre de l'institut (académie des sciences), mais je ne
le suis pas. Je porte seulement le même nom que lui, heureux si ce
souvenir me recommande à l'excellence de vos bontés. Le bienfait dont
vous m'honorerez sera réciproque. Je suis en possession d'un secret
consernant un individu. Cet individu vous conserne. Je tiens le secret à
votre disposition désirant avoir l'honneur de vous être hutile. Je vous
donnerai le moyen simple de chaser de votre honorable famille cet
individu qui n'y a pas droit, madame la baronne étant de haute
naissance. Le sanctuaire de la vertu ne pourrait coabiter plus longtemps
avec le crime sans abdiquer.

«J'atends dans l'antichambre les ordres de monsieur le baron.

«Avec respect.»

La lettre était signée «Thénard».

Cette signature n'était pas fausse. Elle était seulement un peu abrégée.

Du reste l'amphigouri et l'orthographe achevaient la révélation. Le
certificat d'origine était complet. Aucun doute n'était possible.

L'émotion de Marius fut profonde. Après le mouvement de surprise, il eut
un mouvement de bonheur. Qu'il trouvât maintenant l'autre homme qu'il
cherchait, celui qui l'avait sauvé lui Marius, et il n'aurait plus rien
à souhaiter.

Il ouvrit un tiroir de son secrétaire, y prit quelques billets de
banque, les mit dans sa poche, referma le secrétaire et sonna. Basque
entre-bâilla la porte.

--Faites entrer, dit Marius.

Basque annonça:

--Monsieur Thénard.

Un homme entra.

Nouvelle surprise pour Marius. L'homme qui entra lui était parfaitement
inconnu.

Cet homme, vieux du reste, avait le nez gros, le menton dans la cravate,
des lunettes vertes à double abat-jour de taffetas vert sur les yeux,
les cheveux lissés et aplatis sur le front au ras des sourcils comme la
perruque des cochers anglais de high life. Ses cheveux étaient gris. Il
était vêtu de noir de la tête aux pieds, d'un noir très râpé, mais
propre; un trousseau de breloques, sortant de son gousset, y faisait
supposer une montre. Il tenait à la main un vieux chapeau. Il marchait
voûté, et la courbure de son dos s'augmentait de la profondeur de son
salut.

Ce qui frappait au premier abord, c'est que l'habit de ce personnage,
trop ample, quoique soigneusement boutonné, ne semblait pas fait pour
lui. Ici une courte digression est nécessaire.

Il y avait à Paris, à cette époque, dans un vieux logis borgne, rue
Beautreillis, près de l'Arsenal, un juif ingénieux qui avait pour
profession de changer un gredin en honnête homme. Pas pour trop
longtemps, ce qui eût pu être gênant pour le gredin. Le changement se
faisait à vue, pour un jour ou deux, à raison de trente sous par jour,
au moyen d'un costume ressemblant le plus possible à l'honnêteté de tout
le monde. Ce loueur de costumes s'appelait _le Changeur_; les filous
parisiens lui avaient donné ce nom, et ne lui en connaissaient pas
d'autre. Il avait un vestiaire assez complet. Les loques dont il
affublait les gens étaient à peu près possibles. Il avait des
spécialités et des catégories; à chaque clou de son magasin pendait,
usée et fripée, une condition sociale; ici l'habit de magistrat, là
l'habit de curé, là l'habit de banquier, dans un coin l'habit de
militaire en retraite, ailleurs l'habit d'homme de lettres, plus loin
l'habit d'homme d'État. Cet être était le costumier du drame immense que
la friponnerie joue à Paris. Son bouge était la coulisse d'où le vol
sortait et où l'escroquerie rentrait. Un coquin déguenillé arrivait à ce
vestiaire, déposait trente sous, et choisissait, selon le rôle qu'il
voulait jouer ce jour-là, l'habit qui lui convenait, et, en redescendant
l'escalier, le coquin était quelqu'un. Le lendemain les nippes étaient
fidèlement rapportées, et le Changeur, qui confiait tout aux voleurs,
n'était jamais volé. Ces vêtements avaient un inconvénient, ils
«n'allaient pas»; n'étant point faits pour ceux qui les portaient, ils
étaient collants pour celui-ci, flottants pour celui-là, et ne
s'ajustaient à personne. Tout filou qui dépassait la moyenne humaine en
petitesse ou en grandeur, était mal à l'aise dans les costumes du
Changeur. Il ne fallait être ni trop gras ni trop maigre. Le Changeur
n'avait prévu que les hommes ordinaires. Il avait pris mesure à l'espèce
dans la personne du premier gueux venu, lequel n'est ni gros, ni mince,
ni grand, ni petit. De là des adaptations quelquefois difficiles dont
les pratiques du Changeur se tiraient comme elles pouvaient. Tant pis
pour les exceptions! L'habit d'homme d'État, par exemple, noir du haut
en bas, et par conséquent convenable, eût été trop large pour Pitt et
trop étroit pour Castelcicala. Le vêtement d'_homme d'état_ était
désigné comme il suit dans le catalogue du Changeur; nous copions: «Un
habit de drap noir, un pantalon de laine noire, un gilet de soie, des
bottes et du linge.» Il y avait en marge: _Ancien ambassadeur_, et une
note que nous transcrivons également: «Dans une boîte séparée, une
perruque proprement frisée, des lunettes vertes, des breloques, et deux
petits tuyaux de plume d'un pouce de long enveloppés de coton.» Tout
cela revenait à l'homme d'État, ancien ambassadeur. Tout ce costume
était, si l'on peut parler ainsi, exténué; les coutures blanchissaient,
une vague boutonnière s'entrouvrait à l'un des coudes; en outre, un
bouton manquait à l'habit sur la poitrine; mais ce n'est qu'un détail;
la main de l'homme d'État, devant toujours être dans l'habit et sur le
coeur, avait pour fonction de cacher le bouton absent.

Si Marius avait été familier avec les institutions occultes de Paris, il
eût tout de suite reconnu, sur le dos du visiteur que Basque venait
d'introduire, l'habit d'homme d'État emprunté au Décroche-moi-ça du
Changeur.

Le désappointement de Marius, en voyant entrer un homme autre que celui
qu'il attendait, tourna en disgrâce pour le nouveau venu. Il l'examina
des pieds à la tête, pendant que le personnage s'inclinait démesurément,
et lui demanda d'un ton bref:

--Que voulez-vous?

L'homme répondit avec un rictus aimable dont le sourire caressant d'un
crocodile donnerait quelque idée:

--Il me semble impossible que je n'aie pas déjà eu l'honneur de voir
monsieur le baron dans le monde. Je crois bien l'avoir particulièrement
rencontré, il y a quelques années, chez madame la princesse Bagration et
dans les salons de sa seigneurie le vicomte Dambray, pair de France.

C'est toujours une bonne tactique en coquinerie que d'avoir l'air de
reconnaître quelqu'un qu'on ne connaît point.

Marius était attentif au parler de cet homme. Il épiait l'accent et le
geste, mais son désappointement croissait; c'était une prononciation
nasillarde, absolument différente du son de voix aigre et sec auquel il
s'attendait. Il était tout à fait dérouté.

--Je ne connais, dit-il, ni madame Bagration, ni M. Dambray. Je n'ai de
ma vie mis le pied ni chez l'un ni chez l'autre.

La réponse était bourrue. Le personnage, gracieux quand même, insista.

--Alors, ce sera chez Chateaubriand que j'aurai vu monsieur! Je connais
beaucoup Chateaubriand. Il est très affable. Il me dit quelquefois:
Thénard, mon ami... est-ce que vous ne buvez pas un verre avec moi?

Le front de Marius devint de plus en plus sévère:

--Je n'ai jamais eu l'honneur d'être reçu chez monsieur de
Chateaubriand. Abrégeons. Qu'est-ce que vous voulez?

L'homme, devant la voix plus dure, salua plus bas.

--Monsieur le baron, daignez m'écouter. Il y a en Amérique, dans un pays
qui est du côté de Panama, un village appelé la Joya. Ce village se
compose d'une seule maison. Une grande maison carrée de trois étages en
briques cuites au soleil, chaque côté du carré long de cinq cents pieds,
chaque étage en retraite de douze pieds sur l'étage inférieur de façon à
laisser devant soi une terrasse qui fait le tour de l'édifice, au centre
une cour intérieure où sont les provisions et les munitions, pas de
fenêtres, des meurtrières, pas de porte, des échelles, des échelles pour
monter du sol à la première terrasse, et de la première à la seconde, et
de la seconde à la troisième, des échelles pour descendre dans la cour
intérieure, pas de portes aux chambres, des trappes, pas d'escaliers aux
chambres, des échelles; le soir on ferme les trappes, on retire les
échelles, on braque des tromblons et des carabines aux meurtrières; nul
moyen d'entrer; une maison le jour, une citadelle la nuit, huit cents
habitants, voilà ce village. Pourquoi tant de précautions? c'est que ce
pays est dangereux; il est plein d'anthropophages. Alors pourquoi y
va-t-on? c'est que ce pays est merveilleux; on y trouve de l'or.

--Où voulez-vous en venir? interrompit Marius qui du désappointement
passait à l'impatience.

--À ceci, monsieur le baron. Je suis un ancien diplomate fatigué. La
vieille civilisation m'a mis sur les dents. Je veux essayer des
sauvages.

--Après?

--Monsieur le baron, l'égoïsme est la loi du monde. La paysanne
prolétaire qui travaille à la journée se retourne quand la diligence
passe, la paysanne propriétaire qui travaille à son champ ne se retourne
pas. Le chien du pauvre aboie après le riche, le chien du riche aboie
après le pauvre. Chacun pour soi. L'intérêt, voilà le but des hommes.
L'or, voilà l'aimant.

--Après? Concluez.

--Je voudrais aller m'établir à la Joya. Nous sommes trois. J'ai mon
épouse et ma demoiselle; une fille qui est fort belle. Le voyage est
long et cher. Il me faut un peu d'argent.

--En quoi cela me regarde-t-il? demanda Marius.

L'inconnu tendit le cou hors de sa cravate, geste propre au vautour, et
répliqua avec un redoublement de sourire:

--Est-ce que monsieur le baron n'a pas lu ma lettre?

Cela était à peu près vrai. Le fait est que le contenu de l'épître avait
glissé sur Marius. Il avait vu l'écriture plus qu'il n'avait lu la
lettre. Il s'en souvenait à peine. Depuis un moment un nouvel éveil
venait de lui être donné. Il avait remarqué ce détail: mon épouse et ma
demoiselle. Il attachait sur l'inconnu un oeil pénétrant. Un juge
d'instruction n'eût pas mieux regardé. Il le guettait presque. Il se
borna à lui répondre:

--Précisez.

L'inconnu inséra ses deux mains dans ses deux goussets, releva sa tête
sans redresser son épine dorsale, mais en scrutant de son côté Marius
avec le regard vert de ses lunettes.

--Soit, monsieur le baron. Je précise. J'ai un secret à vous vendre.

--Un secret?

--Un secret.

--Qui me concerne?

--Un peu.

--Quel est ce secret?

Marius examinait de plus en plus l'homme, tout en l'écoutant.

--Je commence gratis, dit l'inconnu. Vous allez voir que je suis
intéressant.

--Parlez.

--Monsieur le baron, vous avez chez vous un voleur et un assassin.

Marius tressaillit.

--Chez moi? non, dit-il.

L'inconnu, imperturbable, brossa son chapeau du coude, et poursuivit:

--Assassin et voleur. Remarquez, monsieur le baron, que je ne parle pas
ici de faits anciens, arriérés, caducs, qui peuvent être effacés par la
prescription devant la loi et par le repentir devant Dieu. Je parle de
faits récents, de faits actuels, de faits encore ignorés de la justice à
cette heure. Je continue. Cet homme s'est glissé dans votre confiance,
et presque dans votre famille, sous un faux nom. Je vais vous dire son
nom vrai. Et vous le dire pour rien.

--J'écoute.

--Il s'appelle Jean Valjean.

--Je le sais.

--Je vais vous dire, également pour rien, qui il est.

--Dites.

--C'est un ancien forçat.

--Je le sais.

--Vous le savez depuis que j'ai eu l'honneur de vous le dire.

--Non. Je le savais auparavant.

Le ton froid de Marius, cette double réplique _je le sais_, son
laconisme réfractaire au dialogue, remuèrent dans l'inconnu quelque
colère sourde. Il décocha à la dérobée à Marius un regard furieux, tout
de suite éteint. Si rapide qu'il fût, ce regard était de ceux qu'on
reconnaît quand on les a vus une fois; il n'échappa point à Marius. De
certains flamboiements ne peuvent venir que de certaines âmes; la
prunelle, ce soupirail de la pensée, s'en embrase; les lunettes ne
cachent rien; mettez donc une vitre à l'enfer.

L'inconnu reprit, en souriant:

--Je ne me permets pas de démentir monsieur le baron. Dans tous les cas,
vous devez voir que je suis renseigné. Maintenant ce que j'ai à vous
apprendre n'est connu que de moi seul. Cela intéresse la fortune de
madame la baronne. C'est un secret extraordinaire. Il est à vendre.
C'est à vous que je l'offre d'abord. Bon marché. Vingt mille francs.

--Je sais ce secret-là comme je sais les autres, dit Marius.

Le personnage sentit le besoin de baisser un peu son prix:

--Monsieur le baron, mettez dix mille francs, et je parle.

--Je vous répète que vous n'avez rien à m'apprendre. Je sais ce que vous
voulez me dire.

Il y eut dans l'oeil de l'homme un nouvel éclair. Il s'écria:

--Il faut pourtant que je dîne aujourd'hui. C'est un secret
extraordinaire, vous dis-je. Monsieur le baron, je vais parler. Je
parle. Donnez-moi vingt francs.

Marius le regarda fixement:

--Je sais votre secret extraordinaire; de même que je savais le nom de
Jean Valjean, de même que je sais votre nom.

--Mon nom?

--Oui.

--Ce n'est pas difficile, monsieur le baron. J'ai eu l'honneur de vous
l'écrire et de vous le dire. Thénard.

--Dier.

--Hein?

--Thénardier.

--Qui ça?

Dans le danger, le porc-épic se hérisse, le scarabée fait le mort, la
vieille garde se forme en carré; cet homme se mit à rire.

Puis il épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la manche
de son habit.

Marius continua:

--Vous êtes aussi l'ouvrier Jondrette, le comédien Fabantou, le poète
Genflot, l'espagnol don Alvarès, et la femme Balizard.

--La femme quoi?

--Et vous avez tenu une gargote à Montfermeil.

--Une gargote! Jamais.

--Et je vous dis que vous êtes Thénardier.

--Je le nie.

--Et que vous êtes un gueux. Tenez.

Et Marius, tirant de sa poche un billet de banque, le lui jeta à la
face.

--Merci! pardon! cinq cents francs! monsieur le baron!

Et l'homme, bouleversé, saluant, saisissant le billet, l'examina.

--Cinq cents francs! reprit-il, ébahi. Et il bégaya à demi-voix: Un
fafiot sérieux!

Puis brusquement:

--Eh bien soit, s'écria-t-il. Mettons-nous à notre aise.

Et, avec une prestesse de singe, rejetant ses cheveux en arrière,
arrachant ses lunettes, retirant de son nez et escamotant les deux
tuyaux de plume dont il a été question tout à l'heure, et qu'on a
d'ailleurs déjà vus à une autre page de ce livre, il ôta son visage
comme on ôte son chapeau.

L'oeil s'alluma; le front inégal, raviné, bossu par endroits,
hideusement ridé en haut, se dégagea, le nez redevint aigu comme un bec;
le profil féroce et sagace de l'homme de proie reparut.

--Monsieur le baron est infaillible, dit-il d'une voix nette et d'où
avait disparu tout nasillement, je suis Thénardier.

Et il redressa son dos voûté.

Thénardier, car c'était bien lui, était étrangement surpris; il eût été
troublé s'il avait pu l'être. Il était venu apporter de l'étonnement, et
c'était lui qui en recevait. Cette humiliation lui était payée cinq
cents francs, et, à tout prendre, il l'acceptait; mais il n'en était pas
moins abasourdi.

Il voyait pour la première fois ce baron Pontmercy, et, malgré son
déguisement, ce baron Pontmercy le reconnaissait, et le reconnaissait à
fond. Et non seulement ce baron était au fait de Thénardier, mais il
semblait au fait de Jean Valjean. Qu'était-ce que ce jeune homme presque
imberbe, si glacial et si généreux, qui savait les noms des gens, qui
savait tous leurs noms, et qui leur ouvrait sa bourse, qui malmenait les
fripons comme un juge et qui les payait comme une dupe?

Thénardier, on se le rappelle, quoique ayant été voisin de Marius, ne
l'avait jamais vu, ce qui est fréquent à Paris; il avait autrefois
entendu vaguement ses filles parler d'un jeune homme très pauvre appelé
Marius qui demeurait dans la maison. Il lui avait écrit, sans le
connaître, la lettre qu'on sait. Aucun rapprochement n'était possible
dans son esprit entre ce Marius-là et M. le baron Pontmercy.

Quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que, sur le champ de bataille
de Waterloo, il n'en avait entendu que les deux dernières syllabes, pour
lesquelles il avait toujours eu le légitime dédain qu'on doit à ce qui
n'est qu'un remercîment.

Du reste, par sa fille Azelma, qu'il avait mise à la piste des mariés du
16 février, et par ses fouilles personnelles, il était parvenu à savoir
beaucoup de choses, et, du fond de ses ténèbres, il avait réussi à
saisir plus d'un fil mystérieux. Il avait, à force d'industrie,
découvert, ou, tout au moins, à force d'inductions, deviné, quel était
l'homme qu'il avait rencontré un certain jour dans le Grand Égout. De
l'homme, il était facilement arrivé au nom. Il savait que madame la
baronne Pontmercy, c'était Cosette. Mais de ce côté-là, il comptait être
discret. Qui était Cosette? Il ne le savait pas au juste lui-même. Il
entrevoyait bien quelque bâtardise, l'histoire de Fantine lui avait
toujours semblé louche, mais à quoi bon en parler? Pour se faire payer
son silence? Il avait, ou croyait avoir, à vendre mieux que cela. Et,
selon toute apparence, venir faire, sans preuve, cette révélation au
baron Pontmercy: _Votre femme est bâtarde_, cela n'eût réussi qu'à
attirer la botte du mari vers les reins du révélateur.

Dans la pensée de Thénardier, la conversation avec Marius n'avait pas
encore commencé. Il avait dû reculer, modifier sa stratégie, quitter une
position, changer de front; mais rien d'essentiel n'était encore
compromis, et il avait cinq cents francs dans sa poche. En outre, il
avait quelque chose de décisif à dire, et même contre ce baron Pontmercy
si bien renseigné et si bien armé, il se sentait fort. Pour les hommes
de la nature de Thénardier, tout dialogue est un combat. Dans celui qui
allait s'engager, quelle était sa situation? Il ne savait pas à qui il
parlait, mais il savait de quoi il parlait. Il fit rapidement cette
revue intérieure de ses forces, et après avoir dit: _Je suis
Thénardier_, il attendit.

Marius était resté pensif. Il tenait donc enfin Thénardier. Cet homme,
qu'il avait tant désiré retrouver, était là. Il allait donc pouvoir
faire honneur à la recommandation du colonel Pontmercy. Il était humilié
que ce héros dût quelque chose à ce bandit, et que la lettre de change
tirée du fond du tombeau par son père sur lui Marius fût jusqu'à ce jour
protestée. Il lui paraissait aussi, dans la situation complexe où était
son esprit vis-à-vis de Thénardier, qu'il y avait lieu de venger le
colonel du malheur d'avoir été sauvé par un tel gredin. Quoi qu'il en
fût, il était content. Il allait donc enfin délivrer de ce créancier
indigne l'ombre du colonel, et il lui semblait qu'il allait retirer de
la prison pour dettes la mémoire de son père.

À côté de ce devoir, il en avait un autre, éclaircir, s'il se pouvait,
la source de la fortune de Cosette. L'occasion semblait se présenter.
Thénardier savait peut-être quelque chose. Il pouvait être utile de voir
le fond de cet homme. Il commença par là.

Thénardier avait fait disparaître le «fafiot sérieux» dans son gousset,
et regardait Marius avec une douceur presque tendre.

Marius rompit le silence.

--Thénardier, je vous ai dit votre nom. À présent, votre secret, ce que
vous veniez m'apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J'ai mes
informations aussi, moi. Vous allez voir que j'en sais plus long que
vous. Jean Valjean, comme vous l'avez dit, est un assassin et un voleur.
Un voleur, parce qu'il a volé un riche manufacturier dont il a causé la
ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu'il a assassiné l'agent de
police Javert.

--Je ne comprends pas, monsieur le baron, fît Thénardier.

--Je vais me faire comprendre. Écoutez. Il y avait, dans un
arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu
quelque ancien démêlé avec la justice, et qui, sous le nom de M.
Madeleine, s'était relevé et réhabilité. Cet homme était devenu, dans
toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des
verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant à
sa fortune personnelle, il l'avait faite aussi, mais secondairement et,
en quelque sorte, par occasion. Il était le père nourricier des pauvres.
Il fondait des hôpitaux, ouvrait des écoles, visitait les malades,
dotait les filles, soutenait les veuves, adoptait les orphelins; il
était comme le tuteur du pays. Il avait refusé la croix, on l'avait
nommé maire. Un forçat libéré savait le secret d'une peine encourue
autrefois par cet homme; il le dénonça et le fit arrêter, et profita de
l'arrestation pour venir à Paris et se faire remettre par le banquier
Laffitte,--Je tiens le fait du caissier lui-même,--au moyen d'une fausse
signature, une somme de plus d'un demi-million qui appartenait à M.
Madeleine. Ce forçat, qui a volé M. Madeleine, c'est Jean Valjean.
Quant à l'autre fait, vous n'avez rien non plus à m'apprendre. Jean
Valjean a tué l'agent Javert; il l'a tué d'un coup de pistolet. Moi qui
vous parle, j'étais présent.

Thénardier jeta à Marius le coup d'oeil souverain d'un homme battu qui
remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute
tout le terrain qu'il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite;
l'inférieur vis-à-vis du supérieur doit avoir le triomphe câlin, et
Thénardier se borna à dire à Marius:

--Monsieur le baron, nous faisons fausse route.

Et il souligna cette phrase en faisant faire à son trousseau de
breloques un moulinet expressif.

--Quoi! repartit Marius, contestez-vous cela? Ce sont des faits.

--Ce sont des chimères. La confiance dont monsieur le baron m'honore me
fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vérité et la justice. Je
n'aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean
Valjean n'a point volé M. Madeleine, et Jean Valjean n'a point tué
Javert.

--Voilà qui est fort! comment cela?

--Pour deux raisons.

--Lesquelles? parlez.

--Voici la première: il n'a pas volé M. Madeleine, attendu que c'est
lui-même Jean Valjean qui est M. Madeleine.

--Que me contez-vous là?

--Et voici la seconde: il n'a pas assassiné Javert, attendu que celui
qui a tué Javert, c'est Javert.

--Que voulez-vous dire?

--Que Javert s'est suicidé.

--Prouvez! prouvez! cria Marius hors de lui.

Thénardier reprit en scandant sa phrase à la façon d'un alexandrin
antique:

--L'agent-de-police-Ja-vert-a-été-trouvé-noyé-sous-un-bateau-du-Pont-au-Change.


--Mais prouvez donc!

Thénardier tira de sa poche de côté une large enveloppe de papier gris
qui semblait contenir des feuilles pliées de diverses grandeurs.

--J'ai mon dossier, dit-il avec calme.

Et il ajouta:

--Monsieur le baron, dans votre intérêt, j'ai voulu connaître à fond mon
Jean Valjean. Je dis que Jean Valjean et Madeleine, c'est le même homme,
et je dis que Javert n'a eu d'autre assassin que Javert, et quand je
parle, c'est que j'ai des preuves. Non des preuves manuscrites,
l'écriture est suspecte, l'écriture est complaisante, mais des preuves
imprimées.

Tout en parlant, Thénardier extrayait de l'enveloppe deux numéros de
journaux jaunis, fanés, et fortement saturés de tabac. L'un de ces deux
journaux, cassé à tous les plis et tombant en lambeaux carrés, semblait
beaucoup plus ancien que l'autre.

--Deux faits, deux preuves, fit Thénardier. Et il tendit à Marius les
deux journaux déployés.

Ces deux journaux, le lecteur les connaît. L'un, le plus ancien, un
numéro du _Drapeau blanc_ du 25 juillet 1823, dont on a pu voir le texte
à la page 148 du tome troisième de ce livre, établissait l'identité de
M. Madeleine et de Jean Valjean. L'autre, un _Moniteur_ du 15 juin 1832,
constatait le suicide de Javert, ajoutant qu'il résultait d'un rapport
verbal de Javert au préfet que, fait prisonnier dans la barricade de la
rue de la Chanvrerie, il avait dû la vie à la magnanimité d'un insurgé
qui, le tenant sous son pistolet, au lieu de lui brûler la cervelle,
avait tiré en l'air.

Marius lut. Il y avait évidence, date certaine, preuve irréfragable, ces
deux journaux n'avaient pas été imprimés exprès pour appuyer les dires
de Thénardier; la note publiée dans le _Moniteur_ était communiquée
administrativement par la préfecture de police. Marius ne pouvait
douter. Les renseignements du commis-caissier étaient faux et lui-même
s'était trompé. Jean Valjean, grandi brusquement, sortait du nuage.
Marius ne put retenir un cri de joie:

--Eh bien alors, ce malheureux est un admirable homme! toute cette
fortune était vraiment à lui! c'est Madeleine, la providence de tout un
pays! c'est Jean Valjean, le sauveur de Javert! c'est un héros! c'est un
saint!

--Ce n'est pas un saint, et ce n'est pas un héros, dit Thénardier. C'est
un assassin et un voleur.

Et il ajouta du ton d'un homme qui commence à se sentir quelque
autorité:--Calmons-nous.

Voleur, assassin, ces mots que Marius croyait disparus, et qui
revenaient, tombèrent sur lui comme une douche de glace.

--Encore! dit-il.

--Toujours, fit Thénardier. Jean Valjean n'a pas volé Madeleine, mais
c'est un voleur. Il n'a pas tué Javert, mais c'est un meurtrier.

--Voulez-vous parler, reprit Marius, de ce misérable vol d'il y a
quarante ans, expié, cela résulte de vos journaux mêmes, par toute une
vie de repentir, d'abnégation et de vertu?

--Je dis assassinat et vol, monsieur le baron. Et je répète que je parle
de faits actuels. Ce que j'ai à vous révéler est absolument inconnu.
C'est de l'inédit. Et peut-être y trouverez-vous la source de la fortune
habilement offerte par Jean Valjean à madame la baronne. Je dis
habilement, car, par une donation de ce genre, se glisser dans une
honorable maison dont on partagera l'aisance, et, du même coup, cacher
son crime, jouir de son vol, enfouir son nom, et se créer une famille,
ce ne serait pas très maladroit.

--Je pourrais vous interrompre ici, observa Marius, mais continuez.

--Monsieur le baron, je vais vous dire tout, laissant la récompense à
votre générosité. Ce secret vaut de l'or massif. Vous me direz: Pourquoi
ne t'es-tu pas adressé à Jean Valjean? Par une raison toute simple; je
sais qu'il s'est dessaisi, et dessaisi en votre faveur, et je trouve la
combinaison ingénieuse; mais il n'a plus le sou, il me montrerait ses
mains vides, et, puisque j'ai besoin de quelque argent pour mon voyage à
la Joya, je vous préfère, vous qui avez tout, à lui qui n'a rien. Je
suis un peu fatigué, permettez-moi de prendre une chaise.

Marius s'assit et lui fit signe de s'asseoir.

Thénardier s'installa sur une chaise capitonnée, reprit les deux
journaux, les replongea dans l'enveloppe, et murmura en becquetant avec
son ongle le _Drapeau blanc_: Celui-ci m'a donné du mal pour l'avoir.
Cela fait, il croisa les jambes et s'étala sur le dos, attitude propre
aux gens sûrs de ce qu'ils disent, puis entra en matière, gravement et
en appuyant sur les mots:

--Monsieur le baron, le 6 juin 1832, il y a un an environ, le jour de
l'émeute, un homme était dans le Grand Égout de Paris, du côté où
l'égout vient rejoindre la Seine, entre le pont des Invalides et le pont
d'Iéna.

Marius rapprocha brusquement sa chaise de celle de Thénardier.
Thénardier remarqua ce mouvement et continua avec la lenteur d'un
orateur qui tient son interlocuteur et qui sent la palpitation de son
adversaire sous ses paroles:

--Cet homme, forcé de se cacher, pour des raisons du reste étrangères à
la politique, avait pris l'égout pour domicile et en avait une clef.
C'était, je le répète, le 6 juin; il pouvait être huit heures du soir.
L'homme entendit du bruit dans l'égout. Très surpris, il se blottit, et
guetta. C'était un bruit de pas, on marchait dans l'ombre, on venait de
son côté. Chose étrange, il y avait dans l'égout un autre homme que lui.
La grille de sortie de l'égout n'était pas loin. Un peu de lumière qui
en venait lui permit de reconnaître le nouveau venu et de voir que cet
homme portait quelque chose sur son dos. Il marchait courbé. L'homme qui
marchait courbé était un ancien forçat, et ce qu'il traînait sur ses
épaules était un cadavre. Flagrant délit d'assassinat, s'il en fut.
Quant au vol, il va de soi; on ne tue pas un homme gratis. Ce forçat
allait jeter ce cadavre à la rivière. Un fait à noter, c'est qu'avant
d'arriver à la grille de sortie, ce forçat, qui venait de loin dans
l'égout, avait nécessairement rencontré une fondrière épouvantable où il
semble qu'il eût pu laisser le cadavre; mais, dès le lendemain, les
égoutiers, en travaillant à la fondrière, y auraient retrouvé l'homme
assassiné, et ce n'était pas le compte de l'assassin. Il avait mieux
aimé traverser la fondrière, avec son fardeau, et ses efforts ont dû
être effrayants, il est impossible de risquer plus complètement sa vie;
je ne comprends pas qu'il soit sorti de là vivant.

La chaise de Marius se rapprocha encore. Thénardier en profita pour
respirer longuement. Il poursuivit:

--Monsieur le baron, un égout n'est pas le Champ de Mars. On y manque de
tout, et même de place. Quand deux hommes sont là, il faut qu'ils se
rencontrent. C'est ce qui arriva. Le domicilié et le passant furent
forcés de se dire bonjour, à regret l'un et l'autre. Le passant dit au
domicilié:--_Tu vois ce que j'ai sur le dos, il faut que je sorte, tu as
la clef, donne-la-moi_. Ce forçat était un homme d'une force terrible.
Il n'y avait pas à refuser. Pourtant celui qui avait la clef parlementa,
uniquement pour gagner du temps. Il examina ce mort, mais il ne put rien
voir, sinon qu'il était jeune, bien mis, l'air d'un riche, et tout
défiguré par le sang. Tout en causant, il trouva moyen de déchirer et
d'arracher par derrière, sans que l'assassin s'en aperçût, un morceau de
l'habit de l'homme assassiné. Pièce à conviction, vous comprenez; moyen
de ressaisir la trace des choses et de prouver le crime au criminel. Il
mit la pièce à conviction dans sa poche. Après quoi il ouvrit la grille,
fit sortir l'homme avec son embarras sur le dos, referma la grille et se
sauva, se souciant peu d'être mêlé au surplus de l'aventure et surtout
ne voulant pas être là quand l'assassin jetterait l'assassiné à la
rivière. Vous comprenez à présent. Celui qui portait le cadavre, c'est
Jean Valjean; celui qui avait la clef vous parle en ce moment; et le
morceau de l'habit....

Thénardier acheva la phrase en tirant de sa poche et en tenant, à la
hauteur de ses yeux, pincé entre ses deux pouces et ses deux index, un
lambeau de drap noir déchiqueté, tout couvert de taches sombres.

Marius s'était levé, pâle, respirant à peine, l'oeil fixé sur le morceau
de drap noir, et, sans prononcer une parole, sans quitter ce haillon du
regard, il reculait vers le mur et, de sa main droite étendue derrière
lui, cherchait en tâtonnant sur la muraille une clef qui était à la
serrure d'un placard près de la cheminée. Il trouva cette clef, ouvrit
le placard, et y enfonça son bras sans y regarder, et sans que sa
prunelle effarée se détachât du chiffon que Thénardier tenait déployé.

Cependant Thénardier continuait:

--Monsieur le baron, j'ai les plus fortes raisons de croire que le jeune
homme assassiné était un opulent étranger attiré par Jean Valjean dans
un piège et porteur d'une somme énorme.

--Le jeune homme c'était moi, et voici l'habit! cria Marius, et il jeta
sur le parquet un vieil habit noir tout sanglant.

Puis, arrachant le morceau des mains de Thénardier, il s'accroupit sur
l'habit, et rapprocha du pan déchiqueté le morceau déchiré. La déchirure
s'adaptait exactement, et le lambeau complétait l'habit.

Thénardier était pétrifié. Il pensa ceci: Je suis épaté.

Marius se redressa frémissant, désespéré, rayonnant.

Il fouilla dans sa poche, et marcha, furieux, vers Thénardier, lui
présentant et lui appuyant presque sur le visage son poing rempli de
billets de cinq cents francs et de mille francs.

--Vous êtes un infâme! vous êtes un menteur, un calomniateur, un
scélérat. Vous veniez accuser cet homme, vous l'avez justifié; vous
vouliez le perdre, vous n'avez réussi qu'à le glorifier. Et c'est vous
qui êtes un voleur! Et c'est vous qui êtes un assassin! Je vous ai vu,
Thénardier Jondrette, dans ce bouge du boulevard de l'Hôpital. J'en sais
assez sur vous pour vous envoyer au bagne, et plus loin même, si je
voulais. Tenez, voilà mille francs, sacripant que vous êtes!

Et il jeta un billet de mille francs à Thénardier.

--Ah! Jondrette Thénardier, vil coquin! que ceci vous serve de leçon,
brocanteur de secrets, marchand de mystères, fouilleur de ténèbres,
misérable! Prenez ces cinq cents francs, et sortez d'ici! Waterloo vous
protège.

--Waterloo! grommela Thénardier, en empochant les cinq cents francs avec
les mille francs.

--Oui, assassin! vous y avez sauvé la vie à un colonel....

--À un général, dit Thénardier, en relevant la tête.

--À un colonel! reprit Marius avec emportement. Je ne donnerais pas un
liard pour un général. Et vous veniez ici faire des infamies! Je vous
dis que vous avez commis tous les crimes. Partez! disparaissez! Soyez
heureux seulement, c'est tout ce que je désire. Ah! monstre! Voilà
encore trois mille francs. Prenez-les. Vous partirez dès demain, pour
l'Amérique, avec votre fille; car votre femme est morte, abominable
menteur! Je veillerai à votre départ, bandit, et je vous compterai à ce
moment-là vingt mille francs. Allez vous faire pendre ailleurs!

--Monsieur le baron, répondit Thénardier en saluant jusqu'à terre,
reconnaissance éternelle.

Et Thénardier sortit, n'y concevant rien, stupéfait et ravi de ce doux
écrasement sous des sacs d'or et de cette foudre éclatant sur sa tête en
billets de banque.

Foudroyé, il l'était, mais content aussi; et il eût été très fâché
d'avoir un paratonnerre contre cette foudre-là.

Finissons-en tout de suite avec cet homme. Deux jours après les
événements que nous racontons en ce moment, il partit, par les soins de
Marius, pour l'Amérique, sous un faux nom, avec sa fille Azelma, muni
d'une traite de vingt mille francs sur New York. La misère morale de
Thénardier, ce bourgeois manqué, était irrémédiable; il fut en Amérique
ce qu'il était en Europe. Le contact d'un méchant homme suffit
quelquefois pour pourrir une bonne action et pour en faire sortir une
chose mauvaise. Avec l'argent de Marius, Thénardier se fit négrier.

Dès que Thénardier fut dehors, Marius courut au jardin où Cosette se
promenait encore.

--Cosette! Cosette! cria-t-il. Viens! viens vite. Partons. Basque, un
fiacre! Cosette, viens. Ah! mon Dieu! C'est lui qui m'avait sauvé la
vie! Ne perdons pas une minute! Mets ton châle.

Cosette le crut fou, et obéit.

Il ne respirait pas, il mettait la main sur son coeur pour en comprimer
les battements. Il allait et venait à grands pas, il embrassait
Cosette:--Ah! Cosette! je suis un malheureux! disait-il.

Marius était éperdu. Il commençait à entrevoir dans ce Jean Valjean on
ne sait quelle haute et sombre figure. Une vertu inouïe lui
apparaissait, suprême et douce, humble dans son immensité. Le forçat se
transfigurait en Christ. Marius avait l'éblouissement de ce prodige. Il
ne savait pas au juste ce qu'il voyait, mais c'était grand.

En un instant, un fiacre fut devant la porte. Marius y fit monter
Cosette et s'y élança.

--Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Armé, numéro 7. Le fiacre partit.

--Ah! quel bonheur! fit Cosette, rue de l'Homme-Armé. Je n'osais plus
t'en parler. Nous allons voir monsieur Jean.

--Ton père, Cosette! ton père plus que jamais. Cosette, je devine. Tu
m'as dit que tu n'avais jamais reçu la lettre que je t'avais envoyée par
Gavroche. Elle sera tombée dans ses mains. Cosette, il est allé à la
barricade, pour me sauver. Comme c'est son besoin d'être un ange, en
passant, il en a sauvé d'autres; il a sauvé Javert. Il m'a tiré de ce
gouffre pour me donner à toi. Il m'a porté sur son dos dans cet
effroyable égout. Ah! je suis un monstrueux ingrat. Cosette, après avoir
été ta providence, il a été la mienne. Figure-toi qu'il y avait une
fondrière épouvantable, à s'y noyer cent fois, à se noyer dans la boue,
Cosette! il me l'a fait traverser. J'étais évanoui je ne voyais rien, je
n'entendais rien, je ne pouvais rien savoir de ma propre aventure. Nous
allons le ramener, le prendre avec nous, qu'il le veuille ou non, il ne
nous quittera plus. Pourvu qu'il soit chez lui! Pourvu que nous le
trouvions! Je passerai le reste de ma vie à le vénérer. Oui, ce doit
être cela, vois-tu, Cosette? C'est à lui que Gavroche aura remis ma
lettre. Tout s'explique. Tu comprends.

Cosette ne comprenait pas un mot.

--Tu as raison, lui dit-elle.

Cependant le fiacre roulait.




Chapitre V

Nuit derrière laquelle il y a le jour


Au coup qu'il entendit frapper à sa porte, Jean Valjean se retourna.

--Entrez, dit-il faiblement.

La porte s'ouvrit. Cosette et Marius parurent.

Cosette se précipita dans la chambre.

Marius resta sur le seuil, debout, appuyé contre le montant de la porte.

--Cosette! dit Jean Valjean, et il se dressa sur sa chaise, les bras
ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans
les yeux.

Cosette, suffoquée d'émotion, tomba sur la poitrine de Jean Valjean.

--Père! dit-elle.

Jean Valjean, bouleversé, bégayait:

--Cosette! elle! vous, madame! c'est toi! Ah mon Dieu!

Et, serré dans les bras de Cosette, il s'écria:

--C'est toi! tu es là! Tu me pardonnes donc!

Marius, baissant les paupières pour empêcher ses larmes de couler, fit
un pas et murmura entre ses lèvres contractées convulsivement pour
arrêter les sanglots:

--Mon père!

--Et vous aussi, vous me pardonnez! dit Jean Valjean.

Marius ne put trouver une parole, et Jean Valjean ajouta:--Merci.

Cosette arracha son châle et jeta son chapeau sur le lit.

--Cela me gêne, dit-elle.

Et, s'asseyant sur les genoux du vieillard, elle écarta ses cheveux
blancs d'un mouvement adorable, et lui baisa le front.

Jean Valjean se laissait faire, égaré.

Cosette, qui ne comprenait que très confusément, redoublait ses
caresses, comme si elle voulait payer la dette de Marius.

Jean Valjean balbutiait:

--Comme on est bête! Je croyais que je ne la verrais plus. Figurez-vous,
monsieur Pontmercy, qu'au moment où vous êtes entré, je me disais: C'est
fini. Voilà sa petite robe, je suis un misérable homme, je ne verrai
plus Cosette, je disais cela au moment même où vous montiez l'escalier.
Étais-je idiot! Voilà comme on est idiot! Mais on compte sans le bon
Dieu. Le bon Dieu dit: Tu t'imagines qu'on va t'abandonner, bêta! Non,
non, ça ne se passera pas comme ça. Allons, il y a là un pauvre bonhomme
qui a besoin d'un ange. Et l'ange vient; et l'on revoit sa Cosette, et
l'on revoit sa petite Cosette! Ah! j'étais bien malheureux!

Il fut un moment sans pouvoir parler, puis il poursuivit:

--J'avais vraiment besoin de voir Cosette une petite fois de temps en
temps. Un coeur, cela veut un os à ronger. Cependant je sentais bien que
j'étais de trop. Je me donnais des raisons: Ils n'ont pas besoin de toi,
reste dans ton coin, on n'a pas le droit de s'éterniser. Ah! Dieu béni,
je la revois! Sais-tu, Cosette, que ton mari est très beau? Ah! tu as un
joli col brodé, à la bonne heure. J'aime ce dessin-là. C'est ton mari
qui l'a choisi, n'est-ce pas? Et puis, il te faudra des cachemires.
Monsieur Pontmercy, laissez-moi la tutoyer. Ce n'est pas pour longtemps.

Et Cosette reprenait:

--Quelle méchanceté de nous avoir laissés comme cela! Où êtes-vous donc
allé? pourquoi avez-vous été si longtemps? Autrefois vos voyages ne
duraient pas plus de trois ou quatre jours. J'ai envoyé Nicolette, on
répondait toujours: Il est absent. Depuis quand êtes-vous revenu?
Pourquoi ne pas nous l'avoir fait savoir? Savez-vous que vous êtes très
changé? Ah! le vilain père! il a été malade, et nous ne l'avons pas su!
Tiens, Marius, tâte sa main comme elle est froide!

--Ainsi vous voilà! Monsieur Pontmercy, vous me pardonnez! répéta Jean
Valjean.

À ce mot, que Jean Valjean venait de redire, tout ce qui se gonflait
dans le coeur de Marius trouva une issue, il éclata:

--Cosette, entends-tu? il en est là! il me demande pardon. Et sais-tu ce
qu'il m'a fait, Cosette? Il m'a sauvé la vie. Il a fait plus. Il t'a
donnée à moi. Et après m'avoir sauvé et après t'avoir donnée à moi,
Cosette, qu'a-t-il fait de lui-même? il s'est sacrifié. Voilà l'homme.
Et, à moi l'ingrat, à moi l'oublieux, à moi l'impitoyable, à moi le
coupable, il me dit: Merci! Cosette, toute ma vie passée aux pieds de
cet homme, ce sera trop peu. Cette barricade, cet égout, cette
fournaise, ce cloaque, il a tout traversé pour moi, pour toi, Cosette!
Il m'a emporté à travers toutes les morts qu'il écartait de moi et qu'il
acceptait pour lui. Tous les courages, toutes les vertus, tous les
héroïsmes, toutes les saintetés, il les a! Cosette, cet homme-là, c'est
l'ange!

--Chut! chut! dit tout bas Jean Valjean. Pourquoi dire tout cela?

--Mais vous! s'écria Marius avec une colère où il y avait de la
vénération, pourquoi ne l'avez-vous pas dit? C'est votre faute aussi.
Vous sauvez la vie aux gens, et vous le leur cachez! Vous faites plus,
sous prétexte de vous démasquer, vous vous calomniez. C'est affreux.

--J'ai dit la vérité, répondit Jean Valjean.

--Non, reprit Marius, la vérité, c'est toute la vérité; et vous ne
l'avez pas dite. Vous étiez monsieur Madeleine, pourquoi ne pas l'avoir
dit? Vous aviez sauvé Javert, pourquoi ne pas l'avoir dit? Je vous
devais la vie, pourquoi ne pas l'avoir dit?

--Parce que je pensais comme vous. Je trouvais que vous aviez raison. Il
fallait que je m'en allasse. Si vous aviez su cette affaire de l'égout,
vous m'auriez fait rester près de vous. Je devais donc me taire. Si
j'avais parlé, cela aurait tout gêné.

--Gêné quoi! gêné qui! repartit Marius. Est-ce que vous croyez que vous
allez rester ici? Nous vous emmenons. Ah! mon Dieu! quand je pense que
c'est par hasard que j'ai appris tout cela! Nous vous emmenons. Vous
faites partie de nous-mêmes. Vous êtes son père et le mien. Vous ne
passerez pas dans cette affreuse maison un jour de plus. Ne vous figurez
pas que vous serez demain ici.

--Demain, dit Jean Valjean, je ne serai pas ici, mais je ne serai pas
chez vous.

--Que voulez-vous dire? répliqua Marius. Ah çà, nous ne permettons plus
de voyage. Vous ne nous quitterez plus. Vous nous appartenez. Nous ne
vous lâchons pas.

--Cette fois-ci, c'est pour de bon, ajouta Cosette. Nous avons une
voiture en bas. Je vous enlève. S'il le faut, j'emploierai la force.

Et, riant, elle fit le geste de soulever le vieillard dans ses bras.

--Il y a toujours votre chambre dans notre maison, poursuivit-elle. Si
vous saviez comme le jardin est joli dans ce moment-ci! Les azalées y
viennent très bien. Les allées sont sablées avec du sable de rivière; il
y a de petits coquillages violets. Vous mangerez de mes fraises. C'est
moi qui les arrose. Et plus de madame, et plus de monsieur Jean, nous
sommes en république, tout le monde se dit _tu_, n'est-ce pas, Marius?
Le programme est changé. Si vous saviez, père, j'ai eu un chagrin, il y
avait un rouge-gorge qui avait fait son nid dans un trou du mur, un
horrible chat me l'a mangé. Mon pauvre joli petit rouge-gorge qui
mettait sa tête à sa fenêtre et qui me regardait! J'en ai pleuré.
J'aurais tué le chat! Mais maintenant personne ne pleure plus. Tout le
monde rit, tout le monde est heureux. Vous allez venir avec nous. Comme
le grand-père va être content! Vous aurez votre carré dans le jardin,
vous le cultiverez, et nous verrons si vos fraises sont aussi belles que
les miennes. Et puis, je ferai tout ce que vous voudrez, et puis, vous
m'obéirez bien.

Jean Valjean l'écoutait sans l'entendre. Il entendait la musique de sa
voix plutôt que le sens de ses paroles; une de ces grosses larmes, qui
sont les sombres perles de l'âme, germait lentement dans son oeil. Il
murmura:

--La preuve que Dieu est bon, c'est que la voilà.

--Mon père! dit Cosette.

Jean Valjean continua:

--C'est bien vrai que ce serait charmant de vivre ensemble. Ils ont des
oiseaux plein leurs arbres. Je me promènerais avec Cosette. Être des
gens qui vivent, qui se disent bonjour, qui s'appellent dans le jardin,
c'est doux. On se voit dès le matin. Nous cultiverions chacun un petit
coin. Elle me ferait manger ses fraises, je lui ferais cueillir mes
roses. Ce serait charmant. Seulement....

Il s'interrompit, et dit doucement:

--C'est dommage.

La larme ne tomba pas, elle rentra, et Jean Valjean la remplaça par un
sourire.

Cosette prit les deux mains du vieillard dans les siennes.

--Mon Dieu! dit-elle, vos mains sont encore plus froides. Est-ce que
vous êtes malade? Est-ce que vous souffrez?

--Moi? non, répondit Jean Valjean, je suis très bien. Seulement....

Il s'arrêta.

--Seulement quoi?

--Je vais mourir tout à l'heure.

Cosette et Marius frissonnèrent.

--Mourir! s'écria Marius.

--Oui, mais ce n'est rien, dit Jean Valjean.

Il respira, sourit, et reprit:

--Cosette, tu me parlais, continue, parle encore, ton petit rouge-gorge
est donc mort, parle, que j'entende ta voix!

Marius pétrifié regardait le vieillard.

Cosette poussa un cri déchirant.

--Père! mon père! vous vivrez. Vous allez vivre. Je veux que vous
viviez, entendez-vous!

Jean Valjean leva la tête vers elle avec adoration.

--Oh oui, défends-moi de mourir. Qui sait? j'obéirai peut-être. J'étais
en train de mourir quand vous êtes arrivés. Cela m'a arrêté, il m'a
semblé que je renaissais.

--Vous êtes plein de force et de vie, s'écria Marius. Est-ce que vous
vous imaginez qu'on meurt comme cela? Vous avez eu du chagrin, vous n'en
aurez plus. C'est moi qui vous demande pardon, et à genoux encore! Vous
allez vivre, et vivre avec nous, et vivre longtemps. Nous vous
reprenons. Nous sommes deux ici qui n'aurons désormais qu'une pensée,
votre bonheur!

--Vous voyez bien, reprit Cosette tout en larmes, que Marius dit que
vous ne mourrez pas.

Jean Valjean continuait de sourire.

--Quand vous me reprendriez, monsieur Pontmercy, cela ferait-il que je
ne sois pas ce que je suis? Non, Dieu a pensé comme vous et moi, et il
ne change pas d'avis; il est utile que je m'en aille. La mort est un bon
arrangement. Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Que vous soyez
heureux, que monsieur Pontmercy ait Cosette, que la jeunesse épouse le
matin, qu'il y ait autour de vous, mes enfants, des lilas et des
rossignols, que votre vie soit une belle pelouse avec du soleil, que
tous les enchantements du ciel vous remplissent l'âme, et maintenant,
moi qui ne suis bon à rien, que je meure, il est sûr que tout cela est
bien. Voyez-vous, soyons raisonnables, il n'y a plus rien de possible
maintenant, je sens tout à fait que c'est fini. Il y a une heure, j'ai
eu un évanouissement. Et puis, cette nuit, j'ai bu tout ce pot d'eau qui
est là. Comme ton mari est bon, Cosette! tu es bien mieux qu'avec moi.

Un bruit se fit à la porte. C'était le médecin qui entrait.

--Bonjour et adieu, docteur, dit Jean Valjean. Voici mes pauvres
enfants.

Marius s'approcha du médecin. Il lui adressa ce seul mot: Monsieur?...
mais dans la manière de le prononcer, il y avait une question complète.

Le médecin répondit à la question par un coup d'oeil expressif.

--Parce que les choses déplaisent, dit Jean Valjean, ce n'est pas une
raison pour être injuste envers Dieu.

Il y eut un silence. Toutes les poitrines étaient oppressées.

Jean Valjean se tourna vers Cosette. Il se mit à la contempler comme
s'il voulait en prendre pour l'éternité. À la profondeur d'ombre où il
était déjà descendu, l'extase lui était encore possible en regardant
Cosette. La réverbération de ce doux visage illuminait sa face pâle. Le
sépulcre peut avoir son éblouissement.

Le médecin lui tâta le pouls.

--Ah! c'est vous qu'il lui fallait! murmura-t-il en regardant Cosette et
Marius.

Et, se penchant à l'oreille de Marius, il ajouta très bas:

--Trop tard.

Jean Valjean, presque sans cesser de regarder Cosette, considéra Marius
et le médecin avec sérénité. On entendit sortir de sa bouche cette
parole à peine articulée:

--Ce n'est rien de mourir; c'est affreux de ne pas vivre.

Tout à coup il se leva. Ces retours de force sont quelquefois un signe
même de l'agonie. Il marcha d'un pas ferme à la muraille, écarta Marius
et le médecin qui voulaient l'aider, détacha du mur le petit crucifix de
cuivre qui y était suspendu, revint s'asseoir avec toute la liberté de
mouvement de la pleine santé, et dit d'une voix haute en posant le
crucifix sur la table:

--Voilà le grand martyr.

Puis sa poitrine s'affaissa, sa tête eut une vacillation, comme si
l'ivresse de la tombe le prenait, et ses deux mains, posées sur ses
genoux, se mirent à creuser de l'ongle l'étoffe de son pantalon.

Cosette lui soutenait les épaules, et sanglotait, et tâchait de lui
parler sans pouvoir y parvenir. On distinguait, parmi les mots mêlés à
cette salive lugubre qui accompagne les larmes, des paroles comme
celles-ci:--Père! ne nous quittez pas. Est-il possible que nous ne vous
retrouvions que pour vous perdre?

On pourrait dire que l'agonie serpente. Elle va, vient, s'avance vers le
sépulcre, et se retourne vers la vie. Il y a du tâtonnement dans
l'action de mourir.

Jean Valjean, après cette demi-syncope, se raffermit, secoua son front
comme pour en faire tomber les ténèbres, et redevint presque pleinement
lucide. Il prit un pan de la manche de Cosette et le baisa.

--Il revient! docteur, il revient! cria Marius.

--Vous êtes bons tous les deux, dit Jean Valjean. Je vais vous dire ce
qui m'a fait de la peine. Ce qui m'a fait de la peine, monsieur
Pontmercy, c'est que vous n'ayez pas voulu toucher à l'argent. Cet
argent-là est bien à votre femme. Je vais vous expliquer, mes enfants,
c'est même pour cela que je suis content de vous voir. Le jais noir
vient d'Angleterre, le jais blanc vient de Norvège. Tout ceci est dans
le papier que voilà, que vous lirez. Pour les bracelets, j'ai inventé de
remplacer les coulants en tôle soudée par des coulants en tôle
rapprochée. C'est plus joli, meilleur, et moins cher. Vous comprenez
tout l'argent qu'on peut gagner. La fortune de Cosette est donc bien à
elle. Je vous donne ces détails-là pour que vous ayez l'esprit en repos.

La portière était montée et regardait par la porte entre-bâillée. Le
médecin la congédia, mais il ne put empêcher qu'avant de disparaître
cette bonne femme zélée ne criât au mourant:

--Voulez-vous un prêtre?

--J'en ai un, répondit Jean Valjean.

Et, du doigt, il sembla désigner un point au-dessus de sa tête où l'on
eût dit qu'il voyait quelqu'un.

Il est probable que l'évêque en effet assistait à cette agonie.

Cosette, doucement, lui glissa un oreiller sous les reins.

Jean Valjean reprit:

--Monsieur Pontmercy, n'ayez pas de crainte, je vous en conjure. Les six
cent mille francs sont bien à Cosette. J'aurais donc perdu ma vie si
vous n'en jouissiez pas! Nous étions parvenus à faire très bien cette
verroterie-là. Nous rivalisions avec ce qu'on appelle les bijoux de
Berlin. Par exemple, on ne peut pas égaler le verre noir d'Allemagne.
Une grosse, qui contient douze cents grains très bien taillés, ne coûte
que trois francs.

Quand un être qui nous est cher va mourir, on le regarde avec un regard
qui se cramponne à lui et qui voudrait le retenir. Tous deux, muets
d'angoisse, ne sachant que dire à la mort, désespérés et tremblants,
étaient debout devant lui, Cosette donnant la main à Marius.

D'instant en instant, Jean Valjean déclinait. Il baissait; il se
rapprochait de l'horizon sombre. Son souffle était devenu intermittent;
un peu de râle l'entrecoupait. Il avait de la peine à déplacer son
avant-bras, ses pieds avaient perdu tout mouvement, et en même temps que
la misère des membres et l'accablement du corps croissait, toute la
majesté de l'âme montait et se déployait sur son front. La lumière du
monde inconnu était déjà visible dans sa prunelle.

Sa figure blêmissait et en même temps souriait. La vie n'était plus là,
il y avait autre chose. Son haleine tombait, son regard grandissait.
C'était un cadavre auquel on sentait des ailes.

Il fit signe à Cosette d'approcher, puis à Marius; c'était évidemment la
dernière minute de la dernière heure, et il se mit à leur parler d'une
voix si faible quelle semblait venir de loin, et qu'on eût dit qu'il y
avait dès à présent une muraille entre eux et lui.

--Approche, approchez tous deux. Je vous aime bien. Oh! c'est bon de
mourir comme cela! Toi aussi, tu m'aimes, ma Cosette. Je savais bien que
tu avais toujours de l'amitié pour ton vieux bonhomme. Comme tu es
gentille de m'avoir mis ce coussin sous les reins! Tu me pleureras un
peu, n'est-ce pas? Pas trop. Je ne veux pas que tu aies de vrais
chagrins. Il faudra vous amuser beaucoup, mes enfants. J'ai oublié de
vous dire que sur les boucles sans ardillons on gagnait encore plus que
sur tout le reste. La grosse, les douze douzaines, revenait à dix
francs, et se vendait soixante. C'était vraiment un bon commerce. Il ne
faut donc pas s'étonner des six cent mille francs, monsieur Pontmercy.
C'est de l'argent honnête. Vous pouvez être riches tranquillement. Il
faudra avoir une voiture, de temps en temps une loge aux théâtres, de
belles toilettes de bal, ma Cosette, et puis donner de bons dîners à vos
amis, être très heureux. J'écrivais tout à l'heure à Cosette. Elle
trouvera ma lettre. C'est à elle que je lègue les deux chandeliers qui
sont sur la cheminée. Ils sont en argent; mais pour moi ils sont en or,
ils sont en diamant; ils changent les chandelles qu'on y met, en
cierges. Je ne sais pas si celui qui me les a donnés est content de moi
là-haut. J'ai fait ce que j'ai pu. Mes enfants, vous n'oublierez pas que
je suis un pauvre, vous me ferez enterrer dans le premier coin de terre
venu sous une pierre pour marquer l'endroit. C'est là ma volonté. Pas de
nom sur la pierre. Si Cosette veut venir un peu quelquefois, cela me
fera plaisir. Vous aussi, monsieur Pontmercy. Il faut que je vous avoue
que je ne vous ai pas toujours aimé; je vous en demande pardon.
Maintenant, elle et vous, vous n'êtes qu'un pour moi. Je vous suis très
reconnaissant. Je sens que vous rendez Cosette heureuse. Si vous saviez,
monsieur Pontmercy, ses belles joues roses, c'était ma joie; quand je la
voyais un peu pâle, j'étais triste. Il y a dans la commode un billet de
cinq cents francs. Je n'y ai pas touché. C'est pour les pauvres.
Cosette, vois-tu ta petite robe, là, sur le lit? la reconnais-tu? Il n'y
a pourtant que dix ans de cela. Comme le temps passe! Nous avons été
bien heureux. C'est fini. Mes enfants, ne pleurez pas, je ne vais pas
très loin. Je vous verrai de là. Vous n'aurez qu'à regarder quand il
fera nuit, vous me verrez sourire. Cosette, te rappelles-tu Montfermeil?
Tu étais dans le bois, tu avais bien peur; te rappelles-tu quand j'ai
pris l'anse du seau d'eau? C'est la première fois que j'ai touché ta
pauvre petite main. Elle était si froide! Ah! vous aviez les mains
rouges dans ce temps-là, mademoiselle, vous les avez bien blanches
maintenant. Et la grande poupée! te rappelles-tu? Tu la nommais
Catherine. Tu regrettais de ne pas l'avoir emmenée au couvent! Comme tu
m'as fait rire des fois, mon doux ange! Quand il avait plu, tu
embarquais sur les ruisseaux des brins de paille, et tu les regardais
aller. Un jour, je t'ai donné une raquette en osier, et un volant avec
des plumes jaunes, bleues, vertes. Tu l'as oublié, toi. Tu étais si
espiègle toute petite! Tu jouais. Tu te mettais des cerises aux
oreilles. Ce sont là des choses du passé. Les forêts où l'on a passé
avec son enfant, les arbres où l'on s'est promené, les couvents où l'on
s'est caché, les jeux, les bons rires de l'enfance, c'est de l'ombre. Je
m'étais imaginé que tout cela m'appartenait. Voilà où était ma bêtise.
Ces Thénardier ont été méchants. Il faut leur pardonner. Cosette, voici
le moment venu de te dire le nom de ta mère. Elle s'appelait Fantine.
Retiens ce nom-là:--Fantine. Mets-toi à genoux toutes les fois que tu le
prononceras. Elle a bien souffert. Elle t'a bien aimée. Elle a eu en
malheur tout ce que tu as en bonheur. Ce sont les partages de Dieu. Il
est là-haut, il nous voit tous, et il sait ce qu'il fait au milieu de
ses grandes étoiles. Je vais donc m'en aller, mes enfants. Aimez-vous
bien toujours. Il n'y a guère autre chose que cela dans le monde:
s'aimer. Vous penserez quelquefois au pauvre vieux qui est mort ici. Ô
ma Cosette! ce n'est pas ma faute, va, si je ne t'ai pas vue tous ces
temps-ci, cela me fendait le coeur; j'allais jusqu'au coin de ta rue, je
devais faire un drôle d'effet aux gens qui me voyaient passer, j'étais
comme fou, une fois je suis sorti sans chapeau. Mes enfants, voici que
je ne vois plus très clair, j'avais encore des choses à dire, mais c'est
égal. Pensez un peu à moi. Vous êtes des êtres bénis. Je ne sais pas ce
que j'ai, je vois de la lumière. Approchez encore. Je meurs heureux.
Donnez-moi vos chères têtes bien-aimées, que je mette mes mains dessus.

Cosette et Marius tombèrent à genoux, éperdus, étouffés de larmes,
chacun sur une des mains de Jean Valjean. Ces mains augustes ne
remuaient plus.

Il était renversé en arrière, la lueur des deux chandeliers l'éclairait;
sa face blanche regardait le ciel, il laissait Cosette et Marius couvrir
ses mains de baisers; il était mort.

La nuit était sans étoiles et profondément obscure. Sans doute, dans
l'ombre, quelque ange immense était debout, les ailes déployées,
attendant l'âme.




Chapitre VI

L'herbe cache et la pluie efface


Il y a, au cimetière du Père-Lachaise, aux environs de la fosse commune,
loin du quartier élégant de cette ville des sépulcres, loin de tous ces
tombeaux de fantaisie qui étalent en présence de l'éternité les hideuses
modes de la mort, dans un angle désert, le long d'un vieux mur, sous un
grand if auquel grimpent les liserons, parmi les chiendents et les
mousses, une pierre. Cette pierre n'est pas plus exempte que les autres
des lèpres du temps, de la moisissure, du lichen, et des fientes
d'oiseaux. L'eau la verdit, l'air la noircit. Elle n'est voisine d'aucun
sentier, et l'on n'aime pas aller de ce côté-là, parce que l'herbe est
haute et qu'on a tout de suite les pieds mouillés. Quand il y a un peu
de soleil, les lézards y viennent. Il y a, tout autour, un frémissement
de folles avoines. Au printemps, les fauvettes chantent dans l'arbre.

Cette pierre est toute nue. On n'a songé en la taillant qu'au nécessaire
de la tombe, et l'on n'a pris d'autre soin que de faire cette pierre
assez longue et assez étroite pour couvrir un homme.

On n'y lit aucun nom.

Seulement, voilà de cela bien des années déjà, une main y a écrit au
crayon ces quatre vers qui sont devenus peu à peu illisibles sous la
pluie et la poussière, et qui probablement sont aujourd'hui effacés:

          _Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange,_
          _Il vivait. Il mourut quand il n'eut plus son ange,_
          _La chose simplement d'elle-même arriva,_
          _Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va._






